• Chapitre 2 : les Wipis

     

    Chapitre II : Les Wipis

     

    Ulysse a dû s’arrêter sur la première planète venue après son départ de l’orbite bullienne : l’équipage a souhaité lui apporter quelques modifications, très vite réalisées d’ailleurs. Il s’est agi de créer un lieu de vie communautaire, indispensable tant à Bulli qu’aux Terriens qui ressentent désormais un besoin quasi instinctif de sociabilité physique. Une superstructure a suffit, appendice rendant encore plus laid le vaisseau : il comporte à présent des coursives externes reliant les cabines entre elles ainsi qu’à une salle de réunion en forme de grosse tumeur sur un sabord. L’engin, hérissé de tubes et de protubérances, s’élève à nouveau dans la nuit sidérale et disparaît rapidement.

    « Le prochain trou noir n’est plus très éloigné. Il y en a un dans le système » Le meuble leur apprend que la Terre a programmé des coordonnées et l’équipage n’a plus qu’à se rendre dans les placards. Bientôt, une mini étoile, suivie avec passion par la planète de Bulli, est effacée de ses écrans…

    Très loin du trou noir, elle ressurgit du néant à la grande satisfaction de la Terre qui, en reprenant contact, sait que son vaisseau ne s’est pas perdu dans « l’a-physique » C’est que, cette fois-ci, la planète mère a visé grand. Les coordonnées d’appréhension du trou noir étaient risquées, avec un angle de pénétration suivi d’une instruction d’accélération à un moment extrêmement précis. Et bien que les calculs terriens aient une haute précision, on ne sait jamais si les conditions d’un trou noir donné tolèrent ou non une infime marge possible d’erreur. Quoiqu’il en soit, ça a marché et Ulysse vient d’ouvrir à la Terre une nouvelle route galactique. Bulli est le seul à ne pas s’être rendu compte du danger. Et le seul aussi à interpeller les astronautes sans se rendre compte qu’il vit sous la forme d’un ectoplasme corpusculaire en contact immatériel avec son entourage. « Quand partons-nous ? », émet-il en croyant parler. L’équipage, amusé, synthétise l’ordre de rematérialisation.

    Ils sont cette fois-ci au cœur d’un système stellaire en voie d’extinction. « Sur le point d’exploser ! », hurle Fatimatou. Qui n’attend pas la synthèse avant de reprogrammer la dématérialisation d’urgence. Il y aura fatalement des conséquences à cet acte imprévu. Mais ils répareront les dégâts ultérieurement. La supernova les expulse comme le bouchon d’une bouteille de champagne préalablement remuée. Les forces artificielles qui lient les particules du vaisseau sont soumises à des attaques inconnues de leur science. Et, pourtant, ces forces ne cèdent pas. Après avoir été ballotée sur des milliers d’années lumières, la mini étoile se reprend, elle peut lutter contre son inertie et se stabiliser progressivement, panser ses plaies. Et il y en a ! Rien qu’au niveau corpusculaire, plus de 20% des liaisons ont été affectés. Impossible de se rematérialiser dans ces conditions : des fois qu’ils découvrent un trou immense dans leur carlingue ou, pire, qu’ils soient eux-mêmes touchés par le phénomène ! Plus d’une semaine terrestre durant, chaque amas de particules s’ausculte et se répare. Heureusement à cet égard, le cœur du transformateur n’a pas été touché. Et ils peuvent donc effectuer les multiples vérifications et réparations dans l’ordre et avec les phases de rematérialisation  progressive nécessaires : d’abord le transformateur, puis les machines, hiérarchisées bien sûr, puis l’équipage, lui-même hiérarchisé selon des critères d’utilité immédiate.

    Les corps organiques viennent en dernier car 1/5e des liaisons affectées représente, selon le meuble, un risque élevé de perte humaine (ou bullienne !) à la rematérialisation. Il faut donc que les machines soient prêtes à intervenir d’urgence pour « réparer » si réparation il doit y avoir d’urgence. Mais personne ne manque à l’appel en fin de processus et les machines n’ont eu à intervenir que pour de petits saignements sans importance. Le vaisseau est là, apparemment immobile dans le nuage gazeux expulsé en même temps que lui. Nuage toutefois en expansion rapide, emmenant les explorateurs avec lui. Le meuble détecte quelques ennuis de radioactivité, vite colmatés. Il se préoccupe surtout de l’épuisement en énergie d’Ulysse qui, tout entier à son travail de cohésions corpusculaires, n’a pas pu se ravitailler au milieu du magma énergétique phénoménal dans lequel il a baigné plus d’une heure durant. La vie reprenant son cours, l’équipage pense immédiatement aux réserves énormes de matière que représente le nuage gazeux qui les environne. N’ont-ils toutefois pas l’interdiction de prélever ne serait-ce qu’un tout petit peu de masse d’un phénomène comme celui auquel ils ont assisté, l’explosion d’une étoile massive créant la plupart des atomes puis des molécules nécessaires à la Création, avec un grand « C » Mais les liaisons avec la Terre sont coupées, les dernières balises automatiques ayant été détruites. Ulysse n’a même plus les moyens de regagner le cœur de l’ex système stellaire. Ni même, s’aperçoivent très vite les cosmonautes, celui d’étudier les liaisons corpusculaires du gaz environnant. Ils n’ont donc guère le choix. Bulli qui n’a pas les mêmes scrupules que les Terriens, fait la différence à la synthèse. Ceux qui ont penché dans son sens se demandent si leur planète, en acceptant l’Alien dans leur mission, n’avait pas en tête et déjà le souci d’ajouter un regard moins angélique aux synthèses du meuble. Au cas, justement, où….

    Ulysse aspire maintenant avec avidité le gaz cosmique. Un observateur extérieur verrait une forme tourmentée, sombre, autour de laquelle se dessinerait un vide de plus en plus important, en forme de cœur : d’une part le gaz ambiant n’est pas mort, il brille de touts les feux des réactions nucléaires qui continuent qui continuent à exister en son sein. D’autre part, cette purée lumineuse est aspirée magnétiquement, en laissant donc, après disparitions, des cônes de vide magnétique. Tout cela constituant un spectacle, si spectateur il y avait, extraordinairement féérique. Lorsque le cœur à la proportion d’une grosse planète, Ulysse est enfin rassasié. Il effectue les ultimes réparations, vérifie une nouvelle fois ses machines et ses hôtes et se met aux ordres. Le meuble leur rappelle leur déconnection avec la Terre et les astronautes décident de retourner dans la fournaise.

    Et quelle fournaise ! Au milieu de la supernova, les réactions en chaîne n’ont pas cessé. La mini étoile terrienne, toujours sous l’initiative de Bulli, est forcée de pomper de l’énergie à tout va pour se maintenir. Elle est ballotée dans tous les sens, provoquant en retour des réactions nucléaires imprévues du fait de l’obstacle qu’elle représente face aux particules déchaînées. Les astronautes envoient des messages dans tous les sens, des fois qu’un train d’ondes se fraierait un chemin dans la pagaille. « Aucune chance » a dit le meuble, parlant au nom d’Ulysse. Et pourtant ils insistent, bêtement, mais avec un acharnement croissant. Des jours terrestres durant, pompant de l’énergie, lâchant des ondes. Fatimatou guette la réception salvatrice, seule, en état corpusculaires, à même de la ressentir. Elle n’en peut plus de cette vaine attente, tant moralement que « corpusculairement » Et puis, soudainement, elle est connectée, comme si elle se trouvait à quelques encablures de sa planète natale.

    Longtemps ils se demanderont par quel miracle ils ont pu rétablir la liaison. Au sein du merdier effroyable de l’explosion stellaire, ils ont pu nouer un dialogue avec leur base d’une stupéfiante clarté : au mieux espéraient-ils « passer » ; mais jamais recevoir de message compréhensible, ça, jamais ! Cela signifie que les trains d’ondes ont traversé un chaos de radiations, de particules en mouvement rapide et d’ondes sauvages sans aucune déformation. Un vrai prodige ! Ils se sont alors souvenus des révélations de la sonde automatique. Se pourrait-il que… Mais c’est impossible ! Les ondes ont dû rencontrer des milliards de milliards d’obstacles infranchissables ! A moins d’avoir été déviées, « conduites » artificiellement puis reconditionnées autant de milliards de milliards de fois. Un travail titanesque, sans compter la technologie dingue qu’il suppose !

    La mini étoile s’éternise dans sa soupe infernale. Les Terriens cherchent à vérifier le bien fondé de leur fragile mais unique hypothèse, toujours magnifiquement reliés à leur sol natal. Ils ont repéré des mouvements ordonnés ou qui leur ont paru ordonnés, dans les radiations de la soupe. Comme un ballet, avec des impulsions répétitives d’intensité constante. Puis des arrêts et, à nouveau, les impulsions ordonnées. Ils ont tenté de les intercepter directement mais, à chaque fois, les trajectoires prévues ont semblé se recaler plus loin. Ils ne peuvent que les déduire de phénomènes induits aperçus par leurs sondeurs, les ondes déduites ayant de toute évidence une primauté, une domination sur l’anarchie d’ensemble. Comme un jet d’eau froide qui ne se diluerait jamais pénétrerait une cuve d’eau bouillante. Les astronautes n’arrivent pas à toucher l’eau froide mais les mouvements de l’eau bouillonnante à son contact prouve son existence…

    Sans réponse définitive, ils doivent quand même quitter la zone de turbulence. Bulli, notamment, n’en pouvait plus de son immatérialité et risquait de craquer, chose très dangereuse dans leur état relativement instable : stable vis-à-vis de l’extérieur mais beaucoup plus mouvant à l’intérieur : les Humains ont surtout travaillé les liaisons corpusculaires périphérique de la mini étoile. Ils se rematérialisent une fois hors d’atteinte des secousses résiduelles de l’explosion stellaire dont ils peuvent alors mesurer visuellement l’ampleur. C’est énorme, fantastiquement énorme ! Leur vaisseau ressemble à un microscopique grain de poussière face à cette immensité. Laquelle est globalement sphérique comme le leur synthétise le meuble sous forme holographique. De plus, elle paraît vivre, intensément même : des tentacules s’en échappent, vite rattrapées par la masse en constante expansion. Des couleurs flamboient puis s’éteignent, des maelströms se forment, créent des sortes de planètes qui explosent à peine créées. De grands nuages sombres passent un peu partout, s’effilochent, se contractent avant de s’engouffrer, comme inspirés, dans ce qui reste du noyau central, flamboyant, lui, continuellement.

    « Il perd progressivement de son intensité, note le meuble. Mais vous ne pouvez pas le voir, c’est uniquement perceptible par les sondeurs » Ils regardent, fascinés, oublieux, devant la majesté du spectacle, des affres qu’ils viennent de vivre. Et c’est un novice, Peter Arimana, qui crie dans le meuble : « regardez les écrans extérieurs ! C’est plein de rayons laser ! » Effectivement, Ulysse est cerné par des traits de lumière qui vont et viennent comme une foule de gare. Les machines ne les voient pas, hormis les caméras à infrarouges. Ca pullulent pourtant, jusqu’à dessiner de véritables formes architecturales. Fatimatou suit un rayon précis, entraînant l’équipage à le suivre en même temps : il bondit vers la carlingue du vaisseau, stoppe net, part à droite, bondit à nouveau, s’arrête, repart en angle droit, hésite, rebondit et ainsi de suite.

    « Tout cela veut dire quelque chose ! Regardez ! » Les astronautes prennent du recul, tentent de déchiffrer ce que, petit à petit, dessinent les traits de lumière. « Ils sont en train de nous écrire en anglais ! » éructe Peter. « C’est le mot Wellcome, ils nous entourent d’un immense Wellcome ! »

    Le dit mot en anglais se modifie graduellement, tourne autour du mot « Earth », lequel se transforme tranquillement en « Wipis » Puis, comme pour expliquer, Earth revient accolé au terme « you » suivi de Wipis, accolé à « us »

    -          « Vous Terre, nous Wipis, c’est clair, non ? Que peut-on faire pour leur répondre qu’on a compris ? »

    -          « Dessinons quelque chose à notre tour… »

    Aussitôt dit, aussitôt fait : ils dessinent au rayon laser des phrases simples. « Que voulez-vous ? Où êtes-vous ? » Mais les traits de lumières ne répondent pas, se contentant de leurs « Wellcome », « Earth », « You », Wipis » et « Us », indifférents aux signaux des Terriens. Est-ce un message sans autonomie, adressé par des êtres qui ne reçoivent pas de réponse, comme une lettre sans adresse d’expéditeur ? Ulysse semble avoir en outre détecté une similitude entre les traits de lumière et certaines des ondes émises par la supernova. Les deux, a-t-il noté, ont un pouvoir d’impact identique, capable de repousser le vaisseau de son aire, comme s’il rencontrait un corps solide. Exactement l’impression que les astronautes avaient eu  face aux rayonnements de la supernova : une fois lancés dans une direction, rien ne paraît capable de les arrêter. L’environnement se plie à leurs lois et non l’inverse.

    Comme si les traits lumineux voulaient leur donner raison, le navire spatial est à nouveau secoué, comme un shaker dans la main d’un barman. Très désagréable ! Les secousses s’accentuent, déclenchant un signal d’alarme : « attention, dématérialisation imminente ! » L’équipage réagit immédiatement, change de forme. La  mini étoile renaît en quelques secondes. Les traits de lumière ont obtenu l’effet recherché. Les Wipis, si tel est leur nom, prennent contact avec les Terriens en influant sur les liaisons des mémoires transformées. Lorsqu’ils se rematérialiseront, le meuble leur restituera le message ainsi transmis…

    « Nous sommes à votre service, ce que vous désirez, vous l’aurez » Et rien d’autre… Ca signifie quoi, au juste ? L’équipage s’interroge et Bulli, toujours lui le premier, pense qu’il aimerait bien atterrir quelque part, souffler un peu. Il est relié au meuble qui enregistre son désir. Le dit meuble, préprogrammé par les traits lumineux, remet Ulysse en marche. Les astronautes sont avertis par ce dernier que leur navire va se poser dans moins de trois jours sur une planète habitable. Et très vite, les Terriens se rendent compte que rien ne peut faire dévier Ulysse de sa route, il file vers sa destination inconnue par sauts dématérialisés successifs…

    Les vieux réflexes humain des cosmonautes ne sont pas tous morts. Ne plus avoir de contrôle sur leur situation leur déplaît souverainement. Ils fouinent dans les entrailles de leur machinerie, épluchent les programmes des ordinateurs, modifient les données qui leurs paraissent douteuses… Ulysse poursuit imperturbablement sa route. Elisabeth, une fois n’est pas coutume, perd son sang froid. Elle se branche au meuble et lui parle comme à un coéquipier, mélange de peur, de tendresse et de colère. Son message est enregistré froidement, rencontre la programmation imposée par les traits lumineux, s’insère dans un circuit prévu à cet effet : elle a émis un désir, celui de retrouver sa liberté d’action. Le meuble obéit comme un automate, stoppe Ulysse après avoir vérifié que le souhait d’Elisabeth correspond bien à la synthèse des pensées de l’équipage.

    « Nous sommes à votre service, ce que vous désirez, vous l’aurez… Nous sommes à votre service, ce que vous désirez, vous l’aurez… Nous sommes … » Ca n’arrête pas, le meuble est fou ou bien totalement aux mains des « choses » C’est Ahmed qui, à son tour, débloque la situation. Il a pensé, presque par instinct « Qu’il se taise, Bon Dieu ! », résumant le sentiment global de l’équipage. Le meuble s’est tu. Pas de doute, le lien est plus qu’évident entre leurs désirs exprimés dans le meuble et le travail de celui-ci. « Je voudrais dormir » a essayé Bulli. Sa cabine s’est éteinte et Ulysse a synthétisé un gaz narcotique. « Manger » a pensé un autre. Ulysse a synthétisé des prodiges. « Me taper Peter » -ça, c’est Fatimatou- Et Peter n’a pas eu le temps de dire « ouf ! » : il s’est rematérialisé dans la couche de la belle jeune femme. Et ainsi de suite, leur vaisseau ayant visiblement acquis des techniques non prévues à l’origine, comme cette dématérialisation-rematérialisation d’une cabine à une autre dont le fonctionnement est totalement étranger aux Terriens : transformer de la matière en particules énergétiques contrôlées est une chose, y ajouter de la transmutation de matière en est une autre ! En fait, se sont aperçus les astronautes, le meuble modifie la structure d’Ulysse en fonction des désirs exprimés. C’est totalement absurde. Aucune machine nouvelle n’est créée mais Ulysse arrive à extirper ce qui est demandé de sa masse. Et seuls les indicateurs à la disposition des astronautes leur prouvent que la masse de leur vaisseau subit des changements à chaque opération. Une science des particules qui défie leur imagination, un peu comme si la matière inerte était douée de pensée et de mobilité. Tout cela qui plus est à partir d’une sorte d’ordinateur qui ne peut en principe que mettre en branle des mécanismes auxquels il est artificiellement relié et dont la structure lui est inconnue.

    La seule chose dont les Terriens sont certains est que le meuble a été modifié, rien que lui. Ils ont vérifiés systématiquement le reste du navire sans découvrir la moindre anomalie. Un simple cerveau artificiel, des cases, des gaz électroniques et des connections tout ce qu’il y a de  matérielles, capable de donner l’ordre à d’autres structures matérielles de s’auto modifier ! Les astronautes ont peur. Certes, ils sont maîtres du jeu, le meuble leur obéit. Mais être maître de quelque chose qu’on ne comprend pas n’a rien de sécurisant. Aussitôt synthétisée, cette pensée déclenche le processus habituel. L’explication scientifique du phénomène pénètre les cerveaux des équipiers branchés. Trop compliqué ! Le meuble simplifie alors au maximum : il s’agit d’interactions de particules. Le meuble envoie des électrons dans les connections externes. Les dits électrons butent sur les particules de ces connections selon une programmation bien précise qui déclenche des réactions en chaîne elles-mêmes très précises car organisées. L’énergie nécessaire à la rupture des différentes liaisons ainsi sollicitées s’accumule au fur et à mesure des chocs contrôlés, d’autant que cette énergie se présente sous la forme de traits de lumière totalement maîtrisés et donc dépourvu de toute perte. Puis ces traits de lumière sont dirigés vers des micro-cibles et le reste suit. C’est de la nano-physique des particules à un niveau phénoménal. Difficile en outre à faire admettre philosophiquement à des êtres qui sont trop pénétrés de l’idée d’architecture corpusculaire pour saisir d’emblée ce que signifie ce jeu microscopique de quilles. Ils ne comprennent pas immédiatement que la matière-énergie se moque des différents états dans lequel elle peut se trouver, l’essentiel résidant dans sa vie, c’est-à-dire dans son activité et dans la conscience qu’elle a de cette activité. Le bien, le mal, la « mort » architecturale, tout cela n’a plus de sens. Aux objections terriennes, le meuble répond toutefois que seule l’organisation de la matière-énergie lui permet d’avoir conscience de son activité et qu’elle ne peut bien entendu pas ignorer le questionnement de la valeur de son activité. Ce n’est pas tant le bien ou le mal qui est en jeu, précise le meuble, mais essentiellement le perfectionnement de la conscience de l’Univers. « Est mal, schématise-t-il, ce qui s’oppose à l’incessante recherche organisationnelle de la matière en vue de se mieux connaître elle-même. Est bien ce qui va dans le sens de cette organisation » Dans ce cadre, toutes les architectures corpusculaires ne sont pas forcément bonnes. Le meuble fouille ses mémoires et traduit en exemples terriens la pensée des traits de lumière. Bulli ne sait plus où se mettre car le premier exemple choisi est celui de l’élitisme. « A priori, celui-ci permet une progression de la connaissance, du moins à un moment donné. Mais le temps arrive où l’organisation élitiste est un obstacle à la massification du savoir et donc, du progrès réel » L’ancien « bien » est devenu « mal », CQFD !

    -          « Que fait alors la matière-énergie ? » demande Elisabeth ;

    -          « Si nous le savions ! » le meuble répond comme s’il représentait tous les lumignons. « Nous avons observé bien des états de la matière et la seule chose que nous avons apprise est que l’Univers a une direction globale, une sorte de schéma directeur. Nous travaillons à le comprendre sans y avoir réussi jusqu’à présent. Et tout ce dont nous sommes certains est que les états architecturaux contraires à ce schéma ne se sont jamais perpétué très longtemps. L’Univers, autre exemple, semble avoir une sainte horreur de la simplification, de même qu’il ne paraît aimer ni les retours en arrière, ni les constructions dominantes sur de trop longs termes : peut-être ne tient-il pas à mettre tous ses œufs dans le même panier ?

    -          « Vous savez donc ! » s’exclament les astronautes reliés au meuble ;

    -          « Pas vraiment. Nous croyons avoir isolé certains réflexes de la matière-énergie, des choses qu’il n’est pas facile de vous faire comprendre. Des choses comme la nécessité de protéger la marginalité si vous voulez une illustration simpliste. Autre illustration : vous pouvez manger tous les mets que vous voulez, pourvu qu’ils ne soient pas rares. Dès qu’il y a rareté, il y a risque de disparition d’un état organisationnel de la matière-énergie et vous pouvez comprendre que ce risque est aussi celui d’un appauvrissement des potentialités globales de l’Univers. Alors, pour répondre à votre première question, ce que fait la matière-énergie face à des attaques organisationnelles, nous n’en savons réellement rien. Mais peut-être le problème doit-il être posé différemment : que ne fait elle pas ? Ou bien encore, si schéma directeur il y a, la déviation n’est-elle pas condamnée d’entrée et alors la matière-énergie n’a rien à faire, ni même à imaginer de faire quelque chose. Je suis moi-même programmé et tout ce qui ne cadre pas avec mon programme est, pour moi, inexistant. C’est peut-être la réponse mais nous n’en savons rien »

    Le meuble mélange allégrement les « je » et les « nous » sans problème pour lui mais les astronautes doivent faire un effort pour suivre. Ils n’ont d’ailleurs plus longtemps à souffrir car le meuble les prévient qu’il va s’arrêter : « un blocage programmatique m’empêche d’aller plus loin dans mes explications. Sinon que la logique du raisonnement englobe bien d’autres négations de vos principes habituels. Je m’adresse ici aux Terriens, Bulli n’en étant pas à un stade d’évolution suffisant pour comprendre ce qui suit : votre individualisme est particulièrement problématique » Les « choses » se taisent sur cette curieuse phrase, toutefois peu relevée par l’équipage. Lequel a en effet trop de nouveautés en tête pour y réfléchir calmement. Et d’abord la révélation d’une civilisation hyper-développée capable de chercher l’explication de son existence dans le cœur de l’énergie. Il y a ensuite la technologie extraordinaire dont ils ont pu apercevoir quelques applications « gentilles », ce jeu de quilles dément. Il y a enfin le sentiment, qui les submerge, de ne plus penser le meuble comme partie d’eux-mêmes mais de le percevoir comme une sorte de diplomate, un envoyé de cette civilisation étrangère et toujours inconnue…

    Fatimatou est interpellée par la Terre, leur rappelant son existence. Ordre –cette fois, il s’agit d’un ordre ferme- leur est donné de contacter à tous prix les générateurs des traits lumineux intelligents. Ce qui coïncide d’ailleurs, la synthèse est formelle, aux souhaits des cosmonautes : ce qu’ils viennent d’apprendre est tellement énorme que personne ne veut en rester là. En outre, le vaisseau n’est plus pour eux une aimable émanation de leur collectivité mais le lien fragile d’un peuple en voie de développement avec « la » civilisation ! Tout le monde veut savoir… Les Terriens, rodés au maniement nouveau du meuble, se contentent de lui manifester leur souhait d’entrer en relation directe avec les Wipis. « Instruction contraire en mémoire » rétorque la machine. Ils ont oublié Bulli et son désir de « souffler » Va pour Bulli, décident-ils en commun.

    Dans le temps initialement prévu plus celui dû à l’arrêt provoqué par les astronautes, le vaisseau atteint un système stellaire. Système relativement banal si n’était son instabilité ambiante. Il semble à l’équipage que rien ici n’est définitif, figé pour des millénaires. Il y a comme une sorte de vibration de toutes les particules captées, vibration qui reflète sans aucun doute –les analyses d’Ulysse l’assurent- un état précaire des équilibres gravitationnels. La présence, aux côtés du vaisseau, de plusieurs traits lumineux suffit cependant à rassurer les voyageurs. N’ont-ils pas été protégés par eux contre de graves attaques cosmiques ?!  « Vous entrez dans une construction artificielle », prévient le meuble. Voilà donc la raison de l’instabilité ! Ce système est forcé, moins solide qu’une construction naturelle. Formidable tout de même pour des êtres eux-mêmes incapables de ne serait-ce que penser à de telles réalisations. Ainsi les traits lumineux peuvent-ils créer des mondes complets, soleil, planètes et gravité. C’est fabuleux ! Le meuble leur signale qu’il s’agit d’un des nombreux programmes expérimentaux en cours, programmes dont le but est de définir les éléments de base du schéma directeur de la matière-énergie. Celle-ci, ajoutent les Wipis, s’accommode de l’artificialité à condition que ses lois évolutives répondent à certains critères. Au travers de leurs échecs, les traits lumineux voient se préciser les dits critères. Le Monde dans lequel ils entrent est voué à la disparition, c’est un des échecs mentionnés. Il est pourtant habité, la vie a quand même suivi son cours.  Et les Wipis espèrent que le passage des Terriens permettra de mettre le doigt sur les raisons de l’instabilité : le repos des cosmonautes sera donc studieux !

    Ulysse visite le système artificiel qui comporte, outre son étoile unique, plus de trente satellites et trois trous noirs. « Même les trous noirs ! » notent les Terriens. S’ils étaient dans le secret des traits de lumière, ils sauraient que, justement, la configuration des trous noirs en question est la cause première de l’échec global du système. Les hyper-civilisés n’ont pas, ici comme dans toutes leurs autres expérimentations, réussi à équilibrer les flux d’ondes gravitationnelles et ont dû « bricoler » les trous noirs pour stabiliser, tout de même, la ronde des planètes autour de l’étoile. Mais ce que fait naturellement l’Univers en plusieurs milliards d’années n’a rien à voir avec ces sortes de contreforts rajoutés à la hâte en fin de processus artificiel mené en quelques dizaines de milliers d’années seulement.

    D’un autre côté, la pureté de l’expérience exigeait que le système soit créé de toutes pièces et le plus indépendamment possible des lois et des attirances naturelles  dues à la masse de la galaxie : le système fut implanté dans l’espace compris entre deux bras de cette galaxie et son soleil perd progressivement une partie de sa substance attirée par les deux bras opposés. Une conception inouïe mais qui permit aux Wipis de vérifier que la plupart des mécanismes naturels d’évolution se reproduisent au sein des galaxies et non en dehors. Les astronautes vont vite s’en rendre compte en atterrissant sur l’une des quatre planètes douées de vie organique. Ils ont emprunté une navette qui réagit fort mal à l’approche initiale. Ailleurs, cette approche ne génère que de faibles vibrations de l’atmosphère. Mais ici, il s’agit de fortes secousses de l’engin avec, en plus, des explosions d’atomes libérés de leurs électrons par l’intrusion. En cause, le manque de stabilité bien sûr… Ahmed suggère de renoncer à l’emploi du mécanisme magnétique antigravitationnel. La navette termine donc son atterrissage comme une pierre, juste freinée à quelques milliers de mètres du sol. Tous sont commotionnés, l’estomac au bord des lèvres. Ils s’extraient de la navette tant bien que mal et regardent autour d’eux avec curiosité. Il y a de la végétation et des sortes d’insectes. Le relief environnant est très cassé, comme tout ce qu’ils aperçoivent d’ailleurs. La nature s’est adaptée à l’instabilité en multipliant les architectures en cristaux : tout, ici, tente de résister aux forces de déstabilisation atomique en jouant sur les structures moléculaires.

    Les Terriens commencent à comprendre ce que les Wipis entendaient par « repos studieux » : à eux sans doute d’intervenir, compte tenu de leur maîtrise en architecture corpusculaire –et à leur grande imagination en la matière !- pour tenter d’apporter un mieux à cette évolution par trop cristalline. C’est Elisabeth qui met le doigt sur le problème de fond : « il ne peut y avoir d’intelligence dans un monde aussi structuré » dit-elle. Et, effectivement, la vie organique locale a quelque chose de mécanique qui les surprend. Il n’y a pas de fantaisie et il ne peut donc y avoir de mutation. La fantaisie serait d’ailleurs fatale à la vie organique en la déviant de son principal but qui est de résister à la déstabilisation. Ca les amuse tout à coup, la tâche est plaisante, comme un problème d’échec soumis au meuble. Même Bulli suit de près le problème bien qu’incapable de le résoudre. L’équipage phosphore à plein régime, décident d’introduire une systématique dans leurs analyses. Bulli, lui, émet des suggestions de primates, comme celle de tout casser à un endroit précis de façon à créer artificiellement de la fantaisie. Les Terriens ne l’écoutent même pas : pas de temps à perdre, la Terre leur a enjoint de rencontrer prioritairement la civilisation étrangère. Le meuble les rassure : ce monde artificiel fait aussi partie de la civilisation des Wipis.

    La navette est chargée à bloc de spécimens locaux, de matière inerte et vivante, puis tout le  monde regagne Ulysse. Celui-ci, piloté par le meuble, décrit avec précision les caractéristiques des liaisons corpusculaires étudiées. Le problème qui apparaît très vite est celui de la transformation : toutes les tentatives échouent devant l’obstacle de l’instabilité. Les atomes défaits, les noyaux cassés, les radiations pulsées ne sont plus préhensibles. Ils s’évaporent, comme si la barrière magnétique censée les retenir n’existait pas. Peter, le novice, alerte ses coéquipiers : « ce qui arrive à cette matière locale doit aussi nous arriver ! » Julia Crambton, astronaute chevronnée surenchérit : « il n’y a pas que le problème de notre dématérialisation. Nous n’avons pas, nous, de structure cristalline ! » Les membres de l’équipage réalisent qu’effectivement, ils ne sont pas conçus pour ce monde. Et ils vont aux résultats, voir si un processus de fuite de matière n’est pas déjà engagé.  Mais le meuble les rassure : ils n’ont rien à craindre, des flux d’ondes gravitationnelles émanant des trous noirs  sont dirigés sur chacun d’entre eux et sur toutes les parties du vaisseau : la microphysique habituelle des traits de lumière…

    Cela n’a rien d’inquiétant pour les Terriens, férus de science corpusculaire. Mais Bulli, qui n’ose rien dire, se tâte sous toutes les coutures : ces ondes et ces particules qui sont censées se consolider mutuellement au sein d’un corps qu’il sent tut à fait physique et cohérent n’ont rien de réjouissant. Bulli découvre qu’il est surtout fait de vide… E tout cas, le meuble a donné des idées aux Terriens en leur rappelant la microphysique : ne pourrait-on pas s’en servir pour non pas casser les liaisons corpusculaires avant de les reconstruire mais simplement les modifier progressivement ? Comment faire toutefois : ils connaissent les potentialités de la microphysique sans savoir utiliser celle-ci. Et, là, il ne s’agit plus d’un jeu de quilles mais de processus bien plus fragiles, comme la programmation d’une commande à distance : certains éléments doivent être bougés sans que les autres subissent le moindre mouvement. Le meuble avoue son incompétence, il n’est pas programmé pour travailler dans l’instabilité. Mais il donne un indice : « les Wipis correspondent avec moi quand je suis dématérialisé ».

    Ulysse quitte aussitôt le système et s’éloigne prudemment de plusieurs centaines d’années lumières : des fois que l’instabilité rayonne très au-delà de son épicentre ! Lorsque les indicateurs signalent que le vaisseau n’est plus du tout dans la zone de rayonnement et que, par contre, l’attirance de la masse galactique se fait sentir, les astronautes décident, non sans appréhension, de passer à l’état corpusculaire. Il n’y reste que le temps qu’ils estiment suffisant pour une communication avec les traits de lumière. Il l’est et ces derniers ont reprogrammé le meuble pour répondre à l’attente des Terriens. C’est ensuite et presque un jeu d’enfant pour ceux-ci que de trouver, par élimination, des formes non cristallines de matière qui résistent à l’instabilité. Un jeu d’enfant, certes, mais long : le pourcentage de réussite est inférieur à 0,001 et toute l’informatique du vaisseau a été mise à contribution.

    Curieusement, les gaz semblent les plus aptes à tenir la route dans le système pourvu qu’ils soient artificiellement renforcés. Il a fallu trouver un système de micro-inter réactions qui permet aux gaz créés  d’échanger de l’énergie entre leurs particules de composition et d’auto-renforcer ainsi continuellement les liaisons artificielles. Cela durera ce que ça durera, des pertes légères dès l’origine n’ayant pu être empêchées. Ces gaz sont une création artificielle de plus dans le système considéré comme naturel. Les Terriens se congratulent… Le meuble les douche un peu : « primo, dit-il, ce que vous avez fait est « in vitro » Vous devez maintenant passer au « in situ » Secundo, vous avez, certes, créé une structure non cristalline capable de se perpétuer ici. Mais débouche-t-elle sur l’intelligence ? »

    C’est le fond du problème, l’échec aussi des traits de lumière qui n’ont su créer que des formes très faibles d’intelligence mais trop instables pour perdurer. « Et si, propose un astronaute, nous enfermions ces gaz dans une structure cristalline et réalisions une sorte de meuble ? » Des gaz différents, aux propriétés particulières, liés entre eux comme des électrons dans un ordinateur. Se servir des incompatibilités pour générer une conscience binaire ! Il fallait y penser, la philosophie de la chose faisant sourire les astronautes : se servir des négatifs pour produire du positif. Ils reçoivent les félicitations de leur planète, fière d’apporter une contribution importante à une civilisation bien plus évoluée. Un peu comme Bulli, lorsqu’il perçut ce que son monde pouvait apporter à la Terre. Laquelle a un autre motif de contentement : depuis qu’elle a pris conscience de l’intérêt de la philosophie dans l’évolution, elle cherchait un exemple du bien fondé de sa nouvelle conscience. Or il est là, dans ce système absurde né de la science pure et peut-être sauvé par la non science, par une pirouette intellectuelle. C’est beau, simplement beau…

    Les explorateurs vont nuancer ce propos, plus tard, après avoir quitté définitivement le système où ils ont laissé de drôles de constructions hybrides, laides, bien sûr, comme tout ce qu’ils fabriquent : l’esthétisme, pour des adeptes de la dématérialisation, n’a plus aucun sens. La planète cristalline comporte à présent, se disent-ils, des êtres doués d’une certaine conscience et de mobilité. Les Terriens ont simplement utilisé à cet effet les différences de densité et de volume : leurs constructions sont comme d’affreux ballons qui évoluent au gré des vents. Ils sont munis de sens artificiels, cristallins bien sûr, et l’on a même résolu le problème des fuites : ils peuvent s’alimenter en matière lorsqu’un indicateur signale atteinte la zone dangereuse, un mini-transformateur recréant les composants de base des gaz à partir de n’importe quoi. Et les nouveaux composants entrant dans la soupe sont automatiquement soumis au système d’auto-échange énergétique.

    Le « hic », ils le réalisent tardivement, est qu’ils ne voient pas comment pourraient évoluer et éventuellement muter  leurs fabrications. Il faudrait quelque événement imprévu pour modifier leur structure sans en casser la stabilité artificielle. Une microscopique chance sur plusieurs milliards de milliards, a calculé le meuble. Exactement ce que cherchaient les Wipis qui pourront ainsi observer si la matière-énergie intervient ou non dans le processus d’évolution. Une observation qui n’est pas à la mesure temporelle des Terriens et dont ils ne leurs font donc pas part. A moins que, bien sûr, les constructions terriennes ne dévoilent trop vite des vices de conception qui entraineraient rapidement leur fin. Mais les Wipis ont déjà retouché ces constructions étrangères, apportant sans le dire leur immense savoir à la tentative terrienne. Ce qui leur manquait, c’était l’imagination du néophyte. Et ils l’ont eu, virevoltant de joie dès l’apparition de la première sonde terrienne. Ils savent, eux, que l’Univers est un tout et n’ont plus, depuis des milliards d’années, aucun scrupule à entrer en relation avec d’autres intelligence. « Il est temps, se disent-ils, de dévoiler aux humains le problème qu’ils posent à l’univers »

    ***

    L’équipage n’a pas besoin de demander à entrer en contact direct avec les Wipis. Ulysse, sans instruction préalable, s’est transformé en mini étoile. Les lasers négligent le meuble, parlent directement aux terriens. En expliquant d’abord leur phrase sur l’individualisme problématique des créatures biologiques. Cet individualisme s’oppose à l’indivision globale de la matière-énergie dont tout est issu. La matière s’organise pour se comprendre, schématisent-ils. Ce faisant, elle crée des formes de vie qui ambitionne d’en être indépendante. Qui risquent d’y parvenir, ajoutent-ils, forts de leur grande expérience du cosmos. La matière-énergie l’acceptera-t-elle, premier point. Ils suivent donc avec attention ce qui se passe en l’occurrence et ont repéré la Terre depuis bien longtemps. Pour l’instant, rien ne s’est passé. Deuxième point, l’indépendance d’une partie de la matière-énergie n’est elle pas une tentative caractérisée de limiter à un stade donné de l’évolution l’auto-organisation constante de la matière-énergie globale ? Que peut donner, plus globalement, un univers unitaire soudain rempli d’entités indépendantes les unes des autres ? Y aura-t-il des conflits, la volonté de ces entités n’allant pas forcément dans le même sens que celui de la matière globale ? Verra-t-on, pour illustrer le raisonnement, des êtres contrecarrer des évolutions voulues, empêcher une explosion stellaire, fixer une espèce à un état donné, détruire peut-être une galaxie, l’un des éléments clé de l’équilibre cosmique ? Des êtres qui auraient poussé jusqu’à l’extrême une morale qui n’a rien à voir avec le bien et le mal organisationnel ? Aujourd’hui, le risque est négligeable, notre univers est relativement jeune et vaste, en constante expansion. Mais demain, si les humains et leurs semblables prolifèrent ? La matière-énergie ne risque-t-elle pas de réduire sa perception d’elle-même au prisme déformant de l’individu-roi ? Déformant et limité, l’individu devant simplifier ses pensées à l’extrême pour appréhender la globalité !

    Les Terriens apprennent que les traits de lumière ne tirent, eux, aucun orgueil de leur organisation.

    - « Comme nous », rétorquent-t-ils.

    - « Non, car nous ne pensons même pas le terme « âme » en concept individuel. Nous ne nous jugeons pas « à l’image de Dieu », ça n’a aucun sens pour nous. Vous vous moquez aujourd’hui de votre image, c’est vrai. Mais vous attachez une importance fabuleuse à votre « moi » profond auquel vous donnez l’importance de la diversité. Alors que ce moi profond n’est jamais qu’un moment donné de votre évolution. Et ce moment, cette étape, vous l’avez fixée définitivement. Vous ne concevez pas la mort comme une fin du « moi je » puisque celui-ci doit se perpétuer « au-delà » de la mort. C’est terrible car vous y avez réussi ! »

    Les astronautes sont abasourdis. La révélation est fantastique, perçue d’une façon qui conforte les Wipis dans leur crainte : le fait d’apprendre qu’ils ont eux-mêmes généré leur au-delà ne terrifie ni les Terriens, ni Bulli, bien au contraire. Ils sont simplement curieux de savoir comment et bien sûr fiers d’avoir vaincu le cosmos. Elisabeth perçoit cependant les craintes des traits de lumière. Elle tente de les rassurer : « n’apportons-nous pas à la matière-énergie une chose formidable, un dépassement inespéré de son « moi » global ? » Les Wipis, sans les hésitations propres aux être biologiques, sont immédiatement convaincus et curieux à leur tour de mieux connaître le phénomène. Ils expliquent la réussite animiste des humains (et humanoïdes ?) « Vous vous perpétuez, seuls dans l’Univers, de façon individuelle dans l’au-delà. Là où les autres retournent à la matière-énergie, vous subsistez en tant qu’entité repérable, une toute petite partie de votre masse qui disparaît ensuite très vite. Et dont on ne retrouve pas trace dans la matière-énergie environnante. Quand vous mourrez, nous percevons un bref moment de survie, une structure ondulatoire très proche de notre propre mort. Mais votre structure survivante se détache avec une grande clarté du phénomène de la mort. Et cette structure, comme nous venons de vous le dire, ne rejoint pas la masse, elle disparaît en tant que matière-énergie. Nous savons par ailleurs que vous –enfin, vous et tous les êtres biologiques vous ressemblant- avez créé cela progressivement. Dans l’histoire des ensembles d’individus que nous avons suivis sur longue période, il y a toujours une époque charnière : avant il n’y avait rien, après il y a le phénomène qui s’amplifie sans cesse. Et il n’y a aucun doute : les parties d’Univers qu’habitent les êtres de votre configuration perdent toutes et incontestablement la matière-énergie que vous emportez avec vous à votre mort. Nous repérons ces fuites dans les ondulations individualisées que nous percevons. Vous pourriez d’ailleurs vous-même les mesurer, multipliées par des centaines de milliards d’individus, ça commence à faire nombre ! Et vous pouvez alors comprendre notre inquiétude : car l’expansion perpétuelle de notre univers est liée à une masse donnée. En deçà, l’expansion s’arrête et l’Univers se contracte sur lui-même. Vos durées de vie sont trop courtes pour saisir vraiment la question et ses paramètres dans toute leur ampleur. Mais nous qui observons le cosmos sur des milliers d’années avec nos capteurs et notre intellect collectifs, nous ne pouvons que redouter le pire ! » « Et si la matière se cherchait ? », introduit Ahmed. « Sans schéma directeur alors, rétorquent les Wipis. Ou bien, encore plus grave, tout sauf vous serait un échec initial. La nécessité de décentraliser la volonté cosmique ? Pourquoi pas ? » Les traits de lumière acceptent tranquillement l’hypothèse. Partie intégrante du tout, ils ne songent même pas à leurs propres particularismes. Ce que veut le tout est aussi leur volonté…

    « Et si nous ne disparaissons pas mais nous transformons en quelque chose que vous ne pouvez pas encore ou à jamais détecter ? Dans nos religions antiques, nous disions d’ailleurs qu’à l’origine de tout était le verbe, la pensée… » Les Wipis y ont bien songé mais d’une part la pensée à une masse et une énergie et, d’autre part, leurs mesures du vide sont très sophistiquées. Ne sont-ils pas capables de créer des trous noirs ?! Ils affectent une très faible probabilité à cette nouvelle hypothèse. Et constatent que, pour l’instant, la discussion n’avance plus. Les Terriens ne peuvent plus leur apporter grand-chose en la matière. Aussi leurs proposent-ils de se quitter. L’équipage n’est bien entendu pas d’accord, ils ont encore beaucoup de choses à comprendre. A commencer par le fait que, dès qu’ils expriment un désir, les Wipis –ils se sont pliés aux habitudes des Terriens et se sont donnés ce nom dès la première prise de contact- comblent le souhait exprimé.

    Les traits de lumière suivent, là encore, le souhait des Terriens. Ils restent branchés plus d’une semaine terrestre durant, comblant au fur et à mesure les déperditions d’énergie de la mini-étoile. Les révélations qu’ils font vont continuer à stupéfier les astronautes tellement elles sont aux antipodes de leurs croyances. Ainsi en est-il de ce qu’ils annoncent sur la structure de l’Univers : des vibrations, de simples vibrations dont les inter relations créent les différenciations matérialisées. L’Univers n’est qu’un faux semblant, un vide excité au sein duquel des lois physiques en trompe-l’œil se sont progressivement élaborées. Il y a donc au moins deux niveaux de physiques de l’espace, l’un inaccessible aux créations issues des vibrations, l’autre apparemment universel pour ces créations. « Le vide est consistant, disent les Wipis, c’est la conséquence essentielle de nos travaux et recherches. Connaître maintenant les lois du premier niveau est une autre affaire. Il faut d’abord que nous repérions des indices suffisant du schéma directeur avant de pouvoir remonter sa filière. N’oubliez pas que nous sommes, tout comme vous, faits de matière-énergie : il nous est plus que difficile de concevoir un stade antérieur à cet élément de base »

    Le concept des vibrations a fait réfléchir les Terriens, leur a amené une ébauche d’explication de leur au-delà artificiel. Peut-être retournent-t-ils, individualisés –du moins au départ, quand ils meurent- au stade vibratoire ? « Nous accumulons du « moi » dans le néant », résume Bulli. La pensée à l’état pure, déliée de toute contrainte matérielle, se formant progressivement, par addition des pensées individuelles. Et, dans ce cas, les créatures biologiques pourraient ne pas être les seules à apporter leur lot à la pensée suprême, à l’univers accédant à sa propre connaissance. La différence entre les êtres biologiques et les Wipis et assimilés venant du fait que les premiers doivent passer préalablement à un état ondulatoire, donc matériellement repérable au moment du passage. Quant aux seconds, traits d’ondes dès l’origine, ils disparaîtraient aussitôt détruits structurellement.

    Car ils meurent, les Wipis. Ils vieillissent d’abord, par effritement de leur cohésion. Et, un beau jour, ils s’anéantissent, ils n’existent plus. Ils se reproduisent aussi, artificiellement, dans le vide, en utilisant des techniques corpusculaires assez proches de celle du transformateur terrien. Ils ont même élaboré un hasard, une suite compliquée de calculs qui leur permet de savoir que telle rencontre précise doit déboucher sur la création d’un petit rayon. « Ce hasard, disent-ils, est indispensable si nous ne voulons pas nous figer. Toute notre évolution –les Terriens n’en ont pas très bien saisi les mécanismes-est le fruit du hasard. Nos essais de rationalisation nous ont tous conduit dans une impasse. Nous avons même dû faire appel à la mixité pour nous en sortir, nous mélanger à des formes de vie proches de la nôtre sans être tout-à-fait pareilles. Ainsi et au départ n’avions-nous pas de matière du tout, uniquement de l’énergie sous forme ondulatoire. Aujourd’hui, nous sommes faits d’ondes, certes, mais possédons des composants proches de la matière : noyaux atomiques, quarks, etc. Et cela nous a apporté des possibilités de pensée et d’action très supérieures à celles que nous avions d’origine »

    Les Terriens ont également appris comment pensent les Wipis, un système relativement simple de mémorisation ondulatoire, leurs particules de base conservant l’inertie des chocs reçus de l’extérieur. Ils doivent d’ailleurs continuellement entretenir ces inerties pour conserver leur mémoire sur longue période. Ils n’ont pas de vie sociale au sens stricte du terme, chacun d’eux étant interchangeable. Quant à leur manière de communiquer, elle est évidente : ils ne voient pas les constructions biologiques et matérielles, ils les perçoivent au travers de leur configuration corpusculaire et ondulatoire. L’expérience aidant, ils ont établi des typologies, des classements, ils ont pu étudier leurs caractéristiques  et arriver progressivement à travailler la matière de l’extérieur, exactement le contraire du processus terrien : du plus petit au plus gros. D’où bien sûr la nécessité de converser en état corpusculaire…

    Le cas du désir comblé, enfin, est tout-à-fait logique avec leur philosophie et leur vision très interne des choses. D’une part, ils n’ont aucune idée de ce que peut être une « science sociale ». Un désir, pour eux, est une succession de mouvements corpusculaires qui appellent une intervention externe. Comme un pont métallique qui se démantibulerait à un endroit précis appelle la mise en place de soudures et de boulons à cet endroit. Ensuite, ils ne font pas de différence entre les différentes configurations de la matière-énergie : ils peuvent faire quelque chose ou ils ne peuvent pas, un point c’est tout. Une fois qu’ils l’ont fait, s’ils l’ont pu, ils s’en vont. Quand, bref, tout est normal, qu’eux-mêmes n’ont plus d’intérêt scientifique à la chose, ma foi, pourquoi rester ? En ce qui concerne enfin leur « mise à disposition », elle résulte du même phénomène qui fait qu’un jet d’eau mouille la terre : il ne peut pas faire autrement. C’est la traduction du meuble qui est en cause ici, la phrase ne devant pas être « ce que vous désirez, vous l’aurez », mais plutôt quelque chose du genre « attention, nous passons » Le reste, les « Wellcome » et les interventions de microphysique, ne sont que des conséquences. Par exemple, ils ont perçu la détresse de Fatimatou dans la supernova et maintenu en conséquence les équilibres corpusculaires de la  mini étoile soumise à des agressions phénoménales. Puis ils ont perçu la quête d’eux-mêmes des astronautes. D’où les mots formés au laser autour de la nef, ne pouvant en effet communiquer autrement avec l’équipage après rematérialisation du vaisseau. En fait, la question des Terriens était mal posée : ils n’auraient pas dû demander pourquoi ils se sont mis aux petits soins pour les Terriens ; c’est « pourquoi ils ne l’ont pas fait ?» s’ils ne l’avaient pas fait.

    Les Wipis sont partis comme ils sont venus, d’un coup. Cette fois-ci, l’équipage a compris : pourquoi seraient-ils restés ? On ne noue pas de relations durables avec de telles entités. C’est impossible comme il est impossible de communiquer durablement avec le vent. Les Wipis ne sont pas une forme plus évoluée de civilisation, ils ne sont pas une civilisation. C’est autre chose, tout bêtement, que l’équipage d’Ulysse a eu la chance de rencontrer. Leur technologie n’est pas technologie, sinon quand reprise par les humains. Là aussi il s’agit d’autre chose, du choc conscient de particules élémentaires, de plus en plus conscient d’ailleurs comme l’ont expliqué les Wipis. Aucune technique, aucun auxiliaire mécanique, même quand ils ont utilisé le meuble. Ils voient les choses de l’intérieur, ce qui fait apparaître comme prouesse ce qui n’est à leurs yeux que séries de réactions corpusculaires contrôlées.

    « La différence entre eux et un cerveau artificiel, Elisabeth dixit, c’est…la vie », résumant sans le savoir le problème actuel des Wipis, leur quête du schéma directeur cosmique. Ils savent, eux, que cette vie est l’un des stades essentiels de l’évolution de l’Univers, derrière son avènement se cachant sans doute ce qu’ils recherchent. Peut-être auront-ils la chance de la voir naître, cette vis primordiale, dans les créatures imaginées par les Terriens ?

    Ulysse, à la fois hideux et majestueux, s’enfonce dans la nuit, forme sombre sur fond sombre, seulement discernable par d’éventuels détecteurs étrangers. L’espace traversé est quasiment intergalactique, entre deux bras de la Voie Lactée, sans le fourmillement d’étoiles qui se reflète habituellement sur la carlingue. Mais les Terriens ont définitivement oublié la peur…


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