• Voici le second article sur la fin de la France-Afrique...

    France Afrique : la fin

    Christian d'Alayer - décembre 2019

     

    Les historiens africains francophones dateront peut-être la fin de ce qui restera dans l'histoire comme "France-Afrique",  au mois de décembre 2019. je reviens sur cette question car après mon dernier article, il s'est passé un événement que la presse française n'a bien entendu pas rendu public : les chefs d'Etat sahéliens, convoqués par le président de la République française en France en décembre  pour confirmer officiellement leur attachement à la présence des troupes françaises sur leur sol, ont tous répondu "Non !" Il s'agissait d'une réaction autoritaire du président Macron après les nombreuses scènes populaires sahéliennes, maliennes surtout, réclamant le départ des Français.

    C'est un camouflet sans précédent que l'Elysée a tenté de cacher en prétextant la mort de 72 soldats nigériens lors d'un affrontement avec les rebelles nordistes (Touaregs ou Libyens) pour reporter le "sommet" à la mi-janvier. Du coup et pour marquer son soutien personnel aux troupes françaises, le locataire de l'Elysée a annoncé qu'il passerait Noël avec les troupes françaises basées en...Côte d'Ivoire. Ce qui est doublement fautif du point de vue africain : un, en passant Noël en Côte d'Ivoire, il paraît soutenir le clan Ouattara alors qu'une nouvelle élection présidentielle est prévue en 2020, le dit clan n'étant pas sûr du tout de l'emporter s'il ne triche pas. Autrement dit et si ce clan perd, la France sera dans le même cas de figure qu'au Gabon où elle a soutenu le clan perdant... Deux, en privilégiant l'armée française en Afrique, le président français attise le refus croissant des populations africaines devant cette présence militaire étrangère.

    Tout cela illustre en fait le désarroi de Paris devant l'effondrement de son image en Afrique. L'armée, ça marche encore un peu, alors on s'y accroche désespérément. Sachez, autre fait peu connu en France, que des Nigérians ont manifesté en décembre devant l'ambassade de France au Nigeria pour protester contre le soutien de la France à Boko Haram : nous ne sommes plus très loin d'un mouvement général anti Français du Cap à Nouadhibou  ! Dès 2018, des manifestants camerounais avaient invectivé l'ambassadrice de France à Yaoundé pour son soutien supposé aux rebelles anglophones. Au Togo, au Mali, en Côte d'Ivoire, partout en fait, le ressentiment des populations subsahariennes contre les Français s'exprime de plus en plus librement. Seuls quelques émigrés aigris et quelques officines largement financées ou renseignées par le quai d'Orsay prennent encore la défense de l'ex-colonisateur.

    Qui n'est, il faut l'avouer, absolument pas aidé par sa population autochtone :

    - en premier lieu, les grandes entreprises françaises n'investissent plus en Afrique depuis des lustres, depuis la primature de Balladur surtout qui orienta les multinationales hexagonales vers l'Asie et l'Amérique au dépend du Continent. Les marques ne sont plus là, même les plus prestigieuses telle France Télécom devenu Orange. L'opérateur téléphonique français a raté l'essor de la téléphonie mobile en Afrique. Campé sur ses positions monopolistiques du temps des étatisations, il n'a pas su contrer les concurrences arabes puis sud-africaines qui se sont imposées partout et à ses dépends en Francophonie. Orange tente à présent de revenir après avoir donné un grand coup de pied dans sa fourmilière de pseudo africanistes. Mais il est trop perdu dans l'univers très "low cost" du continent pour réussir, en tout cas très vite... Bouygues impérialisa en Afrique francophone au point de s'emparer aisément de monopoles de services publiques comme celui de l'eau dans les grandes villes. Mais et comme tout privé chargé d'un service public, il n'a pratiquement pas investi, se contentant d'empocher les abonnements en tentant de limiter les fraudes. Du coup, il est mis en cause partout où il "sévit" alors que sur le plan du BTP, il n'est plus qu'un sous-traitant des Chinois. Et, ce, sur tout le continent africain ! Air France a longtemps tenu la tête hors de l'eau grâce à son quasi monopole aérien en Afrique. Ses bénéfices y étaient tels qu'ils couvraient toutes ses nombreuses pertes ailleurs. Mais l'Afrique anglophone et du nord lui échappaient en grande partie. Certes, les cartes sont actuellement remises en cause partout : South African Airways perd de l'argent, British Airways n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut, ne vivant plus qu'au travers de ses alliances avec les Américains et les Asiatiques ; même la Lufthansa peine. Mais les Ethiopiens sont au mieux de leur forme et les compagnies asiatiques ne se sont pas encore vraiment attaqué au continent. Air France ne vit encore que parce que la "6e liberté", celle d'embarquer qui l'on veut où l'on veut pour n'importe quelle destination, n'est pas encore imposée dans le transport aérien. Faut-il parler de Bolloré qui conserve, certes, la gestion de plusieurs ports francophones mais qui doit faire face à une terrible concurrence asiatique et qui épouse trop les contours de la France Afrique pour ne pas pâtir de ses déconvenues actuelles ? Même le pétrolier français ne peut plus empêcher les compagnies étrangères de venir lui souffler des concessions sur le dos. Les Américains opèrent ainsi massivement dans le golf de Guinée tandis que des géants multinationaux ont définitivement piétiné les platebandes de l'ex "Bureau de recherches géologiques et minières" le fameux BRGM. Qui avait soigneusement recensé toutes les richesses minières d'Afrique francophone sans pour autant ouvrir leur exploitation : les firmes françaises n'avaient pas et n'ont toujours pas les moyens de tout faire !

    - ensuite, le regard français sur le continent est définitivement arrogant. Il n'existe plus beaucoup de vrais spécialistes de l'Afrique en France depuis la disparition progressive des derniers diplômés de l'ENFOM, "l'Ecole nationale de la France d'Outre Mer". Des gens qui avaient commencé au bas de l'échelle et connaissaient donc de très près les populations dont ils avaient l'administration en charge. Ils ont été remplacé par des énarques qui savent tout sauf ce qui se passe en bas. Aucun d'entre eux n'a vraiment pris la relève des précédents. Ce qui a permis aux journalistes français de s'ériger en spécialistes alors que, là aussi, ils pêchent plus que grandement par une ignorance parfois crasse des réalités africaines. Restaient les militaires en garnison en Afrique et j'ai déjà évoqué ici le poids qu'ils ont pris progressivement pour meubler le vide de conseillers sérieux sur l'Afrique. Et dont on a vue les inconvénients au Mali : un militaire parle d'égal à égal avec ses paires et privilégie les durs à cuire. Ils ont donc pactisé avec les Touaregs, l'ennemi en fait des Maliens du sud. Ils sont en grande partie à l'origine du rejet actuel, il faut le dire.

    Plus généralement, les Occidentaux (pas seulement les Français) n'ont rien compris au décollage africain. Encore aujourd'hui, pas un de leurs économistes (et je souligne bien : pas un seul !) n'a perçu le renversement des termes de l'échange à la fin du 20e siècle. Ils ont bien vu la baisse des prix industriels du fait de la Chine. Des prix divisés quand même par 12 en moyenne en 20 ans, il aurait fallu être nul pour ne pas s'en rendre compte. Mais ils n'ont pas vu du tout l'envol du prix des matières premières : 7,5 fois leur prix de 1999 à 2008 et 4,5 fois après 2008. Si bien qu'aucun de ces économistes n'a corrélé les deux phénomènes : les prix des exportations occidentales ont été divisés par 12 tandis que ceux de leurs importations de matières premières ont été multipliés par 7,5 puis 4,5 après la grande crise des subprimes.  Si bien qu'il n'ont pas compris du tout qu'ayant enfin les moyens d'investir par eux-mêmes, les Africains aient commencé par multiplier le nombre de leur PME pour alimenter leurs marchés intérieurs en priorité. Nulle part je n'ai vu d'informations sur les taux d'épargne des ménages africains, la vraie source des investissements outre Sahara du fait d'une bancarisation très faible. Ils en sont aujourd'hui à un taux moyen de 25%, celui que les Européens avaient au lendemain de la 2e guerre mondiale et à l'aube de leurs fameuses "Trente Glorieuses" Les Chinois, eux, sont au dessus de 30% et confirment, si besoin est, que l'épargne des ménages reste, dans des économies normales, non financiarisées à l'extrême, le vrai ressort de la croissance économique. L'endettement ne fait qu'entretenir la demande, ce qui peut convenir à des marchés saturés mais certainement pas à des marchés en devenir où le financement des producteurs reste prépondérant (il faut constituer l'outil de production)

    - Enfin, les gouvernants européens ont très mal géré l'immigration que l'Allemagne appelait à grands cris : elle se meurt démographiquement et cette immigration est vitale pour elle. Ce qui aurait pu être une formidable vitrine de l'Europe vis-à-vis du continent est devenu un repoussoir pour les non émigrés, l'image d'un continent raciste qui rejette les nouveaux venus. Tout a été mêlé, les réfugiés syriens en deux vagues, les Chiites fuyant les Sunnites puis les Sunnites fuyant les Chiites ; puis les Subsahariens essayant de traverser la Méditerranée à partir de la Libye ; puis tous les réfugiés de l'est marchant sur la Hongrie. Puis...

    Le tout au sein d'une économie européenne stagnante et ne pouvant déjà pas satisfaire toutes ses propres demandes d'emplois : l'Allemagne a en fait imposé à l'Europe l'urgence de son propre dépeuplement. En étant applaudie par pratiquement tous les autres dirigeants européens à l'exception des pays de l'est. Si bien qu'aujourd'hui, c'est la politique inverse qui s'impose progressivement dans l'Union européenne au fur et à mesure des élections perdues par les ultra libéraux. Jusqu'à la Suède !

    Les élites européennes ont fait ici la preuve de leur nullité. Jusqu'à être obligées de légiférer contre la liberté d'expression pour tenter de faire taire les oppositions. La démocratie autant vantée par les Occidentaux est en fait et aujourd'hui plus mal traitée en Occident que dans les pays en développement. Européens, si vous lisiez la presse d'opposition en Afrique, vous seriez abasourdis par ce qu'elle se permet au regard de vos propres médias !

    Toujours est-il qu'entre des journalistes traités assez généralement de "journaleux" par les populations européennes, des élites plutôt aveugles et l'idée d'une Afrique qui ne peut pas changer, les Européens, dont les Français, restent majoritairement non pas racistes mais emprunts d'un sentiments certains de supériorité face à des Africains dont ils n'imaginent même pas qu'ils formeront la région la plus peuplée du monde dans moins d'un quart de siècle.

    Ce pourquoi la France Afrique n'a plus aucune chance de perdurer. Entre le rejet des populations européennes et celui des populations africaines, elle sera laminée en quelques années. Ce qu'ont bien compris les chefs d'Etat sahélien refusant le diktat peu intelligent du président Macron voulant plaire à ses électeurs potentiels de droite. Certes, les Occidentaux peuvent encore nuire aux Africains en fomentant des troubles ici et là. Mais l'arrivée des Russes change la donne : La Russie dispose en effet d'un réseau de satellites tels qu'elle peut surveiller presque en permanence tout ce qui se passe sur le continent. Comme les Américains d'ailleurs. Mais les militaires français ne disposent pas de moyens équivalents et sont obligés de faire appel aux drones pour tenter de localiser l'ennemi au Sahel. Mettez-vous à la place d'un exécutif africain : qui choisira-t-il comme "ami" pour l'aider à vaincre ses ennemis ?! Les Africains savent que si les troupes ougando-Tutsies ont pu progresser aussi rapidement, c'est essentiellement parce que les Américains les renseignaient sur les positions des troupes hutues puis congolaises. Tout comme au cours des guerres mondiales, le renseignement prime...


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :