• Chapitre 1 : prologue - la repentance d'une milliardaire

    UN SINGULIER HERITAGE<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    PROLOGUE<o:p></o:p>

    LA REPENTANCE D’UNE MILLIARDAIRE<o:p></o:p>

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    Prise de contact<o:p></o:p>

    J’appuis machinalement sur le bouton rouge du portable pour déconnecter mon appareil. Abasourdi, je suis, comme dirait le petit bonhomme vert de Star Wars. Un type vient de m’appeler, notaire soi-disant, m’informant que j’étais le légataire universel d’une vieille dame et que celle-ci, si j’étais d’accord, allait m’envoyer un Email dans les minutes qui suivent. Je ne sais pas pourquoi je lui ai donné mon adresse télématique, « persuadé je suis » que tout cela n’est qu’entourloupe. Russe ou nigériane, m’interroge-je d’ailleurs derechef ? J’en étais resté aux promesses de pourcentages faramineux sur des transferts de fonds douteux auxquels se laissaient prendre encore quelques crétins congénitaux. Ils font d’énormes progrès, me dis-je alors…

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    Et j’ai repris mes occupations, soit la confection d’un filet mignon à la moutarde : faire revenir les oignons à feu moyen jusqu’à brunissement prononcé de ces derniers, réserver. Dorer de part et d’autre le filet de porc à la poêle, réserver à nouveau. Mélanger le tiers d’un pot de moutarde aux oignons frits et enduire le filet mignon doré de ce mélange. Déposer le tout dans un plat allant au four. Salez, poivrez, pimentez pour ceux qui aiment les mets relevés et arrosez l’ensemble de deux verres de vin blanc sec. Mettre au four à feu moyen (comme pour un poulet, entre 6 et 7 ou bien à 210° pour ceux qui ne disposent pas d’une graduation de 1 à 9) pendant 30 minutes très exactement. Au bout de ce temps, retirez du four que vous éteignez mais dont vous gardez la chaleur (en refermant la porte, tout simplement). Retirez le filet mignon du plat et déglacez la sauce avec un pot moyen de crème fraîche.  Reposez le filet mignon dans le plat et remettez au four pendant cinq minutes, pas une de plus. Sortez le tout, coupez le filet mignon en tranches d’un demi centimètre environ, napper avec la sauce, ajoutez des champignons cuits (je vous épargne la recette, trop facile. N’oubliez pas que le champignon trop cuit –plus de trois à cinq minutes selon l’espèce- devient caoutchouteux) et servir… Bref, une merveille à vous dégoûter à jamais de toutes les propositions ayant l’argent comme objectif. La Bourse contre le filet mignon à la moutarde, la City, Wall Street et le palais Brongniart n’ont aucune chance, de même que mon soi-disant notaire !

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    Tard dans la nuit, le café m’empêchant de dormir et faute de livre correct, j’ai rouvert mon ordinateur. « Monsieur, mon notaire me dit que vous êtes d’accord pour devenir mon légataire universel. Soyez aimable de m’appeler le plus rapidement possible au… » Suivaient un numéro de téléphone parisien et une formule de politesse. Bigre ! L’arnaque, car arnaque il y avait très certainement, prenait de l’ampleur. Je décidais d’emmerder l’arnaqueur en l’appelant à une heure indécente. Dring… La sonnerie retentit bien huit fois avant que quelqu’un ne décroche au bout du fil :

    -         Oui ? C’était une voie de vieille femme…<o:p></o:p>

    -         J’ai eu plusieurs messages curieux aujourd’hui, dont un Email me demandant de rappeler à ce numéro.<o:p></o:p>

    -         Ah, oui ! Vous êtes Georges Sander ?<o:p></o:p>

    -         Exact.<o:p></o:p>

    -         Il est tard, vous savez ?<o:p></o:p>

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    Je commençais à douter : la conversation était « normale », pas celle entre un escroc et sa future victime. J’enchaînais :

    -         J’ai crû à un coup monté, je ne suis d’ailleurs toujours pas assuré du contraire…<o:p></o:p>

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    Un court silence suivit, le temps que la dame enregistre mon état d’esprit. Puis elle reprit, presque volubile :

    -         Non, non, en aucune façon. C’est très sérieux, j’ai lu votre livre sur l’Afrique, j’ai pris des renseignements et j’ai prévenu mon notaire, voilà tout. Ecoutez : je ne peux pas vous expliquer comme ça, au téléphone, pourquoi je cherche à vous voir avec des conditions aussi exceptionnelles…<o:p></o:p>

    -         Parce que vous cherchez à me voir ? Le notaire ne m’a parlé que d’héritage. Ma méfiance revint à la surface…<o:p></o:p>

    -         Je ne lui ai pas tout expliqué. Mais il y a en effet une condition à cet héritage.<o:p></o:p>

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    Je la coupais un peu brutalement, subitement agacé :

    -         Vous savez, je me fous pas mal de l’argent. Ca n’est pas ce qui me motive prioritairement, du moment que j’ai de quoi vivre. Et mes besoins sont de plus en plus réduits. <o:p></o:p>

    -         Je le supposais aussi avais-je demandé à Maître Maroil de vous dire que mes biens vous seraient acquis contre un service intellectuel que vous étiez, selon moi, l’un des rares à pouvoir me rendre avant que je meure. <o:p></o:p>

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    Sentant que, de plus en plus agacé,  j’allais raccrocher, la dame devint encore plus volubile :

    -         Oui, l’un des seuls. Je vous raconterai ma vie en détail plus tard, si vous acceptez de me voir. Sachez pour l’instant qu’il ne me reste que quelques mois de survie, en grande partie grabataire. Je n’ai donc plus le temps d’étudier pour ne pas mourir idiote, si vous voulez un résumé rapide de mon état d’esprit. N’ayant pas d’héritiers légitimes, ni enfant, ni famille proche, je puis consacrer mon argent et le reste de mon temps de vie à tenter de gommer des décennies de futilités.<o:p></o:p>

    -         Mais pourquoi faire appel à moi ?<o:p></o:p>

    -         Parce qu’en matière de « dernier mentor », si vous voulez bien accepter ce qualificatif, vous me paraissez l’un des moins conventionnels du moment. Et je ne vais pas passer mes derniers jours de vie à essayer de discerner la pensée véritable dans le « prêt à penser » qui pare la majeure partie des intellectuels de ce temps.<o:p></o:p>

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    Bien que grosse, la ficelle me plut : être reconnu est le premier levier de l’ego humain et je n’étais pas aussi saint que je le croyais pour y échapper. J’acceptais donc une rencontre, dès le lendemain, dans un hôtel particulier qu’elle m’avait dit « donnant sur les Invalides ». Je lui exprimais même des excuses pour l’avoir éveillée à une heure aussi matinale…

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    Quelques heures plus tard, encore ensommeillé, je me trouvais donc sonner à une porte inconnue du boulevard des Invalides, ayant tout juste conscience de la beauté des lieux en ce printemps ensoleillé du nouveau millénaire. Beauté toute relative, me dis-je quand même en entendant le bruit sourd des centaines de voitures qui évoluaient alors tant sur le boulevard que dans ses contre-allées… Un homme en costume sombre ouvrit un portillon à peine visible dans la grande porte cochère :

    -         Vous êtes Monsieur Sander ?<o:p></o:p>

    -         Oui.<o:p></o:p>

    -         Entrez, Madame vous attend…<o:p></o:p>

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    Je pénétrais alors dans un hall à voitures se terminant, me sembla-t-il, dans une sorte de cour couverte au sein de laquelle je pu rapidement apercevoir deux ou trois capots reluisants. Mais j’étais déjà entraîné, après le passage rapide d’une grande porte vitrée, dans un escalier angevin, marbre et tapis ancien, serti d’œuvres d’art en nombre que je n’eu malheureusement pas le temps de détailler. Les sculptures, qui le bordaient, me dis-je toutefois, n’étaient pas des copies, de même que les tapisseries qui masquaient la pierre jaunie des murs. Nous grimpâmes deux étages avant d’arriver à un palier dont la superficie devait bien égaler celle de tout mon appartement. Quelques consoles surmontées, l’une, d’une fine horloge XVIIIe, l’autre, d’un vase superbe orné de fleurs, l’autre encore d’un buste ancien de jeune femme, agrémentaient le dit palier que cassaient aussi trois ou quatre portes ouvragées en bois brut. Le domestique frappa à la seconde d’entre elles :

    -         Entrez ! déclama la voix que j’avais entendue au téléphone, plus caverneuse toutefois.

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    Mon accompagnateur s’effaçant, je pénétrais dans une pièce qui me parut immense de prime abord mais que je pu très vite séparer en trois espaces se succédant les uns aux autres : dans le premier trônait un lit à baldaquin. Du Louis XVI pur jus, peint en gris et or ressortant magnifiquement d’une draperie rouge sang et d’une tapisserie gris foncé fleurdelisée. Le mobilier restant, table ronde, fauteuils, miroir sur pieds, tablette de toilette, faisait visiblement partie d’un ensemble accordé aux bois du lit… Le deuxième espace était, me sembla-t-il, celui des repas. Plus « bourgeois » et cossu que la chambre, il était rempli de meubles campagnards en bois patiné. Les murs étaient austères, peinture blanche mate, mais couverts de tableaux impressionnistes et impressionnants. Mon regard n’osa pas trop s’attarder sur ces merveilles, se tournant vers le dernier espace dans lequel se tenait ma légatrice potentielle.

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    Géraldine Florin, tel était son nom, était à moitié couchée dans un vaste fauteuil « relaxe » ultra moderne jurant avec le reste du mobilier de l’espace que je qualifiais immédiatement de « loisir » : une bibliothèque emplissait l’un des murs, un ensemble audio-visuel, téléviseur, enceintes acoustiques, tour à CD et meuble à CDD lui faisait face tandis que le troisième mur, celui qui n’était pas ouvert sur l’extérieur –un jardin intérieur !-, comportait un bureau sur lequel figurait, très sobrement, l’écran plat d’un ordinateur dont on ne voyait ni le clavier, ni le disque dur. Le tout était imprégné du style Henri III, présent dans tous les meubles ainsi que dans les tapisseries qui ornaient les murs. Extraordinaire mélange d’ancien et d’ultra moderne que venait déranger la bergère incongrue de Madame Florin. Laquelle voulu bien, sans même que je lui fasse la plus infime remarque, expliquer la faute de goût :

    -         Je vois que vous appréciez ma décoration. Ne faites pas attention à mon fauteuil : c’est un tribu à mon état de santé. Il est motorisé en plus : il me lève ou m’assoit sur demande. Je ne peux plus m’en passer.<o:p></o:p>

    -         Vous ne sortez donc plus ? lui demandais-je, me remémorant les deux étages d’escalier menant en bas de l’immeuble.<o:p></o:p>

    -         Pratiquement plus, ce pourquoi je n’ai pas investi dans un ascenseur ou tout autre système qui aurait, en outre, abîmé l’escalier. Quand j’en ai besoin, et c’est rare, je demande à mes domestiques de m’aider. Ils me portent, en fait. Mais ne restez pas planté là, venez vous asseoir près de moi.<o:p></o:p>

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    Je détaillais ma « cliente ». Observez-moi, n’hésitez pas ! Elle me fit songer à feu ma grande mère maternelle, ratatinée et grosse mais imposante et belle, interdisant à ses petits enfants d’embrasser un visage aussi ridé que le sien – elle baisait nos cheveux. Ses yeux –ceux de Madame Florin- détonnaient : ils n’étaient pas grands et bleus comme ceux de ma grand mère mais sombres et… oui, « perforants », paraissant, en se posant sur vous, creuser jusqu’au plus profond de votre âme. Des yeux d’homme, d’homme politique tels qu’en avaient portés des Indira Gandhi ou Golda Meir. Avec quelque chose en plus, comme une grosse fatigue en fond de teint. Géraldine Florin était de toute évidence une femme intelligente – A la veille de sa mort, me dit-elle en observant mes observations…

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    Qu’importait le reste ? Sa bouche du être, il y a longtemps, « gourmande » tandis que je pouvais encore observer les restes d’un ovale parfait dans son visage – J’ai été belle, savez-vous ! m’asséna-t-elle en riant. Le tour de ses bras, qu’elle portait nus, devait bien valoir celui de mes cuisses. Mais là aussi, je percevais qu’il n’en avait pas toujours été ainsi : ses chevilles restaient, elles, parfaites, aussi fines qu’elles avaient dû être quand elle était jeune fille, aussi fines que son nez était resté aquilin. Avec, toujours, quelque chose en plus, l’amorce d’une rapacité qui aurait percé très certainement avec outrance si elle avait été du genre masculin. Sans doute son aspect imposant était il renforcé par ce nez curieux, exacte contraire des canons « en trompette » qu’exigent les agences de leurs mannequins. Un nez « aristocratique » en fait, perdu dans les méandres du métissage et qu’on ne retrouve aujourd’hui que sur le visage de rares Africaines de l’est… Je me surpris songeant à quelques reines antiques, songe incongru au regard de son tour de taille et de l’amplitude de son fondement : imaginer Salomé ou Cléopâtre pourvues de tels attributs est hors de question !

    -         A quoi pensez-vous ? me demanda-t-elle.

    -         Aux reines d’autrefois, lui répondis-je.

    -         Imaginez alors Joséphine de Beauharnais à 88 ans. C’est notre problème, à nous, femmes, de ne jamais vieillir dans l’imaginaire des hommes. Nous finissons souvent entre nous car, d’abord, vous mourrez –ou mourriez, il paraît que votre longévité moyenne rattrape la nôtre- avant nous et parce qu’ensuite, nous cessons de correspondre à vos critères d’humanité passé un nombre de rides et un tour de taille donnés.

    -         Ne croyez vous pas que les couples âgés ont dépassé ce stade assez primitif de relations ?

    -         Le croyez-vous vous mêmes vraiment ?

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    Coriace, la dame ! L’entrevue s’annonçait ainsi plus enrichissante que supposée. J’attaquais :

    -         Vous souhaitez donc que je sois votre héritier ?<o:p></o:p>

    -         C’est une façon comme une autre d’aborder une conversation, répliqua-t-elle en souriant. Laissez-moi plutôt vous raconter ma vie, comme je vous l’ai dit cette nuit. Vous comprendrez mieux mes motivations.<o:p></o:p>

    -         Comme vous voulez. Voulez vous que je vous pose des questions, à la manière journalistique ? <o:p></o:p>

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    Elle hésita, comme interloquée par cette proposition. A laquelle elle se rallia finalement :

    -         Allez-y.<o:p></o:p>

    -         Bien. Commençons par le plus visible, votre richesse : d’où vient-elle ?<o:p></o:p>

    -         Je préfère que vous la qualifiiez de richesse « matérielle ». J’ai vécu pour elle une bien trop grande partie de ma vie, n’oeuvrant que dans le but de l’augmenter, encore et toujours. Comme vous pouvez le constater, j’y suis arrivé…<o:p></o:p>

    -         Mais encore ? Qu’avez-vous fait ? Fûtes-vous actrice ? Ou bien femme d’affaires ?<o:p></o:p>

    -         Que diriez-vous si je vous répondais que je ne fus qu’épouse ?<o:p></o:p>

    -         Vous avez donc hérité. Mais vous m’avez bien dit que vous avez « œuvré » pour augmenter cette richesse matérielle…<o:p></o:p>

    -         J’ai hérité et j’ai œuvré : en fait, je me suis arrangé pour hériter un grand nombre de fois, à l’Américaine. <o:p></o:p>

    -         Je vous coupe alors car il me faut savoir d’où vous venez : êtes-vous, pour résumer, une belle fille partie de rien à la conquête des hommes riches ou bien, déjà, une riche héritière s’étant arrangée pour ajouter à ses biens ceux de vieux milliardaires sans enfants ?<o:p></o:p>

    -         Ni l’une, ni l’autre. Je suis, très banalement, issue de la classe moyenne. J’ai poursuivi des études qui ne m’ont servi qu’à « paraître » après quatre à cinq années de carriérisme professionnel.<o:p></o:p>

    -         Ah ! Vous avez quand même été attirée par une profession !<o:p></o:p>

    -         Oui, au tout début et par hasard : sortant de la fac…<o:p></o:p>

    -         Quelle filière ?<o:p></o:p>

    -         Droit et lettre, deux licences… Quand je les ai eues, j’ai cherché du travail : il me fallait bien vivre. J’ai été recrutée comme secrétaire dans une assez grosse PME industrielle.<o:p></o:p>

    -         Le patron a été votre premier mari ?<o:p></o:p>

    -         Non, il était beaucoup plus âgé que moi, pourvu d’une ribambelle d’enfants et d’une très belle femme.<o:p></o:p>

    -         Malgré la ribambelle d’enfants ?<o:p></o:p>

    -         C’était sa 2e femme. La première était partie avec un autre homme. Vous voyez que je n’avais aucune chance ! Mais je voulais devenir la directrice administrative et financière de l’entreprise, poste alors tenu par un cinquantenaire un peu alcoolique et plus que dépressif. <o:p></o:p>

    -         Vous avez réussi ?<o:p></o:p>

    -         Non : l’homme s’est suicidé et a été remplacé par un autre homme de son acabit.<o:p></o:p>

    -         Alcoolique ?<o:p></o:p>

    -         Pas celui-là, mais triste à mourir… Quoiqu’il en soit, j’ai compris qu’une femme, à cette époque, n’avait aucune chance de briller professionnellement. J’ai donc cherché un mari, comme toutes mes congénères. Et je l’ai trouvé assez vite, un jeune technocrate fils de technocrates. Une famille pleine aux as.<o:p></o:p>

    -         Les technocrates, pourtant, sont censés ne vivre que de leur salaire ?<o:p></o:p>

    -         La question, il est vrai, m’a taraudé plus d’une fois. Pragmatiquement, je l’ai remisée au fond de mon subconscient. Toujours est-il que je fus convoyée en grande pompe jusqu’à l’hôtel, robe blanche et tout le tralala, propulsée en fait à des années lumières de ma condition de secrétaire de direction dont je me défis sans regret.<o:p></o:p>

    -         Vous étiez alors amenée à faire des enfants et à jouer la digne épouse restant à la maison…<o:p></o:p>

    -         C’est ce que je pensais. A l’époque d’ailleurs, je « n’oeuvrais » pas et ne pensais pas à « œuvrer ». Mon intérieur, l’organisation de mon inactivité, la manière de diriger le budget familial sans heurter la susceptibilité du monsieur… Je n’avais même pas conscience de plaire outre mesure aux hommes, même si je savais, depuis ma plus tendre enfance, ne pas leur déplaire. Une vie tout ce qu’il y a de rangée… <o:p></o:p>

    -         Vous vous êtes retrouvée veuve du jour au lendemain ?<o:p></o:p>

    -         Pire ou mieux encore, comme vous voudrez : quelques mois seulement après le mariage, toute la famille a été emportée dans une avalanche de neige en Suisse. Beau-père, belle-mère, mari, frères et sœurs du mari, enfants des frères et sœurs, je me suis retrouvée seule héritière.<o:p></o:p>

    -         Vous n’étiez pas avec eux ?<o:p></o:p>

    -         Figurez-vous que j’étais déjà enceinte. Et, dans cette famille, on ne rigolait pas avec les précautions à prendre : je dû rester à Paris, deux téléphones par jour et tout le tremblement… <o:p></o:p>

    -         Vous m’avez dit ne pas avoir d’enfant…<o:p></o:p>

    -         Je n’en ai plus aujourd’hui. Mais j’ai bel et bien enfanté d’un fils, un magnifique bébé dont l’éducation m’a occupé des années durant.<o:p></o:p>

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    Les yeux acérés de Mme Florin laissèrent percer ce qui ressemblait à une larme. Le souvenir, visiblement, l’éprouvait encore.

    -         Laissez-vous aller. Nous reprendrons ultérieurement le fil de votre raisonnement. Parlons pour l’instant de votre enfant. Que lui est-il arrivé ?<o:p></o:p>

    -         Merci. J’eu donc un fils qu’il me fallut, au début, éduquer sans père, sans grand parents, sans cousins…<o:p></o:p>

    -         Mais il y devait y avoir votre propre famille !<o:p></o:p>

    -         Même pas : mes parents étaient eux-mêmes décédés, ma mère d’abord, d’un cancer, puis mon père, très peu de temps après, je crois de désespoir. Et j’étais fille unique, comme ma mère. Mon père avait une sœur, partie toutefois à l’étranger avec son mari. Je ne me souviens même plus de son visage… Mais Etienne, c’était son nom, ne semblait pas souffrir de ce manque de parentèle. C’était un vrai garçon, turbulent, plein de copains et d’idées farfelues. Il me manque toujours, ajouta-t-elle en pleurant cette fois-ci à chaudes larmes. <o:p></o:p>

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    Je laissais passer un long instant de recueillement au terme desquelles mon hôtesse appuya sur une sonnette électrique :

    -         Vous prendrez bien un café avec moi ?<o:p></o:p>

    -         Plus que volontiers, merci d’avance… Voulez-vous que nous reprenions notre conversation ?<o:p></o:p>

    -         Oui, je le peux à présent. Veuillez excuser ma perte de sang froid. A chaque fois que je pense à mon fils, c’est comme si c’était hier. Les enfants ne devraient jamais mourir avant leurs parents !<o:p></o:p>

    -         J’ai compris que le vôtre a disparu. Quand ? Pourquoi ?<o:p></o:p>

    -         Etienne est mort de leucémie à l’âge de neuf ans. La maladie l’a emporté en deux petites années. La dernière fut terrible : je l’avais retiré de l’école qu’il ne pouvait plus suivre du fait de ses traitements. Sa vie ne fut plus qu’un aller-retour interminable entre sa chambre et l’hôpital et qu’une suite ininterrompue de moments d’intense souffrance suivis de moments de rémission hébétée provoqués par les médicaments. Avec quelques rares instants de lucidité au cours desquels il me suppliait de ne plus tenter de le sauver.<o:p></o:p>

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    La vieille dame repleurait d’abondance, hoquetant et se mouchant. Je hais l’acharnement thérapeutique ! hurla-t-elle presque.

    -         Mais c’est vous, la mère et donc la tutrice légale, qui l’aviez demandé ?<o:p></o:p>

    -         Oui et je m’en repens jusqu’à aujourd’hui. Je ne voulais pas perdre l’être qui m’était le plus cher au monde, mon égoïsme aveugle l’a fait souffrir inutilement pendant de longs mois, de trop long mois. Le pire, savez-vous, est que ce petit garçon de neuf ans à peine était, dans ses moments de lucidité, pleinement conscient de mes motivations. Il ne me demandait pas abruptement de le laisser mourir, il y mettait des formes, me disant qu’il resterait dans mon cœur et que, peut-être, il continuerait à suivre ma vie après sa mort. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’étais bien proche de pleurer moi-même. Je m’empressais de changer de terrain :

    -         Vous n’étiez alors plus très éloignée de la quarantaine. Vous étiez-vous remariée ?<o:p></o:p>

    -         Oui. J’avais pensé très vite qu’il fallait une autorité masculine à mon fils…<o:p></o:p>

    -         Etait-ce votre seule motivation ?<o:p></o:p>

    -         A vrai dire non : quelque temps après la mort de mon premier mari,  j’avais éprouvé aussi le besoin de « laisser parler la nature ». Rassurez-vous : je n’avais pas ce qu’on appelle le « feu au cul ». Mais la tendresse me manquait, se reposer au creux de bras musculeux, entendre une voix habituelle dire des mots gentils, pouvoir compter à chaque instant sur un véritable ami, même en son absence physique… Etienne en outre adorait Pascal comme le père qu’il n’avait jamais connu.<o:p></o:p>

    -         Qui était ce Pascal ?<o:p></o:p>

    -         Je n’avais toujours pas « œuvré » en l’occurrence. Il s’agissait simplement d’un ami de feu mon mari. Je lui ai dit « oui » sans savoir seulement ce qu’il faisait et s’il avait de l’argent. Ce ne fut pas ce qu’on appelle un « mariage d’amour » mais une bouée de sauvetage à laquelle je me suis raccrochée. Pascal restera cher à mon cœur jusqu’à ma mort…<o:p></o:p>

    -         Qui est proche m’avez-vous dit…<o:p></o:p>

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    Géraldine Florin ne répondit pas tout de suite. Je sentis qu’elle allait à présent me dire ce dont elle souffrait et, peut-être aussi, ce qu’elle attendait de moi :

    -         Vous voulez savoir de quoi je suis en train de crever ?<o:p></o:p>

    -         Ben…<o:p></o:p>

    -         Rien d’extraordinaire : c’est fou ce que la banalité a pu provoquer de catastrophes dans ma vie. J’ai un cancer. Une saloperie qui a d’abord infecté mes reins. Lesquels se sont défendus en calcifiant les cellules concernées, une sorte de gangue très dure autour de la tumeur. Si bien que je n’en ai jamais souffert jusqu’au jour où les cellules infectées ont décidé d’émigrer ailleurs via le système sanguin. Mes poumons ont été pris et j’ai commencé à avoir mal. Je vous passe le reste, chimio, radiothérapie, rémission puis reprise de l’infection… Je n’en suis pas encore au stade terminal, mais c’est sans espoir. On ne me soigne plus, on se contente de m’éviter de souffrir.<o:p></o:p>

    -         Vous n’êtes plus toute jeune de toute façon…<o:p></o:p>

    -         Comme vous le dites si délicatement… C’est vrai qu’à mon âge, on doit quand même se résoudre à disparaître un jour ou l’autre. Le prévoir est plus sage que fermer obstinément les yeux. J’aurai quand même préféré une mort moins méchante. Une crise cardiaque pendant le sommeil, par exemple… <o:p></o:p>

    -         Mais celle-ci vous aurait empêché de tenter, en quelques semaines de « gommer des décennies de futilité », comme vous me l’avez dit : une mort plus difficile permet aussi de réfléchir.<o:p></o:p>

    -         C’est vrai ce que vous dites là. Et terrible pour ceux qui, prévenus de leur mort prochaine, ne se remettent pas définitivement en question. Vous devez avoir souvent la dent dure !<o:p></o:p>

    -         Même pas. Permettez moi d’ailleurs de mettre un b-mol à votre affirmation : pensez-vous que tout le monde est à même de se remettre en question au moment de sa mort ? Que faites vous des victimes de la maladie d’Alzheimer, pour ne citer qu’elle ?<o:p></o:p>

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    La dame me regarda avec admiration, j’en redressai mon dos de pure satisfaction intellectuelle… Mais elle me scruta ensuite avec une telle rouerie que je me retassais derechef : Vous pensez peut-être que je vais vous dévoiler à présent les circonstances qui m’ont poussées à faire appel à vous ? Que nenni ! Il va falloir vous farcir auparavant le résumé de toute ma vie ! De toute évidence, nous allions devoir continuer encore un bon bout de temps à parler de ses nombreux maris…

    -         Pas de problème. Nous en étions resté à la mort de votre fils survenant elle-même une dizaine d’année après celle de son père et de toute sa famille paternelle. Entre temps, vous aviez convolé en justes noces une deuxième fois…<o:p></o:p>

    -         Pascal disparut de ma vie un peu moins d’un an après la mort d’Etienne. Un accident de la route, cette fois-ci. La police n’a jamais élucidé vraiment les circonstances exactes de l’accident, aussi suis-je dans l’incapacité totale de vous en dire plus. Sinon qu’une deuxième fois dans ma vie, je me retrouvais la bénéficiaire unique d’une grosse fortune : Pascal ne m’en avait jamais rien dit, mais c’était un homme riche, très riche. Il n’était pas fonctionnaire mais « conseiller financier ». Je ne sais toujours pas ce qu’il entendait par là, toujours est-il que je dû aller repêcher une partie notable de sa fortune à l’étranger, jusqu’à Panama. Les biens issus de mon premier mariage avaient eu la bienséance, eux, de ne pas dépasser les frontières de la Suisse et du Luxembourg !<o:p></o:p>

    -         A combien se montait alors votre fortune ?<o:p></o:p>

    -         En France, les vrais riches ne donnent jamais de chiffres. Sachez simplement que je m’aperçu très vite –les banquiers vous y aident !- que je pouvais désormais vivre sur « les intérêts des intérêts » de mes avoirs, sans doute la vrai ligne de démarcation entre la classe moyenne et la classe supérieure de nos sociétés développées. Mais, à cette époque, je jugeais que les revenus de mes revenus restaient insuffisants…<o:p></o:p>

    -         Bigre !<o:p></o:p>

    -         C’est la mort de Pascal qui, vous le voyez, me fit perdre mon âme…<o:p></o:p>

    -         Non : c’est un trop d’argent. Mais ce trop vous fit aussi oublier la perte d’êtres chers…<o:p></o:p>

    -         Oui et je m’en veux. Car, des années durant, la blessure d’Etienne fut comme cautérisée par les francs puis par les euros. Alors que je sais à présent que cette blessure était beaucoup plus humaine que ma satisfaction financière. Ou plutôt mon incessante insatisfaction financière puisque je décidais alors de transformer en système mes deux expériences maritales.<o:p></o:p>

    -         Je commence à comprendre votre soif de philosophie.<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ? Est-il nécessaire que je poursuive l’histoire de mes mariages ?<o:p></o:p>

    -         Rapidement quand même, en résumé…<o:p></o:p>

    -         Et bien, pendant les 40 années qui suivirent, j’eu sept autres maris. Je les choisissais soigneusement, riches bien sur mais aussi de santé chancelante et, bien entendu, sans enfant. Il faut croire que j’étais douée en la matière puisque tous me donnèrent entière satisfaction, décédant sagement quelques années seulement après m’avoir comblée de cadeaux et de gentillesse.<o:p></o:p>

    -         Aucun d’entre eux ne s’est douté du but que vous poursuiviez ?<o:p></o:p>

    -         Un seul, Alexandre. Mais il était d’accord. Se sachant condamnée à terme relativement court, il préféra finir ses jours avec moi plutôt que seul et entouré de prédateurs divers. « Sois heureuse » me dit-il sur son lit de mort…<o:p></o:p>

    -         N’était-ce pas une sorte de dernière boutade ?<o:p></o:p>

    -         Sans doute –il pouvait être très caustique-, mais il ne fut pas malheureux avec moi, comme tous mes autres maris d’ailleurs : j’étais belle, pas trop conne et en plus fidèle. Je crois qu’ils m’aimaient aussi passionnément au lit car, avec l’expérience, je pu ajouter la technique à la tendresse. <o:p></o:p>

    -         Je me pose une question existentielle.<o:p></o:p>

    -         Laquelle ? S’il y a une différence entre moi et une pute de bas étage par exemple ?<o:p></o:p>

    -         Non, bien au contraire : comment ferait une très belle fille de basse extraction pour vous imiter ?<o:p></o:p>

    -         Impossible : l’argent va à l’argent, les hommes riches vont aux femmes riches. Non du fait qu’ils n’aiment que les femmes riches, mais parce qu’ils ne rencontrent que des femmes riches. Auprès desquelles ils cherchent, tout comme leurs congénères pauvres, les diablesses disponibles. Comment voulez-vous qu’une femme pauvre rencontre un homme riche ? Ca n’existe que dans les contes de fée : aujourd’hui, il n’y a plus de bals royaux pour les Cendrillons du monde moderne !<o:p></o:p>

    -         Mais vous n’étiez pas riche, à l’origine. <o:p></o:p>

    -         Certes, et je ne cherchais pas encore l’homme riche. C’est parce que ma famille de technocrates s’était enrichie que j’ai été propulsée dans ce milieu. Qui est une addition de rencontres dans des endroits chics : les hôtels les plus chers, toujours les premières classes, les grands dîners, etc. Il y a bien quelques va-nu-pieds qui empruntent ces routes dorées mais on les repère très vite : ils ne « suivent pas », si vous voulez bien me passer cette expression, surtout dans le souvenir des gens qui comptent. Peut-être auront-ils quelques instants de gloire, adulés par une poignée de riches idiots, mais ils ne tiendront pas la distance : celle-ci est trop coûteuse. Seule la presse « people » laisse croire qu’ils peuvent, eux aussi, réussir. Mais cette presse confond la « jet set » et le monde des riches. Ce n’est pas la même chose : la « jet set » inclue les soirées à Saint-Tropez –auxquelles je ne me suis jamais rendue- mais pas l’hôtel Eden Rock d’Antibes, pour caricaturer mon propos. Et c’est à l’Eden Rock  que se font les rencontres intéressantes…

    -         On peut dire que vous aviez parfaitement cerné votre cible…

    -         Parce que j’en avais les moyens. Mais ça ne suffit pas, il faut aussi savoir gérer sa fortune, ce que j’ai fait merveilleusement.

    -         C’est votre côté femme d’affaires ?

    -         Là encore, vous restez trop imprégné des fantasmes de la presse people. J’ai merveilleusement géré mes affaires parce que je les ai confiées à des gens merveilleusement compétents et merveilleusement motivés. Banquiers d’abord, gestionnaires grassement rémunérés –mais en fonction des résultats- ensuite.

    -         En pratique, comment cela se passe-t-il ?

    -         Une à deux fois par mois, je devais « travailler ». C’est-à-dire aller chez l’un de mes banquiers examiner ce qu’il avait à me proposer. Deux à trois heures de réunion un peu hard, avec lecture de bilans et de rapports divers. Pour être merveilleux, il faut savoir lire un exercice fiscal et ne pas se contenter, comme beaucoup le font, de faire confiance à un tel ou un tel à la banque : il faut pouvoir se faire une opinion soi-même. Quand je jugeais l’affaire intéressante, j’opinais. La banque se chargeait du reste…

    -         C’est-à-dire ?

    -         En général, il s’agissait d’acheter une entreprise ou de prendre une participation dans cette entreprise. Dans le premier cas, la banque prenait les contacts, initiait les premières négociations et ne vous demandait d’intervenir qu’à coup sur. Ce que je ne faisais pas, bien entendu : je faisais appel à un cabinet conseil qui envoyait des petits jeunes éplucher les archives de la société, surtout pour impressionner les vendeurs. Puis ils faisaient baisser les prix, jusqu’à ce que ces derniers soient intéressants et pour eux –ils avaient une prime conséquente de « rendement »- et pour moi. En fin de parcours, je demandais à un cabinet de recrutement de trouver un dirigeant ultra compétent pour prendre en main la reprise de la société. Que je revendais quelques années plus tard avec une confortable plus-value.

    -         Vous n’avez donc pas fais fortune à la Bourse ?

    -         Si, mais pas comme l’actionnaire lambda : c’est le deuxième cas d’investissement que j’ai mentionné, celui de la prise de participations. La banque, toujours elle, sélectionnait pour moi un certain nombre d’entreprises qui, selon elle, devait connaître une croissance record dans les années immédiatement à venir. Mon problème était ici de ramener la réflexion au très court terme. Peu m’importait, pour schématiser, de savoir que telle technologie allait « certainement » connaître une envolée dans les années à venir. Je voulais être assurée que l’envolée prévue allait démarrer quelques mois seulement après mon entrée dans le capital. Là encore, j’ai largement fait appel aux cabinets conseil. En m’en méfiant comme de la peste : je doublais voire triplais systématiquement les missions, il fallait savoir dépenser intelligemment. Sachez que ces cabinets n’hésitaient pas à soudoyer des cadres de l’entreprise visée pour avoir des renseignements de l’intérieur ! Agrémentez le tout de ragots pêchés dans le fameux « monde des riches » dont je vous ai parlé, et vous finissez au moins huit fois sur dix par avoir une appréciation très exacte du risque que la banque vous propose de prendre.

    -         Ce n’est plus un risque…

    -         A ce niveau d’informations, plus vraiment. Je n’ai d’ailleurs jamais perdu d’argent dans ce genre de sport. Mon problème était en fait d’arbitrer entre les plus values à court terme, celles-ci, et celles à plus long terme, soit l’achat de sociétés. Mais vous semblez mal à l’aise…

    <o:p> </o:p>

    J’étais carrément malade : je ne supporte pas les discussions d’argent et, là, je plongeais au cœur du gros fric et du plus qu’insupportable. Mme Florin s’en offusqua : ce n’est pas à un soixante-huitard que je fais appel ! Il faut bien des gens pour gérer la rentabilité réelle des affaires. Je n’ai pas honte de ma vie sur ce plan : j’ai contribué à arbitrer efficacement entre les investissements possibles de l’Humanité ! Vous dites souvent, vous les gauchistes, qu’il vaut mieux donner à manger au peuple qu’envoyer des fusées dans l’espace. C’est ce que mes décisions ont fait !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Toujours sous l’emprise d’une envie de vomir, j’éructais tant bien que mal : je ne suis pas « gauchiste », du moins je ne le crois pas. Mais j’ai réellement une incapacité physique à m’entretenir longtemps d’argent. Retrouvant peu à peu un souffle moins délétère, je poursuivis : d’autant que je professe –je l’ai écrit- que la capacité de gagner de l’argent n’est pas donnée à tout le monde. En matière de développement, à cet égard, il faut bien commencer par produire avant de répartir, donc à faire confiance à ceux qui ont donné des preuves en matière de capitalisation plutôt qu’à de doux rêveurs qui finissent, quasi immanquablement, par devenir des tyrans pour conserver le pouvoir en dépit de leurs échecs…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La dame se radoucit, voyant dans mes arguments une justification de plus de ses agissements passés. Elle sonna son monde, fit ouvrir la porte fenêtre et apporter de l’eau glacée.

    -         C’est terrible de souffrir d’une telle allergie ! Cela fait-il longtemps ?<o:p></o:p>

    -         Je ne me souviens pas avoir pu soutenir une conversation essentiellement tournée sur l’argent plus d’un quart d’heure durant. J’ai d’ailleurs une autre phobie : je ne supporte pas non plus tout ce qui a trait au divorce, mais c’est une autre histoire…<o:p></o:p>

    -         Vos parents ont divorcé, c’est évident. Je ne vois pas par contre d’où vous vient votre phobie de l’argent…<o:p></o:p>

    -         Moi non plus : aussi loin que remontent mes souvenirs, j’en ai été pourvue. Mais trêve d’interrogations sur ma vie : c’est de la vôtre dont il est  question. Voulez-vous, avant de reprendre, que nous passions dans le jardin que j’aperçois au delà de la porte fenêtre ?<o:p></o:p>

    -         Il va vous falloir me convoyer…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Un quart d’heure plus tard, nous étions confortablement installés à côté d’une pièce d’eau bordée de haies naines. Je repris :

    -         Permettez-moi de nuancer mon propos de tout à l’heure.<o:p></o:p>

    -         Lequel ?<o:p></o:p>

    -         Celui concernant les capitalistes des pays en développement…<o:p></o:p>

    -         Vous le regrettez ?<o:p></o:p>

    -         Non, mais je voudrais introduire une distinction majeure, celle qui sépare ceux qui produisent réellement de la richesse des prédateurs de tous poils qui trustent aujourd’hui les meilleures places.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille femme eut un sourire  heureux :

    -         J’approuve votre distinction, elle est essentielle. Mais poursuivez…<o:p></o:p>

    -         L’enrichissement personnel n’est en lui qu’un tout petit aspect du vrai capitaliste. Celui-ci, qui sait gagner de l’argent ne l’oublions pas et cela reste essentiel, respecte avant tout la vie économique. Son premier objectif est d’enrichir cette vie économique, pas de s’enrichir à ses dépends. Si bien que vous verrez bon nombre d’entre eux faire faillite quand ils s’accrochent trop à leurs créations. Ils y mettent toute leurs forces vives, si vous voulez bien, et ne songent pas –ou songent trop tard- à se protéger dans les coups durs. Ce pourquoi ils sont meilleurs que les autres, car « ils font face », souvent avec fierté –et un peu d’aigreur car la population les comprend rarement et ne leur rend jamais hommage.<o:p></o:p>

    -         C’est faux : voyez la presse, elle les glorifie outre mesure d’abord, les protège ensuite par son silence quand ça va mal. <o:p></o:p>

    -         Soyons sérieux : la presse gère avant tout un gros annonceur et ses lecteurs ne sont pas dupes…<o:p></o:p>

    -         Cette population ne fait pas, elle, la différence entre les vrais capitalistes et les prédateurs.<o:p></o:p>

    -         C’est vrai mais c’est parce que nous avons aujourd’hui beaucoup plus de prédateurs que de vrais capitalistes. <o:p></o:p>

    -         J’ai besoin d’un peu plus d’arguments pour vous suivre.<o:p></o:p>

    -         Vous qui êtes une grosse investisseuse savez très bien que les marchés développés sont presque tous saturés. Hors quelques technologies nouvelles, il ne s’agit plus que de marchés de renouvellement. D’accord ?<o:p></o:p>

    -         Oui.<o:p></o:p>

    -         La vraie croissance se situe donc dans les pays en développement. Et que font nos grands patrons face à ce constat très simple ? Ils rachètent leurs concurrents plutôt que d’investir dans les pays en développement. Ils vont chercher les 15% de rendement que, vous, investisseurs, attendez de tous vos placements, dans la réduction des coûts de leurs nouveaux ensembles, de plus en plus monstrueux, en rognant dans tout ce qui passe à leur portée : emploi, recherche et j’en passe. Quand les Chinois arrivent avec des prix inférieurs de 15 à 30% sur leurs marchés développés, ils sont catastrophés. Mais les banques et les petits épargnants continuent à leur faire confiance parce qu’ils ont touché du 15% pendant quelques années. Tant pis pour tous ces aveugles !<o:p></o:p>

    -         Et tant pis pour votre civilisation, cher Monsieur, car, en même tant que baissent le cours des actions détenues par ces aveugles, ce sont aussi des emplois qui disparaissent et, partant, de la vie économique…<o:p></o:p>

    -         Il nous reste quand même la production et les services de proximité, bâtiment inclus, soit la plus grosse part de toutes les économies mondiales. Rassurez-vous, ce n’est pas parce que Danone, par exemple, a loupé le développement et se voit aujourd’hui plus que maltraité par Nestlé, que, globalement, les Français vont se retrouver pauvres. Ils se retrouvent majoritairement non pas pauvres mais « exclus » de la croissance essentiellement parce que les prélèvements des prédateurs ont atteint aujourd’hui une cote effrayante.<o:p></o:p>

    -         Vous avez des chiffres là-dessus ?<o:p></o:p>

    -         Malheureusement, non : la loi française oblige bien les entreprises à publier les salaires de leurs 10 dirigeants les mieux payés. Mais j’ai beau parcourir leurs bilans sur Internet, je ne vois rien venir. Je ne peux donc vous donner que quelques éléments épars.<o:p></o:p>

    -         Allez-y quand même. Je suppose que vous allez commencer par me parler des « golden parachutes » ?<o:p></o:p>

    -         Bien sûr : qui ne réagirait pas à l’annonce de dizaines de millions d’euros versés à un dirigeant de grand groupe qui a échoué ? Et cette flopée de salaires indécents quand, dans le même temps de leur divulgation au grand public, ceux qui les perçoivent refusent aux petites mains quelques quarts de point d’augmentation de leur maigre solde. Ce, sous prétexte de « bonne gestion » ! Je me rappelle… Mais vous vouliez dire quelque chose ?<o:p></o:p>

    -         Non, ce n’est rien, poursuivez…<o:p></o:p>

    -         Je me rappelle donc qu’avant l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981, il existait un organisme gouvernemental, le Centre d’études et de recherches sur les coûts, qui suivait au millimètre près l’évolution des revenus en France et qui n’hésitait pas à stigmatiser les dérapages en matière de redistribution de la richesse. Il a été mis sous l’éteignoir, le processus ayant été entamé par la gauche française elle-même avant d’être définitivement concrétisé par la droite revenue au pouvoir. D’où le peu d’attention apportée aujourd’hui par les médias au fossé qui s’est recreusé entre les riches et les pauvres de notre pays depuis la moitié des années 1980. <o:p></o:p>

    -         Cette fois-ci, je vous dit ce que je voulais vous répondre tout à l’heure : après des décennies de bridage tant fiscal qu’intellectuel des gens les plus compétents, il était temps de leur redonner envie d’agir : je paye cher mes conseillers parce qu’ils me rendent des services réels. J’imagine que les autres investisseurs conséquents voient les choses de la même façon : on traite bien quelqu’un qui vous rapporte du 15%/an…<o:p></o:p>

    -         Vous me fatiguez, tous riches autant que vous êtes. On dirait que vous chercher sans cesse à justifier vos privilèges. J’en reviens pour l’instant aux divers éléments qui tentent à prouver que les prédateurs occidentaux n’ont jamais été aussi voraces. Avec, cette fois-ci, des données micro-économiques, celles du groupe Carrefour. On ne trouve en effet aucune information dans son site sur la répartition de la masse salariale. Le seul élément présent dans son bilan est celui des chiffres de la participation : quelques 150 millions d’euros pour la réserve participative des 430 000 salariés du groupe et quelques 22,5 millions d’euros de stock options pour les dirigeants pendant la période considérée (cinq ans)… Soit une enveloppe, pour les dirigeants, représentant très exactement 15% des sommes versées au titre de la participation…<o:p></o:p>

    -         Carrefour n’est pas toute l’économie française…<o:p></o:p>

    -         Mais ça en a été un éléments moteurs : songez que le groupe réalise un chiffre d’affaire de 73 milliards d’euros pour un bénéfice brut compris entre 3 et 5 milliards d’euros.<o:p></o:p>

    -         Au regard de ce chiffre d’affaires, la rémunération des dirigeants ne pèse pas grand chose.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Visiblement, cette femme de caractère n’aimait pas qu’on dise du mal des puissants de ce monde. Je m’échauffais moi aussi :

    -         Ca n’est pas le chiffre d’affaires que vous devez prendre en compte ici, mais la valeur ajoutée. Dans le premier cas, vous n’avez qu’une addition des ventes brutes pondérée par les soldes financiers. Dans le second, vous avez le travail réel des employés, soit les ventes moins les consommations intermédiaires, y compris de services comme les transports. Et cette valeur ajoutée, élément fiscal par excellence, n’apparaît pas dans les comptes fournis aux actionnaires. Lesquels ne regardent en effet que deux choses, les bénéfices d’une part, leur rapport avec le chiffre d’affaires de l’autre. Ce pourquoi je me contente, à titre d’exemple, de constater que les dirigeants de Carrefour, hors dividendes (ils sont aussi actionnaires), perçoivent 15% de la participation accordée par le groupe à ses salariés. Le quart en outre de ces 15% échoit à deux dirigeants seulement, les deux plus élevés dans la hiérarchie. Il faut savoir ici que le personnel dirigeant ne représente que 0,5% de l’ensemble des salariés, personnel dirigeant auquel on peut ajouter, mais dans une mesure de prédation nettement moindre, quelques 10% de cadres moyens. Ceux-là ne perçoivent pas de stock options ou bien alors vraiment très peu…<o:p></o:p>

    -         Bon, et alors ? <o:p></o:p>

    -         Ajoutez une répartition de la masse salariale fixe probablement identique, les avantages en nature –plus vous êtes élevé dans la hiérarchie, plus vous en bénéficiez- les « niches » et les évasions fiscales, et vous avez un tableau d’ensemble saisissant.<o:p></o:p>

    -         Admettons que vous ayez raison pour les grands groupes. Que faites vous des fonctionnaires, des petites entreprises, des paysans ? Cela reste toujours la majorité…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je commençais à avoir mal à la tête en sus de la faim qui, à présent, avait remplacé mon écoeurement. Je proposais à ma légatrice de reporter notre conversation à l’après midi. Elle m’appâta en me parlant d’asperges et de crustacés aussi décidais-je de déjeuner chez elle. Mais je lui demandais l’autorisation de m’isoler pour passer quelques coups de fil et remettre de l’ordre dans mes idées. Ce qu’elle s’empressa d’accepter, devant elle-même être fatiguée. Comment voulez-vous que l’on serve les asperges et les langoustines ?,  s’enquerra-t-elle avant de me laisser partir. Le plus simplement du monde, répondis-je, en espérant des asperges tièdes à la vinaigrette et les crustacés à la nage avec une mayonnaise. Madame Florin me fit conduire, au même étage, dans un bureau lambrissé pourvu d’une sorte de table de chasse énorme sur laquelle trônaient un téléphone et un ordinateur. Cela manquait d’intimité, certes, mais je pu me renverser en arrière et fermer les yeux dès la sortie du factotum. Je m’endormis…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Prise de bec<o:p></o:p>

    Monsieur est servi ! Je m’éveillais brusquement. En regardant ma montre, je vis que j’avais dormi presque une heure, n’ayant passé aucun des appels téléphoniques que j’avais programmés. Le domestique arborait un visage impénétrable qui m’énerva d’entrée et c’est d’une humeur plutôt maussade que je gagnais les appartements de dame Géraldine. Celle-ci m’attendait à table, dans son univers « bourgeois et cossu », entourée par ses toiles de maître et son mobilier coûteux.

    -         Vous n’avez pas l’air de bonne humeur ! Puis-je vous suggérer un déjeuner sans alcool…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’agréais en m’asseyant. Le maître d’hôtel déposa d’autorité devant moi un jus de tomate, breuvage que la dame, de son côté, avait déjà siroté plus qu’à moitié. Un brin d’humanité me revint à la vue des asperges, translucides –et donc tièdes- tout autant qu’en vinaigrette. Je regrettais toutefois que le cuisinier ait concocté une vinaigrette normale et non une « moutardette » plus compacte et convenant mieux, selon mes goûts, au met proposé. J’eu même peur que, du sous-sol de l’hôtel particulier, ne nous ait été livrée une vinaigrette faite avec de l’huile d’olive. Mais il n’en était rien, au moins avions-nous évité cette faute majeure de goût ! Madame Florin se servit la première. Les asperges étaient belles, pas trop grosses ni trop petites, correctement épluchées et suffisamment cuites : au moins cet hôtel particulier des Invalides avait-il, lui, échappé à la mode ravageuse du tout « al dente » qui vous empêche, par exemple de préparer sereinement les fonds d’artichauts tellement le foin tient au cœur de la plante. On n’arrache plus, on taille au couteau !

    -         Vous qui êtes si bavard ne dites rien ?<o:p></o:p>

    -         Le temps que je me réacclimate à nos échanges de vue. Un écrivain, même bavard, est forcément un ermite. Mais dès que j’aurai avalé le premier morceau d’asperge, tout ira mieux…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mais en fait, rien n’alla mieux. Foncièrement irrité étais-je, foncièrement irrité restais-je. Je du m’en excuser auprès de mon hôtesse qui, elle, avait retrouvé tout son allant. Elle se contenta de dire, en souriant : tout cela n’augure rien de bon de nos entretiens d’après midi.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Nous parlâmes –enfin, je l’écoutai parler de tout et de rien tandis que son valet –je ne savais toujours pas comment le nommer, factotum, maître d’hôtel, valet, « chambrier » peut-être aussi ?- débarrassait le premier couvert avant d’apporter d’énormes langoustines encore fumantes. Elles étaient vivantes, précisa mon hôtesse. Ma cuisinière a donc suggéré de les faire griller avec une sauce antillaise dite « chien », très pimentée. Une recette antillaise de langouste, songeais-je, qui doit convenir encore plus aux langoustines vivantes, surtout s’il s’agit, comme disent les poissonniers bretons, de « demoiselles de la mer » c’est-à-dire de spécimens de très grosse taille. Cher lecteur, il te faut savoir à cet égard que la langoustine, comme bon nombre de crustacés, supportent tous les types de cuisson. Mais seules les bêtes vivantes peuvent être traitées autrement que dans de l’eau bouillante : les mortes –on dit « glacées » quand elles ne sont pas surgelées- se transforment très vite en farine quand cuites différemment. Alors que simplement plongées dans un bouillon d’eau salée, une à deux minutes pas plus selon grosseur, elles se raffermissent… Quoiqu’il en soit, le cuisinier de la maison Florin était un bon. La sauce chien –à base d’oignons, de tomates, de citron et d’épices dont le piment oiseau- ne détruisait pas le goût prononcé de la langoustine, elle le renforçait. Les chaires étaient fermes malgré leur chaleur –cela était dû à la rôtisserie- et exhalaient un merveilleux parfum. Bref, un moment de bonheur qui me fit retrouver le sourire quelques temps. Mon hôtesse s’en félicita : si les langoustines vous font cet effet, je vous en servirai tous les jours ! S’il n’y avait que les langoustines ! Ma morosité revint quand je jetais un coup d’œil attristé sur le gonflement de ma chemise en dessous des seins. Un peu plus gonflée chaque année, la chemise … L’homme est complexe, lui rétorquais-je en voyant son regard s’alarmer devant ma recrudescence d’humeur. 

    <o:p> </o:p>

    C’est revenus dans le patio pour le café que nous reprîmes notre conversation « sérieuse » :

    -         Vous me devez une réponse sur les prédateurs : quid de ceux qui ne travaillent pas dans une multinationale, le plus grand nombre en fait ?<o:p></o:p>

    -         Vous ne serez pas surprise si je vous parle d’abord des énarques ?<o:p></o:p>

    -         Figurez-vous que je m’y attendais. C’est un peu éculé, non ?<o:p></o:p>

    -         Banalisé, oui, éculé, non : nous nous y sommes habitués en fait, si bien qu’en parler ennuie tout le monde. Parce que tout le monde est d’accord sur le fond, à savoir que cette petite caste a fait « main basse sur la ville » si vous voulez bien me passer l’expression. Mais ils sont aux commandes et on n’y peut rien, sinon leur tailler une veste tous les cinq ans à l’occasion des grandes élections nationales. Mais chaque fois qu’un énarque tombe au champ du suffrage universel, un autre, du bord opposé, le remplace : ils ont trusté aussi les partis politiques, lesquels désignent les candidats, CQFD ! Autrefois, on stigmatisait les parachutages politiques. Aujourd’hui, ça passe comme une lettre à la poste : même Jack Lang, député-maire de Blois se présentant à la succession de Tibéri à Paris a pu être réélu à Boulogne-sur-mer après son échec parisien et son renvoi par une majorité de Blaisois offusqués. <o:p></o:p>

    -         Je ne suis pas certaine que le tour de notre conversation me convienne : je vous ai mandé afin de mourir moins bête que je ne l’étais avant que vous arriviez. Ce développement sur les énarques est du type « café du commerce » qui ne m’apporte rien !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Ca y’est, la dame réagissait enfin à ma mauvaise humeur en lançant son fiel à la première occasion. Je ne laissais bien entendu pas passer cette occasion dont, confusément, j’espérais une sortie définitive d’un processus qui avait, à mes yeux, pris beaucoup trop d’ampleur : si je continuais, je viendrai demain, puis après demain, puis après après demain, tous les jours en fait, de 9 heures à 18 heures, jusqu’au décès de la dame. Je serai une sorte de secrétaire non rémunéré (puisque la rémunération était putative, donc incertaine), obligé de parler des heures durant alors que ma spécialité était l’écriture. Je contre attaquais donc immédiatement :

    -         Je ne suis pas à votre service : je parle des énarques car je considère qu’il s’agit d’un phénomène marquant de notre vie présente. Dans les autres pays occidentaux, on parle de « technostructure ». Et ce sont, tant chez nous qu’à l’étranger, de redoutables prédateurs. Si cette vérité ne vous plait pas, parce que vous avez versé des décennies durant votre bulletin de vote à leur profit, tant pis pour vous, je ne changerai pas un iota à mes déclarations…<o:p></o:p>

    -         Mais enfin, ce sont les enfants de l’école de la République. Des étudiants méritants au contraire des aristocrates de l’ancien régime ! C’est un progrès, pas une régression…

    -         Si le progrès est de multiplier des clones pleutres, se réfugiant derrière un tiers ou la fatalité dès les premières ondées, incapables de pensées personnelles, ne songeant au pouvoir que pour ses pompes, se servant des caisses de la République comme d’un bien personnel, alors c’est un progrès sacrément régressif. Voyez d’ailleurs les personnalités de nos présidents de la Ve République : De Gaulle, un militaire, Pompidou, un normalien, Giscard d’Estaing, un polytechnicien –et le début de la régression-, Mitterrand, un juriste, Chirac, le premier vrai énarque, « il n’y a pas photo », comme on dit. De l’épaisseur d’un côté, rien de l’autre. Surtout quand on examine les successeurs potentiels…

    -         J’aimais beaucoup Monsieur Giscard d’Estaing…

    -         Comme vous aimez aujourd’hui Sarkozy et « W » Bush : un hymne à Wall Street, au libéralisme débridé et à votre argent. Si vous ne larguez pas ces concepts dès maintenant, je ne pourrai rien pour vous, vous mourrez idiote ! Je me refuse absolument à passer des heures précieuses de ma vie avec des gens qui, entre autre, approuvent l’intervention militaire américaine en Irak : de gauche, ce sont des idiots congénitaux brandissant le drapeau de la démocratie politique en guise de prêt à porter intellectuel. Trop cons pour que je perde mon temps ; de droite, ils n’ont aucune compassion pour la vie des petites gens, la mort de 100 000 irakiens basiques n’ayant aucune valeur à leurs yeux. Là encore, pourquoi perdre mon temps ?

    -         Nous allons dans le mur…

    -         Oui. Sans doute vaut-il mieux arrêter là. Votre idée était peut-être bonne sur le papier mais elle ne résiste pas à la pratique : chacun d’entre nous, finalement, campe sur ses positions et ce n’est que très progressivement que nous pouvons éventuellement changer d’idée. Vous n’en avez plus le temps.

    -         Mais pourquoi vous, vous ne changeriez pas ? C’est un peu injurieux, comme démarche…

    -         Je n’ai pas la prétention de savoir faire de l’argent moi. Mais je passe la plupart de mon temps à réfléchir, je m’enquiers des faits, je lis, j’écoute, bref l’analyse socio-économique est ma spécialité. Malheureusement pour nous autres, tous les humains ou presque se croient à même, sans travailler à cela, de nous porter la contradiction à partir des quelques réflexions qu’ils ont échangées avec leurs collègues de bureau –ou, dans votre cas, avec les quelques milliardaires qui continuent à vous rendre visite. Tout cela, du reste, ne me concerne pas : je suis un écrivain, pas un tribun.

    <o:p> </o:p>

    Nous nous quittâmes assez fâchés mais, dès que je mis le pied dehors, ma bonne humeur revint : je m’étais sorti des griffes de cette drôle de femme. Je ne regrettais pas l’épisode dont le souvenir me resterait très certainement des années durant. Je ne songeais alors même pas à l’héritage fabuleux que je venais de perdre, idée qui ne perça mon esprit qu’une demi heure après mon départ. Et qui n’occasionna chez moi, sur le moment, qu’une intense jouissance intellectuelle : j’avais dit « merde » à des dizaines de millions d’euros, montant minimum, avais-je rapidement calculé, pour pouvoir « vivre des intérêts de ses intérêts ». Je me jurais toutefois de n’en parler à personne, cet altruisme pouvant ne pas être réellement compris, même par mes proches.

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    Prise d’intérêt<o:p></o:p>

    Je n’entendis plus parler de Géraldine Florin tout au long des trois semaines qui suivirent. Au cours des premiers jours, j’avais espéré qu’elle me rappelle, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de lui dire « non » une deuxième fois. Au fond de moi, je savais bien qu’il n’en était rien et que, si elle m’avait contacté à nouveau, je serai revenu la voir : l’héritage, tout de même, me tarabustait. Mais le silence prolongé de mon ex-légatrice  me la fit progressivement oublier. J’étais pris par la vie courante, des articles à écrire, quelques débats à assurer pour la promotion de mon livre, la teneur de mes repas…

    <o:p> </o:p>

    Vous vous demandez très certainement ici, voyeurs que vous êtes tous, quelle vie je peux bien mener en dehors de ma profession et de ma gourmandise : qui partage mon lit ? Quel âge puis-je avoir ? Ais-je, comme tout le monde, un peu de folie cachée ? Peut-être un ou deux cadavres dans mes placards ? Je sais bien qu’aujourd’hui, si vous n’avez pas glissé au moins l’amorce d’une scène de cul passés les dix ou vingt premières pages d’un livre, ce dernier ne sera pas « grand public ». Mais je m’en contre-fiche : ma vie privée n’appartient qu’à moi. Au demeurant, je ne suis pas certain que mes proches –j’en ai, rassurez-vous !- apprécient vraiment que je parle d’eux à des inconnus. Et je ne vous connaîtrai jamais : au mieux, pour ceux qui auront commandé directement le livre à mon éditeur, disposerai-je de leur nom sur une liste. Au pire, pour le plus gros des commandes, n’apparaîtra que le nom du diffuseur – en face duquel, vicieusement et tellement paraît exorbitante la commission du dit diffuseur, l’éditeur aura indiqué le montant ridicule qui lui revient une fois la commande livrée. Alors vous pensez bien que je ne vais rien vous dire sur moi ! Vous n’avez qu’à vous imaginez être à ma place : avoir été après tout le possible héritier d’une immense fortune ne doit pas être un songe désagréable. Et ne vous dites pas que je suis stupide d’avoir renoncé à cette fortune sur un coup de tête : qui n’a d’abord jamais agi impulsivement, le subconscient semblant dicter une conduite comme dans un rêve ? Ensuite, l’histoire ne fait que commencer, sa conclusion est lointaine, très lointaine. Enfin, je vous ai avoué que, finalement, cette masse d’euros un instant à ma portée ne m’avait pas laissé totalement indifférent. Les quelques fois d’ailleurs où j’y repensais pendant ces trois semaines furent toutes imprégnées de regret. Bien que n’étant pas à l’article de la mort, je du me remettre en question et m’avouer que je ne différais pas vraiment du reste des humains.

    <o:p> </o:p>

    Aujourd’hui que tout est accompli, je me dis même que c’est au cours de cette période qu’en fait je commençais à subir l’influence de la vieille milliardaire. Non pas à cause de sa personnalité, mais du fait de son argent. Comme un très, très, très grand nombre d’humains. Car, lorsqu’elle me recontacta, je me précipitais. Je reçus tout bêtement un deuxième Email de la dame : Vous êtes vous calmé ? Si oui, appelez-moi. Je mis bien une demi-heure à prendre mon téléphone : Si je l’appelle trop tôt, elle va penser que je suis prêt à tout accepter. Mais si je tarde trop, elle risque de croire que je ne suis pas calmé ! Je composais donc son numéro…

    -         Ah ! C’est vous…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je n’eus pas alors le réflexe de voir dans cet « Ah ! » décevant la mise en scène d’une femme qui avait passé sa vie à calculer. Et je tombais immédiatement dans le panneau, m’excusant sous des prétextes futiles, de ne pas l’avoir, moi, appelé plus tôt. La dame joua son rôle à la perfection, froide d’abord puis courtoise avant de redevenir chaleureuse, comme au tout début de nos relations. Je vous attends demain matin, Cher monsieur. Ce sera un plaisir…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Les retrouvailles furent on ne peut plus somptueuses. Embrassons-nous, nous sommes appelés à nous voir souvent, à devenir de très bons amis… Qui plus est, le repas fut extraordinaire, sushi aux oeufs de saumon à l’apéritif, émincé de coquilles Saint-Jacques en entrée, bar de ligne en croûte de sel pour suivre, mangue fraîche en dessert… Tout cela me fit avaler en sus et sans broncher les règles de conduite qu’avait concocté Madame Florin :

    -         J’ai un peu réfléchi à la manière d’arriver à des entretiens disons « sereins ». En premier lieu, sur leur contenu : vous étiez partis sans le savoir et sans probablement aussi le vouloir sur une critique du monde moderne. Ce, très certainement parce que je vous ai raconté ma vie, laquelle s’est déroulée et se déroule encore dans ce monde moderne. Restons-y si vous le voulez bien, mais c’est moi qui raconterai : contrairement à votre affirmation quelque peu présomptueuse de primauté intellectuelle sur le commun des mortels…<o:p></o:p>

    -         Je l’admets, mais c’était pour…<o:p></o:p>

    -         Peu importe, c’est oublié. Donc, contrairement à ce que vous m’avez dit, je pense mieux connaître que vous le monde moderne. Parce que, surtout, j’en ai rencontré physiquement les acteurs principaux. Ainsi continue-je à dire que votre critique des énarques n’est pas digne de vos capacités intellectuelles…<o:p></o:p>

    -         On ne peut quand même pas gommer d’un trait de plume le poids de la technocratie dans le monde d’aujourd’hui ?<o:p></o:p>

    -         Sans doute, mais celui du, ou plutôt des lobbies militaro-industriels me paraît nettement plus prégnant. J’y reviendrai. Auparavant, laissez-moi vous dire aussi qu’en vous attaquant aux seuls énarques, vous commettez une erreur magistrale.<o:p></o:p>

    -         Laquelle ? <o:p></o:p>

    -         C’est l’élitisme qui est en première ligne, l’énarchie n’étant qu’une de ses représentations. Supprimez l’ENA et vous verrez les parents pousser leurs enfants surdoués vers d’autres grandes écoles. Dont les associations d’anciens élèves se comporteront exactement comme celle de notre actuelle super école. <o:p></o:p>

    -         Sachant qu’à relativement court terme, seuls les enfants de parents issus des dites grandes écoles auront des chances sérieuses d’y être reçus. Je suis d’accord et, d’ailleurs, je vous en aurais moi aussi parlé si nous ne nous n’étions pas fâchés…<o:p></o:p>

    -         Il y a en outre bien d’autres courants dans les cercles dirigeants de notre planète : voyez le phénomène des réseaux, pas seulement celui des Francs maçons. On a beaucoup parlé de l’Opus Dei et, lors des élections américaines, du mouvement des églises protestantes qui ont amené Bush junior au pouvoir. Le G8 est une assemblée qui, jadis, serait restée secrète. En matière d’immigration, autre exemple, les réseaux sont primordiaux : les filières chinoises qui ont colonisé le Sentier et colonisent actuellement nos cafés ne sont pas des inventions de l’esprit. La boulangerie tunisienne, filière moins connue, non plus. De même que la filière française des chefs de cuisine… <o:p></o:p>

    -         Ces filières d’immigration n’ont toutefois pas la même puissance que le G8 ou la Franc maçonnerie !<o:p></o:p>

    -         Dans leurs domaines d’intervention, si : les Francs maçons ou le G8 seraient même incapables de les contrer. Et, plus globalement, elles sont de même nature communautaire, comme une sorte de réponse collective à l’instabilité structurelle créée par la libéralisation mondiale de l’économie. Les faibles se regroupent et c’est sans doute mieux que l’inverse. Bien entendu, les forts finissent toujours par prendre le pouvoir aussi au sein de ces regroupements. Tels les énarques, vous voyez que je ne les oublie pas, qui ont fait de l’entrisme massif aux postes de commande des loges maçonniques. Telles aussi les mafias qui se sont imposées dans bon nombre de filières d’immigration. C’est la vie, c’est universel et je crois perpétuel…<o:p></o:p>

    -         Vous allez bientôt me dire que le syndicalisme relève, lui aussi, du communautarisme de prédation !<o:p></o:p>

    -         Regardez ce que le regroupement des travailleurs exploités a donné en matière de socialisme réel ! Regardez ce que donne aujourd’hui le socialisme dit « réformateur » : je n’ai jamais gagné autant d’argent que sous Mitterrand et je continue à en gagner plus là où des socialistes intelligents sont arrivés au pouvoir, tel Lula au Brésil… Le monde, voyez vous, est pour moi une série de dialectiques entre les hommes et leur environnement, une leçon que vous, à gauche, semblez avoir curieusement oubliée. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Géraldine – je commençais à l’appeler par son prénom dans ma tête - était en train de me subjuguer aussi sur le plan intellectuel. Il me fallait réagir, faute de quoi je risquais de ne plus lui servir à grand chose et, partant, de perdre toutes mes chances vis-à-vis de son héritage. Je ne m’en rendais pas compte, mais je devenais mûr pour accomplir sa volonté profonde qui, je le saurai bien plus tard, était de « presser mon savoir » au moindre prix.

    -         Permettez moi de vous arrêter un instant : vous n’avez pas terminé l’exposé de vos règles de conduite…<o:p></o:p>

    -         Exact. Veuillez m’en excuser. Nous poursuivrons donc et terminerons la première partie de nos entretiens sur le monde actuel tel que nous venons de l’entamer : c’est moi qui parle et vous qui, éventuellement, me contredisez. Pour la suite, vous devrez me présenter une sorte de plan dont le déroulé me permettra de comprendre le passé et d’imaginer un avenir plausible. <o:p></o:p>

    -         Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ?<o:p></o:p>

    -         L’interrogation basique, oui, mais que je souhaite d’un niveau autre que celui du catéchisme dans les écoles chrétiennes. C’est vous, alors, qui aurez la parole et moi qui vous contredirai.<o:p></o:p>

    -         Et, en contrepartie, je suis votre héritier ?<o:p></o:p>

    -         Vous « serez » mon héritier. Afin d’éviter que d’éventuelles fâcheries –elles peuvent revenir, c’est normal dans une conversation entre personnes qui ont du caractère- ne viennent interrompre notre relation, ce n’est qu’à son terme que je vous confirmerai dans cet état. Bien entendu, mon notaire a déjà reçu une lettre lui disant, grosso modo, que si je décède avant que nous ayons terminé, vous hériterez automatiquement. Entre temps, je vous dédommagerai du temps que vous me consacrerez. Un dédommagement, pas un salaire car celui-ci reste mon héritage. Mettons, 300 euros de l’heure, le temps des repas ne comptant pas puisque je continuerai à vous nourrir. Vous pourrez même décider, puisque vous êtes d’une gourmandise peu commune, du contenu de chacun des repas que nous prendrons ensemble jusqu’à la fin…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je ne vis, parce que cela m’arrangeait, qu’une amélioration de ma condition d’héritier dans sa proposition. En plus, j’allais être payé ! Qu’elle appelle 300 euros de l’heure un « dédommagement » m’amusa, inconscient à l’époque qu’elle payait certains de ses conseils jusqu’à plus de 2000 euros/heure : je compris, mais bien plus tard seulement, qu’elle m’engageait en fait, et comme homme de compagnie, et comme « soulageur de conscience », à un prix sept à huit fois inférieur à celui qu’elle était habituée à payer. Mais je lui donnais mon accord en la remerciant chaudement et pris congé la tête remplie d’images célestes…

    <o:p> </o:p>

    Il était 14 heures 30 environ. Le temps que je revienne chez moi, ¾ d’heures environ, et je recevais un Email d’elle m’intimant, très gentiment, de rester chez moi jusqu’à ce qu’elle me donne son accord pour revenir. Que c’était-il passé pendant ce court laps de temps ? Je broyais du noir jusque tard dans la nuit, un temps défaitiste – c’est terminé, elle arrête l’expérience-, un temps faussement positiviste – elle a une crise et doit être soignée-. Ma nuit fut entrecoupée de réveils cauchemardesques au cours desquels je me voyais dépouillé, nu et hirsute, quémandant ma nourriture aux passants comme un chien galeux. J’étais bel et bien pris par son histoire d’héritage, aussi pris qu’une mouche dans une toile d’araignée…

    <o:p> </o:p>

    Un jour se passa, puis deux, puis trois, sans que je reçoive ne serait-ce qu’un dixième de nouvelle de la dame. Puis un nouvel Email survint : Toutes mes excuses, Cher Monsieur, pour cette interruption dans notre relation. N’ayez crainte, je la compte dans votre dédommagement, à raison de 8 heures par jour – je réalisais immédiatement avoir gagné 2 400 euros sans rien faire – Mais j’ai cru préférable, vous me direz si je me suis trompée, rédiger ma pensée sur notre monde actuel plutôt que de vous l’exposer oralement. Nous gagnerons ainsi du temps. Envoyez moi vos objections également par Email. Et n’oubliez pas que vous me devez surtout un plan d’étude pour ma compréhension du monde depuis ses origines… Tout le temps que nous correspondrons par Email vous sera payé à raison de 8 heures par jour… Très sincèrement, etc…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Un document était attaché à cet envoi. Je l’ouvris pour tomber sur un texte sous Word d’une banalité technique exemplaire. Il devait être toutefois chargé car il mit plus de 30 secondes à s’afficher sur mon écran. Il était intitulé « Le Monde d’aujourd’hui ». Cher lecteur, je pourrais te le retranscrire tel quel sur ton propre écran d’ordinateur, mais tu ne le lirais probablement pas : le style de la narratrice laisse en effet beaucoup à désirer tandis que ses affirmations, souvent abruptes et sans nuances, doivent rebuter plus d’un de tes congénères. Je t’en offre donc, ci-après, un court mais fidèle résumé : Madame Florin, tout d’abord, réitérait ses méchancetés sur le caractère « café du commerce » de mes attaques contre la technostructure. Elle voyait surtout –Croyez-moi, c’est bien plus important- le monde dominé par les industriels de l’armement, idée qu’elle développait longuement : pourquoi le pays qui dispose de la plus formidable armée que le Monde ait jamais connu, les Etats Unis, est-il aussi le pays qui glorifie le plus la chose militaire ? Comment croyez-vous qu’ont été financés, au démarrage, tous les films sur les faits d’armes américains, tant en Europe au temps de la 2e guerre mondiale qu’au Vietnam ? Le caractère militariste et manichéen des films les plus rémunérateurs que nous ayons connus, la succession des « Star Wars », ne vous a-t-il pas frappé ? Chez nous, même, regardez qui gouverne nos média : Hachette, le plus gros éditeur et le plus grand diffuseur français, contrôlé par un industriel de l’armement… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Géraldine m’assurait ensuite ne pas être une excitée de la 2e heure, s’emportant en fait contre les lobbies militaro-industriels uniquement parce que, disait-elle, ceux-ci faussaient le jeu de la concurrence tout en réservant leur actionnariat, hors les petits porteurs sans intérêt, à des amis triés sur le volet. Eut-elle été elle-même triée sur le volet, jamais je n’aurai reçu cette missive ! Bref, ma légatrice putative partait en guerre, le mot est de circonstance, contre un pouvoir occulte qui me fit penser au Basile Zaarov du 19e siècle : ses successeurs n’auraient ainsi rien perdu de leur puissance, bien au contraire, tout en s’étant affranchis du regard des médias, en les contrôlant. L’analyse me parût moins farfelue qu’elle ne le méritait de prime abord. Je me remémorais l’une des dernière mise en garde de feu le président Eisenhower, général de son état et connaissant parfaitement son monde : Que Dieu préserve l’Amérique du lobby militaro-industriel, avait-il dit en substance quelques semaines avant de quitter le pouvoir. Puis je songeais à la présidence de « W » Bush et la main mise très rapide du Pentagone sur la politique étrangère du plus puissant pays de notre planète. Tout cela avec un pro américanisme prononcé de notre propre puissance militaro-industrielle : pourquoi, m’étais-je souvent demandé, le groupe Lagardère, pourtant opposé farouchement aux Américains dans le duel Airbus Boeing, les soutient-il aussi vigoureusement au travers de ses médias les plus prestigieux, dont Europe N°1 ?

    <o:p> </o:p>

    La dame avait dû creuser spécialement la question. Car elle débordait largement des cadres américains et français, expliquant que les Anglais et les Russes, les Brésiliens aujourd’hui, de même que les Chinois et les Indiens, jouaient dans la même cour sans être véritablement inquiétés par l’opinion publique, la leur comme celle des étrangers. Tout se passe comme si la dénonciation des ventes d’armes est devenu un sujet tabou. Et la vieille dame de conclure sur l’imposture de la guerre des étoiles. « Après la chute du mur de Berlin, poursuivait-elle, les militaires américains se retrouvaient sans ennemis et, donc, avec une probabilité de baisse de leurs subventions. Ils ont d’abord inventé l’ennemi de l’espace grâce à Hollywood, voyez le film Independance Day, puis exagéré le risque terroriste –auquel on ne répond pas à l’aide de missiles et de porte-avions- pour, tout au contraire, arriver à obtenir, sans entrave, les plus formidables crédits militaires que le monde ait jamais connus. Contrairement à vous, qui pensez que la 2e guerre d’Irak eut le pétrole comme fondement, je suis persuadé que celle-ci n’est qu’un prolongement naturel de cette militarisation forcenée des Américains. Il y aura fatalement d’autres dérapages »<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je m’étais lourdement trompée en l’accusant d’être un suppôt de Bush : Madame Florin, milliardaire, aurait voté pour Kerry sans hésiter. Mais, ce faisant, aurait-elle voté aussi contre les crédits militaires américains ? C’est un pays entier qui, aujourd’hui, vit dans la guerre et avec des réflexes de guerre. Les Américains, me dis-je alors, ont su parfaitement interpréter le 1984 de Georges Orwell, la principale puissance mondiale du moment imprimant sa folie guerrière à l’ensemble de l’humanité.

    <o:p> </o:p>

    Notre monde se réduisait-il pour autant à ce show dantesque ? Je lui posais la question par Email. En partie notable, me répondit-elle presque aussitôt. Voyez le commerce mondial, totalement faussé, au niveau statistique, par le poids des engins de transport : près de la moitié du total. Et l’aéronautique, là dedans, est largement prépondérante, juste derrière l’automobile. Or, le plus grand exportateur mondial, les Etats Unis, subventionne la recherche aéronautique en passant commande d’avions militaires. Ce, tout en accusant les Européens de subventionner directement la recherche de leur compagnie à usage presque uniquement civil, EADS. Il est vrai que le système européen a causé la perte ou presque de leur compagnie spatiale, la Nasa, ne disposant pas, elle, d’une filiale militaire apte à recevoir les subsides du budget de Washington : Ariane Espace a pu ainsi faire mordre la poussière à l’ancien géant yankee. L’ultra militarisme américain dépasse ainsi le simple réflexe d’une activité qui risque de perdre des plumes du fait de la fin de la guerre froide : c’est une économie entière qui ne s’est toujours pas adaptée à un contexte de paix, phénomène bien plus dangereux vous en conviendrez…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Une différence fondamentale existait donc entre les Européens et les Américains, l’ultralibéralisme professé tant à Bruxelles qu’à New York pouvant être considéré comme un trompe-l’œil. Je fis part de cette réflexion à ma correspondante. Là, j’attendis une journée avant d’avoir une réponse : Je suis tentée de sortir un Joker, comme on dit dans les jeux télévisés. Car je ne pense pas que la mondialisation libérale ait un rapport obligatoire avec les lobbies militaro-industriels. Je vous répondrai plutôt que, tant que cette mondialisation ne touche pas aux vrais intérêts des uns et des autres, autrement dit tant que la manière de subventionner ses industries aéronautiques et spatiales n’est pas remise en cause, les uns et les autres jureront, la main sur le cœur, qu’ils croient le plus fermement au monde que les entraves tarifaires et non tarifaires au commerce sont des obstacles au progrès humain. Un double langage, certes, mais partagé par les deux protagonistes sur le dos du reste du monde. Car, en attendant et hors quelques exceptions négligeables, le Canada ou le Brésil qui produisent aussi des avions par exemple, ces deux là restent les seuls à vendre des engins de transport coûteux aux autres pays. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je mis cette réponse dans ma poche avec mon mouchoir par dessus, comme on dit, et m’enquérais du détail des chiffres du commerce extérieur mondial. J’y trouvais quelques éléments intéressants que je m’empressais de répercuter à la vieille dame : Que faites-vous des équipements de télécommunication, l’autre grand poste du commerce international moderne ? Je devais avoir marqué un point car elle mit presque trois jours avant de me répondre, 7 200 euros gagnés rien qu’à ouvrir ma messagerie matin, midi et soir. Fausse bonne idée, finit elle par me répondre. J’ai regardé moi aussi les statistiques, lesquelles mentionnent « informatique et télécommunications ». Convenez d’une part que les équipements informatiques pèsent plus que ceux des télécommunications et que, d’autre part, les Américains restent les rois de l’informatique : après l’ère IBM, nous vivons dans l’ère Microsoft… En fait, la compétition n’a pas été ici –et n’est toujours pas- américano européenne mais américano asiatique, ce pourquoi j’ai mis un peu de temps à vous répondre. IBM a, jadis, largement bénéficié des crédits militaires pour se développer ; ce n’est plus le cas de l’empire de Bill Gates qui peut toutefois compter sur la stratégie américaine en matière de recherche : ils piquent au monde leurs meilleurs chercheurs, stratégie nettement plus rémunératrice à terme que l’achat de licences de fabrication tel que le pratiquent le Japon et les autres pays asiatique producteurs. Les Américains prouvent ainsi qu’ils peuvent  aussi être bons quand les militaires ne les aident pas ! En Europe, nous avons surtout développé les télécommunications, sans réelle concurrence en matière d’équipements lourds, moins rémunérateurs et terriblement concurrencés en matière d’équipements grand public, ceux qui rapportent beaucoup d’argent. Notre concurrent étant, là, l’Asie et non l’Amérique…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le monde actuel de Madame Florin commençait à prendre tournure : une bataille industrielle et commerciale au couteau entre l’Amérique, l’Europe et l’Asie, bataille que les crédits militaires pouvaient arbitrer mais, me semblait-il, de moins en moins. Je songeais à en faire la réflexion à la vieille dame mais, après « mûrissement », m’en abstint : sa vision m’apparut de fait beaucoup trop économique et internationaliste, ne rendant compte d’aucune des grandes tendances qui traversaient nos sociétés.

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    Que devenait en effet dans ce schéma la libération progressive de la femme, commençant à atteindre aujourd’hui et même le Tiers Monde ? Où se plaçait ce que les soixante-huitards appelaient la « libération sexuelle » des Occidentaux, allant jusqu’à la perversion pornographique généralisée sur Internet ? Comment rendre compte de l’émergence, en tant que puissance économique, de la Chine, de l’Inde et, demain, du Brésil ? Et la démographie, maîtresse des évolutions d’après demain ? L’Asie perçait déjà mais l’Afrique aussi pointait beaucoup plus que le bout du nez… Demain aussi compterait très certainement la scolarisation croissante des humains, pas seulement en Occident et en Asie. Etc. Notre monde regorgeait de tendances, les unes montées au pinacle, les autres ignorées, que la vision trop économique de la financière passait à la trappe.

    <o:p> </o:p>

    J’eu aussi et surtout un « flash » intellectuel : la dame et moi-même ne partions pas des mêmes références. Engoncée dans son monde de riches, elle ne songeait qu’à la puissance. Tandis que, partant des classes moyennes et ayant cultivé, depuis des lustres, une forte pensée sociale, je regardais surtout l’humain dans l’évolution. « Nous n’avions pas les mêmes valeurs », c’était évident. Du coup, lui proposer un plan d’étude répondant à la question « qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? » devenait aisé : je lui ferai admettre que le supplément d’âme qu’elle me réclamait avant sa mort nécessitait, de sa part, un gros effort de recentrage intellectuel. Entre temps, elle admettrait certainement sans réticence le plan qui, déjà, se forgeait dans ma tête…

    <o:p> </o:p>

    C’est moi qui, cette fois-ci, pris l’initiative du contact : Mon plan est prêt, quand nous voyons-nous pour en discuter ? Le rendez-vous fut fixé au lendemain matin, tout comme le premier

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    1
    alecabarth
    Jeudi 28 Janvier 2010 à 06:31
    geological 2009 rate proxy occur direct million troposphere
    2
    jonayobria
    Jeudi 28 Janvier 2010 à 06:32
    shop cause [url=http://www.jstor.org]protocol warm[/url] weathering [url=http://cdsweb.cern.ch]2009 fourth level contends[/url]
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    analiesear
    Jeudi 28 Janvier 2010 à 06:32
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