• Priorité aux exportations intra africaines

    Christian d’Alayer – 29 septembre 2019

     

    Je reviens sur cet aspect essentiel du développement économique en Afrique parce que la CNUCED, Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement, vient d’y consacrer son rapport 2019 sur le développement économique en Afrique. En axant l’étude sur les freins au commerce infra africain, obstacles tarifaires et non tarifaires. Si, de fait, les pays africains ont ouvert leurs frontières aux non Africains avec lesquels ils ont passé des accords commerciaux globaux tel que l’Accord dit de Lomé avec l’Europe ou l’accord dit AGOA (African Growth and Opportunity Act) avec les Etats Unis, il n’en est pas de même avec leurs frères continentaux, même au sein des regroupements sous-régionaux : seuls les Etats francophones d’Afrique centrale auraient créé un marché commun selon la CNUCED ! Ailleurs, tout repose encore sur des accords commerciaux, tant en Afrique australe qu’en Afrique de l’ouest. Sinon, c’est en projet…

    La conséquence est le retard pris par le Continent en la matière : 15% seulement de son commerce extérieur, selon la CNUCED forcée de bâtir ses rapports sur les chiffres officiels des pays africains, seraient ainsi consacrés à ses échanges internes contre plus de 60% pour l’Europe et l’Asie et près de 50% pour l’Amérique (voir graphique 1) Il faut immédiatement nuancer ces données car la Banque Mondiale qui collationne les statistiques officielles de ses pays membres n’a bien entendu pas accès aux données non déclarées. Elle ne peut même qu’imaginer le poids des incessantes exportations-réimportations des pays riches, ces envois de pièces par exemple à l’étranger qui reviennent sous forme de produits finis. La Banque mondiale a estimé ce surplus de commerce extérieur à un minimum de 30% des chiffres officiels des pays développés ! De même qu’il lui est difficile d’imaginer le poids des réexportations des pays de première importation tel Hong-Kong ou les grands ports flamands. Alors l’informel africain !

    On voit, certes, que les produits alimentaires sont très importants dans les échanges entre pays africains (graphique 3) Mais la CNUCED n’a pu tenir compte que des produits exportés légalement. Vous n’y trouvez pas les bêtes vivantes, forme très répandue d’exportation de viande, ni les produits maraîchers, autre grand poste des exportations réelles. Il est vrai que les statisticiens de la CNUCED ont ménagé les conséquences de leur non-connaissance de la réalité en ouvrant un poste « autres » couvrant plus de la moitié des exportations alimentaires ! Qui sont sous-estimées dans les graphiques 4 et 5 : ils ne représentent même pas la moitié des échanges intra africains, venant même derrière les ventes et achats de produits mécaniques ! 

    En réalité, il y a sans doute beaucoup plus que 229 milliards de dollars échangés chaque année entre les pays africains et beaucoup plus que 15% du commerce extérieur africain. Ni les statisticiens internationaux, ni les économistes patentés qui parlent de l’Afrique n’ont posé leurs pieds dans les grands centres d’échanges interafricains, qu’il s’agisse, à l’ouest, des terminaux entre le Nigeria, le Togo et le Bénin, à l’est, du port de Djibouti ou au centre, des villes frontières de Kyossi-Ebebeyin. Dans ces centres du commerce réel entre pays africains s’échangent chaque jour des centaines de millions de dollars qui s’ajoutent au commerce déclaré. Le Cameroun exporte ainsi et par exemple des cahiers d’écolier un peu partout, en sus du textile importé d’Asie, des produits maraichers et des meubles en bois fabriqués localement. La Guinée Equatoriale diffuse dans ces centres son vin fabriqué à Bata à partir de moûts espagnols. On voit toujours à Djibouti des cohortes de gros camions partir vers l’Ethiopie en sus du chemin de fer rénové par les Chinois. D’avion, c’est saisissant, les dits camions ressemblant à une chenille géante de plusieurs centaines de kilomètres. Quel « spécialiste » est aussi allé voir les camions maliens chargés de bétail partir vers la Côte d’Ivoire et revenir à vide. Leur concentration, inférieure certes à celles des camions de Djibouti, reste impressionnante. De même que les caravanes mauritaniennes envoyant des camélidés au Sénégal, au Mali et en Côte d’ivoire : les échanges antiques n’ont pas disparu mais ont repris après le départ des colonisateurs ! Comment ignorer, exemple plus moderne, que le premier sucrier de la zone francophone, la SOMDIA de la famille Vilgrain, emprunte dès l’origine les réseaux commerciaux informels sans lesquels elle ne passerait pas les frontières ? Que dire enfin des importations de produits de seconde main qui concurrencent tellement les fabrications locales qu’elles commencent à être interdites partout, à commencer par le textile ? Ces importations sont réexportées dans tout le continent par de véritables réseaux de populations vouées au commerce depuis l’Antiquité : les Dioulas et Haoussas en Afrique de l’ouest, les Bamilékés en Afrique centrale, les Swahilis en Afrique de l’est, les Touaregs en Afrique du nord…

    Ces ethnies ne sont pourtant pas responsables de l’accroissement des échanges au sein des regroupement régionaux : dans le tableau 2, vous pouvez-voir que ce sont ces regroupements qui ont eux-mêmes généré la croissance des échanges commerciaux. Deux regroupements ont en effet pas mal avancé ces dernières décennies, ceux d’Afrique australe allant jusqu’à l’Afrique de l’est ; et celui d’Afrique de l’ouest sous domination nigériane. Le contre-exemple étant celui de l’Union du Maghreb arabe qui n’a jamais pris du fait de l’opposition assez forte existant entre l’Algérie été le Maroc. Le jour où cette union verra le jour, alors on verra en priorité les produits agricoles marocains déferler sur l’Algérie qui les paiera en produits pétroliers !

    L’étude de la CNUCED reste néanmoins intéressante. Non pas pour ses relevés finalement très scolaires des obstacles aux échanges commerciaux, mais parce qu’elle constitue une vraie base de réflexion au moment où l’Afrique s’interroge sur la nécessité des regroupements. A commencer par l’Afrique de l’ouest qui a vu l’Afrique du sud réaliser un petit empire commercial s’étendant jusqu’au Kenya. L’Afrique de l’ouest s’interroge même sur la création d’une monnaie commune sous-régionale : les intellectuels, surtout émigrés, rêvent à un panafricanisme total quand les autochtones pensent essentiellement à renforcer l’intégration sous-régionale.  

    1-       Part des exportations intra régionales dans le commerce mondial, par continent (2015-2017, en %)

    (Source : CNUCED)

     

     

     

     

    2-       Part des exportations sous-régionales dans le commerce inter africain, par sous-régions (en %)

    (Source : CNUCED)

    Sous-régions

    2010-2012

    2014-2013

    2010-2012

    2014-2015

    CEN-SAD

    52,6

    58,4

    45

    32

    Comesa

    61,8

    59,5

    20

    18

    EAC

    44,7

    48,3

    6

    6,5

    ECCAS

    33,9

    17,7

    7

    4,8

    ECOWAS

    46,6

    56,7

    33

    20

    IGAD

    50,4

    49

    5

    5

    SADC

    81,5

    84,9

    48

    42

    AMU

    47,8

    51,8

    8

    7

     


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