• Chocolat for ever

    Enfin un prix plancher pour le cacao !

    (Christian d’Alayer – juin 2019)

     

    A 31 ans d’intervalle, Nana Akufo-Addo, président du Ghana, et Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire, ont réussi ce qu’Houphouët Boigny avait échoué à obtenir en 1988 : obtenir un prix constant et suffisamment rémunérateur du cacao auprès des « majors » du secteur. Il faut toutefois relativiser l’exploit : au 20ème siècle, le « Père de l’Indépendance » avait, lui le premier, retenu les exportations de cacao au port de San Pedro pour tenter de faire monter les cours. Mais à l’époque seul l’Occident consommait vraiment tandis que les grands chocolatiers mondiaux élargissaient la production à l’Asie et l’Amérique latine tout en faisant réduire à quelques pourcentages le taux légal de cacao dans leurs produits pour qu’ils s’appellent quand même « chocolat » Houphouët dut lâcher son cacao en urgence (il sentait jusqu’à Abidjan) et à vil prix tout en devant se plier aux conditions des Occidentaux via le FMI : supprimer la fameuse « Caistab », Caisse de stabilisation des prix qui était l’intermédiaire obligé des acheteurs et libéraliser totalement les échanges entre producteurs, les petits paysans africains, et acheteurs, les gros négociants et les multinationales du chocolat.

    En juin 2019, les gouvernements du Ghana et de Côte d’Ivoire ont stoppé eux aussi les livraisons. Et les grands chocolatiers mondiaux (voir tableau 4) ont accepté de payer la fève de cacao sur une base minimale de 2600 $ la tonne. Ce qui va permettre aux deux gouvernements de garantir à leur paysans un revenu minimal suffisant au moins pour les inciter à continuer à produire (compte tenu de la surproduction de 2016-2017, les prix s’étaient effondrés -tableau 1- et les paysans avaient alors décidé de moins produire) Les prix minimaux aux paysans devraient être décidés en juillet mais on sait qu’en dessous de 1000 F CFA au kilo (1,52 €), les dits paysans continueront à diminuer les surfaces consacrées au cacao : c’est le prix en dessous duquel ils perdent de l’argent alors que le revenu du cacao leur procure à peine de quoi vivre, 0,78 $ par jour selon une étude du cabinet True Price pour la marque de commerce équitable Faitrade, parue au printemps 2018. Qui a calculé que les producteurs de base ne touchaient que 6% du prix du chocolat, 6 petits milliards de dollars sur les 100 milliards que génère le marché du cacao transformé.

    1000 $ la tonne refusés en 1988, 2500 $ acceptés en 2019, ça n’est pas le Pérou quand on sait qu’en moyenne et après la crise de 2008, les prix des matières premières ont été multipliés par 4,5 par rapport à 1999 : le paysan de base n’a pas vu venir le boom dans le cacao, c’est le moins qu’on puisse dire ! Il pleure tout autant misère qu’en 1988, au point de réduire sa production comme on peut le voir dans le tableau 3. Les « majors » (voir tableau 4) n’ont pas eu le choix : elles doivent faire face aujourd’hui à l’éveil des marchés en développement, leurs manœuvres de 1988 étant on ne peut plus insuffisantes face à la menace de non-livraison des deux principaux pays producteurs. Et, finalement et face à la baisse de production de ces deux principaux pays producteurs de fèves, elles ont accepté un prix qui n’est pas très éloigné de la réalité (les prix se sont redressés depuis janvier 2019) Elles n’avaient guère le choix, sachant qu’il n’existe pour l’instant pas de cacao de synthèse comme la vanilline a pu venir au secours des transformateurs de vanille (ce qui n’a pas empêché d’ailleurs l’envol du cours de la vraie vanille !) Félicitons toutefois les deux pays d’avoir réussi à obtenir un prix plancher fixe…

    Car l’ex Tiers monde s’éveille et se met à consommer aussi du chocolat, notamment celui de ces « majors » qui est à la portée de nombreuses bourses. Certes, l’Occident reste de loin le principal consommateur. Nous ne disposons que des statistiques américaines en dollars, aussi la seule source sérieuse est-elle européenne (Planétoscope d’après des chiffres de l’OCDE) Mais les Etats Unis sont de loin les premiers consommateurs mondiaux, essentiellement de chocolat au lait très sucré. Les Anglais les copient et les Suisses sont les producteurs les plus réputés de ce genre de chocolat avec les Belges. Les Français sont les rois du chocolat noir amère dont la consommation croît sensiblement dans les classes aisées du monde entier, notamment en Chine. On voit bien toutefois que l’essentiel du cacao mondial finit ses jours dans des préparations industrielles de type Mars ou Ferrero (le fameux Nutella) Et les crises des producteurs n’arrêtaient pas de succéder aux crises, le commerce « éthique » ne changeant strictement rien à la donne. Ce qu’ont obtenu les gouvernements ghanéen (à l’origine du refus de livrer) et ivoirien est simplement un prix plancher bas. Reste à le faire grimper tout en ristournant aux paysans une part suffisante pour les faire vivre dignement (il y a beaucoup de petites exploitations dans le cacao)

    L’affaire n’en est donc qu’à ses débuts, comme le marché : l’ex Tiers Monde consomme encore peu de chocolat et les perspectives sont donc énormes. S’assurer de ses approvisionnements dans ces conditions est un minimum, ce qui explique aisément l’accord très rapide des grands chocolatiers mondiaux sur un prix plancher. Qui leur permet de garder la main : car, tout de même, le gros des recettes du marché du chocolat va dans les poches des transformateurs. Dont font partie les pays producteurs de cacao qui exportent des produits non pas finis mais séparés : poudre et beurre notamment. Mais l’essentiel de la vraie transformation est américain et européen. Parce que la consommation est toujours majoritairement américaine et européenne. Les Africains fabriquent du chocolat mais n’en consomme que très peu : le marché intérieur est tout de même la base du transfert de technologie en matière alimentaire ! 

     

    1-      Prix mondial des fèves de cacao du 1er janvier 1995 au 1er janvier 2019 en dollars par tonne (sources officielles multiples)                          

     

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

    2 – Parts des intervenants dans le marché mondial du chocolat

    (Source : Make Chocolate Faire, 2015)

    https://fr.makechocolatefair.org/sites/makechocolatefair.org/files/resize/abb3-400x266.gif

    3-      Production mondiale de fèves de cacao, en milliers de tonnes

    (Source : Ecobank)

    Pays

    2015-2016

    2016-2017

    2017-2018

    Côte d’ivoire

    1581

    2020

    2000

    Ghana

    778

    970

    880

    Cameroun

    211

    246

    240

    Nigeria

    200

    245

    240

    Autres Pays africains

    153

    145

    130

    Total Afrique

    2923

    3626

    3490

    Equateur

    232

    270

    260

    Brésil

    141

    174

    170

    Autres pays américains

    305

    295

    318

    Total Amérique

    678

    739

    748

    Indonésie

    320

    290

    260

    Autres pays d’Asie /Océanie

    41

    49

    49

    Papouasie-Nelle Guinée

    36

    40

    40

    Total reste du monde

    397

    379

    349

    Total mondial

    3998

    4744

    4587

     

    4-      Les grands chocolatiers mondiaux (en milliards de $)

    (Source : TB Economie)

    Sociétés

    Chiffre d'affaires 2018

    Mars Inc. (USA)

    16,8

    Mondeléz International (USA)

    15,48

    Grupo Bimbo (Mexique)

    14,095

    Nestlé (Suisse)

    12,808

    Hershey Foods corp (USA)

    6,46

    Ferrero (Italie)

    5,627

    Meiji co. Ltd (Japon)

    3,415

    Perfetti Van Melle (Pays-Bas)

    3,288

     

     

    5-      Les principaux consommateurs européens de chocolat (en milliers de tonnes)

    (Source : Planétoscope)

    Pays

    2016

    Allemagne

    2564,2

    Italie

    1448,57

    Pays Bas

    886,96

    Royaume Uni

    1117,8

    France

    955,74

    Espagne

    989,98

    Belgique

    658,46

    Pologne

    415

    Roumanie

    324,13

    Autriche

    239,26

     


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