• Cameroun

    Malaise au Cameroun

    Christian d’Alayer – août 2019

     

    Un peu -voir beaucoup ! - comme Bouteflika en Algérie, Paul Biya doit surmonter une crise de vieillesse au Cameroun. Au pouvoir depuis 37 ans, le président camerounais n’en n’est pas cependant à sa première difficulté : en 1984, 2 années seulement après son arrivée au pouvoir, il dut faire face à un coup d’Etat des partisans d’Ahidjo, l’homme du Nord qui laissa les rênes de l’exécutif à un sudiste pour cause de maladie. Puis, de 1987 à 1996, des troubles sociaux, attribués à l’époque et à nouveau aux Nordistes, le poussèrent à libéraliser son régime et à adopter le multipartisme. Les élections municipales, gagnées largement par son parti (Rassemblement démocratique du peuple camerounais, RDPC), lui permirent de respirer et de gagner haut la main les élections législatives de 1987. Un répit de 2 ans seulement car, en 1889, commencèrent d’autres troubles sociaux qui durèrent deux ans, au terme desquels le régime se durcit : seuls en fait les partis proches du gouvernement furent alors autorisés. Ce qui n’empêcha pas une gigantesque opération « Villes mortes » d’avoir lieu en 1991, un an avant l’élection présidentielle qu’il emporta d’extrême justesse - et de manière plus que controversée ! – face à l’anglophone John Fru Ndi.

    On peut donc dire que de 1991 à 2018, soit 27 années durant, Paul Biya fut tranquille. Ce qui est faux : il dut combattre la grande criminalité au tournant du millénaire, sa solution type rangers se trouvant trop efficace (condamnation de tout l’Occident) Puis l’extraordinaire corruption qui régnait alors (et toujours aujourd’hui) dans le pays. Ce, avant de se confronter victorieusement à Boko Haram puis à la sécession anglophone. Avec l’élection présidentielle de 2018 s’est ajoutée une nouvelle épine dans son pied, la contestation violente de son opposant, le Bamiléké Maurice Kamto.

    Pour bien comprendre l’importance de cette contestation, il faut se souvenir que l’Anglophone John Fru Ndi affirme toujours avoir gagné les élections de 2011 grâce à l’appui des Nordistes et des Bamilékés. Il lui manqua toutefois l’est (Douala) et les campagnes, dans un pays encore largement agraire. Kamto affirmait avoir l’appui des Bamilékés, les siens, mais aussi ceux du Nord, estimés revanchards, ainsi que ceux d’une majorité de jeunes inter-ethniques. En oubliant qu’une majorité de Camerounais refuse toujours une domination politique des Bamilékés déjà très largement dominateurs économiques. L’élection de 2018 n’est donc pas fatalement trop truquée. Il n’empêche que les partisans de Kamto font un bruit pas possible, largement répercuté auprès des Occidentaux pas des expatriés en nombre considérable : l’écho actuel de la contestation est en grande partie de leur fait.

    Mais pas seulement : Paul Biya, face et à Boko Haram considéré au Cameroun comme armé par les Français (leurs armes proviennent de celles données aux opposants à Kadhafi), et aux Ambazoniens, considérés comme armés par les Américains (en fait par des hommes d’affaires nigérians), s’est tourné naturellement vers les Russes qui effectuent actuellement un retour en force en l’Afrique en commençant par la vente d’armes. L’Afrique centrale francophone est perdue pratiquement par la France de ce fait, Washington ayant pris ombrage en plus de la Russophilie nouvelle de l’exécutif camerounais. S’est ajoutée l’éviction du groupe Bolloré du pays, un groupe abhorré par la population camerounaise du fait et de son manque d’investissements dans le pays et de l’accident mortel du train Douala-Yaoundé faisant suite logique à ce manque d’investissements : tous les efforts financiers du groupe étaient alors dirigés sur l’objectif de réunir Guinée, Mali et Sénégal par le rail. Des actes de terrorisme ont donc repris tant du côté d’un Boko Haram pourtant aux abois que d’Ambazoniens de plus en plus affaiblis. Et l’administration américaine, hier encore hostile aux Ambazoniens, commence à s’y intéresser de près et réclame de Biya une politique moins fermée à leurs revendications. Tout en commençant à écouter les partisans de Kamto : l’Occident réagit au retour en force des Russes en Afrique !

    Qui vivra verra, sachant tout de même l’empire occidental sur le déclin. En attendant, Paul Biya devrait à nouveau survivre et à l’épisode ambazonien et à celui de la contestation Kamto. Ce qui ne résoudra pas la grande question camerounaise qui est de surmonter les problèmes posés par la puissance croissante du formidable voisin nigérian. Paul Biya eut une vision qu’il mena à bien, soit celle de faire de son pays le cœur du commerce en Afrique centrale : création de routes internationales avec des villes frontières commerciales, en sus de la réconciliation du Nord et du Sud via la création de routes régionales en nombre. Tout cela au détriment de la volonté française qui était la sécurisation de l’axe Douala-Yaoundé, ce vieil axe de l’enlèvement des « produits tropicaux » via les ports d’embarquement. Tout au contraire, Biya œuvra pour que les ports camerounais conservent leur suprématie face à celui du Congo-Brazzaville, Pointe Noire, préféré par Paris. Kribi, le nouveau port non loin de Douala (accessible seulement quelques heures par jours aux navires lourds) fut ainsi confié à un consortium piloté par les Chinois…

    Mais cette vision est dépassée : les ports de l’est de l’Afrique, notamment ceux du Kenya, sont devenus les grands ports d’accueil des marchandises asiatiques sous contrôle des « Lords of Lagos » Qui y maintiennent un ordre strict, celui des mafias. Et l’industrie nigériane se développent à une vitesse quasi chinoise tandis que les grands axes routiers transafricains se concrétisent également à la vitesse « grand V » : le rêve de Biya date déjà et tant lui que son entourage (et très certainement que son actuelle opposition) sont dans l’incapacité d’imaginer le futur d’un Cameroun qui devra aussi faire face au réveil de l’ex-Zaïre.

    L’ère Biya est donc terminée. Il faut une nouvelle vision pour le Cameroun dont une part non négligeable des « forces vives » est déjà expatriée. Certes, le gros des immigrés actuels d’Afrique francophone est plutôt ivoirien (ce qui dément les chiffres officiels de la croissance du pays) Mais le Cameroun peut, peut-être, s’adosser à la vitalité des ses expatriés pour continuer à vivre sous l’ère nigériane puis congolaise ? Ou bien peut-il continuer à accroître sa présence commerciale aux frontières jusqu’à la rendre indispensable ? Ou bien peut-il compter encore plus sur la finance bamilékée (qui joue toujours un rôle important dans la bancarisation ouest africaine) ? Ou bien peut-il jouer sur tous les tableaux ? Toujours est-il que l’administration actuelle n’a aucune chance de perdurer sur la seule lutte contre la corruption, comme elle semble être partie pour le faire quand près de la moitié des Camerounais n’a connu que Biya comme président. C’est là où Algérie et Cameroun se rejoignent, celui de pays trop longtemps dirigés par la même personne. Ce qui engendre inévitablement la formation d’un clan qui truste toutes les fonctions et tous les marchés. Donc toutes les rancœurs !

    Biya n’est pas le monstre que décrit son opposition. Il a réconcilié son nord et son sud et il a réalisé son rêve d’un Cameroun carrefour commercial de l’Afrique centrale. Mais il a fait son temps et il lui faut à présent organiser sa succession. On comprend qu’il la refuse à un Kamto sans doute trop vendu aux Occidentaux et trop bamiléké pour entraîner l’adhésion de tous les Camerounais (c’est un peu comme si on proposait un Rothschild aux présidentielles françaises) Mais il n’a que peut de temps pour le faire. Et trop peu d’habitude de communiquer pour dire à ses compatriotes comment voter intelligemment. L’avenir de son pays est donc plus qu’incertain, un prochain raidissement de l’exécutif étant de toute évidence voué à l’échec…

     

    Encadré

    L’armée camerounaise, l’une des meilleures d’Afrique subsaharienne

    L’armée camerounaise a, beaucoup plus que l’armée nigériane, contribué à vaincre une armée de Boko Haram surarmée par le Qatar d’armes françaises. Auparavant, des policiers issus de cette armée avaient réussi à éliminer de manière forte la haute criminalité qui existait sur les routes camerounaises, manière condamnée par « l’opinion internationale » (soit l’opinion des médias occidentaux dirigés par de grands groupes occidentaux) Il s’agit donc d’une armée entraînée et dirigée par des chefs sérieux, formés pour la plupart dans des académies occidentales. Et qui, surtout et même essentiellement, est issue d’une armée aguerrie par une guerre civile terrible dans les années 1960. Guerre certes « aidée » par l’armée française et qui fit entre 20000 et 150000 morts selon les sources, mais qui conféra aux armées en lices d’indiscutables réflexes dont celui de l’ordre donné. Si bien qu’attaquée par Boko Haram, ses militaires surent résister et contre-attaquer victorieusement. Quand le Nigeria fut à même de construire une armée à peu près en ordre de bataille, les bataillons de Boko Haram furent détruits et leurs membres encore en vie, réduits au petit terrorisme…

     

    Des élites décimées par la lutte anti-corruption

    Cette lutte, nécessaire, entraîna néanmoins la mise hors touche de nombreux cadres de haut niveau. Des ministres, mais aussi de hauts responsables locaux, furent ainsi retirés de la vie active pour des décennies de prison. On peut ainsi remplacer aisément un ministre mais il en va tout autrement pour un maire ou autre haut responsable d’administration territoriale. Ce qui explique que, malgré les arrestations, condamnations et emprisonnements, nombreux seront les maires réélus en France : ils ont presque tous « mouillé leur maillots », notamment au travers des « ronds-points » (2% du prix au commanditaire), mais conservent l’avantage d’être présents à l’appel. Ce qui n’arrive pas aux opposants, privés pour l               a plupart de la banderole d’élus de la Nation… Le phénomène camerounais a atteint un niveau à la fois remarquable (pour certains) et dangereux (pour beaucoup moins d’autres) : depuis, tout de même, la croissance camerounaise marque le pas. L’arrêt pour corruption de la société de raffinage du pays, notamment, a quelque peu plombé sa dynamique économique. Heureusement que la croissance africaine ne dépend pas de sa bonne gouvernance…

     


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