• Chapitre 3 : le monde d'hier

    2e partie : LE MONDE D’HIER<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Quand je revins le lendemain matin, je trouvais les portes cochères de l’immeuble grande ouvertes et une ambulance garée face à la porte vitrée donnant sur l’escalier angevin. Des gens attendaient, probablement des employés de maison que je n’avais jamais vus. J’aperçu Clément toutefois, silencieux et blême. Je m’approchais : que se passe-t-il ? Le majordome me regarda, ses yeux semblant se réveiller. Lui qui se tenait habituellement raide comme un passe-lacets me tendit la main : bonjour Monsieur. C’est Madame qui ne va pas bien du tout. Elle a hurlé cette nuit…<o:p></o:p>

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    Je réalisais qu’elle était très malade. « Pas en phase terminale mais presque », m’avait-elle dit. La crise qui, visiblement, la terrassait n’eut donc pas dû me surprendre. Mais sa vitalité était telle que j’avais fini par ranger sa maladie dans un coin obscur de mon cerveau. A ma grande surprise, je fus plutôt contrarié : n’aurais-je pas plutôt dû être ragaillardi par une information qui me rapprochait de son héritage ? Sur le moment, je ne sus si ma contrariété venait de l’interruption forcée de mes exposés ou bien du pas vers la mort que venait de faire une vieille dame à laquelle je m’étais peut-être attaché ? Je n’eus guère le temps de creuser la question. Clément m’invita en effet à monter au 1er étage où m’attendait, me dit-il, le notaire. Les médecins s’occupent de Madame, précisa-t-il. Elle n’est pas visible…<o:p></o:p>

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    Maître André Maroil était un jeune juriste plein d’allant, très chiquement vêtu, encore plus chiquement coiffé. Je dû lui donner l’impression d’être un vieux baba cool sur le retour avec mes vêtements fripés et mes chaussures au cuir terne. Ca, l’héritier de Madame !, devait-il se dire… Mais il ne montra aucun signe de dépit. Il marcha sur moi comme à l’assaut d’une forteresse, la main largement tendue. Très heureux de vous voir en cette pénible occasion : vous allez avoir un peu de travail. Je m’enquis de la tâche à accomplir :

    -         J’ai comme instruction de vous considérer comme tuteur légal dans le cas où Madame Florin viendrait à ne plus pouvoir exercer ses facultés intellectuelles. Cela semble être le cas.<o:p></o:p>

    -         Avoir mal ne veut pas dire qu’on n’est plus à même de réfléchir, lui rétorquais-je. <o:p></o:p>

    -         Dans l’immédiat, si. Il y a une décision à prendre et elle ne répond pas aux sollicitations des médecins : doit-on ou non l’hospitaliser ?<o:p></o:p>

    -         C’est au médecin de nous le suggérer…<o:p></o:p>

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    Nous grimpâmes ainsi et de concert l’étage qui nous séparait des appartements de Géraldine où s’affairaient une bonne demi-douzaine d’hommes et de femmes en tenue blanche. Laquelle de ces formes quasi impersonnelles avait autorité ? Sans doute la plus imposante, en tout cas celle qui nous intima l’ordre de ne pas entrer afin de ne pas déranger « le corps médical ». La dite forme était surmontée d’une crinière poivre et sel imposante, peu courante dans les services d’urgence. Je m’en ouvris au notaire qui me présenta alors « le professeur Duboeuf » en m’expliquant que ce brillant cancérologue suivait régulièrement la vieille milliardaire. Je ne pu m’empêcher de me demander s’il serait venu me soigner en personne au cas où, pauvre, j’aurais eu les mêmes symptômes que sa riche patiente… Mais je me contentais de le saluer et de lui dire que nous étions venus discuter avec lui de l’hospitalisation éventuelle de la malade. Bien sûr qu’il faut l’hospitaliser ! Dans son état, il lui faut des soins intensifs difficiles à administrer ici. Il lui faut aussi une surveillance constante avec des appareils qu’il n’est pas aisé de transporter dans cette chambre. Nous nous rangeâmes aux arguments du praticien et décision fut prise de l’emmener immédiatement à l’hôpital américain de Neuilly : nous n’eûmes même pas à discuter de cette destination, prise d’autorité par le professeur. Sa malade ne pouvait tout de même pas se retrouver aux urgences d’un quelconque établissement public parisien !

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    En regardant partir l’ambulance, le notaire me demanda d’être très disponible dans les jours qui allaient suivre. Ce n’est pas que je craigne sa mort immédiate mais, en tant que tuteur légal, vous aurez peut-être à prendre des décisions ne souffrant pas de retard. <o:p></o:p>

    -         Quels types de décisions ?, lui demandais-je, soudainement inquiet.

    -         Surtout des arbitrages financiers : la fortune de ma cliente est telle qu’une seule journée sans intérêt représente une petite fortune…<o:p></o:p>

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    Je devins carrément blanc : je n’y connaissais rien et ne pouvais que faire des conneries. Je le dis au notaire : vous n’aurez pas à prendre de vrais décisions mais à donner un accord aux banques quand celles-ci vous solliciteront. Je leur ai communiqué vos coordonnées. Voyez seulement si les banquiers ne proposent pas des placements idiots. Mais comment pourrais-je savoir s’ils sont idiots ou non ? C’est du bons sens, me répondit maître Maroil. Et si vous hésitez, appelez moi : à deux, nous arriverons bien à quelque chose ! Mais ça ne me convenait pas : ni lui, ni moi, n’étions des financiers talentueux. Je me souvins alors de ce que m’avait raconté Mme Florin sur sa gestion : elle payait très cher des conseillers extérieurs. Ne pourrait-on pas faire appel à des gens qui s’y connaissent ? La suggestion plut au notaire, de même que cette réflexion à deux qui, je crois, lui procurait un sentiment de sécurité : comme moi, il devait être affolé par les conséquences immédiates de l’indisponibilité de la vieille femme. Nous convînmes de rechercher, chacun de notre côté, un expert financier, deux conseils valant mieux qu’un seul ainsi que me l’avait appris la financière.

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    Laquelle ne resta toutefois que trois jours dans une sorte de demi coma provoqué par des doses importantes de morphine. Si bien que le notaire et moi n’eûmes qu’une seule décision à prendre, le déplacement tout de même de plusieurs millions d’euros d’une position à terme –sur laquelle la milliardaire avait gagné plus de 10% en un trimestre- vers une position d’attente à la rentabilité certes limitée mais sans risque (c’est le principe que, sagement je crois, nous avions retenus). Je m’en expliquais auprès d’elle après qu’elle m’eut fait mander dans sa suite de l’Hôpital Américain. Aviez-vous trouvé vos conseillers ?, me demanda-t-elle en guise de réponse. Ni le notaire, ni moi, n’avions cependant finalisé leur recrutement, si bien que nous n’avions enregistré aucune dépense. Mais ce n’est pas ce qui lui importait : votre réflexe était le bon, il vous fallait au moins deux experts à vos côté. Mais il fallait le faire dans l’urgence, pas en prenant votre temps. Imaginez qu’au lieu de ce petit compte à terme qui se terminait, vous eussiez dû vous coltiner l’un ou plusieurs de mes gros placements en entreprise ? Contrairement à ce que vous avez sans doute appris avec le temps, en finances, plus l’affaire est grosse, plus il faut la traiter rapidement…<o:p></o:p>

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    Je jugeais son affirmation quelque peu présomptueuse. Tout le monde sait que plus une affaire est importante, plus il est nécessaire de peser ses décisions… Ca, c’est le raisonnement du vulgum pecus, répondit-elle en s’échauffant visiblement. On ne gagne pas d’argent comme ça. D’abord, tandis que vous « prenez le temps de la réflexion », votre argent est immobilisé. Si vous faites affaire, vous aurez perdu les intérêts du temps de cette immobilisation. Les banques ne vous font pas de cadeau et, au niveau où se situent mes intérêts, je vous jure que je calcule de très près les fameuses dates de valeur. Si vous ne faites pas affaire, vous aurez perdu beaucoup de temps pour rien et, notamment, du temps sur les autres affaires que vous auriez pu faire. Et puis il y a surtout le fait qu’on ne gagne pas d’argent en étant timoré : soit on perçoit très vite son intérêt –et les points clé d’une affaire-, soit on renonce. Mais vite !  Je lui objectais qu’elle envoyait des cabinets auditer les entreprises qu’elle envisageait de racheter et que ces audits pouvaient prendre beaucoup de temps… Erreur !, répliqua-t-elle : quand j’envois des gens auditer une entreprise, c’est que l’affaire est déjà conclue, et pour moi, et pour le vendeur. La seule inconnue est le rabais qui sera consenti sur le prix de vente initial. Et, là, le temps joue pour l’acheteur… <o:p></o:p>

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    Je m’apercevais que Mme Florin, qui s’en était défendue au début de nos entretiens, « savait merveilleusement gérer sa fortune ». Elle avait théorisé une grande partie de ses modes d’action et intervenait beaucoup plus directement qu’elle voulait bien l’admettre dans les prises de décision de ses divers conseils et gestionnaires délégués. Vous auriez pu vous contenter intellectuellement de ce savoir faire, intervins-je. Elle mit quelques secondes avant de comprendre le sens de ma phrase : si j’ai fait appel à vous, c’est que je ne m’en contente pas. Mon savoir-faire, comme vous le dites, pourrait même être un don qu’il ne suffirait pas à me procurer une mort paisible. Mon besoin d’autre chose, d’une sorte de « supplément d’âme », est viscéral. Je ne le contrôle pas. Ou, plutôt, je ne le contrôle plus : car ça fait déjà un bout de temps qu’il me tarabuste. Longtemps, j’ai repoussé les sollicitations de mon inconscient en travaillant et en m’étourdissant dans l’argent. La vieillesse et la maladie, en m’obligeant à relativiser et travail, et argent, ont contribué à débrider cet inconscient qui, aujourd’hui, m’a totalement envahie : je ne peux plus me passer de nos conversations, même dans cet hôpital. Nous allons donc les reprendre, si vous le voulez bien. Malheureusement, nous devrons nous contenter des après midi car les matinées sont trop entrecoupées de visites médicales et de soins pour que nous puissions converser en toute quiétude. Je dis « malheureusement » car, de la sorte, nous ne pourrons plus déjeuner ensemble, une occupation qui, croyez moi, m’enchantait tout autant que vous. <o:p></o:p>

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    C’est ainsi que, tout le temps de son hospitalisation, je  me rendis chaque après-midi à son chevet pour l’entretenir de l’évolution du Monde…

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    La route de la soie et l’essor de la cavalerie<o:p></o:p>

    Nous en étions arrivé, enfin, à la fameuse Route de la Soie qui me tenait tant à cœur. Ce, parce qu’elle était très largement sous estimée dans les livres d’histoire tant occidentaux qu’orientaux. Pourtant, cet épisode de l’histoire humaine est presque aussi important que le changement climatique le long du Rift, dis-je à la malade.

    -         Vraiment ? N’exagérez-vous pas ? <o:p></o:p>

    -         Le changement climatique transforme des singes en humanoïdes, préfigurant les hommes actuels. La route de la soie est la mère de toutes les civilisations actuelles, donc des hommes sociaux que nous sommes progressivement devenus…<o:p></o:p>

    -         Pourtant, que je sache, et les Mésopotamiens, et les Egyptiens, les premiers humains sociaux, sont bien antérieurs à votre route de la Soie ?<o:p></o:p>

    -         Qu’en reste t-il aujourd’hui ? Je vous ai bien dit que cette route était à l’origine de toutes les civilisations qui existent à notre époque contemporaine. Je n’ai pas parlé des civilisations antiques, lesquelles appartiennent à ce que nous avons convenu d’appeler tous les deux « le monde d’avant hier ». Disons d’entrée que ce que je vais vous exposer appartient « au monde d’hier », préfigurant les mondes d’aujourd’hui et de demain. <o:p></o:p>

    -         C’est un peu abstrait, tout ça…<o:p></o:p>

    -         Aussi le mieux est-il que je commence. <o:p></o:p>

    -         Les faits d’abord, si vous voulez bien…<o:p></o:p>

    -         Ok. Sans doute existait-il déjà des relations commerciales entre les Chinois et les peuples d’Asie centrale avant que l’Occident n’intervienne : en témoigne l’intrusion, pendant des siècles, des dits Chinois dans cette Asie des steppes. Ils n’en seront chassés que par les Turcs. Je professe d’ailleurs l’idée que l’avancée technique, économique et sociale des Chinois sur le reste du monde à cette époque est sans doute issue des échanges tant commerciaux qu’intellectuels qu’ils bâtirent alors avec des peuples très étrangers aux leurs. <o:p></o:p>

    -         C’est à quelle époque ?<o:p></o:p>

    -         Les premiers Chinois « civilisés » remontent à 1 500 ans avant Jésus Christ. C’est la dynastie Chang. Le taoïsme, la grande religion chinoise, existe d’ailleurs dès cette époque. Pour vous donner une idée du temps pendant lequel ces Chinois dominèrent la région, sachez que les Turcs n’interviendront, eux, qu’à partir du 9e siècle après Jésus Christ !<o:p></o:p>

    -         Je m’y perds un peu. Est-ce que vous pouvez me donner quelques grands repères temporels de l’antiquité humaine ?<o:p></o:p>

    -         Pas de problème : la « civilisation humaine » commence au Moyen Orient et en Afrique. Il y a deux pôles : les Sumériens en Mésopotamie, environ 3 200 ans avant Jésus Christ, et les Egyptiens le long du Nil, environ 3 000 ans avant Jésus Christ. Les Chinois se mettent à construire des empires, vous ai-je dit, aux alentours de 1 500 ans avant Jésus Christ, à peu près en même temps que les Grecs. Les Perses, à l’époque on parle des « Mèdes », se manifestent vers 800 avant Jésus Christ. Rome fait son apparition au même moment. L’empire que cette colonie, troyenne selon Homère, crée progressivement, dure jusqu’au 4e siècle après Jésus Christ. Les Arabes n’envahissent son empire d’Orient et une partie de son empire d’Occident qu’à partir du 7e siècle après Jésus Christ. Les Turcs supplantent Chinois et Arabes dès la  fin du 1er millénaire et resteront l’une des grandes puissances mondiales jusqu’au 19e siècle. Entre le 13e et le 17e siècle, ils subiront la férule des Mongols auxquels ils sont toutefois étroitement mêlés. A noter que les Turco-mongols ont aussi envahi les Indes où ils ont créé un autre grand empire, celui dit des Moghols.<o:p></o:p>

    -         Vous nous avez oublié…<o:p></o:p>

    -         Où avais-je la tête ?! La montée en puissance des Occidentaux est progressive : Renaissance au 14e-15e siècle, Renaissance qui est, à mon avis et avant tout, maritime…<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Je vous raconterai tout à l’heure. Pour l’instant, je poursuis l’exposé des repères chronologiques du monde d’avant hier : Renaissance occidentale donc, suivi, deux cents ans plus tard, du « Siècle des Lumières » précédant la Révolution industrielle puis la constitution d’immenses empires coloniaux. Je m’arrête là, nous ne sommes déjà plus, et depuis belle lurette, dans l’Antiquité. Y voyez-vous plus clair ?<o:p></o:p>

    -         Je vois surtout, me remémorant ce que vous m’avez dit sur l’évolution du singe à l’homme, que la civilisation est vraiment un phénomène récent…<o:p></o:p>

    -         Tout à fait : plusieurs milliards d’années furent nécessaires pour passer de l’amibe au singe, pour prendre un raccourcis un peu saisissant. Le passage du singe à l’homme nécessita, lui, plusieurs millions d’années. La « sociétalisation » de l’homme, veuillez me pardonner ce barbarisme évoquant, pour moi, le passage du chasseur-cueilleur à l’éleveur cultivateur, prit quant à lui plusieurs dizaines de milliers d’années. Que représente, à cet égard et en effet, les 3 000 à 4 000 années de « civilisation », soit le regroupement des tribus au sein d’ethnies puis de groupements d’ethnies disposant de grandes citées et d’armées redoutables ? C’est cette rapidité qui me fait penser que, dans l’histoire de l’humanité, la seule chose qui compte vraiment est le nombre, tout comme les animaux. Mais nous avons, nous, un cerveau autrement mieux structuré que celui des animaux, les plus malins puissent-ils être… Puis-je continuer à présent mon exposé sur la route de la Soie ?<o:p></o:p>

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    Mais Géraldine était fatiguée. Elle ne répondit pas à ma question, se contentant de fermer les yeux, comme si elle s’assoupissait. Je me retirai sur la pointe des pieds, heureux quand même d’avoir pu réentamer une conversation avec elle : finalement, je devais tout de même l’aimer un peu pour éprouver ce sentiment ?

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    Je me retrouvais dès le lendemain après midi au pied de son lit, impatient de poursuivre mon histoire des sociétés humaines. Mais elle semblait ne pas aller très bien : les yeux fermés, elle respirait avec bruit et ses traits exprimaient la douleur de toute évidence. J’allais partir quand elle me dit, les yeux toujours clos : restez, s’il vous plait. Je me tins coi, attendant la suite. Un long silence suivit, avant qu’elle ne parle à nouveau : je ne suis pas bien. Mais, avant que vous ne me laissiez, j’aimerais vous demander un service…<o:p></o:p>

    -         Dites moi…<o:p></o:p>

    -         Hier soir, j’ai ordonné de transformer une partie de mes avoirs en SICAV de PME. Ce, pour vous éviter de trop lourds droits de succession, ces SICAV bénéficiant d’exonérations. C’était une erreur : ce que vous gagnerez en matière fiscale sera très largement mangé par ce que vous perdrez en matière de rentabilité : soyez gentil d’arrêter le processus et d’investir plutôt le maximum de liquidités sur les matières premières. Ne m’interrompez pas, je suis dans l’incapacité de poursuivre une conversation. Vous trouverez sur la tablette, ici, à côté de mon lit, un pouvoir qui vous donne tous les droits. Allez, cher ami. J’espère que, demain, je serai en meilleure forme…<o:p></o:p>

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    Je pris le papier et courus chez le notaire. Lequel parut d’abord impressionné : savez-vous qu’avec ce pouvoir, vous pouvez même transférer à votre nom l’intégralité de ses biens ? Je n’y avais pas pensé mais ne souhaitais en fait même pas y songer ne serait-ce qu’une demi seconde. Je ne répondis toutefois pas au notaire : ça ne le concernait pas. Je lui demandais simplement s’il avait finalisé le recrutement des conseillers financiers. Oui. Il nous suffit de leur téléphoner… Ce que nous fîmes séance tenante. Tous deux nous répondirent aussitôt : les matières premières sont en effet un excellent placement à court terme. Et de nous suggérer qui, le cacao, qui, le cuivre. Le notaire et moi optâmes pour un « panier » de produits de base intéressants parce que les Chinois n’en produisaient pas : non parce que, s’ils se mettaient à en acheter plus, les cours grimperaient, mais parce que les « investisseurs institutionnels » devaient s’imaginer qu’ils allaient en acheter plus. J’avais compris la leçon de la financière mourante sur le vrai court terme : il fallait que le rendement démarre aussitôt l’investissement effectué. Nous appelâmes les différents banquiers concernés, en leur faxant le pouvoir qui m’avait été donné. Comme ceux-ci savaient déjà que j’étais le tuteur légal de Géraldine Florin, il n’y eut pas de problème. Sinon celui des sommes en jeu : du fait des ventes en urgence opérées par la vieille dame, les « liquidités » représentaient des sommes faramineuses. Même maître Maroil en fut déboussolé : on ne peut tout de même pas placer autant d’argent sur les matières premières ! Mais je pensais déjà comme la milliardaire : les cours vont s’envoler. Nous devons le faire, à condition de vendre très vite puis de racheter à la descente. L’une des nombreuses banques de Madame Florin fut choisie pour suivre l’ensemble de l’opération. Nous exigeâmes d’elle un engagement écrit à respecter, à l’heure près, nos ordres d’achat et de vente. Et de nous affecter un correspondant réellement permanent, pouvant si nécessaire et de chez lui, passer des ordres sur les bourses étrangères. Je gagnais dans cette affaire mes « premiers millions d’euros », sous forme de tonnes de matières premières diverses : Géraldine –ou moi si elle décédait entre temps- toucherait ses bénéfices dès les livraisons à terme effectuées. Il subsistait bien quelques inconnues sur des produits secondaires mais, dans l’ensemble, le phénomène de hausse puis de baisse avait parfaitement fonctionné. Nos achats avaient fait grimper les cours, nos ventes les avaient fait descendre tandis que, progressivement, nous rachetions en douce, les cours regrimpant également en douce. Simple et efficace…

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    -         Vous devenez bon !, voulu bien me dire mon élève en philosophie. Dites vous bien que, si j’avais été à votre place, j’aurais fait exactement pareil. En vendant cependant beaucoup plus d’avoirs, de telle sorte que mes spéculations sur les matières premières soient assurées de réussir. <o:p></o:p>

    -         Vous oubliez les frères Hunt, lui rétorquais-je, ces pétroliers texans qui voulurent devenir les rois de l’étain en achetant tout ce qui passait à leur portée. La Malaisie, premier producteur mondial, doubla alors ou presque sa production, ruinant les dits frères qui se retrouvèrent en possession de stocks énormes de marchandise à vendre bien moins cher qu’ils ne les avaient achetées.

    -         Mais, en l’occurrence, vous aviez fort intelligemment misé sur un panier de matières premières. Il ne pouvait pas vous arriver les mêmes désagréments…

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    Je n’insistais pas, souhaitant passer au plus tôt à nos conversation intellectuelles. La dame me suivit sur ce terrain et je pu, enfin, reprendre mon explication du rôle primordiale que la route de la Soie, ou « des épices » comme la nommerait les Médiévaux, allait jouer dans l’évolution de l’Humanité.

    -         Nous en étions restés aux premiers échanges commerciaux entre les Chinois et les peuples d’Asie centrale. Des échanges qui, à mon avis, expliquent déjà en grande partie l’avancée de la civilisation chinoise sur les autres civilisations à cette époque…<o:p></o:p>

    -         Je me souviens de votre thèse à cet égard.<o:p></o:p>

    -         Bien. Nous arrivons maintenant à la rencontre entre l’Occident et l’Extrême Orient…<o:p></o:p>

    -         C’est déjà de l’histoire ancienne.<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Et bien, oui, Alexandre…<o:p></o:p>

    -         Une épopée guerrière qui ne fait que répandre le savoir grec en Orient. A terme, ça permet son appropriation par les Arabo-Turcs puis sa réappropriation par les Occidentaux, via le « Diar el Andalous ». Mais en aucun cas cette épopée ne modifie les civilisations, du moins en profondeur, c’est-à-dire auprès des masses. Ce qui va les modifier, c’est la consommation des productions et de l’intellect étranger  par le petit peuple. Alexandre, c’est 300 ans avant Jésus Christ. Les premiers achats de biens chinois par des Européens se situent, eux, à l’époque des « 12 Césars » de Suétone, à l’époque du Christ…<o:p></o:p>

    -         C’est amusant que le Christ soit né en même temps que l’Occident se mettait à importer des marchandises chinoises…<o:p></o:p>

    -         En fait, ça n’a pas totalement coïncidé : il s’en faut d’une cinquantaine d’années. Mettons que les premiers achats romains datent de Néron, bien qu’il ne reste aucune trace du début de ces achats… Quoiqu’il en soit, ce ne sont, sous les Romains, que les riches aristocrates qui achètent chinois, des denrées jugées à l’époque comme bien plus évoluées que celles produites par les esclaves de la « capitale du monde » : soieries, poterie, ivoires, métaux travaillés... Le périple des marchandises importées est alors essentiellement maritime, tenu par des caboteurs de la péninsule indienne qui les convoient jusqu’à l’Egypte. De là, les dites marchandises gagnent aisément l’Italie. <o:p></o:p>

    -         On n’entend pourtant pas beaucoup parler aujourd’hui des poteries chinoises, pour ne citer qu’elles, qui auraient été retrouvées dans les ruines romaines…<o:p></o:p>

    -         Détrompez vous : le commerce fut si florissant, pour les Chinois, qu’il mit en péril l’équilibre économique de l’empire romain. Au point que l’administration impériale finit par interdire purement et simplement les importations chinoises. Et ça, on en a retrouvé trace. Au delà, demandez vous d’où viennent tous ces instruments de beauté en écaille qu’on a retrouvés : des tortues méditerranéennes ?<o:p></o:p>

    -         Comment payaient les Romains, puisque leurs propres productions étaient largement dépassées par celles des Chinois ?<o:p></o:p>

    -         Probablement en métaux précieux, or et argent. Quoiqu’il en soit, ces premiers échanges ne produisent pas les effets des suivants, loin de là.<o:p></o:p>

    -         Pourquoi ? <o:p></o:p>

    -         Tout bêtement parce qu’ils sont réservés à une toute petite élite dont les mœurs sont bien incapables à l’époque de « tirer » ceux de la masse. Laquelle, de toute façon, n’a pas les moyens de se plier à la mode des Grands : trop chère….<o:p></o:p>

    -         Donc les échanges entre Rome et la Chine sont voués à l’échec.<o:p></o:p>

    -         A « l’éteignoir historique» plutôt. Car les interdictions administratives n’ont pas beaucoup dû traumatiser les nobles : le contrôle douanier de ce temps n’a pas grand chose à voir avec celui de nos modernes gabelous. De plus et surtout, l’Occident et l’Orient savent à présent que tous deux coexistent au sein du même monde.<o:p></o:p>

    -         Je croyais que c’était Marco Polo qui avait découvert la Chine ?<o:p></o:p>

    -         Voilà une imposture de l’Histoire : Marco Polo, c’est le tout début de la Renaissance. Tandis que les échanges commerciaux avec la Chine n’ont cessé de se développer depuis l’époque de Néron. Tenez : Byzance tient toute sa richesse de la route de la Soie. Et Byzance, c’est seulement trois siècles après Jésus Christ, deux siècles et demi seulement après Néron. L’interdiction impériale n’a pas vraiment porté ses fruits ! Elle a simplement mis un terme à la route maritime indienne, plus facilement contrôlable que la route terrestre. Marco Polo en fait n’est qu’un voyageur parmi d’autres, assuré de trouver les Chinois au bout de son périple. Car, à son époque, l’Occident est déjà prêt à remplacer, par ses caravelles, les chevaux et les dromadaires asiatiques : le vénitien arrive, si l’on peut dire, « après la guerre », d’autant que Venise va terriblement pâtir du remplacement des caravanes turco-mongoles par les armadas navales d’Henri le Navigateur. Mais j’anticipe, restons en à l’irrésistible envolée de la route terrestre.<o:p></o:p>

    -         Parfaitement. Et toujours avec des faits, rien qu’avec des faits, sinon je me perds…<o:p></o:p>

    -         Bien. Aux alentours du 3e siècle après Jésus Christ donc, à l’époque de Constantin le Grand qui scinde l’empire romain en un empire d’Occident et un empire d’Orient, les échanges commerciaux avec la Chine n’existent théoriquement plus.<o:p></o:p>

    -         Pourquoi théoriquement ?<o:p></o:p>

    -         Car, face à l’interdit impérial, les fonctionnaires cessent simplement de les recenser et d’en parler : un phénomène universel, on ignore quand on ne peut pas contrôler, de peur de recevoir les foudres du pouvoir central. Mais les échanges, eux, se perpétuent très certainement. <o:p></o:p>

    -         Mais vous m’avez dit que les Turcs, leurs principaux artisans, ne sont intervenus que de nombreux siècles plus tard…<o:p></o:p>

    -         Entre temps, d’autres peuples s’en sont chargés. N’oubliez pas que les Chinois, à l’époque, sont maîtres de l’Asie centrale. Les Romains se sont par ailleurs cassés les reins face aux Perses qu’ils n’ont, eux et contrairement à Alexandre le Grand, jamais conquis. Très certainement ces Perses ont ils pris le relais des Indiens auprès des Chinois, alors leurs voisins immédiats. Toujours est-il que le nouvel empire romain d’Orient va très vite bénéficier du commerce avec l’Asie : il est bâti pour, si vous voulez bien me passer cette expression…<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Regardez sur une carte : Byzance est le dernier bastion occidental avant l’Asie, une sorte de ville frontière. Certes, ses territoires sont, au début, immenses : une grande partie de l’Europe de l’est, l’Anatolie…<o:p></o:p>

    -         C’est où, cette Anatolie ?<o:p></o:p>

    -         La Turquie actuelle. Plus l’Egypte et ses colonies moyen-orientales telles la Syrie et la Palestine, plus la Grèce, plus la Sicile, plus l’Afrique du nord… C’est vaste ! Et ça peut expliquer la grandeur et la pérennité de cet empire : Byzance ne sera conquise par les Musulmans qu’en 1453, plus de mille ans après sa création. Mais l’empire d’Orient se résumait à l’époque à la seule ville de Constantinople, tous ses territoires ayant été perdus depuis belle lurette. Bien des historiens ne comprennent d’ailleurs pas, car ignorant la route de la Soie, comment cette ville a pu tenir aussi longtemps sans les impôts versés par un arrière pays conséquent. Il faut savoir, pour compléter le tableau d’ensemble, que la ville fut, jusqu’au bout, défendue par les Vénitiens et les Génois…<o:p></o:p>

    -         Je ne comprend rien à ce que vous m’expliquez : sous Constantin, Venise et Gênes, ces futures villes libres de l’Italie médiévale, ne devaient guère avoir d’importance. <o:p></o:p>

    -         Vous avez raison, il me faut m’en tenir à la chronologie. Byzance est donc créée un siècle avant ce qu’on appelle « la chute de l’empire romain » qui n’est en fait que celle de l’empire romain d’Occident, couvrant, lui, l’Europe de l’ouest : Italie, Gaule, Espagne, Angleterre, une partie de la Germanie, la Belgique… Cet ensemble sombre sous les coups de butoirs des invasions germaniques successives. Mais Byzance, elle, perpétue le monde gréco-romain. Elle sera la puissance dominatrice incontestable de sa région pendant des siècles encore. Sa culture rayonnera jusqu’au monde arabe qui lui doit bien des héritages, les philosophes bien sûr, mais aussi et surtout l’architecture ou une partie de son art culinaire. Et une réputation de richesse incomparable que les Orientaux tenteront désormais d’imiter sans relâche. « Byzance » est d’ailleurs synonyme de richesse, non ?<o:p></o:p>

    -         C’est vrai…<o:p></o:p>

    -         Et d’où croyez vous que cet appendice de Rome tire la dite richesse ? Comment sa culture, profondément imprégnée d’orientalisme –il suffit d’écouter sa musique pour s’en convaincre- a-t-elle pu évoluer à ce point tandis que sa maison mère, si vous me passez cette expression, disparaissait purement et simplement ? Est-ce uniquement dû aux impôts versés par ses paysans ? Ou bien à ses conquêtes ? Sachez à cet égard que Byzance sera toujours sur la défensive, de son origine à sa chute finale. Tandis qu’elle étalera constamment ses richesses... <o:p></o:p>

    -         C’est à cause de la route de la Soie, je pressens votre réponse !<o:p></o:p>

    -         Ne vous moquez pas : c’est bien cette route de la Soie qui fait la richesse de la ville et de ses dirigeants. Byzance est le terminal occidental des marchandises asiatiques d’où elles repartent, avec de très confortables plus values, vers les capitales de l’Occident latinisé. Quand on sait cela, on comprend pourquoi Venise et Gênes furent tant acharnées à la défendre contre les Turcs : parce que et Venise, et Gênes devinrent, au Moyen Age, les relais de Byzance dans la distribution en Europe des produits d’Asie. Leur grandeur et leur richesse sont liées à celles de la capitale de l’empire d’Orient…<o:p></o:p>

    -         Bon. Je veux bien admettre que Byzance doit son aura aux échanges commerciaux avec l’Asie. Après tout, ça correspond à tout ce qu’on sait de cet empire justement « oriental ». Et c’est vrai que sa marque est évidente à Venise, n’importe quel touriste basique peut s’en rendre compte. Ce que je ne vois pas précisément, c’est le type de marchandises qui a pu occasionner autant de conséquences financières et culturelles…<o:p></o:p>

    -         La soie, bien entendu, qu’on ne produisait pas en Europe à l’époque. Les épices ensuite, qui valaient des fortunes et dont la consommation était largement répandue chez nous : voyez le poivre, mais on peut citer la cannelle et bien d’autres ingrédients encore. Je souligne une nouvelle fois qu’il s’agissait alors de denrées déjà très répandues, dépassant de très loin le seul cadre des aristocrates. On dirait aujourd’hui qu’il s’agissait de biens « grand public », donc consommés en très grandes quantités. Plus les esclaves et ce n’était pas là la moindre des recettes des commerçants de la filière. Ce commerce était déjà monumental à la grande époque de Rome qui raflaient des humains partout où elle le pouvait : le temps des conquêtes était terminé et il fallait bien alimenter les marchés on ne peut plus vivaces de l’Imperium. Songez que l’Empire compta jusqu’à 30% d’esclaves, c’est une civilisation en fait qui vivait sur l’esclavage… Lequel ne disparu pas du jour au lendemain avec l’arrivée des Barbares : rappelez-vous le servage qui ne fut supprimé, en Russie, qu’à la fin du 18e siècle et qui perdura chez nous jusqu’au 15e siècle. Si bien qu’il y avait des esclaves dans l’Italie de la Renaissance et que Venise comme Gênes mais aussi des villes d’Europe plus nordique, participaient à un marché dont les principaux acheteurs devinrent progressivement les Arabes, quand nos propres sociétés se libérèrent peu à peu de ce système.<o:p></o:p>

    -         Si je comprends bien, nous achetions donc des épices et de la soie et vendions des esclaves ?<o:p></o:p>

    -         Il y a de ça. Notez toutefois que le gros du commerce d’esclaves de la route de la Soie ne concernait pas l’Europe : des Turcs vendaient des Turcs à des Arabes…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je m’arrêtais, voyant Mme Florin fermer les yeux. Mais elle me dit : continuez, je ne fais que me concentrer… Je poursuivis donc :

    -         L’empire arabe précède en effet l’empire Turc de deux siècles seulement : les esclaves turcs prirent progressivement le pouvoir car ils étaient utilisés surtout pour guerroyer. Ils tenaient donc le bon côté du manche et ne se privèrent pas, partout, d’imposer leur puissance. Notamment en Egypte où les Mamelouks, après moult rebondissements, établirent un règne millénaire. Sans compter le fameux Saladin, turc d’origine lui aussi, qui unifia le monde arabe les armes à la main avant de chasser les Occidentaux du Moyen Orient. Entre les conquérants turco-mongols et les prises de pouvoir local par les guerriers turcs, on peut dire que les populations assurément cavalières d’Asie centrale conquirent plus de la moitié du Monde pendant cinq siècles…<o:p></o:p>

    -         Quand vous dites « assurément cavalières », c’est parce que, je suppose, vous allez me parler à présent des chevaux ?<o:p></o:p>

    -         Oui, et pas seulement des chevaux. Mais souffrez que je m’en tienne à ces courts prémisses : je vous vois presque exténuée…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Géraldine n’en pouvait visiblement plus, exprimant, dans son visage, les souffrances les plus dures. J’appelais une infirmière, qui n’en pu mais, n’osant pas, de son seul chef, lui administrer les doses de morphines nécessaires à sa sérénité. Il nous fallut, à la malade, à l’infirmière et à moi-même, attendre un bon quart d’heure avant qu’un docteur dûment patenté ne se manifeste et n’ordonne les doses de calmant dont nous avions tous conscience qu’elle avait besoin. Vu le prix pratiqué par votre établissement, cette attente est insupportable, aboyais-je. Le médecin, un jeune maghrébin, tout comme dans les hôpitaux publics, s’excusa : vous avez raison. Mais je suis, pour l’heure, le seul à l’étage… Je résolus d’envoyer une lettre carabinée à la direction de l’hôpital privé hyper luxueux qui avait pour devise de s’interdire de faire souffrir ses patients. Mais, après une courte réflexion, je décidais de rapatrier Madame Florin chez elle en achetant si nécessaire les instruments médicaux nécessaires au maintien de sa lucidité. Je savais en effet, par elle, qu’elle ne pouvait être guérie. J’appelais donc le notaire, mon comparse en gestion de la fortune immense de la dame. Etes vous certain que sa santé n’en pâtira pas ? J’en étais évidemment persuadé, comme j’étais sûr qu’une dame aussi riche pouvait se permettre de payer un médecin à demeure jusqu’à sa mort, ce qui m’avait poussé à prendre cette décision. L’hôpital américain fit intervenir jusqu’au professeur Duboeuf pour me convaincre de renoncer à faire partir la vieille dame. Je dû employer les grands mots pour leur faire lâcher prise puis menacer le professeur d’une campagne de dénigrement pour lui faire acheter, dans l’urgence, tous les appareillages nécessaires à l’hospitalisation à domicile de la vieille femme. Lesquels furent livrés dès le lendemain, au moment où l’ambulance ramenait la malade chez elle. Bien plus tard, je reçu, à mon nom, une lettre d’excuses de la direction générale de l’hôpital.

    <o:p> </o:p>

    Pourquoi étais-je intervenu aussi vigoureusement dans le devenir de Madame Florin qui, en outre, ne me manifesta jamais son contentement ? Aujourd’hui que tout est accompli, je sais que j’étais alors et totalement passé sous son contrôle, une sorte de « syndrome de Stockholm » que la garce avait parfaitement anticipé…

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    Il se passa trois jours avant que je puisse reparler à la dite garce qu’à ce moment, je voyais plutôt sous un jour attendri. Installée, de nouveau, dans son fauteuil relaxe, elle bénéficiait en outre d’un goutte-à-goutte qu’elle pouvait actionner à la demande, sur simple pression d’un bouton à portée de sa main. De nombreux appareils étaient par ailleurs reliés à son corps, donnant minute après minute son pouls, son rythme cardiaque, jusqu’aux saccadements électriques de son cerveau… Sa première question concerna le menu que je souhaitais pour le déjeuner. Visiblement, cela la travaillait bien qu’elle fut désormais astreinte à des repas diététiques. Pour lui faire plaisir, je me creusais la cervelle : un rôti d’autruche, lui dis-je, convenablement aillé, poivré et pimenté, avec des pois chiches. Elle conservait un formidable tempérament car elle me répondit aussitôt : pourquoi pas plutôt des cocos de Paimpol ? Mais je voulais réserver ces fameux cocos à une commande ultérieure de cassoulet. Clément disparut pour transmettre la commande aux cuisines… Je poursuivis donc mon exposé :

    -         C’est le moment de vous parler non des chevaux, qui ne sont qu’une part infime de l’art de la guerre, mais de l’évolution de cet art entre l’Antiquité et aujourd’hui…<o:p></o:p>

    -         Vous sortiriez alors de votre classement de notre évolution entre avant hier, hier, aujourd’hui et demain.<o:p></o:p>

    -         Certes, mais nous épuiserons ainsi le sujet et n’aurons plus à y revenir.<o:p></o:p>

    -         Bien. Je vous écoute…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’entrepris alors de lui raconter comment les multitudes turques avaient déferlé sur l’Asie orientale et  sur l’Europe, ces centaines de milliers de cavaliers émérites bousculant, par courts assauts répétés, les lignes défensives de nos armées en trop grande partie pédestres, usées progressivement jusqu’à la débandade. Toujours, les Turco-mongols se heurtèrent, chez nous, aux remparts de Byzance et de Vienne. Mais ils enlevèrent sans beaucoup de mal la Chine et l’Inde. De plus, les forêts européennes ne se prêtaient pas à l’élevage des chevaux, plusieurs centaines de milliers tout de même à faire paître chaque jour que Dieu fait…<o:p></o:p>

    -         Nous avons été sauvés par le manque de pâture !?<o:p></o:p>

    -         En partie : les Turco-mongols sont tout de même allés jusqu’à Moscou et Vienne. Sans compter le rempart roumain dont il me faut vous dire un mot : la férocité d’un de ses princes, Vlad Dracul, suffit à faire plier les Ottomans. Il entoura sa capitale de corps turcs empalés, la légende racontant en outre qu’il pava de têtes de Turcs la route qui menait à la dite capitale. C’est l’ancêtre de notre moderne « Dracula », un homme qui savait ce qu’impressionner voulait dire ! C’était aussi un remarquable chef de guerre dont l’armée obéissait à ses ordres au doigt et à l’œil… <o:p></o:p>

    -         Je sens que vous allez me parler de discipline !<o:p></o:p>

    -         Exact. Mais auparavant, laissez moi vous dire un mot des tactiques employées dans l’Antiquité : les Egyptiens furent nombreux et valeureux ; tout comme les Mésopotamiens, dont les plus redoutables d’entre eux, les Assyriens qui, en outre, possédaient déjà des armures. Bref, jusqu’à Alexandre, le nombre d’abord, la technologie ensuite –elle est archi présente dans les victoires hittites- firent toujours la différence.<o:p></o:p>

    -         Pourquoi Alexandre ?<o:p></o:p>

    -         Parce qu’il est le premier, à la suite de son père Philippe il est vrai, à avoir compris l’intérêt de la discipline militaire : les phalanges ne se débandaient pas face aux multitudes perses qui s’empalaient, division après division, sur les lances des soldats grecs. Quand, ensuite, ceux-ci lançaient leur cavalerie, c’est tout au contraire l’armée adverse, usée par ses échecs, qui se débandaient. Alexandre conquit l’empire perse, le second du monde à l’époque derrière les Chinois, avec quelques dizaines de milliers de combattants. Au fil de ses victoires toutefois, le Conquérant incorpora des régiments locaux à son armée qui, sur la fin, était devenue une sorte de coalition occidentalo-orientale : il devait bien y avoir plus de perses que de grecs dans l’armée macédonienne qui envahit l’Egypte !<o:p></o:p>

    -         Vous allez me dire la même chose, je suppose, des Romains ?<o:p></o:p>

    -         Bien entendu. Mais pas seulement la discipline en ce qui les concerne : ils avaient en outre une sorte de rage de vaincre que l’on ne retrouve que chez les Anglo-saxons d’aujourd’hui. Voyez Hannibal, le plus grand stratège sans doute que la Terre ait connu : il défait les Romains de bataille en bataille, jusqu’à l’admirable victoire de Canne. Puis il se repose à Capoue… Jamais les Romains n’auraient agi ainsi. Quand ils finissent par vaincre les Carthaginois, ils rasent la ville : « Carthago delenda est ! » et anéantissent l’empire ennemi à jamais. On retrouve ce trait, comme je vous l’ai dit, chez les Anglo-saxons,  jusqu’à la conquête coloniale britannique, jamais vaincue en dépit de ses nombreux déboires et toujours méticuleusement anéantissante de ses ennemis : massacre systématique des élites au Ghana, par exemple, tout comme sa main mise totale sur l’Amérique du nord : il n’y subsistait, avant l’émigration forcée africaine puis les émigrations modernes, notamment hispanophones, qu’une sorte de « village gaulois » au Canada, vivant sa culture comme dans une sorte de siège militaire permanent. Les Romains furent tels et ce n’est visiblement ni les Français, ni les Espagnols, ni les Italiens qui ont hérité de ce douteux caractère…<o:p></o:p>

    -         Vous n’aimez pas les Anglo-saxons !? <o:p></o:p>

    -         Pas trop, c’est vrai. Ces créateurs de l’Apartheid sont aussi les envahisseurs modernes de l’Irak et les gens qui perpétuent sans vergogne la culture militaire dans un monde qui est fait pour tout, sauf cette culture. J’observe d’ailleurs que nos élites latines sont fascinées par ces Anglo-saxons, méprisant de ce fait leurs propres peuples et leur propre culture. <o:p></o:p>

    -         Vous galégez, là : ils admirent surtout le « modèle Blair » qui a vaincu le chômage…<o:p></o:p>

    -         En oubliant que, pour ce faire, l’Angleterre a pu compter très largement sur sa production pétrolière… J’affirme que, bénéficiant des mêmes royalties, l’Europe continentale aurait fait mieux. C’est-à-dire sans plonger un bon tiers de sa population dans la précarité et les bas salaires ! Regardez d’ailleurs le Danemark qui vit, lui aussi, sur une forte manne pétrolière : il n’y a pas une foultitude de bas salaires chez eux…<o:p></o:p>

    -         Nous dérivons, mon cher. Tout comme dans le cas des énarques, Mme Florin n’aimait pas qu’on s’attaque à ses certitudes les plus intimes. Pour elle, la « flexibilité » était un dogme qui ne souffrait aucune critique, quand bien même ses excès entraîneraient-ils un quasi retour social au 19e siècle. J’étais habitué à présent et m’empressais de revenir au sujet initial :<o:p></o:p>

    -         La masse, la technologie et la discipline, vous voyez là les trois grands leviers de la stratégie militaire. La discipline ne peut qu’endiguer la masse quand la technologie est du côté de la masse. Mais imaginez ce qu’elle peut faire quand la technologie est de son côté, c’est à dire, pour les Européens, quand ils créent peu à peu une artillerie invincible. Je fais juste un aparté pour vous parler d’un quatrième levier, la diplomatie : ce, non pas parce que le grand théoricien européen de la guerre, Carl Von Clausewitz, a écrit que celle-ci était la continuation de la diplomatie « sous d’autres formes », mais parce qu’un Chinois, Sun Tzu, a écrit au 4e siècle avant Jésus Christ que le plus grand stratège était celui qui remportait des batailles sans avoir à combattre. Autrement dit, grâce à la diplomatie. Vous noterez que, dans les deux cas, la diplomatie est considérée par les militaires comme une branche de leur art douteux… <o:p></o:p>

    -         Je vous concède qu’ils n’y ont malheureusement recours que lorsqu’ils ne se sentent pas en mesure de l’emporter par la force.<o:p></o:p>

    -         Tout cela se passe de commentaires entre nous, chère Madame. Continuons donc : en Europe, le grand stratège de l’artillerie fut Louis XV qui, le premier, créa des écoles d’artilleurs. Les canons français restèrent d’ailleurs les meilleurs au monde jusqu’à la 2e Guerre mondiale incluse. Napoléon, avant même les avantages qu’il tira d’une mobilité extrême de ses troupes –et donc de leur caractère discipliné-, fut avant tout l’héritier de ce monarque : il était lui-même artilleur, ne l’oubliez pas ! Et il fut aussi un héritier des Romains, envoyant systématiquement sa cavalerie légère anéantir les vaincus en fuite. Des vaincus parce qu’ils se précipitaient, croyant au nombre, dans les pièges de « l’ogre » : des tirs croisés de canons qui ne leur laissaient aucune chance. <o:p></o:p>

    -         Pourquoi les Turcs n’utilisèrent-ils pas cette technologie ? Ils seraient encore impériaux aujourd’hui !<o:p></o:p>

    -         Ils avaient des canons. Mehmet II, qui conquit Constantinople au 15e siècle, enleva d’ailleurs les formidables remparts de la ville avec d’énormes canons fabriqués pour l’occasion. Mais ce peuple était bien trop attaché à sa cavalerie pour révolutionner sa stratégie de fond en comble. Quand la révolution industrielle permit aux Occidentaux de fabriquer en nombre des pièces d’artillerie de plus en plus sophistiquées, ils s’écroulèrent comme un château de cartes. N’oublions pas que moins d’un siècle auparavant, Bonaparte avait fait la démonstration, en Egypte, du pouvoir absolu du canon sur le cheval : même cette démonstration ne leur suffit pas…<o:p></o:p>

    -         Je commence à comprendre ce que signifie réellement le terme « politique de la canonnière » !<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ? L’arme atomique n’étant que le prolongement de cette politique. Tout en illustrant à merveille le « tout technologique » auquel semble se vouer notre civilisation occidentale, du moins la quasi totalité de ses élites. Quoiqu’il en soit, ce développement me permet de souligner comment l’Europe a pu tirer son épingle d’un jeu qu’elle ne contrôlait pas du tout jusqu’au 15e siècle : militairement, elle ne peut qu’essayer de contenir, tant bien que mal, les assauts des Turco-mongols. Ce, tout en se déchirant en innombrables « guerres civiles » qui dureront jusqu’à notre ère. Des guerres qui expliquent, partiellement au moins, notre folie militariste et notre élitisme forcené. Diplomatiquement, elle est inexistante au niveau mondial. Les souverains orientaux se contentent de répondre poliment aux sollicitations de nos propres souverains qui n’existent pour eux qu’au temps des croisades : quand la papauté exporte au Moyen Orient tous les voyous de nos royaumes et principautés en espérant, ce faisant, faire reculer l’Islam. L’affaire est réglée, pour eux, en deux petits siècles au terme desquels l’Islam sort plutôt renforcé que diminué de la confrontation. La discipline européenne, au demeurant très relative puisque les Croisés se constituent immédiatement en principautés indépendantes et souvent antagonistes, n’a rien pu faire contre la masse arabo-turque dès lors que celle-ci cessa de s’entredéchirer…

    -         Je me perds un peu dans tous ces développements…

    -         Excusez-moi. Je résume donc pour vous permettre de vous y retrouver : la route de la soie se constitue entre 1500 avant notre ère, sous la dynastie chinoise Chang et, au plus tard, à l’époque de Jésus Christ, quand les Romains se mettent à acheter des biens chinois. Ce gigantesque flux commercial crée une accélération du développement, en Chine d’abord, puis auprès des peuples d’Asie centrale, Turcs et Mongols, préalablement touchés par la vague arabo-islamique qui, elle-même, s’est constituée sur le commerce international –n’oubliez pas que Mohamed était lui-même caravanier-, donc sur cette « route de la soie ». Avant les Turcs, probablement les Perses ainsi que les descendants des Mésopotamiens –dont les Arabes- ont-ils joué un rôle charnière entre la Chine, l’Inde et l’Europe. Les échanges qui ont lieu sur cette route sont commerciaux et culturels : les Turcs ramèneront ainsi d’Inde la notion du zéro qui est à la base de nos mathématiques modernes. Ces mêmes Turcs, ou Arabo-Turcs en la circonstance, se réapproprieront la science et la philosophie grecques, notamment en Egypte, dans la Bagdad d’Haroun Al Rachid – c’est l’époque des « Mille et une nuits »- et en Espagne, du temps des Omeyyades espagnoles. Byzance profite « à mort », si vous me permettez cette métaphore, du circuit auquel elle participe plus qu’activement avec l’aide, au Moyen Age, de Venise et de Gênes.

    -         Je comprends que Venise et Gênes allaient chercher à Constantinople les marchandises asiatiques qu’ils ramenaient chez eux. Et ensuite ?

    -         Des caravanes se constituaient qui parcouraient l’Europe. Mes ancêtres ainsi ont fait leur richesse en pillant les dites caravanes qui passaient dans la montagne près de Digne : ils faisaient dégringoler des cailloux sur le convoi puis « allaient au résultat ».

    -         Je ne veux même pas savoir ce que cela signifie !

    -         Pas plus que ce que faisaient, à la même époque et bien plus tard les naufrageurs… Sauf que ces naufrageurs, eux, n’avaient pas eu à se réfugier dans la montagne pour fuir les « Sarazins »…

    -         Continuez s’il vous plait sur le sujet principal.

    -         Tout cela perdure jusqu’au 15e siècle, entrecoupé de gigantesques batailles, dont celles des Mongols, pour le contrôle de la route commercial. Il faut savoir que le centre du monde est alors bel et bien cette Asie centrale aujourd’hui en proie au tribalisme et aux seigneurs de la guerre : le cœur, c’est l’Afghanistan ! D’immenses cités relais se constituent, dont la fameuse Samarkand qui n’est plus aujourd’hui qu’une grosse ville assez crasseuse d’une ex-république d’Union soviétique… Autour de ce cœur, c’est la Chine, à présent dominée par les Turcs puis les Mongols, et l’Inde, alors très évoluée et dominée, elle, par les Turco-mongols. L’Europe, alors, est « barbare », aux yeux des Asiatiques comme à nos propres yeux. Seule Byzance rappelle que l’Europe abrita, jadis, une très grande civilisation. Mais les Latins détestent cette ville, au point de la piller lors de la 2e Croisade…

    -         Si je retiens bien ce que vous me dites, votre route de la soie est à l’origine de l’essor des civilisations d’Asie centrale…

    -         Et de Byzance, et de Venise, et de Gênes, ne l’oubliez pas : car le fait qu’une petite partie de l’Europe était, elle aussi, « touchée par la grâce » du commerce international est loin d’être neutre dans la suite des événements : si les écrits des Anciens nous ont été transmis par les Musulmans d’Espagne, la créativité de la Renaissance viendra, elle, d’Italie et, plus généralement des ports européens en liaison avec les Espagnols, dont les ports des Pays-Bas aux mains, à l’époque des Espagnols chrétiens, héritiers des Musulmans d’Espagne. Schématiquement, les Italiens, du fait de leur habitude du commerce international, possèdent, seuls en Europe –ailleurs, ce sont les Juifs-, des banques puissantes. Si bien que le commerce, un temps capté par les Portugais du fait de leur flotte, reviendra très vite sous la férule transalpine. Mais j’anticipe, restons-en pour l’instant à la toute puissance turque.

    -         Pourquoi ? Il y a –t-il beaucoup d’autres choses à dire là dessus ?

    -         Quelques unes. Et, par exemple, le fait que ces civilisations d’Asie centrale, si malmenées dans nos livres d’histoire, avaient des caractéristiques très différentes des nôtres.

    -         Par exemple ?

    -         Votre antimilitarisme devrait être flatté en apprenant que ces empires et royaumes arabo-turco-mongols étaient en fait bien moins militaristes que leurs homologues européens.

    -         Comment cela ?

    -         Nous vivions, nous, sur des « classes » bien déterminées : aristocratie, les militaires, clergé et « Tiers Etat », quelques bourgeois en fait. Les paysans, eux, n’avaient droit à aucune représentation lors de la convocation « d’Etats généraux » alors qu’ils constituaient plus des 2/3 de la population. Vous noterez, hors l’anomalie que je viens de relever, que le sommet de la hiérarchie était occupé par les militaires, nos sociétés vivant ainsi sous un régime indéniablement militariste : prestige de l’uniforme, minoration terrible du rôle de la femme et j’en passe. Ce qui n’était pas le cas des Asiatiques, pourtant vainqueurs des guerres de l’époque : les « grands » chez eux étaient des fonctionnaires, des lettrés donc, ainsi que des gros commerçants, liés à la route de la soie. Les princes arabo-turcs se flattaient presque tous de protéger les arts et les lettres alors que les nôtres rivalisaient dans la construction et de châteaux forts, et d’édifices religieux. Même l’Espagne musulmane en proie aux guerres civiles continua à encourager la science et la poésie. Il y eut une autre différence essentielle : l’agriculture. Tandis que nous vivions au sein de grands domaines, soit aristocratiques, soit religieux, les Asiatiques avaient, eux et depuis fort longtemps maîtrisé une gigantesque révolution agraire. En organisant d’abord leur production autour de petits propriétaires –les grands domaines étaient l’exception-, en systématisant ensuite l’irrigation qui leur permit de diversifier prodigieusement leurs cultures. Nous leur devons la plupart de nos légumes, la plupart de nos arbres fruitiers, la plupart de nos épices, etc. Et ça, c’est résolument populaire : leurs régimes politiques n’étaient pas élitistes au sens des nôtres, d’où en fait leur succès auprès des masses : les conquêtes arabes d’abord, turques ensuite, furent acceptées presque avec enthousiasme par le petit peuple, jusqu’à ce que l’Eglise, prenant conscience de sa progressive perte d’influence dans les territoires conquis –les Arabo-Turcs ne forçaient pas, eux, les mécréants à se convertir, d’autant que les dits mécréants devaient payer un impôt spécifique- « diabolisa » les « Sarazins ». Il suffit de regarder de près les édifices religieux construits à partir du 12e siècle pour se rendre compte de l’importance de cette campagne d’intoxication : elles sont farcies de représentations sataniques des « Infidèles », les peintures qui ornaient à l’époque les murs intérieurs des églises n’étant pas en reste. Bref, le mouvement en faveur des Musulmans fut ainsi stoppé dans la « Chrétienté d’en bas », prélude à une Reconquête dont l’espagnole n’est qu’un pâle prémisse…

    -         Bigre ! Vous voudrez bien m’excuser, mais ce sera tout pour aujourd’hui : il faut que je digère tout cela…

    <o:p> </o:p>

    Je passais donc à table, un petit meuble installé tout exprès à côté du fauteuil relaxe : Madame Florin ne pouvait plus que se contenter de me regarder manger. La cuisinière avait prévu du melon en entrée mais un melon sophistiqué : des boules orangées étaient mélangées avec des quartiers de pamplemousse tout ce qu’il y a de jaune, le tout agrémenté par ce qui me parût être de la crème fraîche et de la menthe. Je m’abstins de tout commentaire désagréable, aimant par dessus tout les goûts nets : le mélange m’obligeait à piocher ingrédient par ingrédient, de façon, surtout, à ne pas mélanger les saveurs. Pourtant, me dis-je, la cuisine française est avant tout un mélange de saveurs ! Je ne savais plus trop quoi penser quand Clément me servit, à moi tout seul, un énorme pâté en croûte : c’était sans doute le rôti d’autruche ? C’était le rôti d’autruche. Il me fallait impérativement reprendre la cuisine en mains si je ne voulais pas finir avec je ne sais quel « épaule de machin chose avec son jus de navet et ses champignons à l’ananas » ! Je mangeais cependant une tranche du rôti d’autruche en croûte, agrémenté d’une « purée de pois chiches aux graines de sésame » et il me sembla reconnaître un vague goût d’ail dans la petite sauce marron qui accompagnait le tout. Ce, alors que j’attendais une viande truffée d’ail et rôti tout bêtement au four, accompagnée de pois chiches cuits à l’eau avant d’être poêlés avec quelques légumes soigneusement émincés, le tout rehaussé d’un jus d’agneau et d’un peu de piment. Cela ne vous convient-il pas, demanda mon hôtesse ? Je décidais de lui faire part de mon désappointement et nous parlâmes cuisine deux bonnes heures d’affilée. Elle tenait, tout de même, à défendre sa cuisine, tout en reconnaissant que les goûts basiques forts avaient du bon. Mais en goûtant, sur ma suggestion, à la viande en croûte, froide qui plus est, elle reconnût très honnêtement que la viande avait perdu, en se croûtant, son « cachet » de viande grillée. Et qu’au bout de la saveur, ne restait que le goût détestable de la farine mal cuite… Je ne sais pas d’où nous viennent ces détestables habitudes, dis-je alors, peut-être d’une fuite en avant soi-disant créatrice à l’attention des riches aristocrates qui, jusqu’au 18e siècle, étaient les seuls à pouvoir se payer de véritables cuisines avec chef et marmiton marmitonnes. L’idée de mettre de la viande en croûte n’est pas mauvaise en elle-même, en témoignent les nombreux pâtés en croûte qui délectaient et délectent toujours les gourmets. Mais, de là à y fourrer une viande rouge dont le goût ne s’exprime que si elle est saisie avant d’être retirée de la cuisson, il y a une marge ! Ou bien alors faudrait-il cuire séparément la croûte et la viande puis les assembler, toutes deux cuites, au dernier moment… Géraldine fit venir sa cuisinière qui, je l’appris alors, s’appelait Danièle : Monsieur n’a pas trop aimé votre repas. Il souhaiterait vous faire quelques suggestions pour l’avenir…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    L’entrée en matière de mon hôtesse m’assurait l’hostilité de la cuisinière. Je résolus donc de la faire entrer dans notre conversation, comme dans un débat, et répétais mes critiques, mais sous forme interrogative. Danièle se plia au jeu. Elle défendit bec et ongles son entrée, « un classique ! », mais voulut bien reconnaître que, « peut-être », la croûte et la viande rouge n’étaient pas faite l’une pour l’autre dans la recette traditionnelle qui, effectivement, laissait soit la viande trop cuite, soit la pâte pas assez cuite… Je ne pus rien obtenir vis-à-vis des pois chiches : la purée était une denrée évoluée, pratiquée par les Libanais, « les plus civilisés des Arabes », tandis que ma recette poêlée venait visiblement du fin fond de l’Atlas où Berbères et paysans se déclinaient à l’unisson.

    <o:p> </o:p>

    -         Vous avez là l’exacte mesure de toute réforme, intervint Mme Florin. Vous avez réussi à lui faire à moitié admettre vos objections quant à la viande rouge en croûte, mais vous n’êtes absolument pas passé en ce qui concerne le melon et les pois chiches. Et bien que je sois la patronne, celle qui lui verse ses chèques mensuels, tandis qu’elle sait que vous êtes mon héritier, votre tentative de réforme se solde par un échec à  84%...<o:p></o:p>

    -         Ou une réussite à 16% le premier jour : avec ce taux, en 6 jours ¼ j’ai révolutionné votre cuisine !<o:p></o:p>

    -         N’en croyez rien : votre « taux » diminue à la vitesse « grand V » au fil du temps. Et puis je ne suis pas certaine de vouloir révolutionner ainsi ma cuisine : mes goûts me semblent un peu plus subtiles que les vôtres : j’aime rechercher, voyez-vous, en ingurgitant. Alors que vous m’apparaissez comme une sorte de hussard souhaitant dévorer successivement des goûts parfaits mais ultra concentrés. Sont-ils simplement esquissés que vous les jugez « à l’eau de rose ». N’ais-je pas tort ?<o:p></o:p>

    -         Non. C’est un peu vrai…<o:p></o:p>

    -         Un peu beaucoup ! Votre personnalité s’éclaire d’ailleurs à la lumière de votre gastronomie : vous êtes un fonceur qui détestez vous embarrasser des fioritures…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je restais sans voix tellement ses dires me paraissaient exacts. Etais-je donc trop abrupt, manquant de finesse ? J’en vins à douter de tout ce que je lui avais raconté et, partant, incapable de continuer sur ma lancée d’avant le déjeuner. Je le luis dis. Mais la dame se contenta de rire. Après quelques interminables secondes de ce rire moqueur, elle ajouta : Pourquoi croyez vous que je vous ai choisi ? Entrer dans le jeu des autres est le passe-temps favori de la plupart des penseurs de notre époque : il faut faire de l’argent, donc produire des écrits –ou des films, ou de la musique- qui recueilleront le maximum de suffrages dans le minimum de temps. D’où l’aspect beaucoup trop « marketing » de ces productions médiocres. Tandis que vous passez sur le monde tel un animal nerveux, s’ébrouant à chaque coin de rue pour chasser les poussières de la rue précédente. De mauvaises langues diraient de vous que vous êtes « brut de décoffrage ». Je préfère, de loin, ma qualification de « hussard »… Ne m’avait-elle donc retenu que pour mon anticonformisme ? Oui, admit-elle. Je cherchais un penseur. J’ai trouvé beaucoup de discoureurs télévisuels dans la France d’aujourd’hui, mais peu, vraiment très peu de novateurs. Et, riche comme elle l’était, elle n’avait pas hésité à mettre toute sa fortune dans la balance pour arriver à ses fins. Que pouvais-je rétorquer ? Après tout, j’y trouvais de l’intérêt, un double intérêt intellectuel et financier. Je revins à la cuisine :

    -         Ne révolutionnons donc pas votre cuisinière. Toutefois, en l’occurrence, c’est moi qui mange tandis que vous regardez : pourrais-je au moins faire part de mes préventions dans mes commandes ?<o:p></o:p>

    -         Je vous propose de préciser vos commandes une fois sur deux : ainsi préserverais-je mes préférences tout en accédant aux vôtres…<o:p></o:p>

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    L’essor de la navigation européenne<o:p></o:p>

    J’agréais bien entendu sa proposition tout en pensant qu’ici, deux mondes s’opposaient irréductiblement : j’aimais les goûts, les choses, les pensées franches tandis qu’un « ailleurs », pour moi, aimait se vautrer dans l’à peu près et le faux semblant. Je lis dans vous comme dans un livre ouvert, intervint Madame Florin : vous voulez bien composer avec ce qui vous apparaît comme le mensonge parce que vous ne pouvez faire autrement : vous n’êtes démocrates que faute de mieux ! Je ne pouvais accepter un tel jugement : mon respect des autres – dans l’action - venait de trop loin, de trop d’années sous la férule pouvait-on dire, pour être mis en cause. Mais que feriez-vous si vous aviez le pouvoir absolu ?, me rétorqua-t-elle. D’abord, il s’agit là d’une hypothèse d’école – Pas tant que ça : votre héritage fera de vous un homme hyper puissant !- Ensuite, poursuivais-je, ignorant volontairement son interruption, l’habitude que j’ai prise de me taire face à la meute ne s’éteindra pas comme une chandelle : je continuerai très probablement à chercher, comme toujours, à contourner l’obstacle –Ca veut dire quoi, ça ?!- Et bien je chercherai toujours, comme tout vrai démocrate, à convaincre : je sais, car petit et donc sujet aussi à la terreur, que cette dernière n’entraîne qu’une acceptation de façade. En matière de mœurs, sujet des plus intimes qui soit, elle est totalement inefficace. Mais j’entrais là dans des thèmes beaucoup trop étrangers à la milliardaire pour qu’elle y porte une attention soutenue. Je changeais immédiatement de conversation :

    -         voulez-vous que nous reprenions notre route de la soie où elle en était avant le déjeuner ? La dame voulu bien. Je poursuivais donc : Nous en étions arrivé en fait à la fin de l’essor des peuples d’Asie centrale, maîtres de la fameuse route. <o:p></o:p>

    -         Et là intervient votre Henri le Navigateur…<o:p></o:p>

    -         Oui. C’était un prince portugais qui, curieusement, ne navigua jamais. Né en 1394, il était le troisième fils du roi Jean 1er du Portugal. Ce dévot créa une académie maritime ainsi qu’un chantier de construction navale à Sagres, au sud ouest du pays, et finança la plupart des expéditions vers le sud de l’Afrique qui se multiplièrent. Dès que des ingénieurs italiens, payés par lui, eurent inventé la Caravelle, il fut encore plus prolixe : dès lors, la navigation européenne était née. <o:p></o:p>

    -         Pourquoi fut-il aussi pétri d’ambitions maritimes ? <o:p></o:p>

    -          A l’époque, les marins rapportaient une légende, celle d’un royaume dit « du prêtre Jean » qui ne pouvait être atteint que par la mer. S’agissait-il des Chrétiens nestoriens d’Abyssinie ? Toujours est-il qu’Henri y crut dur comme fer : chaque fois qu’il armait une expédition, il espérait en secret qu’elle découvre ce royaume. Son père puis ses frères aînés lui abandonnant une partie notable des cargaisons ramenées par ses expéditions –on a parlé de 20%-, Henri fut riche. Et plus il fut riche, plus il pu armer de Caravelles, CQFD ! Si bien qu’une croyance infantile et des revenus on ne peut plus adultes permit à ce personnage assez méconnu…<o:p></o:p>

    -         C’est vrai qu’avant que vous ne m’en parliez, je ne connaissais même pas son existence.<o:p></o:p>

    -         Vous avez toutefois entendu parler des navigateurs portugais, Vasco de Gama ou Magellan par exemple ?<o:p></o:p>

    -         Oui, un peu… <o:p></o:p>

    -         Reprenons donc : sa foi et sa fortune permettent à Henri le Navigateur d’armer un nombre impressionnant d’expéditions maritimes. Avec, qui plus est, un plan d’attaque aussi simple que systématique : descendre le plus loin possible les côtes d’Afrique. Si bien que, très peu de temps après le décès d’Henri Le Navigateur en 1460, la ville de Lagos, au Nigeria, devient une sorte de « base bis » de Lisbonne où seront même construites des Caravelles. En bois exotique s’il vous plait !

    -         Les premières délocalisations !

    -         Et oui… Mais les Européens seront bien moins sages par la suite. Quoiqu’il en soit, ce prince initie donc l’Europe à la navigation « au long cours », sachant que, dès cette époque, les marins n’arrêtent pas de parler entre eux d’une route maritime des épices : un nombre impressionnant de cartes circule, des plus farfelues aux plus sérieuses et c’est ainsi que nous arrivons à Christophe Colomb…

    -         Un Portugais lui aussi ?

    -         Non, un Italien sans doute, probablement génois et fils de marin. Mais il a toujours caché ses origines de peur qu’on le renvoie, justement, à ses origines dans un monde qui n’accordait de crédit qu’aux aristocrates : les aventuriers devaient obligatoirement tricher.

    -         Ceci étant, j’ai vu le film et je sais bien qu’il fut longtemps boudé : par les Portugais eux-mêmes…

    -         Normal : Colomb voulait traverser l’Atlantique alors que les Portugais voulaient descendre le long des côtes africaines. Les deux desseins, d’ailleurs, seront réalisés…

    -         Et par les Espagnols avant que, toujours selon le film, la reine Isabelle n’accepte de le financer.

    -         Nous étions en pleine « Reconquista » avec d’énormes dépenses militaires. Dans les faits et indépendamment des légendes, l’Espagne ne finança Colomb, qu’elle avait très envie de financer pour faire pièce à son voisin portugais, qu’après avoir pris Grenade, dernière place tenue par les Musulmans en Espagne. Isabelle la Catholique et Ferdinand d’Espagne eurent alors beau jeu de sortir quelques menues monnaies de leur portefeuille soudain regarni !

    -         Là encore, j’ai besoin de repères chronologiques…

    -         Fort bien : un peu moins de 30 ans après la mort d’Henri le Navigateur, en 1487, Bartolomeo Diaz double le Cap de Bonne Espérance, accédant ainsi et à la côte est de l’Afrique, et à l’Océan Indien. En 1498, Vasco de Gama découvre la route maritime des Indes, c’est-à-dire que, poussé par les Alizés du sud, il traverse l’Océan Indien en biais pour accoster sur les plages de la péninsule indienne. Entre temps, Christophe Colomb a débarqué aux Antilles : en 1492 très exactement, titre du film que vous avez vu. En 1500, les Portugais sont au Brésil, en 1511, ils sont en Chine, en 1542, ils arrivent au Japon. Le premier tour de Monde est entrepris par Magellan en 1519. Il sera terminé par ses lieutenants en 1522. L’Europe du Nord n’est pas en reste : l’Anglais John Cabot découvre l’Amérique du Nord en 1497, suivi par le Français Jacques Cartier. Un Florentin, Verrazano, a lui aussi débarqué en Amérique du Nord mais sa découverte n’aura pas de suite chez lui. Les Conquistadors, quant à eux, s’emparent de l’Amérique latine entre 1520 et 1550 : notamment Hernan Cortez et Francisco Pizzaro…

    -         Tout cela a une forte odeur de conquête…

    -         N’oubliez pas que nous sommes déjà les peuples les plus militarisés du Monde, rappelez-vous ce que je vous ai dit sur notre division en classes sociales dont la plus élevée est celle des militaires… Vous noterez aussi que, du début de la navigation au long cours, mettons 1450, aux dernières grandes conquêtes initiales – qu’hypocritement nous nommons « découvertes » -, aux environ de 1550, il s’écoule un tout petit siècle seulement : notre prise de possession du commerce entre l’Asie, maintenant l’Amérique et l’Europe aura, tous comptes faits, été extrêmement rapide, presque à la hauteur de l’accélération technologique du 20e siècle ! Songez que, au cours de ce minuscule siècle, nous aurons, nous Européens, détruit la civilisation bantoue, détruit la civilisation Moghol, détruit la civilisation amérindienne, et porté plus que le vers dans le fruit de la civilisation japonaise traditionnelle… Nous n’arrivions vraiment pas comme des demi-Dieux apportant paix et développement aux autres peuples !

    -         Je commence à comprendre votre intérêt pour la route de la Soie ! Dites m’en un peu plus toutefois sur ces destructions ultra rapides de civilisations dont vous ne faites que l’énumération.

    -         Les Bantous, c’est simple : les Portugais débarquent sur les rivages mozambicains et pénètrent profondément à l’intérieur des terres : ils arrivent ainsi jusqu’à la vallée du Limpopo, dans l’actuel Zimbabwe. Ce cœur de la civilisation bantou abrite un royaume prospère, à l’origine de nombreux échanges commerciaux inter bantous. Ils cassent tout tandis que, à l’ouest, en remontant le cours du Congo, ils font de même avec les états bantous qu’ils trouvent sur leur passage : en un siècle, l’immense civilisation bantou, exempte jusque là des horreurs guerrières du nord du Sahara, est laminée…

    -         Les Moghols maintenant ?

    -         Ils font comme ailleurs : un navigateur découvre, le commerce suit. Quand les termes du commerce ne leur plaisent plus, ils font intervenir les militaires. Leurs comptoirs s’agrandissent, provoquent la jalousie des grandes puissances qui interviennent à leur tour et, bientôt, l’Inde Moghol n’est plus que le théâtre des passions européennes, notamment franco-anglaises… Toutefois, en Indes, les Européens se gardent bien de pénétrer profondément dans les terres : ce sont les Anglais qui s’en chargeront au 19e siècle, sous le couvert, d’abord, d’une compagnie privée. Leur influence néfaste est ici et d’abord psychologique, déstructurant des Etats qui apparaissent incapables de les éliminer.

    -         Passons sur les Amérindiens, tout le monde connaît aujourd’hui les tragédies des Incas et des Mayas. De même que celle des Indiens d’Amérique du Nord…

    -         Dont l’anéantissement ne sera toutefois finalisé qu’au 19e siècle : les Anglo-saxons ont procédé par étapes… J’en viens donc aux Japonais à qui les Européens vendent des mousquets : révolution au pays des Samouraï ! La société traditionnelle nippone ne s’en remettra jamais…

    -         C’est terrible ce que vous me dites là !

    -         Oui, car il faut compter sur les destructions postérieures qui n’épargneront, à ma connaissance, que les Papous de Nouvelle Guinée : aborigènes d’Australie, Chinois, peuples d’Asie centrale, toute la population africaine, Inde continentale et j’en passe, rien n’échappera à la rage « occidentale », rage dite « civilisatrice » puisque débarquaient aussi, avec les hommes qui s’en servaient, des technologies totalement nouvelle pour les nations conquises.

    -         Vous oubliez les pères blancs !

    -         Ah, oui ! Excusez moi : dans le terme « civilisateur », les Européens ont aussi inclus la fourniture, clés en mains, de notre valeureuse religions chrétienne : apostolique et romaine avec les peuples latins, réformée avec les peuples anglo-saxons. Dois-je en dire plus ?

    -         Non, surtout non !, me répondit la dame, pour une fois hilare. Mais le concept ne me donnait guère envie de rire. Je me sentais plutôt épuisé et profondément triste, triste de faire partie de cet Occident qui avait réduit le monde à ses médiocres ambitions d’élites militarisées. Le manche fermement tenu, depuis, par ma race, était si souillé de sang, si raciste que je n’eu, tout à coup, plus envie de raconter. La suite, c’est demain !, assénais-je fermement. Géraldine aurait voulu que je lui parle aussi du « bon côté de la force », de la révolution des esprits, de la naissance de la démocratie, de la scolarité généralisée et de tout le reste, mais je tins bon. Je ne traite ici de l’essor européen que dans le cadre de la route de la Soie. Une grande partie de ce que vous appelez « le bon côté de la Force » appartient à la partie suivante consacrée à la revanche des gueux. Or, dans le cadre fixé, cadre commercial avant tout, j’observe que les Européens, en prenant le contrôle des échanges, détruisent tout : ce qu’ils retireront, culturellement, de leur frottement avec les autres peuples tient dans une boîte d’allumettes…

    <o:p> </o:p>

    Je m’en allais profondément déprimé, ayant pleinement pris conscience du « côté obscur » de ma civilisation tout en la racontant. J’errais ainsi quelques heures au hasard de mes pas avant de regarder ma montre et de me précipiter dans la première bouche de métro venue. Entre temps, je m’étais juré, quand j’hériterai de l’énorme fortune de Madame Florin, de consacrer mon temps et tout l’argent nécessaire au rétablissement de la vérité historique tant chez nous que chez les peuples conquis dont les élites, à mon goût, montraient une propension bien trop grande à adopter nos points de vue sur l’évolution du monde et le développement de leur pays : non seulement les Occidentaux avaient commis le pire, mais ils avaient persuadé une grande partie des victimes lettrées que leur sous-développement n’était dû qu’à leurs carences, notamment en matière de bonne gestion de leurs biens publics. Je m’étais promis aussi de défaire définitivement la réputation de bon nombre d’éditorialistes soi disant de gauche qui n’arrêtaient pas, à longueur de colonnes, de cogner sur les horreurs commises par quelques « rois nègres » responsables, à leurs yeux, de l’ensemble des problèmes du Tiers Monde. Ce ne sera pas difficile, pensais-je, avec tous les budgets de publicité que j’allais bientôt contrôler : les éditeurs me mangeraient dans la main et je n’aurais qu’à exiger des têtes bien sanguinolentes, de quoi passer à leurs successeurs le goût du massacre éditorial facile et bête. Je m’arrangerais bien évidemment pour que tout le monde sache pourquoi ces têtes étaient tombées…

    <o:p> </o:p>

    Ma légatrice doucha mon ardeur vengeresse dès le lendemain matin :

    -         Oui, vous serez puissant et contrôlerez, mais très indirectement, bon nombre d’agences publicitaires. Mais pas au point d’obtenir la tête d’un « Grand » du journalisme : ces gens là aussi ont beaucoup de pouvoir et le schmilblick ne fonctionne qu’en osmose… Au delà, ajouta-t-elle, votre thèse n’est pas la seule imaginable : si vous partez du principe que, de tous temps, les humains ont été impérialistes, alors vous pouvez parfaitement admettre que l’histoire du Monde depuis le 15e siècle n’est qu’une revanche de l’Europe sur l’Asie. Avec des opérateurs, si vous me permettez cette qualification, bien plus déterminés que leurs homologues étrangers. <o:p></o:p>

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    Géraldine avait visiblement réfléchi et il lui déplaisait que notre univers soit montré sous un jour aussi sombre que celui que je lui avais fait toucher du doigt. Qu’auraient fait les Turcs, me dit-elle, si nous n’avions voulu acheter la soie et les épices qu’en dessous de leur prix d’achat ? Sans doute camperaient-ils aujourd’hui à Paris et Londres ! Nous leur avons résisté là où il fallait et les avons calmés, par ailleurs, sous des tonnes d’or. C’est « bien joué » en fait, d’autant plus qu’à terme, nous leur avons enlevé tout le gâteau et bien plus encore grâce à nos navires. Que répondre à cette vision égocentrique de la planète Terre ? Le raisonnement était celui de la majorité des Occidentaux et je ne pouvais guère espérer de la vieille femme richissime une remise en cause aussi rapide de cet état d’esprit. J’essayais tout de même, en biaisant : cela m’étonne de vous, un tel point de vue : car, ce faisant, vous donnez raison aux militaires, vos plus intimes ennemis… Elle ne se laissa pas prendre au piège : ce ne sont pas eux qui sont à l’origine de l’essor maritime européen mais, m’avez-vous vous-même dit, des marins dirigés par la Religion et des commerçants. Les militaires ne sont venus qu’après… C’était vrai « sur le papier ». Mais je signalais à la vieille dame que, dès les premières expéditions, des gens d’arme étaient présents, munis non seulement de mousquets et de chevaux mais aussi de canons on ne peut plus redoutables : les financiers étaient peut être philanthropes, mais pas les hommes de terrain. Et ceux-ci étaient indiscutablement marqués, très profondément marqués, par la culture militariste de leur temps… Demandez vous simplement pourquoi Christophe Colomb embarqua, dès sa première expédition, autant de poudre, de mousquets et de chevaux ? Un simple réflexe, en fait, face à l’inconnu. Mais un réflexe terriblement révélateur : face aux difficultés, on emploierait la force, point final. Et c’est d’ailleurs ce qui fut fait, dès la seconde expédition… L’Occidental de l’époque ne connaît que ce langage primaire. En connaît-il d’ailleurs un autre aujourd’hui ? <o:p></o:p>

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    Je n’arriverai pas à convaincre Madame Florin, c’était évident : elle ne répondait pas, gardant un silence réprobateur : cette antimilitariste convaincue ne se résolvait pas à aller jusqu’au bout de ses convictions. Elle garderait, jusqu’à sa mort maintenant très proche, des idées incohérentes sur l’évolution de l’humanité, acceptant la domination occidentale, féroce et militariste du monde tout en rejetant les lobbies militaro-industriels. En fait, me dis-je, elle ressemblait à la plupart de ses contemporains, de gauche comme de droite. Je n’avais aucune chance, face à un tel unanimisme, de modifier, par mon contrôle prochain mais indirect « d’un grand nombre d’agences de publicité », la relation que font les médias du monde non occidental. Que valait alors son argent ? Pour la première fois depuis que j’avais été pris dans ses rets, je commençais à douter de l’intérêt réel de posséder beaucoup d’argent : qu’allais-je bien pouvoir en faire ? Des biens immobiliers fabuleux ? De très grosses voitures ? Une nourriture continuellement de grand luxe ? Des voyages dans des conditions inimaginables ? C’était enfantin, sans intérêt. Le regard des autres ? De l’envie, du ressentiment, de la haine peut-être… J’entrevis vaguement une solution en pensant aux investissements dans des régions qui n’avaient pas eu l’heur de plaire, jusqu’à présent, aux multinationales, l’Afrique en tête. Mais je me voyais déjà m’ennuyer à mourir sur des comptes d’exploitation et autres « business plans », incapables de m’y intéresser réellement. Une fondation alors ? En étant quasi certain que ses dirigeants se serviraient les premiers et que j’allais de fait créer les conditions d’une formidable corruption.

    <o:p> </o:p>

    La situation actuelle me plaisait donc plus que les perspectives ouvertes par le décès de ma cliente. Je m’aperçu que je ne tenais pas du tout à sa disparition, bien au contraire, y voyant plus d’inconvénients que d’avantages : je n’étais tout simplement pas mûr – ou pas fait – pour cet immense héritage. Mais je n’en dis rien à celle qui « avait semé le trouble dans mon âme candide », espérant que le temps, s’il m’en restait encore, allait me permettre d’y voir plus clair.

    -         Peu importe en fait, Chère Madame, repris-je. Que l’on voit dans l’essor maritime européen l’envol irrésistible du plus formidable militarisme de tous les temps ou bien une simple revanche des Européens jusqu’alors dominés par l’Asie ne change rien aux faits. Et ceux-ci vous intéresseront très certainement…<o:p></o:p>

    -         Allez-y.<o:p></o:p>

    -         Bien. Les navires portugais, espagnols, britanniques, français, néerlandais remplacent d’une part la route terrestre de la soie par une route maritime. Lisbonne puis les ports anglais et ceux de l’embouchure du Rhin s’imposent très vite, en un demi siècle, comme places européennes des épices, vouant Venise et Gênes à une lente agonie : les marchandises asiatiques sont nettement moins chères d’abord au Portugal puis directement dans les ports des pays de destination finale qu’en Italie. Les commerçants d’aval s’organisent et si les villes relais de l’hinterland européen ne souffrent pas trop du changement de leurs itinéraires –exception faite de villes espagnoles qui en profitent et de ville italiennes et françaises qui en pâtissent-, il n’en va pas de même des cités d’Asie centrale : la navigation européenne sonne leur mort, telle celle de Samarkand dont le lustre décroît alors même que l’empire turc semble au zénith avec l’avènement de son dernier très grand monarque, Soliman 2 dit « Le Magnifique ». Il règne de 1520 à 1566 et remporte de grandes batailles tant contre les Européens que contre les Perses. Il est très bien vu en France car il a défait les Hongrois, vassaux de Charles Quint, à Mohac en 1526 et assiégé Vienne en 1529 : les ennemis de nos ennemis sont nos amis, CQFD ! Sa flotte, qui pénètre jusqu’au Yémen via la mer Rouge, sera le seul rempart asiatique contre les Portugais qu’elle gênera un temps… Maintenant, vu de son côté…<o:p></o:p>

    -         Quel intérêt ?<o:p></o:p>

    -         Imaginer comment les non Européens ont pu voir la revanche européenne ne vous intéresse-t-il pas ?<o:p></o:p>

    -         Pas trop, non. Puisque, de toute façon, les Turcs finiront tous reclus dans votre Anatolie deux ou trois siècles plus tard… Tout le reste n’est que littérature, si vous voulez mon point de vue !<o:p></o:p>

    -         C’est un peu sommaire : les Turcs ont imprégné profondément les sociétés qu’ils ont conquises, à commencer par l’Egypte ou la Grèce, sans compter notre moderne Iran où le chiisme dominant est un de leurs héritages. Dans un chapitre consacré à la route de la Soie et à ses conséquences « sociétales », ces éléments sont loin d’être négligeables ! <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mais je voyais bien que j’avais mis la vieille dame de mauvaise humeur. Je décidais donc d’arrêter là les cours du matin et lui proposait une interruption, le temps de vaquer à diverses occupations, mes téléphones habituels notamment, puis de déjeuner. Que m’avez vous prévu, puisque c’était à votre tour de décider ?, lui demandais-je. La question la rasséréna : feuilletés au fromage et raie au beurre noir, me répondit-elle à mon grand soulagement : je n’étais pas encore condamné à manger des mets aux saveurs multiples et souvent insipides. De plus, les feuilletés n’auraient pas de mal à être convenablement cuits tandis que la raie ne demandait pas des connaissances culinaires très étendues pour être réussie. Je décidais donc d’être, moi, d’humeur paisible. Je m’en fus dans mon bureau habituel, celui pourvu d’une ample table de chasse, pour passer mes coups de téléphone…

    <o:p> </o:p>

    J’avais réfléchis et il me fallait quand même lui parler un peu de vie sociale. Jamais, sinon, elle ne se pénétrerait, comme je m’en étais pénétré, de l’importance de la route de la Soie dans l’évolution de l’humanité. Si, pour résumer, elle refusait d’embrasser l’ensemble des conséquences de cette route commerciale, tant européennes qu’asiatiques, alors il ne lui resterait plus qu’à s’en remettre à la technologie pour tenter de comprendre le Monde. La dame était d’ailleurs de meilleure humeur et ne pipa mot quand je lui annonçais, après le déjeuner, une rétrospective générale de la route de la Soie :<o:p></o:p>

    -         Mais ne traînez pas trop en longueur, s’il vous plait. Vos synthèses sont, justement, ce que je redoutais et redoute le plus dans vos exposés. Moi, j’aime les faits !<o:p></o:p>

    -         Vous en aurez, mais après. Rassurez-vous, je vais essayer d’être bref. Un rappel en premier lieu : la « route de la Soie » est la relation commerciale qui s’établit d’abord entre la Chine et l’Asie centrale, puis entre la Chine et l’Europe via l’Asie centrale. La rencontre globalement pacifique, autant pacifiques que peuvent être des relations commerciales, entre des peuples différents génère incontestablement une accélération de l’évolution : au plan religieux par exemple, un commerçant arabe crée de toutes pièces l’Islam, religion qui emprunte beaucoup aux étrangers, notamment aux Juifs et aux Chrétiens : le monothéisme gagne ainsi jusqu’à l’Inde… <o:p></o:p>

    -         Vous savez, les religions exotiques et moi…<o:p></o:p>

    -         Etes-vous croyante ?<o:p></o:p>

    -         Bien entendu ! Mais sortie du catholicisme, je n’entends plus grand chose… <o:p></o:p>

    -         Pour bien comprendre l’influence de la route de la Soie, il faut avoir constamment en tête l’impérialisme arabe des deux premiers siècles suivant la mort du Prophète…<o:p></o:p>

    -         Vous voulez dire Mahomet…<o:p></o:p>

    -         Plutôt Mohammed, comme le nomme les Arabes. Lesquels, par leurs conquêtes éclairs, portent le flambeau islamique dans la moitié du monde connu : en deux siècles ils arrivent jusqu’en Asie centrale et font plus que malmener la chrétienne Byzance à qui ils arrachent notamment toute l’Afrique du nord, Egypte incluse. Les Turcs se chargeront du reste…<o:p></o:p>

    -         Les Arabes ont-ils dominé la route de la Soie ?<o:p></o:p>

    -         Oui, pendant deux siècles. Et il faut noter que leur essor est dû, justement, à cette route bien plus qu’à une religion qui est enfantée par la route. Ce n’est pas l’inverse tandis qu’aujourd’hui, les déçus de l’évolution, ceux qui regardent en arrière avec nostalgie, oublient singulièrement que la grandeur arabe fut essentiellement liée à son ouverture à d’autres cultures et non à un repliement religieux quelconque. Malheureusement, le passé arabo-turc est aussi truffé de tentatives d’un retour à la grandeur via la religion : je m’empresse de vous signaler que toutes ces tentatives, sans exception, ont été vouées à l’échec ! Pour schématiser mon propos, je dirai que les Arabes, s’ils veulent retrouver un peu du lustre d’antan, devraient s’engager massivement dans les services commerciaux des multinationales plutôt que de militer au sein d’organisations fondamentalistes…<o:p></o:p>

    -         C’est façon de parler, je présume ?<o:p></o:p>

    -         Bien sûr. Mais je continue sur d’autres influences de la route de la Soie : en matière scientifique, on lui doit la redécouverte des Anciens grecs ainsi que les prémisses des mathématiques modernes. Sans compter l’astronomie dont les différentes sociétés de la route vont pouvoir comparer les mérites locaux. En matière artistique, les peuples d’Asie centrale créent d’abord un style architectural totalement novateur, fondé sur la légèreté apparente de monuments soutenus par des centaines, voire des milliers, de colonnades élégantes. Ils inventent l’art de la miniature, ancêtre de nos bandes dessinées et publient les premiers recueils de recettes culinaires. Bref, la route accélère indubitablement leur évolution comme elle a accéléré celle des Chinois à ses débuts. <o:p></o:p>

    -         Vous m’avez dit tout cela !<o:p></o:p>

    -         Oui, mais ceci est une perspective d’ensemble…<o:p></o:p>

    -         Je m’ennuie un peu.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Dur labeur que celui d’enseignant, obligé sans cesse de trouver des chemins de traverse pour maintenir l’attention de ses élèves ! Je voyais bien que la malade décrochait tandis que je persistais à penser qu’elle devait avoir une idée d’ensemble de la route de la Soie avant de continuer. Je passais donc au jeu des questions-réponses pour raviver son intérêt :

    -         Fort bien. Essayons une sorte de jeu, si vous le voulez bien.<o:p></o:p>

    -         Essayons…<o:p></o:p>

    -         Quelles influences a, au début, la route de la Soie sur les Européens ?<o:p></o:p>

    -         Si je me souviens bien, elle commence par mettre en péril l’économie romaine.<o:p></o:p>

    -         Très bien. Et ensuite ?<o:p></o:p>

    -         Byzance…<o:p></o:p>

    -         Mais encore ?<o:p></o:p>

    -         Elle fait sa richesse ainsi que celle de Venise et de Gênes.<o:p></o:p>

    -         Parfait. Qu’achètent prioritairement les peuples européens ?<o:p></o:p>

    -         De la soie…<o:p></o:p>

    -         Non, celle-ci est trop chère : elle est réservée aux aristocrates.<o:p></o:p>

    -         Des épices donc !<o:p></o:p>

    -         Oui. Et que cela entraîne-t-il immédiatement ?<o:p></o:p>

    -         …<o:p></o:p>

    -         Vous ne voyez pas ?<o:p></o:p>

    -         Vous ne m’en avez rien dit jusqu’à présent.<o:p></o:p>

    -         A quoi servent les épices ?<o:p></o:p>

    -         A faire la cuisine, bien sûr !<o:p></o:p>

    -         Et donc quelle est la première conséquence de ces épices sur les civilisations européennes ?<o:p></o:p>

    -         Une évolution de leur cuisine, j’aurais du le deviner !<o:p></o:p>

    -         Le déduire plutôt… Quelques éléments ici : le pain d’épices qui fait son apparition dès le Moyen Age, l’utilisation abondante du poivre dans les viandes, d’autant que ces viandes n’étaient pas conservées comme aujourd’hui, dans des frigo, et qu’elles étaient toutes plus ou moins faisandées. La montée en puissance aussi de la pâtisserie, qui va utiliser des ingrédients d’abord importés avant d’être cultivés sur place, comme l’amande… Autre question puisqu’on parle de substitution des importations par des cultures locales : qu’importent aussi les Européens dans ce domaine ?<o:p></o:p>

    -         Vous me l’avez dit : des arbres fruitiers que nous n’avions pas.<o:p></o:p>

    -         Oui, tels les cerisiers ou, dans le sud de l’Europe, les pêchers et les abricotiers. Mais il y a aussi toutes les variétés de légumes que l’on trouve aujourd’hui sur nos tables. Les asperges par exemple…<o:p></o:p>

    -         Je croyais que c’était une invention angevine…<o:p></o:p>

    -         Syrienne, Chère Madame, parvenue jusqu’à nous via le Diar El Andalous. Savez-vous ce que mangeaient auparavant et massivement les Européens « d’en bas » ?<o:p></o:p>

    -         Des fèves, si mes souvenirs sont bons.<o:p></o:p>

    -         Exact, des fèves et de la viande de porc. Soit la recette du cassoulet, à ceci près que les fèves en question étaient de très grosses fèves bien farineuses et quelque peu indigestes. N’oublions pas le pain dans ce tableau : l’empire romain d’Occident n’en produisait pas beaucoup, faisant surtout venir ses céréales d’Egypte. Mais le produit existait et les Européens en cultiveront de plus en plus. Comme ils cultivent aussi la vigne, partout. Le vin est la boisson alcoolisée de base des Moyen âgeux !<o:p></o:p>

    -         Je croyais que, hors la France, c’était la bière ?<o:p></o:p>

    -         Pas au haut Moyen âge : à cette époque, la culture des céréales, du houblon et du malt notamment, n’est pas très répandue. On en est encore au défrichement des terre, avec de grands domaines reconstitués et des serfs : comme si, détruite par les Germains, l’agriculture romaine, fondée à 70% sur des grandes exploitations esclavagistes, s’était reconstituée sur des mêmes bases avec des acteurs différents…<o:p></o:p>

    -         Vos fameuses élites militaires.<o:p></o:p>

    -         Pas seulement : le clergé aussi est grand propriétaire. Il deviendra progressivement plus important même sur ce plan que les aristocrates. Mais revenons à nos questions : qui, en Asie, se disputent la maîtrise de la route de la Soie ?<o:p></o:p>

    -         Les Turcs d’abord, contre les Chinois.<o:p></o:p>

    -         Oui. Et après ?<o:p></o:p>

    -         Les mêmes Turcs, mais cette fois-ci contre les peuples occidentaux…<o:p></o:p>

    -         Vous voulez sans doute parler des Perses, ce qui n’est pas faux. Mais il y a une étape que vous oubliez dans ce tableau, les Arabes…<o:p></o:p>

    -         Ah !, oui. Vous m’en avez parlé. Une incursion de deux siècles…<o:p></o:p>

    -         On peut dire ça comme cela. Mais disons plutôt qu’après les prises successives de pouvoirs par les Turcs dans les capitales arabes, ce sont des Arabo-Turcs qui opèrent et opéreront tout au long de la route, d’est en ouest, jusqu’à la prise de Constantinople. Mais avant, que se passe-t-il entre le 12e et le 15e siècle ?<o:p></o:p>

    -         L’arrivée des Mongols !<o:p></o:p>

    -         Très bien. Disons donc, pour être plus complet, que des Arabo-Turco-Mongols règnent tout au long de la route, Indes comprises, jusqu’à l’effondrement de la dite route. <o:p></o:p>

    -         Qui intervient quand la navigation européenne au long cours commence son périple.<o:p></o:p>

    -         Lequel vise essentiellement quel objectif ?<o:p></o:p>

    -         Trouver une route maritime des épices. Mais pourquoi parle-t-on alors de la « route des Indes » et non d’une « route de la Chine » ?<o:p></o:p>

    -         Pour deux grandes raisons : d’abord parce que la route de la Soie traverse le nord des Indes avant de pénétrer en Asie centrale. Un simple regard sur une carte suffit à comprendre… Ensuite, parce que les Turco-Mongols, vous ai-je expliqué, ont envahi aussi les Indes où ils ont constitué un puissant empire, l’empire Moghol, qui produit et exporte aussi de nombreux produits à destination de l’Europe. Dont la plupart des épices que nous consommons. Ajoutons à cela que l’empire dit « du Milieu » connaît de graves déboires entre, mettons, le 9e et le 15e siècle après Jésus Christ…<o:p></o:p>

    -         Quels déboires ?<o:p></o:p>

    -         Des invasions successives de Turcs puis de Mongols. Les Chinois chasseront les Turcs et « siniseront » les Mongols mais, entre temps, connaîtront une nouvelle période d’instabilité politique peu propice aux échanges commerciaux… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Tout cela faisait beaucoup pour l’esprit essentiellement financier de Géraldine Florin. D’un commun accord nous remîmes au lendemain la suite de notre synthèse. Et surtout, je l’espère, du renouveau européen ! Quand elle avait une idée en tête ! Mais elle me remit mon chèque mensuel et je partis tout à fait ragaillardi… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Ma légatrice semblait en pleine forme le lendemain matin, comme si elle n’avait jamais été malade. Je la félicitais : j’ai fait venir un magnétiseur, me précisa-t-elle. Je sais qu’il ne s’agit que d’un soulagement temporaire, mais ça fait du bien. Le médecin que vous avez attaché jours et nuits à mes basques était furieux. Il a même annoncé son départ ! Bigre ! Elle s’était prise de bec avec le praticien légal, pourtant payé une véritable petite fortune. Il aurait dû être plutôt content de voir sa malade substituer des passes magnétiques à ses prises de morphine… Je résolus de régler le problème avant toute chose. On ne peut pas accepter de voir nos patients manipulés par des charlatans, m’asséna d’entrée l’homme de l’art. Il me fallut bien 20 bonnes minutes avant d’arriver à lui faire admettre que, la Faculté ayant renoncé à guérir la vieille dame, celle-ci avait tout loisir de consulter qui elle voulait, jusqu’aux bonnes sœurs de Lourdes. Elle est condamnée, de toute façon. Alors, qu’est-ce que ça change ? Mais je refusais d’augmenter, comme je pressentis qu’il le souhaitait, les émoluments du médecin, ceux-ci étant déjà plus que confortables : c’était la soumission ou la porte et je le lui fis comprendre avec ménagement. Encore maintenant, plusieurs mois après le décès de Géraldine Florin, je me demande s’il a admis mon point de vue ou s’il s’est seulement couché pour continuer à toucher le jackpot ?...

    <o:p> </o:p>

    Je revins au 2e étage de l’hôtel particulier où se trouvaient les trois pièces en enfilade des appartements de nuit de la dite Géraldine. Ca y’est, je crois qu’il ne vous embêtera plus ! Elle ne manifesta aucune gratitude pour mon intervention mais j’étais à présent habitué à ce comportement de sybarite (pour toi, lecteur inculte, sache que cet adjectif désigne une personne menant une vie molle et voluptueuse à l’instar des habitants de la ville achéenne –un peuple de l’Italie d’avant Rome- de Sybaris. Ce genre de personnages ne prête évidemment aucune attention aux autres, estimant en général que tout lui est dû). Je commençais donc mon exposé :

    -         Nous devons à présent aborder, avant d’aller plus loin, les conséquences de la route de la Soie sur la société européenne. Je procéderai, comme hier, par un jeu de questions et de réponses. La première question : qu’est-ce qui, selon vous et en premier lieu, affecte les Européens dans cette route de la Soie ?<o:p></o:p>

    -         …<o:p></o:p>

    -         Donnez vos idées dans le désordre, réfléchissons ensemble si vous le voulez bien.<o:p></o:p>

    -         J’ai pensé tout de suite aux Indiens d’Amérique voyant débarquer les Conquistadors en armures et chevaux…<o:p></o:p>

    -         Ca n’est pas le cas : n’oubliez pas que ce sont les Romains, un peuple fort et terriblement dominateur, qui, les premiers, voient arriver les produits asiatiques. Sans doute ont-ils dû surtout se poser des questions sur la qualité respective des esclaves chinois et de leurs propres esclaves. Ca n’a pas dû être marrant tous les jours d’être la propriété d’un maître fervent consommateur de produits asiatiques !<o:p></o:p>

    -         Vous m’avez parlé de la cuisine…<o:p></o:p>

    -         Oui, mais ça n’a pas beaucoup affecté les Romains : c’est surtout au Moyen âge que le phénomène prend de l’ampleur. D’autant que l’irrigation, les nouvelles plantes et les nouveaux fruits n’interviennent au Moyen Orient même qu’après les conquêtes arabes, donc plusieurs siècles après la disparition de l’empire romain d’Occident…<o:p></o:p>

    -         Je ne vois pas…<o:p></o:p>

    -         N’avez-vous jamais entendu parler de la « cavalerie franque » ? <o:p></o:p>

    -         Vaguement…<o:p></o:p>

    -         Une conséquence peu connue –sinon totalement ignorée- du frottement des Occidentaux avec les peuples d’Asie centrale est très certainement un usage beaucoup plus répandu de l’utilisation militaire du cheval. Les Romains, peuple de cultivateurs, n’utilisaient leur cavalerie que pour poursuivre les ennemis en déroute, ce qu’on appelle la « cavalerie légère ». Les Germains, dont les Francs font partie, fuyaient eux et depuis des générations les Turcs d’Asie centrale dont la pression étaient démographiquement et militairement continuelle. Ils connaissaient donc le pouvoir de la cavalerie d’attaque, dite « lourde », qu’ils employaient beaucoup plus massivement que les Romains. Ceci étant, ils ne disposaient pas, au contraire des Turcs, de réserves équines quasi inépuisables et devaient donc composer avec de forts contingents de combattants pédestres. Les forêts européennes leur furent tout aussi néfastes sur ce plan qu’aux Turco-Mongols, si bien qu’au Moyen âge, les aristocrates seuls se battaient à cheval. Mais avec une tactique axée essentiellement sur les dégâts causés au départ par la cavalerie lourde, tactique qui ne prit fin en France qu’après le désastre d’Azincour, au début du 15e siècle…<o:p></o:p>

    -         Curieuse influence pour une route commerciale !<o:p></o:p>

    -         Mais qui ne doit pas vous déplaire, à vous, la pasionaria de l’antimilitarisme… En tout cas, pour moi, les choses sont claires : les Germains avaient le souvenir de l’Asie centrale et la lutte que les Romains ont menée contre eux est, déjà, une première friction entre l’Asie et l’Occident. D’ailleurs, immédiatement derrière les Germains suivaient les premiers conquérants turcs, ceux d’Attila qui, déjà, utilisaient le cheval de manière systématique : souvenez-vous de ce que rapportèrent les rumeurs de l’époque, qu’ils mangeaient leur viande crûe, simplement attendrie sous les selles de leurs chevaux…<o:p></o:p>

    -         Maintenant que vous me le dites, ça paraît évident. <o:p></o:p>

    -         Les Européens apprennent donc à se servir du cheval, du moins militairement, des Asiatiques. Hors l’influence des produits importés, notamment sur l’alimentation européenne et avant la Renaissance, voyez-vous d’autres grandes influences ?<o:p></o:p>

    -         …<o:p></o:p>

    -         Je vous ai pourtant longuement parlé de la navigation : comme celle-ci aurait-elle pu s’envoler aussi rapidement sans la volonté de supplanter les Orientaux ? L’influence est ici « en creux », comme une sorte d’Eldorado qui nous pousse à agir. Les Européens se font une idée mirifique de l’Orient. Byzance, avant qu’ils ne la pillent, est considérée comme la plus luxueuse des villes du monde, ses fastes émerveillent et suscitent la jalousie. Sans compter le prix, tout de même, de la soie et des épices sur les marchés européens : ce luxe à la limite du grand public fait rêver les pauvres, accroît si besoin est l’ampleur de leur fantasmes orientaux. Quant aux riches, ils n’hésiteront pas à financer des expéditions maritimes pourtant bien risquées, ne serait-ce qu’en raison des nombreuses tempêtes qui se produisent en mer. L’appât du gain, vous connaissez cela !<o:p></o:p>

    -         Ne soyez pas insolent. Mais c’est vrai que je peux comprendre le phénomène, il est à la base de tout investissement…<o:p></o:p>

    -         Sauf que, à ce moment là, le fantasme est répandu dans toute la société, pas seulement chez les gens qui ont des capitaux à placer. Pour se rendre compte de son importance, il suffit de considérer les premiers Européens qui débarquent aux Antilles puis en Amérique du sud : tous, ceux d’en haut comme ceux d’en bas, n’en ont que pour l’or qu’ils imaginent d’une extrême abondance dans ces contrées qu’ils pensent être, au départ, comme de lointaines succursales des Indes. Ils n’auront cure des Autochtones, ça ne les préoccupe vraiment pas. Ce qu’ils veulent, c’est la richesse tout de suite. Une curée ! Et, pour en revenir à notre route de la Soie, une évidente frustration des siècles durant. En ce sens, vous n’avez pas tout à fait tort d’insister sur le caractère revanchard de l’essor européen à ses débuts. Vous comprenez pourquoi je ne peux pas rattacher les autres éléments de la Renaissance à cette route de la Soie. L’humanisme n’a pas grand chose à y voir !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’avais demandé à la dame, en arrivant et puisque c’était à mon tour de passer commande, des écrevisses avec une ratatouille. Et j’avais indiqué quelques exigences : je voulais des écrevisses à la nage avec une mayonnaise ainsi qu’une ratatouille dont les légumes ne seraient pas cuits séparément comme le font bon nombre de cuisiniers et de cuisinières. La crainte d’un bouillon insuffisamment relevé pour les écrevisses me surprit en plein exposé. Je passais donc du coq à l’âne en demandant à Madame Florin de faire venir sa cuisinière. Avez-vous trouvé des écrevisses ?, lui demandais-je d’abord. Ca n’avait pas été un réel problème pour elle, compris-je, compte tenu –mais elle ne m’en dit rien, c’est moi qui meublait alors dans ma tête les blancs de ses réponses- des finances de sa patronne. Le bouillon est un fumet de blancs de poireaux, de carottes et de vin blanc, me dit-elle ensuite. En ajoutant que, compte tenu de mes goûts, elle y avait rajouté de l’ail, du poivre et du piment, de l’origan, des oignons, du cumin et de la moutarde : une préparation cajun qui relèvera terriblement le tout. Elle prononça l’adverbe « terriblement » avec un air suffisamment dégoûté pour que je comprenne qu’elle n’était pas d’accord avec mes goûts. Je la scandalisais encore plus en réclamant du piment aussi dans la mayonnaise. Puis je m’enquis des légumes. Ca ne m’a pas posé de problème : je suis adepte aussi d’une cuisson unique. Et, comme moi, elle coupait les légumes, notamment les courgettes, en morceaux assez gros pour résister à une demi heure de cuisson sur feu doux. Vous aurez le goût de chaque légume, je vous le promets. Et, pour prévenir votre question suivante, non, je ne dépasserai pas 30 minutes de cuisson. D’ailleurs, la ratatouille est déjà cuite et se repose. Elle sera nettement meilleure réchauffée… J’étais bien d’accord avec elle, ayant, moi aussi, pris l’habitude de confectionner ce genre de plat le matin afin de pouvoir le laisser reposer puis le réchauffer. J’eus une dernière appréhension : avait-elle bien ajouté aux habituels oignons, tomates, courgettes, aubergines et poivron le fameux piment vert sans lequel une ratatouille n’est pas une ratatouille ? Elle n’avait pas oublié bien que pensant, elle, que sans cet ingrédient, une ratatouille pouvait fort bien être servie sur les meilleures tables. Mais c’était mon jour, pas celui de mes hôtes et donc pas le sien. Je le lui dis avec un grand sourire auquel elle me répondit simplement : demain sera mon jour…<o:p></o:p>


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