• Chapitre 1 : bulli

     

    Chapitre I : Bulli

     

    Pauvre Bulli ! Les informations qu’il a reçu du meuble lui ont montré à quel point les étrangers les dominaient et l’énormité du gouffre qui séparait leurs civilisations. Sur l’euthanasie par exemple, il croyait être en avance, c’est-à-dire opposé quand la nécessité ne s’en faisait pas sentir. La logique de la vie lui échappant, il n’avait pas le droit d’y attenter de quelque façon que ce soit, un point c’est tout. Sauf pour sauvegarder la dignité de cette vie et lui éviter la souffrance. Et voilà qu’il rencontre des êtres qui dominent la matière à un point inimaginable et pour qui son raisonnement est « simpliste » : à la fin de leur vie, c’est-à-dire quand ils n’éprouvent plus l’envie de continuer à vivre, ils demandent à être « transformés » -c’est le terme qu’ils ont utilisé- en amas de particules régis par des lois incroyables et à buts strictement utilitaires. Ils veulent servir l’entité qui est à l’origine de la vie au-delà de leur mort, disent-ils. Pour eux, c’est normal. « Normal ! » En fait, ils jouent avec la Création sous couvert de la servir ! Et puis ils ont bon dos : eux, ils vivent plusieurs fois sa propre durée de vie, le tout sans aucun inconvénient physique du type maladie. Alors, vouloir être « transformés » quand ils en ont assez de vivre, c’est carrément hypocrite… « Ce sont des Barbares ! » pense-t-il même un moment.

    Et puis, de l’autre côté, ils songent à sa façon à lui et à ses compatriotes de s’alimenter : eux respectent toutes les formes de vie, ils s’interrogent même sur la vie possible des roches qui leur servent de réservoirs à particules… « Ils ont comme nous conscience du divin », se dit-il. « Mais de manière tellement différente… » Bulli s’interroge mais ne voit absolument pas ce que sa civilisation peut apporter à ces étrangers. Leur arrivée ressemble à la fois trop et pas assez à celles des vieilles nations développées de son monde débarquant pour la première fois sur les côtes de nouveaux continents habités par des gens moins évolués. « Il faudra des siècles avant qu’un éventuel courant d’échanges s’équilibre. Si nos sociétés survivent au dit courant d’échanges », se lamente-t-il.

    Bulli veut fuir tandis que l’équipage observe les méandres de ses pensées sur le meuble. Ahmed, Fatimatou, Ricardo, Jonathan, Tien San, Elisabeth, tous les astronautes présents sont atterrés. C’est l’échec… Bulli voit ce sentiment d’échec dans le meuble et se sent coupable. En plus ! Paradoxalement, son sentiment de culpabilité redonne espoir à l’équipage. L’idée de rechercher un dénominateur commun germe à toute vitesse, la tolérance reprend ses droits. L’autochtone en est comme envahi. Avec la fougue de son jeune peuple, il songe aux applications possibles, suppute des terrains d’entente, des échanges immédiatement réalisables. Ulysse et ses occupants apprennent bien plus de choses sur le monde de Bulli en une conférence qu’au cours de toutes les conversations qui l’ont précédée. L’affairisme de leur invité les fait pénétrer dans les arcanes économiques, sociaux et politiques de la planète. Ils découvrent les pratiques et les tendances derrière l’institutionnel. Et, ce faisant, ils découvrent aussi que l’évolution n’est pas la même partout. Fatimatou exprime l’hypothèse que la matière pensante de l’Univers, en définitive, peut avoir un certain déterminisme. Elle prend l’exemple de la sexualité des compatriotes de Bulli : ils ont très tôt, plus tôt que les Terriens, opté pour le maintien strict de cet instinct primaire dans son cadre d’aide à la reproduction. Tout l’apparat, notamment vestimentaire, qui accompagne d’ordinaire son expression s’est trouvé de ce fait stoppé net dans son évolution. L’art, de la même manière, a évolué très différemment de son répondant terrien. La technologie, autre conséquence, a progressé très vite et les réalisations actuelles rivalisent dans certains domaines avec ce que peuvent accomplir les astronautes.

    Le meuble pose une question, ramenant les astronautes à leur mission première : la maîtrise sexuelle précoce des habitants de cette planète peut-elle être corrélée à la présence de deux étoiles dans le système ? La question vient d’Ahmed, sans doute travaillé par la sensualité que Fatimatou a éveillée en lui. Ulysse enregistre le nouvel axe de recherche, totalement incompris par Bulli. Mais la reprise d’une discussion positive avec les étrangers l’a revigoré. Il les trouve à nouveau et plutôt sympathiques et moins arrogants qu’au début. Un concert de négations offusquées répond tout aussitôt à cette pensée. Dans la cacophonie qui s’instaure, il comprend quelques bouts de phrases du type « philosophie des liaisons corpusculaires », « modestie devant l’immensité », « relativité des évolutions »… L’autochtone rit alors comme un gosse. Et le meuble ne peut pas traduire cette expression très libérée du cerveau…

    Ahmed a saisi, lui, l’importance de la chose. Si le meuble n’arrive pas à transmettre la pensée de Bulli qui, à ses côtés, vient d’émettre des bruits de gorges, un grand sourire affiché sur sa face, c’est que cette pensée n’est pas présente dans la mémoire pourtant abyssale de la machine. Il faut en avoir le cœur net, tout les explorateurs sont priés de retourner sur la planète afin d’observer d’autres manifestation de cette curieuse « pensée ». Bulli est très embêté car il ne sait pas comment expliquer le rire à ces savantissimes Aliens. Il n’y a rien de scientifique et même de raisonnable ici, sinon quelques réactions électrochimiques brutales dans ses neurones. Ca se déclenche, certes, à partir de faits précis, mais la déconnection cérébrale est inexplicable en l’état de ses connaissances. Il apparenterait bien le rire au sommeil, une sorte de repos de l’esprit, mais le rêve est absent du rire. On rit et c’est bon de rire, point ! Il rit à nouveau à la vision de cette équipe de cerveaux incapables de rire et penchés scientifiquement sur le phénomène. Bulli est content, très content : il perçoit différemment les différences de civilisation, il a moins peur de la confrontation.

    « Finalement, commente-t-il, vos technologies ultra sophistiquées demandaient beaucoup de sérieux et vous n’avez pas été capables de maîtriser le dit sérieux »

    -« Il nous arrive de nous amuser », rétorquent les astronautes ;

    -« Oui, cérébralement… » ;

    -« Quelle différence ? » ;

    - « C’est comme la vie face au travail. Vous, vous ne vivez pas, vous pensez. Tenez, avez-vous connu quelque chose comme la danse, l’alcool, la bagarre ? »

    -« Des instincts primaires. Il y a des siècles que nous en sommes débarrassés » ;

    - « Et bien nous, on les maîtrise, ces instincts. Tout comme nous avons maîtrisé notre sexualité : on sait les utiliser tout en en empêchant les excès sociaux. Vous, vous me paraissez tout bêtement les avoir refoulé ! »

    Tête des membres de l’équipage ! Un retour au meuble est nécessaire à ce stade de ce qu’il faut bien nommer « échanges culturels » La Terre est mise à contribution. Suggestion est faite aux cosmonautes de se mêler plus étroitement à la population locale et d’essayer de ressentir physiquement ce que leur civilisation n’est même plus capable de comprendre. Des traces de ces phénomènes ont en effet été retrouvées et la Terre sait aujourd’hui que le débat fut posé en d’autres temps sur son sol. Evacué par la vitesse de l’évolution d’alors, il ressurgit aujourd’hui cérébralement. Oui, « cérébralement » !

    Sur Terre d’ailleurs, le problème se répand à toute allure. La mission d’Ulysse prend un relief incroyable. « Des images, toujours plus d’images », réclame-t-on, comme pour se sentir massivement sur les lieux. Avec les techniques terriennes de communication, la dialectique s’opère quasiment en temps réel. Et les associations à regroupement physique connaisse un regain sans précédant. L’on y tente de singer collectivement le rire de Bulli. Lequel apprend la chose par le meuble et s’esclaffe à tout bout de champs, jusqu’à en pleurer. Il est maintenant pressé de montrer les étrangers à son monde et à ses peuples, comme s’il était investi,  lui, de la mission de mettre en contact les deux civilisations. Il lui semble aussi que, tout compte fait, son monde a pas mal de choses à apprendre à l’autre.

    ***

    C’est Fatimatou qui accompagne Bulli, ainsi en a décidé la conférence. Laquelle a éliminé l’idée d’une arrivée officielle en navette au beau milieu d’une grande ville : c’eut été recréer les conditions d’un rejet tel qu’il a été expérimenté au début avec Bulli. Une préparation est indispensable… De même le meuble a-t-il rejeté la généralisation de la technique utilisée avec Bulli, soit le passage avec le meuble : trop de temps. Et comme les Terriens ne ressemblent pas exactement aux « Bulliens » (nom que les premiers donnent pour l’instant aux compatriotes de l’autochtone), ça donnera plus de poids aux dires de leur ami. Les officiels contactés seront ensuite conviés à un court voyage jusqu’à Ulysse.

    Ils partent à pieds, la navette les ayant laissé aux abords de la ville choisie par Bulli, une métropole économique très importante (il n’y pas de capitale politique sur ce monde résolument commerçant) Bulli a pris résolument le bras de Fatimatou, formant ainsi un couple bizarre : Fatimatou est nettement plus grande. L’autochtone n’arrête pas de mettre en garde les étrangers, soudain soucieux de l’image de marque de sa planète auprès d’eux : « ne faites pas attention à la place apparente de nos femmes, ce n’est que le restant d’un passé  inégalitaire totalement révolu » « Nos immeubles sont encore horizontaux, c’est moins cher que vos bidules souterrains » « Nous avons toujours des voitures individuelles. D’ailleurs ça fait partie de ce que nous pouvons peut-être vous réapprendre » « Quant à nos policiers, on en a de moins en moins besoin, ils ont une fonction surtout préventive » Etc., etc. Les deux Terriens écoutent sans répondre, assez émus dans le fond de leur prochaine rencontre publique avec les Bulliens.

    Bulli, mystérieux, sort une petite boîte des sa poche et se met à pianoter. Les astronautes sourient : ils savent que l’autochtone vient de commander un moyen de transport, d’une manière archaïque. Leur « boîte » à eux, directement reliée au meuble, est autrement performante ! Un module de transport apparaît, venant de la ville. Un peu abîmé ici et là malgré son automatisme visiblement intégral : il n’y a pas de chauffeur… Bulli en est contrarié. Il faudra qu’il leur dise, aux officiels : l’image de marque, alors ! Ils s’engouffrent dans le petit véhicule, Bulli enfonce quelques touches sur le tableau de bord et le module repart en changeant simplement de sens. Fatimatou interroge : « pourquoi ne change-t-il pas non plus de côté de circulation » Bulli rayonne : « parce que notre contrôle informatique de la circulation permet l’anarchie et qu’il n’y a aucune raison de se priver de cette anarchie à bon marché. Tu vas voir, c’est plutôt marrant ! » De fait, les Terriens doivent très vite s’accrocher à leur siège en retenant leur souffle. Complètement dingue ! Il y a des voitures dans tous les sens, les collisions étant évitées au dernier moment par de brusques détours suivis d’accélérations foudroyantes. Dément ! Comme à son habitude, Bulli ouvre des paris : « mille crapos qu’on passe à droite…gagné ! Tiens, cette fois, un million de crapos qu’on évite le bouchon en passant par la ruelle de gauche… Merde, il prend le bouchon ! Saloperie d’informatique ! » Fatimatou rigole…et s’arrête subitement : elle sait donc rire ! Elle se concentre alors sur le jeu, oublie l’importance de sa mission, répond à Bulli du tac au tac.

    « Attention, lui dit Bulli au bout d’un moment, l’ordinateur de bord signale que tu m’es actuellement redevable de 2 millions et demi de crapos. Tu les as ? » Et il rigole encore plus. Fatimatou rétorque, très amusée : « tu acceptes les paiements en nature ? » Bulli ne rit plus : il vient d’entendre une énorme incongruité de la part d’un être « supérieur ». Il est très gêné et ça se voit. La Terrienne se souvient que les Bulliens ont réellement maîtrisé leurs instincts. Le sexe n’a plus cours chez eux. Elle s’excuse mais le charme est rompu. Alors lui apparaît la vraie différence entre les deux mondes : les Terriens ont maîtrisé leurs sens par la technologie. Ce n’est pas de maîtrise d’ailleurs dont il faut parler mais de dépassement : ils ont occulté une partie de l’évolution, oublié le problème en apprenant les particules élémentaires. Ce, tandis que les Bulliens évoluent à la fois plus vite et mieux. Oui, plus vite car, selon le meuble, la durée de leur évolution depuis leur apparition en tant qu’êtres conscients sur leur monde, est très courte. Et mieux, en juge Fatimatou aux instincts primaires qu’elle ressent dans son corps physique quand elle sort de sa nébulosité cérébrale, voire corpusculaire : elle doit être une primate dans bien des domaines pour les Bulliens ! Quelle chance, finalement, que cette rencontre cosmique…

    Fatimatou a eu la bonne idée de toucher sa boîte. Ainsi l’équipage entier puis la Terre avec un petit temps de retard, ont pu profiter de l’incident. Elle sent les réponses venir vite, l’avidité d’en savoir plus, l’esprit scientifique qui, là encore, prédomine. Et pourtant, il n’a rien de scientifique, le problème ! Le meuble n’arrive pas à traduire son intuition, trop peu élaborée. Le module ralentit sa course, ils arrivent à la destination choisie par Bulli. « On a quand même quelques chose à leur apprendre, se dit Fatimatou : ils ne connaissent visiblement pas le système des décision collectives synthétiques » L’habitacle s’ouvre avec un léger bruit d’usure qui heurte quelque peu les cosmonautes. Mais leur sortie du véhicule ne passe pas inaperçue. Les regards des passants sont carrément insistants, la foule ralentit collectivement à leur vision. Bulli essaye de précipiter le mouvement, accélère le pas vers la porte monumentale de l’immeuble. Bulli panique un peu, ils ne sont pas encore tirés d’affaire, il reste l’immense hall de l’immeuble à traverser avant d’arriver à la réception automatisée. Mais il a tort : ses compatriotes sont simplement curieux. Ils regardent, s’attardent un peu puis reprennent leur chemin. « C’est du cinéma », ce sont des originaux », « qu’est-ce que c’est » sont les réactions moyennes des passants. Les trois amis traversent donc le hall sans difficultés et arrive à la réception. Pianotage puis réponse : le correspondant de Bulli est bien présent et les attend. Ils prennent l’ascenseur où ils retrouvent une atmosphère moins stressante. Ils gagnent la porte de l’office recherché : l’antenne locale du programme planétaire d’entente entre les peuples, l’un des principaux organismes de décision en matière de relations intercontinentales. Nouveau pianotage et ils pénètrent dans une sorte de salle d’attente couvertes de guichets (automatisés) et de pancartes. Bulli repère le guichet qu’il pense le plus approprié à son cas : « Incidents relationnels » En théorie, ce guichet est un sésame tant le racisme est combattu aujourd’hui. Toute plainte est traitée prioritairement et à grands renforts de moyens. Aussi l’utilisation du guichet est-elle limitée, les Bulliens n’osant pas réveiller le monstre administratif pour des bagatelles. Bulli programme « racisme anti féministe » Immédiatement, il est convoqué porte 12. Laquelle s’est ouverte automatiquement. Bulli et les deux Terriens passent la porte en question. Un sas suit, équipé d’un téléviseur. L’écran est allumé et une femme leur sourit : « n’ayez pas peur, votre cas nous intéresse quel qu’il soit. Pouvez-vous rapidement nous le résumer ? » Les Terriens comprennent le langage de la femme. Il s’agit donc du dialecte de Bulli et la machinerie administrative l’a déduit des pianotages de Bulli. « Evolué », concluent-ils. Entre temps, Bulli s’est lancé dans une explication compliquée d’où il ressort qu’il n’a utilisé le guichet que pour avoir un contact pas aisé à trouver. Le visage de la femme s’est fermé et elle leur demande fermement de brancher la caméra du sas. Bulli appuie sur le bouton et a la satisfaction de voir de la surprise apparaître sur le visage télévisé. « Entrez » dit le visage…

    Lorsqu’ils pénètrent dans son bureau, elle n’est plus seule : tous ses écrans sont allumés et des visages graves d’hommes et de femmes y sont visibles, attentifs. « Vous représentez les visiteurs de l’espace, c’est ça ? » Les Terrien n’en reviennent pas : « comment... ? » « Nous avons détecté votre vaisseau » Ils ont donc des lueurs sur les liaisons corpusculaires. Ils réalisent brusquement que Bulli n’est qu’un petit personnage dans ce monde, pas forcément au courant de tout ce qui s’y passe. Et leur habitude de tout partager les a trompé. « Bon µDieu ! » s’exclame Ahmed. La femme sourit : « notre compatriote n’était pas forcément votre meilleur contact » Bulli se sent petit, tout petit… « Quoi qu’il en soit, nous n’espérions pas vous voir. Vous n’êtes pas les premiers mais jamais jusqu’à ce jour… » Sa voix se brise, l’émotion… Elle se lève et marche vers les Terriens. Fatimatou lui ouvre les bras et le premier contact officiel entre extra-Bulliens et Bulliens se fait, la femme pleurant toutes les larmes de son corps, le haut de sa tête à hauteur du bas de la poitrine de la Terrienne. « Merci, merci..  »

    Les visages des écrans ont disparu. On entend des courses dans les couloirs. Bientôt le bureau est plein à craquer, des fonctionnaires qui sont venus voir, toucher, communier. Les Terriens eux aussi sont émus, ils serrent des mains, opinent bêtement de la tête. Et pleurent, oui, pleurent. Surtout après avoir ingurgité le contenu des verres qu’on leur a tendus, un liquide inconnu et chaud. Ils boivent et pleurent, reboivent et repleurent. La communication se passe de mot…et de meuble ! Peu à peu l’émotion se retire et les premières questions fusent, sur l’origine des Terriens, sur ce qu’ils ont vu dans le cosmos, sur leur technologie… Mais les entretiens sérieux suivront plus tard, après que les officiels des quatre coins de la planète soient arrivés. Entre temps, les astronautes avaient amené leur navette en plein centre ville, s’étaient montrés en nombre : c’était l’attraction évidente, les Bulliens devaient faire la queue des heures durant pour apercevoir l’engin spatial.

    Les problèmes sont venus petit à petit. Imperceptiblement, des oppositions d’abord isolées ont vu le jour : « on les vaut bien, ces vedettes ! » « Ce n’est pas parce qu’ils ont une technologie supérieure que… » « C’est toujours la même chose, nous on fait la queue et eux, nos huiles, se pavanent avec les étrangers ! » Tout cela, toutefois, ne fut rien comparé à la réaction des Bulliens quand ils apprirent, justement, que les étrangers les avaient baptisés de ce nom. Bulli avait bien prévenu les Terriens du risque mais il n’y avait en fait pas d’autres solutions. Car tous les habitants de la planète ne l’appelaient pas du même nom, séquelle des antagonismes passés conservée par respect des identités culturelles. Pour les uns, la planète s’appelait « Carma » et ses habitants, des « Carmiens » ; pour d’autres, c’est « Glossel », abréviation d’une idée philosophique ; Etc. : les astronautes recensèrent ainsi plus d’une cinquantaine d’appellations différentes, l’absence de contacts cosmiques n’ayant jusqu’à présent posé aucun problème aux Bulliens. D’où l’unique ressource pour l’équipage d’Ulysse de conserver l’appellation née du hasard de leur rencontre avec Riss Bulli. Ce faisant, l’appellation réveilla de vieux antagonismes dont le seul dénominateur commun était l’hostilité envers les étrangers…

    Un temps, ces oppositions sont restées inorganisées et donc marginales. Puis, régression certaines sur cette planète, le terrain ainsi préparé a ouvert la voie à des ambitions. Des leaders sont apparus, tenant des discours publics simplificateurs et efficaces. Une dialectique s’est mise en marge et, au bout de quelques mois, les astronautes durent se poser la question du départ. Pour aller où ? Car la Terre maintient son instruction de ne pas quitter le système. De plus, le mal, si mal il y a, est fait : il faudra des décennies pour que les plaies bulliennes générées par la mission terrienne, se cicatrisent. L’équipage est dans l’expectative, tout comme la Terre. L’expérience était conçue pour apprendre des choses de la civilisation bullienne et voilà que la méfiance semble l’emporter sur les velléités de communication stellaire. Jusqu’à présent, les Terriens n’avaient eu à faire qu’à des sociétés de même niveau que la leur ou bien à des niveaux très inférieurs et dans lesquels ils n’étaient intervenus que cachés. Le coup de tête d’Ahmed a, en fait, révolutionné la Terre qui a accepté des prises de risques toujours refusées auparavant. Le hasard et la nécessité…

    Ahmed demande à tous les astronautes de rejoindre la navette : ils se sont mis d’accord pour rejoindre Ulysse et attendre que les Bulliens aient arrêté eux-mêmes une décision à propos de leur séjour. Mais le meuble n’a pu que négliger la position trop opposée de Fatimatou, trop avancée dans ses recherches pratiques d’insouciance pour s’extraire de bon cœur du monde de Bully. C’est la première fois, de mémoire d’humains, qu’un des leurs joue à contre cœur le jeu du meuble. Sa décision, ou plutôt son offre de décision, est tellement synthétique qu’en principe tout le monde s’y retrouve. Le refus catégorique de Fatimatou produit donc un hiatus de taille : le meuble a enregistré ce qui ressemble fort à une contrainte imposée par lui à un Terrien branché. Même les Bulliens ne comprennent pas : pour eux, se plier à la règle est la norme, un principe de vie qu’ils considèrent comme évolué. Comment pourraient-ils comprendre que les Terriens, eux, ne se plient plus à aucune règle depuis des siècles, la synthèse ayant surmonté les antagonismes et le besoin de règles. Résignée, Fatimatou rejoint les autres. Un passage au meuble lui apprendra que sa réaction anachronique fut aussi celle de plusieurs de ses collègues, minoritaires certes mais au nombre non négligeable. Exactement comme une forte minorité de Terriens lui donneront raison.

    Ahmed en est complètement chamboulé : régression chez les Bulliens, régression chez les Terriens, la situation dont il est, il s’en souvient plus que parfaitement, à l’origine lui échappe. Le poids du « chef » se profile et cette vision lui donne la nausée. Des images dantesques de tribus sauvages passent par sa tête ainsi que des caricatures de chefs terriens historiques, bardés de symboles infantiles de pouvoir. Il faut qu’ils se reprennent ! Combien paraissent éloignées sur ce plan les préoccupations des officiels bulliens. Jamais le fossé des civilisations n’était paru aussi grand : pour les Bulliens, le problème n’est pas celui de la régression, ils sont d’un optimisme à tous crins. Leur préoccupation essentielle est de circonscrire l’opposition naissante et de le faire en douceur : leur monde n’en est plus, tout de même, au totalitarisme même s’ils n’en sont pas encore à la synthèse sans chef des Terriens. Ils demandent donc à ces derniers de se prêter à une politique de petits pas devant permettre de faire admettre à l’avance par la population ce que ne manqueront pas de dénoncer les opposants. En somme, ils souhaitent miner leur terrain de progression.  « Du bon sens », dit Elisabeth qui a conservé son sang froid tout au long de l’épisode. « Notre erreur n’est pas d’être entrés en contact mais de l’avoir fait trop brutalement » De culture francophone, elle se souvient de l’allégorie vieille comme le monde du petit prince et du renard : les petits pas, le « B A ba » de la communication et du respect d’autrui. « Expérimentés, finalement, ces Bulliens ! »

    Ahmed est moins serein. La main sur sa boîte, il sait que le ferment de la régression a déjà contaminé la Terre. Leur système de relations est trop évolué, chacun sait ce qui se passe à quelques minutes près.

    Une, deux, trois, dix, vingt, les rencontres officielles se multiplient, les Bulliens évitant tout dérapage potentiellement conflictuel. Ils tiennent autant à leurs extra-bulliens qu’à la tranquillité de leur monde. Des gens habiles et tenaces, cachant leurs angoisses. Ahmed n’a plus pour lui que le soutien du meuble : on ne passe pas aisément d’une synthèse à son contraire. La machine est logique, désespéramment logique. La Terre, de plus, a cessé d’intervenir, elle laisse l’expérience se poursuivre de façon autonome. Elle sait déjà que la question de régression ne doit pas être posée en ces termes mais carrément  inversée. La poursuite de l’évolution terrienne, ont conclu les milliards de Terriens connectés entre eux, a besoin d’apports extérieurs. Et tandis que l’initiateur premier doute, ils ont enfourché son idée bien au-delà des espérances des cosmonautes.

    Ahmed lâche à peu près au même moment que le meuble. Lui aussi se soumet maintenant à une règle commune, devenue celle de la majorité de l’équipage. Quel mot dur, en plus, que ce terme de « majorité », ce barbarisme des temps oubliés. Mais il se souvient aussi que Fatimatou a tenté d’expliquer aux Bulliens l’idée de synthèse progressive. N’est-ce pas cela qu’ils recherchent en fin de compte, cet équilibre des échanges ? Et ne sont-ils pas simplement en train de vivre le dur accouchement du progrès ? Et, finalement, le processus n’a-t-il pas été extrêmement rapide ? Ceux de la Terre en tous cas ne peuvent pas ne pas être frappés par la vitesse de l’enchaînement dialectique : ils la voient avec le recul de l’Univers… Le meneur du meuble se surprend à devenir plus partisan de la majorité que cette majorité elle-même ! Il perçoit la pensée synthétisée de l’équipage, déjà arrivée au stade de la contrepartie au lieu de l’équilibre originel. Car il ne peut y avoir d’équilibre absolu dans la relation qu’ils ont entamée avec les Bulliens. Ce qu’ils leur donneront sera plus déstabilisateur que ce qu’ils recevront. Après tout, sur Terre, la culture bullienne produira, produit déjà des vogues qui infléchiront à la longue, sans la briser, l’évolution globale –si la Terre n’avait pas cessé d’émettre, probablement réviseraient-ils leur jugement à cet égard !- Mais qu’en sera-t-il des Bulliens ? Toute cette technologie des particules dans un monde qui n’y est pas préparé…

    Les rencontres officielles sont épuisantes. Surtout pour les Bulliens qui n’ont pas l’habitude du meuble. Les dernières ont duré de plus en plus longtemps, jusqu’à l’apothéose finale : 15 jours par doses successives de 4 heures avant de déboucher sur l’acceptation, par les cosmonautes, des propositions bulliennes. Tous marqués par la longueur des négociations, ils regagnent la navette et, de là, le cœur de la métropole. Lorsque l’engin « abullit » sur l’aire aménagée à cet effet, une foule immense l’entoure. Devant le regard ahuri des négociateurs descendant maladroitement de l’échelle de coupée, cette foule scande des slogans de soutien à l’entente bullo-terrienne. « Ca va trop vite », souffle Fatimatou à un novice, barbu d’origine slavo-maghrébine matinée d’asiate. Beaucoup trop vite en tout cas pour les officiels bulliens. Leurs « petits pas » semblent stupides face à la foule enthousiaste. Tenus visiblement informés au jour le jour de l’avancement des négociations autour du meuble –« il y a eu des fuites », songent les officiels-, les partisans du contact ont contre attaqué. Bulli le premier, vert de rage à l’idée que « ses » amis puissent être rejetés pas son monde. Judicieusement conseillé par quelques firmes intéressées, l’autochtone s’est totalement investi dans le cosmos. Avec les dirigeants des entreprises qui le cornaquent, ils ont créé une société, Bulli Interstellaire, qui ne produira dans un premier temps que du rêve, des livres, de la musique, des vidéos. Mais qui entend devenir, ce faisant, le leader incontesté des échanges commerciaux attendus.

    En fait, seule la première partie du programme devrait voir le jour. Lors des négociations il a été décidé de restreindre les échanges aux productions culturelles. De leur côté les Terriens ont promis de transférer aux Bulliens les technologies qui, sans révolutionner leur planète, pourront en accélérer l’évolution. Ce sera long d’une part car il faudra mener des études sur Terre avant de transférer des technologies. Et, d’autre part, ne seront livrés que des plans numérisés à la manière bullienne (des petites billes magnétiques) Qui plus est, par voie officielle, les gouvernants bulliens étant maîtres de leur utilisation. Les transports, réduits à presque rien, seront assurés par les Terriens qui laisseront les Bulliens trouver par eux-mêmes les secrets des voyages galactiques : ils sont déjà capables de visiter les planètes de leur système mais à des vitesses d’escargot. Leurs nefs sont toutefois superbes, parfaitement cylindriques, tout le contraire des fers à repasser terriens. La raison, sur la planète bleue, l’a emporté sur l’esthétique : les nefs ne rencontrent aucun obstacle dans le vide interstellaire et peuvent donc avoir n’importe quelle forme sans pour autant aller moins vite que des nefs aérodynamiques. Ce, tandis que leur transformation en masse corpusculaire ne s’intéresse pas à leur forme physique d’origine… De nombreux Bulliens pensent toutefois que les Terriens ont encore des problèmes de dynamique des fluides à surmonter !

    Le soutien populaire inattendu a modifié le plan originel des Bulliens : il n’est notamment plus possible de confiner les Terriens dans un immeuble de la ville. Ils vont à présent devoir participer à des cérémonies officielles, sans intervenir toutefois. Une situation embarrassante car les cosmonautes, non contents de devoir se tenir raides comme du bois des heures durant, se sentent régresser à toute allure : d’abord, ils s’apparentent à des animaux dans leurs anciens parcs zoologiques (disparus depuis longtemps sur Terre), ensuite les acclamations de la foule leur font un peu tourner la tête. Notamment Ahmed qui n’est pas encore remis de ses émotions « cheffales » toutes récentes. Et ça se sent : Bulli lui parle à présent avec précaution, presque avec respect. Fatimatou rigole –elle aime décidément ça !- comme une folle, pouffant dans son coin chaque fois qu’elle croise le regard nouvellement impérieux du « centralisateur » Eh oui ! Le pauvre Ahmed est traité de la sorte par les officiels Bulliens bien que les Terriens aient insisté sur l’aspect réellement collectif de leurs démarches. On lui donne du « Monsieur le Centralisateur » S’ils savaient en quoi consiste son rôle ! Le centralisateur du meuble n’est bien entendu pas son administrateur, il n’en n’a pas besoin. Il n’y a pas de « tours » dans les pensées qu’il capte et synthétise avec les autres. Il les prend toutes, en même temps ou au fur et à mesure qu’elles arrivent. Ils se fichent de l’ordre d’entrée, sinon quand des pensées contraires l’obligent à sophistiquer ses synthèses : là, il tient forcément compte des discussions. Parfois même, quand celles-ci n’aboutissent pas, il va chercher dans l’inconscient des gens connectés, en le leur disant et en leur donnant alors la clé de leur pensée consciente. C’est une machine d’une extrême complexité et qui a été conçu tant pour se connecter avec autant de milliards de personnes que nécessaire, sa puissance de calcul est effarante, que pour se passer de toute tentative de manipulation externe.  Bref, le centralisateur est le porteur des messages synthétisés et il doit donc toujours être connecté. C’est une corvée, en fait, qui est refilée à tour de rôle à tous les membres de l’équipage. Lequel, présentement observe avec une attention toute scientifique le nouveau comportement d’Ahmed et des quelques autres collègues qui se sont laissés prendre par le même phénomène.

    Mais Ahmed et ces quelques collègues, jeunes pour la plupart, ne peuvent s’empêcher de trouver le rôle plaisant et sont donc agacés par la réaction des autres. La Terre suit leur évolution sans problème puisque Ahmed a toujours la main sur sa boîte le reliant au meuble d’Ulysse. Et sur Terre, les réactions ne sont pas tristes non plus : ce n’est pas encore le rire, mais les sourires se multiplient à une vitesse géométrique ! La Terre n’a d’ailleurs pas peur de ces déviations. Si elle a finalement accepté les risques d’une rencontre avec les Bulliens, c’est qu’elle a vérifié préalablement que le nombre des Terriens empêchait tout caractère durable de telles déviations. Ahmed peut encore se croire quelques temps l’individu dominant d’Ulysse mais des milliards d’êtres humains habitués à ne pas avoir de chefs depuis des siècles ne changeront jamais une telle habitude ! Le seul risque, finalement, est qu’Ahmed devienne fou et, là encore, il s’agit d’une risque bien faible : la maîtrise terrienne des microparticules permet de tout guérir, la folie incluse. Entretemps, la Terre aura réappris à rire…

    Les Bulliens sont aux antipodes de ces préoccupations : ils ne réfléchissent pas aux conséquences sociologiques de l’intrusion terrienne, sinon quelques rarissimes statisticiens à qui il a été demandé de relever les anomalies de comportements. La contrainte par persuasion et les réglementations existent encore chez eux et le rapport de force entre la majorité favorable aux Terriens et la minorité hostile aux « Aliens » est tel que seul le long terme est éventuellement problématique. D’ici là, se disent les officiels, d’autres événements seront survenus, modifiant les données de cette opposition. Une chose toutefois les chiffonne : un groupe de philosophes négativistes est en voie de formation, proclamant que l’Univers n’est pas « bon », qu’il se contente « d’être » et que le progrès est toujours relatif. Leur propre évolution ne s’est elle pas faite au détriment de compatriotes jadis portés aux nues par les masses populaires et qui ont souffert des atteintes répétées à l’élitisme ? L’investissement individuel et individualiste, écrasé par ce progrès, est-il un exemple de « bien » ou doit-on au contraire, considérer cette évolution comme un mal relatif ? Ils ne demandent pas un retour en arrière, certes, mais leur philosophie est porteuse en germe d’une grave déviation de la ligne politique jusque là acceptée sans restriction par l’ensemble des Bulliens. Et les Terriens, avec leur bizarre collectivisme synthétique, peuvent très bien servir de détonateur à ce qu’il faudrait bien appeler une « bombe sociologique ». Tout cela reste très abstrait pour l’instant, l’élitisme n’étant pas encore mort sur Bulli et cette réalité immédiate suffit  à calmer les ardeurs potentielles du « dessus du panier » Qu’en sera-t-il demain ?

    Les Bulliens ont donc demandé aux Terriens d’examiner  la question à la lumière du recul historique qu’ils ont. La Terre a levé, pour cette seule affaire, son embargo relationnel en répondant assez vite que si la logique des évolutions de masse n’était pas respectée, le problème ne serait pas seulement Bullien mais Cosmique. Phrase un peu menaçante que les officiels s’empressèrent de cacher soigneusement : une animosité contre la Terre pouvait en sortir, rajoutant de l’eau au moulin des négativistes.

    ***

    Au terme de la politique modifiée des petits pas, les astronautes font partie du paysage bullien. Il y a eu les cérémonies officielles, puis des discours, puis des séries d’invitations moins pompeuses, plus proches de la vie quotidienne des Bulliens et, au final, des interventions spectaculaires de la technologie terrienne résolvant des problèmes jusque là inextricables. Maintenant commence vraiment la musique terrienne, c’est-à-dire la présentation grand public de ses particularismes culturels. D’abord, bien sûr, en montrant les convergences historiques des deux mondes. Bulli a joué un grand rôle dans cette étape, son entreprise est faite pour ça. Les équipiers d’Ulysse se sont transformés en vedette de l’écran et ont suivi les directives des metteurs en scène bulliens. Le meuble a par ailleurs signalé qu’Ulysse avait de quoi alimenter les besoins en documentation et référence et tout le monde a travaillé aux reconstitutions. Les scènes guerrières terriennes n’ont rien à envier aux scènes bulliennes, pensèrent nombre de téléspectateurs, en matière d’horreur. Mais, comme attirés par le morbide, ils achètent à qui mieux mieux les grandes fresques sanglantes d’Alexandre le Grand, Hannibal, Gengis Khan, Wallenstein, Napoléon, Ibn Séoud, Mac Arthur et autres héros terriens de la mort et de la terreur, toutes fresques qui donnent mal au cœur aux astronautes. Aussi ceux-ci déclinent les invitations à voir les fresques bulliennes du même genre. Et ils ont raison : car s’il y a moins de préméditation froide dans leurs propres massacres, le rouge y est presque plus présent. Le jeu, bien sûr, ce foutu jeu qui est dans la nature des autochtones et dont les conséquences, dans les conflits armés, sont terribles : « moins de méchanceté, résume Bulli, mais plus de sang » Quant à l’évolution des moyens mis en œuvre au fil des temps  pour s’entretuer, l’évolution des deux mondes fut parallèle : de la pierre à la bombe nucléaire… La Terre a tout de même frémi en apprenant que ses représentants avaient accepté de se prêter à ce type de production d’image. Mais elle a laissé filer.

    Presqu’une année s’est écoulée depuis l’abullissage de la première navette terrienne. De part et d’autre du cosmos, on commence à y voir plus clair. Bulli-planète est en effervescence croissante. Et très complexe, l’effervescence allant des oppositions féroces mais minoritaires à la singerie pure et simple des Terriens, également et heureusement minoritaire. Entre ces deux extrêmes, c’est l’affairisme qui s’est envolé, de nombreuses entreprises ayant été créées pour exploiter les techniques dévoilées plus ou moins involontairement par les astronautes au hasard de leurs contacts qui se sont multipliés. Bulli Interstellaire a fait d’entrée le vide autour d’elle pour tout ce qui concerne les productions culturelles liées à l’arrivée des Terriens. Et Bulli-l’individu est aujourd’hui important, un « officiel ». Le terme « Bulli » a même fini par s’imposer pour désigner la planète… Fatimatou a été, en le sachant un peu, la meilleure source d’informations sur le savoir terrien. Sa frénésie d’insouciance a été largement utilisée par les Bulliens qui n’ont cessé de lui montrer leur propre savoir pour enregistrer ses réactions. Les liquides alcoolisés ont puissamment aidé à délier sa langue.

    L’impact culturel n’est toutefois pas net. Il y a comme une sorte d’acclimatation par les Bulliens de ce qu’ils tirent patiemment mais systématiquement des Terriens. Et, pour l’instant, il semble que ce soit surtout ces derniers qui sont victimes du « Bullianisme » Ainsi n’éprouvent-ils plus aucune répugnance à ingurgiter les mets locaux, jugeant leurs saveurs très supérieures à celles des mets synthétisés par Ulysse dans ses meilleurs jours. Egalement ont-ils pris l’habitude de parier sur tout. Plus subtile est leur abandon d’ordre lorsque celui-ci n’est pas utile. Les cabines d’Ulysse n’ont plus rien de leur aspect originel et seuls sont rangés les matériels qui en ont vraiment besoin. Les Terriens ne sont toutefois pas arrivés à maîtriser leurs instincts retrouvés comme le font naturellement les Bulliens. Fatimatou, par exemple, a fini par succomber aux avances d’Ahmed, en secret bien entendu. Et les astronautes se sont mis au sport, mais avec la « gnaque » des Terriens d’antan, pas avec la joie du jeu des Bulliens. D’autant qu’avec leur taille, les Terriens n’ont aucun mal à battre les Bulliens. Lesquels ont dû intervenir pour empêcher les Terriens de participer à des compétitions officielles.  Tout juste purent-ils participer à des rencontres amiables par équipe, en se partageant entre les équipes : ces jeux « mixtes » ont immédiatement connu un très grand succès populaire et ont été très vite retransmis en vidéo et autres types de communication locale d’images. Les capacités physiques des hommes et des femmes terriennes n’étant toujours pas identiques, l’équipage redécouvre le machisme. Les Astronautes ont alors fait appel à Ulysse et ses machines corpusculaires mais, inexplicablement, les dites machines n’ont pas fonctionné : la musculature des femmes n’a pas bougé d’un iota. La Terre, sans doute…

    Deux ou trois autres comportements de ce type sont à mettre au crédit des influences bulliennes. Mais les Terriens, à l’exception de Fatimatou, n’en continuent pas moins à jouer longuement du meuble et à passer les deux tiers de leur temps à réfléchir sur leur mission. Vus du côté bullien, ils restent ces intellectuels désincarnés qu’ils étaient au début et conservent, à cet égard, une indiscutable aura.  De plus, sur Terre, le poids du nombre a considérablement amoindri l’impact des intrants culturels bulliens.  On est notamment et encore loin du fou rire généralisé !  Néanmoins, Bulli a introduit un élément indélébile dans la civilisation terrienne : celle-ci est persuadée à présent de la nécessité de puiser dans d’autres civilisations les ingrédients évolutifs que la vieille planète ne sécrète plus aujourd’hui qu’au compte gouttes. Et cet élément indélébile est venu, remarque-t-on sur Terre, d’une planète technologiquement sans intérêt mais philosophiquement passionnante. Cette remarque modifie la politique arrêté par la Terre vis-à-vis des transferts technologiques : les livraisons réelles iront jusqu’à stupéfier les Bulliens par leur ampleur. De plus, une deuxième mission a été préparée pour relayer l’équipage d’Ulysse. Celui-ci va être appelé à poursuivre sa mission sous d’autres cieux. Une sonde automatique a notamment mis en évidence l’existence de curieuses radiations dans un secteur dense de la galaxie. Des trains d’ondes qui changent brutalement de direction, quelque chose jamais vu auparavant. Quelle meilleure façon de ramener les astronautes « sur Terre »  que de les plonger dans un intense travail intellectuel ! « Au travail, les gars ! », semble leur dire la Terre.

    Le plus dur, c’est pour Bulli. Les Terriens sont l’essence même de sa nouvelle vie. Sans eux, il devient presque un « ex », une sorte de dinosaure qui a vu les étrangers et qui a été leur ami. La relève, pourtant annoncée par la Terre ? Ce ne sera plus pareil, ce sera plus banal. A l’idée d’être privé de la présence de l’équipage d’Ulysse, il panique. Ahmed propose alors de l’emmener. L’équipage n’est pas contre, d’autant que ça risque de ne pas être triste, comme un animal d’appartement découvrant la nature pour la première fois de sa vie. Et puis le côté affectif des Bulliens n’est pas pour déplaire aux Terriens qui s’y sont très bien faits. La Terre n’est pas contre non plus, l’expérience vaut d’être tentée. Bulli n’hésite pas longtemps. Sa famille, sa gloire bullienne, son entreprise qui fonctionne plus que bien, tout cela ne pèse pas assez face à un voyage fantastique. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un aller simple. A son retour et en dépit du paradoxe de la relativité temporelle (les Bulliens qu’il connaît auront terriblement vieillit, beaucoup plus que lui) il sera le premier de sa planète à être sorti de leur système bi-solaire. Mais en fait, il se moque totalement de sa gloriole future. D’ailleurs les Terriens l’ont prévenu : il ne s’agit pas d’une promenade de santé. Il va passer des années dans l’engin spatial. Des vaisseaux ont erré des décennies avant  d’être secourus. Certains même se sont abîmés dans les trous noirs après avoir manqué la déviation cruciale. D’autres ont cessé d’émettre pour tout un tas de raisons : une planète inhospitalière au point de les détruire ou son contraire, le syndrome des « délices de Capoue » Il fallut parfois utiliser la force contre des équipages dont la présence sur des planètes conduisait à des aberrations évolutives. Il fallut même réinventer des armes à cet effet ! Elles avaient été détruites, bien sûr, après l’incident. Et leurs conceptions, effacées des mémoires artificielles terriennes.

    Mais le traumatisme avait perduré des siècles durant, jusqu’à ce que finissent pas être oubliées les terrifiantes perspectives ouvertes par cette crise et, notamment, celle de la puissance cosmique de la Terre. Les Terriens restaient à cet égard, le refoulement mise à part, des lézards et c’est justement ce qui avait poussé bien des Terriens à creuser la société bullienne. Une majorité énorme d’entre eux avait compris que seul leur état corpusculaire les avait tenu éloigné de leurs instincts et que c’était difficilement tenable sur le très long terme. Car une autre majorité refusait aussi de rester de purs esprits, même si les Terriens dans leur ensemble réduisaient progressivement le temps de leur vie sous aspect naturel. L’un et l’autre leur était nécessaire, ne serait-ce que pour se reproduire. Ils ne savaient pas « organiser le hasard », sinon dans quelques cas simples, comportant peu de paramètres. Tout cela, ils avaient pu l’étudier, le comprendre et l’affiner depuis qu’ils avaient été interpellés par les Bulliens…

    Ulysse devait à présent partir à la recherche des ondes bizarres, signifiant la présence possible d’une civilisation évoluée aux alentours. Fatimatou a remplacé Ahmed, fort contrit, comme centralisatrice du meuble. Ainsi l’a voulu la Terre qui souhaite remettre un peu d’ordre à bord. Au jour choisi, les Astronautes et Bulli montent dans la navette posée au centre de l’aire aménagée par les bulliens, une foule immense les entourant. Les officiels sont là, un peu tristes, et la femme de l’office anti raciste a été déléguée pour les derniers adieux. Elle offre à Fatimatou –ils n’ont pas changé leur façon de voir le centralisateur !- un dernier cadeau bullien, un système de vision holographique de sa planète. « Ne nous oubliez pas tout-à-fait », implore-t-elle à voix basse après son discours public. Et comme au premier jour, elle se jette dans les bras de Fatimatou la géante. Laquelle pleure aussi abondamment avant de disparaître dans le sas de la machine. Quelques minutes bulliennes plus tard, l’air frémit et la navette s’élève rapidement dans le ciel avant de fuser vers le cosmos. Les Terriens sont partis et la foule ne se résout pas à se dissoudre dans la mégalopole…


    Tags Tags :
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :