• Allocution

    Allocution du président Ali Bordesoul (5 janvier 2053)

                              

    "Mesdames, Messieurs,

    En cette nouvelle année 2053, je suis heureux de pouvoir vous présenter un bilan de notre société particulièrement optimiste et qui va nous amener, très rapidement maintenant, à aller au delà des objectifs que votre assemblée avait fixés à son conseil de services voici quatre ans. Vous aurez donc, au seuil de notre nouvelle programmation quinquennale, à choisir entre vingt neuf propositions, toutes tenues pour compatibles par les dix huit états intéressés et dans lesquels la VALCO Internationale intervient. Pour la petite histoire, je vous informe que ces vingt neuf propositions concurrentes ont été graduellement sélectionnées entre plus de six cent textes déposés initialement, nos moyens informatiques nous ayant permis d'effectuer ce travail de sélection en moins de cinq jours. Le nouveau logiciel du Département du Développement nous a notamment permis de synthétiser les textes à forte similarité en temps réel, c'est-à-dire au fur et à mesure de leur introduction en mémoire centrale ! J'y reviendrai ultérieurement..."

    La jeune fille écoutait la voix du président sortant, une synthèse de son discours apparaissant simultanément sur le deuxième écran. A ce stade du plaidoyer, elle appuya sur la touche "vérification", sans obtenir le clignotement caractéristique des affirmations erronées. Lauraine avait en effet renoncé à programmer une vérification systématique, connaissant suffisamment la VALCO pour ne pas avoir à charger inutilement les lignes de communication : n'étaient-ils pas actuellement près de 200 000 personnes à suivre l'émission comme l'indiquait le compteur sur le premier écran ?! Il y avait donc une probabilité infime de faire passer une fausse information face à ces 200 000 teigneux dont la diversité des préoccupations maintenait constamment en rouge le témoin de recherche en mémoire centrale. Elle n'avait d'ailleurs elle-même appuyé sur le bouton que parce que l'intensité lumineuse du témoin lui avait paru faible.

    "...la négociation, continuait le président, nous a permis , en abandonnant au niveau local la fabrication et la commercialisation des réhydratateurs grand public, de reprendre en série automatisée la production, jusque là artisanale, des jouets en bois. Les sommes en effet dégagées par notre abandon nous ont donné les moyens d'acquérir le brevet de Paxton & Cie qui, je vous le rappelle, est basé sur la projection de poussières cellulosiques dans des moules biochimiques. Les études marketing sont prometteuses et nous pouvons envisager un développement important des ventes dans les années à venir..."

    Elle coupa l'émission en enclenchant le bouton "mémoire-résumé" En fait, le conseil d'administration commençait à l'ennuyer plus que sérieusement. L'ordinateur se rappellerait à ses bons souvenirs suffisamment à temps pour qu'elle puisse voter après avoir ingurgité les informations indispensables et, sur 200 000 téléspectateurs, un de moins n'avait pas d'importance. Elle appuya cette fois-ci et par principe sur la touche "vérification automatique"...

    Dans les sous-sols du siège social, l'équipe du président travaillait d'arrache-pied. Triés sur le volet, ils pianotaient comme des fous en fonction des courbes qui apparaissaient sur leurs écrans. Pour eux comme pour leur patron, c'était le quitte ou double : s'ils réussissaient, la vie de l'entreprise reprendrait un sens, les résultats faussés par eux ne devant pas manquer de dynamiser une opposition actuellement moribonde. Ils retrouveraient les atmosphères de complot, les réunions en douce, le choc des êtres humains. Dans le cas contraire -et peu leur importait alors leur sort personnel- le ronronnement des machines continuerait à anesthésier les gens qui se contenteraient de plus en plus de leurs beuglantes solitaires, chez eux, face aux ordinateurs. Ils avaient donc pour mission de truquer le jeu électronique mais de façon à ce que cela n'apparaissent que progressivement. Ainsi l'opposition humaine, faite de regroupements physiques, aurait-elle une chance de naître.

    Le président avait accepté de se sacrifier -de toute façon, il n'était élu que pour un an- afin de ré humaniser la VALCO. Il avait constaté avec bonheur que son initiative avait été bien reçu, tant au conseil qu'auprès des collaborateurs auxquels il s'en était ouvert. Au début, ils avaient envisagé de créer un programme après approbation démocratique. Mais ce programme comportait en lui-même son antidote, un appel même subtil aux associés et actionnaires par voie d'électrons étant tout sauf mobilisateur. Ils avaient donc imaginé cette opération tordue d'escroquerie bidon. En prenant tout de même les précautions d'usage afin d'être couvert en cas d'échec.

    Ce qu'ils ne savaient pas était que leur expérience n'avait rien d'original : les vingt premières firmes mondiales la tentaient en même temps qu'eux ou l'avaient déjà tenté et attendaient anxieusement les résultats. Il n'avait pas été possible de mettre les gouvernements locaux dans le coup : ils étaient trop ouvert au grand public ce qui aurait fait capoter d'entrée les opérations ; et ils étaient trop absorbés par de multiples autres opérations : ils auraient systématiquement décliné leurs offres de participation.

    Tous avaient lu et relu leurs manuels d'histoire, avaient concocté d'impossibles solutions, délibéré des heures durant. Le monde atteignait un nouveau palier. Le spirituel n'avait pas pris, écartelé entre la civilisation de l'abondance et l'intellectualisme de l'informatique. La conquête spatiale avait été plus que décevante à ce même égard, les étoiles finissant par n'être plus que des réserves de matières premières, qui plus est banalisées à mort. Personne n'applaudissait plus à l'arrivée des cargos charriant mille et une molécules nouvelles ainsi que des milliards de nouvelles images du Cosmos. On faisait du tourisme -oui, du tourisme ! (j'ai écrit cela au tout début des années 1980)- en orbite terrestre...

    La crise ne couvait plus, elle était là : des machines qui produisaient et des humains qui s'abêtissaient dans le sens étymologique du terme, qui commençaient à vivre comme des animaux, en se contentant de vivre... Si c'était ça le Paradis ! Plus aucun objectif sinon ces foutus boutons sur lesquels on appuyait pour voter ou pour questionner. Plus d'espérance sinon celle des nouveaux biens à créer et à acquérir. Et tout cela avait une logique spécifique, une fantastique baisse de l'imagination, quantifiée, mesurable dans les bureaux de recherche des entreprises les plus directement exposées au mal. Les quelques journaux-papier encore en circulation ne le mettaient même pas en exergue, assommés qu'ils étaient déjà par l'énorme masse d'informations à trier, cataloguer, digérer. Les églises -ou ce qu'il en restait- se torturaient l'esprit afin de ramener les fidèles à eux, fidèles ciblés, catalogués, marketisés...

    Personne ne le voyait, ce mal, car, dans le même temps il semblait au contraire que la communication de masse avait atteint son apogée : les problèmes étaient résolus en quelques minutes d'informatique, les besoins immédiats étaient comblés, les questions écologiques étaient instantanément identifiées et soignées...

    Les hommes du président transpiraient donc d'abondance dans les sous-sols de la VALCO Internationale, imprégnés jusqu'à en être sévères de leur mission salvatrice : l'homme allait enfin trouver sa place dans ce monde automatique, ne serait-ce que le court instant de leur tentative. C'était un humain précis, le président en exercice, qui en avait eu l'idée et c'était une équipe restreinte d'élites -n'ayons pas peur des mots !- qui la mettaient en œuvre. Rien que pour cela, la masse informatisée était tenue en échec - notez que si l'on additionnait tous les hommes concernés par toutes les expériences en cours, on aboutissait à un pourcentage statistiquement définissable du genre humain : l'aspect élitiste des meneurs avait du plomb dans l'aile !...

    Lauraine ralluma son poste de commande, s'apprêtant à subir la corvée du résumé. Il lui fallait bien ne pas perdre totalement pieds. Mais quelque chose ne collait pas : l'écran laissait de grandes surfaces vierges plusieurs secondes durant avant de révéler les images, comme si ses terminaux avaient du mal à se connecter à la mémoire centrale de la VALCO. "Merde", pensa-t-elle. "Ca se détraque" Elle prononça le mot "maintenance" dans le micro du pupitre. Rien n'apparut : au moins ses terminaux étaient-ils en bon état. Elle introduisit l'anomalie dans le circuit général : "retard à l'image", frappa-t-elle à cet effet...

    "C'est raté !", soupira l'un des hommes du sous-sol. L'anomalie avait été repérée trop tôt et il ne fallait maintenant à la machine que quelques minutes pour en repérer l'origine. Résignés, les comploteurs commencèrent à ranger leurs affaires. Tandis qu'imperturbablement, le président poursuivait son discours sur les écrans...

    Le procès fut grandiose, "les procès" d'ailleurs car, à la suite de l'affaire VALCO, des vérifications systématiques furent entreprises dans la plupart des grandes firmes internationales. On voulu voir un complot à l'échelle mondiale avec des ramifications interentreprises. L'ampleur des arrestations créa une véritable psychose. Des défenseurs spontanés vinrent aussi à la défense des inculpés. On commença à parler de procès politiques et les inculpés bénéficièrent ainsi de tribunes pour diffuser leurs idées. Leurs condamnations, pour la plupart légères, passèrent inaperçues dans le débat gigantesque dont ils avaient été les prémisses. Ils n'avaient pas raté. Simplement, pensa le président en signant le registre de sortie de prison, les voies du Seigneur sont impénétrables... 


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