• Bonne gouvernance et croissance économique

    Economie et bonne gouvernance : quel rapport ?

    D’autres causes expliquent bien mieux le développement économique

     

    A force d’entendre dire et de lire que l’Afrique ne se développait pas du fait de sa mauvaise gouvernance tandis que ses PIB avaient toujours crû depuis des lustres dans l’indifférence mondiale, j’ai voulu en savoir plus. Et je suis d’abord tombé, au début des années 2000 quand j’ai repris le journalisme, sur les chiffres terriblement faibles des apports extérieurs, qu’il s’agisse des investissements ou de « l’aide » (entre guillemets car la majorité de ces aides publiques au développement est constituée de prêts et non de dons) Ce, tandis que sortait, en France, un pamphlet anti-Africains voulant démontrer que les « Blancs » avaient couvert les dits Africains d’argent et que, schématiquement, si c’était des Blancs qui avaient reçu cet argent, le Continent se serait autrement mieux développé. Ce pamphlet eut un retentissement à la hauteur de son imbécilité : l’auteur avait en effet additionné le montant des aides-prêts publics à l’Afrique depuis les Indépendances, sans rapporter ces montants aux PIB correspondants !  Ce que je fis et, de fait, tant les investissements directs étrangers (IDE) que le total des aides publiques ne dépassa jamais 50 milliards de dollars. Et, tout ce temps, jusqu’à aujourd’hui, ce total n’a jamais dépassé non plus le montant des rapatriements d’argent des expatriés africains. Voyez par contre les investissements en Asie, les fameuses délocalisations, et vous conviendrez, avec les Nations Unies, que l’une des causes premières des difficultés économiques du Continent est bel et bien ce manque d’investissements étrangers.

    Je m’intéressais ensuite aux matières premières. J’avais déjà découvert, quand je travaillais pour un autre journal africaniste, que l’Occident avait réussi bien au-delà de la normale à surmonter les deux « chocs pétroliers » (en fait, de toutes les matières premières ou presque) des années 1970. Entre la fin des années 1980 et la fin des années 1990, plus d’une décennie durant, le prix des matières premières fut globalement inférieur à celui qu’il était…avant les chocs pétroliers des années 1970 ! Et j’observe depuis que ces prix de matières premières sont remontés, oh combien !, que la croissance des pays producteurs s’accélère. CQFD ! J’ai écrit déjà que les responsables politiques africains des années 1980-2000, accusant les « termes de l’échange » d’avoir entraîné l’impossibilité pour l’Afrique de rembourser des emprunts effectués au temps des prix élevés de leurs exportations, avaient raison et que les intellectuels africains devaient revoir leurs jugements à cet égard (je doute qu’ils l’aient fait !) Mais c’est une réalité qu’on peut voir d’ailleurs fort bien en creux de l’actuelle crise occidentale : depuis que les prix industriels ont baissé du fait surtout de la Chine, tandis que les consommations d’intrants par ces mêmes Chinois faisaient grimper les prix des matières premières à toute allure, hydrocarbures en tête, les pays producteurs des dites matières premières se sont retrouvés dans une bien meilleures situation, dégageant même et aujourd’hui des excédants en matière de balance des paiements : globalement, le « Tiers Monde » n’est plus endetté, au contraire des pays occidentaux. CQFD donc, la valeur des exportations a une grande importance dans le développement et ceux qui vous disaient le contraire en traitant vos dirigeants de « rois nègres » n’ont vraiment pas la « tête bien faite » comme l’aurait dit Montaigne.

    Regardons à présent la relation entre le développement et la bonne gouvernance pour voir si celle-ci entre vraiment en jeu dans la croissance économique. On sait, en Europe notamment, que les décisions gouvernementales peuvent avoir des effets catastrophiques sur la dite croissance. Le cas grec est d’une rare limpidité sur ce plan : à l’aube de la crise de l’euro, l‘Etat grec doit 120 milliards d’euros aux banques. Une dizaine de plan d’austérité, dit de « sauvetage » plus tard, son endettement atteint 165 milliards d’euros. Ce, pour une raison simple : l’austérité budgétaire, extrêmement brutale, a entraîné des années successives de récession, donc des années successives de moindres rentrées fiscales. Comme la dette, à court et moyen terme essentiellement, ne peut être remboursée, le gouvernement grec doit emprunter à nouveau : il fait ce qu’on appelle vulgairement de la cavalerie, avec des prêteurs de plus en plus réticents (sans compter la spéculation) Les taux d’intérêt montent donc et le pays est de plus en plus pris à la gorge. L’Europe, pour l’instant, se contente de jouer contre la spéculation tout en serrant encore plus la ceinture des Grecs. Et ce scénario est valable pour tout l’Occident depuis le renversement des termes de l’échange, Allemagne incluse dans ce musée des horreurs…

    On voit ici et effectivement que la gouvernance d’un pays joue sur la croissance : la mauvaise gouvernance européenne entraîne en l’occurrence une récession européenne dont tous les pays riches et donc endettés vont pâtir. Qu’en est-il de la bonne gouvernance vis-à-vis de la croissance cette fois-ci et non de la récession. J’ai pris trois indices connus : celui de Transparency International, les croissances officielles des pays africains selon la CNUCED et, in fine, l’indice créé par la fondation Bo Ibrahim, du nom de ce milliardaire somalien qui a voulu classer les pays du continent avec un regard africain. Et c’est tant mieux : car l’indice anglo-saxon de Transparency International ne vaut pas grand-chose, preuve à l’appui : mettre le Maroc dans le groupe de tête, donc parmi les pays africains les moins corrompus, devant l’Ile Maurice qui plus est, veut dire que les hommes d’affaires anglo-saxons qui font l’indice n’ont jamais mis les pieds à Rabat ou Casablanca. Ils n’ont visiblement jamais entendu parler du Makhzen ! Idem en ce qui concerne le Rwanda, numéro 2 pour eux, alors qu’on vit ici aux portes de l’ex-Zaïre et que Kigali est accusé par l’ONU de manipuler avec l’Ouganda les rebelles du nord est congolais.  La Guinée Equatoriale, oui, cette Guinée là, est au neuvième rang ! Etc., etc. J’observe surtout que le classement de Transparency international correspond bien plus que celui de Bo Ibrahim aux taux de croissance des pays concernés : les hommes d’affaires donnent de meilleures notes aux pays où ils gagnent de l’argent… Bien sûr, les bonnes âmes des ONG occidentales diront que leur classement prouve qu’il y a une relation entre la gouvernance et la croissance. Mais quand vous aurez vu le dit classement, leur assertion vous paraîtra plus que douteuse. Venons en donc au classement de Bo Ibrahim qui, lui, est un classement de développement humain. Il intègre bien sûr la corruption, mais plusieurs autres critères qui comptent pour les hommes d’affaires (Bo Ibrahim est un homme d’affaires) Comme l’éducation, les services publics ou les transports. Bref, on peut ici ne pas avoir de correspondance entre la croissance et la bonne gouvernance et c’est effectivement le cas à quelques exceptions près : le Ghana, la Tanzanie, la Zambie et le Malawi dans le haut du tableau (bonne gouvernance et croissance forte) ; l’Ethiopie, la Guinée Equatoriale ou le Congo Brazzaville dans le bas (croissance forte malgré une mauvaise gouvernance) Pour l’Ethiopie (et le classement de la Somalie), il faut prendre en compte le fait que Bo Ibrahim est somalien. Il ne peut décemment pas admettre que l’Ethiopie guerrière soit bien gouvernée alors qu’elle l’a plutôt été sur le plan économique, classée d’ailleurs numéro 1 en matière de croissance (9,89%/an en moyenne pendant 4 années consécutives quand même !) alors que le pays ne recèle pas de matières premières non agricoles de première importance ; et  qu’il est classée numéro 3 des pays africains par Transparency international.

    La relation entre gouvernance et développement économique est donc difficile à mettre en évidence. Elle est certainement moins importante que les deux précitées, soit les investissements directs étrangers et la valeur des exportations. Quand j’ai écrit mon livre sur le développement de l’Afrique (Un crime médiatique contre l’Afrique – les Africains sont-ils tous nuls), j’ai en outre relevé que le développement passait par des étapes auxquelles l’Afrique ne pouvait échapper : reconstitution de grandes agglomérations, création d’infrastructures de transport entre les villes et les campagnes, changements de mentalité grâce à l’urbanisation, etc. Et j’avais relevé que la population africaine des années 1960, celles des Indépendances, n’était guère plus élevée que celle de…1900 : 25% seulement en plus ! Il fallait donc en premier lieu que le continent se repeuple, chose qu’il ne commença certainement pas à faire avec la médecine occidentale, thèse des anciens coloniaux, mais avec les Indépendances. Les statistiques démographiques sont cruelles pour l’Occident mais incontestables ! Je sais que quelques émigrés contestent encore le fait de déplorer que les envahisseurs (Arabes, Européens) aient dépeuplé le continent et que ce fait ait été à l’origine première du retard économique africain. Mais qu’ils s’intéressent à la démographie : ils comprendront alors et ils comprendront aussi pourquoi, quasiment sans l’intellectualiser, les Africains ont su et savent qu’ils doivent faire des enfants.

    Aujourd’hui, les écologistes occidentaux voudraient qu’ils arrêtent et que, comme les Chinois qui les ont écoutés, leurs civilisations meurent de vieillesse avant même leur renaissance. Ce, tout en consommant dix fois plus que le plus aisé des représentants des classes moyennes africaines. Sachez alors que le réchauffement planétaire, réel et dont vous serez les premières victimes, n’est pas de votre fait mais de ceux et des Etats Unis d’Amérique, et de la Chine. Quoi que vous fassiez, ce réchauffement s’accélérera tant que les émissions de gaz américains et chinois ne reculeront pas. Face à ces réalités, les gentils partisans de la bonne gouvernance africaine ont bonne mine !...

    Encadré

    Et la démocratie ?

    Le lien entre démocratie et développement est encore moins évident que le précédent entre la bonne gouvernance et le développement. Car les grandes réussites en matière de développement ont rarement coïncidé avec des comportements réellement démocratiques : l’Europe, pour commencer par elle, a connu sa « Renaissance » sous des régimes de royauté absolue, tout juste compensée par du parlementarisme local aristocratique. Toujours en Europe, la révolution industrielle du XIXe siècle s’est effectuée sous régime autoritaire en Allemagne et en France, et sous régime ploutocratique en Angleterre. Beaucoup plus récemment, l’envol chinois n’a rien eu à voir avec la démocratie, bien au contraire alors que les envols brésiliens et mexicains, voire argentins, semblent, eux, coïncider avec l’envol de la démocratie en leur sein. En Afrique, développement économique et démocratie n’ont pas fait bon ménage puisque la démocratie a généré des troubles peu propices au développement économique. Et c’est un régime autoritaire qui préside aux destinées du pays connaissant aujourd’hui la plus forte croissance du continent et l’une des plus fortes du Monde (l’Ethiopie) Bref et scientifiquement, on ne peut pas démontrer quelque lien que ce soit entre l’économie et la manière dont les dirigeants du pays sont choisis…

     

     

    • Classement des pays africains selon l’indice de Bo Ibrahim avec les classements en fonction de la croissance économique moyenne annuelle et de l’indice de Transparency International

     

    Rang

    Pays

    Indice Bo Ibrahim 2012

    Croissance

    Transparency

    1

    Ile Maurice

    82,8

    26

    15

    1

    Ile Maurice

    82,8

    26

    15

    3

    Botswana

    77,2

    44

    51

    4

    Seychelles

    73,4

    31

    35

    5

    Afrique du Sud

    70,7

    45

    40

    6

    Namibie

    69,8

    37

    32

    7

    Ghana

    66,3

    3

    1

    8

    Tunisie

    62,7

    41

    39

    9

    Lesotho

    61,1

    30

    31

    10

    Tanzanie

    58,8

    6

    6

    11

    Sao Tomé & Principe

    58,5

    11

    17

    12

    Zambie

    58,5

    9

    10

    13

    Bénin

    57,8

    33

    29

    14

    Egypte

    57,7

    20

    27

    15

    Maroc

    57

    23

    4

    16

    Sénégal

    56,2

    36

    50

    17

    Malawi

    56

    4

    5

    18

    Burkina Faso

    55,1

    16

    25

    19

    Ouganda

    55,1

    10

    16

    20

    Mali

    55

    27

    11

    21

    Mozambique

    54,9

    5

    7

    22

    Gabon

    53,6

    34

    14

    23

    Rwanda

    53,5

    2

    2

    24

    Algérie

    52,9

    40

    47

    25

    Kenya

    52,7

    29

    22

    26

    Swaziland

    52

    51

    49

    27

    Gambie

    51,6

    15

    12

    28

    Niger

    49,5

    22

    21

    29

    Djibouti

    49

    18

    20

    30

    Sierra Leone

    48,1

    19

    34

    31

    Comores

    47,9

    47

    42

    32

    Mauritanie

    47,5

    39

    37

    33

    Ethiopie

    46,7

    1

    3

    34

    Liberia

    46,6

    12

    13

    35

    Madagascar

    46,1

    50

    48

    36

    Burundi

    44,9

    28

    30

    37

    Cameroun

    44,9

    38

    46

    38

    Libye

    44,5

    53

    52

    39

    Togo

    44,4

    32

    36

    40

    Angola

    44,1

    13

    18

    41

    Congo Brazzaville

    43,5

    7

    8

    42

    Guinée

    42,5

    43

    45

    43

    Nigeria

    42

    49

    33

    46

    Côte d'Ivoire

    38,8

    52

    53

    47

    Zimbabwe

    34,4

    24

    26

    48

    Centrafrique

    33,7

    35

    23

    49

    Erythrée

    33

    48

    42

    50

    Tchad

    32,8

    46

    41

    51

    Congo Kinshasa

    32,8

    14

    24

    52

    Somalie

    7,2

    42

    44

    nc

    Soudan

    nc

    25

    38

    Source : Fondation Bo Ibrahim, Transparency International, statistiques de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED)

     

    • Croissance des PIB africains, moyenne annuelle de 2008 à 2011

     

    Rang

    Pays

    Croissance/an PIB 2008-2011

    1

    Ethiopie

    9,89

    2

    Rwanda

    8,47

    3

    Ghana

    8,44

    4

    Malawi

    7,36

    5

    Mozambique

    6,82

    6

    Tanzanie

    6,77

    7

    Congo Brazzaville

    6,65

    8

    Guinée Equatoriale

    6,52

    9

    Zambie

    6,45

    10

    Ouganda

    6,01

    11

    Sao Tomé & Principe

    5,92

    12

    Liberia

    5,81

    13

    Angola

    5,75

    14

    Congo Kinshasa

    5,75

    15

    Gambie

    5,3

    16

    Burkina Faso

    5,26

    17

    Cap Vert

    5,06

    18

    Djibouti

    4,95

    19

    Sierra Leone

    4,94

    20

    Egypte

    4,69

    21

    Guinée Bissau

    4,69

    22

    Niger

    4,61

    23

    Maroc

    4,53

    24

    Zimbabwe

    4,36

    25

    Soudan

    4,28

    26

    Ile Maurice

    4,17

    27

    Mali

    4,14

    28

    Burundi

    3,95

    29

    Kenya

    3,67

    30

    Lesotho

    3,59

    31

    Seychelles

    3,48

    32

    Togo

    3,45

    33

    Bénin

    3,32

    34

    Gabon

    3,17

    35

    Centrafrique

    3,16

    36

    Sénégal

    3,07

    37

    Namibie

    2,88

    38

    Cameroun

    2,88

    39

    Mauritanie

    2,68

    40

    Algérie

    2,65

    41

    Tunisie

    2,62

    42

    Somalie

    2,6

    43

    Guinée

    2,51

    44

    Botswana

    2,44

    45

    Afrique du Sud

    1,97

    46

    Tchad

    1,82

    47

    Comores

    1,79

    48

    Erythrée

    1,11

    49

    Nigeria

    1,05

    50

    Madagascar

    1,02

    51

    Swaziland

    0,98

    52

    Côte d'Ivoire

    0,41

    53

    Libye

    -13,72

    Source : CNUCED

     

     

    • Classement des pays africains dans l’indice de Transparency International sur la corruption

     

    rang

    Pays

    Indice Transparency International 2012

    1

    Ghana

    6,1

    2

    Rwanda

    5,5

    3

    Ethiopie

    5,1

    4

    Maroc

    5

    5

    Malawi

    4,8

    6

    Tanzanie

    4,4

    7

    Mozambique

    4,1

    8

    Congo Brazzaville

    3,9

    9

    Guinée Equatoriale

    3,8

    10

    Zambie

    3,5

    11

    Mali

    3,5

    12

    Gambie

    3,4

    13

    Liberia

    3,2

    14

    Gabon

    3,2

    15

    Ile Maurice

    3,1

    16

    Ouganda

    3

    17

    Sao Tomé & Principe

    3

    18

    Angola

    3

    19

    Cap Vert

    3

    20

    Djibouti

    3

    21

    Niger

    3

    22

    Kenya

    3

    23

    Centrafrique

    3

    24

    Congo Kinshasa

    2,9

    25

    Burkina Faso

    2,9

    26

    Zimbabwe

    2,9

    27

    Egypte

    2,8

    28

    Guinée Bissau

    2,7

    29

    Bénin

    2,7

    30

    Burundi

    2,5

    31

    Lesotho

    2,5

    32

    Namibie

    2,5

    33

    Nigeria

    2,5

    34

    Sierra Leone

    2,4

    35

    Seychelles

    2,4

    36

    Togo

    2,4

    37

    Mauritanie

    2,4

    38

    Soudan

    2,2

    39

    Tunisie

    2,2

    40

    Afrique du Sud

    2,2

    41

    Tchad

    2,2

    42

    Comores

    2,2

    43

    Erythrée

    2,2

    44

    Somalie

    2,1

    45

    Guinée

    2,04

    46

    Cameroun

    2

    47

    Algérie

    2

    48

    Madagascar

    2

    49

    Swaziland

    2

    50

    Sénégal

    1,9

    51

    Botswana

    1,9

    52

    Libye

    1,6

    53

    Côte d'Ivoire

    1

    Source : Transparency International en ligne, 2012


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :