• Certitudes

    Certitudes

    (écrit au tout début des années 1980)

     

    - Je te dis qu'on ne peut que difficilement, très difficilement  modifier l'avenir. Donc le passé...

    - D'abord, faudrait le matériel ad hoc dans le cas du passé. Quant à l'avenir, t'es peut-être un peu rapide, mec. C'est quoi la politique sinon l'organisation du présent en fonction d'un avenir souhaité ?

    - Les paramètres, bonhomme, les paramètres... Tu interviens sur un, deux ou trois d'entre eux au plus. Mettons le budget d'un Etat, la recherche publique et l'Education nationale. Et t'attends les résultats dans la branche privilégiée, par exemple l'informatique. Tu peux d'ailleurs toujours attendre si, en même temps, d'autres paramètres ne viennent pas à la rescousse : les capacités de production dont une main d'œuvre à peu près au fait de la chose ne serait-ce que pour la maintenance ; et un marché réceptif, ce qui n'est pas évident dans un monde élitiste ; et aussi des réseaux évolués d'information, voir l'objection précédente, etc....

    - Bon, ben tu agis aussi sur ces paramètres !

    - A condition de n'en omettre aucun. Et de pouvoir agir ! Tiens, prends l'élitisme qui fait obstacle à l'informatique distribuée. Plus exactement, qui reflète une situation peu propice à cette informatique : on perçoit bien qu'une informatisation réelle de la société passe par sa massification. Autrement dit, par une redistribution terrible du savoir. Donc et dans une première phase, par une redistribution des revenus. Ainsi pourraient être créés les grands réseaux télématiques qui lui manquent. tout cela veut dire aussi une réorganisation des systèmes de formation, particulièrement en ce qui concerne la formation continue : la masse, c'est comme les armées, elle n'avance qu'à la vitesse du dernier de ses fantassins. Si tu veux qu'elle avance à un rythme plus rapide que celui des générations, très lent à notre échelle, alors il faut toucher aux adultes. Le fameux truc des mentalités plus l'acquisition par tous de connaissances quasi astronomiques. Et, là, je parie ma chemise qu'on ne peut que difficilement y parvenir volontairement : il y a tellement d'autres paramètres qui interviennent à ce stade ! Tout cela pour te prouver que ton voyageur du temps agissant sur le petit grain de sable qui va tout bouleverser, c'est de la fiction pure, même pas de la science-fiction... En outre, les actions sur le grain de sable type budget, recherche et Education nationale ne sont probablement pas aussi volontaristes qu'on les présente. Prends Hitler : ça n'était pas un épiphénomène mais l'aboutissement d'une multitude de paramètres préexistants : crise économique, désir de revanche, pangermanisme et tutti quanti. Il aurait été trucidé par ton voyageur temporel en 1936 qu'un autre aurait pris sa place. Y compris en ce qui concerne l'antisémitisme qui atteignait son apogée à l'époque et pas seulement qu'en Allemagne. Accoles antisémitisme, régime militaire, pangermanisme et crise et tu as tes massacres, avec ou sans Hitler. D'ailleurs observes le racisme actuel, exacerbé par la crise. Si tu avais en outre des tentations militaristes et des mentalités du 19e siècle revenues en force, tu ne serais pas loin de nouveaux massacres !

    - C'est d'un pessimisme noir, ton truc !

    - Pas forcément, les paramètres évoluent. Le racisme, pour reprendre l'exemple, débouche aujourd'hui sur des expulsions. Sans être certain qu'il ne puisse un jour dévier vers quelque chose de plus horrible, on peut tout de même constater que les réflexes racistes moyens ont changé : on ne veut plus l'anéantissement de la race abhorrée, seulement son départ...

    - Et notre libre arbitre là dedans ?

    - C'est le fond du problème religieux. La réponse n'est pas collective, elle est individuelle : on a toujours la possibilité de refuser la pesanteur du passé et de vivre soi-même selon des critères philosophiques, moraux, économiques qui tiennent compte de l'idée que l'on se fait d'un avenir meilleur. C'est dur, très dur ! D'autant qu'on ne peut être certain de rien dans ce domaine et qu'au déphasage, à l'anormalité, s'ajoute le doute perpétuel... Et le découragement, tant l'évolution du monde paraît alors lente relativement à soi-même et à ses critères : essayes de résister au consumérisme !  Un, tu n'y arriveras que si tu te retranches du monde ; deux, ton comportement, s'il était généralisé, mettrait en péril tout l'édifice, celui sur lequel repose l'évolution moderne. Ce n'est pas non plus le but... Trois, ce comportement individuel a toutes les chances d'être collectivement inefficace : vivre pour soi-même n'est pas un critère de très haute valeur morale !                                         

    - Alors ?

    - Alors on est toujours entre deux chaises, mécontent de consommer, empêché de ne point le faire : si tu ne donnes pas aux industries de ton pays un marché intérieur suffisant, elles ne pourront par exemple jamais aller implanter des filiales dans le Tiers Monde. Tandis que pour subvenir aux besoins vitaux de ce Tiers Monde, elles doivent écouler le superflu dans leur pays d'origine. Triste mais réel. Toi, là dedans, tu ne peux que contracter ton estomac sous le poids des couleuvres à avaler.

    - Donc pas de libre arbitre...

    - Oh, si quand même ! Il reste des choix possibles : carriérisme ou convivialité, racisme ou universalisme, égoïsme ou humanisme... Cela se joue en solitaire. Pour résumer brièvement, je dirais que tu a le choix entre te laisser porter par la masse ou accompagner lucidement l'évolution. Dans ce dernier cas, il y a toujours des moments où tes choix débouchent sur une action, de celles qui participent de l'homme et non de la bête que nous sommes tous encore un peu. De celles qui font s'opposer, passivement ou activement -tout dépend des moyens qu'on a- tant à l'inhumanité, régimes oppressifs, multinationales abusives, fabrication dangereuse d'armements, qu'aux symptômes dégénérescents ou infantiles de notre émergence progressive : folie des modes par médias interposés, bêtise des foules, corporatisme, que sais-je encore ? Cela va de la désapprobation, vigoureuse ou non, d'un propos raciste à l'engagement militant, temporaire ou prolongé, pour la promotion d'une cause que l'on juge utile à la promotion globale de ses critères personnels. Paradoxalement, cela peut passer par le soutien d'entités, comme les multinationales, que ses frères d'arme du moment honnissent par tous les pores de leur peau...

    - Le libre arbitre serait l'engagement ?

    - Ou le refus de s'engager quand le jeu paraît tronqué ou faux... Il n'y a pas que cela, il y a la possibilité de faire entendre, plus ou moins bien importe peu, la parcelle du polymorphisme mondial que l'on représente fatalement. Il y a celle de vivre ou non le plus loin possible de la condition animale, en refusant par exemple la compétition qui nous rapproche des porcelets se battant après les tétons de la truie. Il y a peut être celle de transmettre ce type d'aspirations "acquises" aux générations à venir, même si cette transmission est négligeable. Individuellement, c'est une œuvre énorme déjà que de parvenir à s'abstraire soi-même, ne serait-ce qu'un peu, du poids du passé et de la masse du présent.

    - Arrives-tu à être tranquille, des fois ?!

    - De plus en plus rarement. Passé un seuil, on interprète tout à la lumière -où à l'obscurité, on n'est jamais sûr de rien- de plusieurs années de réflexion et chaque détail de la vie devient lourd à supporter tant il appelle de références.

    - Pourquoi ne pas s'arrêter à un stade considéré comme temporairement définitif ? Je ne sais pas, moi, en mettant par exemple au point des règles immuables de vie ?

    - Comme les moines ! Peut-être certains le peuvent-ils. Moi pas et j'en deviens malade, écorché au physique comme au mental : plus je rejettes de certitudes et plus je suis assailli de doutes, ce qui est logique ! Mais, dans le même temps, ces rejets apparaissent à d'autres comme autant de certitudes puisqu'elles s'opposent aux leurs. Et eux ne perçoivent pas mes doutes. C'est de plus en plus invivable, d'une part parce que mes relations avec les autres sont de plus en plus distantes et j'en souffre ; et d'autre part parce que grandit, au fur et à mesure, le sentiment d'une possible aberration personnelle, d'une faillibilité dont la probabilité est de moins en moins nulle...

    - C'est l'histoire d'un fou que tu me chantes !

    - C'est bien ce que je me dis !

    - Alors, tout ce qui précède est à entendre sous cet angle ?

    - Ben... Des phrases sans poids écrasées par une encyclopédie de mots. L'histoire d'un dingue, d'un doux dingue même, qui pense être, lui, l'exemple de la normalité...

    - N'as-tu jamais songé à te supprimer ?

    - De plus en plus, bonhomme ! Comme si ma place n'était pas ici. Et puis je me dis que la nature fait rarement des choses inutiles. Les fous peuvent n'exister que pour donner consistance à la normalité, cette normalité qui permet de mesurer l'évolution.

    - Optimiste quand même ?

    - Forcément. Mon "moi" a peu d'importance. Ce qui compte, c'est l'ensemble. Et si mes tourments peuvent servir, même comme repoussoir, à cet ensemble, tant mieux.

    - Ton libre arbitre du début se réduit cependant à presque rien...

    - Eh, le suicide ou l'acceptation de la vie, ça relève du libre arbitre, non !

    - Mouai... Tiens, bois, ça te remontera !

    - A la tienne !


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