• Cette Afrique que vous avez du mal à comprendre

    Cette Afrique que vous avez du mal à comprendre

    Guerres du Congo, guerre du Darfour, le président ivoirien qui refuse sa défaite, la Tunisie qui renverse son dictateur... Si vous ne connaissez pas le "Continent", comme disent les Subsahariens, tandis que vous refusez les vieux clichés colonialistes et racistes, alors vous devez être dans une grande perplexité. D'où ce texte en trois parties : un, les faits cas par cas ; deux, un essai de globalisation à l'échelle africaine ; trois, comment faire avec cette complexité ou petite leçon de diplomatie "moderne"...

     

    I - Les troubles africains au cas par cas

    Commençons par les guerres du Congo, soit le cas du Rwanda d'abord, puis celui de l'ex-Zaïre ensuite. Le problème rwandais est venu, selon l'Union Africaine (rapporteur : Amadou Toumani Touré, dit "ATT", avant qu'il ne soit élu président de la République du Mali), de ce que les Belges, colonisateurs féroces (les méthodes du roi Léopold II furent dignes du nazisme), ont séparé les populations du Rwanda et du Burundi en deux castes, la caste supérieure des Tutsis et la caste inférieure des Hutus. Et, aujourd'hui, les Tutsis et leurs amis se sont engouffrés dans cette explication comme un seul homme, ventant l'harmonie qui existait auparavant dans la société Tutsi-Hutu : même langue, même religion, mêmes coutumes alimentaires, etc. En oubliant, tout de même, que les Tutsis, anciens Sahéliens ayant conquis les montagnes rwando-burundaises pour razzier les populations bantoues qui les peuplaient au profit des Arabes puis des Européens en quête d'esclaves, établirent un régime féodale assez terrible dans les terres conquises : en résumé, à eux la propriété et les revenus de la terre, aux Hutus le travail de la dite terre.

    Bien sûr et au fil du temps, des mariages mixtes se firent et la séparation des deux castes s'assouplit. De même que, vivant au même endroit, les uns et les autres finirent par accoucher d'une langue de souche nigéro-congolaise mâtinée de nilo-saharien (une langue forestière mâtinée de langue sahélienne pour être plus simple) Puis les Belges imposèrent le Français... Aux Indépendances, les Hutus se révoltèrent et, aux termes d'une dure guerre civile (on parle de 150 000 morts), prirent le pouvoir et adoptèrent une réforme agraire donnant les terres à ceux qui les travaillaient (dont des Tutsis...) Les anciens aristocrates prirent la fuite et se réfugièrent en Ouganda. Où ils mirent une vingtaine d'années à se former militairement, aidés par les Anglo-Saxons et les Américains (et le régime ougandais de Museveni bien entendu) En 1990, ils prirent l'offensive pour reconquérir leur ancien royaume. On connaît la suite, dont cet épouvantable massacre des Tutsis restés au pays par leurs voisins Hutus, sous le haut patronage de quelques fous furieux, radio des Milles Collines en tête et répétant sans cesse à leurs auditeurs Hutus que les Tutsis allaient leur reprendre leurs terres.

    Après la victoire des rebelles Tutsis, ce furent les Hutus qui s'enfuirent en masse au Congo voisin. Très certainement poussés par les Américains qui mirent leurs satellites d'observation à leur disposition, les Tutsis poursuivirent leurs combats au Congo, avec la famille Kabila, des soldats ougandais et des "conseillers" anglo-saxons dans leurs bagages. Le régime Mobutu était tellement déconsidéré qu'il ne résista pas à cet assaut. Papa Kabila fut installé au sommet du Congo démocratique et découvrit alors qu'il était, lui aussi, un Bantou : il n'aurait jamais pu rester au pouvoir face aux armées zimbabwéennes et angolaises venues sauver la "Mecque" de la civilisation bantoue (Kinshasa) des griffes sahéliennes. Il pria donc ceux qui l'avaient fait de bien vouloir rentrer chez eux. La France choisit son camp, celui adverse du camp défendu par les Anglo-saxons. En jeu : le pétrole du Golfe de Guinée et les formidables réserves minières de l'Afrique centrale. La guerre fut longue et n'est pas totalement terminée (deux armées rebelles existent encore à l'est, l'une composée de Tutsis congolais, l'autre de Hutus, congolais et réfugiés mélangés) Ces armées contrôlent les mines de coltan, d'où l'intérêt -et les difficultés !- à les en déloger. Mais, à son pic, quand les soldats du Zimbabwe arrivèrent presque aux pieds des montagnes rwando-burundaises, Jacques Chirac et Bill Clinton se retrouvèrent quasi incognito dans une île du Pacifique et décidèrent d'enterrer la hache de guerre. D'où l'affaire Falcon dont vous vous souvenez très certainement, le gouvernement français devant stopper ses livraisons d'armes à l'Angola tandis que les trafiquant continuaient leur manège (je ne sais pas si les Anglo-Saxons, de leur côté, cessèrent d'aider les Sahéliens ?!)

    Je m'en tiens pour l'instant aux seuls faits et passe donc au problème du Darfour. Là, comme en Mauritanie à l'est, des Arabes conquirent directement des terres "Noires" afin de se procurer des esclaves. Le Soudan fut d'ailleurs, avec la Mauritanie, l'un des tout derniers pays accueillant des marchés aux esclaves, les razzias ayant continué jusqu'à la 2e moitié du 20e siècle ! Et, tout comme en Mauritanie, les Arabes, blancs ou mâtinés, méprisent les Noirs. D'où la révolte du Sud Soudan quand le Nord voulu appliquer la charia au Sud dans les années 1980. La rébellion dura jusqu'en 2005, année au cours de laquelle le leader sudiste, John Garang, accepta de signer la paix. Mais les troubles reprirent au sud ouest, après la mort de John Garang  dans un accident d'hélicoptère, troubles férocement réprimés par Khartoum et une milice arabe à sa solde. On ne connaît pas le nombre de victimes mais on sait que, suite aux exactions nordistes, plus de 2 millions de sudistes ont fui. Tandis que la rébellion contrôle l'intérieur des terres à défaut d'avoir gagné la guerre des routes (ça rappelle l'Afghanistan !) Un référendum a été imposé au Nord par la "communauté internationale" (les Américains essentiellement) et les résultats ont donné une immense majorité aux indépendantistes. Mais les Arabes accepteront-ils une partition qui les dépouille des champs pétrolifères ?

    Venons-en à présent au problème ivoirien. Si vous êtes férus des grands médias hexagonaux, alors vous ne doutez pas : Ouattara a gagné, Gbagbo refuse sa défaite, il suffit de l'obliger à partir et tout ira pour le mieux dans le meilleur des monde... Vous avez tout faux et bien peu de mémoire ! Il faut vous remémorer ce qui s'est passé alors que Chirac présidait à nos destinées pour comprendre le présent. Souvenez-vous : Houphouët meurt en décembre 1993 à Paris. Son ancien grand argentier et président de l'Assemblée Nationale, Henri Konan Bédié, assure l'intérim jusqu'en 1995 où il est élu sans problème mais sans véritable légitimité (tous les partis d'opposition boycottent le scrutin) Il est renversé par le général Guéï en janvier 2000 et des élections libres sont organisées, privant toutefois les leaders nordistes, dont Ouattara, du droit d'être candidat. Laurent Gbagbo arrache littéralement sa victoire des mains de Guéï qui la lui refusait. En 2002, Guillaume Soro est à la tête d'une tentative de coup d'Etat qui échoue. La France intervient pour geler les positions des uns et des autres, une intervention que n'a pas demandée Gbagbo (elle n'est donc pas légale) La situation est totalement enlisée et l'Occident impose à Gbagbo des accords (Marcoussis) aux termes duquel il doit composer avec un premier ministre rebelle (Soro) et la promesse de nouvelles élections ouvertes aux leaders nordistes sous le contrôle d'une commission électorale chargée d'établir les listes électorales et de contrôler le scrutin. Au terme de plusieurs remaniements, cette commission comprenait 16 opposants opposants à Gbagbo sur 20 membres lorsqu'elle décida de court-circuiter le Conseil Constitutionnel et d'annoncer directement la victoire de Ouattara. Il faut dire à cet égard que le "fils spirituel" d'Houphouët Boigny, Henri Konan Bédié, joua un rôle majeur dans la constitution de la commission, en apportant les voix des députés de son parti, l'ex-parti unique encore puissant, au camp nordiste. Si bien que Laurent Gbagbo ne put que subir le jeu des "amis de l'Occident" (tant Konan Bédié que Ouattara sont proches de Paris et de Washington), notamment quand la commission électorale rajouta aux listes électorales, après la clôture des inscriptions, plus de 400 000 noms. Presque tous de Nordistes, cela va mieux en le disant. Et ne tint bien entendu aucun compte des plaintes du camp Gbagbo...

    Quand on rappelle les faits passés -et incontestables-, on ne peut que se dire que toute cette histoire fut manigancée de longue date par les Occidentaux, français en tête. On n'oubliera pas à cet égard que Chirac détestait Gbagbo et que Sarkozy est resté dans la ligne chiraquienne à cet égard. Je n'en dis pas plus : les faits, toujours les faits. Mais il faut savoir encore sur ce sujet que les partisans de Gbagbo sont "chauffés à blanc" et que son départ serait loin de régler le problème, bien au contraire...

    Passons maintenant à l'Afrique du Nord puisqu'une révolution vient de se produire en Tunisie : des "émeutes de la faim", comme les appellent faussement les journalistes occidentaux (il s'agit d'émeutes contre la vie chère) se transforment en révoltes de jeunes chômeurs puis en véritable révolution de tout un peuple très éduqué et ne supportant plus d'être dirigé par un clan cupide, corrompu et dictatorial. Ca rappelle en fait ce qui s'est passé en Corée du Sud dans les années 1980, avec une Corée du Sud alors au même niveau de développement que la Tunisie d'aujourd'hui. Seule chose à retenir en plus ici : le faux pas de la France qui a sans doute perdu son aura en Tunisie ; et, ce, au profit des Etats Unis qui, d'entrée, ont soutenu les révolutionnaires contre la dictature.

    Notez à cet égard que ce qui se passa auparavant en Algérie et depuis, en Egypte, au Yémen et en Libye, n'est pas similaire aux évènements de Tunisie. En Algérie tout d'abord, et toujours malgré ce qu'en disent les journalistes occidentaux, les élections sont libres et pluralistes depuis longtemps. Le maintien de Bouteflika au pouvoir n'est dû qu'à l'alliance qu'il a formée avec les Islamistes modérés (il dispose donc d'une large majorité au Parlement) ainsi qu'à son image de faiseur de paix (il a mis fin à la guerre civile en proposant l'amnistie aux extrémistes) Et les émeutes ne furent...qu'émeutes, la population locale étant d'ailleurs descendue dans les rues pour s'opposer aux casseurs. Seuls, ensuite, les jeunes chômeurs ont pris le relai, espérant mais en vain copier leurs homologues tunisiens.

    En Egypte, le cas est encore différent : on a affaire à une population bien moins éduquée qu'en Tunisie et en Algérie et donc bien plus ouverte aux messages des Islamistes. Tandis que les élites égyptiennes sont très hostiles à ces messages, de plus en plus écoutés par une jeunesse urbaine proche de celle des autres pays maghrébins. Les villes peuvent donc être la proie d'émeutes graves mais les forces de l'ordre, venant des campagnes, restent fidèles au pouvoir : c'est un peu le cas de figure de la France de Thiers et, effectivement, des émeutes urbaines peuvent déraper si la population, dans son ensemble, estime que les dirigeants sont globalement corrompus, cupides et dictatoriaux. Mais l'après révolution devrait être difficile du fait du poids des Islamistes auprès des populations rurales et des jeunes chômeurs des villes.

    quelques mots sur la Libye et le Yémen (ce dernier n'étant pas en Afrique) pour souligner l'impact de l'Histoire sur les deux révolutions en cours : en Libye, c'est Tripoli qui avait, jadis, renversé Benguazi la Royale (favorable au roi d'alors). Et aujourd'hui est un retour de baton bien plus qu'une révolution similaire à celle de Tunisie. Idem au Yémen où les antagonismes entre le nord et le sud du pays se sont réveillés à la suite des mouvement tunisiens et égyptiens. L'Occident est intervenu en Libye pour le pétrole, il ne faut pas se le cacher, et uniquement parce que la Libye est un grand producteur d'huile noire. Ca n'est ni plus ni moins qu'une intervention impérialiste de plus...

    Voilà pour les troubles actuels. Passons aux troubles anciens, en commençant par l'Afrique australe : car, là bas, s'est effectuée plus qu'une émancipation des Noirs, une véritable révolution à l'échelle africaine : des Bantous ont prix le pouvoir dans un pays à la puissance plus importante même que celle du Portugal, un pays qui a maîtrisé l'atome (bien qu'il l'ait abandonné) et qui dispose de puissantes multinationales dans les domaines miniers certes, mais aussi dans des domaines de haute technologie (la téléphonie mobile, la télématique), dans l'industrie lourde (le papier, la chimie), dans la culture, l'alimentaire, etc. C'est, à l'échelle du Continent, un véritable colosse économique qui a déjà occupé la première place de la téléphonie mobile du Nigeria, son concurrent unique en matière de puissance autochtone : 150 millions d'habitants, un pays immense et des ressources pétrolières fabuleuses. L'avenir de l'Afrique ne peut donc pas ne pas être marqué par l'existence de ces deux mastodontes locaux, quel que soit par ailleurs le poids des interventions non continentales. On a vu par exemple que l'intervention armée prévue par les pays membres de la CEDEAO en Côte d'Ivoire pour faire tomber Gbagbo (surtout la participation du Nigeria à cette intervention) n'a plus vraiment été  de mise dès lors que l'Afrique du Sud et l'Angola s'y sont opposés (l'Angola, sortant d'une terrible guerre civile et très anti-américaine -Jonas Savimbi avait été soutenu par Washington-, dispose d'une armée très entraînée et très bien équipée)

    Autre conflit passé -et d'ampleur !- la guerre civile au Nigeria dans les années 1960. Une guerre, dite "du Biafra", opposant une ethnie bantoue, les Igbos (ou Ibos pour nous) à l'ensemble des autres ethnies du Nigeria, Yoroubas inclus (des Bantous également) Elle a retardé le développement du Nigeria d'un bon quart de siècle, ainsi que le voulait le général De Gaulle qui aida les Igbos jusqu'au dernier moment et où nos mercenaires français firent leurs premières armes. Et à cause de laquelle les militaires nigérians firent la pluie et le beau temps dans leur pays des décennies durant : le Nigeria n'est pas devenu une Côte d'Ivoire géante uniquement parce qu'il y eut cette longue et sanglante guerre du pétrole, les Igbos ayant souhaité conserver le contrôle de l'or noir en faisant sécession...

    Notez qu'il ne s'agit pas encore de guerre sahélo-forestière, les Nordistes musulmans du Nigeria n'ayant pas hésité à s'allier avec d'autres Bantous pour contrer l'égoïsme Igbo. Ce qui n'est ni le cas de la Centrafrique, ni celui du Tchad : dans les deux pays, les Français avaient mis des forestiers au pouvoir (Tombalbaye au Tchad, Bokassa en RCA) alors que ces deux pays faisaient partie des "royaumes marchands" de l'est du continent, royaumes issus des razzias opérées par les Sahéliens pour le compte d'abord des Arabes, ensuite des Occidentaux. Dès que l'influence française perdit du poids au Tchad, soit après la disparition de Tombalbaye, les Sahéliens reprirent le pouvoir qu'ils se disputèrent ensuite inlassablement. Jusqu'à ce que les Français reprennent la main en soutenant cette fois ci non pas un Sara (Bantou) mais le Sahélien Idriss Deby (un dictateur sans foi ni loi) Ils ne dirent également rien quand, après avoir renversé eux-mêmes Bokassa et après quelques épisodes démocratiques, le général Bozizé (Sahélo-Forestier) s'empara du pouvoir en 2003 en chassant Patassé, autre Sahélo-Forestier, mais élu celui-là : il avait eu le malheur, en se rapprochant de Kadhafi, de fortement déplaire aux Occidentaux...

    Nous nous rapprochons de l'Afrique du Nord et devons donc aborder à présent les troubles en Mauritanie : ici comme au Soudan, il s'agit d'une base arabe en vue de razzier des esclaves au sud du Sahara. Le pays est donc peuplé d'Arabes, blancs ou métis, de descendants d'esclaves noirs (pour la plupart Bantous d'origine) ainsi que de Sahéliens descendants, eux, de ceux que financèrent et armèrent les Arabes pour razzier les Forestiers. Lorsque le fleuve Sénégal fut aménagé par un barrage en aval puis un barrage en amont, des Sahéliens de Mauritanie s'installèrent sur la rive sénégalaise, décisions bien entendu insupportable pour les Sénégalais. D'autant que les ordres religieux (musulmans) du Sénégal règnent sans partage sur la répartition des terres agricoles entre les jeunes, les terres à mettre en valeur le long du fleuve comptant bien évidemment pour eux plus que la prunelle de leurs yeux. Ils chassèrent donc les Sahéliens mauritaniens de leur côté du fleuve. En représailles, les Mauritaniens chassèrent les Sahéliens Sénégalais de leur pays, parfois sous forme de pogroms. Les Sénégalais s'en prirent alors aux commerçants mauritaniens présents au Sénégal. Les Mauritaniens massèrent des troupes à la frontière, les Sénégalais firent de même... C'est le président Diouf qui sauva la situation en proposant à son alter égo de Nouakchott de calmer le jeu. Et, aujourd'hui, en Mauritanie, tout le monde méprise bien entendu les descendants d'esclaves tandis que la présence des Sahéliens aux postes de commande véritables du pays (sans eux, celui-ci ne fonctionnerait plus) est une cause de "casus belli" au sein des différentes factions arabes (des factions à base familiale en fait) qui détestent de plus en plus les Noirs, quels qu'ils soient, mais qui ne peuvent s'en passer. A noter que le Maroc est de plus en plus présent en Mauritanie...

    Et nous en arrivons donc au Maroc qui, lui aussi, a connu des troubles, notamment des émeutes de la misère, cette fois-ci, à Casablanca ainsi qu'une guerre dans l'ex Sahara espagnol. Les émeutes suivirent une grève générale en 1981, due à des augmentations de prix des produits de première nécessité. Elles partirent des bidonvilles installés le long de la voie de chemin de fer de la capitale économique du Maroc et furent réprimée dans le sang (on parle d'un minimum de 150 morts et d'un maximum de 800 morts) : Hassan 2 n'était pas plus doux que Ben Ali ! Quant à la guerre du Sahara dit "Occidental" (une guerre d'appropriation au détriment des nomades qui l'habitent, le Polisario), elle faillit créer une guerre Algéro-Marocaine, l'Algérie soutenant les ennemis du Maroc. Elle est en tout cas responsable du gel de l'union du Maghreb, telle que prévue par l'inconsistante Union des Marchés Arabes...

    Encadré

    Les victimes de la guerre froide

    Les Soviétiques ont tenté de mémorables incursions en Afrique. Souvenons nous par exemple de leur soutien à la Guinée de Sékou Touré qui avait eu l'impudence de dire "Non !" à la communauté franco-africaine proposée par le Général de Gaulle et mise de ce fait en quarantaine par l'ex puissance coloniale. Mais cet épisode n'est rien comparé à trois terribles conflits, les guerres d'Afrique de l'est et les guerres civiles d'Angola et du Mozambique.

    Hailé Sélassié, le "roi des rois" d'Ethiopie, est renversé par une révolution menée par des militaires en 1974. Il est très vite remplacé par un marxiste, Mengistu Hailé Maryam. Lequel dirige le pays d'une main plus que de fer, confronté, il est vrai et immédiatement à une rébellion soutenue par l'Occident. Rébellion qui finit par l'emporter en 1991. Les Américains ont compris d'entrée l'importance de la Corne de l'Afrique dans le contrôle de la Mer Rouge et, donc, du transit Méditerranée-Océan Indien, parcouru notamment par un nombre effarant de navires pétroliers. Cette guerre civile éthiopienne sera suivie de deux guerres moins stratégiques, une guerre de libération menée par les Erythréens contre l'Ethiopie (gagnée par les Erythréens) ainsi que les contre incursions Ethiopiennes dans les affaires somaliennes : les familles somalies (on ne peut même pas parler de tribus) sont quasi ingouvernables. Il y eut bien une tentative avec Syad Barre de 1969 à 1991 mais sans vraie portée nationale et sans lendemain. De plus, l'URSS soutint Barre jusqu'à ce que ce dernier s'attaque à l'Ethiopie pour que son pays dispose d'un terrain permanent d'estivage (Guerre d'Ogaden) L'URSS préféra alors son soutien à Myriam. L'Islam par dessus tout ça et on obtient effectivement un cocktail détonnant et qui détonna avec, en sus, une sécession qui réussit (le Somaliland au nord du pays)...

    L'Angola fait également partie des pays africains victime de la guerre froide : quand l'armée portugaise met fin au régime salazariste en 1974 (la Révolution des Œillets), elle accorde immédiatement son indépendance aux colonies, dont l'Angola et le Mozambique. Dans les deux pays, les forces anticolonialistes sont soutenues par l'URSS et, fatalement, prennent le pouvoir. C'est inacceptable pour l'Occident qui suscite et arme une "rébellion à la rébellion" sur base tribale dans chacun des pays considérés. C'est le cas par exemple de Jonas Savimbi, fait "Combattant de la Liberté"  (la plus haute distinction américaine) par Ronald Reagan et qui fédère les population du sud de l'Angola pour combattre le MPLA (Mouvement Populaire de Libération de l'Angola) Même phénomène à l'est du continent, mais sans l'intervention des Cubains (il n'y aura que l'Afrique du Sud raciste à soutenir les rebelles non marxistes) Dans les deux pays, les guerres seront longues mais, paradoxalement, seront suivies par un développement très rapide, avec des taux de croissance très élevés...

     

    II - Essai d'explication globale de l'état actuel de l'Afrique

     

    Tout événement s'inscrit dans une histoire et un environnement. Ceux que nous venons de passer en revue, dramatiques s'il en est, n'échappent pas à cette évidence. A commencer par la jeunesse d'un continent qui fut, des siècles durant, martyrisé démographiquement. Et qui, une fois libéré des derniers jougs extérieurs, retrouva enfin le chemin de la natalité. Il y a à cet égard un avant et un après les "Blancs", tant arabes qu'occidentaux. Avant, l'Afrique est, selon les voyageurs étrangers (Ibn Batouta, Léon l'Africain...) aussi peuplée que l'Europe. L’un de ces voyageurs ira même jusqu'à compter les habitants de la ville de Kano, au Nigeria : 100 000 habitants soit plus que Paris à la même époque. N'oublions pas à cet égard que le Portugal de Jean le Navigateur faisait construire ses vaisseaux dans ce Nigeria où il trouvait donc des ouvriers qualifiés et du bois en plus grande quantité qu'à domicile. Razzias, commerce "triangulaire", traite, colonisations, travail forcé... tout cela ramena la population du continent à 120 millions d'habitants au plus en 1900. Car cette maltraitance des Africains, surtout subsahariens, poussa nombre d'entre eux à rejoindre d'autres fuyards en forêts et, notamment, en lisière de forêts où régnait et règne toujours la mouche Tsé-tsé. Les langues souches éclatèrent donc en de multiples langages, expliquant pourquoi, aujourd'hui, l'Afrique est le continent qui comporte le plus de langages vernaculaires (j'y reviendrais) Aujourd'hui, vous avez certainement en mémoire cette loi française inique qui devait forcer les enseignants à parler des "bienfaits de la colonisation" Parmi ces "bienfaits" et comme illustration soi-disant frappante, la médecine coloniale. Jugez donc de son influence sur la démographie africaine : il y avait 160 millions d'habitants recensés en Afrique en 1960, juste avant les Indépendances, 40 millions de mieux qu'en 1900, soit une progression fabuleuse de 30% en...plus d'un demi siècle. Pas de quoi se vanter ! Depuis qu'on les a laissé en paix, les Africains se sont remis à faire des bébés : de 160 millions, ils sont passés à 1 milliards au 1er janvier 2010 : 625% de croissance en un demi siècle, excusez du peu pour les habitants d'un continent dont les cultures faillirent disparaître tout comme les civilisations amérindiennes...

    L'Afrique est donc jeune, très jeune, avec une majorité nette de moins de 25 ans dans tous les pays. Et des jeunes qui, aujourd'hui, savent lire, écrire et compter également en grande majorité : aux Indépendances, moins de 30% de la population africaine était alphabétisée. Aujourd'hui, le rapport est plus qu'inversé. Enfin, ces jeunes sont aujourd'hui urbanisés à 50%, avec un exode rural qui s'accélère (voyez une ville comme Dakar qui a d'ores et déjà dépassé les 3 millions d'habitants) On voit qu'il y a là et de toute évidence les bases d'un bouillonnement aussi, voire plus intense que ceux que connurent les pays développés dans leur jeunesse, avec son lot de conflits en tout genre. Est-ce à dire pour autant que les Africains dégoulinent de sang ? Les chiffres s'additionnent sans preuve, tels ceux qui sortent périodiquement sur les victimes de la guerre du Darfour : on parle de "deux ou trois" millions "de morts et de réfugiés"  Idem en ce qui concerne les guerres du Congo : le chiffre de 3 millions de morts est avancé par les Anglo-Saxons qui additionnent le chiffre le plus élevé du génocide rwandais à un chiffre soi-disant équivalent ou presque de Hutus tués au Congo par l'armée Tutsi, plus les chiffres des morts supposés au cour de la guerre du Congo proprement dit. Or on n'a retrouvé de charniers qu'au Rwanda, prouvant le massacre de 500 000 à 800 000 Tutsis et Hutus modérés... Ajoutez à cela le million et demi de morts au cour des guerres d'Indépendance d'Afrique du Nord, les centaines de milliers de victimes de la guerre du Biafra, les centaines de milliers de victimes des guerres de la Corne de l'Afrique, les centaines de milliers de victimes des autres guerres d'Indépendance (par exemple, les 80 000 morts reconnus par l'armée française à Madagascar) et vous obtenez, si vous croyez à tous ces chiffres, un total inférieur à 7 millions de morts et encore : bon nombre des dits tués ne le sont pas du fait des Africains mais de celui des colonisateurs... Ce, face aux quelques 10 millions de morts de la Première Guerre Mondiale et les quelques 30 millions de morts de la seconde, il n'y a pas de quoi présenter les Africains comme des être sanguinaires ! Ceci étant, il est vrai que leur jeunesse et, donc, leur fougue, sont des éléments à ne pas négliger...

    ... Surtout quand ces jeunes sont confrontés à un formidable défi créé par le colonisateur et gommé volontairement par les leaders des Indépendances : ne pas remettre en question les frontières issues de la colonisation. Car il y a bien plusieurs Afrique, rendant quasi vide de sens l'Union Africaine. Ces Afriques sont d'ailleurs délimitées par les langues souches : les langues afro-asiatiques en Afrique du Nord, les langues nilo-saharienne au Sahel et les langues nigéro-congolaises dans le reste de l'Afrique (il existe une troisième langue africaine souche, le Khoïsan, parlé par les premiers occupants d'Afrique australe mais presque disparu aujourd'hui). Comme je l'ai souligné plus haut, ces langues souches ont généré de très nombreux langages secondaires, notamment du fait de la fuite des Africains devant les exactions extérieures : sur les 2 000 langues parlées dans le Monde, les spécialistes estiment que 1 200 le sont en Afrique. Mais un peu comme le Celte d'origine a généré le Breton, le Gaélique ou le Celte irlandais, soit des dérivés, voire des mélanges comme en République centrafricaine, sans toucher vraiment à la culture d'origine : on retrouve bien, dans les frontières linguistiques, les cultures forestières d'une part (essentiellement bantoues mais pas seulement, voir les Pygmées), les cultures sahéliennes de l'autre, les cultures arabo-berbères enfin. Tout cela pouvant coexister au sein d'un même pays, les frontières ayant été fixées par les colonisateurs au 19e siècle. Pour comprendre le cas ivoirien, le plus parlant actuellement, il faut donc imaginer qu'au sein d'un même pays cohabitent des chrétiens animistes et bantous, donc et par exemple sans aucun tabou alimentaire et avec un statut de la femme moins pesant que chez leurs voisins sahéliens musulmans et aux revenus moyens bien plus faibles que chez les Bantous. Ce, avec une histoire pesante (le leader des Sahéliens est issu d'une famille royale défaite par les armées bantoues juste avant l'arrivée des Français) et un problème de terre presqu'aussi prégnant qu'au Rwanda : les terres fertiles, celles qui permettent la culture du cacao, du café, des fruits exotiques, des fleurs autres produits d'exportation, appartiennent aux Bantous qui utilisent une main d'œuvre sahélienne pour les exploiter. Sans compter le niveau d'étude atteint en moyenne de part et d'autre, au bénéfice bien entendu des Bantous. Ce schéma se retrouve quasiment dans tous les pays, mais la plupart du temps inversé (ce sont les Bantous qui sont sous la coupe des Sahéliens), sur toute la lisière de forêt de l'est à l'ouest du continent. Avec des rancœurs généralisées et des "peaux de bananes" un peu partout : la rébellion bantoue en Ouganda, la rébellion Tutsi au Burundi, le jeu plus que dangereux des extrémistes islamistes au Nigeria, etc., etc. Soit un véritable baril de poudre qui ne demande qu'à exploser avec des protagonistes aujourd'hui bien défini : l'Afrique du Sud et l'Angola comme fer de lance des nigéro-congolais, les Occidentaux et le Nigeria officiel (qui risque de ce fait une nouvelle guerre civile) à l'appui des nilo-sahariens et une Afrique du Nord de plus en plus sous la coupe des Américains et au bord de la révolution. 

    Ca, c'était le côté obscur du bouillonnement démographique africain. Un côté à ne pas négliger du fait des risques d'embrasement. Mais il y a aussi de bon côté et, notamment, la mise en place progressive de zones de développement accéléré. D'abord, la reconstitution de grandes villes, préalable indispensable à l'industrialisation et à l'essor de services marchands d'importance. L'Afrique n'avait pratiquement pas de métropole millionnaire aux Indépendances. Elle en comporte à présent une vingtaine, dont certaines dépassant les 10 millions d'habitants. Ensuite la montée en puissance des marchés sous-régionaux et de pôles de développement : la CEDEAO, Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest par exemple, mais aussi et surtout le grand marché d'Afrique australe mis progressivement sur pieds par l'Afrique du Sud depuis la fin de l'Apartheid. L'essor aussi du marché éthiopien, cet immense plateau de près de 90 millions d'habitants, essor qu'on n'attendait pas mais qui est bien réel. La place prise par le Cameroun en Afrique centrale, en attendant le réveil de l'ex et immense Zaïre... Je connais des Africanistes qui ne veulent rien voir de tout cela, ni même les statistiques que ces faits génèrent. Mais ces faits sont réels, même si les populations africaines sont encore dix fois plus pauvres que les populations des pays développés et même si la répartition des richesses est encore plus inégale chez elles qu'en Occident : l'absence de trottoirs dans les villes du continent ne doit pas cacher l'augmentation phénoménale du nombre de camions qui circulent sur leurs routes, CQFD !

    Les pôles de développement se concurrencent d'ailleurs durement : le Nigeria par exemple et à lui seul, s'oppose à pratiquement toute l'Afrique subsaharienne francophone qui compte, Côte d'Ivoire comme Cameroun. Ses produits sont en concurrence directe avec ceux de ces pays et le ministère des Finances d'Abuja calcule ses dévaluations compétitives au millimètre près. L'Afrique du Sud se positionne quasi systématiquement sur tous les marchés de privatisation africains. Même le Gabon s'y est mis, emportant par exemple le marché d'évacuation des déchets de la ville de Bata en Guinée Equatoriale. Le port de Djibouti cherche à devenir le point d'entrée en Afrique des marchandises asiatiques, situation également convoitée par les ports kenyans et sud africains. Douala se veut quant à elle " Le port d'Afrique centrale" au détriment de Pointe Noire, très dévalorisée depuis la guerre civile. La capitale économique du Cameroun se dispute en outre avec Libreville l'hébergement de la toujours future bourse des valeurs d'Afrique centrale et, avec Kinshasa, la prédominance culturelle bantoue. Etc., etc.

    Le rapatriement d'argent des expatriés et la hausse des prix des matières premières ont permis aux Africains de retrouver des rêves à long terme totalement ou presque indépendants de ceux que les Occidentaux formulaient et formulent toujours à leur égard, soit l'ouverture des frontières à leurs exportations et la spécialisation des autochtones dans les matières premières pas trop chères, donc pas trop transformées. Pour schématiser, après avoir contenu (le mot est faible) les prix de l'or noir grâce à la Mer du Nord, les Occidentaux tentent de faire reculer les hausses actuelles grâce aux hydrocarbures d'Afrique. Raisonnement valable pour à peu près toutes les matières premières : je me rappelle que, dans les années 1980, les grands chocolatiers occidentaux, Mars en tête, menacèrent la Côte d'Ivoire de planter des cacaoyers en Malaisie si Abidjan continuait à vouloir peser sur les prix internationaux de cacao. De même investirent-ils des sommes fabuleuses dans le déroulage d'essences européennes de piètre qualité, tel le pin, pour échapper au coût des grumes exotiques (le prix du "roi de la forêt", l'Okoumé, descendit même en dessous du prix du pin à la fin des années 1990) Bref, la volonté occidentale de s'approvisionner "pas cher" n'est pas une invention d'autant qu'aujourd'hui, cette volonté est soutenue par un formidable déficit commercial général avec les pays en développement : les termes de l'échange se sont inversés, pour la première fois et durablement, en faveur des pays pauvres. Avec, en plus, une baisse des prix des produits industrialisés, Chine oblige. Et donc, hors les grands discours, la politique africaine de l'Occident est tout sauf humanitaire...

    Démographie, civilisations différentes au sein de mêmes pays, derniers stigmates de la guerre froide, rapide évolution des cités africaines, interventions occidentales renforcées, tout cela contribue à déstabiliser un continent qui en avait d'ailleurs besoin pour se sortir de l'économie coloniale. Ce qui me frappe est que ses dirigeants si vilipendés aient pu éviter jusqu'à présent et l'anarchie, et trop d'explosions. On se souviendra à cet égard du contentieux nigéro-camerounais sur la péninsule de Bakassi censée recéler une mer souterraine de pétrole. Un contentieux presqu'aussi vieux que les Indépendances et qui se régla finalement à l'amiable. On retiendra surtout comment s'est terminé l'Apartheid en Afrique du Sud, sans bain de sang. Idem au Zimbabwe, Mugabe ayant seulement eu le tort de croire aux promesses (écrites) des Anglais : Londres s'était engagée à aider le Zimbabwe à racheter les terres des fermiers blancs, terres volées aux fermiers noirs du temps de l'invasion de Cecil Rhodes. Mais Tony Blair dénonça cette clause des accords de Lancaster House dès son arrivée au pouvoir. Bref et hors le dernier cas de la Côte d'Ivoire, les Africains semblent avoir maîtrisé les défis auxquels ils ont été confrontés au cours des dernières décennies. L'Occident peut-il en dire autant avec ses crises financières à répétition sans qu'une seule des causes de ces crises (banques non encadrées, mauvaise répartition des richesses) ait disparu ?!

     

    III- Petite leçon de diplomatie africaine

     

    L'Afrique est une illustration parfaite des erreurs occidentales en matière de diplomatie envers le Tiers Monde : les Occidentaux ont malheureusement un sentiment de supériorité, surtout dans les hautes sphères, qui les empêche d'écouter. Dès qu'une crise survient, ils raisonnent non  pas à la place des protagonistes, mais en fonction de l'effet que peut avoir cette crise sur leur image. C'est ainsi que le président Sarkozy ne s'est visiblement pas posé trop de question avant d'abonder dans le sens américain vis-à-vis de la Côte d'Ivoire. Car, sur  le fond et hormis les quelques milliers de Français présents dans le pays, la France n'y a plus beaucoup d'intérêts majeurs. Le cacao, notamment, est surtout acheté par les Anglo Saxons tandis que la Côte d'Ivoire n'a que peu de pétrole pour l'instant. les vrais intérêts français en Afrique sont dans le golfe de Guinée (pétrole) et dans l'uranium (Niger, Gabon) Ne reste donc, à Abidjan, que la gloriole de "l'influence", une gloriole qui ne mérite pas autant d'engagement (ce qui n'est pas le cas de l'Amérique : celle-ci veut imposer son protectorat au continent entier, comme elle l'a fait en Amérique Latine et au Moyen Orient) Or Sarkozy a été très loin, jusqu'à presser Ouattara de déclarer sa victoire le plus vite possible. Ce qui s'est avéré in fine plus préjudiciable que bénéfique au leader nordiste. Le même Sarkozy, passé la première année de sa présidence, s'est pourtant prosterné aux pieds des Chinois : il avait, là, compris où était l'intérêt de son pays en dépit de la dictature avérée du Parti communiste chinois.

    Le premier point à souligner est donc le fantastique et très peu productif décalage entre la manière avec laquelle les Occidentaux traitent les Africains et celle avec laquelle ils traitent les autres pays du Monde. Il n'est ainsi jamais venu à l'idée des Européens de tomber à bras raccourcis sur l'effroyable dictateur Pinochet, du moins tant qu'il était au pouvoir. Et les généraux birmans ne sont même pas flétris en parole. Bref, deux poids et deux mesures que les Africains ressentent douloureusement, qui laissent et laisseront des traces et auxquels les Chinois, eux, ne se sont pas adonnés...

    Deuxième élément et face à l'inanité des "modèles" vendus aux Africains depuis leurs Indépendances, au moins les Occidentaux pourraient-ils devenir un tout petit peu humbles quand on parle de développement. Tout engoncés qu'ils sont aujourd'hui dans le mirage financier à court terme, ils ont de fait oublié et le long terme, et l'environnement socioculturel indispensable à ce développement : ils se sont notamment gaussé des Eléphants blancs qu'ils ont vendus aux Africains à une époque où ceux-ci restaient majoritairement des ruraux auto-subsistants. Et ils ont cassé les Etats africains au moment où ceux-ci commençaient à émerger. Aujourd'hui, ils veulent à tout prix imposer la démocratie formelle à tous les Africains (du moins quand ça les arrange. car les Occidentaux se satisfont aussi de quelques tyrans bien commodes à leurs yeux) Bref, ils ont tout faux mais font comme s'ils détenaient le savoir ultime. Au lieu d'être plus ouverts aux discours autochtones et, notamment, à la recherche du compromis cher aux Subsahariens modernes. Compromis recherché d'entrée au plus haut niveau, en changeant d'intermédiaire si nécessaire (c'est au  moins l'une des conséquences fastes de l'ex OUA) Le continent a plus besoin que jamais de cette distanciation opérée par les dirigeants réputés les plus sages pour régler des conflits dont le nombre, on l'a vu, est loin d'être dégressif. L'intrusion de Paris, Londres ou Washington dans ces tractations subtiles, où l'honneur de tous doit être sauvegardé pour que la solution soit viable, est, vue la brutalité des dites intrusions, une véritable catastrophe, réduisant à néant les démarches locales.

    Ce, tandis que l'Afrique n'a plus véritablement besoin d'aide extérieure (ce qu'il lui faut, ce sont des investissements productifs) Elle rejette donc globalement et sauf rares exceptions ce qu'elle considère comme du néo-colonialisme, allant même jusqu'à mettre en cause les accords de défense conclus avec Paris (cas du Sénégal) Que Mugabe n'ait pas fait fermer l'ambassade d'Angleterre à Harare compte tenu de son aide ouverte et directe à l'opposition du pays m'étonne au plus haut point. Cette aide était en effet aussi visible que celle de l'Ambassade des Etats Unis aux opposants au régime vénézuélien de Chavez ! , la crainte de l'ex colonisateur existe toujours, son pouvoir de nuisance étant jugé trop élevé pour une rupture totale. Peut-on fonder une diplomatie d'amitié durable sur de tels rapports ? N'oublions pas à cet égard que le continent recèle nombre d'hommes d'exception, très supérieurs à leurs homologues occidentaux car ne devant pas leurs places à quelques réussites universitaires. Le cas du Sud Africain Cyril Ramaphosa est exemplaire à cet égard : ce fils de sergent de ville, avocat, créa le puissant syndicat des mineurs dont la grève fut le prélude à la fin de l'Apartheid. C'est lui qui en négocia les modalités puis qui rédigea une très grande partie de la nouvelle constitution sud africaine. Il s'occupe aujourd'hui du "Black empowerment", soit la prise de pouvoir des Noirs aussi dans le domaine économique. A ce titre, il dirigea notamment le groupe d'éditions Johnnic, lui fit racheter le petit opérateur de téléphonie mobile MTM qu'il transforma en multinationale après son intervention couronnée de succès au Nigeria. Et bien cet homme, féru de pêche à la ligne, fut le plus actif des médiateurs dans la paix en Irlande du Nord. Et c'est à des gens de cette trempe que nos diplomates occidentaux veulent donner des leçons ! Considérer, dans la même veine, Mugabe comme le pire dictateur de la terre alors qu'on a renversé Allende pour lui substituer un Pinochet et renversé un Aristide pour mettre une marionnette docile à sa place, c'est tout de même un peu gros. Signalons à cet égard aux pourfendeurs de Laurent Gbagbo que pas un Français ne réagit quand Idriss Deby vola sa victoire à Koji Yoroungar voici une dizaine d'années, quand le dictateur tchadien pensait l'emporter sans tricher...

    Un autre élément, d'importance, surgit quand on parle de diplomatie en Afrique : c'est que si les pays développés ont besoin de matières premières, les pays producteurs ont besoin de vendre les dites matières premières. Or les Occidentaux font comme s'il leur était indispensable de contrôler leur approvisionnement, prévoyant sans doute une Nième guerre mondiale. Le tout en outre et alors que les acheteurs sont aujourd'hui non des Etats, mais des multinationales. Il est temps, grand temps, que les Occidentaux rafraîchissent leurs concepts stratégiques, surtout quand l'Afrique, dans son ensemble, n'a ni l'envie, ni les moyens de bloquer ses ventes de matières premières. Elle espère seulement en retirer une juste rémunération et pouvoir entamer une transformation plus importante des dits matières premières. Si bien que les guerres du Congo, lancées et alimentées par les Occidentaux, furent plus des guerres pour Exxon et Total que pour Washington et Paris. Qui les firent tout de même mener, tout comme ils sont intervenus, cette fois-ci tous ensemble, en Asie centrale pour, peut-être, favoriser un pipe line non contrôlé par des Russes...qui ont fait la paix avec l'Occident et dont les recettes pétrolières sont plus cruciales pour Moscou que les livraisons d'hydrocarbures sont indispensables à l'Occident (qui peut s'approvisionner ailleurs) Bref, le monde actuel tel que mené par les Occidentaux en est resté stratégiquement au 19e siècle tandis que les pays en développement, qui découvrent le monde moderne, ont des réflexes diplomatiques nettement plus adaptés. Le décalage est frappant et dramatique : tandis que les Occidentaux s'émeuvent de la dissémination de l'arme atomique en refusant qu'elle tombe entre les mains de dictateurs fous, les dits dictateurs se la payent essentiellement pour en tirer des bénéfices économiques : ils ont compris, eux, que l'avenir est économique et non militaire et que les perdants ne seront pas forcément les mieux armés. Et ce fossé s'accroît terriblement, quasiment d'année en année vus les chiffres de croissance comparés entre l'Occident et le Tiers Monde, Chine en tête.

    Fin du racisme, se mettre à l'écoute de ceux qu'on considérait hier seulement comme des sauvages, oublier la chose militaire dans un Monde où la compétition est essentiellement économique, c'est beaucoup pour un Occident qui peine encore à accepter son inévitable déclin relatif (les taux de croissance ne peuvent qu'être supérieurs dans des pays où tout est à faire) tout en ayant jeté au "merchandising" la plupart ses valeurs culturelles, sans doute ultime étape du développement quantifiable.


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    1
    Rezistencia76
    Mercredi 7 Décembre 2011 à 17:40
    Bonsoir Christian Dalayer, Merci à Gri-Gri de me permettre de vous conaître. Je suis un résistant africain, partisan de l'afrocentricité et non de l'afrocentrisme et partisan des Etats Unis d'Afrique ou du panafricanisme. J'ai lu avec beaucoup d'admirations votre analyse sur le fameux combat des Occidentaux pour l'Universalisme qui laisse au passage beaucoup de crimes politiques et économiques, la dernière "Cette Afrique que les Occidentaux ont du mal à comprendre, me plaît tout autant. Je partage totalement vos analyses. Au moment où nous constatons avec amertume, frustrations, humiliations le recul des décideurs politiques africains sur tous les plans face aux velléités occidentales de re-colonisation du continent africain, il y a quelque part, un Blanc qui nous vient en aide avec une thérapie de choc que je qualifierai d'un afroespoir par opposition à un afropessimisme. Pouvez-vous m'envoyez les liens de vos anciennes analyses? Au plaisir de vous lire. Rezistencia76
    2
    dalayer
    Mercredi 7 Décembre 2011 à 22:20
    Tout ce qui est gratuit est sur mon blog. Voyez notamment le livre "Un crime médiatique contre l'Humanité - Les Africains sont-ils tous nuls ?" Il est paru aux Editions du bord de l'Eau mais il est aussi consultable gratuitement sur le blog. J'ai aussi, jadis, travaillé pour Marchés Tropicaux et Méditerranéen, puis Jeune Afrique (j'ai dirigé Jeune Afrique Economie pendant 2 ans et demi), puis, aujourd'hui, New Africa en Français (plus les autres revues en français du groupe ICPublications, Afrikan Bankers et African Business) Dans mon blog, vous trouverez aussi mes textes pour le GriGri et divers textes concernant l'Afrique dans "Pour une Renaissance de l'Humanisme" Mon ouvrage "Un singulier héritage" concerne lui et surtout la route de la soie... Très sincèrement, CA
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