• Afrique du sud

    Les familles noires expropriées sans indemnité par les Blancs vont pouvoir récupérer leurs terres sans rien payer

    Fermiers blancs en Afrique, acte 2

    Christian d’Alayer – 24 avril 2018

     

    Pour l’emporter sur Zuma, Ramaphosa s’était rallié à sa politique de réforme agraire en faveur des Noirs. Le projet de loi était dans les tuyaux et le nouveau président sud-africain l’a laissé aller jusqu’à son terme : désormais, les Noirs qui pourront prouver que leur famille a été illégalement expropriée de sa terre par les Blancs pourront la récupérer sans indemnité. S’ajoute à cette mesure une politique de rachat des terres non récupérables de cette manière, sachant qu’aujourd’hui, plus de 70% des terres appartiennent à une petite minorité de fermiers blancs. Ce tableau est toutefois moins sombre qu’en 1994, au lendemain de la fin de l’apartheid : à l’époque, les Blancs possédaient plus de 85% des terres, bien entendu les meilleures…

    Voici donc un remake de la réforme agraire du Zimbabwe voisin et les Occidentaux vont donc renouveler condamnations et, peut-être, satanisation. Leurs médias ont d’ailleurs commencé en soulignant « l’effondrement » de la production agricole zimbabwéenne après le départ des fermiers blancs. Mais, aujourd’hui comme hier, la substitution de Blancs par les Noirs leur masquera les réalités.

    Commençons donc par l’essentiel, soit l’état d’esprit des autochtones, tout de même, face à ce problème des terres agricoles : l’Afrique subsaharienne est encore majoritairement rurale et la terre a le même caractère sacré qu’elle eut en Occident avant l’urbanisation. Bien plus encore d’ailleurs qu’en Occident car, au sud du Sahara, la terre était collective et inaliénable. Dans beaucoup de villages, c’est le chef qui la distribuait aux nouveaux couples et la reprenait quand elle devenait libre pour la redistribuer à nouveau. Ailleurs, elle restait propriété familiale où que se trouvent les membres de la famille. C’est ainsi qu’à Douala par exemple et encore de nos jours, retrouver tous les copropriétaires d’un terrain pour y construire un immeuble reste une gageure. Et c’est sur cet héritage juridiquement impossible à définir que les colons sont venus imposer et leur présence, et la propriété individuelle aliénable. Au Zimbabwe, les disciples de Cecil Rhodes n’y allèrent pas par quatre chemins : ils parquèrent les fermiers noirs dans une réserve et prirent leurs terres sans autre forme de procès. Processus un peu identique en Afrique du sud où les expropriations sans indemnité furent légions, notamment de la part des colons hollandais (les Boers) Les fermiers Noirs devinrent ouvriers agricoles, mal rémunérés qui plus est si l’on en juge aux très nombreuses révoltes agraires de ces dernières décennies. Premier point donc, les terres d’Afrique australes ont été volées en très grande partie par les colons Blancs.

    Elles ne l’ont d’ailleurs pas été qu’au sud du continent. Mais ailleurs, soit les Blancs n’avaient pas pénétré le cœur des pays envahis, cas par exemple du Nigeria, soit les terres furent rétrocédés de gré ou de force aux autochtones au moment des Indépendances. On se souviendra à cet égard de la fameuse phrase algérienne : « la valise ou le cercueil » En Guinée, autre exemple de rétrocession forcée, les Français durent quitter le pays massivement après le rejet de la Communauté française par la population. Mais au Cameroun ou en Côte d’Ivoire, la majorité des terres fut reprise de gré à gré et au fil du temps par des notables locaux, conservant leur caractère de « plantations » : les « produits tropicaux » purent continuer à être produits et exportés comme auparavant. Le Kenya et, dans une mesure nettement moindre, la Tanzanie, connurent une situation comparable, la réforme agraire de Julius Nyerere n’ayant pas eu la brutalité des réformes australes et ayant conservé le système collectif d’appropriation des Africains.

    Ce n’est pas le cas au Zimbabwe où, justement, cette brutalité a « cassé » la modernisation de l’agriculture : les Blancs sont partis avec le matériel ! Il y avait ainsi 25000 tracteurs dans le pays avant leur éviction, il n’y en a plus que 5000 aujourd’hui et beaucoup de fermiers Noirs ont recommencé à utiliser des bœufs dans leurs champs… Productivité moindre donc qui s’est additionnée à l’abandon des cultures d’exportations par beaucoup trop de fermiers : le tabac et la maïs ont ainsi disparu des statistiques du commerce extérieur, occasionnant un inquiétant déficit chronique de la balance des paiements. Les fermiers Blancs ont ainsi retrouvé l’espoir que le gouvernement leur demande de revenir pour redynamiser l’agriculture zimbabwéenne, espoir bien entendu monté en épingle par les médias occidentaux au moment où les Sud-Africains empruntent le même chemin que Mugabe. En oubliant quand même l’origine du mal, soit l’abandon honteux par l’Angleterre de Tony Blair de la promesse écrite de financer le rachat des terres aux fermiers blancs, promesse concrétisée le 21 décembre 1979 par Lord Carrington et Margareth Thatcher à Lancaster House sous forme d’un traité signé par toutes les parties, dont Ian Smith. Et, ce, afin d’éviter le bain de sang qu’annonçait l’écrasement des troupes de ce dernier par celle de Mugabe…

    Deuxième point donc, les conditions de la fin de la suprématie blanche en Afrique australe. Et celles d’Afrique du sud furent vraiment douces pour les anciens « méchants », au point que là bas, Mandela n’est plus majoritairement considéré comme un héro mais comme l’homme qui a vendu son pays aux Blancs. C’est en grande partie pour cela que Thabo Mbeki fut éliminé en 2007, après moult émeutes notamment agraires. Et si Zuma dut abandonner le pouvoir au début de cette année, c’est parce qu’il tarda trop à lancer la réforme agraire que Ramaphosa vient à présent d’entériner. Contre sa philosophie d’ailleurs, car l’homme sort à peine de décennies de lutte en faveur d’une prise de pouvoir des Noirs dans l’économie moderne et urbaine : l’encadrement et la propriété des entreprises. Mais c’est un surdoué et son ralliement à la réforme agraire en est un exemple supplémentaire.

    Le troisième point, entrevu au Zimbabwe d’après la réforme, est celui de l’âme africaine : l’agriculteur africain a toujours et traditionnellement produit pour sa famille d’abord, puis un peu pour le marché local. Du vivrier donc en priorité et peu pour les autres. Ce, car il n’existait pas jadis de voies pour acheminer les produits alimentaires à la ville. Les agriculteurs furent d’abord obligés de produire aussi pour l’exportation quand les colons instituèrent les impôts. En Centrafrique par exemple, ils cultivèrent le coton uniquement pour payer ces impôts. Dès lors que le pouvoir central s’effondra, plus de coton du tout ! Puis des routes furent construites après les Indépendances et la possibilité de vendre en ville dynamisa bien des régions. Le Fouta Djalon par exemple en Guinée (pommes de terre, poulets) ou l’ensemble du Cameroun (tomates et oignons au début puis de tout aujourd’hui, y compris les fleurs exotiques) Une nouvelle étape est en train d’être franchie aujourd’hui, illustrée par la montée en force de l’agro-industrie : celle des autochtones d’abord, consistant en l’achat de terres, de machines et d’intrants confiés à des agriculteurs contre loyer et/ou part des bénéfices. C’est balbutiant et donc pas encore dénués de ratées : endettement excessif des métayers et promesses trop élevées de rentabilité de la part des sociétés promotrices notamment, nonobstant les critiques négligeables des écologistes occidentaux hurlant à la disparition de l’agriculture traditionnelle. Et ne sachant pas que les traditions pouvaient être délétères telles celles des éleveurs sahéliens désertifiant leur environnement par la transhumance et se ruinant en ne commercialisant pas leurs bêtes.

    Quoiqu’il en soit, les Africains héritent de tout cela et évoluent globalement plutôt bien : il n’y a plus de sous nutrition sur le continent à l’exception des guerres et la malnutrition recule à grands pas. Mieux, la balance alimentaire africaine est globalement positive en tenant compte des produits tropicaux. Si donc la réforme sud-africaine fait reculer la production exportatrice, ce devrait d’abord être moins grave qu’au Zimbabwe voisin. La modernisation agricole a touché aussi les fermiers noirs tandis que les ouvriers agricoles des fermiers blancs y sont habitués. Ensuite, les productions sud-africaines sont bien plus ancrées dans le commerce international que ne l’étaient celles du Zimbabwe, destines surtout à l’Afrique du sud : pourquoi les importateurs étrangers de vins sud-africains n’achèteraient plus leurs crus familiers parce que le vendeur serait Noir ?

    Dernier point, le départ des fermiers blancs sans indemnité ne touchera que les fermes expropriées illégalement. Il y en a certes beaucoup mais le processus s’intègre dans un Etat de droit et nul doute que bien des arrangements amiables seront conclus dans le cadre du droit : les 4/5e des équipements ne partiront pas avec les fermiers évincés, CQFD ! Ce, d’autant que Cyril Ramaphosa contrôle les plus grandes banques du pays grâce aux placements qu’il y a fait avec l’argent des pensions de retraite des salariés dont il fut longtemps l’un des tout premiers responsables. C’est grâce à ce contrôle que ces banques ont continué à n’investir qu’en Afrique du Sud et non à l’étranger comme la plupart des grandes firmes locales. Elles prêteront donc aux nouveaux fermiers Noirs…

     

    Encadré

    Les étrangers pillent les terres africaines !

    Reste le problème, crucial pour les humanitaires occidentaux, des investissements agricoles étrangers en Afrique. Selon un rapport de 2016 d’une ONG nommée « Land Matrix », les pays africains avaient enregistré en 15 ans quelques 422 transactions foncières portant sur un total de 10 millions d’hectares, soit 42% de toutes celles enregistrées dans le monde au cours de la même période. Les pays les plus concernés furent le Congo-Kinshasa, le Mozambique, l’Ethiopie, la Tanzanie, le Sénégal et le Nigeria. Ces cessions de terres agricoles concernent tout aussi bien la production de carburants « propre »  que celle de riz dont la consommation augmente à toute vitesse sur le continent et même de simples « réserves foncières », notamment pour la Chine. Des paysans sont ainsi chassés de leurs terres, lesquelles peuvent être gelée pour le pays quand les productions sont destinées à l’exportation. Ceci étant, c’est le cas de la plupart des productions dites tropicales et les Etats se rattrapent sur les taxes et les consommations locales des producteurs étrangers. Nous manquons de recul sur ce phénomène tout de même marginal. Le fleuve Sénégal une fois aménagé a ainsi permis d’irriguer un grand nombre de terres tout au long de son cours. Et, certes, des compagnies étrangères ont obtenu des concessions pour produire notamment du riz et des produits maraichers. Mais le gros des terres, surtout du côté sénégalais, a été donné à de jeunes couples avec du matériel agraire par des confréries musulmanes respectables en contrepartie d’un remboursement ultérieur. C’est donc à surveiller, sachant qu’un Etat peut reprendre assez aisément ce qu’il a donné en Afrique. C’est même l’une des raisons de l’hésitation de bon nombre d’investisseurs étrangers, la mise au point d’un droit des affaires africain étant en cours dans les pays les moins étatisés.

     

    Encadré 2

    L’urbanisation en Afrique

    En % (source: World Urbanization Prospects, The 2009 Revision)

     

    % Urbain

    1970

    1990

    2010

    2030

    2050

     

    Afrique de l’Est

    10,44

    17,92

    23,72

    33,73

    47,64

    Afrique centrale

    24,86

    32,53

    42,93

    55,30

    67,41

    Afrique du Nord

    36,31

    44,67

    52,02

    61,32

    71,97

    Afrique australe

    43,67

    48,82

    58,78

    68,76

    77,61

    Afrique de l’Ouest

    21,44

    33,16

    44,63

    56,52

    67,95

    Afrique

    23,60

    32,13

    39,98

    50,00

    61,60

     

    On voit que le continent est encore majoritairement rural, même si l’urbanisation progresse très vite. L’Afrique australe a pâti à cet égard de la politique d’apartheid, confinant les populations Noire en dehors des villes. Les Africains ont donc encore une âme de paysan, d’éleveur au Sahel et de cultivateur dans les zones forestières. La possession de la terre est d’autant plus désirée quand la dite terre est illégitimement entre les mains des descendants des colons blancs qui se la sont approprié par la force…


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