• Facebook et l’Afrique : le désamour ?

     

    Fin octobre dernier, au sommet Russie-Afrique organisé à Sotchi, une proche de l’opposant ivoirien Mamadou Koulibaly, a enflammé le web par un discours sur la France que n’aurait pas renié feu Sankara : une mise en cause extrêmement brillante du néocolonialisme français par la jeune Nathalie Yamb, devenue ainsi et en une journée, une sorte de Jeanne d’Arc subsaharienne.

     Quelques jours auparavant, Paris avait obtenu de l’Union africaine le renvoi de son ambassadrice aux Etats-Unis et dans les Amériques, Mme Arikana Chihombori-Quao (Ghana), pour avoir sévèrement critiqué l’action de la France en Afrique. Si les réactions des chefs d’Etat africains furent inexistantes, celles des internautes du continent condamnèrent presque unanimement la lâcheté de l’organisme censé les fédérer. 

    “Last but not least”, la direction de Facebook avait entamé, quelques semaines plus tôt, un véritable lessivage des sites ayant créé des pages sur son réseau, lessivage touchant bien entendu tous les sites africains quelque peu critique sur l’Occident. A l’origine, il s’agissait essentiellement de lutter contre les représentations non conformes à la morale et à l’éthique de l’humain sur son réseau. Et, ainsi, l’opérateur eut droit au défilé de nudistes à Washington protestant contre la censure du nu sur le réseau. Mais Mark Zuckerberg et son staff sont allés beaucoup plus loin, offrant en fait Facebook à l’Occident : les menaces de l’Exécutif américain ainsi que du fisc européen auront eu raison des velléités d’indépendance du plus grand réseau mondial du Web : 2,45 milliards d’utilisateurs actifs par mois et 1,62 milliard par jour !

    Comment les Français ont-ils réussi à tenter d’étouffer ainsi sur ce méga réseau un réel début de contestation radicale de sa présence sur le continent ? Effectivement radical car on a pu voir les Maliens, pourtant en proie aux attaques mortifères de Daech au nord de son territoire, crier massivement “Frenchies go home !” après la dernière attaque très sanglante des radicaux islamiques ! La question mérite d’être posée car Mark Zuckerberg ne possède que 28% des actions de son entreprises tandis que beaucoup d’actionnaires souhaitent le débarquer depuis que Facebook a joué un rôle dans l’élection de Trump. Une nouvelle affaire d’intrusion du réseau dans le jeu politique pourrait définitivement l’écarter de la direction du groupe.

    On sait que Zuckerberg a rencontré le président Macron le 10 mai dernier. Entretiens au cours duquel il fut officiellement question de la lutte contre les messages haineux sur Facebook. Mais officiellement, sachant que le groupe américain est, tout comme les autres géants du numérique, menacé d’une énorme taxation fiscale européenne (Google vient d’accepter de verser 500 millions $ au titre de 2019 et des années précédentes) ?

    Facebook voulait aussi introduire une monnaie scripturale sur son réseau. Le refus des autorités américaines a suffi à l’en dissuader, nouvelle preuve qu’en dépit de sa taille économique, le premier réseau mondial d’internautes n’a pas les moyens de s’opposer aux grands Etats. Il ne peut d’ailleurs toucher les Chinois qu’à la marge, via une sorte de “Darknet” accessible qu’aux seuls spécialistes, Pékin l’ayant interdit dans ses terres.

    Mais l’Afrique... Entre le fisc européen piloté par Paris et le sud du Sahara, Zuckerberg n’a sans doute pas hésité. On a appris depuis, rumeur lâchée probablement par l’opérateur lui-même pour tenter de se dédouaner, que les censeurs du réseau étaient des humains de chair et de sang parfois idéologiquement engagés. On peut le comprendre pour les sites radicaux islamiques. Mais pour les sites africains se battant pour l’indépendance réelle de leur pays ?

    Toujours est-il qu’aujourd’hui, Facebook est dans le collimateur de ses clients subsahariens. On sait que les Chinois travaillent actuellement sur un substitut à Google, tout comme quelques informaticiens européens désargentés. Qu’adviendra-t-il, à long terme, du plus puissant réseau informatique si ses utilisateurs perdent confiance en lui ? Il n’a pas de réels concurrents pour l’instant. Mais demain ?

    On voit ici le principal défaut des Occidentaux face à leur déclin : ils n’y croient pas et pensent que leurs montages ne seront pas détruits : la France Afrique croit sa présence africaine irréversible et pérenne avec des méthodes dignes du 19e siècle ; et Facebook croit que sa suprématie est inattaquable. Rappelons-leur tout de même la déconvenue de deux autres grands américains du numérique : IBM, l’incontestable numéro 1 des années 1950-1970, ne vit pas venir les ordinateurs individuels tandis que Microsoft, le géant des années 1995-2005 avec son logiciel “Windows”, ne vit pas venir les tablettes tactiles qui firent le bonheur de Google et de son logiciel Android. Tout comme le cimentier français Lafarge, ex dominateur mondial, ne vit pas venir les concurrences est-européennes puis chinoises et maintenant africaines. Tout comme l’industrie automobile occidentale ne vit pas venir la concurrence asiatique. Tout comme... La liste est trop longue pour énumérer tous les cas finalement d’arrogance occidentale face à un ex Tiers Monde dont les “Blancs” ont toujours du mal a croire à l’émergence : les Américains ne viennent-ils pas de découvrir que la Chine est bien plus dangereuses économiquement pour eux que la Russie qu’ils considèrent toujours comme leurs principaux adversaires sur le théâtre mondial ?!

    Facebook a donc très certainement eu tort d’immoler la nouvelle jeanne d’Arc subsaharienne, Nathalie Yamb. C’est une icône du Net une authentique héroïne pour des millions de jeunes internautes qui n’hésiterons pas à quitter le réseau dès qu’un concurrent apparaîtra. Et la France Afrique n’a visiblement rien compris à l’esprit indépendantiste des jeunes subsahariens francophones : sans doute pense-t-elle avoir toujours affaire à une majorité de ruraux incultes ? Or la phase actuelle est une phase revancharde, pas amicale du tout : même s’ils sont jeunes, les concepteurs de la politique africaine de la France restent des vieux croutons !


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  • Priorité aux exportations intra africaines

    Christian d’Alayer – 29 septembre 2019

     

    Je reviens sur cet aspect essentiel du développement économique en Afrique parce que la CNUCED, Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement, vient d’y consacrer son rapport 2019 sur le développement économique en Afrique. En axant l’étude sur les freins au commerce infra africain, obstacles tarifaires et non tarifaires. Si, de fait, les pays africains ont ouvert leurs frontières aux non Africains avec lesquels ils ont passé des accords commerciaux globaux tel que l’Accord dit de Lomé avec l’Europe ou l’accord dit AGOA (African Growth and Opportunity Act) avec les Etats Unis, il n’en est pas de même avec leurs frères continentaux, même au sein des regroupements sous-régionaux : seuls les Etats francophones d’Afrique centrale auraient créé un marché commun selon la CNUCED ! Ailleurs, tout repose encore sur des accords commerciaux, tant en Afrique australe qu’en Afrique de l’ouest. Sinon, c’est en projet…

    La conséquence est le retard pris par le Continent en la matière : 15% seulement de son commerce extérieur, selon la CNUCED forcée de bâtir ses rapports sur les chiffres officiels des pays africains, seraient ainsi consacrés à ses échanges internes contre plus de 60% pour l’Europe et l’Asie et près de 50% pour l’Amérique (voir graphique 1) Il faut immédiatement nuancer ces données car la Banque Mondiale qui collationne les statistiques officielles de ses pays membres n’a bien entendu pas accès aux données non déclarées. Elle ne peut même qu’imaginer le poids des incessantes exportations-réimportations des pays riches, ces envois de pièces par exemple à l’étranger qui reviennent sous forme de produits finis. La Banque mondiale a estimé ce surplus de commerce extérieur à un minimum de 30% des chiffres officiels des pays développés ! De même qu’il lui est difficile d’imaginer le poids des réexportations des pays de première importation tel Hong-Kong ou les grands ports flamands. Alors l’informel africain !

    On voit, certes, que les produits alimentaires sont très importants dans les échanges entre pays africains (graphique 3) Mais la CNUCED n’a pu tenir compte que des produits exportés légalement. Vous n’y trouvez pas les bêtes vivantes, forme très répandue d’exportation de viande, ni les produits maraîchers, autre grand poste des exportations réelles. Il est vrai que les statisticiens de la CNUCED ont ménagé les conséquences de leur non-connaissance de la réalité en ouvrant un poste « autres » couvrant plus de la moitié des exportations alimentaires ! Qui sont sous-estimées dans les graphiques 4 et 5 : ils ne représentent même pas la moitié des échanges intra africains, venant même derrière les ventes et achats de produits mécaniques ! 

    En réalité, il y a sans doute beaucoup plus que 229 milliards de dollars échangés chaque année entre les pays africains et beaucoup plus que 15% du commerce extérieur africain. Ni les statisticiens internationaux, ni les économistes patentés qui parlent de l’Afrique n’ont posé leurs pieds dans les grands centres d’échanges interafricains, qu’il s’agisse, à l’ouest, des terminaux entre le Nigeria, le Togo et le Bénin, à l’est, du port de Djibouti ou au centre, des villes frontières de Kyossi-Ebebeyin. Dans ces centres du commerce réel entre pays africains s’échangent chaque jour des centaines de millions de dollars qui s’ajoutent au commerce déclaré. Le Cameroun exporte ainsi et par exemple des cahiers d’écolier un peu partout, en sus du textile importé d’Asie, des produits maraichers et des meubles en bois fabriqués localement. La Guinée Equatoriale diffuse dans ces centres son vin fabriqué à Bata à partir de moûts espagnols. On voit toujours à Djibouti des cohortes de gros camions partir vers l’Ethiopie en sus du chemin de fer rénové par les Chinois. D’avion, c’est saisissant, les dits camions ressemblant à une chenille géante de plusieurs centaines de kilomètres. Quel « spécialiste » est aussi allé voir les camions maliens chargés de bétail partir vers la Côte d’Ivoire et revenir à vide. Leur concentration, inférieure certes à celles des camions de Djibouti, reste impressionnante. De même que les caravanes mauritaniennes envoyant des camélidés au Sénégal, au Mali et en Côte d’ivoire : les échanges antiques n’ont pas disparu mais ont repris après le départ des colonisateurs ! Comment ignorer, exemple plus moderne, que le premier sucrier de la zone francophone, la SOMDIA de la famille Vilgrain, emprunte dès l’origine les réseaux commerciaux informels sans lesquels elle ne passerait pas les frontières ? Que dire enfin des importations de produits de seconde main qui concurrencent tellement les fabrications locales qu’elles commencent à être interdites partout, à commencer par le textile ? Ces importations sont réexportées dans tout le continent par de véritables réseaux de populations vouées au commerce depuis l’Antiquité : les Dioulas et Haoussas en Afrique de l’ouest, les Bamilékés en Afrique centrale, les Swahilis en Afrique de l’est, les Touaregs en Afrique du nord…

    Ces ethnies ne sont pourtant pas responsables de l’accroissement des échanges au sein des regroupement régionaux : dans le tableau 2, vous pouvez-voir que ce sont ces regroupements qui ont eux-mêmes généré la croissance des échanges commerciaux. Deux regroupements ont en effet pas mal avancé ces dernières décennies, ceux d’Afrique australe allant jusqu’à l’Afrique de l’est ; et celui d’Afrique de l’ouest sous domination nigériane. Le contre-exemple étant celui de l’Union du Maghreb arabe qui n’a jamais pris du fait de l’opposition assez forte existant entre l’Algérie été le Maroc. Le jour où cette union verra le jour, alors on verra en priorité les produits agricoles marocains déferler sur l’Algérie qui les paiera en produits pétroliers !

    L’étude de la CNUCED reste néanmoins intéressante. Non pas pour ses relevés finalement très scolaires des obstacles aux échanges commerciaux, mais parce qu’elle constitue une vraie base de réflexion au moment où l’Afrique s’interroge sur la nécessité des regroupements. A commencer par l’Afrique de l’ouest qui a vu l’Afrique du sud réaliser un petit empire commercial s’étendant jusqu’au Kenya. L’Afrique de l’ouest s’interroge même sur la création d’une monnaie commune sous-régionale : les intellectuels, surtout émigrés, rêvent à un panafricanisme total quand les autochtones pensent essentiellement à renforcer l’intégration sous-régionale.  

    1-       Part des exportations intra régionales dans le commerce mondial, par continent (2015-2017, en %)

    (Source : CNUCED)

     

     

     

     

    2-       Part des exportations sous-régionales dans le commerce inter africain, par sous-régions (en %)

    (Source : CNUCED)

    Sous-régions

    2010-2012

    2014-2013

    2010-2012

    2014-2015

    CEN-SAD

    52,6

    58,4

    45

    32

    Comesa

    61,8

    59,5

    20

    18

    EAC

    44,7

    48,3

    6

    6,5

    ECCAS

    33,9

    17,7

    7

    4,8

    ECOWAS

    46,6

    56,7

    33

    20

    IGAD

    50,4

    49

    5

    5

    SADC

    81,5

    84,9

    48

    42

    AMU

    47,8

    51,8

    8

    7

     


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  • Le crépuscule de la France-Afrique

    Christian d’Alayer 30/09/2019

     

    Bolloré évincé du Cameroun, la Centrafrique qui se tourne vers la Russie, le Mali sudiste qui s’insurge contre la France, Compaoré définitivement écarté du Burkina Faso, Gbagbo bientôt en mesure de rentrer en Côte d’Ivoire, le Tchad prenant la tête d’une croisade contre le franc CFA et obligeant Ouattara à se rallier à l’idée d’une monnaie commune à la CEDEAO, un pro-Américain élu à la tête du Congo Kinshasa contre le candidat des Français, suivant d’ailleurs l’échec du candidat de la France au Gabon, etc., etc. Paris -et ce qu’on appelle la « France-Afrique » - n’arrête pas d’enregistrer mauvaise nouvelle sur mauvaise nouvelle dans son fameux « pré carré » africain.  Un pré carré gardé pourtant pendant des décennies par une monnaie tenue en laisse, des accords de défense laissant plus de 4000 soldats français sur place, par une communauté linguistique et la formation des élites en France et, in fine, par un maillage diplomatique intense.

    L’information ne filtre pas dans les grands médias de l’hexagone. C’est tout juste si les dits médias relèvent que la France n’est plus le premier investisseur en Afrique, n’est plus le premier partenaire commercial d’Afrique francophone et n’envoie plus des milliers d’expatriés travailler à la place des autochtones qui n’en veulent plus. Et ça ressort si peu de l’information française que même les Africains, surtout émigrés, ont toujours l’impression que la France étouffe le continent : impression née de l’interventionnisme militaire toujours outrancier de l’ancien colonisateur ainsi que de la persistance de la monnaie sous tutelle.

    Tout cela est déjà du passé ou presque. Le concept de France-Afrique d’abord : à l’origine, il s’agissait d’un réseau de correspondants mis en place par le conseiller Afrique du général De Gaulle, Jacques Foccart. Beaucoup de ces correspondants émanaient de la Résistance pendant la 2e Guerre mondiale et appuyaient les administrations publiques se préoccupant du pré carré. Dont le ministère de la Coopération, le ministère des Affaires étrangères et ce qui est devenue la DGSE, Direction Générale de la Sécurité Extérieure, dépendant du ministère de la Défense. S’ajoutaient à ce corps central les responsables Afrique des grandes sociétés françaises, dont les sociétés pétrolières. Mais aussi les transporteurs, à l’époque UTA et Air France pour l’aérien et Delmas-Vieljeux pour le maritime : rien de ce qui entrait et sortait d’Afrique francophone n’était ignoré à Paris, y compris les déplacements des « VIP » Enumérer les participants de cette France-Afrique permet immédiatement de voir que le réseau de correspondant a été réduit à peau de chagrin du seul fait du vieillissement des impétrants, la baisse phénoménale du nombre des « coopérants » français en Afrique ne permettant pas de renouveler les départs.

    Un aparté ici : statistiquement, le nombre de Français en Afrique est resté stable. Mais parce que beaucoup d’émigrés ont obtenu la double nationalité sans pour autant adhérer au réseau de la France-Afrique. Quelques-uns renseignent Paris, certes, et ils sont connus pour leur francophilie. Mais dans l’ensemble, ils sont très peu nombreux. Si peu d’ailleurs que leur contre-offensive en faveur du CFA est passée quasiment inaperçue.

    Revenons donc au réseau de correspondants de la France-Afrique de Foccart. Il n’existe pratiquement plus. Beaucoup d’entreprises françaises, par exemple, n’ont plus de direction Afrique, celle-ci ayant été rattachée à la direction du Moyen Orient et son responsable passé sous la coupe d’hommes bien plus attirés par les marchés asiatiques que ceux d’une Afrique aujourd’hui plus méprisée qu’hier. Alors et certes, les transports maritimes sont toujours contrôlés dans les deux sens. Mais la CGM, l’opérateur français actuel, est concurrencé par le danois Maersk, premier transporteur maritime mondial. Ne reste plus que le transport aérien, Air France, l’Etat français ayant éliminé la concurrence Africaine en coulant Air Afrique. Une action de pirate, il n’y a pas d’autre mot : pour « aider » la compagnie panafricaine, la France « lui offre » un PDG, Yves Roland-Billecart issu de la Coopération. Celui-ci vend les Boeing et DC 10 de la compagnie alors qu’ils étaient en parfait état et venaient juste d’être amortis. Mais leur prix de vente est forcément bas. Et il fait acheter des Airbus flambant neuf au prix fort. C’est cette opération (volontaire ?) qui coule la compagnie mais la France incrimine les pays africains qui ne payent pas les billets de ses personnalités publiques, même pas 7% de la billetterie, ces 7% n’étant pas intégralement impayés.

    Le ministère de la Coopération a disparu sous la primature de Jospin puis la présidence de Hollande. Les coopérants ne coopèrent donc plus au réseau, CQFD, alors qu’une grande partie des vraies informations émanaient des représentants en Afrique de ce ministère. Les Affaires étrangères ont un personnel qui tourne beaucoup plus vite et qui est séparé schématiquement en deux catégories aussi peu intéressantes pour le réseau l’une que l’autre : les jeunes pour qui un court temps en Afrique est un tremplin. Ils s’en vont avant d’avoir compris quoi que ce soit ! Et les vieux pour qui une nomination sur le Continent équivaut à une punition : ils s’aigrissent quand ils ne sombrent pas dans des combines répréhensibles (il y a eu plusieurs cas)

    Si on ajoute à ce tableau le fait que l’AFP a dû réduire sa présence dans le monde, en commençant par l’Afrique, les permanents étant remplacés par des envoyés spéciaux en fonction des évènements, on voit que la connaissance du terrain par l’administration française ne repose réellement plus que sur la DGSE ainsi que sur les militaires cantonnés en Afrique. Et ce sont effectivement ces militaires qui vont prendre le pas dans les décisions politiques parisiennes, l’interventionnisme passant loin devant la diplomatie ! Tous s’y sont laissés prendre, de Chirac à Macron. Même l’intervention au Mali fut abîmée par les œillères des soldats, impressionnés par la combattivité des Touaregs rebelles face aux troupes régulières maliennes : leurs tractations de l’époque avec ces gens du Nord réclamant l’Indépendance de leurs kilomètres de sable n’ont toujours pas été pardonnées par la population sudiste, très largement majoritaire.

    Ajoutons, pour conclure sur l’ex- « Réseau Foccart » qu’il y avait aussi des journalistes impliqués. Beaucoup de « spécialistes de l’Afrique » n’hésitaient pas (et n’hésitent sans doute toujours pas) à renseigner l’Etat et donc la France-Afrique. Premier point, ces « experts » prenaient leurs renseignements essentiellement auprès des puissants, ministres voire présidents. Et se faisaient manipuler en grand par des gens dont c’est le métier ! J’ai ainsi lu et entendu des monceaux d’imbécillités qui avaient surtout la naïveté de leurs auteurs comme origine. D’autant qu’aujourd’hui, l’image a supplanté l’écrit : l’un fait réagir quand l’autre faisait réfléchir. Sans compter pour conclure sur ce point qu’hier déjà, l’écrit sombrait avec les restrictions budgétaires qui vont avec. Et qu’aujourd’hui, ce sont les autres grands moyens d’informations, radios et télévisions, qui voient chuter leurs audiences au profit d’Internet.

    Le président Macron a donc tiré les leçons de l’appauvrissement du savoir français sur l’Afrique en créant un « Conseil présidentiel pour l’Afrique » Dans lequel, par force, sont entrés surtout des expatriés ! Lesquels sont loin, très loin d’avoir l’oreille des populations autochtones. Deux mondes qui ne s’aiment pas ne peuvent absolument pas renseigner efficacement le premier personnage de l’Etat français. Un exemple ici de l’aura des expatriés africains dans leurs pays d’origine, Koffi Yamgnane, ingénieur d’origine togolaise, fut élu maire de Saint-Coulitz (Bretagne) puis nommé Secrétaire d’Etat à l’Intégration sous la présidence de Mitterrand. Il s’est, depuis, présenté plusieurs fois au suffrage des Togolais en réalisant toujours de faibles scores. C’est un homme pourtant de valeur, expérimenté et intelligent. Autre exemple, les artisans de Douala qui fabriquent des statuettes aujourd’hui ironiques (à l’origine, les statuettes sont faites pour guérir, un peu comme du placébo) Ils ont ainsi créé des « gourdes du chef », ces artifices qui permettaient jadis aux chamans d’écarter les postulants par trop nuls : on les remplit d’eau et si elle ne ressort pas quand le chef en herbe essaye de boire, il est écarté du pouvoir. Ces gourdes camerounaises sont aujourd’hui réservées aux émigrés de retour (provisoire) au pays ! Et c’est ainsi que les apparitions du président français sur le continent n’ont pratiquement aucun impact en dépit de son panel de conseillers d’origine africaine.

    Ne reste donc plus pour maintenir la présence française en Afrique que les soldats, on l’a vu, et un franc CFA qui vit probablement sa dernière décennie. Certes, le président ivoirien prône une monnaie d’Afrique de l’ouest qui ressemble au CFA. Mais il n’a aucune chance d’imposer ses vues à un Nigeria qui a pratiqué la dévaluation compétitive depuis des lustres : les Africains se développent aujourd’hui pour leur marché intérieur, leurs exportations de matières premières servant à financer ce développement interne. Le CFA, attaché à une grande devise, était une monnaie faite pour les exportations de matières premières, pas pour la compétitivité des productions locales. Or la solution préconisée par la France-Afrique et reprise par le président ivoirien consiste à remplacer l’euro par un « panier de devises fortes » Ca ne change rien, ça ne s’appellerait plus CFA mais ça serait toujours du CFA ! Cette posture peut retarder l’avènement d’une monnaie ouest-africaine. Mais elle ne pourra pas l’empêcher.

    Que feront alors les soldats français dans un continent qui aura globalement éjecté les Français ? La pression interne pour leur départ sera très forte d’autant que leur coût n’est déjà plus équilibré par les bénéfices retirés de la présence économique française sur le continent. Songez que même Bouygues est devenu sous-traitant des Chinois en Afrique ! Qu’Orange n’arrive pas à stopper sa dégringolade africaine. Et que le pétrole va être de plus en plus attaqué par, aujourd’hui, les énergies dites vertes et demain et surtout, par l’hydrogène. Total, seul opérateur pétrolier aujourd’hui, va avoir bien d’autres soucis que celui de maintenir sa toute-puissance en Afrique ! Je pense que les compagnies pétrolières ne louperont pas la technologie de l’hydrogène dans laquelle s’engouffre la Chine : ils disposent en effet des moyens de distribuer ce nouveau carburant propre. Et ils sont les seuls à pouvoir le fabriquer massivement.

    Oui, c’est bien le crépuscule de la France-Afrique. Mais comme tout déclin, celui-ci reste incompris de ceux-là mêmes qui l’animent encore. Des rapports ont été publiés sur le désamour de la France en Afrique, rapports aussitôt jetés et oubliés. On dit qu’on ne change pas une équipe qui gagne : on ne change visiblement et pas non plus une équipe qui perd ! 


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  • Malaise au Cameroun

    Christian d’Alayer – août 2019

     

    Un peu -voir beaucoup ! - comme Bouteflika en Algérie, Paul Biya doit surmonter une crise de vieillesse au Cameroun. Au pouvoir depuis 37 ans, le président camerounais n’en n’est pas cependant à sa première difficulté : en 1984, 2 années seulement après son arrivée au pouvoir, il dut faire face à un coup d’Etat des partisans d’Ahidjo, l’homme du Nord qui laissa les rênes de l’exécutif à un sudiste pour cause de maladie. Puis, de 1987 à 1996, des troubles sociaux, attribués à l’époque et à nouveau aux Nordistes, le poussèrent à libéraliser son régime et à adopter le multipartisme. Les élections municipales, gagnées largement par son parti (Rassemblement démocratique du peuple camerounais, RDPC), lui permirent de respirer et de gagner haut la main les élections législatives de 1987. Un répit de 2 ans seulement car, en 1889, commencèrent d’autres troubles sociaux qui durèrent deux ans, au terme desquels le régime se durcit : seuls en fait les partis proches du gouvernement furent alors autorisés. Ce qui n’empêcha pas une gigantesque opération « Villes mortes » d’avoir lieu en 1991, un an avant l’élection présidentielle qu’il emporta d’extrême justesse - et de manière plus que controversée ! – face à l’anglophone John Fru Ndi.

    On peut donc dire que de 1991 à 2018, soit 27 années durant, Paul Biya fut tranquille. Ce qui est faux : il dut combattre la grande criminalité au tournant du millénaire, sa solution type rangers se trouvant trop efficace (condamnation de tout l’Occident) Puis l’extraordinaire corruption qui régnait alors (et toujours aujourd’hui) dans le pays. Ce, avant de se confronter victorieusement à Boko Haram puis à la sécession anglophone. Avec l’élection présidentielle de 2018 s’est ajoutée une nouvelle épine dans son pied, la contestation violente de son opposant, le Bamiléké Maurice Kamto.

    Pour bien comprendre l’importance de cette contestation, il faut se souvenir que l’Anglophone John Fru Ndi affirme toujours avoir gagné les élections de 2011 grâce à l’appui des Nordistes et des Bamilékés. Il lui manqua toutefois l’est (Douala) et les campagnes, dans un pays encore largement agraire. Kamto affirmait avoir l’appui des Bamilékés, les siens, mais aussi ceux du Nord, estimés revanchards, ainsi que ceux d’une majorité de jeunes inter-ethniques. En oubliant qu’une majorité de Camerounais refuse toujours une domination politique des Bamilékés déjà très largement dominateurs économiques. L’élection de 2018 n’est donc pas fatalement trop truquée. Il n’empêche que les partisans de Kamto font un bruit pas possible, largement répercuté auprès des Occidentaux pas des expatriés en nombre considérable : l’écho actuel de la contestation est en grande partie de leur fait.

    Mais pas seulement : Paul Biya, face et à Boko Haram considéré au Cameroun comme armé par les Français (leurs armes proviennent de celles données aux opposants à Kadhafi), et aux Ambazoniens, considérés comme armés par les Américains (en fait par des hommes d’affaires nigérians), s’est tourné naturellement vers les Russes qui effectuent actuellement un retour en force en l’Afrique en commençant par la vente d’armes. L’Afrique centrale francophone est perdue pratiquement par la France de ce fait, Washington ayant pris ombrage en plus de la Russophilie nouvelle de l’exécutif camerounais. S’est ajoutée l’éviction du groupe Bolloré du pays, un groupe abhorré par la population camerounaise du fait et de son manque d’investissements dans le pays et de l’accident mortel du train Douala-Yaoundé faisant suite logique à ce manque d’investissements : tous les efforts financiers du groupe étaient alors dirigés sur l’objectif de réunir Guinée, Mali et Sénégal par le rail. Des actes de terrorisme ont donc repris tant du côté d’un Boko Haram pourtant aux abois que d’Ambazoniens de plus en plus affaiblis. Et l’administration américaine, hier encore hostile aux Ambazoniens, commence à s’y intéresser de près et réclame de Biya une politique moins fermée à leurs revendications. Tout en commençant à écouter les partisans de Kamto : l’Occident réagit au retour en force des Russes en Afrique !

    Qui vivra verra, sachant tout de même l’empire occidental sur le déclin. En attendant, Paul Biya devrait à nouveau survivre et à l’épisode ambazonien et à celui de la contestation Kamto. Ce qui ne résoudra pas la grande question camerounaise qui est de surmonter les problèmes posés par la puissance croissante du formidable voisin nigérian. Paul Biya eut une vision qu’il mena à bien, soit celle de faire de son pays le cœur du commerce en Afrique centrale : création de routes internationales avec des villes frontières commerciales, en sus de la réconciliation du Nord et du Sud via la création de routes régionales en nombre. Tout cela au détriment de la volonté française qui était la sécurisation de l’axe Douala-Yaoundé, ce vieil axe de l’enlèvement des « produits tropicaux » via les ports d’embarquement. Tout au contraire, Biya œuvra pour que les ports camerounais conservent leur suprématie face à celui du Congo-Brazzaville, Pointe Noire, préféré par Paris. Kribi, le nouveau port non loin de Douala (accessible seulement quelques heures par jours aux navires lourds) fut ainsi confié à un consortium piloté par les Chinois…

    Mais cette vision est dépassée : les ports de l’est de l’Afrique, notamment ceux du Kenya, sont devenus les grands ports d’accueil des marchandises asiatiques sous contrôle des « Lords of Lagos » Qui y maintiennent un ordre strict, celui des mafias. Et l’industrie nigériane se développent à une vitesse quasi chinoise tandis que les grands axes routiers transafricains se concrétisent également à la vitesse « grand V » : le rêve de Biya date déjà et tant lui que son entourage (et très certainement que son actuelle opposition) sont dans l’incapacité d’imaginer le futur d’un Cameroun qui devra aussi faire face au réveil de l’ex-Zaïre.

    L’ère Biya est donc terminée. Il faut une nouvelle vision pour le Cameroun dont une part non négligeable des « forces vives » est déjà expatriée. Certes, le gros des immigrés actuels d’Afrique francophone est plutôt ivoirien (ce qui dément les chiffres officiels de la croissance du pays) Mais le Cameroun peut, peut-être, s’adosser à la vitalité des ses expatriés pour continuer à vivre sous l’ère nigériane puis congolaise ? Ou bien peut-il continuer à accroître sa présence commerciale aux frontières jusqu’à la rendre indispensable ? Ou bien peut-il compter encore plus sur la finance bamilékée (qui joue toujours un rôle important dans la bancarisation ouest africaine) ? Ou bien peut-il jouer sur tous les tableaux ? Toujours est-il que l’administration actuelle n’a aucune chance de perdurer sur la seule lutte contre la corruption, comme elle semble être partie pour le faire quand près de la moitié des Camerounais n’a connu que Biya comme président. C’est là où Algérie et Cameroun se rejoignent, celui de pays trop longtemps dirigés par la même personne. Ce qui engendre inévitablement la formation d’un clan qui truste toutes les fonctions et tous les marchés. Donc toutes les rancœurs !

    Biya n’est pas le monstre que décrit son opposition. Il a réconcilié son nord et son sud et il a réalisé son rêve d’un Cameroun carrefour commercial de l’Afrique centrale. Mais il a fait son temps et il lui faut à présent organiser sa succession. On comprend qu’il la refuse à un Kamto sans doute trop vendu aux Occidentaux et trop bamiléké pour entraîner l’adhésion de tous les Camerounais (c’est un peu comme si on proposait un Rothschild aux présidentielles françaises) Mais il n’a que peut de temps pour le faire. Et trop peu d’habitude de communiquer pour dire à ses compatriotes comment voter intelligemment. L’avenir de son pays est donc plus qu’incertain, un prochain raidissement de l’exécutif étant de toute évidence voué à l’échec…

     

    Encadré

    L’armée camerounaise, l’une des meilleures d’Afrique subsaharienne

    L’armée camerounaise a, beaucoup plus que l’armée nigériane, contribué à vaincre une armée de Boko Haram surarmée par le Qatar d’armes françaises. Auparavant, des policiers issus de cette armée avaient réussi à éliminer de manière forte la haute criminalité qui existait sur les routes camerounaises, manière condamnée par « l’opinion internationale » (soit l’opinion des médias occidentaux dirigés par de grands groupes occidentaux) Il s’agit donc d’une armée entraînée et dirigée par des chefs sérieux, formés pour la plupart dans des académies occidentales. Et qui, surtout et même essentiellement, est issue d’une armée aguerrie par une guerre civile terrible dans les années 1960. Guerre certes « aidée » par l’armée française et qui fit entre 20000 et 150000 morts selon les sources, mais qui conféra aux armées en lices d’indiscutables réflexes dont celui de l’ordre donné. Si bien qu’attaquée par Boko Haram, ses militaires surent résister et contre-attaquer victorieusement. Quand le Nigeria fut à même de construire une armée à peu près en ordre de bataille, les bataillons de Boko Haram furent détruits et leurs membres encore en vie, réduits au petit terrorisme…

     

    Des élites décimées par la lutte anti-corruption

    Cette lutte, nécessaire, entraîna néanmoins la mise hors touche de nombreux cadres de haut niveau. Des ministres, mais aussi de hauts responsables locaux, furent ainsi retirés de la vie active pour des décennies de prison. On peut ainsi remplacer aisément un ministre mais il en va tout autrement pour un maire ou autre haut responsable d’administration territoriale. Ce qui explique que, malgré les arrestations, condamnations et emprisonnements, nombreux seront les maires réélus en France : ils ont presque tous « mouillé leur maillots », notamment au travers des « ronds-points » (2% du prix au commanditaire), mais conservent l’avantage d’être présents à l’appel. Ce qui n’arrive pas aux opposants, privés pour l               a plupart de la banderole d’élus de la Nation… Le phénomène camerounais a atteint un niveau à la fois remarquable (pour certains) et dangereux (pour beaucoup moins d’autres) : depuis, tout de même, la croissance camerounaise marque le pas. L’arrêt pour corruption de la société de raffinage du pays, notamment, a quelque peu plombé sa dynamique économique. Heureusement que la croissance africaine ne dépend pas de sa bonne gouvernance…

     


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  • J'enregistre à nouveau ce texte mais sans coupure : je me suis aperçu que sa parution initiale, par article, était restée telle et qu'en signalant sa présence, je ne signalait que celle d'un des articles mais pas son ensemble...

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