• Le crépuscule de la France-Afrique

    Christian d’Alayer 30/09/2019

     

    Bolloré évincé du Cameroun, la Centrafrique qui se tourne vers la Russie, le Mali sudiste qui s’insurge contre la France, Compaoré définitivement écarté du Burkina Faso, Gbagbo bientôt en mesure de rentrer en Côte d’Ivoire, le Tchad prenant la tête d’une croisade contre le franc CFA et obligeant Ouattara à se rallier à l’idée d’une monnaie commune à la CEDEAO, un pro-Américain élu à la tête du Congo Kinshasa contre le candidat des Français, suivant d’ailleurs l’échec du candidat de la France au Gabon, etc., etc. Paris -et ce qu’on appelle la « France-Afrique » - n’arrête pas d’enregistrer mauvaise nouvelle sur mauvaise nouvelle dans son fameux « pré carré » africain.  Un pré carré gardé pourtant pendant des décennies par une monnaie tenue en laisse, des accords de défense laissant plus de 4000 soldats français sur place, par une communauté linguistique et la formation des élites en France et, in fine, par un maillage diplomatique intense.

    L’information ne filtre pas dans les grands médias de l’hexagone. C’est tout juste si les dits médias relèvent que la France n’est plus le premier investisseur en Afrique, n’est plus le premier partenaire commercial d’Afrique francophone et n’envoie plus des milliers d’expatriés travailler à la place des autochtones qui n’en veulent plus. Et ça ressort si peu de l’information française que même les Africains, surtout émigrés, ont toujours l’impression que la France étouffe le continent : impression née de l’interventionnisme militaire toujours outrancier de l’ancien colonisateur ainsi que de la persistance de la monnaie sous tutelle.

    Tout cela est déjà du passé ou presque. Le concept de France-Afrique d’abord : à l’origine, il s’agissait d’un réseau de correspondants mis en place par le conseiller Afrique du général De Gaulle, Jacques Foccart. Beaucoup de ces correspondants émanaient de la Résistance pendant la 2e Guerre mondiale et appuyaient les administrations publiques se préoccupant du pré carré. Dont le ministère de la Coopération, le ministère des Affaires étrangères et ce qui est devenue la DGSE, Direction Générale de la Sécurité Extérieure, dépendant du ministère de la Défense. S’ajoutaient à ce corps central les responsables Afrique des grandes sociétés françaises, dont les sociétés pétrolières. Mais aussi les transporteurs, à l’époque UTA et Air France pour l’aérien et Delmas-Vieljeux pour le maritime : rien de ce qui entrait et sortait d’Afrique francophone n’était ignoré à Paris, y compris les déplacements des « VIP » Enumérer les participants de cette France-Afrique permet immédiatement de voir que le réseau de correspondant a été réduit à peau de chagrin du seul fait du vieillissement des impétrants, la baisse phénoménale du nombre des « coopérants » français en Afrique ne permettant pas de renouveler les départs.

    Un aparté ici : statistiquement, le nombre de Français en Afrique est resté stable. Mais parce que beaucoup d’émigrés ont obtenu la double nationalité sans pour autant adhérer au réseau de la France-Afrique. Quelques-uns renseignent Paris, certes, et ils sont connus pour leur francophilie. Mais dans l’ensemble, ils sont très peu nombreux. Si peu d’ailleurs que leur contre-offensive en faveur du CFA est passée quasiment inaperçue.

    Revenons donc au réseau de correspondants de la France-Afrique de Foccart. Il n’existe pratiquement plus. Beaucoup d’entreprises françaises, par exemple, n’ont plus de direction Afrique, celle-ci ayant été rattachée à la direction du Moyen Orient et son responsable passé sous la coupe d’hommes bien plus attirés par les marchés asiatiques que ceux d’une Afrique aujourd’hui plus méprisée qu’hier. Alors et certes, les transports maritimes sont toujours contrôlés dans les deux sens. Mais la CGM, l’opérateur français actuel, est concurrencé par le danois Maersk, premier transporteur maritime mondial. Ne reste plus que le transport aérien, Air France, l’Etat français ayant éliminé la concurrence Africaine en coulant Air Afrique. Une action de pirate, il n’y a pas d’autre mot : pour « aider » la compagnie panafricaine, la France « lui offre » un PDG, Yves Roland-Billecart issu de la Coopération. Celui-ci vend les Boeing et DC 10 de la compagnie alors qu’ils étaient en parfait état et venaient juste d’être amortis. Mais leur prix de vente est forcément bas. Et il fait acheter des Airbus flambant neuf au prix fort. C’est cette opération (volontaire ?) qui coule la compagnie mais la France incrimine les pays africains qui ne payent pas les billets de ses personnalités publiques, même pas 7% de la billetterie, ces 7% n’étant pas intégralement impayés.

    Le ministère de la Coopération a disparu sous la primature de Jospin puis la présidence de Hollande. Les coopérants ne coopèrent donc plus au réseau, CQFD, alors qu’une grande partie des vraies informations émanaient des représentants en Afrique de ce ministère. Les Affaires étrangères ont un personnel qui tourne beaucoup plus vite et qui est séparé schématiquement en deux catégories aussi peu intéressantes pour le réseau l’une que l’autre : les jeunes pour qui un court temps en Afrique est un tremplin. Ils s’en vont avant d’avoir compris quoi que ce soit ! Et les vieux pour qui une nomination sur le Continent équivaut à une punition : ils s’aigrissent quand ils ne sombrent pas dans des combines répréhensibles (il y a eu plusieurs cas)

    Si on ajoute à ce tableau le fait que l’AFP a dû réduire sa présence dans le monde, en commençant par l’Afrique, les permanents étant remplacés par des envoyés spéciaux en fonction des évènements, on voit que la connaissance du terrain par l’administration française ne repose réellement plus que sur la DGSE ainsi que sur les militaires cantonnés en Afrique. Et ce sont effectivement ces militaires qui vont prendre le pas dans les décisions politiques parisiennes, l’interventionnisme passant loin devant la diplomatie ! Tous s’y sont laissés prendre, de Chirac à Macron. Même l’intervention au Mali fut abîmée par les œillères des soldats, impressionnés par la combattivité des Touaregs rebelles face aux troupes régulières maliennes : leurs tractations de l’époque avec ces gens du Nord réclamant l’Indépendance de leurs kilomètres de sable n’ont toujours pas été pardonnées par la population sudiste, très largement majoritaire.

    Ajoutons, pour conclure sur l’ex- « Réseau Foccart » qu’il y avait aussi des journalistes impliqués. Beaucoup de « spécialistes de l’Afrique » n’hésitaient pas (et n’hésitent sans doute toujours pas) à renseigner l’Etat et donc la France-Afrique. Premier point, ces « experts » prenaient leurs renseignements essentiellement auprès des puissants, ministres voire présidents. Et se faisaient manipuler en grand par des gens dont c’est le métier ! J’ai ainsi lu et entendu des monceaux d’imbécillités qui avaient surtout la naïveté de leurs auteurs comme origine. D’autant qu’aujourd’hui, l’image a supplanté l’écrit : l’un fait réagir quand l’autre faisait réfléchir. Sans compter pour conclure sur ce point qu’hier déjà, l’écrit sombrait avec les restrictions budgétaires qui vont avec. Et qu’aujourd’hui, ce sont les autres grands moyens d’informations, radios et télévisions, qui voient chuter leurs audiences au profit d’Internet.

    Le président Macron a donc tiré les leçons de l’appauvrissement du savoir français sur l’Afrique en créant un « Conseil présidentiel pour l’Afrique » Dans lequel, par force, sont entrés surtout des expatriés ! Lesquels sont loin, très loin d’avoir l’oreille des populations autochtones. Deux mondes qui ne s’aiment pas ne peuvent absolument pas renseigner efficacement le premier personnage de l’Etat français. Un exemple ici de l’aura des expatriés africains dans leurs pays d’origine, Koffi Yamgnane, ingénieur d’origine togolaise, fut élu maire de Saint-Coulitz (Bretagne) puis nommé Secrétaire d’Etat à l’Intégration sous la présidence de Mitterrand. Il s’est, depuis, présenté plusieurs fois au suffrage des Togolais en réalisant toujours de faibles scores. C’est un homme pourtant de valeur, expérimenté et intelligent. Autre exemple, les artisans de Douala qui fabriquent des statuettes aujourd’hui ironiques (à l’origine, les statuettes sont faites pour guérir, un peu comme du placébo) Ils ont ainsi créé des « gourdes du chef », ces artifices qui permettaient jadis aux chamans d’écarter les postulants par trop nuls : on les remplit d’eau et si elle ne ressort pas quand le chef en herbe essaye de boire, il est écarté du pouvoir. Ces gourdes camerounaises sont aujourd’hui réservées aux émigrés de retour (provisoire) au pays ! Et c’est ainsi que les apparitions du président français sur le continent n’ont pratiquement aucun impact en dépit de son panel de conseillers d’origine africaine.

    Ne reste donc plus pour maintenir la présence française en Afrique que les soldats, on l’a vu, et un franc CFA qui vit probablement sa dernière décennie. Certes, le président ivoirien prône une monnaie d’Afrique de l’ouest qui ressemble au CFA. Mais il n’a aucune chance d’imposer ses vues à un Nigeria qui a pratiqué la dévaluation compétitive depuis des lustres : les Africains se développent aujourd’hui pour leur marché intérieur, leurs exportations de matières premières servant à financer ce développement interne. Le CFA, attaché à une grande devise, était une monnaie faite pour les exportations de matières premières, pas pour la compétitivité des productions locales. Or la solution préconisée par la France-Afrique et reprise par le président ivoirien consiste à remplacer l’euro par un « panier de devises fortes » Ca ne change rien, ça ne s’appellerait plus CFA mais ça serait toujours du CFA ! Cette posture peut retarder l’avènement d’une monnaie ouest-africaine. Mais elle ne pourra pas l’empêcher.

    Que feront alors les soldats français dans un continent qui aura globalement éjecté les Français ? La pression interne pour leur départ sera très forte d’autant que leur coût n’est déjà plus équilibré par les bénéfices retirés de la présence économique française sur le continent. Songez que même Bouygues est devenu sous-traitant des Chinois en Afrique ! Qu’Orange n’arrive pas à stopper sa dégringolade africaine. Et que le pétrole va être de plus en plus attaqué par, aujourd’hui, les énergies dites vertes et demain et surtout, par l’hydrogène. Total, seul opérateur pétrolier aujourd’hui, va avoir bien d’autres soucis que celui de maintenir sa toute-puissance en Afrique ! Je pense que les compagnies pétrolières ne louperont pas la technologie de l’hydrogène dans laquelle s’engouffre la Chine : ils disposent en effet des moyens de distribuer ce nouveau carburant propre. Et ils sont les seuls à pouvoir le fabriquer massivement.

    Oui, c’est bien le crépuscule de la France-Afrique. Mais comme tout déclin, celui-ci reste incompris de ceux-là mêmes qui l’animent encore. Des rapports ont été publiés sur le désamour de la France en Afrique, rapports aussitôt jetés et oubliés. On dit qu’on ne change pas une équipe qui gagne : on ne change visiblement et pas non plus une équipe qui perd ! 


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