• Chapitre 2 : le monde d'avant hier

    1ere partie : LE MONDE D’AVANT HIER<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    De l’évolution des amibes<o:p></o:p>

    La dame m’attendait de pieds fermes. Elle avait redressé son fauteuil relaxe et fait ajouter une petite table basse à son côté droit : trônait dessus un magnétophone d’antan, bien visible et fait, tout aussi visiblement, pour pouvoir enregistrer des heures de conversation.

    -         Alors, vous avez un plan ? me dit-elle d’emblée, avec un sourire sceptique aux lèvres.

    -         Exact. Mais, vous voyant ainsi, prête à batailler, je sens que son adoption n’est pas pour tout de suite…

    -         Donnez-moi ses grandes lignes…

    -         « Quand le singe se redresse, La route de la soie, L’ère des grands nombres ». Je savais que, compte tenu de ses références, j’encourrais des remarques sévères. Lesquelles fusèrent aussitôt :

    -         C’est nul : vous ne mentionnez ni la Renaissance, ni les sauts technologiques, ni la révolution industrielle. Je ne peux pas accepter ce plan !

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    Je m’étais préparé à ces objections et avais choisi de me battre sur le terrain de la technologie :

    -         Je ne vous demande que quelques minutes d’attention. Elle ne répondit pas mais je compris qu’elle m’écoutait… Pour admettre ma démarche, on peut partir, si vous le voulez bien, des fameux sauts technologiques que vous venez de mentionner. L’automobile par exemple, suivant d’assez près l’invention de la machine à vapeur. J’affirme que, quelle que soit par ailleurs la sophistication croissante de l’engin, la « révolution » n’est pas dans l’engin lui-même mais dans l’organisation qui s’est faite autour : routes, autoroutes, stations services, sociétés pétrolières et j’en passe. Autrement dit, ce n’est pas la technologie qui compte, mais ce qu’en font les hommes. Imaginez par exemple que les Romains aient découvert l’informatique : qu’en auraient-ils fait puisqu’ils ne travaillaient pas directement, disposant d’une armée d’esclaves, jusqu’à 30% de la population. On pense d’ailleurs que quelques zigotos antiques avaient découvert l’électricité : dont ils ne pouvaient rien faire, cette énergie nécessitant du transport et de la diffusion auprès d’une population apte à la recevoir. Rappelez-vous par ailleurs les feux grégeois : les Anciens avaient bel et bien découvert le pétrole sans que, pour autant, celui-ci révolutionne leur société. <o:p></o:p>

    -         Je vous entends. Mais il y a bel et bien un moment où une technologie tombe dans un terrain propice et crée une « rupture de l’histoire » : la métallurgie, par exemple, bronze puis fer, la poudre autre exemple, la motorisation, aujourd’hui l’informatique et les télécommunications…<o:p></o:p>

    -         Reprenons, si vous le voulez bien toujours, ces deux dernières technologies : pourquoi le terrain était-il propice ? Est-ce la technologie qui l’a rendu propice ? Non, bien sûr. C’est la démocratisation économique des sociétés, ce que j’appelle l’ère des grands nombres, plus intéressante à mes yeux que la technologie elle-même qui n’a fait qu’en profiter. Idem pour le fer : quel intérêt aurait-il eu si découvert dans des populations pacifiques ? Les paysans anciens ont d’ailleurs longtemps conservé leurs outils en bois alors que leurs seigneurs se battaient avec des dizaines de kilos de ferraille sur eux. Ils n’ont adopté en général des méthodes plus performantes de culture qu’après des réformes agraires qui leur ont conféré un droit sur les terres… <o:p></o:p>

    -         Je commence à voir où vous voulez en venir…<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ? Convaincre Madame Florin s’avérait en fait plus facile que prévu. J’enfonçais toutefois le clou :<o:p></o:p>

    -         Pourquoi, dans les conditions que je viens de décrire, privilégier telle ou telle technologie sur une autre ? Après tout, les déferlements turcs puis mongols d’Asie centrale vers la Chine et l’Inde puis vers l’Europe peuvent être considérés indiscutablement comme une rupture de l’Histoire. Ils sont dus, technologiquement, à la maîtrise des chevaux, comme la contre attaque européenne est due la maîtrise de la navigation, elle-même consécutive à l’existence de nombreuses forêts en Europe, lesquelles manquèrent cruellement aux Musulmans qui, à l’époque, étaient plutôt de bons marins : ce sont eux qui inventèrent les premiers instruments de navigation. Pourtant, l’histoire occidentale ne mentionne le cheval et le bateau qu’à la marge, sans référence aucune à la technologie : on se souvient de Christophe Colomb, pas des architectes italiens qui inventèrent les Caravelles, pour schématiser mon propos. Quand aux Turcs et au Mongols, on ne s’en souvient que comme des infidèles ou des sauvages… Bref, je me suis refusé de partir, comme tous les historiens le font, de ces concepts pour expliquer l’évolution humaine. Je terminerai d’ailleurs par un simple constat renforçant mon point de vue : Turcs et Mongols nous ont certes battus parce qu’ils possédaient une cavalerie hors pair, avec des combattants capables de tirer des flèches tout en galopant. Mais pourquoi disposaient-ils de tels atouts ? Simplement parce qu’ils ont proliféré dans les steppes d’Asie centrale où, par ailleurs, a aussi proliféré le cheval. Et parce que leur position centrale, entre l’Inde, la Chine et l’Europe, leur a permis de rencontrer de nombreuses civilisations dont ils ont tiré de nombreux enseignements. Nous avons, nous Occidentaux, tendance à magnifier la technologie parce que notre suprématie actuelle est la résultante, notamment mais pas seulement, d’une supériorité technologique, notamment en matière d’armement, sur les peuples que nous avons vaincus. D’une part nous devrions être plus modestes, nous fûmes nous aussi vaincus dans le passé, et plus respectueux d’autre part des nombreuses contingences qui précèdent la généralisation d’une technique quelconque, conférant éventuellement une supériorité aux populations qui en disposent sur celles qui n’en disposent pas : à l’aune du temps céleste, nos cinq siècles de supériorité sur les non Européens ne sont pas grand chose, d’autant que, technologiquement parlant, les dits autres peuples nous rattrapent très vite. <o:p></o:p>

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    La vieille dame n’avait rien dit tout au long de mon exposé et resta sans voix à son issu. Vous allez bien ? finis-je par lui demander ?

    -         Oui. Je réfléchissais. Et je continue à ne pas être d’accord sur votre plan : même si j’entre dans votre raisonnement –et j’y rentre, rassurez-vous !-, je perçois que vous allez me gratifier de brillants exposés incompréhensibles pour une personne comme moi qui a passé sa vie à compulser des livres de comptes. Toutes mes excuses, cher Monsieur, mais je crois que vous devez « sur le métier remettre votre ouvrage »…

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    Au tout début de nos relations, je l’aurais envoyée paître. Mais j’étais déjà vaincu par la promesse d’argent. Je ne pouvais donc qu’acquiescer amèrement, aucun intellectuel n’acceptant de gaîté de coeur de remettre ses créations en question… Je quittais donc l’hôtel particulier moins d’une heure après y être entré, déconfit et furieux. Mais résigné, déjà… Qu’allais-je bien pouvoir lui proposer qui recueille son adhésion ? Je ne voulais pas abandonner mes convictions et, en réfléchissant, je dû convenir qu’elle ne l’avait pas exigé. Voulait-elle donc quelque chose de plus scolaire ? Je fus tout à-coup indigné par son imprécision : elle rejetait mes propositions, mais sans dire ce qu’elle souhaitait réellement. Du temps où je travaillais pour un patron, j’eu de nombreuses fois à affronter ce type de réactions qui m’horripilait : parce qu’il avait l’argent, le dit patron pouvait sereinement se contenter de renvoyer, presque toujours méchamment, le subordonné dans les cordes, sans lui donner aucune piste lui permettant de rectifier la donne. Un comportement de satrape !, me dis-je. Mais, bon !, j’étais contraint, jugeais-je à l’époque, de me coucher devant les desideratas de la dame, faute que quoi je risquais de perdre et un salaire mirobolant, et un héritage encore plus faramineux.

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    Je décidais de décliner tout bêtement mon plan original : au lieu des trois parties initiales, j’en créais six : Quand les singes se dressèrent, un tableau bête de l’évolution de la Terre telle que nous pensons aujourd’hui la connaître. Plus quelques vérités bien senties sur les bêtises auxquelles, face à ce tableau, croyaient encore un nombre incalculable de gens… Puis sa fameuse technologie, que j’intitulais l’âge du fer. En fait, la sophistication croissante des outils créés par l’homme. Après quoi devait venir ma fameuse route de la soie, scindée en deux : la route de la soie et l’âge d’or de la cavalerie ; et l’essor de la navigation. Géraldine allait en avoir pour son argent ! Je passais ensuite à ma troisième et dernière partie originelle, l’ère des grands nombres, en divisant, là aussi, l’exposé initial qui devenait : La revanche des gueux et l’ère des ondes, la mondialisation et l’envol démographique. Je m’étais juré que, quoiqu’il arrive, je ne changerai plus de fusil d’épaule ! Je lui adressai le tout par Email. Madame Florin me répondit sur un ton acerbe : croyez-vous que je sois dupe ? Votre nouveau plan n’est jamais que le déroulé de l’ancien et, ça, je ne l’achète pas !<o:p></o:p>

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    On n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace ! Cette mise en scène, je la connaissais par cœur, ayant dû m’y coltiner plus que de coutume du temps où j’avais des patrons : une façon bien à eux de s’assurer qu’on a été vraiment jusqu’au bout de nos capacités. Je décidais donc de ne plus rien changer : Et alors ?, lui répondis je. Je n’en mourrai pas tandis que vous, si ! Plus sérieusement, soyez assuré que, cette fois-ci, nous tenons le bon plan : je n’ai pas renoncé à ma façon de voir le monde pour vous faire plaisir tandis que vous aurez vos exposés didactiques. La déclinaison de mon approche originale m’oblige en effet à vous narrer de nombreux faits en sus de mes idées… Nous voyons-nous demain pour commencer ? J’avais vu juste. Elle me répondit immédiatement : vous commencez à devenir sage… On se voit demain : à 9 heures si vous le voulez bien. Avez-vous une envie spéciale pour le déjeuner ? Je ne sais pas pourquoi, mais les lentilles s’imposèrent à mon esprit dans la seconde qui suivit. Je le lui indiquais, ce qui parût lui plaire tout spécialement : excellent choix, me répondit-elle aussitôt. Cela nous changera des mets de luxe qui, je vous l’avoue, m’ennuient de plus en plus.<o:p></o:p>

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    N’ayant pas, moi, l’occasion de manger les dits mets de luxe à foison, je n’étais bien évidemment pas d’accord avec elle. Mais je m’abstins de le lui dire –à quoi cela aurait-il servi ?- et partis vaquer à mes occupations. Soit une révision de mes connaissances en matière d’évolution des premiers hommes. Tout le monde connaît aujourd’hui, songeais-je, la succession des hominidés, ces « homo machin chose », « erectus », « sapiens », « sapiens sapiens » et autres qui apparaissent progressivement sur terre, comme si des sauts non technologiques mais génétiques avaient construit l’homme d’aujourd’hui par étapes à partir d’espèces de primates plus intelligents que leurs cousins. Je dis « espèces » au pluriel car il y eut au moins une voie sans issue dans l’apparition de l’homme, celle de l’espèce dite « de Neandertal » : ses représentants disparurent tous plus mystérieusement encore que les dinosaures, tandis que l’on croit, mais sans véritable certitude, que le croisement entre l’homme de Neandertal et l’homo sapiens sapiens ne fut pas génétiquement possible…

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    Dans ma jeunesse, on parlait beaucoup du « chaînon manquant » permettant de relier indiscutablement l’homme au singe : on n’en parle guère plus aujourd’hui, comme si, pour les scientifiques, les preuves sont à présent suffisantes. Mais je savais bien, moi, que nous manquions de chaînons, de beaucoup de chaînons : j’allais, demain, exposer non pas notre seule filiation avec les singes, mais l’unicité de plus en plus diversifiées de la création de la vie sur Terre. Comment, pour résumer ma pensée, la faune s’est-elle scindée entre espèces ovipares, les plus anciennes et les plus répandues, et espèces mammifères ? Nous avons quelques idées de la sortie de l’eau des premiers reptiles, nous savons que les plumes des oiseaux sont faites de la même matière que les écailles des dits reptiles, mais pourquoi y eut-il des oiseaux à plumes, pour résumer, et non, hors le cas très différent des chauve-souris, une multiplication de ces dinosaures à ailes de cuir et grands becs dentés dont seulement quelques espèces semblent avoir vécu avant la grande catastrophe qui annihila tous les grands reptiles de l’ère tertiaire ? Autre question à laquelle je n’avais pas de réponse : comment est-on passé de l’amibe, pour schématiser, à l’organisme pluricellulaire spécialisant de plus en plus de parties de son corps ? Dans ma jeunesse, j’avais imaginé des cellules « intelligentes », c’est-à-dire capables de se reproduire, formant d’immenses chaînes devenant progressivement prédatrices des cellules non organisées et des chaînes plus petites. Je pensais, déjà, que cette évolution avait été le fruit de la multitude et de l’instinct de survie au sein de la multitude. L’apparition de la première cellule « génétiquement animée » était déjà expliquée, toujours dans ma jeunesse, par la rencontre de l’électricité et d’un milieu liquide fortement chargé en sels minéraux : des savants avaient pu, en simulant des éclairs dans une bombonnes remplie d’eau de mer organiquement stérile, créer « ex nihilo » des acides aminés, prélude à la construction de gènes tout ce qu’il y a d’organiques.

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    Bref, me semblait-il, nous avions beaucoup progressé dans notre connaissance du passé au cours des quarante dernières années, mais nous étions loin, très loin, de tout savoir. Je n’allais toutefois pas faire part de mes incertitudes à Mme Florin : il lui fallait du solide « avant de mourir ». Je décidais donc de partir des acides animés pour, dans une première partie, lui brosser un tableau à peu près cohérent de l’apparition puis de la diversification de la vie sur terre. J’inventais à cet effet, le poète pouvant sans complexe suppléer le scientifique dans l’état actuel de nos connaissances : quand je revis ma légatrice le lendemain matin, j’allais jusqu’au bout de mon imagination de jeunesse en lui décrivant les chaînes d’amibes se constituer en corps de plus en plus épais et spécialiser progressivement des zones de leur corps épais en fonction prédatrices, fonction digestive et autres fonctions d’élimination des déchets. Des sortes de lombrics ? interrogea-t-elle. N’oubliez pas les végétaux, me fallut-il lui rétorquer à regret. Car la discussion s’enlisa ensuite dans cette première interrogation à laquelle je n’avais pas vraiment de réponse, la scission des premiers organismes vivants entre faune et flore. « Poétiquement », j’étais capable d’imaginer des amas cellulaires devenir qui, des nomades –donc la faune future-, qui se fixer durablement au sol sous-marin –donc la future flore, mais sans autre appuis scientifique ici que le fait que l’une et l’autre de ces deux représentations de la vie disposent, donc disposaient, d’un patrimoine génétique. Sans doute une réponse aux sollicitations du milieu, concluais-je face à ses interminables « pourquoi ». En me demandant à haute voix pourquoi il n’existait pas de végétaux pourvus d’organes sensoriels aussi performants que ceux des animaux. C’est Madame Florin qui, cette fois, me répondit : connaissons-nous vraiment les végétaux pour affirmer qu’ils n’ont pas de système sensoriel plus développé que nous le pensons ? Je me souviens avoir lu quelque chose sur une personne qui a effectué des expériences sur des plantes contrôlées par des capteurs électriques : les dites plantes semblaient, d’après l’article, réagir assez vivement aux sollicitations brutales de l’expérimentateur. <o:p></o:p>

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    Que penser de ces affirmations pas vraiment encore admises par la communauté scientifique qui, il est vrai, s’est très peu penchée sur cette question : ce qui l’intéresse avant tout dans la végétation, c’est d’une part sa productivité alimentaire et, de l’autre, son poids dans les « écosystèmes ». Je laissais donc la dame sur sa faim, continuant pour ma part, mais sans en lui faire part –zut à de nouvelles et interminables discussions sur ce sujet !-, à penser que le cerveau, donc les organes sensoriels, fait vraiment la différence entre les espèces vivantes de notre planète. Mais la donzelle était vraiment très fine : elle avait presque deviné mes pensées et me parla des minéraux :  sait-on d’ailleurs si les pierres, elles aussi, n’ont pas une vie intrinsèque. Après tout, quand on les regarde de très près, elles sont, tout comme nous, composées d’atomes avec des électrons qui n’arrêtent pas de bouger. C’est de la vie, ça ? Elle m’ennuyait, la dame, pour rester poli ! C’est vrai que des cailloux peuvent réagir à des sollicitations électriques, tel le quartz, et interagir ainsi avec leur environnement. Idem en ce qui concerne la signature magnétique du globe terrestre, tant partiellement que globalement. Le toucher de certains végétaux, me disais-je aussi, peut être fabuleux, de même que leur interaction avec des espèces animales : des mimosas ne vivent-ils pas en une sorte de symbiose avec des fourmis ?

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    Mais nous étions dans une discussion sur l’évolution, pas sur la vie en général. Je le lui dis fermement, en concluant : de toute façon, c’est sans fin. Car, avec la physique des quanta, on s’aperçoit que la qualité matérielle ou énergétique d’un objet est fonction de l’angle d’observation. Au delà des discussions que nous pouvons avoir sur l’origine de la vie organique sur la planète Terre existe maintenant une interrogation sur l’existence universelle de cette vie organique.

    -         Je ne comprends rien à ce que vous me dites là.<o:p></o:p>

    -         N’ayez crainte, moi non plus ou, en tous cas, pas beaucoup plus que vous : mes idées sont simplement tirées de la découverte des « quarks », la plus petite particule que nous connaissions il y a une dizaine d’années –depuis, je crois qu’on est allé encore plus loin dans le microscopique- : j’ai lu que ces quarks étaient matière ou onde selon l’angle d’observation, donc selon l’observateur. <o:p></o:p>

    -         Vous voulez dire que l’atome n’est pas l’élément fondateur de tout ? <o:p></o:p>

    -         Ca, on le sait depuis des lustres ! Mais les hypothèses actuelles, outre le fait qu’elles ne sont compréhensibles scientifiquement que par quelques physiciens seulement, nous entraînent « poétiquement » dans de véritables abysses de la pensée. Car, face à l’infiniment petit qu’on ne sait plus matériel ou ondulatoire, existe aussi un infiniment grand dont on ne fait qu’entrevoir et l’immensité, et la complexité.<o:p></o:p>

    -         Dites-m’en quand même quelques mots…<o:p></o:p>

    -         Soit, mais rapidement sinon vous mourrez avant même que j’ai entamé ma fameuse « route de la soie » à laquelle je tiens beaucoup. Pour résumer très, mais alors vraiment très grossièrement, les astrophysiciens pensent actuellement que nous ne vivons pas dans « un » univers, mais au sein d’une quasi infinité d’univers qui s’imbriquent les uns dans les autres, constituant la trame d’un super univers dont les lois dépassent leur entendement. Donc le mien bien entendu ! Imaginez donc des amas plus ou moins importants de « choses », ondes pour les uns, particules microscopiques pour les autres, se démenant furieusement au sein non pas de l’infini, mais d’une infinité d’infinis dont on est sûr qu’ils n’ont pas les mêmes lois. Ce parce que les uns seraient constitués de matière et les autres, d’antimatière. Je vous avoue très franchement, moi qui suis littéraire, éprouver parfois l’envie de me remettre aux maths pour me représenter cette véritable folie. Car, autant je pense que les mathématiques peuvent nuire à notre compréhension du monde, notamment socio-économique, autant je suis persuadé qu’elles sont indispensables pour entendre la musique actuelle de nos physiciens et astrophysiciens. <o:p></o:p>

    -         J’aurais dû m’adresser à l’un d’entre eux !<o:p></o:p>

    -         Et, dans ce cas, vous n’auriez pas eu ma route de la soie… <o:p></o:p>

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    Tout cela nous avait amené à l’heure du déjeuner. Géraldine voulut bien suspendre la discussion et sonna son majordome –j’avais décidé de le nommer ainsi. Après une courte pause au cours de laquelle je pu passer quelques appels téléphoniques, je revins dans l’antre de la milliardaire. Nous y attendait une salade de cresson –j’adore le cresson !- qui précédait, me dit-elle, vos fameuses lentilles. Lesquelles étaient en effet très richement dotées de petits salés en tous genre, dont une énorme échine de porc. Il y en avait au moins pour quatre personnes… L’après-midi allait être très digestive ! Mon hôtesse avait exceptionnellement servi un vin rocailleux du sud-ouest pour ce plat biblique (exception faite de la viande de porc que les Juifs ne mangeaient pas, même aux temps les plus reculés de l’Antiquité) : je sais que vous ne buvez d’alcool que très rarement mais goûtez au moins ce vin juste après la première bouchée : vous devriez être étonné. Un vin de fait aux senteurs quelque peu oubliées en ces temps « parkériens » de trop forte teneur en alcool et de vieillissement en fûts de chêne. Je n’ai jamais vraiment regretté l’époque où je m’adonnais encore au culte de Bacchus et où, trop jeune sans doute, je ne voyais dans cette pratique que matière à me griser. Avant qu’une hépatite virale puis un ulcère à l’estomac ne me contraignent à changer radicalement de comportement, j’ingurgitais des degrés d’alcools aux goûts plus ou moins prononcés mais ne savais pas goûter les saveurs subtiles du vrai vin. Saveurs que je ne découvris, justement, qu’en me contentant d’y tremper mes lèvres après en avoir longuement respiré les vapeurs. Cette fois-ci toutefois, sans doute était-ce dû aux conversations ardues du matin, je me laissais un peu aller et buvais non pas un mais deux verres du vin « Florin » –j’appris qu’elle avait acheté le vignoble ! C’est donc dans un état assez lourd que je sortis de table, en n’ayant comme seule envie que celle de dormir. Je vais vous faire raccompagner, me proposa t-elle. Suggestion que je m’empressais d’accepter, non seulement parce qu’il ne m’était pas indifférent de rentrer chez moi en voiture avec chauffeur plutôt qu’en RER, mais parce que j’était aussi curieux de voir de plus près au moins l’une des carrosseries rutilantes que j’avais entre aperçu le premier jour où j’étais entré dans l’hôtel particulier. Après quoi je n’y avais plus prêté attention. Le majordome me conduisit donc au rez de chaussée où lui et moi –lui devant, moi derrière- nous engouffrâmes dans une grosse Peugeot bourrée de luxe : sièges en cuir, parures en bois un peu partout, équipement audio-visuelle ultra perfectionné (il y avait même des écrans de télévision incrustés au dos des fauteuils avant)… Ne travaillant pas, de mon chef, l’après midi, j’avais perdu 1 200 euros. Mais le sentiment de luxe que me procura la voiture –qui serait bientôt mienne !- me fit passer à la trappe cette désagréable réalité.

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    Quand le singe se redresse

    Alors, vous allez me parler du singe, cette fois-ci ? Géraldine était d’attaque, moi aussi, la matinée promettait d’être intéressante. Car je me prenais au jeu, découvrant qu’enseigner, pour peu qu’on se pique d’être le plus juste possible, permettait d’ordonner sa propre pensée et, partant, de l’approfondir. Quel enseignant peut se targuer, ajoutais-je in petto, de toucher 300 euros de l’heure tout en n’ayant aucune activité de maintien de l’ordre à assurer ? Et tout en ayant la perspective de toucher le jackpot à l’issu de ses cours ? J’entamais donc très civilement la conversation :

    -         Oui, chère Madame, mais d’un singe debout. Qui utilise ses pattes avant comme instrument de préhension et non plus comme instrument de sustentation…

    -         J’imagine très bien, tout cela a été abondamment commenté dans les journaux, que le fait d’avoir des mains a donné des idées au singe humanoïde…<o:p></o:p>

    -         Certes. Mais ce dressement de l’ex grand singe n’est pas la seule explication de son gros cerveau : deux autres phénomènes ont joué en aval. Celui de naissances prématurées d’abord, obligeant les espèces humanoïdes à pratiquer systématiquement l’apprentissage, donc à conceptualiser leurs actes ; celui de modifier ensuite et profondément leur alimentation, s’ouvrant bien plus à la viande qui leur procura le phosphore indispensable à la multiplication des cellules cérébrales. <o:p></o:p>

    -         Comment tout cela est-il arrivé ?<o:p></o:p>

    -         Selon notre grand paléontologue, Yves Coppens, du fait d’un changement climatique important intervenu le long du « Rift », cette faille dans la croûte terrestre qui courre de la mer Rouge au Mozambique : la dite faille entraîna un réchauffement important de la région, transformant des zones arboricoles en savanes. Nos grands singes n’eurent pas d’autres choix que de se lever pour voir et la nourriture, et leurs prédateurs. Ce faisant, ils eurent de plus en plus de naissances prématurées tandis qu’ils ne trouvaient plus, en abondance, qu’une nourriture carnée, essentiellement constituée, au départ, de carcasses d’animaux. Très tôt, ces humanoïdes durent d’ailleurs se mettre à suivre les troupeaux de ruminants…<o:p></o:p>

    -         Bon, je me répète, tout cela est à présent bien connu. Nous devrions aller vite en besogne aujourd’hui…<o:p></o:p>

    -         N’en croyez rien : beaucoup de gens encore aujourd’hui n’acceptent pas de descendre du singe. Le darwinisme a été banni de l’apprentissage des enfants dans de nombreuses écoles américaines tandis que, pour un nombre encore plus grand de Musulmans ruraux, il s’agit là de dires carrément sataniques. <o:p></o:p>

    -         C’est vrai que ça pose un problème aux religions qui prône que l’homme a été créé par Dieu à sa ressemblance. <o:p></o:p>

    -         Oui, les religions dites « du livre », celles qui croient donc en la genèse de l’humanité telle qu’elle est racontée dans la Bible, six jours de travail pour Dieu plus un jour de repos, la femme tirée d’une côte de l’homme et j’en passe. <o:p></o:p>

    -         D’accord, mais aujourd’hui, ces résistances sont marginales. <o:p></o:p>

    -         Parce qu’une grande partie des humains ne s’est pas intéressée à la genèse véritable de notre espèce. Pour l’instant, le débat se limite au Monde occidental et aux élites des pays en développement. <o:p></o:p>

    -         Croyez-vous que les paysans africains, par exemple, s’en désintéressent ?<o:p></o:p>

    -         A vrai dire, je n’en sais rien : il s’agit là de croyances très intimes. Les dits paysans peuvent s’y intéresser sans le claironner. Le rôle de la télévision est en outre majeur dans le processus de connaissance, bien plus que celui des maîtres d’école, tandis que de nombreux ruraux du Tiers Monde disposent aujourd’hui d’un accès à la dite télévision. Mais, qu’ils y aient ou non accès, on ne peut pas vraiment savoir ce que  pensent ces paysans : croient-ils ou non en une genèse « naturelle », évolutionniste, de l’homme, that is the question ?<o:p></o:p>

    -         Les églises ont-elles pris la mesure du Darwinisme ?<o:p></o:p>

    -         Avant de répondre à cette question, permettez moi d’épuiser, si vous le voulez bien, le sujet des incroyants : hors le fait religieux, il y a aussi tous ceux qui croient en d’autres interventions, telle celle d’éventuels extra-terrestre. Il est certain que, pour eux aussi, la découverte de restes de singes de plus en plus humains au fil et à mesure que se déroule le temps pose problème : une espèce quasi importée aurait alors détruit jusqu’aux plus infimes traces des espèces autochtones évoluées, les géniteurs farfelus qu’ils évoquent étant donc de « mauvais génies » et non des Dieux ou demi Dieux.

    -         Mes religions officielles maintenant, si vous le voulez bien…

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    Quelle impatience ! Je réalisais toutefois que, pour elle, ces histoires d’extra terrestres étaient de la connerie tellement pure que rien ne valait la peine qu’on s’y attacha. Je gardais mes commentaires pour moi et enchaînait :

    -         Les églises chrétiennes ont évolué, oui. On peut d’ailleurs le comprendre car leurs ouailles sont surtout des citadins développés. Aujourd’hui, elles voient l’intervention divine en amont du processus, comme une sorte de démiurge capable de maîtriser, pour poétiser à nouveau, la terre, la mer, le feu… et l’évolution. Les autres religions, moins, voire pas du tout, tel l’Islam fondamentaliste. J’avoue ne pas connaître la position sur ce sujet des cléricaux bouddhistes, taoïstes ou hindouistes…

    -         Mais comment, sur le terrain, arrivent-elles à concilier l’enseignement d’un Dieu proche des hommes, proche au point de leur envoyer des messies et des prophètes, avec une réalité paléontologique qui nie cette proximité ?<o:p></o:p>

    -         Elles ont toutes un vrai problème. Et comme tout corps constitué, elles ne peuvent réagir que par un véritable « aggiornamento », une révolution des esprits, ou bien par le refus de parler des choses qui fâchent, ou encore par une opposition intransigeante. A vous de voir où chacune d’entre elles se situe dans cette hiérarchie de réponses : les Chrétiens, eux, viennent de réhabiliter Galilée, une sorte de geste symbolique. De là à non plus admettre mais enseigner que l’homme descend en fait d’une amibe, il y a une marge ! Songez par exemple que certaines religions datent la création du monde à moins de 5000 ans alors que des humanoïdes existent depuis plusieurs millions d’années et que les premières amibes ont dû se constituer « ex nihilo » il y a plusieurs milliards d’années…<o:p></o:p>

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    Il n’y avait pas que les religieux à avoir du mal à entrer dans la connaissance moderne de notre évolution, songeais-je alors : que dire de tous les intellectuels serinant quasi obsessionnellement que la méchanceté de l’homme est une constante qui traverse les siècles ? Je m’en ouvris à mon hôtesse qui, je m’en aperçu avec étonnement, professait une opinion similaire : mais oui, il est mauvais. Voyez les massacres d’aujourd’hui : sont-ils moins féroces que ceux d’hier ?Le 20e siècle fut d’ailleurs et sans doute le siècle le plus monstrueux à cet égard de toute l’histoire de l’humanité, Hitler, Pol Pot, la Yougoslavie, le Rwanda et j’en passe… Je ne pouvais me contenter de répondre, comme je le fais d’habitude, en donnant des contre exemples plus anciens ou bien en citant la torture, d’abord légitimée et publique avant d’être interdite sur toute la surface de la planète : elle me rétorquerait des heures durant que le fait d’avoir massacré avant de massacrer était une preuve de la constance de la méchanceté humaine tandis que l’interdiction légale ne vaut pas arrêt réel des pratiques. Je résolus d’abandonner l’idée de lui faire admettre une évolution humaine sur ce point et de me battre sur le temps des grandes phases de notre évolution :

    -         Regardez les temps comparés des grandes périodes de l’histoire humaine : plusieurs millions d’années avant d’arriver à l’homo sapiens sapiens. Plusieurs dizaines de milliers d’années à ce sapiens sapiens pour passer d’une civilisation de cueillette et de chasse à une civilisation de cultivateurs et d’éleveurs. Plusieurs milliers d’années pour que ces cultivateurs et éleveurs arrêtent de s’entretuer. Et quelques centaines d’années seulement pour le reste de l’évolution, soit, notamment, la constitution de sociétés techniquement très évoluées.<o:p></o:p>

    -         Et alors ?<o:p></o:p>

    -         Quand on parle d’évolution, on parle de périodes très longues. Nos pessimistes chevronnés comparent, pour donner un exemple, Tamerlan, ce chef turco-mongol qui incendia le monde de la Chine à l’Europe au 15e siècle, et notre plus moderne Hitler dont les décisions démentielles aboutirent au massacre de plusieurs dizaines de millions d’être humains en quelques années. Cinq petits siècles séparent seulement un dingue de l’autre, quasi rien en terme d’évolution. Tout au plus peut on relever que le développement technique des armes permet aujourd’hui de massacrer beaucoup plus de gens qu’autrefois : mais les massacres du Rwanda se sont surtout faits à coup de machette !  <o:p></o:p>

    -         Vous insinuez donc que la méchanceté de l’homme n’a pas eu le temps d’évoluer au cours de ces « cinq petits siècles » ?<o:p></o:p>

    -         Les conditions de cette méchanceté plutôt : l’anathème contre les Juifs, par exemple, n’est pas le fait d’Hitler. Ces pauvres bougres étaient déjà persécutés au Moyen Age. La survie par la possession de la terre, problème spécifique au Rwanda, est un problème vieux non pas comme le monde mais comme l’histoire des cultivateurs. Plus généralement, l’habitude de régler les problèmes ou les présumés problèmes par la force date, elle, des premières chevauchées nomades en terre agricole, de même que la différenciation des hommes entre militaires et civils ou dirigeants et dirigés. Songez que Louis XIV estimait que son premier devoir était de faire la guerre ! Bref, nous sommes toujours, bien que beaucoup plus évolué technologiquement, dans un monde militarisé. Vous me l’avez dit vous-même…<o:p></o:p>

    -         C’est vrai. Mais je ne reliais pas cette militarisation effrayante à la méchanceté humaine.<o:p></o:p>

    -         Parce que vous pensez que les humains peuvent être intrinsèquement méchant, ce que, pour ma part, je récuse : ils peuvent être fous, ça arrive et c’est grave quand on est un chef, ou bien persuadés de leur bon droit, c’est la majorité des cas, ou bien encore simplement idiots mais du côté du manche, si vous voulez bien me passer cette expression. Tous ces « méchants » ont de toute façon comme plus petit dénominateur commun le fait de croire que la force prime le droit, c’est-à-dire qu’ils en sont restés à une conception militaire de la société humaine. Mais, je me répète, cette conception est toute jeune à l’échelle de l’évolution humaine globale.<o:p></o:p>

    -         Les esprits ont du retard par rapport à la technologie…<o:p></o:p>

    -         Tout à fait. Voyez d’ailleurs les problèmes que pose, aux civilisations dites évoluées, la possession de l’arme atomique par des pays en développement. Ces civilisations ont peur de l’utilisation que leurs pays possesseurs, économiquement – donc socialement, donc mentalement, pensent-elles- très en retard sur elles, pourraient en faire. D’où aussi les peurs quasi « millénaristes » des écologistes face au nucléaire, militaire comme civil : nous avons, homo sapiens sapiens du 21e siècle de notre ère, conscience quand même de la nécessité d’une éthique face à la technique. Jadis, les religions s’en chargeaient, pas toujours mal d’ailleurs : voyez les trêves et les lieux sanctuarisés imposées par l’Eglise catholique, apostolique et romaine dans les guerres médiévales. Aujourd’hui, c’est une partie entière de la population qui met cette politique au menu de ses revendications. N’est-ce pas un progrès ?<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’avais gagné le combat, je crois. Madame Florin interrompit notre discussion pour me demander le plus aimablement du monde –nous restions d’humeur des plus civiles ce matin là- ce que je voulais manger. Viande rouge, répondis-je tout aussitôt, y ayant déjà songé en venant boulevard des Invalides.

    <o:p> </o:p>

    De l’âge du fer

    Quand nous nous mîmes à table, comme d’habitude après une pause au cours de laquelle j’avais pu téléphoner et mettre mes idées en place pour la suite de la discussion, je découvris de simples rondelles de tomates sur mon assiette : ne faites pas la fine bouche, m’avertit Mon hôtesse. Ce sont des tomates de Sicile, on n’en trouve que très rarement et à des prix prohibitifs. Mais vous m’en direz des merveilles… Je retrouvais, de fait, le goût des tomates de mon enfance, quand elles avaient encore du goût. Un délice ! La cuisine aujourd’hui, me dis-je alors, n’est pas complexe : il suffit de trouver les bons produits. Un peu d’huile d’olive avec quelques gouttes de vinaigre, sel, poivre, et l’on se retrouvait au Paradis. J’ai demandé qu’on n’ajoute ni ail, ni herbes. C’eut été dommage avec de telles tomates ! Je remerciais chaudement Géraldine qui ajouta : attendez, vous n’avez pas tout vu… Arriva, de fait et après les tomates, un plat blanc dans lequel trônait un demi onglet juste grillé au bleu. Là encore, le cuisinier avait fait dans l’ultra simple, un peu de poivre avant cuisson, un peu de sel après cuisson, le tout servi avec des pommes de terre nouvelles grossièrement coupées et poêlées. Un tableau de Mathieu, sans fioritures, juste le mouvement et la couleur… C’est dommage que vous ne buviez pas de vin, me dit-elle en surplus : j’ai là un Grave vinifié à l’ancienne qui vaut le détour. J’y trempais mes lèvres puis, surpris, en bu une gorgée avant de lui demander : c’est aussi l’une de vos propriétés ? C’était une de ses propriétés. Nous mangeâmes la viande dans un silence recueilli avant que, la dernière bouchée avalée, la vieille dame n’intervienne : savez-vous que nous sommes le seul peuple à manger de la viande aussi peu cuite ? Je le savais et plus encore : vous oubliez les peuples qui pratiquaient, jadis, l’ingurgitation de morceaux crus d’animaux, tels le cœur ou le cerveau. Mais il est vrai que, de nos jours, beaucoup d’étrangers nous considèrent presque comme des vampires. Il n’y a d’ailleurs pas de mot anglais pour traduire « cuisson au bleu » : chez eux, c’est saignant ou à point. Et leur saignant équivaut à notre « rose », terme que nous employons essentiellement pour l’agneau. <o:p></o:p>

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    J’étais en pleine forme, elle aussi, et nous passâmes dans son espace loisir pour le café et la suite de nos entretiens.

    -         Nous progressons. Je dois à présent vous parler de la technologie, ce fameux « âge du fer » qui vous tient tant à cœur.

    -         Parce qu’il m’a fait gagner beaucoup d’argent : les petits investisseurs ont perdu jusqu’à leur chemise en misant peu sur du vent, moi j’ai misé beaucoup sur quelques rares entreprises. Dont j’ai toujours vendu mes actions à temps. Ainsi, dans le cas de France Telecom, il est vrai que l’entreprise publique avait limité le montant unitaire des achats possibles, je me suis contentée de quatre fois la mise en trois mois. D’autres ont attendu, attendu, croyant pouvoir multiplier leurs gains par plus de dix : très peu ont su vendre et beaucoup se sont retrouvés avec des avoirs divisés par deux ! De mon côté, j’avais misé surtout sur des entreprises étrangères. J’ai gagné ainsi plus de vingt fois ma mise sur une entreprise sud africaine qui faisait –qui fait toujours- du gros équipement télématique. Le cours de ses actions a plongé, comme celui de tous ses congénères, mais j’avais vendu avant…<o:p></o:p>

    -         Au début, Chère Madame, ces considérations boursières n’avaient pas lieu d’être : les humains qui ont, les premiers, travaillé les métaux, avaient simplement mis les cailloux qu’il ne fallait pas dans leur four à pain, ayant depuis longtemps compris que les pierres maintenaient la chaleur. Des fours qui peinaient à fournir quelques centaines de degrés. Ces cailloux fondirent avant de durcir à nouveau avec le refroidissement : la métallurgie était née !<o:p></o:p>

    -         Vous êtes en train de faire l’apologie des fours.<o:p></o:p>

    -         Tout à-fait : dans le processus, le véritable inventeur est celui du four, pas celui de la fonderie. Imaginez d’ailleurs que, pour produire du fer et non des métaux moins résistants à la chaleur, il fallut préalablement construire des fours capables de fournir plus de 500° C. Donc puissamment alimenté en air. Il en fallait de la matière grise, autrement plus que pour travailler ensuite le métal amolli, un travail en fait de maréchal ferrant : de la science suivie d’artisanat… Notez que tout cela ne prit que quelques siècles, le bronze d’abord, le fer ensuite, qui valut aux Hittites de mettre en pièces tous leurs adversaires de l’Antiquité. Ils occupèrent jusqu’à l’Egypte…<o:p></o:p>

    -         La première utilisation fut donc militaire…<o:p></o:p>

    -         Ca vous étonne, vous, la « pasionaria » de l’anti-militarisme ?<o:p></o:p>

    -         Non. Ca n’était qu’un constat de plus…<o:p></o:p>

    -         Très juste en l’occurrence : car il faudra attendre de nombreux siècles encore avant que ce fer ne trouve des utilisations agricoles, donc civiles. C’était un produit cher, dans l’Antiquité, et donc réservé aux classes dirigeantes pour lesquelles le travail agricole n’était pas essentiel. Du moins ne le considéraient-elles pas comme essentiel. Songez, Chère Madame, que les Germains du Moyen Age, vainqueurs mais non héritiers de l’Empire romain, avaient oublié comment se fabriquait le dit fer. Ils pillaient donc leurs voisins, tout aussi germains qu’eux, pour leur dérober jusqu’à la plus petite particule de fer travaillé. Qu’ils faisaient ensuite fondre –l’invention du four à chaleur intensive, fortement alimenté en air, avait, elle, perduré- pour créer des armes avec lesquelles ils pouvaient battre et piller encore plus de voisins. Des ferrailleurs, en somme…<o:p></o:p>

    -         Mais enfin, il dû bien y avoir d’autres grandes découvertes entre les Hittites et le Moyen Age !?<o:p></o:p>

    -         La roue fut inventée presque en même temps que la métallurgie, l’homme avait préalablement mis au point et le tissage, et la poterie. Sans compter l’architecture navale : on se baladait sur les mers depuis des siècles avant qu’Auguste n’anéantisse la marine égyptienne de son rival, Antoine, à Actium. Ce, pour l’Occident. Car, en Orient, il se passe beaucoup d’autres choses : d’abord et avant tout, l’invention de l’agriculture moderne, irriguée. <o:p></o:p>

    -         Qui a trouvé ça ?<o:p></o:p>

    -         Les Mésopotamiens. Et leur invention ne sera jamais oubliée : les Arabes et les Turcs, notamment, en tireront grand profit. A noter que leurs paysans n’étaient pas, eux, des esclaves, mais des petits propriétaires : ils avaient compris, bien avant les économistes modernes, que la productivité agricole est étroitement liée au statut des producteurs… Les seuls Occidentaux à avoir également compris le phénomène furent les Byzantins et encore leur déclin fut-il en partie lié à leur propension à créer, sur le tard et à la faveur des guerres civiles, de grands domaines aristocratiques : ils peinèrent de plus en plus à lever des troupes de volontaires attachés à défendre leurs terres.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Madame Florin et moi réalisâmes alors, quasi en même temps, que notre manie occidentale du tout technologique avait quelque chose de diabolique, comme le refus, de la part des élites, de mettre en avant ne serait que l’effet le plus infime des masses, des « gens d’en bas », sur l’évolution. Etions-nous vraiment sortis du Moyen Age ou bien nos élites, en se renouvelant et en se positionnement massivement sur l’innovation technique, n’avaient-elles pas simplement prorogé leur domination des siècles durant ? Ma légatrice potentielle s’en ouvrit à moi :

    -         La vision qui me vient à l’esprit est celle d’un monde ancien qui s’accroche à ses privilèges.

    -         Attendez que je vous parle de l’ère des grands nombres, qui a commencé et qui s’imposera de plus en plus demain : s’il y a vraiment perpétuation de l’élitisme grâce à la technologie, cet élitisme a du mouron à se faire si vous voulez mon avis. Mais revenons à nos moutons, soit l’évolution technologique de l’homme. Rappelez-vous préalablement, je vois que vous commencez à me comprendre, que, pour moi, cette évolution n’est pas intrinsèquement productrice de « rupture » dans notre évolution globale. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille dame demanda alors une pause dans notre débat. J’ai besoin de mûrir, m’expliqua-t-elle. J’acquiesçais bien évidemment, trop heureux de voir, enfin, quelqu’un commencer à entendre mes litanies. Je lui suggérai de nous revoir le lendemain matin bien qu’il soit encore tôt dans l’après midi. C’est mieux, en effet. Mais je suis tellement contente que je vous compte la journée complète, huit heures. Tenez, je double même votre journée ! 16 heures, 4 800 euros, c’était le pied ! La journée, décidément, avait été superbe. Je quittai l’hôtel particulier avec une forte envie de danser…

    <o:p> </o:p>

    L’humeur de la veille déteint sur celle du jour suivant : dame Géraldine Florin s’avéra charmante, d’autant plus qu’elle m’attendait avec un chèque.

    -         Vos premiers défraiements. Notez que c’est moi qui vous les remets et non Clément – son majordome se prénommait donc Clément – Une vieille habitude d’employeur : vos salariés doivent savoir qui signe les chèques…<o:p></o:p>

    -         A l’ère des virements, c’est un peu archaïque, non ?<o:p></o:p>

    -         Peu importe pour les grandes entreprises : elles sont tellement grosses que le jeu du pouvoir emprunte des chemins très proches de ceux des cours royales d’antan et non celui que je vous indique. Pour votre bien d’ailleurs : je ne serais bientôt plus de ce monde et l’héritier que vous allez être doit connaître quelques règles basiques de commandement.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je commençais à percevoir les inconvénients –celui-ci en était indiscutablement un pour moi- de mon futur métier de riche. Je n’avais pas pensé, en effet, que j’hériterai aussi d’une ribambelle de serviteurs que je ne pourrai –je me connaissais !- en aucun cas renvoyer dans leurs foyers et qu’il me faudrait donc gérer en tenant compte, effectivement, de la psychologie humaine du moment. Mon hôtesse se rendit compte de mon émoi :

    -         Ca vous embête, hein ?

    -         Je ne peux pas vous le cacher ! Mais, bon, chaque chose en son temps. Pour l’instant, nous devons épuiser l’évolution technologique de notre espèce. Je suis satisfait, à cet égard, du scepticisme que vous avez bien voulu partager avec moi quant à l’impact très relatif de la technique sur notre évolution…<o:p></o:p>

    -         Je vous ai dit que j’avais besoin de « mûrir », ce que j’ai fait hier après-midi et une bonne partie de la nuit. J’ai fini, je crois, par comprendre ce que vous dites depuis le début sur la technologie : elle n’est qu’une partie de l’évolution humaine. J’ai compris aussi que nos organisations autour de cette technologie restaient primaires, fondées toutes sur les schémas militaires héritées des premières guerres entre éleveurs et cultivateurs, soit il y a des milliers d’années.<o:p></o:p>

    -         Il me faut vous donner quelques informations alternatives ici : tous les humains n’ont pas été affectés par ces guerres. Au sud du Sahara surtout, les hommes restèrent protégés des millénaires durant contre l’influence pernicieuse de la chose militaire : il fallut attendre le 8e siècle de notre ère pour voir des peuples guerriers réussirent à traverser le Sahara, soit par les côtes maritimes, soit par des voies caravanières.<o:p></o:p>

    -         Comment évoluèrent les Noirs, puisqu’il s’agit d’eux ?<o:p></o:p>

    -         Ce sont les seuls humains à avoir réussi à créer des sociétés sans Etat. Du moins, jusqu’à ce que nous arrivions…<o:p></o:p>

    -         Mais ils devaient aussi disposer de techniques des plus sommaires et être dans l’incapacité d’ériger de véritables civilisations, basées sur l’existence de grandes villes !<o:p></o:p>

    -         Même pas : ils savaient tisser et fabriquer des récipients, ils avaient découvert le fer, ils pratiquaient des cultures qui, à l’époque, n’avaient pas à rougir face à celles que nous faisions en Europe, ils connaissaient l’élevage, bref, ils vivaient tout aussi bien qu’au nord du Sahara. Ils échangeaient même leurs productions et avaient su créer des langages commerciaux pour surmonter la barrière des langues. Le Lingala, par exemple, langue parlée par tous les peuples bantous qui vivaient sur les berges du fleuve Congo…<o:p></o:p>

    -         Mais les villes, Cher monsieur, les villes ?<o:p></o:p>

    -         Il en existait et même de nombreuses. Malheureusement, les constructions étaient souvent en terre et en bois, si bien qu’une fois abandonnées, elles disparaissaient  très vite sans laisser de vestige. Mais on en a retrouvé quand même, des vestiges, là où la pierre était utilisée : la vallée du Limpopo par exemple, au Zimbabwe, regorge de tels trésors archéologiques, dont des palais qui laissent supposer qu’à côté des sociétés sans Etat pouvaient aussi exister des sociétés plus hiérarchisées. <o:p></o:p>

    -         Comment fonctionnaient ces sociétés sans Etat ? Il fallait tout de même s’occuper des criminels, régler les différents commerciaux, arbitrer les querelles de familles ?<o:p></o:p>

    -         On suppose, en l’absence d’indices écrits, que les tribus qui formaient ces sociétés sans Etat devaient agir comme agissaient les tribus isolées découvertes au fur et à mesure de notre pénétration du continent : via des assemblées ou conseils « d’Anciens », des familles pouvant même se distinguer particulièrement au sein de ces assemblées et conseils. Notez que ce type d’organisation fut aussi celui que choisirent les villes libres de l’Italie de la Renaissance, Florence, Venise, Gènes par exemple. Les grandes familles –et, au sein de ces grandes familles, quelques uns des caractères les plus trempés- gèrent en fait la société que, par convenance, on appelle « République » alors que son mode de fonctionnement s’apparente plus à un conseil d’administration. On trouve d’ailleurs toujours ce système de gestion publique des affaires dans certains pays africain. En Guinée équatoriale par exemple, il est presque « pur », les attributs de la démocratie républicaine, parlement, chef de l’Etat, etc., ne faisant qu’habiller de neuf l’antique mais très vivant conseil des familles qui gouverne réellement « le pays des Fangs » puisque la Guinée équatoriale est le pays où ce peuple bantou est très largement majoritaire.<o:p></o:p>

    -         C’est tout de même archaïque à côté des constructions européennes fondées, à partir du XIXe siècle, sur l’équilibre des pouvoirs !<o:p></o:p>

    -         L’Habeas Corpus, Montesquieu, les constitutions… Pour arriver aux lobbies, à la Pensée unique et aux plus forts taux d’abstention électorale que les démocraties occidentales aient jamais connu depuis l’institution du suffrage universel !<o:p></o:p>

    -         Vous ne pouvez tout de même pas nier les bienfaits d’une Justice indépendante, de la liberté de s’exprimer ou de se regrouper, d’une presse libre, de droits effectifs contre l’arbitraire, bref de tout le contenu non électoral des véritables démocraties !<o:p></o:p>

    -         Non, bien sûr, rassurez-vous. J’ai simplement voulu, en développant ma pensée sur les sociétés africaines sans Etat, vous faire comprendre que l’évolution est loin d’être monolithique et qu’en matière d’évolution sociale, il y a eu d’autres schémas que celui que nous voulons imposer, parfois de force, à l’ensemble de nos contemporains.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le sourire aux lèvres, la dame me concéda cet ultime « hymne à l’anarchie ». Elle m’invita à poursuivre sur l’évolution technique… Au point où nous en étions, je ne savais plus, toutefois, quelles étapes je devais privilégier dans ma démonstration. Devait-on, pour résumer, choisir quelques découvertes fondamentales, la poudre en matière militaire, la machine à vapeur et l’électricité en matière industrielle, aujourd’hui les ondes radio et la génétique, ou bien rester dans la continuité de l’évolution en constatant simplement l’accélération actuelle des découvertes ? Le plastique, le béton, le pétrole pouvaient en effet tout aussi bien que les précités, être retenus comme phénomènes majeurs qu’étaient sans doute aussi nos méthodes modernes de culture avec nos agro-industries, capables de nourrir des milliards de gens… Je me lançais toutefois dans une tentative de rétrospective :

    -         Tout ce qu’on peut dire est que l’homme n’a cessé, au cours des deux derniers siècles, de sophistiquer ses outils, les temps actuels montrant une très forte accélération de la dite sophistication. Des dizaines de milliers d’années avec des outils individuels rudimentaires, pour résumer, quelques petits milliers d’années de création d’outils collectifs basiques et quelques poignées de décennies de débauches technologiques en tous genres.

    -         C’est un peu succinct !

    -          Reprenons, si vous le voulez bien, notre homo sapiens sapiens, vieux d’un peu plus de 100 000 ans. Longtemps chasseur et cueilleur, il confectionne des vêtements dans la peau des animaux qu’il tue, il dispose d’armes de chasse en bois avec du silex et des os, ainsi que de quelques instruments de cuisine, toujours en silex ou en os, qui lui permettent de découper les viandes. A ce stade toutefois, pas de poterie, pas de métallurgie, pas d’animaux domestiques hors, peut-être, des chiens. Ce n’est que lorsqu’il doit s’organiser en société, sans doute sous l’effet du nombre, qu’il commence réellement à évoluer techniquement.

    -         Là, je peux vous remplacer, intervint Madame Florin. Les cultivateurs découvrent les tissus, donc les métiers à tisser, ainsi que la poterie et la roue. Le four fait son apparition, préludant celle du travail des métaux.

    -         Exact. On est à moins 6 000, moins 7 000 ans avant Jésus Christ, c’est à dire hier en temps cosmique. Les guerres qui commencent, poursuivais-je, accélèrent le dit travail des métaux et  l’armement fait des bonds prodigieux dès le 2e millénaire avant Jésus Christ. Avec, là, des « ruptures technologiques » parfaitement repérables sur les champs de bataille : le fer des Hittites dont nous avons déjà parlé, mais aussi les chars de combat –et donc l’introduction du cheval. Les armures, aussi, qui apparaissent moins de 1 000 ans avant Jésus Christ pour arriver au summum médiéval, ces machins de plusieurs dizaine de kilos l’unité qui interdisaient aux malingres de devenir chefs de guerre et faisaient du Percheron un animal idéal de combat ! Mais ces déploiements de ferraille n’empêchèrent pas les turco-mongols de dominer militairement la planète en tablant, eux, sur le cheval et l’arc. Ils disposaient toutefois d’armures, mais beaucoup plus légères, des cotes de mailles…

    -         N’est-ce pas à cette époque que Léonard de Vinci remplit son carnet de notes et de dessins sur des inventions en tous genres, de la manière de creuser un canal jusqu’à l’ébauche d’un hélicoptère ?

    -         Quelques siècles plus tard… Nous serons alors en pleine Renaissance, une renaissance qui ne nous vient pas d’Italie d’ailleurs, mais d’Espagne musulmane, comme je vous l’ai déjà expliqué. Moult inventions trouvent leur origine dans ce Califat d’Andalousie qui aurait dû en produire bien plus. Mais il ne cessera de s’abîmer dans des guerres civiles qui finiront par l’anéantir, bien plus que la « Reconquista » chrétienne. Revenons-en à nos armures : leur utilité disparaît aussitôt qu’apparaît la poudre en Europe, poudre qui nous vient, elle, de Chine.

    -         Mais que nous n’utilisons pas, nous, pour faire des feux d’artifice : on fabrique tout aussitôt des canons et des mousquets.

    -         Je reconnais bien là votre anti-militarisme aussi surprenant que forcené ! Il faudra trois siècle environ pour que vos grands amis fassent réellement « parler » la dite poudre, c’est-à-dire qu’ils bâtissent des stratégies fondées essentiellement sur une « puissance de feu » que même de faibles femmes sont capables de mettre en œuvre…

    -         Ce n’est pas pour autant que les militaires ont révisé leurs préjugés sur les femmes !

    -         Vous voyez bien que l’évolution technique n’est pas toute l’évolution…

    <o:p> </o:p>

    A ce stade de notre discussion, je jugeais utile d’introduire une digression, en fait une introduction, déjà, à la partie consacrée à la route de la soie : Vous noterez qu’à compter du XVe siècle, les Européens commencent à emprunter des techniques un peu partout. C’est que, grâce à leur nouvelle navigation, ce sont eux à présent qui contrôlent la fameuse route de la soie qui leur procure richesse et découvertes en tous genres… La dame ne souffla mot et je sentis que je devais continuer sur la technologie pure et dure. Béotienne, va ! Mais bon, me dis-je, un tel héritage vaut bien quelques contrariétés. Je repris donc, comme s’il n’y avait pas eu de digression :  

    -         Hors l’armement toutefois, la technologie peine : les techniques agricoles n’ont guère progressé, le cheval, par exemple et malgré son utilisation militaire massive, n’ayant toujours pas remplacé le bœuf. Et l’on ne connaît pas encore les usines, la révolution industrielle n’est qu’ébauchée au XVIIIe siècle. Elle prendra son envol au cours du siècle suivant, en Europe et aux Etats Unis essentiellement. Auparavant toutefois, nous avons, nous les humains de toutes nations, européennes comme asiatiques, retrouvé le goût des grandes bâtisses tandis que, dans le silence de leur cabinet, quelques grands esprits inventent les sciences qui permettront aux hommes de décoller technologiquement au XXe siècle : mathématiques, physique, chimie, biologie…

    -         C’est le fameux « siècle des Lumières » ?

    -         Pas seulement : en Asie centrale, en Inde, des savants continuent d’étudier. Mais ils ne bénéficient plus des multiples contacts que valaient à leurs civilisations la maîtrise de la route de la soie : en moins de deux cents ans, les brillantes sociétés d’Asie centrale sont anéanties…

    -         C’est votre dada, décidément. Qui me fait penser qu’au passage, vous n’avez qu’esquissé l’invention de la navigation moderne qui donne, m’avez vous dit pourtant, sa suprématie mondiale à l’Europe.

    -         Parce que, là encore, j’anticiperais sur les parties suivantes. De même que l’évocation éventuelle des découvertes techniques modernes empièterait sur les dernières parties consacrées à la « massification » des sociétés humaines...

    <o:p> </o:p>

    Je vis soudainement Mme Florin se dresser dans son fauteuil, les yeux brillant : tout cela est bien gentil mais vous oubliez un phénomène essentiel, surtout pour vous ! Je savais bien à quoi elle venait de penser : l’écriture ! Mais je ne l’avais pas oubliée, je le lui assurais : vous pensez bien que je ne pouvais pas passer sous silence une telle invention ! Je n’arrive toutefois pas à la caser dans cette quasi préhistoire des techniques humaines tellement ses débuts sont spécieux…

    -         Qu’entendez-vous par là ?, répliqua-t-elle.

    -         Les premières écritures sont des dessins, on appelle cela « l’écriture cunéiforme ». Très complexe et qui n’est maîtrisée que par une infime partie de la population. Très souvent d’ailleurs des religieux. On les appelle des « clercs », d’où viendra l’adjectif « anticlérical »…

    -         Les premiers écrits sont donc philosophiques…

    -         Détrompez-vous : d’après ce qu’on en sait, il sont comptables, les grands du Monde de l’époque ne dédaignaient pas faire l’inventaire de leurs possessions, puis, déjà, propagandistes : les mêmes grands utilisent l’écriture pour magnifier leurs gestes tant auprès de leurs peuples qu’au regard de l’Histoire. Les temples mésopotamiens comme égyptiens, grecs ou romains regorgent ainsi de relations des grandes batailles menées par les dirigeants des époques considérées contre des voisins redoutables tout comme, en Egypte, contre la sécheresse ou tout autre fléaux. Les bas-reliefs des dits temples sont notre tout premier matériel écrit de l’histoire antique : ce n’est déjà plus avant-hier mais hier…

    -         D’où votre difficulté à caser cette écriture dans cette première partie ?

    -         Oui. D’autant qu’un autre phénomène très important et indépendant de l’écriture va jouer dans l’intellectualisation de l’homme : avant même que soient publiés les premiers écrits philosophiques auxquels vous pensiez tout à l’heure interviennent les premières concentrations de population parlant la même langue. Auparavant, la barrière du langage interdisait purement et simplement les échanges d’idée et donc l’évolution des dites idées. Et, là, nous ne sommes plus du tout dans la préhistoire ! Permettez moi donc de conclure cette préhistoire par quelques mots, tout de même, sur l’évolution artistique des premiers sapiens sapiens…

    -         Je vous en prie…

    -         Les hommes des cavernes enterraient leurs morts et peignaient sur les murs des représentations de leur environnement. Sans doute toujours à des fins religieuses : les premières représentations artistiques humaines sont donc étroitement liées au mystère de la vie et de la mort, bien plus mystérieux pour ces gens que pour nous. Les Mésopotamiens et les Egyptiens continueront sur cette lancée et je crois que ce sont, en Orient, les Chinois, en Occident, les Grecs puis les Romains qui feront évoluer le concept : à compter de leurs époques, les humains fabriqueront de plus en plus d’art profane, à commencer par l’architecture : rappelez-vous les palais, les cirques, les thermes, les forums et autres constructions « civiles » de la Rome antique ! On reste toutefois, comme à l’époque des temples, dans une architecture monumentale à laquelle s’ajoute, mais en construction nettement moins élaborée, la réalisation des maisons d’habitation des grandes familles de l’époque, les fameuses « villas » romaines. Lesquelles ne doivent pas faire oublier que le reste des constructions urbaines étaient souvent insalubres, de qualité sommaire et sujettes fréquemment aux incendies.

    -         Quid de mes ennemis intimes ?

    -         Rassurez-vous, ils utilisèrent aussi et abondamment le savoir humain en la matière : entre les camps militaires fortifiés et les constructions médiévales fortifiées, sans oublier la grande muraille chinoise, ils ont laissé d’abondantes traces de leurs emprunts au génie artistique humain…

    -         De véritables mécènes !

    -         Si vous voulez… Permettez-moi d’arrêter là mon exposé du monde d’avant-hier, le dit génie artistique humain appartenant surtout aux mondes d’hier et d’aujourd’hui, tant en quantité qu’en qualité. Vous noterez toutefois que ma conception de « l’âge de fer » est bien plus étendue, plusieurs milliers d’années, que celle habituellement retenue dans les manuels. Et permettez moi aussi une question dont la réponse vous fera plaisir : quel est, selon vous, le plus petit dénominateur commun de cette évolution technique des premiers temps « sociaux » ?

    -         Les dépenses militaires, merci de me donner une nouvelle fois raison ! Mais ne croyez pas pour autant qu’aujourd’hui aussi, je vais doubler vos appointements ! Pas tous les jours…

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    Je ne l’attendais pas et me contentais de blaguer avec elle sur ce sujet. Nous prîmes le thé dans son jardin intérieur, thé qu’elle se procurait chez le fournisseur le plus cher de Paris et qu’elle m’apprit à boire sans sucre. Comme les Chinois, commenta-t-elle, dont vous m’avez d’ailleurs fort peu parlés… Je lui promis que l’exposé suivant leur ferait une large place et m’en allais, son chèque bien au chaud dans ma poche : c’était un salaire de PDG de multinationale, Madame Florin ayant compté aussi nos trois semaines de fâcherie dans ma rétribution, toujours à raison de 300 euros de l’heure et huit heures par jour. Les vrais riches ne donnent pas de chiffres, m’avait-elle dit au début de notre relation. Je ne vous donne donc pas le chiffre indiqué sur le chèque, mais vous avez tous les éléments pour le calculer vous-même en mourant de jalousie…<o:p></o:p>


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