• Chapitre 4 : le monde d'aujourd'hui

    3e partie : LE MONDE D’AUJOURD’HUI<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Repus, intantinet endormi, je quittais la table installée non loin du fauteuil relaxe de Mme Florin et m’asseyais à ses côtés. Tout en commandant du café à Clément qui desservait, je repris notre entretien :

    -         Je me refuse, vous disais-je, à rattacher le renouveau de la pensée européenne au développement de sa navigation. Je m’y refuse d’autant plus que, passé très vite le temps de ce que j’appellerai la « conquête de la route de la Soie », nos ancêtres se sont attaqués aux conquêtes tout court. Ils installent d’abord des comptoirs puis envoient des soldats, je vous ai déjà décrit le processus. Et vous savez qu’il a pris des aspects effrayants, telle l’abominable traite des Noirs précédant la colonisation…<o:p></o:p>

    -         Dans votre livre sur l’Afrique, j’avais été enchantée d’apprendre que notre traite ne faisait que suivre celle des Arabes – je crois que vous dites « Arabo-Turcs », lesquels ne firent pas non plus dans la dentelle, d’après ce que vous écrivez : ils aidèrent notamment les Sahéliens à constituer des empires dans le but d’aller razzier des humains en Afrique centrale…<o:p></o:p>

    -         Certes, ces pauvres Subsahariens ont été maltraités par à peu près tous les peuples de la Terre ! Mais, en ce qui concerne notre propos, je ne veux retenir ici que les éléments qui, selon moi, interdisent à l’historien d’accoler une évolution à une autre, ces deux là se soient elles déroulés dans le même temps : leur futur n’est pas lié. Pour comprendre le phénomène, prenez l’exemple d’un financier et d’un internaute moderne. Le premier participe aujourd’hui au gigantesque mouvement de financiarisation des économies. Son futur est en forme de courbe de gausse : tant qu’il n’est confronté qu’à des tenants de l’ancienne gestion, mettons des ingénieurs, voire des financiers de moindre envergure - peut-être qu’ils ont encore une conscience ?- notre financier règne en maître. Sommes-nous au sommet de la courbe ? Je le crois mais sans certitude : seulement l’idée que les peuples apprennent et qu’un jour proche, maîtriser un bilan ne suffira plus pour gagner vos satanés 15%. Je vous ai déjà parlé, d’ailleurs et en outre, de la voie sans issue que représente la fameuse « croissance externe » dans des marchés saturés. Et si ces financiers veulent aller chercher leur rentabilité dans les pays en développement, il va leur falloir maîtriser bien d’autres paramètres que les seuls ratios de leurs bilans trimestriels. Ce pourquoi, très certainement, ils s’y risquent peu aujourd’hui : ils ne sont tout bonnement pas compétents…<o:p></o:p>

    -         Allez ! Allez ! Vos digressions m’ennuient. J’oubliais que la dame n’aimait pas qu’on attaque les puissants. Et, surtout, les financiers dont elle était indiscutablement une représentante.<o:p></o:p>

    -         Toutes mes excuses, Chère Madame. Quoiqu’il en soit, vous voyez bien que l’avenir du financier est limité, comme l’était d’ailleurs son imperium : juste le temps que les humains apprennent à compter… L’internaute, lui, bien que contemporain du financier et, apparemment, enfant lui aussi de la mondialisation, n’a pas grand chose à voir avec le costume cravate…<o:p></o:p>

    -         Vous revoila insolent !<o:p></o:p>

    -         Considérez cette fois ci que mes excuses vous sont présentées à plat ventre ! L’internaute est, lui, un pionnier d’une communication nouvelle à l’échelle planétaire…<o:p></o:p>

    -         Je vous signale que la transmission télématique de données bancaires a précédé de loin celle des informations farfelues que vous pouvez trouver dans les forums et autres « chats ».<o:p></o:p>

    -         Très certainement mais peu importe : croyez-vous que c’est ce que retiendront les hommes de cette technologie ? De plus, considérez l’avenir de la dite technologie et des milliards d’être humains qui, demain et après demain, l’utiliseront : cet avenir vous semble-t-il plus limité que celui des financiers à la tête des entreprises ?<o:p></o:p>

    -         A vrai dire, je n’en sais rien : vous devez savoir comme moi que la finance a toujours mené le monde. Pourquoi cela cesserait-il ? <o:p></o:p>

    -         Nous ne parlons pas ici de la même chose. Je vous parle, moi, du phénomène qui a vu, en quelques décennies, des élèves de grandes écoles, essentiellement de formation financière, prendre la tête des grandes entreprises occidentales. Pas du banquier qui pèse le pour et le contre des emprunts auxquels on lui demande de souscrire. <o:p></o:p>

    -         Ah ! Vu sous cet angle, alors je suis parfaitement d’accord avec vous : qu’on accorde plus ou moins de crédit à l’envol de la télématique, celle-ci à d’ores et déjà gagné. Jamais l’avenir du financier, dans votre explication du terme, n’égalera celui d’Internet.<o:p></o:p>

    -         Et en plus, je ne me situe pas, moi, sur le plan d’une sorte de compétition entre les deux : il y a d’un côté un mouvement au sein des élites que certains jugeront éphémère, et de l’autre, une véritable révolution de la communication.<o:p></o:p>

    -         Je vois enfin ce que vous cherchez à m’expliquer. Pour en revenir à la route de la Soie, vous affirmez en fait que la navigation appartient au monde d’avant hier, celui qui voit démarrer l’essor technologique des humains et d’hier, celui qui voit les dits humains se constituer en sociétés, le tout, essor technologique et sociétalisation, comme vous la nommez, sous le signe d’une très forte militarisation des sociétés.<o:p></o:p>

    -         Exact…<o:p></o:p>

    -         Tandis que la renaissance des idées préfigure, elle, d’autres évolutions sociales dont vous allez me parler. La Renaissance en terme de puissance et celle des idées, bien que concomitantes, n’ont rien à voir l’une avec l’autre.<o:p></o:p>

    -         Bravo ! C’est presque ça dans le sens où, tout de même, l’aspect guerrier de la chose utilise au maximum les retombées des idées. L’exemple type ici est celui des travaux sur l’atome débouchant sur la bombe atomique. Mais il en est d’autres…<o:p></o:p>

    -         Il en est toujours d’autres ! Nous sommes, je crois, totalement en phase l’un et l’autre sur cette question ! <o:p></o:p>

    -         Revenons si vous le voulez bien un court instant sur la navigation afin d’épuiser le sujet avant de passer à quelque chose de bien plus sympathique pour moi.<o:p></o:p>

    -         Vous voulez continuer à me parler des colonies, je suppose ?<o:p></o:p>

    -         C’est cela même ! <o:p></o:p>

    -         Ne vous fatiguez pas, je connais un peu le sujet : dans ma jeunesse, les maîtres d’école n’avaient pas honte d’enseigner des thèmes coloniaux, démontrant la supériorité de l’Occidental sur le reste du monde. Si bien que nous avons su très jeune que les Européens avaient planté leurs drapeaux sur tous les sites ou presque où ils pouvaient les planter…<o:p></o:p>

    -         Ils « prenaient possession » d’ailleurs, ce faisant, alors que la contrée dans laquelle ils commençaient à pénétrer était déjà peuplée. Je n’insiste donc pas. Sinon pour vous dire qu’au delà des colonies, les Occidentaux ont aussi commencé à s’intéresser au fond des mers ainsi qu’à l’espace. Vous noterez que, sous l’eau comme dans les étoiles, ce sont les militaires qui se taillent la part du lion.<o:p></o:p>

    -         Sans oublier s’il vous plait le pétrole off shore ni les satellites de communication : le business est un autre ressort important dans ces évolutions !<o:p></o:p>

    -         Très juste… Au moins n’avons-nous pas érigé de cathédrale au fond des mers ni en orbite autour de la Terre ! Il est vrai que nous n’avons rencontré personne à convertir dans ces nouveaux lieux d’expansion territoriale.<o:p></o:p>

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    La vieille dame s’amusait beaucoup car elle avait compris mon raisonnement et, y entrant, pouvait quasiment anticiper mes dires. Et vous alliez conclure en me disant que tout cela présentait un air archaïque ? J’allais conclure un peu comme ça. Mais, puisqu’elle m’avait enlevé les mots de la bouche, je lui suggérai de passer instantanément au chapitre suivant. Celui sur les gueux, je crois. C’était le cas. Mais elle m’invita à prendre le thé avec elle, quelque chose que je peux encore ingurgiter, et à reporter au lendemain le démarrage du nouveau chapitre.

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    La revanche des « gueux »<o:p></o:p>

    -         Alors, vous êtes d’attaque ? <o:p></o:p>

    -         Pas vraiment. Mon magnétiseur revient cet après-midi. Je ne pourrai donc vous écouter que jusqu’au déjeuner.<o:p></o:p>

    -         Vous avez mal ?<o:p></o:p>

    -         Oui, et cela ne cesse de croître…<o:p></o:p>

    -         Que puis-je faire pour vous ?<o:p></o:p>

    -         Rien, mais merci quand même. J’observais que, lorsque je lui proposais un service qu’elle savait inefficace, la dame me remerciait. Mais elle ne m’avait jamais remercié pour un service réellement rendu. <o:p></o:p>

    -         Passons donc, en espérant que notre conversation vous fera oublier votre douleur, à « la revanche des gueux », titre que j’ai affecté sans hésitation à cette partie.<o:p></o:p>

    -         Pourquoi « sans hésitation » ? Après tout, il se passe près de trois siècles, depuis le début de la Renaissance, avant que la populace ait son mot à dire !<o:p></o:p>

    -         Exact, mais cette populace ne dit mot si l’on ne l’a préalablement « chauffée ». Son  mûrissement a pris trois siècles, mais il s’est alors implacablement imposé aux élites. Tout comme son mûrissement actuel s’imposera aux élites de demain, s’il en existe encore…<o:p></o:p>

    -         Je vous en prie, restons en aux faits. Nul ne sait de quoi demain sera composé d’autant que la nouvelle division des sociétés, Quart Monde, peuple, classes moyennes, classes supérieures, est autrement plus complexe que l’antique division que vous m’avez décrite entre aristocrates militaires, cléricaux et Tiers Etat !<o:p></o:p>

    -         Oui ! Oui ! De grâce, attendez que j’en ai terminé avant de réagir vivement !<o:p></o:p>

    -         Jamais ! Je ne suis pas une élève docile, sachez-le. D’autant que mon état de santé me pousse à rejeter d’emblée ce qui m’apparaît comme une perte de temps dans ma compréhension du monde. <o:p></o:p>

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    Elle avait raison : je passais d’entrée à mes conclusions. Mieux valait que je lui décrive d’abord par le menu les différentes étapes de cette « revanche des gueux » que, pour ma part, je trouvais trop évidente pour m’appesantir sur son évolution. Donnez-moi quelques minutes, si vous le voulez bien, pour ordonner mes pensées dans le sens que vous souhaitez. Nous prîmes donc un café –du moins pris-je un café tandis qu’elle me regardait- dans un silence total. J’étais prêt depuis longtemps quand je le lui annonçais.

    -         Allez y…<o:p></o:p>

    -         La révolte des gueux, du peuple donc face à ses élites, commence non aux révolutions anglaise et française mais dès les tout débuts de la Renaissance, quand l’humanisme fait son apparition.<o:p></o:p>

    -         Qui fait quoi, qu’est-ce que l’humanisme ? Vite, SVP…<o:p></o:p>

    -         Permettez-moi de suivre mon propre cheminement. La Renaissance est un bouillonnement d’idées européennes dans tous les domaines des arts, de la science et de la philosophie. Globalement, il se caractérise par un net abandon des mythes religieux, jusque là seuls ressorts de la pensée. Redécouvrant Aristote, le premier rationaliste, via les Musulmans d’Espagne, de nombreux intellectuels se mettent à réfléchir « hors les canons de l’Eglise » : en musique, cela donne et des thèmes profanes tels les « Concertos Brandebourgeois » de Bach, et un intérêt croissant des compositeurs pour les sons populaires, à des années lumières des chants grégoriens et autres messes solennelles alors en vigueur partout. En résumé, « l’ambiance » disparaît au profit de l’harmonique et du rythme. Guillaume de Machaut s’efface devant des « anonymes »…<o:p></o:p>

    -         Je ne comprends rien !<o:p></o:p>

    -         Guillaume de Machaut, clerc au service de Jean de Luxembourg, est un l’un des plus grands compositeurs de son temps. Ce musicien compose surtout des ballades et des messes solennelles, d’ailleurs fort belles : elles sont chantées par plusieurs voix, une technique de son invention. Les « anonymes » sont, eux, des ménestrels, des chanteurs de rue si vous voulez sauf qu’ils ne chantaient pas dans les rues mais allaient quémander leur pitance de château en château. Des musiciens issus du peuple, si vous voulez. Et ce sont d’abord ces musiciens d’en bas, pour reprendre une expression tout ce qu’il y a d’actuelle, qui font évoluer la musique populaire en l’imposant d’abord dans les château puis même dans les églises. Ecoutez, pour vous en convaincre, la musique du 14e siècle : on se croirait dans un banquet provençal, quand le petit châtelain a invité aussi la populace, dont il connaît tous les membres par leur prénom, à écouter l’artiste qui lui coûte si cher. Une musique qui a du mal à cacher ses origines plébéiennes, si vous voulez, et qui laissera des traces jusqu’à la fin du 19e siècle : tous les musiciens, par la suite et jusqu’aux modernes exclus, « auront la danse dans l’oreille ».<o:p></o:p>

    -         Que vous déclinez comment ?<o:p></o:p>

    -         Le peuple aimait les musiques simples et joyeuses. Il lui fallait des mélodies et du rythme. Lui était déjà sorti des églises et c’est ce que les ménestrels, issus de ce peuple, apportèrent aux châtelains, donc aux aristocrates, ceux qui, à l’époque et pour longtemps encore, payaient les musiciens.<o:p></o:p>

    -         Vous êtes en train de me dire que la Renaissance fut d’abord un mouvement populaire ! C’est plus que scabreux, votre thèse, car les grands noms de la Renaissance ne sont pas liés au peuple. Voyez Vivaldi, la créature du pape Clément XI…<o:p></o:p>

    -         Ou Monteverdi, le créateur de l’Opéra, un genre qui n’est pas typiquement populaire ! On est déjà loin de la Renaissance, en plein baroque. Mais vous pouvez noter que Vivaldi est le roi de la mélodie et du rythme, surtout du rythme ! Cet abbé à demi défroqué ne rejette pas l’héritage du bas Moyen âge.<o:p></o:p>

    -         Je ne connais pas la musique de cette époque. C’est quelle époque d’ailleurs ?<o:p></o:p>

    -         Celle de Jeanne d’Arc, entre 1450 et 1550… A l’est, souvenez-vous, ce sont les Mongols. Tandis qu’au Portugal, Henri le Navigateur commence à sévir.<o:p></o:p>

    -         Toutes ces dates donnent le vertige.<o:p></o:p>

    -         Mais vous voyez bien que le « pic » du renouveau des idées vient bien après la « Renaissance » stratégique de l’Europe. Vivaldi est né en 1678 et meurt en 1741, deux siècles après nos ménestrels. Je persiste donc à affirmer que la Renaissance des idées est d’abord le fait « d’obscurs et de sans grade », du moins en matière musicale, l’art le plus accessible à un peuple qui, dans son immense majorité, ne sait pas lire et qui n’a pas les moyens de s’acheter des tableaux ou des sculptures : songez que Michel Ange mit plus de 10 ans à achever –en fait il ne l’acheva pas tout à fait- le tombeau de Jules II, son principal commanditaire. <o:p></o:p>

    -         Je vois ce que vous voulez dire : tirant votre déduction de l’évolution de la musique qui « sort des cathédrales » bien avant que n’arrivent les grands noms de la musique baroque, vous insinuez que le peuple lui-même et avant les aristocrates a adopté un style de pensées tout ce qu’il y a de profane…<o:p></o:p>

    -         Ce, tout en restant très religieux, en témoignent tout de même les guerres de religion qui ne vont pas tarder à pointer leur nez. En fait et de tous temps, les villageois, ultra majoritaires à l’époque, ont séparé le profane et le sacré dans leur vie : les curés qui n’acceptaient pas de se taire face aux danses festives nocturnes, quasi païennes, au cours desquelles se nouaient bon nombre d’idylles, ne devaient pas faire long feu ! Pour résumer, on faisait bénir les champs avant de semer puis on remerciait Bacchus pour les récoltes ! Les « anonymes », en nombre considérable dans la recension que nous avons des écrits musicaux des 15e et 16e siècles, sont ces ménestrels ou troubadours, ou trouvères, qui faisaient passer le paganisme villageois dans les demeures aristocratiques. Tout comme le rock s’est imposé aussi dans les demeures les plus collet monté de nos aristocraties actuelles. Tenez, vous avez certainement entendu ce sommet musical qu’est Carmina Burana de Carl Orff ?<o:p></o:p>

    -         Bien entendu !<o:p></o:p>

    -         Et bien il s’agit de la compilation, orchestrée de manière moderne, de chansons à boire du bas Moyen âge. Des chansons de tripot que les jeunes devaient siffloter tout au long de la journée, comme nos jeunes sifflotent, quand ils n’ont pas des écouteurs stupides aux oreilles, les airs de leurs chanteurs ou chanteuses favoris. <o:p></o:p>

    -         Ce que vous démontrez laisse songeuse…<o:p></o:p>

    -         N’est-ce pas ! Toutes les litanies sur les « minorités agissantes » volent en éclats, de même que les défenses et illustrations du rôle des grands hommes dans la vie des peuples : ceux-ci savent parfaitement évoluer. « We don’t need another Hero ! » chantait fort justement Tina Turner dans Mad Max.<o:p></o:p>

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    “Ai-je raison ?”, me dis-je à cet instant. Il me semblait en effet et tout à coup osé de montrer à Madame Florin les débuts de la Renaissance comme un phénomène populaire. Après tout, ce sont des élites qui ont donné leur nom à la postérité, Pétrarque, Erasme, Shakespeare, Rabelais, Montaigne et tant d’autres ! Sans compter les arts, Dürer, Holbein, Bosch, Michel Ange, Fra Angelico, Léonard de Vinci, Le Titien et tant d’autres fils de bourgeois… Mais tous ces gens appartenaient aux 15e et 16e siècles tandis que les ménestrels avaient introduit le profane dans leur musique dès le 13e siècle.  Des masses « d’anonymes » à qui on se devait de rendre honneur. Eux n’avaient très certainement pas théorisé : ils avaient « laissé parler leur cœur » face à la foule qui se pressait, pour les entendre, dans la cour des châteaux forts. Plusieurs avaient dû, me rassurais-je aussi, payer d’une manière ou d’une autre leurs audaces, montrés d’un doigt indigné par quelque dévot imbécile. Ils avaient payé dans le plus strict anonymat : l’histoire des Michelet et autres mandataires de la République n’a jamais retenu, parmi eux, que le poète François Villon, fils du peuple, authentique aventurier et écrivain de génie, parmi tous ces gueux talentueux. N’a-t-on pas attribué à d’illustres auteurs des œuvres émanant de ces inconnus, telle une géniale « Musique bohémienne » on ne peut plus populaire donnée pour création d’amusement de l’immense Mozart ? A la réflexion, mon exposé ne faisait que rendre justice et ne falsifiait nullement l’Histoire, bien au contraire. C’était plutôt, me dis-je, les historiens estampillés, dûment diplômés et choyés par leurs pairs, qui commettaient une erreur monumentale en ne rendant pas hommage à tous ceux, qui des siècles durant, inspirèrent les élites sans en retirer un seul liard… Je repris donc mon exposé sans plus de scrupule :

    -         En pratique, les ménestrels dont je vous parle ont dû tourner en dérision pas mal de concepts considérés alors comme intangibles. Probablement d’ailleurs « à ras la terre », comme le droit de cuissage ou la lignée divine du seigneur local adoubé par un duc ou un prince proche du roi, représentant de Dieu sur Terre presque au même titre que le Pape. Ils ont préparé le terrain des humanistes, en fait, en introduisant le doute dans l’âme d’un peuple qui croissait en sagesse au fur et à mesure qu’il sortait du servage. Au début du 13e siècle, le paysan basique est donné comme une brute inculte qui n’a théoriquement pas le droit de quitter la terre qu’il exploite pour le compte d’un seigneur. Dans les faits, il y a belle lurette déjà que les garçons entreprenants ont fui pour faire la guerre ou être bandits de grand chemin. Bon nombre de filles par ailleurs, se sont adonnées à la prostitution dans les bourgs pour échapper à leur triste condition. Au 17e siècle, en France tout du moins – ailleurs, le phénomène mettra plus de temps à être éliminé, y compris en Angleterre où les ouvriers étaient encore traités comme des esclaves au début du 19e siècle -, le servage a vécu, remplacé par le métayage. Dès lors, les paysans n’auront de cesse de devenir propriétaires de leurs terres, de façon à ne plus avoir à en partager les récoltes… <o:p></o:p>

    -         C’est presque marxiste, ce que vous dites là : vous expliquez la Renaissance par un phénomène socio-économique…

    -         Pas tout à fait bien que je ne renie rien au matérialisme historique : l’évolution est prioritairement une affaire d’intérêt et, la plupart du temps, cet intérêt est économique. La seule erreur des marxistes est d’avoir pensé que le dit intérêt ne pouvait être qu’économique alors que les humains ont des ressorts d’action bien plus compliqués. Les croyances, la recherche du moindre stress, jusqu’à l’amitié parfois, notamment dans le cadre familial, tout cela joue aussi un rôle très important dans l’agissement des hommes. Mais pour en revenir à la Renaissance, effectivement, je vois un lien entre le bouillonnement des idées et le commencement de la fin de l’esclavage…

    -         Je ne perçois pas nettement ce lien.

    -         Pour le comprendre, il faut vous mettre à la place des gens : au lendemain de l’effondrement romain, les esclaves ont fui, très certainement dans les forêts qui sont nombreuses à l’époque. Nous ne sommes pas à l’Equateur : les hivers sont rigoureux et la subsistance dans les forêts est un réel problème. Les fuyards et leurs descendants ont dû progressivement regagner les exploitations agricoles qui, à l’époque, offraient beaucoup de travail : celui du défrichement. En chemin, vous imaginez dans quel état reviennent les descendants des esclaves romains ! Mais, peu à peu et en dépit des guerres féodales, ces manants se civilisent, retrouvent des traditions et le goût des fêtes, les sociétés se structurent et, partant, rentrent à nouveau dans un cycle dialectique : ce sont les jeunes qui, ici comme partout ailleurs, aiguillonnent les paysans. Jusqu’au moment où leur statut de semi hommes attachés physiquement à la terre qui les a vu naître n’est plus supportable. Le tout, en pleine expansion des moulins, moulins à huile comme moulins à céréales, des corporations, des colporteurs en tous genres et j’en passe, expansions multiples qui nécessitent des consommateurs pour perdurer. Le temps est venu, si vous voulez un raccourci, pour changer la société en profondeur. Les ménestrels en fait, premiers hérauts de ce changement, ne font que répercuter leurs conversations de comptoirs !

    -         Je suppose toutefois que la démographie a dû jouer un rôle encore plus éminent ?

    -         Détrompez-vous : un deuxième facteur déclanchant est très certainement et tout au contraire la Grande Peste qui décime la population européenne. Elle fait même plus que la décimer puisque l’on parle d’un tiers à la moitié de la population qui aurait disparu du fait de cette épouvantable épidémie.

    -         De quoi s’agit-il ?

    -         D’une peste noire, donc bubonique, qui atteint l’Europe en 1346, juste à la veille de la Renaissance. Elle nous vient d’Asie, preuve supplémentaire de l’omniprésence de la route de la Soie à cette époque, via les ports italiens en relation avec Byzance. Elle affectera surtout le midi méditerranéen mais même l’Angleterre n’en sera pas exempte, bien au contraire : touchées par le fléaux, ses grandes villes dans lesquelles s’entassent des centaines de milliers de gens dans des conditions sanitaires déplorables, seront bouleversées. Il faudra y brûler des quartiers entiers pour éviter l’apocalypse. Dans le midi de la France, beaucoup plus rural, on fuit les bourgs en créant, dans la basse montagne, des refuges de pierres dont on retrouve des vestiges jusqu’à aujourd’hui. Dans les villes, c’est la quarantaine : et de la ville elle-même, et des maisons des malades. Deux hivers rigoureux consécutifs auront raison de l’épidémie…

    -         Epouvantable !

    -         Sans conteste possible. D’autant que la peste reviendra à plusieurs reprises, jusqu’au 16e siècle. Mais les hommes, alors, sauront mieux la combattre, ayant compris sa dissémination par l’air ainsi que le rôle des rats dans sa propagation : Le joueur de flûte de Hamelin, conte ancien repris par les frères Grimm, illustre parfaitement la connaissance acquises par les hommes à cet égard.

    -         Mais comment ce phénomène a-t-il pu jouer un rôle dans la Renaissance ? J’aurais plutôt parié sur le contraire !

    -         Là encore, mettez vous à la place des gens : face à la mort en très grand nombre, on ne peut que réfléchir, même si ça n’est que pour prier Dieu. N’oubliez pas que les gens sont repliés sur eux-mêmes, on ne reçoit plus ou peu, d’abord parce que l’approvisionnement des cités a été fortement ralenti. On voit en outre des représentants patentés de l’Au Delà, clergé, grande noblesse, ne rien pouvoir faire pour soulager les maux terribles des « sujets ». Mieux même : ces « Grands » meurent dans les mêmes proportions que celles qui affectent les « petits ». Lesquels voient bien que ce sont leurs décisions locales qui font la différence. La Grande Peste, si vous voulez, « dessille » les yeux de la population. Il faut savoir que sa première apparition aura duré quelques deux années. C’est long, terriblement long !

    -         « Et voilà pourquoi, Monsieur le Marquis, il y eut la Renaissance ! »

    -         Pas seulement : jusqu’à présent, je parlais de la préparation du terrain. Pour que les écrits des philosophes de la Renaissance puissent passer à la postérité, encore fallait-il que les lecteurs soient prêts à les entendre. Ce qui était donc le cas. Encore fallait-il aussi que les auteurs aient des sources en nombre suffisant pour échafauder leurs théories. Ce sera le rôle des Musulmans d’Espagne qui écriront beaucoup tout en ayant beaucoup étudié les Anciens dont les textes leurs furent transmis, traduits en arabe, par leurs coreligionnaires tant de Bagdad que d’Egypte. Pour votre gouverne, je vous rappelle ou vous informe que les textes antiques, grecs surtout, ne pouvaient s’appuyer sur la Religion qui, du temps des dits grecs, reposait en grande partie, comme partout ailleurs dans le monde, sur des cultes intimistes, culte des ancêtres ou culte des grandes données visibles de l’homme telles les vendanges, la guerre, la féminité, etc. Les écrits des philosophes grecs étaient donc profanes par obligation, les auteurs se posant des questions sur l’organisation politique ou sur le sens de la vie. Sans autre à priori que la rationalité de la pensée et son adéquation avec l’observable.

    -         « L’observable ! » Ne pouvez vous pas utiliser des termes plus grand public ?

    -         Il fallait que ce que vous disiez coïncide avec ce que les gens évolués, les citoyens libres et/ou lettrés, voyaient tous les jours. Certes, la notion d’atome, élaborée par les Grecs, dépassait de loin l’entendement du plus grand nombre. Mais les règles de vie édictées par les Epicuriens ou Socrate, pour citer deux philosophies opposées, entraient bel et bien dans un univers parfaitement repérable par les hommes de l’époque. De même que la démarche aristotélicienne…

    -         Quoi t’est-ce ?

    -         La pensée d’Aristote…

    -         Qui est-ce ?

    -         Le plus grand philosophe grec. Né quelques 4 siècles avant Jésus Christ, c’est le premier européen qui étudie systématiquement le comportement humain. Il introduit les classifications et la recherche de la causalité première…

    -         Stop ! Je ne suis plus…

    -         Bien. Le mieux est de vous donner des exemples : Aristote scinde ainsi l’activité humaine en trois types de vie, la contemplative, la politique et la « vie de plaisir ». De même explique-t-il les agissements humains par quatre causes fondamentales : causes matérielles, causes formelles, causes motrices, causes finales…

    -         Bref, il coupe les cheveux en quatre…

    -         Yes ! Mais c’est l’essence de la science, l’étude ordonnée des choses. Et c’est ce qu’on retiendra surtout de lui en Europe tant au 15e siècle qu’aujourd’hui. Ses théories sur la vie, sur la mort, sur Dieu et autres thèmes métaphysiques sont quelque peu oubliées. De même a-t-on pratiquement tout oublié de Platon aujourd’hui…

    -         Qui est celui là ?

    -         Un autre philosophe grec éminent de la même époque. Un peu plus ancien toutefois : il serait né en 427 avant Jésus Christ contre 384 avant Jésus Christ pour Aristote. J’oubliais : Aristote fut le précepteur d’Alexandre le Grand… Pour en revenir à Platon, cet homme a commis quelques théories plus qu’intéressantes sur le réel et le virtuel. Mais on n’a retenu que ses vues, assez fulgurantes il est vrai, sur le pouvoir politique. Vous savez, l’enchaînement entre la monarchie, l’anarchie, le despotisme et la République… Platon ne théorisait pas la démarche rationaliste mais il la pratiquait.

    -         Bien. D’où était parti cet aparté ? Je ne m’en souviens plus…

    -         Je vous disais que ce qu’il y avait d’important dans la démarche antique pour les penseurs de la Renaissance était sa coïncidence avec « l’observable » : là dessus, les dogmes de la Religion ne tiennent pas un seul instant la route ! D’où l’engouement des grands esprits qui s’engouffrent dans la brèche et découvrent avec délice le monde d’avant les adorateurs de Jésus. Une bouffée d’air pur dans un monde on ne peut plus imprégné de morale fondée basiquement sur la foi, l’irrationnel donc

    <o:p> </o:p>

    Mon hôtesse n’en pouvait plus. Elle était blanche, respirait par saccades et avait fermé les yeux. J’appelai le médecin qui arriva au galop. Tension, vérification du cœur, regard sur l’encéphalogramme – elle était branchée de partout !-… La tête va bien, c’est le reste qui ne suit plus. Tel fut le verdict de l’homme de l’art qui prescrivit, séance tenante, un repos complet. Vous devriez ne revenir qu’après demain, me conseilla-t-il. Mais la vieille dame avait l’oreille fine : non ! Non ! Revenez demain matin. <o:p></o:p>

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    Je m’apprêtais à quitter l’hôtel particulier quand Clément m’arrêta : votre déjeuner est prêt. Danièle a tout préparé, c’était à son tour de décider du menu. Je voyais bien qu’il tenait à ce que je reste. J’acceptais donc, sachant que la cuisinière avait dû me mijoter une vengeance à sa façon après ma mayonnaise pimentée de l’autre jour. Je lui demandais toutefois de manger à la cuisine, de façon à ne pas déranger sa patronne. Clément m’entraîna dans les sous-sols de l’immeuble, une immense pièce voûtée éclairée par des soupiraux. C’était pratiquement moyen âgeux, y compris une cheminée gigantesque dans laquelle on aurait pu faire rôtir un bœuf. Mais la cuisine avait incontestablement été modernisée, de grandes rampes lumineuses se reflétant dans un mobilier en aluminium digne des plus grands restaurants. Danièle bénéficiait d’ailleurs, me dit-elle, d’une « ergonomie » pensée, les tables de travail des viandes et des légumes étant par exemple bien séparées, de même qu’un espace pâtissier avait été aménagé à l’écart. Plusieurs portes donnaient sur la cuisine hors la porte principale que j’avais empruntée : les réserves, m’expliqua la cuisinière, dont une chambre froide et une cave à vin… J’avais beau essayer, je n’arrivais pas à m’imaginer un jour propriétaire de tout cela : je savais faire la cuisine, mais pas de cette façon. Mes instruments de base était un four unique dans lequel je ne pouvais en outre faire cuire qu’un plat à la fois, des casseroles en nombre limité, une seule sauteuse, une cocotte minute, un nécessaire à vapeur, un frigo dont le bas était réservé à la congélation, bref un univers banal de simple particulier. Vous ne pourrez jamais dépasser une dizaine de convives, me répondit Danièle à qui j’avais fait part de mes pensées. L’équipement que vous voyez, plus deux renforts en cuisine, m’a permis de préparer à de nombreuses reprises des repas de 50 ou 60 invités. Une fois même, nous avons dépassé la centaine. Madame recevait beaucoup avant de tomber malade… Nous ne jouions pas dans la même cour, pensais-je. Notre petite compétition en est d’entrée faussée. Je le lui dis. Elle n’est pas totalement faussée, répliqua-t-elle. Indépendamment de plats qu’il vous sera impossible de réaliser chez vous, telles les rôtisseries que seule l’engin que vous voyez là bas peut vous exécuter correctement, nous avons bel et bien une divergence culinaire de fonds : vous êtes un peu archaïque dans vos choix, ne retenant que des recettes éprouvées depuis des lustres, les plus simples possibles qui plus est, et vous ne faites preuve d’imagination qu’en rajoutant du piment et du poivre dans toutes vos préparations. La cuisine d’aujourd’hui, c’est bien autre chose, à commencer par la porte grande ouverte, justement, à l’imagination. Votre cuisine est tout bêtement une « cuisine bourgeoise » avec plus d’épices que de coutume.<o:p></o:p>

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    Je n’allais pas me laisser faire : sa présentation de mes goûts alimentaires était vraiment peu flatteuse et par trop réductrice. Je ne suis bien évidemment pas d’accord. La cuisine française a été élaborée pendant des siècles, par regroupements d’abord régionaux puis nationaux de plats locaux effectivement « testés » très, très longtemps. On ajoute par exemple des lardons dans les petits pois parce que des maîtresses de maison d’abord, des chefs de cuisine ensuite, l’ont fait bien avant nous, au Haut Moyen Age même, à une époque où, chez les pauvres, on ne servait qu’un plat : il fallait que celui-ci tienne au ventre ! Ce que vous me présentez est tout bêtement le remplacement brutal de ces siècles d’expérience par l’innovation à tout prix, en jetant pratiquement les dits siècles d’expérience à la poubelle. Quant aux épices, ce n’est qu’un retour aux sources : on relevait fortement les plats, les viandes notamment, à l’époque où il n’existait pas de chaîne du froid. J’ai découvert cela en Afrique et je vous signale que, là où le froid est venu, le piment disparaît très vite : les enfants préfèrent toujours, qu’ils soient blancs, noirs ou jaunes, les mets au goût « lissé » plutôt que ceux au goût relevé. En une génération, plein de familles africaines ont perdu jusqu’au souvenir du piment ! Comme je préfère les goûts « sublimés » aux goûts « éteints », je poivre, pimente et assaisonne effectivement plus que ce que les ménagères d’aujourd’hui ont l’habitude de faire. Et j’observe que mes invités aiment. Enfin, presque tous. Danièle avait une mine réjouie, je subodorais un argument contraire imparable. Et le veau Marengo !, m’asséna-t-elle de fait. Une réelle innovation, qui plus est réalisée « à l’instinct » par le cuisinier de Napoléon au soir de sa victoire. Dur… Danièle ne me donna pas le loisir de lui répondre tout de suite : elle m’invita à passer à table. Vous répliquerez tout à l’heure, si vous le pouvez… <o:p></o:p>

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    Je commençais par des petits feuilletés d’escargot, mise en bouche sur laquelle je ne trouvais rien à dire. C’était bon, point final. Puis vint une entrée moins traditionnelle, « effeuillé de poireaux aux ris de veau », comme me l’annonça un peu pompeusement la cuisinière. Elle avait nappé le tout d’une sauce de sa fabrication, une sorte de sauce poulette dans laquelle on aurait rajouté de la crème fraîche. Le ris de veau et les blancs de poireaux avaient été cuits séparément et elle avait utilisé les feuilles vertes pour son fond de sauce… Pas vraiment délicieux, mais pas mauvais non plus. Un peu fade, en fait : je demandais du poivre au grand regret de Danièle mais je trouvais la préparation tout de suite meilleure. Le plat de résistance était une escalope Lucullus, plat que j’adore et que, dans ma jeunesse, j’avais réalisé un grand nombre de fois. Puis la mode, bien que venant de l’immense Curnonsky, était passée… On braise une escalope de veau avec du bacon et du fromage. C’est ma vengeance, me prévint la cuisinière. Elle avait fait fort : alors que, dans la recette traditionnelle, on empile viande, bacon et fromage avant de cuire, Danièle avait préparé les ingrédients séparément et reconstitué l’escalope Lucullus après cuisson, avant de l’enfourner pour y amalgamer du fromage râpé ! Ca manquait de sauce, en plus. Elle avait donc déglacé successivement les plats de cuisson avec du vin blanc, mêlé les produits de déglaçage successifs et lié le mélange avec de la crème fraîche. Vous aurez vos goûts francs !, m’expliqua-t-elle avec un sourire d’une oreille à l’autre. La garce ! J’avouais ma défaite sur ce plan : son coup en vache était plus « cuisant » que mon piment dans la mayonnaise, sans l’ombre d’une hésitation. Danièle me retira le plat de sous mon nez écœuré, plat qu’elle remplaça séance tenante par une assiette déjà prête : du tendron de veau aux carottes, nous restions sur cette bestiole. Notez que, là aussi, il m’a fallut cuire séparément, au début, carottes et viande. Sinon, le jus rendu par les carottes aurait faussé la cuisson du veau. Mais j’ai été gentille : c’est bien la recette traditionnelle que j’ai utilisée. Et c’était bon, très bon même car, m’avoua-t-elle, la dite recette traditionnelle comprend des oignons et pas mal de poivre, ce qui relève les goûts. Je ne fis que toucher légèrement au dessert, un « demi cuit » de chocolat très en carte dans nos restaurants actuels mais que, pour ma part, j’apprécie moins que les anciens « fondants ». Et, après avoir remercié, quand même, la cuisinière, je répondis à son veau Marengo : ce que vous m’avez servi me conforte dans mes convictions : l’innovation à la « va comme je te pousse » est nulle. Un grand chef, peut-être et encore : pour une bonne nouvelle recette, combien de ratages ? J’en connais d’ailleurs, de ces grands chefs. Ils ne mettent sur leur carte que ce qu’ils ont réussi plusieurs fois d’affilée, avec dégustation préalable d’amis ou de commis qualifiés. C’est, comme ils le disent, « de la cuisine de laboratoire ». Mais, pour ces ténors très prudents, combien aussi de chefs moins talentueux et moins prudents ? Le résultat est là, en tous cas : il faut chercher pour trouver des tables qui vous servent encore ne serait-ce que votre fameux veau Marengo tandis qu’on trouve sans chercher je ne sais combien de tables qui vous proposent des mélanges à l’énoncé aussi prétentieux que le fond est sans saveur particulière. Dans un coin de leur carte, vous pourrez peut-être encore lire les noms de quelques mets moins ambitieux et, peut être toujours, juger réellement de la qualité du cuisinier en les commandant. Tout cela me rappelle l’épisode catastrophique de la « Nouvelle cuisine », une mode qui fit pourtant fermer boutique à un nombre incalculable de restaurateurs : pourquoi remettent-ils le couvert, si je puis ainsi m’exprimer ?<o:p></o:p>

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    Danièle, beaucoup plus férue que mois en la matière, avait une réponse : d’une part les grandes cuisines devaient se démarquer des petites qui, maintenant, pouvaient pratiquement tout servir en jouant sur les préparations industrielles : de la cuisine d’assemblage que vous n’aimez pas : les goûts sont « lissés » par les industriels et les restaurateurs ne peuvent que les relever légèrement. Mais les prix pratiqués sont à la hauteur : pas élevés…  Elle voyait aussi une dérive des guides qui, en s’internationalisant, étaient obligés de faire la promotion d’établissements étrangers aux mœurs douteuses. Tel le numéro un, le guide Michelin, qui n’avait pas hésité, en étoilant des chefs étrangers, à promouvoir ce qu’elle appelait « la cuisine incongrue » : des mélanges idiots mais franchement novateurs, tel l’intrusion du chocolat ou du café un peu partout, dans les entrées, dans les salades, dans les plats de résistance… Du moment que ça n’est pas franchement mauvais, on peut servir ! Au moins étais-je à l’abris – mais pour combien de temps ?- des fameuses « sardines au chocolat » de ma petite enfance quand, avec nos camarades d’école, nous jouions à trouver les mets les plus dégueulasses qui soient. Je m’en allais tristement, doutant du bon sens de mes contemporains : parce que ces restaurants « incongrus » avaient quand même des clients ! Et parce que j’étais quasi certain que la mode prendrait et que nos propres chefs devaient déjà penser aux mariages d’ingrédients les plus impossibles. Je me rassérénais cependant en songeant à une autre mode en train de prendre de l’ampleur, celle des chefs qui décidaient de dire « merde » aux guides gastronomiques et aux étoiles. Qui vivra verra, certes, mais j’espérais très fort que les seconds l’emporteraient sur les premiers auprès des clients…

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    Ma conversation culinaire m’avait toutefois donné des idées pour la présentation, cette fois-ci entière, de mon chapitre sur la « revanche des gueux ». Il me semblait en effet que les bizarreries culinaires des grands chefs récemment étoilés par le guide Michelin s’apparentaient furieusement tant aux crétineries musicales des « classiques » modernes, Boulez en tête, qu’aux simagrées littéraires actuelles, portant aux nues les émules de Céline tout en laissant les ventes tomber dans l’escarcelle du marketing : une fuite générale vers le « happy few » friqué, à l’exacte contraire de l’évolution humaine… Je m’en ouvrais, dès le lendemain matin, à une Géraldine qui me parût avoir retrouvé toute sa verve. Et que croyez vous que le Monde devienne sans élite !, me répondit-elle aussitôt. Vous êtes incorrigible ! Dès qu’une expression vous paraît incompréhensible,vous incriminez l’élitisme des artistes. D’abord, qui paye ces artistes ? Le petit peuple ? Combien d’ouvriers sont allés chez Bocuse ? Croyez-vous que les employés basiques des grandes surfaces vont acheter les livres d’Orséna, ex-prix Goncourt ? Et qui va financer le développement « classique » des maisons de disques ? Les midinettes qui se payent le dernier tub du vainqueur de la « Star’ac » ?! L’offre suit la demande, c’est une constante économique…<o:p></o:p>

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    J’expliquais à ma cliente qu’alors, cela signifiait que les grands de ce monde, à l’opposé de ceux de la Renaissance, étaient des Philistins, recherchant plus le côté « happy few » dans l’art que sa beauté intrinsèque. Et cela vous paraît une idée révolutionnaire !, me rétorqua-t-elle en se moquant. Quand vous aurez compris que nous, les vrais riches, tenons nos chefs esclaves plus par les sentiments, cet « honneur » d’appartenir à un monde fermé, même intellectuellement, au bas peuple, que par l’argent, alors vous serez digne de me succéder. <o:p></o:p>

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    Présentée comme cela, sa succession m’apparaissait tout au contraire comme indigne de mon intellect. Et de sa quête d’un supplément d’âme ante mortem… Je voulus ainsi une contradiction féroce :

    -         Autrement dit, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! »<o:p></o:p>

    -         Dans un sens, oui, mille fois oui…<o:p></o:p>

    -         Ce qui veut dire, compte tenu du petit nombre, tout de même, des vrais riches sur notre planète, que vous nous avez organisé un monde de cons ou, du moins, dirigé par des cons.<o:p></o:p>

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    Madame Florin resta sans voix. Ma réflexion lui faisait en effet toucher du doigt un défaut majeur de son système : des cons étaient en effet absolument incapables de répondre aux sollicitation d’un monde en effervescence. Ils pensaient avoir apprivoisé la technologie, celle-ci s’enfuyait dans les pays en développement et nous revenait sous forme d’importations aux prix très inférieurs à ceux de nos productions locales. Les cons, alors, délocalisaient. Ce faisant, ils diminuaient, mais sans s’en rendre compte –il s’agit de cons !- les capacités de consommation des producteurs occidentaux licenciés, une philosophie tout à fait contraire à celle d’Henri Ford II, le génial financeur de la Ford T, la première voiture grand public au monde. Mes ouvriers sont aussi mes clients, avait-il noté avant de les augmenter plus que substantiellement. Et de gagner ainsi beaucoup d’argent, en vendant beaucoup de voitures. Les cons, eux, investissaient certes dans un nombre très réduit de pays émergeants. Mais ils envoyaient ensuite leur production de luxe, donc chère aussi quand construite à moindres coûts salariaux, dans les pays développés qui se saturaient dans la demi-heure suivante. Songez, chère Madame, que nous parlons du véhicule à 3500 € depuis des lustres. Tandis que Renault ne l’a sorti, d’ailleurs 1 500 € plus cher, qu’en 2005 : l’avenir appartient au nombre, j’y reviendrai, mais nous continuons, comme sous les Romains, à penser le marketing en termes aristocratiques. Et, vous, les financiers, ne faites jamais que rogner partout en vous autoproclamant des demi dieux dès lors que vos rognures ont dégagé des bénéfices –très temporaires- permettant de faire remonter le cours de vos actions. C’est déplorable ! D’autant que, vous allez le voir, jusqu’à ces dernières années, « les gueux » n’ont cessé de faire d’immenses progrès, jusqu’à révolutionner les marchés. Mais ça vous fait peur, ces marchés inconnus, cette « ère des grands nombres » : en fait, ce ne sont pas les peuples mais leurs dirigeants qui rechignent à y entrer. Il est vrai que tout laisse penser que les grands nombres s’opposent à l’élitisme. Et vous, Chère Madame ainsi que vos collègues d’en haut, le pressentez…<o:p></o:p>

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    Cette dramatisation me permit de capter l’attention de la mourante sur l’importance du mouvement qui avait lancé le monde vers le développement économique généralisé. Sans la Renaissance en effet, lui expliquais-je aisément, il n’y aurait pas eu de « siècle des Lumières ». Et sans siècle des Lumières, il n’y aurait pas eu de Révolution industrielle, CQFD… La malade admit finalement et sans trop de difficultés que, sans découverte des grandes lois de la physique et de la chimie, il ne pouvait y avoir d’industries dignes de ce nom. Elle comprit de même que les humains ne pouvaient pas découvrir ces lois en restant soumis aux dogmes intangibles d’une église jalouse de son autorité et ne tenant ses ouailles que par la croyance au surnaturel. Je m’aperçus toutefois qu’elle était incapable d’évacuer ce surnaturel, ce Jésus à la fois homme et Dieu, cette Marie vierge, ces saints protecteurs, et qu’elle vivait en fait sans se poser de question. Oui, pensait-elle, la Terre tourne bien autour du Soleil, oui, le Soleil tourne bien autour du noyau de notre galaxie (au delà, elle ne se représentait plus rien), oui, la gravité existe, oui, nous descendons du singe, oui, la matière est constituée d’atomes (plus petit était toujours inconcevable à ses yeux)… Mais oui aussi, Jésus était un homme Dieu, oui, Marie l’avait conçu sans avoir été engrossée et oui, nous pouvions prier les saints proclamés par une Eglise infaillible. Montesquieu, Burke, Marx, les écrivains sociaux du 19e siècle n’existaient pas ! Réfléchissez : avez-vous toujours pensé ainsi ou bien n’est-ce qu’une conséquence du monde moderne et de son système d’informations ?, lui demandais-je alors. N’oubliez pas que vous allez mourir très bientôt : votre supplément d’âme dépend de votre réponse… Mais elle n’avait pas de réponse. Elle se souvenait bien avoir douté dans sa jeunesse, mais elle ne savait plus très bien de quoi ni dans quelles conditions. Peut-être, m’avoua-t-elle toutefois, ais-je douté quelques temps de l’Eglise. Pas de Dieu, non ! Mais de ses représentants sur Terre. Cela est loin aujourd’hui…

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    Je lui racontais donc l’autre versant, non technologique celui-là, de la Renaissance et de ses conséquences idéologiques : en jetant les dogmes aux orties, les penseurs de la Renaissance ont, en premier lieu, découvert les philosophes grecs. La science n’est venue que plus tard, à partir du 17e siècle. Les premiers auteurs étaient des littéraires ou des artistes. Leurs visions mettaient à mal celle des rois « de droit divin », il s’agissait d’abord de visions politiques. Savez-vous que l’humanisme est le tout premier concept de la Renaissance des idées. A l’époque, il s’agissait d’ailleurs et plutôt « d’humanités », au sens où nous l’entendions au 19e siècle et au début du 20e siècle, quand les étudiants « faisaient leurs humanités » en étudiant les auteurs gréco-romains. <o:p></o:p>

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    Je lui contais alors comment avait commencé la Renaissance : par la création, au début du 15e siècle et à Florence, d’une « Académie platonicienne » par des réfugiés byzantins.  Les élèves y suivaient une « studia humanista », soit une étude de l’homme au travers des textes antiques parvenus à l’école via les traductions d’auteurs musulmans espagnols.  Auparavant, en 1348, une école similaire, mais sans la réussite de l’école florentine, avait été créée à Prague, en plein cœur de l’empire romain germanique. Lequel empire ne comptait plus que des universités humanistes à la fin du 15e siècle. La papauté elle-même fut touchée par la grâce, poursuivais-je : Nicolas V, pape en 1447, était un humaniste. Il créa la bibliothèque vaticane. Mieux : son secrétaire, Lorenzo Valla, critiqua la Bible… <o:p></o:p>

    -         Un pape et son confident ne font pas la Renaissance…<o:p></o:p>

    -         En Angleterre, c’est un ancien moine, par ailleurs premier ministre du roi Henri VIII, qui lance la nouvelle mode. Thomas More, ami d’Erasme et de Pic de la Mirandole,  paiera paradoxalement de sa vie non son progressisme mais son refus de la scission anglicane, son attachement donc à la Religion catholique, apostolique et romaine ! Quelques grands poètes, Erasme, déjà cité, Pétrarque, Boccace, Shakespeare, Rabelais, Villon dont je vous ai déjà parlé et bien d’autres encore, se font les relais du mouvement. Sans compter les penseurs, à commencer par Montaigne qui invente le genre des essais, ou bien Machiavel, un Florentin qui révolutionne la pensée politique. Tout cela se fait grosso modo en un siècle, une vraiment courte durée pour la mise à mort et du vieux système féodal, et de l’absolutisme de l’Eglise sur les consciences. <o:p></o:p>

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    Madame Florin avait du mal à suivre. Elle connaissait bien les noms que je lui citais les uns après les autres mais ne pouvait pas les relier à un mouvement d’ensemble. Mêler par exemple Shakespeare aux auteurs de la Renaissance lui paraissait farfelu… Je décidais d’aller encore plus loin dans le paradoxe apparent : vous acceptez Rabelais comme auteur de cette époque de rupture. Et vous connaissez très probablement ses fameux « moutons de Panurge » qui se jettent aveuglément dans le vide.<o:p></o:p>

    -         Bien entendu ! C’est le fondement moderne de l’élitisme : sans guide lucide, les humains vont à la catastrophe…<o:p></o:p>

    -         Fort bien. Souvenez-vous maintenant de ce que je vous ai dit sur la musique de la Renaissance…<o:p></o:p>

    -         Les ménestrels ?<o:p></o:p>

    -         Tout à fait : ces artistes de rue qui font évoluer le sentiment des peuples européens. Et ces peuples qui, en fin de compte, évoluent sans élite et qui, tout au contraire, font évoluer les élites…<o:p></o:p>

    -         Je ne vois pas où vous voulez en venir.<o:p></o:p>

    -         Tout bêtement au fait que Rabelais lui-même, bien que profondément en rupture avec la pensée cléricale, restait tout aussi profondément attaché aux valeurs aristocratiques et ne pouvait imaginer un monde sans meneurs et sans suiveurs. Des généraux, si vous voulez, et une troupe disciplinée. C’est ainsi que les plus ardents défenseurs de la pensée libre de l’époque se représentaient les sociétés humaines. <o:p></o:p>

    -         Vous voyez bien : même les plus grands penseurs n’imaginent pas un seul instant que vos stupidités anarchiques puissent fonctionner !<o:p></o:p>

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    C’était trop tôt. Je renonçais à poursuivre sur ce terrain et me contentais de revenir sur celui de la pensée sociale. Laissons cela de côté pour l’instant. Vous avez quand même retenu, je l’espère, que la pensée de la Renaissance est d’abord une pensée sociale ?<o:p></o:p>

    -         Il faudrait que je sois sourde pour ne pas avoir entendu votre message !<o:p></o:p>

    -         Et bien, cette pensée sociale ne va cesser de s’amplifier. Certes, l’Histoire d’aujourd’hui met surtout en valeur les découvertes scientifiques qui vont suivre la Renaissance. Mais, sur le plan humain, c’est d’abord l’avènement de la démocratie qui prime. En Angleterre d’abord, où les bourgeois sont les premiers à décapiter leur roi et à imposer à ses successeurs et une constitution, et la protection des individus contre l’arbitraire. C’est le fameux « habeas corpus » dont vous avez certainement entendu parler. Aux tous nouveaux Etats Unis d’Amérique ensuite, la république créée sur la défaite du colonisateur reconnaît l’égalité entre les hommes et organise la société sur des bases démocratiques. En France enfin, la révolution de 1789 scelle de façon définitive, dans le pays alors le plus puissant du monde, le sort de la monarchie de droit divin. Peu ou prou et en moins d’un siècle, tous les pays occidentaux ou presque suivront le mouvement. Et je vais maintenant vous expliquer, avant d’étudier plus en avant le dit mouvement, pourquoi il fut en fait plus important dans la conquête du monde que la maîtrise d’une technologie évoluée…<o:p></o:p>

    -         C’est la fameuse « revanche » de vos fameux « gueux »…<o:p></o:p>

    -         Oui Madame, mais ne vous moquez pas. La démocratie n’est pas, comme nous le suggèrent aujourd’hui les Américains, une simple histoire de droit de vote. Elle est surtout une histoire de partage : du pouvoir bien sûr, mais surtout du savoir et du bien être. Le droit de vote là dedans est un gadget.<o:p></o:p>

    -         Quand même ! Vous n’allez pas me faire avaler cette énormité !<o:p></o:p>

    -         Je vais essayer tout de même. Pour bien comprendre le phénomène, il faut vous replonger dans les mondes de cette époque, c’est à dire du 15e au 19e siècle : partout, les ruraux dominent en nombre –mais pas en terme de pouvoir- Ils sont, au début, analphabètes et pauvres. Voilà un siècle seulement, une partie notable d’entre eux était soumise au servage. Lequel servage subsistera en Russie jusqu’au 19e siècle. Les élites, aristocrates, cléricaux et, dans une certaine mesure, bourgeois, vivent de l’exploitation de leur labeur : il ne payent pas, ou très peu, leur nourriture, ce qui leur permet de s’adonner à d’autres investissements : industrie bien sûr mais aussi guerre, constructions titanesques, dépenses somptuaires, spéculations diverses et j’en passe. Et puis, presque subitement, les enfants des gueux apprennent à lire, à écrire et à compter. Les terres, en France tout du moins, leurs sont rétrocédées. Ils obtiennent le droit de se grouper, donc de faire pression sur les négociants et/ou les employeurs. Ils accèdent aux informations sur les marchés, etc. Vous noterez que je ne parle pas, à ce stade, de votre droit de vote : la plupart d’entre eux n’y ont pas accès car, jusqu’à la moitié du 19e siècle, le vote sera censitaire, réservé à ceux qui payent l’impôt. <o:p></o:p>

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    La milliardaire avait « recollé » : elle m’écoutait attentivement, en hochant la tête. Bref, les faits lui parlaient plus que les longs exposés, elle me l’avait dit et je m’apercevais que c’était vrai. Je poursuivais : la révolution était donc plus sociale que politique. Du moins, je me répète, en France où la vente des « Biens nationaux », surtout des terres confisquées et au clergé, et aux aristocrates qui avaient fuit…<o:p></o:p>

    - Les Révolutionnaires avaient confisqué leurs terres ?<o:p></o:p>

    - Oui, après une loi votée sous Robespierre. Jamais le pays ne les aurait autant soutenu, car le pays profond, les paysans, a soutenu la Révolution, si Paris n’avait pas procédé à cette réforme agraire. Contrairement aux Anglais qui, eux, se sont contentés de la démocratisation « formelle », comme disent les marxistes, c’est à dire les droits de vote, de réunion, d’expression, etc. Mais les conséquences furent alors les mêmes dès lors que les élections ne furent plus réservées aux seuls riches : la pression électorale amena les gouvernants à scolariser aussi les enfants des pauvres, à instituer des lois de protection sociale, à faire voter aussi les femmes…<o:p></o:p>

    - C’est bien plus tard !<o:p></o:p>

    - Oui, mais ça procède du même mouvement, de cette « revanche des gueux », gueux dont les femmes faisaient incontestablement partie. Quoiqu’il en soit, vous voyez bien que cette revanche est loin, très loin de se limiter au seul droit de vote !<o:p></o:p>

    - J’avais entendu parler de la vente des biens nationaux, mais je n’avais pas fait la liaison…<o:p></o:p>

    - Vous avez dû aussi entendre parler des paysans qui avaient agressé leur châtelain ?<o:p></o:p>

    - C’est vrai : la présentation qu’on m’a faite, enfant, des deux phénomènes était plutôt négative alors que, vue sous votre angle, ces phénomènes sont essentiels. Dans mes souvenirs, les biens nationaux avaient été raflés par des accapareurs tandis que les paysans agresseurs étaient des gens frustres et sanguinaires. <o:p></o:p>

    - Parce que l’histoire fut écrite par des élites, lesquelles ont une peur bleue de la foule.<o:p></o:p>

    - Je les comprend : tous ces gens qui font n’importe quoi sous l’emprise de meneurs assoiffés de sang…<o:p></o:p>

    - Encore une idée reçue : savez-vous que les foules révolutionnaires, dans leurs plus grands errements, n’ont jamais tué que quelques centaines de personnes. Contre plusieurs dizaines de milliers envoyés à la guillotine par les élites parisiennes. Et contre plus de deux millions massacrés ou envoyés au massacre par Napoléon et ses guerres. Les meneurs assoiffés de sang ne sont pas les hérauts spontanés des foules !<o:p></o:p>

    -  Mais ces têtes au bout de piques ?<o:p></o:p>

    - Oui, ça fait indiscutablement fantasmer. Mais ça reste du domaine du fantasme. Alors que Fouquier-Tinville ou la conscription paraissent presque normaux. Je reviens à mes moutons : Vous voyez bien maintenant, je l’espère, ce que la démocratisation a apporté aux « gueux » ?<o:p></o:p>

    - Oui, bien que je continue à être sceptique au fond.<o:p></o:p>

    - Vous êtes sceptiques sur les bienfaits de l’instruction ?<o:p></o:p>

    - Non, bien sûr !  <o:p></o:p>

    - Et sur ceux d’une plus grande dignité d’hommes et de femmes qui mangent à leur faim tout en dormant sous un toit correct ?<o:p></o:p>

    - Encore non ! <o:p></o:p>

    - Bien. D’où vient votre scepticisme alors ? Toujours de votre satané droit de vote ?<o:p></o:p>

    - Un peu : les gueux, comme vous le dites, n’ont toujours pas le pouvoir. Ils ne l’ont même pas eu chez les marxistes qui ont poussé à l’extrême les conséquences de leur pensée sur les minorités agissantes : c’est devenu la Nomenklatura !<o:p></o:p>

    - Là, vous me rassurez : je reviendrai plus tard, au prochain chapitre de nos entretiens, sur ce problème. Pour l’instant, je m ‘en tiens à une conséquence assez remarquable de cette première démocratisation occidentale : celle d’avoir créé des « troupes » capables d’initiatives. <o:p></o:p>

    - En quoi cela est-il remarquable ?<o:p></o:p>

    - Car, dans le même temps, les sociétés qui avaient dominé le monde jusqu’au 15e siècle s’enfonçaient, elles, dans un processus plutôt néfaste. Les Chinois durent « digérer » les invasions mongoles, invasions évidemment peu propices à quelque démocratisation que ce soit ! Tandis que les Turco-Mongols tentèrent, eux, de renouer avec leur grandeur passée en se lançant, déjà –le processus actuel n’est qu’une resucée du passé- dans le fondamentalisme religieux. Le phénomène était déjà apparu en Espagne, quand les Chrétiens portaient aux Musulmans des coups de plus en plus décisifs. Il fut presque omniprésent en Afrique du nord, porté par des Berbères désireux de se démarquer des Arabes « décadents ». Il exista jusqu’en Inde, l’Inde des Moghols, et n’épargna bien entendu ni la Mésopotamie, ni la Perse. Et, quand quelques Savonarole islamistes ne sévissaient pas, c’est la division qui régnait. Laquelle division, je vous l’ai déjà dit, fut plus néfaste aux Musulmans d’Espagne que la Reconquista et, bien entendu, plus mortifère que tout autre cause au règne de Bagdad sur l’empire turco-mongol. Je note au passage que les invasions mongoles en Chine furent également suivies de divisions territoriales, prémisses à la relance des guerres civiles qui avaient déjà ravagé l’empire à plusieurs reprises dans le passé, notamment sous Confucius. <o:p></o:p>

    - Les Européens continuèrent à se faire la guerre eux aussi.<o:p></o:p>

    - Certes. Mais d’une part ils étaient beaucoup mieux « armés », si je puis dire, pour supporter des guerres internes incessantes, pratiquant ce genre de sport depuis des siècles, d’autre part ils connurent, après la Grande Peste, une expansion démographique fabuleuse ; enfin, quand ils se mirent à conquérir le monde, c’est à dire à partir du milieu du 19e siècle, ils connurent une période de paix interne assez longue bien que relative.<o:p></o:p>

    - Pourquoi relative ?<o:p></o:p>

    - Et les deux guerres mondiales du 20e siècle ! Elles furent « civiles », c’est à dire européennes, au démarrage…<o:p></o:p>

    - Les militaires, toujours les militaires…<o:p></o:p>

    - Et l’esprit aristocratico militariste des populations, tout de même. Les gueux se sont certes vengés, mais, ce faisant, ils ont adopté aussi, majoritairement en tout cas, les comportements de leurs élites. Lesquelles, malheureusement, n’ont pas beaucoup évolué depuis le Moyen Age : la force prime le droit !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La vieille dame commençait à s’assoupir. Je stoppais donc là mes explications et me dirigeais doucement vers la porte. Quand vous reviendrez, vous devrez me résumer tout cela. Je passe en effet de moments de grande clarté en moment de totale incompréhension, ce qui veut dire que votre trame est quelque part perdue en route. Et puis je n’ai toujours pas bien compris votre concept de « troupes capables d’initiatives »… Pas si assoupie que cela, la malade ! Je notais sa demande et m’en allais aux cuisines où devait m’attendre ma commande du matin : de simples poireaux vinaigrettes suivis d’une lotte en matelote. J’avais exigé une cuisson au vin rouge qui donne au poisson un petit goût de crustacé beaucoup plus sympathique que le goût assez plat laissé par le vin blanc. La cuisinière connaissait le truc et n’avait pipé mot. De même qu’elle n’avait pas bougé un cil quand j’avais parlé de poireaux vinaigrette, voyant bien qu’il s’agissait là de mon retour de bâton face à son ris de veau aux poireaux plutôt fade d’hier : j’avais en effet voulu lui montrer que le légume valait mieux que ce qu’en faisaient bon nombre de nos chefs modernes…

    <o:p> </o:p>

    La nuit lui avait apporté conseil, comme on dit, et ses arguments ne manquaient pas de justesse :

    -         J’ai beaucoup réfléchi et vous avez tout faux !<o:p></o:p>

    -         Comme vous y allez ! Dites moi tout…<o:p></o:p>

    -         Oui : la cuisine moderne, je veux dire l’ouverture à l’imagination, vient tout simplement du fait que, aujourd’hui, nous disposons d’à peu près tous les produits tout le temps alors qu’autrefois, on devait jouer avec les saisons. Sans compter les modes de préparation qui se sont sophistiqués avec l’avènement du froid, du four à micro-onde, des plaques à induction et j’en passe. C’est la multiplication des possibilités qui pousse à imaginer de plus en plus de plats, jusqu’à l’incongru c’est vrai, et il est stupide de vouloir en rester à une cuisine élaborée, elle, à des époques où tout cela n’existait pas. Vous êtes donc passéiste !<o:p></o:p>

    -         Dans ma petite tête d’archaïque, j’aurais plutôt tendance à penser que les nouveautés dont vous me parlez permettent, par exemple, de servir du veau Marengo en plein hiver occidental, à une époque donc où, jadis, on ne trouvait pas de tomate. De là à servir du poisson dans un récipient rempli de chocolat, il y a une marge !<o:p></o:p>

    -         Vous êtes tout de suite excessif : je vous ai dit que je n’approuvais pas ces innovations purement médiatiques… Mais je ne vois pas pourquoi je me priverais, par exemple, des haricots verts africains quand nous n’en produisons pas en Europe.<o:p></o:p>

    -         Que viens-je de vous dire ? Que vos innovations, justement, permettaient de servir des plats savoureux à contre saison. De là à, systématiquement, créer des plats aussi compliqués que trop souvent sans intérêt tout en oubliant nos expériences passées, il y a une marge, convenez-en !<o:p></o:p>

    -         Non. Car à des temps nouveaux doit correspondre une approche nouvelle : si nous ne tentons rien aujourd’hui avec les outils assez fantastiques qui sont mis à notre disposition, nous ne progresserons jamais. <o:p></o:p>

    -         « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », c’est ce que vous êtes en train de m’expliquer. Fort bien –et là, je me répète par rapport à notre conversation précédente-, mais en l’occurrence, on a une montagne de coquilles d’œufs et presque pas d’omelette. Tandis que nous n’avons plus du tout ou presque de ce qui faisait auparavant la joie de nos palais… Que des grands chefs nous montrent le chemin, parfait. Je sais qu’eux, le feront prudemment comme je vous l’ai déjà dit. Mais notre monde est « surfait » : dès qu’un sbire basique attire, par ses outrances, plus de dix clients, il est présenté comme le « nouveau Bocuse » par des médias en folie. Du coup, d’autres médiocres en nombre croissant l’imitent, espérant, ce faisant, ramasser le gros lot. Je suis certain d’ailleurs que ces imitateurs médiocres se gardent bien de bouffer leurs propres saloperies. Entre eux, ils doivent se gausser de la connerie des clients qui avalent le tout sans broncher et payent, pour ce faire, des additions astronomiques. Vous savez, le phénomène n’est pas neuf : Molière l’avait mis en scène avec Le Bourgeois gentilhomme. Du « happy few » de bas étage en fait puisque, dans la réalité, il s’agit plutôt de « Ugly few » ! Les mecs doivent se retenir de vomir tout en regardant si leur voisin apprécie. Comme tous font le même manège, personne n’ose moufter. Et, au bout du compte, plutôt que de reconnaître qu’ils se sont trompés dans les grandes largeurs, ces « few » préfèrent jouer aux découvreurs de nouveaux talents. Basique et con et vice-versa !<o:p></o:p>

    -         Tout de même, admettez que tout n’est pas nul dans cette nouvelle cuisine.<o:p></o:p>

    -         Trouvez un autre terme : « nouvelle cuisine » est un concept qui, dans les années 1980, a amené à la ruine, vous disais-je hier, près de la moitié des bons chefs de l’époque. Ce qui prouve, d’ailleurs et entre autre, que les nouveaux chefs sont incultes : ils ont déjà oublié les déboires de leurs parents. J’espère simplement que la tendance contraire, lancée par deux ou trois ténors des cuisines, l’emportera sur ces crétins…<o:p></o:p>

    -         Vous parlez bien sûr du refus des macarons Michelin par d’anciens trois étoiles ?<o:p></o:p>

    -         Oui.<o:p></o:p>

    -         Savez-vous qu’il existe aussi des mouvements issus de la masse même des restaurateurs ?<o:p></o:p>

    -         Non, mais vous allez me l’apprendre…<o:p></o:p>

    -         Il y a déjà une vingtaine d’année, des restaurateurs ne pouvant prétendre au Michelin se sont regroupés, qui par région, qui par qualité de restauration, qui par simple amitié, pour promouvoir en commun le type d’établissements qui correspondaient au leur. Leurs associations ont pullulé, de même que les guides qu’ils éditaient pour se faire connaître…<o:p></o:p>

    -         Sans succès je suppose : les Michelin et autres Gault et Millau impérialisent beaucoup trop.<o:p></o:p>

    -         C’est vrai. Mais ce qu’il y avait d’amusant dans leur démarche est que tous ces cuisiniers furent d’accord pour mettre d’abord en avant la qualité des produits : ne vous auraient-ils pas un tantinet influencé ?<o:p></o:p>

    -         Si j’ai mangé chez eux avec plaisir, très certainement. Du moins un peu. Car ma défense du produit primaire vient de mon expérience propre. Voyez d’ailleurs les poireaux vinaigrette que je vous ai commandés : j’aime le goût des ingrédients et ne cherche donc pas à les travestir pour les « faire passer ». Il ne me viendrait pas à l’idée de constituer un nouveau goût inconnu à partir de ces produits primaires. De plus, je ne suis pas, moi, assez bon cuisinier pour tenter correctement ce genre de défi.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je voyais bien que Danièle n’était pas convaincue. Il est vrai que la cuisine était son métier tandis qu’elle n’était pour moi qu’un loisir. Découvrir des choses nouvelles devait être bien plus motivant pour elle que réussir, même à la perfection, un plat traditionnel. Il fallait donc, pensais-je, que nos chefs oublient jusqu’à l’existence du Petit salé lentilles avant que leurs successeurs ne le redécouvrent, en le remettant alors à la mode. Quel monde ! Et quelle dialectique idiote que ce va et vient de marketing ! Elle ne prenait nullement en compte les données sociologiques. Juste la mode, une connerie de mode, menée malheureusement par des « chefs de pub » qui, chez eux, devaient très certainement s’adonner à la pizza sur commande téléphonique. J’étais certain, en tous cas, qu’aucun de ces faiseurs de mode n’avait, ne serait-ce qu’une fois, fait leur marché, la seule manière de partir à la découverte des produits. Restaurant, payé par d’autres si possible, pizza. Pizza, restaurant… Brrr !

    <o:p> </o:p>

    J’étais toutefois très content de moi en retournant au 2e étage : les poireaux avaient été succulents tandis que la lotte en matelote s’était révélée, entre les mains expertes de Danièle, un véritable chef d’œuvre. Le tout étant d’une légèreté quasi absolue. Bref, la grande forme….

    <o:p> </o:p>

    Ce qui n’était pas le cas de Géraldine : elle était si pâle qu’un instant, je la crus morte. Le toubib à demeure (une petite fortune !) parut un instant affolé avant de laisser échapper un puissant soupir de soulagement. Elle ne mourrait pas encore aujourd’hui. Mais je dus remettre la suite de notre entretien au lendemain : la vieille dame avait vraiment besoin de repos. Je la retrouvais donc le matin suivant, presque fraîche, malgré, me dit-elle, une nuit épouvantable. J’ai vraiment crû ma dernière heure arrivée alors que vous n’étiez pas là… Elle et moi étions devenus plus proches que je ne l’imaginais. Elle s’était faite à ma présence tandis que, cher lecteur, tu sais maintenant que je suis pris –et bien pris !- dans ses rets. Je pensais d’ailleurs à ce moment que je gagnais et mes défraiements mirobolants, et son futur héritage, en accompagnant réellement son passage dans l’au delà. Nous poursuivîmes l’acquisition, à cet égard, de son « supplément d’âme » :

    -         Vous m’avez posé deux questions hier : la trame de mon raisonnement et comment les gueux ont pu devenir capables d’initiatives. Voulez-vous que nous commencions par mes réponses ?<o:p></o:p>

    -         Bien sûr ! Sinon je ne vous aurais pas posé ces questions…<o:p></o:p>

    -         La trame, donc, en premier : Jusqu’à la deuxième moitié du 14e siècle, l’Europe compte moins que l’Asie dans l’évolution des hommes. L’expansion ultra rapide de l’Islam en Asie montre d’ailleurs bien que le degré de civilisation est là bas tel qu’à côté, nous paraissons des barbares. <o:p></o:p>

    -         Je ne vois pas le lien entre l’Islam et la Civilisation.<o:p></o:p>

    -         Parce qu’aujourd’hui, l’Islam est la religion de peuples sous-développés. Ce n’était pas le cas entre les années 700 et 1400 : à cette époque, cette religion apportait beaucoup aux peuples conquis, militairement mais aussi, vous ai-je dit, culturellement par des gens qui respectaient leurs croyances tout en faisant montre d’une civilité bien plus grande que la nôtre. On se gausse, en ce début du 21e siècle, de la justice coranique en oubliant qu’au Moyen Age, le petit peuple européen n’avait pas accès à la Justice tout court. C’était encore la loi du plus fort et je me contenterai, sur ce point de vous citer une phrase archi connue de Jean de la Fontaine : « selon que vous serez puissant ou misérable »… Au moins, et toutes proportions gardées, le monde musulman de l’époque disposait-il de vrais juges et d’un recueil de textes s’imposant à tous. Et je ne parle ici que de la Justice. Jusqu’à la montée des fondamentalismes, il y eut aussi une liberté de pensée bien plus grande en Orient que chez nous où tout était verrouillé par les curés. Les grands esprits arabo-turcs eurent, eux, accès aux textes antiques avant l’an 1000 !<o:p></o:p>

    -         Bref, eux étaient civilisés et pas nous…<o:p></o:p>

    -         En quelque sorte. Jusqu’au milieu du 14e siècle où le peuple, essentiellement des paysans, commença à changer. Il se fit plus revendicatif, déjà, avec la multiplication de « jacqueries »…<o:p></o:p>

    -         C’était quoi ?<o:p></o:p>

    -         Des émeutes paysannes qui, progressivement, permirent de supprimer le servage.<o:p></o:p>

    -         C’est une histoire qui n’est pas racontée du tout à l’école.<o:p></o:p>

    -         Du moins pas beaucoup. Un peu tout de même puisque le mot « jacquerie » est parvenu jusqu’à nous. <o:p></o:p>

    -         Je comprends donc que la suppression du servage fut anarchique, au coup par coup.<o:p></o:p>

    -         Tout à fait. Mais on ne comprend pas bien l’évolution aujourd’hui car elle s’étala sur plusieurs siècles et n’eut pas que des jacqueries comme cause première : il y eut aussi des nobles plus évolués qui prirent des initiatives ; des clercs aussi, grands propriétaires terriens, qui avaient besoin de main d’œuvre et qui durent inventer de nouvelles méthodes de management pour attirer des candidats ; des terrains autour de « villes libres » également, occupés par des gens qui n’auraient jamais accepté le servage : pour eux, le droit coutumier dû aussi inventer des règles spécifiques. Etc. Une multitude en fait de causes qui, peu à peu, firent disparaître totalement le statut de serf tant en France que dans les autres pays d’Europe. Je vous ai dit que la Russie fut la dernière à abandonner le dit statut…. <o:p></o:p>

    -         Et c’est cette nouvelle paysannerie, j’ai retenu votre leçon, qui inspira aux ménestrels la musique profane, première apparition de la Renaissance.<o:p></o:p>

    -         C’est ma thèse en tout cas. A la suite de quoi la Renaissance des idées –n’oublions pas que, parallèlement, se développe une Renaissance stratégique fondée sur la navigation et la poudre- s’amplifie, relayée cette fois-ci par les universités, donc l’élite. Les arts et les lettres, mais aussi la science, notamment médicale, sont touchés en même temps. Deux siècles et demi plus tard, ce mouvement élitiste accouchera du « Siècle des lumières » au cours duquel seront découvertes les grandes lois de la physique, des mathématiques, de la chimie…<o:p></o:p>

    -         Et, m’avez-vous dit, le dit mouvement accouchera aussi de la démocratie.<o:p></o:p>

    -         Oui, un siècle encore plus tard : vous pensez bien que les élites ont résisté ! Elles résistent toujours, d’ailleurs, et farouchement. Mais j’y reviendrai au dernier chapitre. Pour l’instant, il faut simplement retenir que le mouvement démocratique ne s’est pas arrêté à votre satané droit de vote : les « gueux » ne cesseront de lutter tout au long des 18e, 19e et 20e siècle pour acquérir des droits. Le travail des enfants, la durée du travail, le salaire minimum, la protection sociale, les congés payés et j’en passe. Ca se fera souvent dans le sang, preuve si besoin est que les élites, décidément, ne se plient pas de bon cœur à l’évolution et au progrès humain. <o:p></o:p>

    -         Je suppose qu’à chaque fois, elles durent parler de compétitivité…<o:p></o:p>

    -         Vous êtes presque bonne, Chère Madame ! Mais je ne suis pas certain que le mot « compétitivité » existait au plus fort des luttes sociales. Les employeurs devaient plutôt utiliser des termes tels « qu’intérêt de tous », « bonne marche des affaires » ou peut-être et déjà « pression de la concurrence ». Ceci étant, l’esprit est, lui, resté inchangé : on met en avant des arguments économiques pour ne pas à avoir, en donnant plus aux salariés, à se donner moins à soi-même. Mais je reviens à l’histoire factuelle : globalement, tous les pays européens ont suivi la même évolution. Ca a été plus vite par ci, moins brutal par là, peut être, mais ça a été « universel », du moins dans les pays occidentaux. Notez qu’en Allemagne par exemple, c’est un aristocrate militariste de la pire espèce, Bismarck, qui concède les premières grandes lois sociales. En Angleterre comme en France, le jeu politique passe d’une bagarre entre libéraux et conservateurs –Républicains et royalistes en France -, à une bagarre entre gauche et droite, cette passation de pouvoir illustrant en fait la montée du socialisme en Europe. Jusqu’à la Commune de Paris puis les marxismes russes et allemands.<o:p></o:p>

    -         Bien. Je vois mieux votre raisonnement et je relie effectivement, dans ce raisonnement, la Renaissance, la Révolution et les conquêtes sociales. Et je comprends mieux à présent pourquoi vous n’avez pas voulu mêler les problèmes stratégiques, de puissance donc, à cette évolution politique. Dites donc, ça va puiser loin dans le passé, notre évolution ! <o:p></o:p>

    -         Bien sûr, il n’y a rien d’étonnant à cela. Simplement, avec l’essor technologique, avons-nous tendance à l’oublier. Nous ne voyons plus que les changements de gadgets, une vision, admettez le, tout de même plus que limitée pour un humain normal du 3e millénaire, disposant d’une imposante masse d’informations et d’un cerveau au moins aussi gros que celui de ses ancêtres du Moyen Age. <o:p></o:p>

    -         Nous régresserions donc ?<o:p></o:p>

    -         Depuis une trentaine d’années, oui je le crois. Mais il y a une explication à cela, je vous la livrerai au prochain chapitre. Restons en, si vous le voulez bien et pour l’instant à la « revanche des gueux ». Ai-je besoin, sur ce plan, de poursuivre ma synthèse ?<o:p></o:p>

    -         Non. Vous pouvez passer à ma seconde question : qu’entendez vous par « des troupes capables d’initiatives » ?<o:p></o:p>

    -         J’ai sciemment employé le mot « troupe » car, à compter des 16e et 17e siècle, l’histoire du Monde va se confondre de plus en plus avec celle d’une Europe conquérante : tandis que les peuples revendiquent socialement et politiquement à l’intérieur, ils sont aussi militarisés à outrance tant pour mener d’innombrables guerres intra européennes que  pour s’emparer de tous les territoires qu’ils découvrent hors d’Europe. On est, dès le 17e siècle, déjà très loin de la route de la Soie. Ce, en sachant que, très tôt, au 18e siècle, de simples sous-officiers savent lire et écrire : on a retrouvé par exemple des lettres de caporaux de l’armée napoléonienne d’un niveau extraordinairement élevé.<o:p></o:p>

    -         C’est à dire ?<o:p></o:p>

    -         Et bien, par exemple, l’ancêtre d’un ami prévoyait la défaite de Russie dès son arrivée à Moscou. Rien que sur les approvisionnements… L’empereur ne l’avait pas compris que, déjà, la piétaille le saisissait on ne peut plus clairement ! Si bien que cette piétaille s’en est retournée d’elle-même sur ses pas, obligeant l’état major à plier bagages…<o:p></o:p>

    -         C’est agaçant de découvrir ainsi des faits qui devraient faire l’objet d’une large divulgation !<o:p></o:p>

    -         Les militaires détestent les défaites et, sans doute encore plus, les désertions, surtout quand elles sont massives. Mais le fait est là : la retraite de Russie n’a pas été décidée par Napoléon et son entourage mais bel et bien par les soldats. L’information n’est évidemment pas plaisante pour les élites qui se sont empressées de la mettre sous le boisseau. Ce n’est pas la première fois qu’elles agissent ainsi…<o:p></o:p>

    -         Pour rester sur le terrain des initiatives, je suppose que votre exemple n’est pas le seul. Car, dans ce cas, je ne vois pas en quoi ce type d’initiatives fut de nature à procurer un avantage militaire décisif aux Occidentaux…<o:p></o:p>

    -         Bien entendu, non ! Ce que les plus redoutés soldats de leur époque ont pu faire en creux, si vous voulez bien accepter cette métaphore, ils l’ont fait aussi en relief. Pour que vous puissiez bien comprendre mon propos, je vais nous transposer au Koweït, lors de la première guerre du Golfe. Les Américains ont commencé par brouiller les communications des Irakiens et il ne s’est trouvé aucun d’entre eux, je dis bien aucun d’entre eux, capable de rétablir des liaisons entre les unités irakiennes. Je ne sais pas, mais même si le brouillage avait été efficace à 100%, ce dont je doute, ils auraient pu tenter de recréer un système antique  de signaux visuels. Avec des jumelles, non brouillables, elles, ils auraient pu améliorer leurs capacités défensives ? <o:p></o:p>

    -         C’est une carence du commandement, ça, pas des soldats.<o:p></o:p>

    -         Justement : la capacité d’initiatives « en relief » du troufion de base est celle de pouvoir suppléer cette carence. Exemple : les soldats allemands de la 2e Guerre mondiale lors de la contre offensive alliée sur le continent. Beaucoup d’entre eux se sont retrouvés seuls, privés d’ordre et de liaison avec des états major qui pliaient bagage pratiquement tous les jours. Globalement, ils ont pourtant su résister jusqu’à leurs dernières limites et négocier des redditions en bon ordre. Vous connaissez très certainement le réflexe habituel du soldat français face à un ordre : « attendons le contrordre ! »<o:p></o:p>

    -         C’est encore en creux, ça.<o:p></o:p>

    -         Pas forcément quand l’ordre est idiot. A ce moment, c’est la réaction du soldat qui est intelligente, donc en relief. Plus généralement, les soldats européens se sont avérés, face aux Asiatiques et autochtones américains, à la fois plus disciplinés et plus autonomes. Capables de comprendre et de respecter les grandes lignes stratégiques tout en adaptant les tactiques au terrain. <o:p></o:p>

    -         Etait-ce à cause de leur éducation ?<o:p></o:p>

    -         En partie, oui, mais pas seulement : n’oubliez pas que la piétaille européenne n’est plus couchée devant ses élites. Elle ose donc ce que jamais leurs adversaires de l’époque n’oseront. Si un chef turc se trompe, c’est toute son armée qui déguste. Tandis que si un chef européen se trompe, c’est rattrapable. On a ainsi vu de petits officiers faire semblant seulement de partir à l’assaut des lignes ennemies lors des stupides « offensives Nivelle » de la Première guerre mondiale…<o:p></o:p>

    -         Je suppose qu’il s’agissait d’un galonné stupide ?<o:p></o:p>

    -         Exact. Ces officiers de base permirent ainsi aux lignes françaises de ne pas être totalement anéanties lors des dites offensives et de pouvoir, ainsi, repousser les contre-offensives ennemies. Que fait, autre exemple, Lawrence d’Arabie sinon désobéir à ses supérieurs hiérarchiques en envoyant ses guerriers nomades conquérir la Syrie ? Il ne savait pas que les Français avaient des vues sur le pays mais il a bel et bien défait, sans aide ou presque –il n’en recevra qu’à la fin, juste avant la prise de Damas – une armée régulière turque avec des bandes de pillards…<o:p></o:p>

    -         Capables, eux aussi, d’initiatives !<o:p></o:p>

    -         Surtout parce que le colonel anglais leur laissait une assez grande latitude. Je ne suis pas certain que leurs chefs arabes aient assimilé cette culture. Bref, le guerrier européen, pour résumer, est beaucoup plus redoutable que son homologue asiatique, américain ou africain. Les conquistadors, dernier exemple, surent s’allier avec les esclaves ou quasi esclaves des Aztèques, des Mayas et des Incas pour écraser ces derniers avec des troupes espagnoles en nombre dérisoire…<o:p></o:p>

    -         Mais, là, il s’agissait des chefs…<o:p></o:p>

    -         Pas seulement : le chef peut décider une alliance. Mais si le soldat de base n’est pas à même de relayer son effort de séduction, l’alliance ne produit rien. Non, je vous assure, les conquêtes européennes ne s’expliquent pas seulement par nos navires et nos canons. Nous avions aussi et, j’ajouterai quant à moi, surtout, une piétaille de très grande qualité, même si la dite qualité fut totalement dévoyée.<o:p></o:p>

    -         Là, je suis d’accord avec vous : ils ont massacré pas mal de monde !<o:p></o:p>

    -         C’est la dimension culturelle des sociétés.<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Voyez le phénomène religieux : vous ne nierez pas que nous sommes imprégnés jusqu’au plus profond de nous par des croyances élaborées à l’origine par des sectes, lesquelles réagirent aussi, dans l’élaboration de ces croyances, en fonction de leur propre environnement « cultuel »…<o:p></o:p>

    -         Soyez plus clair SVP. Je ne vous suis pas…<o:p></o:p>

    -         Le Christianisme est, à l’origine, une secte juive. OK ?<o:p></o:p>

    -         Ouais…<o:p></o:p>

    -         A partir du Yawe ou Jehova des Juifs, ce qui est d’abord une secte crée une religion fondée et sur la « Sainte Trinité », le Père, Yawe, le Fils, Jésus et le Saint Esprit, le petit oiseau représenté dans les tableaux religieux ; et aussi sur l’amour de son prochain, la non violence et la spiritualité. Un ensemble très oriental en fait qui va être « mouliné » curieusement par les Romains, adeptes, eux, de la division des sociétés en classes sociales inégales, de la violence et du matérialisme. Au bout du compte et de nombreux siècles, nous appelons ce curieux mélange « civilisation judéo-chrétienne » : du remord en grande partie des saloperies que nous continuons à commettre dans les grandes largeurs. L’exemple type est celui de la charité que nous octroyons aux victimes de nos prédations…<o:p></o:p>

    -         Vous ne poussez pas le bouchon un peu loin ?<o:p></o:p>

    -         Peu importe : reconnaissez en tout cas que nous sommes toujours imprégnés de cette philosophie religieuse.<o:p></o:p>

    -         Ca, je veux bien.<o:p></o:p>

    -         Il en va de même pour bien d’autres traits de nos cultures. La gastronomie par exemple, chez les Français. Et la vision militariste du monde, telle que nous l’ont léguée tant les Romains que les aristocrates barbares qui les ont relayés. Tout est compétition, avec des vainqueurs et des vaincus et vous savez que, chez nous, « vae victis ! », mort aux vaincus !<o:p></o:p>

    -         Je commence à comprendre : vous insinuez que les gueux, bien qu’en cours d’émancipation, sont aliénés à cette culture militariste…<o:p></o:p>

    -         Bien plus que cela : ils ne comprennent, eux aussi, que la force, comme leurs maîtres. Nos rapports sociaux d’aujourd’hui ne sont d’ailleurs et jamais qu’une organisation de rapports de force : la rue n’a jamais abandonné son pouvoir malgré l’élection de représentants du peuple au suffrage universel et personne ne trouve rien à redire, en Occident, à ses manifestations. C’est même un des droits les plus défendus par les syndicats.<o:p></o:p>

    -         En vous écoutant, je ne peux m’empêcher de penser aussi à ma propre sphère, celle de l’économie et des finances : c’est vrai que, là aussi, nous avons plutôt tendance à nous combattre qu’à composer…<o:p></o:p>

    -         Oui : ce que vous et moi nommons « militarisation des sociétés » va beaucoup plus loin que l’inflation des budgets militaires. Nous « partons à l’assaut des marchés », nous « lançons des OPA hostiles », nos grands patrons sont des « tueurs »… Et comme nous sommes devenus, pour un temps au moins, les maîtres du Monde, nous avons peu à peu insufflé ces valeurs à l’ensemble du dit Monde. Le libéralisme, cette organisation structurelle de la compétition à tous les niveaux est un produit typiquement européen. Nous lui avons même donné une base scientifique, l’explication de l’évolution par la dite compétition : seuls les forts s’en sortent. <o:p></o:p>

    -         Alors que, probablement, c’est plus complexe.<o:p></o:p>

    -         Plus que probablement : le dressement des premiers singes humanoïdes sur leurs pattes arrières, libérant les pattes avant pour beaucoup plus de préhension, n’est pas, à priori, la conséquence d’un rapport de force mais celle d’un changement climatique. Notre navigation du 15e siècle n’est pas, là encore, le fruit d’une plus grande combativité ou celui d’une meilleure connaissance des mers, mais celui d’un approvisionnement en bois de charpente beaucoup plus aisé que celui des Arabo-turcs. Etc. Quoi qu’il en soit, vous comprenez à présent pourquoi nos conquêtes furent si sanglantes…<o:p></o:p>

    -         Vous semblez ne pas beaucoup aimer vos compatriotes !<o:p></o:p>

    -         Je pourrais vous répondre « il y a de quoi ! » mais ce serait faux. Je suis moi-même très imprégné de notre culture : j’ai pratiqué le sport de compétition, je n’aime pas perdre au jeu, je suis gourmand, bref je suis comme un poisson dans l’eau dans cet Occident dont je vous expose les tares. Mais cela n’empêche pas la lucidité : n’oubliez pas qu’une partie aussi de notre héritage, une partie importante qui plus est, est celle des grands penseurs sociaux, antiques comme de la Renaissance, du Siècle des lumières et des 19e et 20e siècle. Montaigne fut un observateur très critique, déjà, de notre racisme. Aldous Huxley, beaucoup plus récemment, attaqua avec virulence notre attachement aux classifications sociales. De plus, le remord, vous disais-je, est une constante du judéo-christianisme. Mais nous en arrivons, là, à des considérations que je préférerais développer dans la dernière partie, celle des grands nombres. Car cette partie me semble porteuse de plus d’espoir que ne le laisse présager notre actuel impérialisme libéral.<o:p></o:p>

    -         Bon, arrêtons alors. Je voulais de toute façon vous demander un service sur un tout autre plan.<o:p></o:p>

    -         Encore une incursion dans vos affaires ?<o:p></o:p>

    -         Et dans vos futures affaires, ne l’oubliez pas. C’est exact. Vous avez vu que je ne me porte pas très bien actuellement. Je suis par exemple incapable de discuter avec vous plus d’une demi-journée durant. Or il faut bien que je m’occupe aussi de mes capitaux. Ca fait deux jours que je refuse à cet égard de prendre mes banquiers au téléphone, je n’en ai pas la force. Pourriez-vous donc me suppléer ? J’essaierai de vous aider dans la mesure de mes faibles moyens actuels…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’en restais secoué plusieurs minutes, réalisant que la vieille dame avait arbitré en faveur de son intellect contre les obligations de sa fortune. Certes, la dite fortune devait bien perdre un peu de son aura à ses yeux déclinants. Elle ne partirait pas avec elle, ou du moins se damnerait si elle partait avec elle : qu’avait à faire le Cosmos d’une financière accroc ?! Quel supplément de connaissance en retirerait-il ? Si j’étais Dieu, je jetterais sans l’ombre d’une hésitation une telle âme inutile. Georges, tu simplifies trop, me dis-je. Il est vrai que la personnalité des fanatiques de l’argent pouvait être plus complexe, qu’ils pouvaient, eux aussi, avoir des pensées profondes… Sur cette réflexion, je m’en allais dans mon bureau habituel, celui pourvu d’une grande table de chasse et d’un téléphone, pour contacter les banques de mon élève en « supplément d’âme ». J’avais peu de temps ce matin, l’heure du déjeuner approchant. Et je commençais à devenir sérieusement accroc, moi, aux discussions avec Danièle. Je décidais d’entendre seulement ce qu’avaient à dire les banquiers, puis de répercuter leurs dires tant auprès des deux conseils extérieurs que nous avions engagés qu’auprès du notaire. Je ne donnerai de directives qu’en fin d’après midi, une fois collectées les réactions de ces tiers. Finalement, ce n’était pas si difficile !

    <o:p> </o:p>

    Malheureusement, la liste que m’avait remise Madame Florin comprenait un cabinet d’avocats suisses à rappeler. Et ce que ces Helvètes me dirent faillit bien me gâcher le déjeuner : des méchants intentaient un procès à leur cliente. Je déteste les procès ! Qui ? Pourquoi ? Que suggérez vous ?, demandais-je en résumé aux hommes de loi. Mon interlocuteur m’expliqua que leur cliente avait vendu, il y a quelques années, une entreprise à des Allemands en réalisant une importante plus value. Les Germains se rebiffaient aujourd’hui, ayant découvert depuis quelques vices cachés dans l’entreprise en question. Dans l’immédiat, les avocats jouaient la montre. Mais ils attendaient tout de même un fil directeur leur permettant de se mettre en état de marche. Je fus quelque peu rassuré : ce genre d’affaires pouvait durer des années et les avocats pouvaient attendre que leur cliente me donne elle-même ses instructions. Sur ce, je descendis aux cuisines…

    <o:p> </o:p>

    M’y attendait, trônant au milieu de la table, une rosace de queues de langoustines surmontant ce que je pris tout d’abord pour des légumes. Mais il s’agissait de trois rondelles de tomates couvertes elles-mêmes par de fines tranches d’avocat. Une sauce orange entourait le tout, elle-même encerclée par une sorte de sciure de couleur brune rouge. Je ne dis rien et commençais à manger. Succulent, bien que les langoustines ne soient pas assez fermes à mon goût personnel : glacées, elles avaient été poêlées et non ébouillantées… Mais, je me répète, c’était néanmoins succulent.

    -         Vous voyez que l’innovation a du bon ! J’ai rapporté la recette d’un restaurant de Trébeurden en Bretagne…<o:p></o:p>

    -         C’est vrai que cette entrée est merveilleuse. Mais vous remarquerez qu’elle est simple, n’attentant pas aux arômes des produits. Le vinaigre d’agrume est notamment remarquable. Mais qu’est-ce que cette chapelure décorative ?<o:p></o:p>

    -         Elle n’est pas que décorative : elle a aussi été utilisée dans la cuisson des langoustines. Il s’agit de piment d’Espelette.<o:p></o:p>

    -         Mais ça n’est pas fort du tout…<o:p></o:p>

    -         Parce que ce piment n’est pas fort. Il est par contre très parfumé : j’ai voulu vous montrer ainsi que l’on pouvait relever les goûts sans arracher la gueule. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je lui parlais alors de la fermeté des langoustines et de ma thèse à cet égard : si vivantes, on peut en faire ce que l’on veut. Mais si « glacées », alors seul le bouillon pendant un laps de temps d’autant plus court que les langoustines sont petites est à même de raffermir les chairs. Danièle parut sceptique mais me promit de procéder à plusieurs essais avant de donner son verdict de professionnelle. Nous passâmes alors au plat de résistance : du porc à l’ananas. Un plat des îles, me dit-elle, pour aborder un sujet que nous avons tous deux ignoré jusqu’à présent : que faites vous des cuisines étrangères que la mondialisation nous fait découvrir de plus en plus ? Ca aussi, ça pousse à innover ! Elle n’avait pas tort : nous avions, nous les virtuoses de l’art culinaire, tout à gagner à emprunter aux étrangers ce qu’ils avaient de meilleur à nous donner. Nous l’avions toujours fait, d’ailleurs, adoptant assez aisément le couscous, les différentes préparations de poisson crû, jusqu’aux sushi et sashimi japonais, les hamburgers américains même. Cette dernière réflexion me fit réagir : qu’en pensez-vous ? Danièle était une fine lame. Elle ne rejeta pas brutalement les Mac Donald : le principe d’un sandwich au boeuf haché n’est pas catastrophique en lui. Après tout, nos sandwichs au jambon procèdent de la même approche. Ce que je n’accepte pas, c’est le choix délibéré des Anglo-saxons de mêler sans réfléchir « culinairement » des concepts très différents dans leurs hamburgers. Ok, ils décident de mettre du bœuf entre deux tranches de pain. Dans ces conditions, on peut parfaitement travailler le concept, ce qu’avaient fait les « Wimpy » de ma jeunesse : du pain assez mou pour ne pas en rajouter à la fermeté du sandwich, le bœuf ne fondant pas naturellement dans la bouche, du steak haché grillé à la demande, à point, rose ou saignant, des oignons poêlés pour relever le tout, et de la moutarde. Simple et vous aviez en bouche les goûts de chaque ingrédient. Le problème est que les Américains ont laissé faire leurs services marketing : les enfants, principaux consommateurs de viande hachée, aiment le sucré ? On remplace la moutarde par du ketchup, soit de la purée de tomate sucrée. D’accord, mais les parents, eux, n’aiment pas trop. Bon, OK, on se dirige vers l’aigre doux. Pas mal doux, les enfants restant majoritaires dans la clientèle, mais un peu aigre tout de même pour que les adultes puissent toujours se croire adulte. Au fil du temps interviennent la « diversification », on ajoute par exemple du fromage, et les réglementations ou modes, et le fromage, par exemple, s’allège en perdant le peu de goût qu’il avait. La clientèle évolue, réclame plus de goût, justement ? Pas de problème ! L’industrie sait faire, noie le tout dans le maximum de glutamate pour faire passer la remontée de l’aigre dans le mélange auprès des plus jeunes, ajoute ici et là quelques succédanés pas cher d’épices et augmente ses prix. Ou du moins, crée une variante plus chère du hamburger de base. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Clément et moi étions hilares. La description du hamburger américain par une cuisinière professionnelle française était sans doute le pire camouflet que puissent entendre des gens qui avaient axés l’alimentation de leur population sur la seule rentabilité des fournisseurs. Le libéralisme mondialisé, ici, subissait sa plus grande défaite : il était tout bonnement incapable de qualité… Je fis rire et Clément, et Danièle, en leur parlant alors de la « qualité » vue par les industriels : plus une seule bactérie dans leurs préparations, point final. De l’hygiène, et encore –je songeais notamment aux fromages qui avaient besoin des bactéries, les bonnes tuant les mauvaises-, mais pas un atome de sens culinaire. Ils voulaient faire du fric et devaient, dans leur fort intérieur, mépriser salement tous ceux qui leur apportaient ce fric ! Mais Danièle avait d’autres éléments de réponse à donner à ma question : vous oubliez au passage l’influence italienne dans la cuisine américaine. Que dire donc des pizzas ! J’ai été là bas, une semaine. La pizza se vend « small », de quoi nourrir deux gros mangeurs, « middle », de quoi en contenter quatre, ou « large », assez pour donner une indigestion à une famille de huit personnes. Les pâtes sont infâmes, sans goût aucun, tandis que l’excellence se mesure essentiellement à l’épaisseur des ingrédients, surtout du fromage, que les fournisseurs ajoutent sur la pâte. J’ai pourtant aimé la pizza, jadis. C’était dans un château délabré de Cabrière d’Avignon, dans le Vaucluse. Le chef d’alors la proposait en entrée, une pâte légèrement feuilletée qu’il faisait lui-même, d’une finesse extrême et simplement « peinte » d’un peu de vraie sauce tomate et de vieux comté râpé. Ca gonflait à la cuisson, séparant la pâte en deux crêpes encore plus légère que venait relever la « peinture » de tomate et de fromage. Une pure merveille, à des années lumières des pâtés indigestes qu’on vous propose aujourd’hui. Mais c’est vrai qu’on ne parle plus de gastronomie mais d’alimentation.<o:p></o:p>

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    Clément et moi étions émus : et par la passion de Danièle, et par son évocation d’une pizza de rêve qui nous faisait tout deux saliver. Vous pourriez peut être nous faire ça, maintenant ? Danièle remisa son porc à l’ananas, d’ailleurs très bon, auquel je n’avais presque pas touché et nous embaucha comme aides pour aller plus vite en besogne. Sa dextérité était impressionnante : en presque moins de temps qu’il nous faut pour décrire le processus, elle mélangea la farine, le sel et l’eau, ajouta la levure, fit gonfler la pâte sous un torchon humide –nous attendîmes en devisant-, la reprit, la plia, la replia et la re-replia de nombreuses fois  avant de l’étaler en trois ronds extrêmement fins qu’elle finit par enduire, au pinceau de cuisine, d’une véritable sauce tomate préparée par nous, sur ses instructions, à l’huile d’olive. Quelques râpes de fromage plus tard, nos pizzas étaient enfournées… Tout réside maintenant dans la cuisson : comme j’ai agi rapidement, je ne connais pas le temps exact nécessaire. Mais la pâte doit être cuite tout en restant blanche ou, tout du moins, juste blondie. C’est ça le secret et il suffit de surveiller le four. Le résultat était de fait à la hauteur de ses accents poétiques. Nous avions en bouche le goût du blé cuit, de la tomate fraîche et d’un grand fromage. Aucune saveur ne chassait l’autre tandis que leur mélange en bouche donnait faim : la gastronomie, me rendis-je compte, était le contraire de l’alimentation. Plus on s’y adonnait, plus on avait faim. Puisque nous sommes dans le rustique, intervint Danièle tandis que nous finissions notre dégustation, je vais nous chercher des olives. Et nous croquâmes ainsi des olives de toutes sortes en discutant : de petites olives de Nice violette, au goût incomparable, des grosses olives vertes fendues et salées très légèrement, des olives noires ratatinées à la grecque, de belles olives grises pimentées… Vous donnez à fond dans mon dada, dis-je à Danièle. Le produit, rien que le produit, toujours le produit ! « Je ne suis pas fermé à votre concept, me répondit-elle. Mais je me refuse aussi à me fermer aux innovations. Le monde gastronomique ne va tout de même pas s’arrêter au cassoulet ! »<o:p></o:p>

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    Illico presto, je m’empressais de commander un cassoulet pour le lendemain : même s’il s’arrêtait au cassoulet, ce serait un moindre mal. En tout cas, un mal moindre que le poisson au chocolat… Danièle et Clément rirent. Nous étions devenus amis et, songeais-je, je n’arriverai jamais à devenir leur employeur et patron. Passer de l’amitié à la domination était quelque chose de monstrueux, de tellement monstrueux que, pensais-je en me remémorant ma réflexion à propos du jugement de Dieu sur les âmes des humains, que l’Univers ne peut que rejeter avec horreur ce type de comportement. C’est la pire des trahisons, quelque chose de plus veule même que l’inceste, car choisi et non pas dicté par les sens. C’est plongé toujours dans cette réflexion que je revins aux affaires de la mourante, m’asseyant avec déplaisir face à la table de chasse. J’appelais d’abord nos conseillers puis le notaire, m’apercevant que, dès lors qu’il s’agissait de très grosses sommes, le décideur restait solitaire : tous ceux qui étaient intervenus n’avaient en fait ni le temps, ni les capacités d’un propriétaire pour donner des avis indubitables. Dans chacun des cas que j’eu à résoudre, je dus finalement faire appel à mon seul intellect, prenant des décisions à 75% contraires à celles qui m’étaient recommandées. La vieille dame, par exemple, détenait 32% des parts d’une entreprise sud africaine « high tech ». Elles les avaient acquises à 9 rands l’action, la valeur de la dite action étant montée jusqu’à 200 rands l’unité. Aujourd’hui, elle était redescendue à 22 rands et la banque qui suivait l’affaire me pressait de vendre. De même que nos conseillers et le notaire. J’avais demandé aux conseillers financiers de se procurer les dix derniers bilans trimestriels de l’entreprise, bilans on ne peut plus honorables : les bénéfices n’avaient jamais diminué et c’est uniquement sur le crash des valeurs technologiques que s’était effondrée la valeur du capital. Connaissant bien l’Afrique du sud, merveilleusement gérée par les Noirs, je décidais non pas de vendre, mais d’acheter et portais à 40% la part de Géraldine dans le capital de l’entreprise. Dites aux dirigeants que je n’irai pas plus loin, avais-je commandé au banquier. Ils doivent impérativement savoir que nous n’envisageons pas une prise du contrôle de la gestion et que cette opération est à la fois un soutien face aux bourses et une spéculation. Dépité, le dit banquier n’avait pu qu’acquiescer. La fortune de Madame Florin était bien trop colossale pour qu’il puisse ne serait-ce qu’envisager de désobéir.

    <o:p> </o:p>

    Je réglais ainsi la totalité des affaires financières en un peu moins de trois heures. Puis je tentais de voir la milliardaire mourante au sujet du procès suisse. Elle accepta de me recevoir un court instant :

    -         Faites au mieux, mon ami. Je n’en peux plus et, en outre, ces affaires juridiques m’ennuient au plus haut point.<o:p></o:p>

    -         Je tente donc une conciliation : d’après ce que j’ai compris, votre prix d’achat était tellement bas que votre marge de négociation est énorme.<o:p></o:p>

    -         Oui, mais ne faites rien vous-même : laissez agir les avocats. Vous devez savoir que les hommes d’affaires sont comme des sportifs : toujours à l’affût d’une faiblesse de l’adversaire. S’ils vous imaginent prêt à négocier, ils vous enlèveront jusqu’à votre slip ! Ayez donc en tête un compromis mais, pour l’instant, montrez vous déterminés à aller au procès. Un jour, un de ces avocats suisses vous appellera pour vous demander un accord sur une possible négociation…<o:p></o:p>

    -         C’est de l’enfantillage.<o:p></o:p>

    -         Oui, mais nous n’y pouvons rien : tout le monde se plie au dit enfantillage.<o:p></o:p>

    -         Me permettez vous tout de même de tenter de limiter le temps et l’argent que nous allons dépenser dans cette affaire ?<o:p></o:p>

    -         Vous avez carte blanche, je vous l’ai déjà dit…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’appelais les Suisses et m’enquis d’abord de la marge exacte de négociation que nous avions. Puis j’annonçais à l’avocat atterré que je négocierai en direct avec nos adversaires. Le PDG allemand parut tout d’abord réservé, s’étant mis en tête de faire, lui, une plus value sur une possible décision de justice en sa faveur. Je lui « rentrais dans le lard » en lui expliquant que nous avions les moyens, sans préjuger en outre du fond, de faire durer sa procédure pendant plus de 10 ans. Nous allions nous battre, lui expliquais-je, d’abord pour obtenir un changement de juridiction. Après tout, c’est Paris qui était aujourd’hui au centre de l’affaire. Durée : entre 2 et 3 ans compte tenu des appels et des autres interventions procédurales. Puis il faudrait ensuite dépenser des fortunes de part et d’autre pour monter les dossiers et, éventuellement, circonvenir les juges. Nous avons des moyens dont vous ne pouvez imaginer l’ampleur, expliquais-je au PDG allemand à qui j’offris, tout au contraire, de racheter l’entreprise à son prix de vente moins 20% :

    -         Vous rendez-vous compte que, si j’acceptais, un cinquième des capitaux investis seraient purement et simplement évanouis dans la nature ?<o:p></o:p>

    -         Vous rendez-vous compte d’un autre côté que, pour l’instant, vous perdez près de 10% du capital chaque année ? Mon offre est plus qu’intéressante sachant qu’en outre, vous avez certainement ponctionné terriblement l’entreprise. Au final, vous ne devriez pas perdre d’argent.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    L’Allemand finit par accepter à, non pas 20% de moins, mais 15% plus un accord de partenariat de cinq ans : ainsi maintenait-il les synergies qui lui avaient fait racheter l’entreprise. Ce, sans même consulter son conseil d’administration. Et c’est ainsi que madame Florin se retrouva une 2e fois actionnaire majoritaire d’une société industrielle sur laquelle elle avait déjà réalisé d’énormes bénéfices. J’appelais le notaire en lui demandant de trouver le gestionnaire ad hoc, capable de faire remonter les cours de l’action. Je n’y connais rien, me répondit-il. Mais je connais le cabinet de recrutement qu’utilise habituellement notre cliente. Il me donna ses coordonnées, je l’appelais aussitôt. Tout était donc en place dès l’après midi, l’affaire ne pouvant toutefois se concrétiser qu’après diverses interventions juridiques et notariales dont je refilais le suivi au cabinet suisse fort dépité jusqu’à présent puisque, en intervenant en direct, je lui avais retiré le pain de la bouche. Le patron d’outre Rhin avait, de plus, demandé à me rencontrer, ce qui ne me plaisait pas outre mesure : je m’engageais, ce faisant, dans la gestion d’un héritage que j’étais par ailleurs de moins en moins enclin à recueillir…

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    L’ère des grands nombres<o:p></o:p>

    Clément m’appela dans la soirée : Madame est tombée dans le coma ! Je me précipitais à l’hôtel particulier où le majordome me fit garer ma vieille voiture à côté des carrosseries rutilantes de sa patronne. Je fonçais dans la chambre du 2e étage où je retrouvais le médecin en conversation avec le professeur Duboeuf. Leur patiente paraissait décédée, ne respirant pratiquement plus et d’une pâleur extrême. Elle est dans un coma profond, m’expliquèrent les toubibs. Et je crains que ce soit la fin, précisa le professeur. Bizarrement, alors que jusqu’à présent, j’avais toujours réagi par une tristesse non feinte, c’est avec une peur intense que j’accueillis la nouvelle. Non la crainte de perdre la personne avec laquelle j’avais engagé une conversation de longue haleine, après tout Madame Florin était condamnée à brève échéance et se savait condamnée, mais celle de me retrouver à la tête de son empire. Pour l’heure toutefois, il me fallait prendre une décision sur son éventuelle ré-hospitalisation : qu’est ce que ça peut changer ? Le professeur parut embêté mais ne me mentit pas : rien. Pourquoi l’hospitaliser, dans ces conditions ? Les deux médecins voulurent bien en convenir. Ils discutèrent entre eux de la meilleure manière de la sortir quand même du coma, de façon à ce que ses dernières heures soient lucides : elle nous l’avait demandé… Je compris, à quelques mots normaux de leur conversation technique, qu’ils allaient lui administrer un cocktail de produits divers qui, s’il risquait d’abréger sa résistance cardiaque, devrait la faire émerger de son état végétatif. Etes vous d’accord ?, me demandèrent-ils. Dans le coma, souffre-t-elle ?, répondis-je. Mais ils me persuadèrent d’accepter pour respecter l’une de ses dernières volontés. Je ne réclamais même pas de preuve de cette volonté, je la savais dans le caractère de la mourante : elle préférais évidemment avoir mal que de partir sans le savoir…

    <o:p> </o:p>

    Je passais la nuit à ses côtés, Clément venant me relayer de temps à autre. Vers 5 heures du matin, elle s’éveilla :

    -         Que faites vous là ?<o:p></o:p>

    -         Vous étiez dans le coma.

    -         C’est donc la fin… Je suis heureuse de vous savoir à mes côtés. Les médecins vous ont-ils dit combien de temps il me reste à vivre.

    -         Avant de vous administrer des produits pour vous sortir du coma, le professeur Duboeuf pensait que ce coma serait le dernier.

    -         Je n’ai donc presque plus de temps. Vous ont-ils dit aussi comment surviendrait ma mort ?

    -         Par arrêt cardiaque. Ils avaient d’ailleurs peur que les produits qu’ils ont mis dans le goutte à goutte vous tuent de cette façon.

    -         Alors il me reste quand même quelques heures. Je vous en supplie, terminons donc nos entretiens historico-philosophiques, afin que je puisse les emmener avec moi.

    -         Vous pensez que vous allez partir avec votre supplément d’âme ?

    -         Bien entendu !  Quelle question ! Mais c’est vrai que vous ne connaissez pas mes croyances : j’ai toujours pensé que l’heure de notre mort était le moment le plus important de notre vie. C’est comme un ordinateur que l’on éteint : il peut être clos sur des jeux vidéos, sur de la pornographie, sur du courrier, sur plein de chose, finalement. Bien sûr, il a aussi en mémoire tout ce qu’on a enregistré, ainsi que les logiciels qui ont permis de travailler sur le dit ordinateur. Il n’empêche qu’il vaut mieux, à mon avis, se présenter devant l’Eternel avec, en fond d’écran, un très beau texte sous Word plutôt qu’avec des photos cochonnes ou un jeux d’argent en cours…<o:p></o:p>

    -          Peu importe alors que nous ayons ou non terminé…

    -         Vis-à-vis de Dieu, sans doute. Il n’a pas besoin de découvrir ce qu’il sait déjà. Mais j’ai envie de connaître la suite, très envie même : je suis curieuse de savoir comment vous allez insérer notre période actuelle, l’écroulement du soviétisme, la mondialisation et l’ultra libéralisme dans vos grandes perspectives historiques habituelles.

    -         C’est effectivement plus « coton » que précédemment puisque nous manquons de recul. Tenez, j’ai encore du mal à démêler, dans ma tête, les causes apparentes et les causes profondes de la fin de l’empire soviétique. Les causes apparentes paraissent être de deux ordres : l’échec économique, accentué par la course aux armements lancée par les Américains ; et le « lâchage » des populations soviétisées, tiraillées entre des besoins vitaux non satisfaits et des revendications nationalistes croissantes. N’oublions pas en effet que nous ne parlons pas que des Russes, mais aussi de peuples d’origine turco-mongole dont probablement seules les élites avaient rallié un régime qui se voulait universel mais qui restait terriblement moscovite. Une cause plus pérenne est probablement le mouvement de fond des « gueux » cherchant, toujours et encore, à s’affranchir de leurs élites. Mouvement qui s’accélère partout dans le monde du fait de la démographie : songez qu’aujourd’hui, quand les enjeux sont d’importance, vous pouvez trouver des foules dépassant le million de manifestants. Que peuvent faire quelques milliers de policiers, même surarmés, face à un tel nombre ?! L’absolutisme royaliste iranien est tombé ainsi en quelques heures, de même que la dictature élitiste ukrainienne. Rappelez vous aussi les émeutes sud-coréennes ou les « conférences nationales » imposées aux dictateurs africains. Pour beaucoup de Musulmans par ailleurs, Al Quaïda ressemble à Robin des Bois, un redresseur de torts face à l’impérialisme occidental. Mais vous ne dites rien alors que ma dernière phrase aurait dû vous faire bondir…

    -         Je n’en ai plus le temps. Continuez…

    -         Les temps actuels me paraissent donc être dans la continuité de ceux qui se sont achevés avec les « 30 Glorieuses », ce tiers de siècle qui a suivi la 2e Guerre mondiale et qui, jusqu’au premier choc pétrolier, a vu se conjuguer, en Occident, croissance forte et mise en place de l’Etat providence. Un semi socialisme en fait, avec des prélèvements fiscaux et sociaux qui, dans certains pays, sont allés jusqu’à représenter 50% du PIB. Nous avions là comme un « pic » dans la revanche des gueux. Et puis, en 30 ans également, tout paraît avoir changé : les Occidentaux sont revenus peu à peu sur bon nombre de leurs conquêtes sociales, l’insécurité s’est établie partout, le fossé à recommencé à se creuser, à toute vitesse même, entre la richesse des élites et celle des gueux, etc…

    -         Ce n’est donc pas dans la continuité…

    -         Si. Mais, cette fois-ci, ce sont les gueux du monde entier qui montent peu à peu au créneau. Si vous voulez, notre période actuelle est à la fois dans la continuité de celle de la route de la Soie et dans la continuité non plus de la Renaissance, mais du fait que, de tous temps, les gens cherchent à améliorer leur condition. La Renaissance et l’histoire de l’Europe qui a suivi vous ont démontré, je suppose qu’ils n’y arrivent que lorsque certaines conditions sont réunies.

    <o:p> </o:p>

    La milliardaire à l’agonie voulait me dire quelque chose mais n’y arrivait pas. Je penchais mon oreille vers son visage :  je ne comprends pas, l’entendis-je murmurer. Je précisais donc ma pensée : dans la continuité de la route de la Soie car, après que notre recherche d’une route maritime puis notre conquête du Monde eurent été achevées, tout récemment d’ailleurs puisque les Américains ont encore essayé de conquérir au début du 3e millénaire, ce Monde réagit et se met en quête de conquérir à son tour non des territoires, mais une « existence » propre. Ce furent d’abord les guerres de décolonisation, puis des réactions, nombreuses, tant contre notre impérialisme économique que contre notre impérialisme culturel. Le dernier avatar de ces réactions, certainement pas le dernier, étant le terrorisme islamique. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    J’approchais à nouveau mon oreille de sa bouche : pourquoi dites vous que le terrorisme n’est certainement pas le dernier avatar de la réaction des peuples contre notre impérialisme culturel ? <o:p></o:p>

    -         Parce que l’impérialisme subsiste. Il faut être terriblement arrogant pour croire que le Monde entier nous envie au point de vouloir nous ressembler. Les élites, peut être et encore pas toutes. Mais les gueux, certainement pas : ceux-là tiennent à leurs croyances et à leur mode de vie. Ils envient notre richesse, pas notre religion –ou plutôt, notre « déchristianisation »-, pas notre luxure, même pas notre démocratie dont ils repèrent presque plus vite que nous l’élitisation croissante. Je reviendrai sur cette idée, mais je poursuis sur l’anti-impérialisme culturel et économique. Il faut savoir à cet égard que tous ces gens nous connaissent relativement bien aujourd’hui : par la radio d’abord, puis par le cinéma et, aujourd’hui, par la télévision. Ce, d’autant que nous exposons presque avec orgueil nos tares les plus critiquées par eux. Tenez : j’ai acheté un hebdomadaire cette semaine dans lequel il y a une « enquête » complaisante sur l’échangisme sexuel. Près de 8 pages avec des photos ! Il y a 10 ans, ce numéro aurait été interdit de vente dans bon nombre de pays musulmans. Ce n’est même plus la peine aujourd’hui : les kiosquiers cachent les exemplaires exportés car personne ne les achètera. Et voyez avec quelle complaisance nos médias relatent également les « faits d’armes » des Américains en Irak. C’est autant de piqûres d’épingle pour les lecteurs « gueux » des pays en développement qui, eux, ne voient pas du tout ces actions comme des « faits d’armes ». Etc., je passe à présent à l’impérialisme économique : il est encore plus visible celui-là, avec la Banque mondiale et le FMI régentant de fait l’économie de pas mal de pays. Dont les gueux savent très bien que ce ne sont pas leurs compatriotes qui dirigent ces organismes. Il y a pire : les compagnies pétrolières occidentales qui deviennent de véritables « états dans les états » quand elles s’installent quelque part, ainsi que nos grosses boîtes qui enlèvent marchés de privatisation sur marchés de privatisation, tel notre « petit prince du cash flow », Bolloré, qui contrôle tous les transports du Cameroun. Avant qu’il se défasse de sa compagnie maritime, il n’y avait que le transport aérien qui lui échappait, mais ce sont ses entreprises qui remplissent les soutes des bateaux et des avions. Comment voulez-vous que les peuples, à défaut de leurs élites, ne réagissent pas contre notre domination économique mondiale qui leur impose par exemple des prix de matières agricoles extrêmement bas quand nos propres agriculteurs sont archi protégés ? Ces gens savent aussi très bien que leurs entreprises n’ont aucune chance de pouvoir ne serait-ce qu’espérer pouvoir rivaliser un jour avec nos mastodontes « multinationaux ». Seuls les Chinois en ont la perspective parce qu’ils ont un marché intérieur tellement monumental que la croissance interne de leurs entreprises est phénoménale. L’Inde, de même, commence aussi à produire quelques « mastodontes ». Demain, le Brésil, peut être, vu sa population. Et Après demain, très certainement l’Afrique subsaharienne qui bouge beaucoup et qui dispose de marchés sous-régionaux de plus en plus vivants – et peuplés ! <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Toujours le petit manège de me rapprocher de son visage pour entendre sa voix affaiblie : j’ai compris. Il y aura t-il un fin à ce nouvel affrontement ?<o:p></o:p>

    -         D’abord, ce n’est pas un « nouvel » affrontement, c’est nous qui vivons cela comme un affrontement. Nous pourrions très bien rechercher des consensus successifs, permettant aux peuples pauvres de trouver une dignité économique propre à relancer aussi leur dialectique culturelle interne. Ensuite, nous ne sommes qu’au début de cet affrontement puisque nous l’avons voulu tel : il y aura de plus en plus de contestations économiques, devant les instances internationales comme l’OMC, dans les relations bilatérales, dans les forums internationaux et j’en passe. Sans compter les « coups tordus » tels des marchés publics que les gens du Sud ne nous offriront plus, même après avoir été soudoyés. En Afrique par exemple, dès que les Sud Africains se présentent, ils disposent d’un capital de sympathie d’autant supérieur au nôtre que ce dernier, lui, décroît à raison de l’augmentation de la lucidité et de la colère des jeunes. Enfin, notre propre dynamique interne semble elle aussi évoluer et j’avoue être incapable de vous dire, aujourd’hui, quand tout ce chambardement se stabilisera. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Sur ces derniers mots, j’arrêtais de parler pour permettre à Madame Florin de se reposer. Je descendis aux cuisines pour boire un café. Il était encore très tôt et Danièle n’était pas arrivée. Mais je pu voir qu’elle n’avait pas renoncé au cassoulet : des cocos de Paimpol reposaient dans une casserole d’eau froide. Il fallait que je lui parle de la qualité des cocos congelés, bien meilleurs que les cocos secs. Et je réalisais alors qu’elle allait se moquer de moi : c’est bien le défenseur des traditions qui s’apprêtait à lui vanter les mérites d’une nouveauté par rapport à la recette plus que centenaire ! J’étais d’ailleurs loin du compte car, bien plus tard, la cuisinière allait surtout me vanter la « nouveauté » que représentait le coco de Paimpol que j’aimais tant dans le cassoulet. Nouveauté par rapport à la tradition qui avait, elle, utilisé la production du Sud ouest, donc le haricot blanc. Frais en saison, sec hors saison, point. Et la congélation là dedans n’était qu’une variante du produit sec, certains préférant, d’autres pas, en fonction de leur appétence ou non pour le caractère farineux de la fève hors saison.

    <o:p> </o:p>

    Quand je remontais, Géraldine dormait me sembla-t-il le plus normalement et le plus profondément du monde. Son visage avait même retrouvé quelques couleurs. Je réveillais le médecin qui fut encore plus étonné que moi. Mais il me raconta que, souvent, les mourants paraissent retrouver du tonus avant de trépasser. J’attendis qu’elle se réveille, ce qu’elle fit une heure et demi environ plus tard : elle avait accompli un cycle complet de sommeil et le regain pouvait bien être plus durable que ne le pensait l’homme de l’art. Où en étions nous ? Je ne me rappelle plus très bien…<o:p></o:p>

    -         Je vous disais en substance que ce qui caractérisait notre monde actuel était la montée en puissance des peuples que nous avions conquis militairement, économiquement et culturellement entre le 17e siècle et aujourd’hui. Mouvement qui, je l’ajoute maintenant, n’a fait que commencer avec les décolonisations politiques des années 1960…<o:p></o:p>

    -         Ah !, oui. Et vous aviez relié ce mouvement tant à celui qui débuta avec la route de la Soie qu’avec celui qui concerne votre « revanche des gueux »…<o:p></o:p>

    -         Oui, en précisant que je manquais toutefois de recul pour croire « mordicus » à ce que j’avance. En tous cas, les deux phénomènes, montée en puissance stratégique et économique du Tiers Monde et revendications sociales et politique croissantes dans le même Tiers Monde sont concomitants. J’avais ajouté que nous en étions à une phase de confrontation qui devrait durer – et s’amplifier - encore un bon bout de temps. Je voudrai à cet égard attirer votre attention sur la démographie.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je n’eus pas besoin cette fois-ci de m’approcher de sa bouche pour entendre sa question : je ne suis pas totalement inculte !, me dit-elle d’une voix claire. Et je sais très bien compter : je comprends parfaitement, sans que vous ayez besoin de m’expliquer le phénomène, que le nombre d’habitants est un paramètre quasi obsessionnel de l’évolution des sociétés. Voyez-vous, j’ai toujours milité, dans mes conversations avec les grands de ce monde, pour une ouverture de nos frontières. Non pas, comme nous avons tenté et tentons de la faire, aux seuls diplômés, mais aux seuls jeunes. Un critère d’âge, donc, plutôt qu’un encouragement à la fuite des cerveaux dans le Tiers Monde…<o:p></o:p>

    -         Je ne puis que vous féliciter. Mais, dites moi, que vous répondaient ces « grands » ?<o:p></o:p>

    -         Nous n’étions bien entendu pas en réunion électorale et aucun journaliste n’était présent. Si bien qu’ils me disaient « leur » vérité, à savoir que la population ne l’accepterait pas et que, s’ils défendaient publiquement ma thèse, ils seraient balayés lors des prochaines élections. <o:p></o:p>

    -         C’est bien ce que je pensais : occultons la réalité plutôt que de perdre son siège ! Ce qu’il y a de fou est qu’aujourd’hui, alors que le nombre n’a jamais été aussi influent dans notre évolution, ils n’ont jamais eu autant de moyens d’occulter la réalité.<o:p></o:p>

    -         Que voulez vous dire par là ?<o:p></o:p>

    -         J’en reviens aux élites qui s’arqueboutent pour s’opposer à la montée en puissance des gueux. Car, le nombre, c’est les gueux, pas les élites. Tenez, la musique de variété qui renvoie la musique classique aux oubliettes ou presque ; les plus grandes chaînes de restaurant qui sont non des filiales de Bocuse & Co. mais des Mac Do et pizzerias pas chères ; les éditeurs forcés d’abandonner Camus pour Poivre d’Arvor ; le théâtre filmé de notre enfance remplacé par la Ferme célébrités, et j’en passe !<o:p></o:p>

    -         Je suis résolument en faveur des élites après votre description !<o:p></o:p>

    -         C’est parce que les dites élites croient, en matière de consommation, qu’il faut faire « populaire », donc, pour eux en tous cas, vulgaire. Alors que Jules Vernes était talentueux et populaire, tout comme Victor Hugo. Mais laissons cela pour l’instant si vous le voulez bien et revenons à nos élites qui font tout pour s’opposer à la montée en puissance de la piétaille.<o:p></o:p>

    -         Faites… Je ne m’étonnais plus de son silence face à des phrases qui, il y a seulement une semaine, l’auraient faite bondir au plafond : la mourante était à présent prioritairement comptable du temps qui lui restait à vivre…<o:p></o:p>

    -         Le contrôle de l’information n’a jamais été aussi féroce qu’aujourd’hui. Oh !, on n’en est plus à la censure brutale du 19e siècle, censure qui laissaient tout de même passer les livres de Jules Vallès ou ceux de London, pour ne citer qu’eux. C’est par une sorte de consensus des élites que passe aujourd’hui la dite censure : des journaux qui ne présentent qu’une version des événements et assassinent toutes les autres pensées… Je comprends à vos yeux que vous souhaitez des exemples. En voici : la couverture de la 2e guerre du Golfe par la presse anglo-saxonne, celle du référendum sur la Constitution européenne par la presse française, le lynchage médiatique d’une Edith Cresson, etc. Il faut vraiment chercher pour trouver des points de vue originaux… Ne dites pas le contraire, vous m’avez fait venir et non Colombani ou Serge July.<o:p></o:p>

    -         Ils ne seraient pas venus !<o:p></o:p>

    -         Détrompez-vous : l’odeur de l’argent a, sur ce type d’humains, des effets que vous n’imaginez même pas ! Simplement, eux, vous auraient fait signer un contrat… J’en reviens à ma censure moderne : voyez les livres à présent et dites moi si vous en avez trouvé beaucoup de réellement iconoclastes dans les librairies ?<o:p></o:p>

    -         Non, c’est vrai. Même pas en matière de gestion : ce que les éditeurs français m’ont proposé de plus osé était traduit de l’Américain… J’ai fini par ne plus en acheter et par payer des consultants.<o:p></o:p>

    -         Dites-vous que mon éditeur est un tout petit éditeur de province, comptant surtout sur le bouche à oreille… La radio n’est pas mieux : passé le temps du dévergondage au lendemain de l’ouverture mitterrandienne, tout est rentré dans l’ordre. On passe de la musique à 90% tout en filtrant soigneusement, très soigneusement, les appels des auditeurs lors des rares émissions politiques et sociales. L’économie est confiée en outre à des raseurs prétentieux et, bien sûr, « consensuels » que personne n’écoute. <o:p></o:p>

    -         La télévision est un peu pareille. <o:p></o:p>

    -         Pire car, là, l’agence de pub fait sa loi. Avez-vous déjà vu un salarié d’agence de pub ?<o:p></o:p>

    -         Pas vraiment ! <o:p></o:p>

    -         Beaucoup de jeunes et quelques rares ténors : des gens sans expérience ni connaissance et des membres de l’Honorable consensus. Bref, le système s’est imposé en un peu plus d’une décennie à toutes les rédactions. Surtout aux rédactions audio-visuelles. Avec deux grands critères : l’audimat et le contentement de l’annonceur. Lequel contrôle ainsi et en fait tout ce qui n’est pas contrôlé directement. En France, TF1 est aux mains du groupe Bouygues, un groupe qui a fait sa richesse sur les marchés publics du BTP ; Antenne 2, FR3 et Arte sont contrôlés par l’Etat ; la 6 fut contrôlée par un consortium financier franco-belge avant de passer aux mains d’un groupe d’éditions allemand ; le groupe Lagardère contrôle une bonne moitié de la presse française ; le groupe Dassault, un petit quart ; etc., etc. Il suffit alors à nos élites de veiller au grain en matière de recrutement des sous-chefs pour s’assurer d’une autocensure plus stricte que celle qu’imposaient les fonctionnaires de Napoléon III aux trublions du régime. C’est pareil ailleurs : voyez le poids du groupe Murdoch dans les médias anglo-saxons… Etonnez-vous après que les jeunes ne lisent pas et préfèrent s’informer sur Internet ! Car un bâillon reste un bâillon et les productions des médias autocensurés sont d’une affligeante médiocrité. Savez-vous qu’il y a 20 ans, on cherchait encore l’information. Aujourd’hui, soit celle-ci doit venir d’une « source autorisée » -imaginez lesquelles !-, soit c’est du recopiage. Quand vous pensez que le peuple américain a chassé Nixon du pouvoir pour avoir espionné ses adversaires politiques tandis qu’ainsi traité, il a réélu un Bush junior coupable, lui, d’avoir entraîné son pays dans la guerre sur un énorme mensonge ! L’Angleterre si fière de sa presse a, toujours ainsi traitée, réélu le menteur Blair. Je suis particulièrement heureux que les gueux français, eux, aient toujours manifesté la plus grande réserve, le mot est faible, vis à vis de l’information officielle –bien que soi-disant pluraliste- que tous les médias leur déversent à longueur de journée. Les chouchous des médias ont tous, je dis bien tous, été battus aux élections importantes et vous connaissez comme moi le résultat du dernier référendum : comme si nos compatriotes étaient mithridatisés contre ce traitement médiatique honteux…<o:p></o:p>

    -         Que dire alors des informations financières ! Je suis bien placée pour vous répondre que c’est véritablement de la merde : une bulle immobilière spéculative s’effondre, des mois durant, on vous serine que « c’est le moment d’acheter ». La bourse chute, on vous explique en long, en large et en travers que « ça n’est qu’un mauvais moment à passer et qu’il faut absolument se garder de vendre ». Telle entreprise, gros annonceur par ailleurs, a des mauvais résultats ? « Il a fallu provisionner » tel imprévu, vous dit-on. En sous entendant que demain, forcément, sera meilleur. Une poignée de salopards, il n’y a pas d’autres mots, enferment les « investisseurs », comme ils appellent complaisamment les particuliers qui placent leurs quelques sous, dans une non information permanente propre, s’ils n’avaient tout de même pas un peu de jugeote, à les ruiner en deux temps trois mouvements. Aux Etats Unis, les « gueux », comme vous dites, on commencé à se rebeller et à porter plainte contre ces nuisibles. Quelques juges ont bien voulu accepter leurs doléances et les premières condamnations sont tombées…<o:p></o:p>

    -         Le mouvement étant irréversible, ajouterai-je. Cela fait partie de ma théorie sociale des grands nombres : il n’est plus possible aujourd’hui, compte tenu et des connaissances acquises par les « petits », et de leur nombre, d’échapper aux conséquences de ses actes. <o:p></o:p>

    -         Pourtant, si j’en juge aux très nombreux rescapés des scandales français, ils continuent tout au contraire à y échapper en masse ! Voyez le Crédit Lyonnais : Haberer et ses comparses ne sont toujours pas passé en jugement… <o:p></o:p>

    -         La France est, en Occident, un cas à part tant la Justice est corrompue chez nous : corrompue par l’arrivisme, corrompue par l’esprit de corps, corrompue par les réseaux, corrompue aussi et surtout par une Ecole nationale de la magistrature qui, loin de former des juristes compétents et irréprochables, fabrique à tour de bras des carriéristes qui se prennent pour des Dieux. Qu’ils sont de fait un peu puisqu’ils sont tout ce qu’il y a de plus légalement irresponsables. Ils peuvent faire les pires conneries, ils ne risquent jamais qu’un retard dans leur avancement. La Belgique exceptée, nous disposons probablement de la pire magistrature occidentale. D’une lenteur aujourd’hui proverbiale, elle est aussi paresseuse, clanique, structurellement incompétente…<o:p></o:p>

    -         Là, je ne vous suis plus !<o:p></o:p>

    -         Si, elle est structurellement incompétente parce qu’on nomme à des postes ultra sensibles, le jugement des mineurs, l’instruction, le suivi des peines, de tout jeunes magistrats sans expérience. Sans compter la justice commerciale, aux mains d’hommes d’affaires très souvent, trop souvent à l’affût des opportunités plus qu’à la recherche du droit. C’est un cloaque, considéré d’ailleurs comme un cloaque par la majeure partie des Français. Mais toutes les tentatives de réforme n’ont d’une part porté que sur l’indépendance des juges, soit un renforcement de leur irresponsabilité, et, d’autre part, sont restées lettres mortes la plupart du temps, contournées par le sempiternel « manque de moyens » invoqué par ces foireux. Je ne rêve qu’à une chose…<o:p></o:p>

    -         Que vous allez m’expliquer !<o:p></o:p>

    -         A un référendum organisant le licenciement collectif de nos juges et la fermeture pure et simple de l’école de la Magistrature pour repartir sur des bases totalement neuves. <o:p></o:p>

    -         Lesquelles ?! Vous savez bien que, quelle que soit la méthode de recrutement, vous retomberez sur les mêmes causes, le clanisme, les intérêts, l’arrivisme, qui reproduiront les mêmes effets…<o:p></o:p>

    -         Sauf si, une fois n’est pas coutume, nous imitons les Américains et soumettons la nomination des juges à un processus électoral et sauf si, pour enterrer une bonne fois pour toutes leur immonde « intime conviction »…<o:p></o:p>

    -         Pourquoi « immonde » ? Après tout, il faut bien prendre une décision…<o:p></o:p>

    -         Qui est, en l’occurrence, la porte ouverte, justement, au clanisme, aux intérêts et à l’arrivisme. Pour quelques juges intègres, combien de « je m’en foutistes », de corrompus, de tordus ?! Et les intègres ne mouftent pas : l’esprit de corps plus la fameuse « autorité de la chose jugée ». Leur pouvoir ne tient qu’à l’interdiction de les remettre en cause, ils le savent très bien, intègres comme tordus. Cela va si loin qu’il est extrêmement rare qu’une cour d’Appel réforme une décision inique de juge d’instruction. De même que la réouverture d’une affaire pénale très mal menée est une véritable révolution alors qu’elle devrait être banale. Au bout du compte, nous avons une justice toujours dépendante du pouvoir exécutif et un nombre réellement invraisemblable de dénis de justice au quotidien…<o:p></o:p>

    -         Oui, ça, je connais. En plus, les juges de première instance ne sont pas courageux : plutôt que d’avoir à affronter le verdict d’une cour d’appel, tout de même un peu plus sérieux, ils s’arrangent pour que leurs jugements approximatifs, pour être gentille, entraînent un coût, pour le perdant, inférieur à celui auquel il devra faire face s’il fait appel. C’est quasi systématique. Clément ainsi fut jadis condamné en première instance à payer des arriérés de loyer réclamés par sa propriétaire qui estimait que son loyer n’avait pas été assez élevé au cours des années passées. En violation flagrante avec le principe de non rétroactivité, principe d’ordre public qui plus est. Mais la juge, il s’agissait d’une femme sans doute en délicatesse avec son ou ses locataires, avait pris bien soin de ne le condamner à payer que 1000 euros, soit la moitié de ce que lui aurait réclamé un avocaillon de quartier pour s’occuper de son affaire en appel. Je lui ai remboursé les 1000 euros et il n’a pas fait appel…<o:p></o:p>

    -         J’ai eu moi-même un voisin, une personne âgée, qui avait demandé à la justice de dire le droit dans un conflit qu’il avait avec un autre voisin. Le vieil homme était, c’est le cas de le dire, parfaitement dans son droit car le dit voisin voulait réduire la largeur de son droit de passage et avait entrepris de construire un mur sans même attendre la décision du juge. Lequel ne pouvait donc et tout de même pas condamner mon voisin, assuré qu’il était de voir son jugement réformé en appel. Il ne « dit » donc pas le droit, mais condamna le vieil homme pour « abus de droit » : entre temps mais trop tard toutefois au regard de la loi, l’autre voisin avait détruit son début de mur. Le juge devait certainement avoir des accointances avec ce dernier pour se coucher ainsi sur les délais légaux de mise aux normes et forcer mon voisin à payer 500 euros tout de même à l’autre voisin. Une honte qui est, malheureusement, très loin, beaucoup trop loin d’être isolée : quand vous discutez de ce problème avec les gens, c’est fou ce que les anecdotes peuvent tomber. Il n’est pas une famille qui n’en connaisse pas au moins une. Pour ma part, je n’arrive même plus à les compter. Au point que la seule chose de valable qu’on puisse faire face à la justice française, c’est de l’éviter : mieux vaut un mauvais arrangement qu’un bon procès. On se débarrasse du problème, même de façon désagréable, alors qu’autrement, on le traîne des années durant pour tomber, trop souvent, sur une décision parfois inique, parfois contraire au droit, parfois insuffisante et j’en passe. <o:p></o:p>

    -         Je comprend pourquoi vous avez passé outre mes suggestions et traité directement avec les Allemands !<o:p></o:p>

    -         Comment le savez-vous ?<o:p></o:p>

    -         Le PDG m’a appelé sur ma ligne directe…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Bien que mourante, Géraldine Florin continuait à avoir des antennes partout. Pour le monde extérieur, je n’étais toujours qu’un factotum, personne ne croyant à la disparition de la vieille dame. Encore un élément qui ne m’inspirait pas confiance en son héritage : j’allais devoir me battre pour faire reconnaître mon autorité sur son argent, quand bien même un notaire tout ce qu’il y a de réel aurait estampillé mon droit de propriété de son cachet légal. Là encore, un phénomène propre au grand pouvoir : la transmission juridique ne suffisait pas, il fallait aussi une sorte d’investiture morale, manière pour les élites de se protéger contre les malfaisants de mon espèce. J’imaginais les pressions sur le notaire pour lui faire vendre, à bas prix et pour payer les droits de succession, les meilleurs morceaux de l’empire à des gens « recommandés ». Je voyais très clairement les banquiers et les créanciers piller allègrement des comptes que je ne maîtrisais pas. Et je ne me voyais pas du tout entamer des séries de procédures pour faire rétablir mes droits, surtout avec le peu de bien que je pensais des magistrats.

    <o:p> </o:p>

    Si j’additionnais par ailleurs l’ensemble des inconvénients liés à cet héritage, il fallait que je sois fou pour l’accepter : je haïssais physiquement la finance ; il m’était impossible de devenir l’employeur, donc le maître de gens devenus des amis et, par ailleurs, je détestais jusqu’à l’idée même d’avoir des domestiques ; la possession de biens matériels à outrance ne m’intéressait aucunement ; cette possession ne permettait même pas de faire avancer une vérité qui se heurtait essentiellement au consensus des élites et, pour couronner le tout, j’allais devoir faire des pieds et des mains pour conserver intact un héritage qu’en fait je ne convoitais pas ! Madame Florin sentit que quelque chose ne tournait pas rond : vous pouvez me parler : je ne risque plus d’ébruiter vos états d’âme ! Je lui fis donc part de mes doutes : je le savais depuis le début, me répondit-elle.

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    Et c’est à présent  et seulement que je réalise, après son aveu, qu’elle m’a berné depuis l’origine : elle savait très bien que je ne pouvais pas être son héritier. Pourquoi, dans ce cas, m’avoir proposé des défraiements et non un salaire en bonne et due forme ? Et pourquoi à un taux horaire qui, bien que plus qu’honorable pour moi, était très inférieur à celui qu’elle versait à des consultants bien moins importants que celui qui intervient juste avant la mort ? Pourquoi, sinon pour payer moins cher, une démarche qui la condamnait à tout jamais : j’avais été bien bête de croire qu’elle avait finit par gagner son paradis en laissant un dernier « fond d’écran » vierge de tout matérialisme. Loin d’être vierge, celui-ci ressemblait aux dernières pensées d’un maquignon : on négociait jusqu’à son « supplément d’âme »… Je suis furieux. Je le lui dis sèchement et décide de tout plaquer, la vieille dame bien sûr, mais aussi Clément, Danièle et son cassoulet, même les derniers émoluments qui ne m’ont pas été payés.

    <o:p> </o:p>

    J’essaye sans succès de faire claquer le portillon du hall d’entrée : trop lourd, trop asservi à un groom surpuissant. Et je me dirige rapidement vers le métro… quand je réalise que je suis venu exceptionnellement en voiture et que ma voiture est garée dans l’hôtel particulier. Je suis bien obligé de faire demi tour. Je sonne, Clément m’ouvre à demi hilare. Comment continuer à être fâché ? Je commence à tout leur raconter aux cuisines, tandis que fume mon cassoulet, parfaitement gratiné sous sa couche de chapelure. Mais nous le savons déjà !, m’interrompt Danièle. Comment cela ? Madame Florin n’a pas eu matériellement le temps de leur donner les détails de notre relation… J’apprends que le magnétophone exhibé par ma « cliente » au début de nos entretiens leur était essentiellement destiné, que tous deux passaient des heures à nous écouter après mon départ quotidien. La fureur me reprend : non seulement la dame a chipoté jusqu’aux conditions de son décès, mais en plus elle a diffusé sans autorisation mes propos à des tiers. L’odeur des cocos et du confit d’oie me calme toutefois et je ravale mes propos désobligeants. J’entame le contenu du bol de faïence blanc à deux anses, comme cela se pratique dans les restaurants du Sud ouest. C’est sublime, le liant de la graisse ne pouvant altérer ni le goût de terre aromatisé des cocos ni l’odeur forte du volatile. Par dessus tout, règne le subtil fumet du bouquet garni, rehaussé par l’ail. Chaque parfum se détache avant de céder la place à un autre. Et cette graisse qui, seule, les marie… J’avale et le met, et les révélations de la journée.

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    Danièle et Clément ont respecté mon silence, je leur en suis reconnaissant. Nous discuterons demain, promets-je. Ils paraissent soulagés de me voir revenu à de meilleurs sentiments. C’est que, de fait, je ne vois plus pourquoi je me suis mis en colère. Après tout, cette histoire m’a plutôt été bénéfique : elle m’a permis d’ordonner mes idées, j’ai été plus que correctement rémunéré et, ce qui ne gâche rien, j’ai merveilleusement mangé tout en ayant une discussion, culinaire celle-ci, non dépourvue d’intérêt. Je reviens au chevet de la mourante :

    -         Je suis contente que vous soyez revenu. Bien que j’ai perdu mon pari avec Clément.<o:p></o:p>

    -         Un pari ?<o:p></o:p>

    -         Oui, lui pensait que vous alliez revenir tout de suite tandis que j’étais certaine de devoir quand même vous envoyer un Email avant. Vous avez plein de défauts, dont celui d’un caractère pas facile, mais vous n’êtes pas rancunier. Les intellectuels, en général, sont rancuniers… <o:p></o:p>

    -         Quand ils ne sont pas reconnus. Ils sont aigris.<o:p></o:p>

    -         Mais vous n’êtes pas reconnu !<o:p></o:p>

    -         Non, mais je ne suis pas non plus et du tout ambitieux. Ca compense largement. <o:p></o:p>

    -         Je vous l’accorde : il faut vraiment  ne pas l’être pour refuser un héritage comme le mien. Voulez vous que nous en parlions ?<o:p></o:p>

    -         Juste en ce qui concerne le montant de mes défraiements : pourquoi si peu par rapport aux sommes que vous donnez à vos autres conseillers ?<o:p></o:p>

    -         Ah ! C’est ça qui vous a tracassé ! Je voulais que vous restiez libre, en fait. Trop d’argent vous aurait attaché presque servilement, comme tous ces conseillers que vous mentionnez et qui sont prêts à toutes les bassesses pour ne pas perdre ma clientèle. Avant même d’avoir jeté mon dévolu sur vous, je savais combien je devais donner à cet ultime conseil. Et je savais que celui que je choisirai devrait suivre le cheminement intellectuel que vous avez suivi, c’est à dire finir par refuser l’héritage. Autrement, je me serais trompé sur la personne : l’argent et l’intellect ne font jamais bon ménage, c’est comme l’eau et l’huile, ça se repousse. Les émulsions sont rares et souvent monstrueuses. Vous observerez d’ailleurs que bon nombre d’artistes dépensent sans compter, « jettent l’argent par la fenêtre », comme pour conjurer cette loi quasi physique. Je dois vous avouer qu’à cet égard, vous m’avez plu d’entrée…<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Quand vous avez eu votre crise d’écoeurement face aux descriptions que je vous faisais de mon métier…<o:p></o:p>

    -         Vous ne m’avez rien dit de votre contentement, c’était plutôt le contraire !<o:p></o:p>

    -         Comment auriez-vous réagi si je vous avais félicité tandis que, par ailleurs, je vous offrais des milliards d’euros ?<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Sa fortune se chiffre donc à des milliards d’euros et non, comme je le subodorais, à quelques centaines de millions. Ca n’est décidément pas fait pour moi mais je songe aussitôt que mon refus ne va pas arranger ses affaires. C’est vrai, m’avoue t-elle. C’est trop important pour être seulement laissé en jachère le temps que l’étude notariale trouve un héritier. De plus, l’Etat va y mettre son nez. Car mes seules héritiers du sang sont les enfants de ma tante qui, rappelez-vous, est partie à l’étranger. Toute cette branche de ma famille est aujourd’hui australienne et je ne vois pas comment l’establishment français va pouvoir accepter que des Australiens viennent mettre leur nez dans les innombrables entreprises à capitaux français dans les quelles j’ai une participation, parfois très importante. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Même au temps de la mondialisation ? intervins-je. Surtout au temps de la mondialisation ! Car, à présent, l’Etat surveille de près les investissements étrangers. Imaginez que les Américains, par exemple, s’emparent de la Cogema, notre principale société nucléaire. Ou qu’ils contrôlent nos télécommunications via une France Telecom dans laquelle ils seraient majoritaires. Ou qu’ils s’imposent même dans l’une de nos deux grandes sociétés automobiles, pouvant ainsi revitaliser leur propre industrie au détriment de la nôtre… Vous avez déjà et certainement lu que Chirac, après Jospin et avant le prochain président se préoccupait aussi et outre de qui allait racheter tel ou tel journal, de qui allait prendre le contrôle de tel ou tel groupe industriel d’importance. Ses interventions ont toujours été suivies d’effets bien que jamais formalisées : des réunions de cabinet, des invitations en catimini à l’Elysée et, au bout du compte, c’est un Français qui rachetait l’entreprise à vendre. Les Américains sont moins féroces là dessus : leurs assurances sont passées en masse entre des mains étrangères, leurs télécommunications aussi, des compagnies pétrolières même.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je lui raconte alors, parce que j’avais pu le vérifier « de visu », que ces soi-disant rachats de compagnies pétrolières par des compagnies britanniques ont été négociés au plus haut niveau et que, dans les endroits stratégiques, les Américains font toujours la loi, telle des barbouzes américaines au sein d’Amoco Algérie, rachetée par BP. Ils restent de toute façon entre Anglo-saxons, me répond-elle. Souvenez-vous de la phrase de Churchill : « entre l’Europe et le grand large –donc l’Amérique-, la Grande Bretagne choisira toujours le grand large ». Ce sont eux les maîtres du Monde, pas les Occidentaux en général, du moins voient-ils les choses comme ça. Il est temps, de revenir à nos perspectives historico philosophiques. Je juge utile, ici, de faire une digression démographique en partant de ces Anglo-saxons :

    -         Connaissez-vous les tendances démographiques américaines ?<o:p></o:p>

    -         Je sais qu’ils font plus de bébés que nous et qu’ils sont encore loin de la régression, contrairement aux pays européens.<o:p></o:p>

    -         Certes. Mais qui fait les bébés ?<o:p></o:p>

    -         Je vois ou vous voulez en venir : les non Anglo-Saxons. <o:p></o:p>

    -         Oui, en tout cas plus que ces derniers. Rajoutez à cela l’immigration et vous avez un futur américain proche qui ne sera plus anglo-saxon mais probablement hispanique. En tout cas, entre les Noirs américains, les asiatiques et les hispanophones, les « Wasp »…<o:p></o:p>

    -         Qu’est-ce cela ?<o:p></o:p>

    -         White Anglo-Saxon Protestant. L’Américain pur sucre, descendant d’Anglais. Et bien ces Wasp seront théoriquement minoritaires dans 25 ans. <o:p></o:p>

    -         Et la culture, cher Monsieur ? C’est vous même qui avez attiré mon attention sur son importance : tous ces non « Wasp » épousent la culture des Wasp en vivant aux Etats Unis…<o:p></o:p>

    -         Certes. Mais regardez tout de même la persistance des cultures italienne ou chinoise aux Etats Unis malgré plusieurs générations d’immigration. Sans compter le rejet des dits Wasp par ces non Wasp du fait de l’arrogance des premiers, leur sentiment de dominer le Monde : venant d’en bas, on peut imaginer qu’hors quelques convertis dévoyés, ils seront plus ouverts aux différences que les Anglo-saxons. Sans compter aussi que la richesse américaine, toujours hors quelques exceptions, est concentrée entre les mains de Wasp en petit nombre. Lesquels vont bien devoir, un jour ou l’autre, se mettre à copuler avec des non Wasp. Bref, je ne sais pas de quoi l’Amérique sera peuplée demain, mais je suis sûr qu’elle sera de moins en moins peuplée de clones de « W » Bush et consorts. Mieux même : le pouvoir revient toujours, là bas, entre les mains de grandes familles. Lesquelles vont avoir de plus en plus de mal à s’imposer électoralement aux « métèques » qui se font de plus en plus pressants : voyez sur ce point les villes qui sont passées récemment aux mains des Noirs, Atlanta ou Washington par exemple. Ca a donc commencé. Et ça va continuer, jusqu’à la Maison blanche qui, un jour ou l’autre, sera habitée par un ou une hispanophone. <o:p></o:p>

    -         Une évolution en douceur…<o:p></o:p>

    -         Voire… Car il existe déjà des sortes de milices prêtes à se rebeller contre le phénomène. Il y eut d’ailleurs et à cet égard des précédents fâcheux, le tristement réputé Klu Klux Klan. Dans un pays où les ventes d’armes sont libres qui plus est… Et dans un pays où la culture militarisante, la raison du plus fort si vous voulez, est terriblement prégnante. Non, je ne suis pas sûr du tout que cette forme de « revanche des gueux du Sud » se passe dans le plus grand calme. Voyez déjà les cris d’orfraie de nos propres populations dès qu’on veut construire une mosquée en centre ville… L’affrontement, vous ai-je dit l’autre jour, affrontement que nous privilégions dans nos relations avec les autres, sera long. Il pourrait être aussi assez rugueux. Notez que je vous ai longuement exposé le cas des Etats Unis. Mais j’aurais tout aussi bien pu parler de l’Angleterre ou de la France ou de l’Allemagne ou de l’Italie…<o:p></o:p>

    -         N’en jetez plus ! je sais bien que, dans ces pays aussi, les autochtones de souche commencent à décroître en pourcentage de la population globale…<o:p></o:p>

    -         Il en a toujours été ainsi. Nos populations sont le fruit de  mélanges pas possibles opérés au fil des temps, parfois brutalement comme l’invasion romaine, parfois étalés sur plusieurs siècles comme les invasions barbares, parfois assimilés en deux, voir une seule génération comme, chez nous, les immigrations polonaise, espagnole, portugaise, italienne ou yougoslave…<o:p></o:p>

    -         Vous ne dites rien des Africains.<o:p></o:p>

    -         Nous en sommes à une génération et demie. Pour voir que, déjà, la population maghrébine termine son assimilation, au point de se heurter à l’immigration subsaharienne qui ne fait que commencer. Contrairement à ce que nous pensons aujourd’hui –mais les Français ont toujours pensé que leurs étrangers étaient inassimilables- cette immigration africaine s’assimile plutôt bien, aussi rapidement sinon plus rapidement que les immigrations précédentes. Bien sûr, « nos ancêtres les Gaulois » en prend un coup. C’est nous, en fait, qui ne savons pas prendre la mesure de notre enrichissement démographique et culturel. Ou, tout du moins, nos élites. Car, à la base, la piétaille, elle, copule déjà, va au restaurant chinois, prend des vacances chez les barbares, bref, a parfaitement assimilé, elle, les bienfaits de l’apport. Il ne reste en fait que les ghettos, la délinquance des banlieue et la religion qui posent réellement problème. <o:p></o:p>

    -         Et l’insécurité en général…<o:p></o:p>

    -         Mais l’insécurité en général, comme vous dites, n’est pas liée à l’immigration. Elle est liée au chômage, à l’anonymat croissant des populations, à l’ultra libéralisme, bref à un ensemble de facteurs totalement différents. Sauf que des politiques, pas seulement les Lepénistes, en profitent pour tenter d’engranger des voix sur la xénophobie. Avec d’autant plus de succès que, par ailleurs, la rébellion sudistes prend aussi des formes très agressives, tel le terrorisme.<o:p></o:p>

    -         On en revient à votre prédiction d’un affrontement « long et rugueux ».<o:p></o:p>

    -         Tout à fait. Sans oublier que, dans le passé, les affrontements n’ont pas toujours été « courts et pacifiques ». Voir la turquisation puis la mongolisation forcées d’une grande partie de la Russie. Voir les mêmes influences en Inde. Voir l’hispanisation et la lusophonisation de l’Amérique latine… L’immigration douce que nous avons connue depuis les années 1970 peut d’ailleurs paraître exceptionnelle à cet égard…<o:p></o:p>

    -         Voulez vous dire que ce caractère exceptionnel pourrait prendre fin ? <o:p></o:p>

    -         Depuis que nous clamons haut et fort notre détermination à stopper l’invasion, peut être. Car, là encore, nous posons les termes du problème sous un angle militariste, un rapport de forces. Or tous les policiers européens sont d’accord pour dire qu’il est impossible de stopper l’immigration clandestine. Quand nous démantelons une filière, il s’en crée cinq autres. Quand nous expulsons une centaine d’étrangers, il en vient plusieurs milliers d’autres. Une politique intelligente aurait été de donner du travail à tous ces ruraux qui fuient leurs campagnes pour gagner des villes africaines au développement économique insuffisant pour les accueillir tous : le surplus vient automatiquement là où il pense pouvoir assurer sa subsistance, en traversant la Méditerranée. Mais nous n’avons rien fait de tel, tout au contraire puisque notre aide au développement a diminué au cours des dernières années tandis que l’essentiel de nos investissements à l’étranger est fait de rachats d’entreprises en Europe ou aux Etats Unis. Et, à présent, viennent des gens qui ne nous aiment pas et qui nous aimeront encore moins après avoir découvert la condition réelle de leurs frères partis les premiers : sous-payés, méprisés, continuellement harcelés par la police… Quel vivier de délinquants et de terroristes ! Les affrontements ont d’ailleurs déjà commencé avec ces quartiers où la police n’ose pas s’aventurer… <o:p></o:p>

    -         N’exagérez-vous pas ? La politique répressive a bel et bien porté ses fruits à New York et il semble que nous nous dirigions nous aussi dans cette voie…<o:p></o:p>

    -         Tin, Tiiin, Tiiiin ! Le preux chevalier blanc Sarkozy arrive, avec son armure étincelante et sa fière épée dressée vers le ciel. Les nuages se dissipent, le soleil réapparaît… Vous croyez encore aux démonstrations de nos politiques ? Vous m’étonnez ! <o:p></o:p>

    -         Mais, New York, tout de même…<o:p></o:p>

    -         C’est vrai qu’une justice moins cool envers les délinquants que la nôtre peut freiner la montée de l’insécurité. En remplissant toutefois les prisons, donc à un prix élevé, et certainement moins que la baisse du chômage et une prise en charge sérieuse des élèves en difficulté. J’observe à cet égard que l’insécurité a diminué à New York aussi tandis que baissait le nombre des chômeurs. Et qu’elle a augmenté par contre chez nous pendant que l’Education nationale commençait à ne plus pouvoir faire réellement face à l’augmentation énorme du nombre des élèves : depuis une vingtaine d’années, elle s’est de plus en plus contentée de faire de la sélection par le haut, en éjectant purement et simplement du système scolaire sérieux, celui qui mène aux emplois, les éléments les moins doués. Ou du moins, compte tenu de nos programmes scolaires démentiels, les moins aptes à mémoriser. Pour la comprenette, c’est une autre paire de manche ! J’observe également que, tandis que ce phénomène prenait de l’ampleur, nous avons nous aussi remplis nos prisons, preuve que notre justice n’est finalement pas si « cool » que ça. Elle l’est surtout envers les délinquants mineurs, jugés qui plus est et en majorité par des jeunes femmes inexpérimentées. Mais souffrez que je m’en tienne là : nous sommes trop éloignés de mon propos originel qui était de souligner les évolutions démographiques au sein même de l’Occident et de vous dire, en fait, que les maîtres du Monde sont bel et bien en train d’être « bouffés de l’intérieur », si vous voulez bien me passer cette expression triviale. <o:p></o:p>

    -         « Bouffés » en plus, comme vous dites, par des gueux. Car l’immigration sélective est un leurre…<o:p></o:p>

    -         C’est votre dada, je sais. Mais vous avez tout à fait raison : comment sélectionner ce qu’on n’arrive pas à contrôler ? Je ne comprends même pas que nos journalistes n’aient pas réagi… Quoi qu’il en soit, tout cela n’est qu’épiphénomène, si vous voulez mon avis profond. <o:p></o:p>

    -         Si vous le dites…<o:p></o:p>

    -         Oui : il ne s’agit d’abord que des frictions dues à une immigration désormais inéluctable. Car la démographie occidentale, la démographie blanche chrétienne si vous voulez, a désormais trop baissé pour que nous puissions nous en sortir, toujours démographiquement, sans apports extérieurs. Le vieillissement de nos populations est, sans ces apports, un cauchemar à court terme. Et pas seulement vis-à-vis du financement des retraites : il est aussi cauchemardesque sur les plans culturels et sociaux. La culture est quelque chose de vivant, même si elle puise sa force dans le passé. Dans un monde de vieux, elle ne peut que se figer, voire régresser. Quant à la société, point n’est besoin, je pense, de vous faire un dessin. Vous pouvez tout à fait imaginer les fantasmes sécuritaires croissants, ces villages fortifiées pour retraités aux Etats Unis par exemple, les besoins également croissants en structures d’aide et d’accompagnement, hospices inclus, sans compter la consommation : les personnes âgées consomment peu et n’aiment pas le changement. Une horreur, vous dis-je !<o:p></o:p>

    -         Bien, je vous suis. Mais vous avez dit « d’abord », au début. Je suppose qu’il y a un « ensuite » ?<o:p></o:p>

    -         Certes. Et cet « ensuite », c’est tout bêtement l’envol de la démographie sudiste : un milliard de Chinois, un milliard d’Indien, bientôt un milliard d’Africains… Sans compter les autres Asiatiques et les Sud Américains. Bref, les maîtres du Monde, déjà envahis pacifiquement, seront bientôt débordés aussi à l’extérieur. Avec un exemple type ici, celui de Coca Cola : la boisson n’est pas si irrésistible pour qu’elle puisse envahir le monde sur ses seules qualités : son succès a de fait beaucoup flirté avec le « modèle américain » qu’elle était censée représenter. Aujourd’hui, l’Amérique n’est plus un modèle pour bon nombre de sudistes. Et l’on voit fleurir des coca-cola indigènes un peu partout avant que la boisson elle-même ne soit délaissée au profit d’autres boissons non alcoolisées moins écoeurantes. C’est un peu ce qui nous attend, face à des pays dont les marchés intérieurs sont d’ores et déjà suffisants pour faire décoller n’importe quel fournisseur de biens grand public. Il suffit juste de transformer des esclaves en consommateurs, pour schématiser, et c’est en bonne voie : les « classes moyennes », comme on dit, fleurissent partout, la revanche des gueux n’étant pas un phénomène réservé aux Occidentaux.<o:p></o:p>

    -         C’est une apocalypse occidentale que vous me décrivez !<o:p></o:p>

    -         Pourquoi le terme apocalypse ? Parce que nous ne serons plus les maîtres du Monde ? Il suffit que nous cessions de penser en termes de compétition pour remplacer le terme par « évolution ». L’évolution de l’homme étant ici la diffusion partout d’un peu plus de sécurité et de dignité. Et la possibilité, alors, d’un beaucoup plus grand nombre de chercheurs et d’artistes, donc d’une culture vingt fois plus riche qu’aujourd’hui. Faut-il s’en plaindre ? Mais il se fait tard et, si vous le voulez bien, nous reprendrons la conversation demain matin. Ce, d’autant que je n’ai pratiquement pas dormi la nuit dernière !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je suis de fait épuisé. Tant la nuit passée que la journée ont été riches en évènements et j’ai moins dormi que veillé la richissime malade. Je dois aussi digérer mon refus final de l’héritage fabuleux, faire le point, retrouver le sens de mon propre avenir. J’aurais aimé faire un « break » d’une semaine au moins mais le sais impossible : la maladie de Géraldine Florin ne m’en laisse pas le temps. Je m’endors sitôt arrivé, sans même dîner…

    <o:p> </o:p>

    J’arrive tard le lendemain matin. J’ai crû que vous ne viendriez pas ! Je n’attache pas d’importance à son reproche : je connais les personnes âgées pour lesquelles le contact avec les tiers, surtout quand ils sont attendus, deviennent de plus en plus essentiels. La vieille dame n’échappe pas au phénomène. Et puis, maintenant que je suis délivré de son argent –du moins de son héritage : je me suis quand même très bien adapté à mes somptueux « défraiements » !-, je peux sans honte m’avouer que je me suis attaché à elle. Je n’ai jamais eu peur de ses yeux perçants, de son nez presque d’aigle et de son imposante stature, aussi ces attributs m’emplissent-ils aujourd’hui et plutôt de ce que je dois bien appeler de la « tendresse ». Comment puis-je éprouver de la tendresse pour une milliardaire ! Je m’analyserai plus tard…

    -         Nous en étions restés à la démographie qui condamnait, assez rapidement à mon avis…<o:p></o:p>

    -         A quelle échéance ?<o:p></o:p>

    -         Vous voyez vous-même qu’il s’agit ici d’une question d’une ou deux générations seulement. Les grands rendez-vous démographiques, tels que vous pouvez le constater dans les banques de données américaines ou onusiennes, sont en 2025 et 2050. Les tendances de 2025 sont irréversibles, à moins d’une immense peste ou d’une guerre mondiale monstrueuse, celles de 2050 sont encore contrariables. <o:p></o:p>

    -         Qu’est-ce à dire ?<o:p></o:p>

    -         Le fait que les Wasp seront minoritaires aux Etats Unis est irréversibles, même si la population totale de l’Angleterre émigrait là bas. Le déclin de l’empire Anglo-saxon, si vous voulez, est définitivement inscrit, et à relativement court terme, dans les courbes démographiques… De même que le déclin occidental et il ne s’agit pas seulement là d’un déclin démographique : vous êtes suffisamment économiste pour comprendre l’intérêt, pour les nouvelles puissances, d’aussi formidables marchés intérieurs sur leurs coûts de production.<o:p></o:p>

    -         Je suis d’accord. Et je comprends mieux, à présent, ce que vous vouliez dire quand vous accusiez les financiers occidentaux d’incompétences : il va leur être de plus en plus difficile de recoller au train de l’évolution. Parce qu’ils ont laissé se créer, en Chine, en Inde, en Afrique même –vous savez que j’ai pas mal investi en Afrique du sud- des entreprises capables aujourd’hui de partir à l’assaut du monde…<o:p></o:p>

    -         Vous êtes incorrigibles ! Vous persistez à concevoir le Monde comme une immense arène où s’entretuent des gladiateurs. Je dis, moi, que ces financiers sont incompétents dès lors qu’il s’agit de croissance interne, donc, aujourd’hui, d’investissements dans des marchés non saturés. Mais tous réunis, ils sont bien incapables de maîtriser des marchés vastes de plusieurs milliards d’habitants. C’est la loi des grands nombres qui s’imposent à tous. Comment voulez-vous, par exemple, qu’un Bouygues monopolise tous les marchés publics chinois et empêche, ce faisant, des entreprises locales de prospérer jusqu’à aller lui tailler des croupières en Afrique ? Ce qu’il y a de bien dans ce phénomène est que, au bout du compte, le Monde va recréer une diversité bien mise à mal par la mondialisation occidentale.<o:p></o:p>

    -         C’est un fantasme, cela ! Voyez le marché automobile : il n’y a jamais eu autant de modèles qu’aujourd’hui… <o:p></o:p>

    -         Pas d’accord, Chère Madame ! Il existe des variantes autour d’un nombre limité de modèles. Disons les petites voitures, les moyennes, les grosses, plus des fourgons et, mettons, trois catégories de camions en fonction de leur puissance. Tous ces engins se ressemblent car tous élaborés sur des ordinateurs. Quelques stylistes leur donnent des apparences dissemblables et les options font le reste. La diversité, qui déboucherait –je suis tenté de dire plutôt « qui débouchera »- sur un réel progrès de l’humanité dans les domaines de la sécurité, de la consommation, des vapeurs toxiques et autres paramètres, serait –sera ?- d’avoir d’abord plusieurs options de motorisation nouvelle, à l’hydrogène, au méthane, à l’électricité, que sais encore ?, et, ensuite, plusieurs options de robotisation : des engins pouvant se raccorder à des rails pour les grandes distances ou bien des engins bourrés d’électronique fiable ou bien un retour au transport collectif agrémenté de véhicules urbains à disposition des particuliers. Pour l’instant, nous stagnons dans le confort : toujours plus de confort dans des véhicules pourvu d’un moteur à explosion fonctionnant à l’énergie fossile, point final. En termes mathématiques, c’est ce qu’on appelle le bas de la courbe de Gausse ! Mais la diversité a été mise à mal dans bien d’autres domaines, à commencer par la gastronomie. Aujourd’hui, du fait des prix il faut bien le dire, le « fast food » impérialise auprès des jeunes. D’autant que l’industrie alimentaire utilise le glutamate à haute dose…<o:p></o:p>

    -         C’est quoi, ce truc ?<o:p></o:p>

    -         Comme si vous ne le saviez pas, vous qui avez investi dans l’industrie agro-alimentaire !<o:p></o:p>

    -         Non, je vous jure que je ne sais pas ce dont il s’agit. J’en ai entendu parler, bien entendu, et je sais que ça sert à faire saliver, donc à aimer n’importe quoi imprégné de cette chose…<o:p></o:p>

    -         C’est une sorte de sel minéral présent dans des végétaux comme le soja, les algues, le maïs, le blé, la betterave à sucre, etc. Les Asiatiques utilisent depuis longtemps ces « glutens » naturels dans leur cuisine. Chez nous, c’est l’industrie qui en fait un usage immodéré…<o:p></o:p>

    -         Car, bien sûr, il fait aimer même la merde !<o:p></o:p>

    -         Vous vous lâchez ! Mais c’est exactement ça. Le glutamate est, en pratique, une poudre blanche et tout le monde devrait se méfier des poudres blanches : le sel fait grossir et les drogues tuent… Il ne semble heureusement pas y avoir d’accoutumance et pas d’effets secondaires notables, sauf chez des gens hyper sensibles. Le plus grand danger réside non dans le produit lui-même, mais dans le fait qu’il peut faire aimer, comme vous le dites, « jusqu’à la merde ». Et on observe de fait des conséquences dramatiques, comme l’accoutumance aux hamburgers industriels qui est en grande partie responsable de l’obésité d’un très gros tiers des Américains. Pas seulement les hamburgers d’ailleurs : les pizzas, le pop corn, les barres chocolatées, toute cette alimentation effectivement de merde est bourrée de glutamate…<o:p></o:p>

    -         Mais au moins les pauvres peuvent-ils manger sans se ruiner…<o:p></o:p>

    -         Et demain, ils pourront manger plus sainement. Toujours ma théorie sociale des grands nombres : car les services de marketing des multinationales sont à l’écoute des consommateurs. En dépend en effet la rentabilité du groupe. Vous noterez au passage que ce marketing est une victoire des gueux sur les élites : c’est le nombre qui compte ici, pas la qualité des sondés…<o:p></o:p>

    -         Tout de même, l’industrie du luxe…<o:p></o:p>

    -         Et la « ménagère de moins de 50 ans », qu’en faites vous ? Pour deux ou trois groupes qui font dans le luxe, plus quelques automobiles haut de gamme et autres gadgets du genre, vous avez le fameux « panier de la ménagère » dans l’indice des prix et toute la publicité des heures de pointe axée sur la dite ménagère. Non, je suis certain d’avoir raison. Le marketing, même s’il n’en est aujourd’hui qu’à ses tout débuts, est bel et bien une conquête sociale. Il finira d’ailleurs par enterrer les élites.<o:p></o:p>

    -         Comment cela ?<o:p></o:p>

    -         Quand celles-ci se rendront compte qu’elles ne disposent, en fait, que des mêmes biens matériels que les gueux avec cependant beaucoup plus de sujétions : impôts plus lourds, temps perdu à gérer son capital, horizons sociaux limités…<o:p></o:p>

    -         Pourquoi ?<o:p></o:p>

    -         Parce que la seule justification du luxe est aujourd’hui le fait que peu de gens en disposent. Mais ce luxe finit toujours par se retrouver dans les objets grands publics. Entre temps, toutefois, les « happy few » ne se retrouvent qu’entre eux et il s’agit là, effectivement, d’un horizon très limité ! Tenez, regardez-vous : j’ai chez moi, hors quelques éléments de cuisine dont je peux culinairement bénéficier en allant au restaurant, à peu près tout ce que vous avez chez vous. Sauf que, moi, je ne me pose pas de question sur ces biens matériels et peux donc m’adonner à d’autres sports que la gestion des dits biens matériels. Au final, vous vous retrouvez bien seule devant la mort tandis que je suis assuré, de mon côté, de la compassion au moins d’une famille, d’amis, de collègues de travail même pour lesquels je suis un égal, donc un proche. <o:p></o:p>

    -         Pour vivre heureux, vivons égaux ! C’est bien ce que vous êtes en train de me dire.<o:p></o:p>

    -         Oui, sachant qu’égal ne veut pas dire uniforme. Un jour ou l’autre, je crois que ça a déjà commencé, de plus en plus d’élites se rendront compte de l’impasse vers laquelle les conduit l’évolution. Leur enfermement social les rend d’ailleurs d’ores et déjà plus bêtes que la piétaille qu’elles sont censées diriger…<o:p></o:p>

    -         Vous poussez le bouchon trop loin !<o:p></o:p>

    -         Que nenni ! La réflexion est un processus dialectique. La piétaille, elle, grouille, se voit, se parle et, ainsi, progresse à la vitesse « grand V ». Les élites « dînent » entre elles, soumise qui plus est au processus extrêmement néfaste du « consensus » : non seulement la dialectique est pauvre du fait des intervenants, tous issu du même moule, mais en outre, les dits intervenants se sont interdits une fois pour toute de réfléchir de manière autonome. On obtient, au final, le spectacle affligeant auquel on a assisté avant et après le référendum français sur la constitution européenne.<o:p></o:p>

    -         Avec, tout de même, notre volonté, à nous les élites, de ne pas être balayées par la vague…<o:p></o:p>

    -         Je suis en total accord avec vous et vous m’enlevez d’ailleurs les mots de la bouche. Je voulais partir de cet exemple pour vous montrer à quel point les élites s’opposent à l’évolution. Ce n’est pas tant le refus de la constitution qui les chagrine que la manière : la « claque » magistrale une nouvelle fois donnée, par exemple, aux responsables des médias, a bel et bien été ressentie comme un début de mise à la porte. Et c’est tout le gratin de la presse qui tente donc d’endiguer le flot, perte de lectorat, courriers furieux des lecteurs et j’en passe…<o:p></o:p>

    -         Il est normal que les nantis défendent leurs privilèges.<o:p></o:p>

    -         Sauf que ces privilèges, comme je vous l’ai démontré, sont plus pesants que gratifiants !<o:p></o:p>

    -         Vous oubliez l’ivresse du pouvoir…<o:p></o:p>

    -         Quel pouvoir ? Vous même m’avez dit qu’aujourd’hui, il s’agissait d’une sorte d’osmose entre pouvoir politique, pouvoir économique et pouvoir médiatique. Sans réelle prise sur les gueux qui plus est puisque ceux-ci, du moins en France, s’échinent à contrarier ce système osmotique. Quand, historien, vous voyez cela, vous ne pouvez éviter de penser qu’il est à la veille d’ennuis encore plus graves. Et vous sentez bien d’ailleurs que tout craque, actuellement. Ce, tandis que la seule réponse des élites est d’accuser la piétaille d’être passéiste, archaïque, irrationnelle et j’en passe. Vous rendez-vous compte ? Les élites s’adressent à présent directement à la masse pour l’insulter ! C’est pré révolutionnaire, ça…<o:p></o:p>

    -         Laissons tomber le pouvoir. Passons à ses à côtés, l’argent par exemple…<o:p></o:p>

    -         Il est certain que tous ces gens se servent allégrement. Le patron du Monde, par exemple, Colombani, qui voulut, il y a quelques années, augmenter son salaire tandis qu’il demandait à une assemblée générale d’accepter un plan de licenciement et que le groupe de presse qu’il dirige enregistrait des pertes historiques :les élites semblent en plus avoir perdu toute retenue. Et bien, ce même Colombani fut l’un des plus virulents pourfendeur du peuple après la victoire du « Non » au référendum ! Faut le faire, avouez le !<o:p></o:p>

    -         Vous n’avez pas tort sur ce point : je vois moi-même, de ma hauteur capitalistique, monter les revendications non de la piétaille, mais des gestionnaires que j’ai engagés. Comme si la technostructure, sentant venir sa fin, voulait accaparer le plus possible de biens avant de mourir…<o:p></o:p>

    -         Vous leur prêtez beaucoup trop de jugeotte : en fait, ils sont tellement persuadés de leur supériorité qu’ils ne comprennent pas de ne pas être constamment récompensés à hauteur. Nos énarques croient ainsi être moins bien payés que les Anglo-saxons alors qu’ils le sont tout aussi bien. Et que l’accumulation, dont ils font une preuve de plus en plus constante, d’erreurs médiatiques majeures à une période où ils devraient se faire tout petit, est plutôt une preuve d’imbécillité que d’intelligence. Tenez, voyez la majorité UMP de cette année 2005 : elle vient d’enregistrer une nième gifle électorale. Mais, au lieu de la boucler, la seule chose qu’elle impose au nouveau premier ministre est de lui faire promettre d’étudier une réforme de l’impôt sur la fortune. J’avoue ne pas comprendre tant de bêtise !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le temps a passé, nous nous sommes fort éloignés de notre sujet et j’ai faim. D’un commun accord, nous stoppons là la conversation. Danièle, aux cuisines, m’a préparé, « dialectiquement », une terrine de bar aux noix de Saint-Jacques nappée d’une sorte de sauce mousseline de son invention ainsi que des « croque messieurs » allégés. Un « repas de terrasse de café », commente-t-elle, tenant visiblement à ce que nous entamions un débat sur la question. Je ne suis pas très adepte des terrines de poisson, en général assez fades. Celle-ci n’échappe pas à la règle, bien que la sauce mousseline, relevée par de la coriandre, soit assez plaisante. J’aime par contre les croque messieurs, la cuisinière n’ayant pas innové en la matière : mélange de fromage râpé et de lait pour le fromage, étalé au dessus de la tranche supérieure de pain de mie, jambon de bonne qualité au milieu (et suffisamment épais), cuisson au gril. Pour ma part, je préfère les préparations maisons, faites dans des instruments de cuisson « à l’étouffé » : elles permettent plus de fantaisie. Je m’en ouvre à la cheffesse : comment se fait-il que vous, l’apôtre de l’imagination culinaire, n’ayez pas adopté cette technique ? Danièle est un peu interloquée. Elle réfléchit quelques secondes avant de me répondre : par habitude, je suppose. Mais aussi parce que je fais très peu de croque messieurs. Madame, si mes souvenirs sont bons, a dû me commander les derniers il y a cinq ans. Pour nous, chefs de cuisine, il ne s’agit pas vraiment de cuisine… Je lui explique qu’ayant écouté mes conversations avec sa patronne, elle ne peut plus tenir ce langage : le peuple, lui, mange ce type de plats, facile à préparer, très énergétique et, finalement, très bon. Ca n’a rien à voir avec le hamburger ! Quitte à innover, pourquoi n’avoir pas répliqué à ce dernier par un travail, même industriel, sur ce produit ? Ca reste un sandwich à la viande et au fromage dans lequel les quantités requises doivent être soigneusement pesées : trop de fromage tue le pain et le jambon, trop de jambon donne un résultat insipide, un pain trop épais devient un étouffe-chrétien… Tout au contraire est-ce resté un apanage des Auvergnats, si tant est que les dits Auvergnats continuent à dominer le marché des cafés brasseries. Je me remémore à cet instant et la mainmise des brasseurs sur bon nombre de cafés, et les investissements de financiers dans ce domaine, et la filière chinoise, nouvelle mais très active intervenante. Imaginez ce qu’on peut rajouter à loisir dans cette recette typiquement française. Hors le « croque madame » juchée d’un œuf sur le plat, on peut imaginer tout un tas d’ingrédients se mariant bien. Le poivre, par exemple, avec le fromage ; le jambon fumé au lieu du jambon blanc ; la salade verte qui, elle, évolue fort bien et avec le fromage, et avec la cuisson ; les oignons  et l’ail. Etc. Il est même étonnant que, compte tenu de l’antériorité du croque monsieur sur le hamburger, l’industrie alimentaire française, la 2e du monde, n’ait pas tenté de faire du croque monsieur un produit au moins aussi grand public que le dit hamburger. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Danièle souhaite toutefois une conversation plus recentrée : en Italie, explique-t-elle, les restaurants sont divisés en quatre catégorie qui ne peuvent changer de nom une fois le restaurant inscrit dans l’une des quatre catégories. En gros, les cantines, les pizzerias, les bons restaurants et les très bons restaurants. Chez nous, les cafés, les petites brasseries et les restaurants surfaits des lieux touristiques prétendent avoir autant de droit que Bocuse à l’appellation « restaurant ». Et ils s’opposent donc à la mesure. Qu’en pensez vous ?<o:p></o:p>

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    La réponse n’est pas facile : d’un côté, pour le client lambda, ça facilite les choses. Il sait exactement où il met les pieds et combien ça va lui coûter. De l’autre, cet enfermement est contraignant,  freinant l’évolution. J’ai d’ailleurs pu observer, en Italie, que les cartes ne bougent pas beaucoup. Le « flou » français me parait à cet égard bien plus riche, d’autant que, dans notre pays, l’imagination n’a jamais été réservée aux seuls grands chefs. Je n’ai pas de réponse toute faite, lui répondis-je, trop content de botter ainsi en touche. Mais elle insiste, veux connaître ma pensée profonde… Ok ! On y va : je suis contre, en fait, comme je suis contre tous les enfermements catégoriels. Imaginez un peu ce que pourrait être notre Monde si nous n’avions pas, dès l’enfance, catalogué les gens une fois pour toute. Hors la cuisine, c’est le diplôme qui fait loi. Grand diplôme, grande carrière. Petit diplôme, petite carrière. Et ce n’est pas parce qu’on nous montre des réussites hors norme que la norme, elle, est modifiée en profondeur. Alors que la vie serait bien plus intéressante, pour tous, si nous pouvions changer de carrière au fil du temps et des circonstances. Si, pour caricaturer mon propos, un énarque pouvait un jour se muer en charcutier et si un charcutier, tout au contraire, prenant conscience de ses capacités, pouvait se muer sur le tard en organisateur. Aujourd’hui, nous savons dès l’adolescence ce que nous deviendrons professionnellement tout au long de notre vie. Quelle tristesse ! Et c’est l’élitisme qui nous maintient dans cet enfer. Alors, de grâce !, laissons l’art culinaire, un art encore partagé par le plus grand nombre des Français, hors de ce système barbare !  

    <o:p> </o:p>

    Danièle se fait songeuse, pensant sans doute à tout ce qu’elle a voulu mais pas pu faire du fait de son appartenance, une fois pour toute, à la catégorie « cuisiniers ». Certes, il existe et même de plus en plus, des destins multiples. Mais réservés à la piétaille : on peut être successivement vendeur, caissier, commis de cuisine, mais pas vendeur puis membre d’un cabinet ministériel. Tandis que le membre de cabinet ministériel qui devient vendeur, il n’en existe aucun à ce jour, « déchoit ». Je poursuis ma réflexion : le monde de demain recèle des possibilités innouies. Mais, pour les concrétiser, il va nous falloir enterrer un nombre incroyable de préjugés, de styles de vie obsolètes, tout notre fond de carriérisme et donc l’élitisme. Ca prendra du temps, notamment quand on voit les évolutions récentes au travers desquelles, pour nous protéger, nous érigeons des barrières infranchissables : barrières des diplômes, on l’a vu, mais aussi barrières de l’âge et barrières « non tarifaires », comme on parle des obstacles non tarifaires aux importations, que sont la cooptation de fait, le népotisme et la recherche du consensus dès l’apprentissage. Le Monde merveilleux de demain n’est pas fait pour les clones, si vous voulez un raccourci saisissant, mais bien au contraire pour les têtes de mule. Autrement dit, pour une piétaille débridée et non pour des élites consensuelles. Car, à ce niveau de mobilité, c’est la volonté qui prime, pas la mémoire. <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Danièle ne suit pas. Mais j’entends la voix de Madame, dans la cuisine ! Bravo pour votre envolée. Je vous rappelle toutefois que ça m’est réservé… Je regarde autour de moi, pensant trouver non Madame, mais un walky talky quelconque ayant permis à la mourante de suivre notre conversation. Il est en face de moi, un peu comme « la lettre volée » d’Edgar Poe, d’autant moins visible qu’il est offert à tous les yeux. Ainsi la vieille roublarde a-t-elle aussi suivi, dès le début, mes entretiens avec Danièle et Clément. Je ne m’énerve plus à présent, plutôt amusé. Je remonte donc au 2e étage un grand sourire aux lèvres. Rassurez-vous, je n’écoutais pas quand j’étais au plus mal, me dit la vieille dame en m’accueillant, tout sourire également.

    -         Ca n’a pas d’importance : chez vous, c’est bon enfant puisque le but est de faire partager mes diverses conversations à vous trois. Le hic est qu’aujourd’hui, ce type de techniques est utilisé pour bien d’autres objectifs, la surveillance du personnel par exemple.<o:p></o:p>

    -         C’est interdit par la loi…<o:p></o:p>

    -         Autre exemple, le contrôle des peuples par le pouvoir exécutif. Vous savez, les Américains qui se vantent de pouvoir écouter n’importe quelle conversation sur toute la planète et d’entrer dans n’importe quel ordinateur partout dans le Monde. Heureusement sont-ils débordés par le nombre, là encore : comment quelques milliers de chiens de garde pourraient-ils maîtriser des milliards de communications, même filtrées par des ordinateurs surpuissants ? Ca n’a aucunement renforcé les capacités des espions américains, bien au contraire : ceux-ci, en délaissant le facteur humain dans la recherche d’informations, se sont trouvés « fort dépourvus quand la bise est venue »…<o:p></o:p>

    -         Le système des indics a aussi ses avatars. <o:p></o:p>

    -         Certes. Mais nous nous égarons. Je vous propose une synthèse intermédiaire avant de continuer à traiter de l’ère des grands nombres.<o:p></o:p>

    -         J’allais vous le suggérer…<o:p></o:p>

    -         Bien. Nous n’avons en fait que très peu progressé, n’évoquant que les changements stratégiques en cours, tous ayant comme perspective prévisible un déclin de l’empire occidental, ainsi que la crispation actuelle d’élites confrontées à la montée en puissance des « petits ».<o:p></o:p>

    -         Plus de nombreuses digressions…<o:p></o:p>

    -         Plus de nombreuses digressions. Les changements stratégiques en cours, vous ai-je dit, sont liés surtout aux évolutions démographiques, émergence du sud de la planète et immigration incontrôlable au nord. Le schéma, vous le noterez, est le même que celui qui prévalut aux invasions turques tant à l’est qu’à l’ouest de l’Asie centrale : pression démographique puis invasions. Sauf que, cette fois-ci, les invasions sont pacifiques et que nous pouvons donc, si nous en avons la volonté, « assimiler » les envahisseurs plutôt que d’avoir à subir leur propre assimilation. Malheureusement, vous ai-je dit encore, nous restons archaïques à cet égard en prenant tout ce qui se passe sous l’angle de la confrontation. De ce fait, nous exacerbons les conflits, inévitables dans ce genre d’évolutions… Je me souviens vous avoir dit aussi que ces conflits exacerbés dureraient autant que durerait notre impérialisme tant culturel qu’économique. Vous observerez que le « bushisme » junior n’apporte aucune amélioration sur ce plan, bien au contraire, puisque les Américains ont enfourché le thème de la démocratie –réduite au seul droit de vote- comme thème de bataille au Moyen Orient. En quelque sorte, l’Occident, par la voix de son pays le plus puissant, a déclaré une guerre à l’ensemble du Monde. Et nous perdrons cette guerre du seul point de vue démographique, CQFD ! L’assimilation, elle, nous aurait permis de perpétuer notre domination, comme Rome n’a pu perpétuer la sienne qu’au prix de la citoyenneté d’un nombre croissant, jusqu’à la majorité des gens, de barbares assimilés. Mais, avais-je ajouté in fine, peu importait en fait : l’essentiel résidait non en la continuité de notre imperium, mais en la mise à niveau des « gueux » du Tiers Monde. <o:p></o:p>

    -         L’essentiel pour une plus grande richesse humaine de la planète, aviez-vous même précisé.<o:p></o:p>

    -         Exact. Puis nous avons abordé, sous plusieurs angles successifs, le problème des élites : contrées et par le processus électoral de leur désignation, et par la nouvelle façon de regarder les sociétés, je veux parler du marketing, ces élites se replient sur elles-mêmes, achevant ainsi leur « médiocratisation ». Le jour n’est sans doute pas si éloigné où elles cesseront d’être utiles et ne présenteront plus que leurs inconvénients de prédateur de moins en moins cachés. <o:p></o:p>

    -         Vous voulez dire que ces élites contribuent elles-mêmes, par leur comportement, à l’accélération de leur perte ?<o:p></o:p>

    -         Sans aucun doute. Moins elles s’avèrent efficaces, plus elles sont arrogantes. Ca n’est pas fait pour durer ! Je prends deux exemples ici : un, l’ultra libéralisme qui n’est que le nom donné à un mouvement de balancier contraire au mouvement social démarré, je vous le rappelle, dès la Renaissance européenne. On redonne en fait aux élites, aux détriments des gueux. Et pas seulement que de l’argent : le savoir aussi, via une information ultra contrôlée… Il faut être fou pour croire que cela va durer, d’autant que les moyens de communication ont connu, ces dernières années, une formidable accélération technologique. Les soviétiques n’ont pas tenu, les ultra libéraux ne tiendront pas non plus, même s’ils ont eu le gingin d’enfermer la pensée politique au sein de mouvements politiques, toutes tendances confondues ou presque, qui font partie de leur sphère. Ce, via l’argent des élections… On voit où cela mène les apprentis sorciers français, les premiers à être confrontés au refus obstiné de la piétaille d’entrer dans leur jeu. Deuxième exemple, celui de l’Education nationale. Face au nombre, celle-ci ne peut plus se contenter de « sélectionner les meilleurs », la seule chose qu’elle sache réellement faire. Elle implose de partout et dans tous les pays, au point de voir les élites, de gauche comme de droite, envoyer leurs enfants dans des écoles privées en nombre croissant. Là aussi, on peut prédire sans risque que le système ne tiendra pas : la piétaille exige des réformes que les élites se refusent à leur accorder. A chaque fois, elles tentent de renforcer la sélection…<o:p></o:p>

    -         Il y a pourtant eu la réforme Jospin, les 80% de réussite au bac…<o:p></o:p>

    -         Dites « aux bac », pluriellement. Car la réforme ne visait pas à ouvrir les portes du pouvoir, des pouvoirs même, à la piétaille, mais à éviter une augmentation incontrôlable de la délinquance juvénile. En outre, cette réforme ne remettait pas en cause l’omniprésence du diplôme comme fondement de la carrière professionnelle à vie. On a donc multiplié les bac, avec des « spécialités » plus faciles, réservant toujours les « grands bac », C et S, aux élites et à leurs enfants. Car elles se reproduisent bien évidemment et tout naturellement, les dits enfants baignant dès le premier âge dans un milieu adapté aux concours et bénéficiant de tous les moyens de parents aisés. C’est ce que j’appelle la réaristocratisation des sociétés occidentales… De toute évidence, ce système n’a aucun avenir. Car, même s’il se perpétue, il entraînera de tels retards par rapport aux étrangers, asiatiques notamment, que c’est toute notre société qui tombera sous la coupe des dits étrangers qui nous imposeront alors leurs propres valeurs. Voulez-vous que je continue sur la Justice, au bord de l’explosion, prise entre la pression des gueux, les plaintes des consommateurs pour caricaturer, et sa fonction de gardienne du temple élitiste ? Ca part dans tous les sens, du plus frelaté au plus populiste, sans que personne y voit clair et sans que personne ne cherche même à remettre notre troisième pouvoir sur des rails rationnels. Là aussi, le système n’a pas d’avenir. Car l’actuelle évolution est la perte d’autorité, une évolution oh ! combien mortifère… <o:p></o:p>

    -         Comme vous me l’avez dit je ne sais plus quand : « ça craque de partout »…<o:p></o:p>

    -         Oui. Comme dans toute civilisation au bord de l’effondrement. La mondialisation et les regroupements régionaux qui limitent les capacités d’intervention d’Etats nationaux attaqués en outre par des « gueux » électoralement de plus en plus rétifs, une montée en puissance d’ex-vassaux qui se permettent même de nous tailler des croupières technologiques, une forme de lutte contre notre impérialisme, le terrorisme,  qui renvoie aux orties nos armes les plus sophistiquées et, pour couronner le tout, des élites qui ne pensent qu’à s’en mettre plein les poches, totalement incapables de guider leur peuple dans ce maelström. Alors que la solution existe : celle, tout au contraire de l’ultra libéralisme, de ne plus « affronter » les autres mais de composer avec eux. Une sorte de démilitarisation de nos esprits, permettant la négociation réelle et la planification des évolutions. Entre temps, chez nous, nous avons tout loisir de casser aussi les classes sociales et de reprendre un avantage, cette fois-ci humain et non technologique, sur les autres sociétés. <o:p></o:p>

    -         Explications ! Comptable du peu de temps qu’il lui reste à vivre, la vieille dame ne parle plus que par mots brefs. Je sens l’épuisement dans sa voix autant que dans son regard. Mais elle ne veut pas arrêter pour se reposer, ayant sans doute peur de ne plus se réveiller une fois endormie. Je poursuis donc :<o:p></o:p>

    -         Comme vous l’avez dit hier ou auparavant, je ne me souviens plus exactement, nos classes sociales actuelles sont plus complexes que celles d’avant la Révolution : les aristocrates-militaires ont, certes, disparu, le clergé ne représente plus grand chose, mais la carrière professionnelle et l’argent ont largement remplacé ces deux précédentes classes au sein de feu le Tiers Etat. Aujourd’hui, vous avez les fonctionnaires et les salariés du privé, les cadres supérieurs, les cadres moyens et le personnel d’exécution, les cols blancs et les cols bleus, les gouvernés et les gouvernants, les riches et les pauvres et j’en passe. Avec, tout de même, un cumul de « plus » chez les élites, carrières prestigieuses, argent, informations, etc., qui n’a rien à envier au cumul de jadis. <o:p></o:p>

    -         Propriétés foncières ! Je comprends qu’elle n’est pas d’accord, estimant que les élites d’avant la Révolution possédaient d’immenses biens immobiliers, sans commune mesure avec les capitaux détenus par les riches d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs moi qui ai attiré son attention sur la réforme agraire de la Révolution française…<o:p></o:p>

    -         Vous avez raison : en pourcentage de la richesse nationale, probablement les nantis d’hier possédaient-ils plus d’avoir que ceux de maintenant. De même étaient-ils les seuls à savoir lire et écrire, donc à « savoir » en général… C’est notre vision, trop instantanée, qui nous fait penser que rien n’a changé dans ce bas monde entre la plèbe et l’élite. Or j’ai passé de nombreuses heures à vous expliquer, tout au contraire, l’irrésistible revanche des gueux. Probablement, mon aveuglement vient-il du fait que l’élite semble aujourd’hui plus se renforcer que faiblir d’avantage : retour sur les lois sociales, extrême financiarisation des économies et, au bout du compte, un écart qui se creuse à nouveau entre les riches et les pauvres, en France comme dans tout l’Occident. <o:p></o:p>

    -         Retour de balancier… La vieille dame veut dire qu’au lendemain des années d’après 2e Guerre mondiale, marquées par une très forte redistribution de la richesse, le balancier social ne fait que, dialectiquement, revenir dans l’autre sens. Mourante, mais l’esprit acéré : elle m’enlève les mots de la bouche. Je me contente d’opiner de la tête avant qu’une nouvelle idée ne traverse la dite tête :<o:p></o:p>

    -         Il y a quand même une nouveauté, les grands médias : jadis, « ne sortaient du lot » que les proches du roi et les généraux talentueux. Plus quelques histrions et écrivains, de très grand talent ceux-ci. Aujourd’hui, les nantis semblent en outre « truster » nos antennes paraboliques : les grands patrons deviennent des vedettes du show biz, les producteurs de télévision ultra payés accaparent l’animation de leurs émissions, les politiques sont suivis comme de véritables stars, bref, ces puissants étalent jusqu’à leur vie privée sous nos yeux apparemment admiratifs… Je note à ce dernier égard que la presse « people » semble marcher du feu de Dieu depuis une vingtaine d’années, bien que les têtes qu’elles montent en épingle restent désespéramment les mêmes. Voyez les Grimaldi ! Comme quoi, finalement, les « people » ne sont pas si nombreux… <o:p></o:p>

    -         Ca contrarie votre théorie…<o:p></o:p>

    -         Effets et contre effets : le fait qu’aujourd’hui, jusqu’à la plus misérable des plus misérables immigrées puisse penser être un jour en pleine lumière médiatique est un signe indéniable de la montée des gueux dans notre univers. Au 19e siècle, aucun d’entre eux ne pouvaient imaginer être simplement élu maire ou député. Ils donnaient d’ailleurs leurs voix à des enfants égarés de la bourgeoisie et non à l’un des leurs. La situation a beaucoup évolué au cours du 20e siècle, caractérisée, jusque vers le dernier quart du siècle, par des mots tels « qu’ascenseur social » ou « modèle américain ». Votre balancier a un peu tout cassé depuis et notre immigrée n’a guère d’autres chances d’accéder à la notoriété qu’au travers d’activités artistiques, comme avant la Révolution !<o:p></o:p>

    -         Tout de même, le jeu social n’est pas aussi fermé !<o:p></o:p>

    -         Vous croyez ? Regardez ce que les politiques, les médias et les juges ont fait d’un Bernard Tapie !<o:p></o:p>

    -         Un bandit !<o:p></o:p>

    -         Pas plus qu’Haberer, l’ex patron du Crédit Lyonnais. Ou que les élus d’Ile de France qui ont trempé dans l’une des plus gigantesque affaire de corruption que la République ait connue : les médias se gardent bien d’en parler ! Ou que… Mais je pourrais vous citer des heures durant les noms d’histoires de ce genre faisant passer les magouilles de Tapie pour des anecdotes gentillettes. Mais qui n’ont pas eu pour autant le retentissement médiatique –j’allais parler de « curée »- des dites magouilles. La France n’est pas un cas à part, d’ailleurs : voyez aux Etats Unis les affaires Enron ou Dick Cheney. Il y a seulement vingt ans, le vice-président américain aurait été forcé à la démission… Pour en revenir à l’ascenseur social, comment voulez-vous qu’il fonctionne quand les bonnes places deviennent inamovibles, exactement comme sous l’Ancien régime ? Si vous ajoutez à cela que les élites s’auto reproduisent de plus en plus… <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    La mourante ne m’écoute plus. Elle regarde droit devant elle, comme hypnotisée par je ne sais quel fantôme, et respire difficilement. Je n’ai encore jamais vu quelqu’un décéder en direct et la scène m’est pénible. J’appelle le médecin… Quelques dizaines de minutes plus tard, ce dernier vient me dire que l’état de sa malade est « stabilisé ». Passera-t-elle la nuit ? Il ne sait pas : elle n’aurait pas dû passer la journée. Elle peut se remettre un peu, durer encore quelques jours, tout comme ne pas se réveiller. A-t-elle mal ? Le toubib ne croit pas : si les drogues ne faisaient plus d’effet, alors elle souffrirait depuis longtemps. Je rentre chez moi dans un état second, l’esprit totalement envahi par l’image de la femme qui m’a offert des milliards pour sauver son âme. Quel sera son « fond d’écran » au moment exact de sa disparition ? Mes fresques anarchisantes ou un souvenir venu du fin fond de son enfance ? Ce fantôme, par exemple, qu’elle a regardé fixement de longues minutes durant ? Qu’était-ce ? De l’innocence ou du remord ? Je m’aperçois qu’au fond, je ne sais pas grand chose d’elle. Sa fortune ? Gageons qu’elle dut plus souvent la gérer par habitude que par cupidité… Ses maris ? Pensait-elle réellement à leur mort chaque jour de sa vie ? Sans compter son fils, cette blessure terrible... Son âme doit, quand même, être emplie de bien d’autres choses que son savoir-faire financier ? Sa vie fut-elle d’ailleurs et bien que largement dominée par l’argent, totalement inutile ? Elle-même répond par la négative : j’ai aidé le monde à orienter ses investissements dans des activités nécessaires au plus grand nombre, m’avait-elle expliqué au tout début de nos entretiens. Et ce n’est pas faux : l’argent qu’elle a placé dans l’agro-industrie, dans les télécommunications, dans les biens de consommation fut plutôt bien placé. Et pour elle, et pour le monde. Peut-être a-t-elle, ce faisant, oublié que le dit monde ne se nourrissait pas que de biens matériels, qu’il lui fallait aussi de la poésie, des perspectives cosmiques, de la folie même ! Mais aurait-elle pour autant sauvé son moi profond en investissant dans les fadaises cinématographiques actuelles ? L’aurait-elle sauvé même en finançant je ne sais quel contre spectacle « intello-dépressif » ? Juger les morts est, de toute évidence, un exercice bien difficile ! Je passe une fort mauvaise nuit…


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