• Cauchemar

     

    Cauchemar

     

    Il éprouvait une intense satisfaction, le sentiment d’être complètement libre. Il avait dormi jusqu’à 14 heures puis était parti à la découverte de la petite ville nichée au bord du fleuve, quasiment  déserte. Il avait bien entrevu deux ou trois formes humaines lors de sa pérégrination mais elles n’avaient  sans doute pas, comme lui, éprouvé le besoin de se croiser. Quelques emplettes dans un entrepôt en gros lui avait assuré sa pitance et il déambulait à présent dans un magasin « culturel » (c’est ainsi qu’il nommait les marchands de disques, livres et matériels audiovisuels) Une longue station au stand des bandes dessinées, une autre à celui des ouvrages érotiques puis il avait eu envie de quelque chose de plus solide. Après avoir redonné vie à un poste lecteur de cassettes grâce à des piles trouvées dans un tiroir, il s’était emparé de divers ouvrages dépourvus d’illustration qu’il parcourait à présent sans concentration véritable.

    Le soir vint sans qu’il s’en soit aperçu, son estomac le rappelant à des tâches plus vitales. Quelques sucreries chapardées chez un pâtissier lui permirent de tenir jusqu’à la conclusion de sa chasse, opérée cette fois-ci avec un fusil et une forte lampe. Du chat ! Bah, ça valait bien le lapin habituel. Et puis il y avait les boîtes de conserve (attention au sifflement des boîtes avariées !) ainsi que toutes les sauces, en conserve ou déshydratées, avec lesquelles il accompagnait les viandes qu’il avait abattues…

    Tout en se disant qu’aux coups de fusil entendus, il devait y avoir une dizaine d’humains dans la ville, Il se mit à manger. Puis, prenant le livre et le lecteur de cassette, il se dirigea vers une habitation encore convenable pour y passer la nuit. Il s’assura préalablement que personne d’autres ne s’y était déjà réfugié, ne souhaitant pas faire l’effort d’insipides conversations avec un hôte moins nocturne que lui : sur quelle partie de son corps était-il atteint, avait-il vu des regroupements d’humains, la situation était-elle mondiale, voyageait-il beaucoup, que trouvait-il à manger, etc., etc. C’était chaque fois la même rengaine qu’il fuyait systématiquement dès le matin venu. Pourquoi perdre son temps à leur expliquer qu’il allait tranquillement, de ville en ville, jusqu’à la mer, obsession à la fois alimentaire et de curiosité : peut-être trouverait-il un bateau et pourrait-il ainsi aller voir ailleurs ? Mais la demeure était inoccupée et il put la parcourir de fond en comble, en imaginant alors la vie des gens d’antan, avant de s’endormir dans le plus confortable des lits qu’il avait testés…

    Comme chaque fois qu’il se réveillait, l’absence de sa femme le choquait, de même que l’environnement temporaire qui l’avait abrité. C’est en grande partie à cause de ce choc quotidien qu’il avait jusqu’à présent refusé tout contact. A voir la solitude des autres, il ne devait pas être le seul et un immense désespoir s’empara une fois de plus de son cerveau. Il en connaissait le remède souverain, celui qui le sortait de ses tentations suicidaires : l’alcool… Il savait où en trouver dans la maison et quitta la ville aussitôt l’ivresse retrouvée. Il avait emporté le lecteur de cassettes ainsi qu’une réserve de piles. Il n’avait par contre pu trouver cette fois-ci d’autre véhicule qu’un landau, ce qui l’obligerait à de longues journées de marche avant d’atteindre une nouvelle ville où, peut-être…

    Sa quête fut effectivement longue, entrecoupée d’instants de rémission et de moments de profonde dépression. Il ne vit pas âme humaine, n’en devina même pas la présence… La nouvelle ville le soulagea de l’oppression croissante d’autant qu’il s’agissait d’une cité relativement importante comme le lui laissait supposer la concentration des maisons des faubourgs. Il devrait y trouver de l’alcool ainsi que d’autres dérivatifs à son humeur sombre. Son pas se fit plus alerte et le landau rebondit de plus belle sur les déchirures de l’asphalte. Il courut plus qu’il ne marcha sur les derniers mètres le séparant de la place principale, flanquée de part et d’autre de bâtiments administratifs aussi affriolants qu’un décor de théâtre abandonné. Là aussi la déception était vive, celle de ne pas trouver d’animation au détour d’une rue, mêlant foule, engins automobiles, commerces colorés et cacophonie d’ambiance. Vite, il pénétra dans un café délabré (d’autres étaient visiblement passés avant lui), fouilla rapidement et exhuma une bouteille emplie d’un liquide jaune et fort qu’il ingurgita à grands traits. Puis il s’assit lourdement sur une chaise et continua à s’enivrer par petites lampées, jusqu’à sombrer dans un sommeil sans rêve. Il se réveilla par habitude en début d’après midi, pas très frais mais envahi par cet esprit de liberté, celui de l’anonyme qu’aucun interdit ne limiterait.

    Il parcouru ainsi plusieurs centaines de kilomètres avant de « sentir » la mer à travers d’indéfinissables odeurs et d’une faune ailée très différente de celle de l’intérieur des terres. Le cri des mouettes sur fond silencieux, une fois stoppé le moteur de la mobylette qu’il avait trouvé dans la dernière ville, lui glaça le cœur : il avait encore ce cri, mais perçu sans attention, lors des dernières vacances passes en compagnie de sa femme et de sa fille. Il revivait les bruits de l’époque, incessants, multiples, merveilleusement artificiels. Des images revenaient à ses yeux, surtout celles d’êtres qu’il avait connus et qu’il aimait aujourd’hui plus que jamais. Sa provision d’alcool lui permit d’arriver jusqu’au rivage. Un rivage triste, Oh combien !, et qui lui rappelait constamment « l’avant », l’époque où une infinité de petits riens comblait, il le savait à présent, le vide de son existence. Sans la boisson, sans cette fuite incessante et volontaire dans l’inconscient, il eut à jamais fini sa vie sur ces plages mortes bien que grouillantes de présence végétale et marine. Même les crustacés auxquels il avait dévoué une partie de son imagination tout au long de son voyage, l’indifféraient. Il ne se sentait plus motivé, se percevait comme étranger à ce monde monstrueux. Il tenta de se baigner puis y renonça rapidement tant sa solitude lui parut alors forte. Seuls finalement ses réveils d’après boire lui apportaient encore quelques satisfactions provisoires, de plus en plus provisoires. Le reste du temps, il parcourait les rues des petits villages adossés à la mer, fouillait les maisons, contemplait longuement les photographies qu’il trouvait ici et là. Il passait aussi de longues heures à lire, à la lumière d’un feu et une ou deux bouteilles à portée de main…

    Quelques temps après, une femme installée dans un village voisin vit débarquer un être hirsute, tout aussi saoul qu’elle-même dans ses pires moments et quémandant une compagnie à grands coups de gueule. Ils s’observèrent quelques temps puis finirent par s’accepter. « Il nous reste quelques millions d’années pour repeupler et se tirer d’ici » lui avait-il dit. Elle n’avait pas très bien compris ses explications sur la mortalité du système solaire mais avait admis sa présence et ses activités sexuelles. De même l’avait-elle suivi quand il avait décidé de partir à la recherche d’autres survivants. Ils avaient arrêté de boire sans arrêt, se contentant de rares, de plus en plus rares excès les jours où la mélancolie était vraiment trop insupportable. Et ils s’étaient organisés, scandant leur vie commune d’événement à heure fixe, repas, « courses », repos… Chaque fois qu’ils passaient dans une agglomération, ils criaient à tue-tête, appelant de possibles « autres » à les rejoindre. Leur groupe s’étoffa, toujours en marche : « l’appauvrissement génétique », avait-il expliqué…

     

    Il s’éveilla en sursaut, sa femme penchée sur lui avec anxiété. « Qu’est-ce que tu as ? », lui demanda-t-elle. Il réalisa, avec soulagement. « Rien, ma grande. Un cauchemar… » Et il serra son épouse contre  lui comme jamais il ne l’avait fait auparavant...


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