• Les Investissements étrangers ne déferlent pas sur l'Afrique

    Que des grands patrons commencent à regarder le Continent, soit. Mais ils n'ont pas encore mis la main au portefeuille...

    (Christian d'Alayer, 19 mars 2016)

     

    Bon nombre de journalistes occidentaux croient que l'Afrique est le nouvel Eldorado des investisseurs. Ne parlons plus des sceptiques, ceux-là le seront même quand leur média ruiné sera racheté par un milliardaire africain ! Mais voyons si l'indéniable accélération de la croissance africaine depuis l'an 2000 a eu des conséquences importantes en matière d'investissements internationaux. Et si vous regardez le graphique 1, cela semble évident : les investissements directs étrangers décollent à partir de l'an 2000, y compris les investissements africains hors d'Afrique, le solde paraissant rester plus que vigoureux.

    C'est une illusion d'optique : les chiffres en ordonnée sont des milliards de dollars. Et vous voyez que le maximum est obtenu en 2014 avec des IDE entrant compris entre 50 et 55 milliards de dollars. Sur un total mondial d'environ...1500 milliards de dollars d'IDE la même année. Aussi aurais-je dû étirer terriblement le graphique sur la droite pour respecter l'échelle mondiale. Et auriez-vous dû alors voir un tout petit décrochage des courbes et non pas ces belles envolées trompeuses...

    Pour bien voir la réalité et faute de pouvoir publier un graphique à l'échelle réelle, il faut se reporter aux chiffres bruts, soit le tableau 2. Et là, vous voyez immédiatement qu'on ne joue pas dans la cour des grands où évoluent des pays dans lesquels les multinationales investissent des centaines de milliards (près de 300 milliards par an dans la seule Chine et plus de la moitié des 1500 milliards de $ dans les pays en développement)

    Il y a eu, certes, un sursaut des compagnies minières et pétrolières en Afrique quand, notamment, l'envolée du cours de l'or noir a permis de pomper rentablement les nappes en eau profonde (1500 mètres et plus) L'envolée de l'or a aussi permis de rentabiliser des mines aux coûts d'extraction supérieur à 100 $ l'once. Mais ce sont surtout les Sud Africains qui se sont positionnés en Afrique. En Mauritanie, l'extraction du fer a connu un net regain et au Congo Kinshasa, les terres rares ont relancé les mines. Dont celles de cuivre dont le cours s'est aussi envolé, ranimant cette activité aussi en Zambie. Etc. Le petit envol des années 2000 et suivantes est essentiellement dû aux investissements pétroliers et miniers, il faut le savoir, et non aux investissements industriels et agro-industriels : le Sénégal attend ainsi toujours l'entreprise qui lui permettra de faire aussi des productions industrielles de bouche à partir de ses arachides, seule manière de valoriser encore plus des exportations aujourd'hui limitées à l'huile. Et il n'y a pas de hauts fourneaux en Mauritanie tandis que la Guinée ne sort toujours que de la bauxite, même pas de l'alumine, de ses gigantesques réserves de minerais. Songez qu'au Mozambique, les Sud-Africains ont créé de toutes pièces une énorme industrie d'aluminium, la seconde d'Afrique après la leur, à partir d'alumine importée d'Australie ! Cela va peut-être changer puisque une firme arabe, Emirates Global Aluminium va fabriquer au moins de l'alumine en Guinée Conakry afin de sécuriser ses approvisionnement en matière première.

    Les Africains seraient évidemment preneurs de toutes les valorisations possibles de leurs matières premières. Même le petit Gabon par exemple a banni les exportations de grumes, exigeant que ses entreprises scient au minimum les bois exportés (le pays déroule lui-même et depuis longtemps l'essence reine du déroulage, l'Okoumé) Des artisans travaillent le bois à la pelle au Cameroun, autre exemple, et inondent ainsi la sous-région en mobilier de toutes sortes. D'autres artisans, dans toute l'Afrique, travaillent les métaux précieux et fournissent les populations locales en bijoux de luxe. Quelques usines fabriquent en semi industriel les concentrés de tomates dont toute l'Afrique se nourrit et des ébauches de chocolaterie ont éclos dans les pays producteurs de cacao. Du local, donc, mis sur pied avec des moyens réduits et des technicités industrielles balbutiantes, heureusement sauvées par la qualité de l'artisanat local.

    Mais rien de vraiment sérieux pour combler les besoins croissants du plus d'un milliard d'habitants que compte aujourd'hui le Continent. Voyez d'ailleurs la part des investissements étrangers dans les investissements globaux de l'Afrique (colonne 6 du tableau 2) : les premiers chiffres (qui ne sont pas entre parenthèses) sont ceux de la CNUCED, établis d'après les données actuelles sur les PIB africains. J'ai rétabli un peu de réalité en augmentant le PIB de toute l'Afrique de 80%, donnée qui est celle qui a été appliquée officiellement au Nigeria il y a deux ans quand ce pays a décidé de jouer réellement le jeu des statistiques internationales en intégrant l'économie informelle (jusqu'aux péripatéticiennes !) dans ses statistiques nationales. Et la part des IDE dans l'investissement global africain est donc redescendue fatalement à des chiffres qui sont plus proches de ceux que j'ai calculé et mis entre parenthèses à la suite des chiffres officiels actuels. Mon calcule suppose bien évidemment que, pour obtenir 80% de plus de production, l'économie africaine a dû investir aussi 80% de plus que ne le disent les statistiques officielles (quand on connaît un peu l'Afrique, ce calcul ne paraît pas outrancier...) Et vous voyez que les IDE, insignifiant jusqu'en 2000, ne sont aujourd'hui à même que de générer au mieux 1% de croissance supplémentaire en Afrique : les économistes patentés estiment qu'il faut investir 5% du PIB d'un pays pour générer 1% de croissance. Soit 3% de croissance annuelle pour 25% de FBCF. Du moins "estimaient" Car, aujourd'hui, la financiarisation des économies occidentales a fait passer ce critère de croissance très largement derrière la valeur des entreprises en bourse...

    Bref, les IDE en Afrique sont encore très éloignées de leur objectif théorique qui est de faire décoller les économies dans lesquelles ils ont le bonheur de pénétrer. Le constat sera le même en 2015 (nous disposons pour l'instant des statistiques de 2014) puisque la CNUCED a annoncé que les IDE mondiales s'étaient repliées l'an dernier, y compris en Afrique. Et force est, in fine, de constater que le développement de l'Afrique est pour l'heure terriblement autocentré, essentiellement dû aux efforts et au génie de ses propres habitants. On sait par exemple que les tissus africains ont repris du poil de la bête face aux importations asiatiques essentiellement du fait et des stylistes locaux et des quelques usines de wax et de fancy d'Afrique de l'ouest (Nigeria surtout) De même sait-on que le ciment africain est parti aussi du Nigeria avec une multinationale locale mise sur pied de toutes pièces (les entreprises du milliardaire Dangote) Comme on peut aussi dire que les paysans camerounais ou guinéens ont joué un rôle moteur dans l'expulsion progressive des importations françaises de produits maraichers, de pomme de terre ou de poulets. Les coopératives françaises qui tenaient ces marchés n'ont pas voulu investir en Afrique, pensant empêcher ainsi la concurrence africaine. Elles n'auront réussi qu'à perdre les dits marchés tandis que l'Amérique latine et la Chine se chargeaient de leur barrer la route ailleurs. Que n'ont-elles pas travaillé avec les Africains pour pouvoir concurrencer les précédant ?! Le canadien Alcan, de même, s'est obstiné à ne vouloir tirer que de la bauxite de Guinée et du Ghana, ne voyant pas les entreprises asiatiques se développer par ailleurs jusqu'à venir proposer leurs services aux Africains ? Songez que France-Télécom (aujourd'hui Orange) s'est contenté d'un service minimum en Afrique des décennies durant avant de "ramer" aujourd'hui pour tenter de retrouver une part de marché dans un continent où la concurrence limite aujourd'hui considérablement les marges des nouveaux arrivants...

    L'Occident va bientôt s'apercevoir qu'il a tout perdu dans la mondialisation qu'il a lancée pour complaire à ses multinationales : le phénomène est certes neuf mais rapide et de plus en plus d'entreprises "basanées" taillent de plus en plus de croupières à ces multinationales occidentales qui ont mis le feu à leurs marchés intérieures avant que de perdre aussi la guerre économique mondiale. A cet égard, la bataille d'Afrique sera décisive : si les Occidentaux reculent aussi outre Méditerranée, que leur restera-t-il ?

     

    1- Les investissements directs étrangers en Afrique depuis 1994 (graphique extrait du tableau 2)

    Source : World Investment Report 2015, CNUCED

     

     

    2- Les flux d'investissements directs étrangers en Afrique (IDE) depuis 1994

    Source : World Investment Report 2015, CNUCED

     

    IDE entrant

    En milliards de $

    IDE sortant

    En milliards de $

    Solde IDE

    En milliards de $

    Part des IDE dans le monde

    (en %)

    Part de la FBCF*

    (en %)

    1994

    6,1

    1,9

    4,2

    2,4

    6,6 (3,6)

    1995

    5,6

    3

    2,6

    1,6

    5,2 (2,9)

    2000

    6,6

    1,5

    5,1

    0,7

    8,7 (4,8)

    2005

    29,5

    2,1

    27,4

    3,2

    14 (7,7)

    2010

    44

    9,3

    34,7

    3,3

    10 (5,5)

    2014

    53,9

    13,1

    40,8

    4,4

    10,6 (5,8)

    * Formation brute de capital fixe (investissements productifs dans la région)

     

     


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :