• CNUCED et néolibéralisme

    Africains, investissez !

    Rapport annuel de la CNUCED, mention « Embargo jusqu’au 3 juillet » C’est la livraison 2014 du classique opuscule annuel de l’organisme onusien sur le développement de l’Afrique. De la routine…

    Et puis non pas une phrase, un paragraphe, un chapitre même mais la centaine de pages de l’ouvrage en total porte-à-faux avec les habituels refrains et recommandation de ses consœurs Banque Mondiale et FMI ! Songez que l’organisme de Genève recommande ni plus, ni moins, aux dirigeants africains : d’augmenter les investissements publics (donc les dépenses publiques) ; de ne pas avoir peur de l’inflation ; d’empêcher les étrangers de rapatrier trop d’argent ; et d’être plus durs au niveau des accords commerciaux internationaux… Bref, d’oublier tout ce que l’Occident leur a inculqué depuis les années 1970 et de considérer qu’après tout, les Pères des Indépendances n’étaient pas si mauvais économistes que cela ! Les auteurs du rapport vont même jusqu’à préconiser le retour des Banques de Développement presque toutes disparues dans la tourmente des années noires au cours desquelles les matières premières ne valaient rien au contraire des produits industriels, surfacturés aux Africains importateurs.

    Bon, ils ont tout de même conservé le ton un peu misérabiliste d’avant les envolées des PIB du continent, mais si les pleurs persistent, le fond est carrément roboratif. Ainsi écrivent-ils que les taux d’investissement en Afrique sont beaucoup trop bas « par rapport à ceux d’Asie ou d’Amérique Latine » qui tournent en moyenne autour de 25%. Avec des IDE, Investissements Directs Etrangers autrement plus conséquents que la petite cinquantaine de milliards de dollars, qui est déversée chaque année dans la cinquantaine également de pays africains récipiendaires, une misère : il y a quelques 1300 milliards d’IDE annuels investis dans le Monde dont plus de 700 dans les pays en développement et plus de 500 dans les pays développés, l’Afrique n’absorbant donc que 4% de ce montant, CQFD ! Mais la CNUCED ne stigmatise personne : son rapport ne mentionne pratiquement pas les IDE, n’évoquant que l’Aide publique internationale pour, en fait et au bout de plusieurs pages de pommades, avouer qu’elle ne représente pas grand-chose non plus. Pour signaler, dans un petit encadré que les rapatriements d’argent par les émigrés, 62,5 milliards « estimés », « jouent un rôle croissant » : quand on rapproche les chiffres des concours financiers extérieurs à l’Afrique, rapprochement que le rapport ne fait pas directement (mais les éléments permettent aisément de conclure), on voit que l’argent envoyé par les émigrés dans leurs terres natales est plus important que celui des IDE et que celui de l’Aide publique. Dont on sait en outre qu’elle est constituée à plus de 70% de prêts et non de dons ou d’investissements locaux et que, écrivent les auteurs, elle ne sert pratiquement pas à augmenter le nombre d’emplois disponibles sur le continent…

    Car ce que dit le rapport sur ces emplois est le constat le plus inquiétant face à une démographie extrêmement dynamique : les investissements africains sont beaucoup trop dirigés vers les services et le commerce, il n’y a pas assez de créations de manufactures, « d’investissements à hauts rendements » comme l’écrivent technocratiquement les auteurs du rapport pour qui l’artisanat, le gros de la production africaine de biens, est « à faible rendement ». Là encore, les grandes firmes mondiales qui, globalement, délaissent l’Afrique, ne sont pas montrées du doigt. La stigmatisation est laissée à l’appréciation des lecteurs… Mais on voit mal comment les Africains pourraient en créer beaucoup, de ces « unités à rendements élevés », sans les transferts correspondants de technologie. Songez que même les multinationales de l’agro-alimentaire refusent de moderniser leurs huileries africaines ! C’est donc, par force, l’artisanat et le système D qui prédominent et qui valent, en plus !, une image de marque déplorable du continent en Occident.

    Là est le vrai problème auquel la CNUCED réplique en préconisant, en fait, une sorte d’accélération de la croissance par les dépenses publiques, conduisant fatalement à une surchauffe monétaire (inflation) plus à même d’attirer les multinationales que les replis étatiques prônés, eux, par les organisations onusiennes dirigées par l’Occident. En fait, c’est un message en opposition totale avec les politiques dites « de l’offre » qui n’ont eu aucun effet sur les investissements en Afrique (mais ont-ils eu des effets ailleurs en dehors de quelques pays capables et désireux de produire d’immenses séries vendues dans le monde entier ?) L’économiste français Thomas Piketty a, semble-t-il, abattu quelques certitudes néolibérales outre Atlantique. La CNUCED va-t-elle réussir à en abattre dans le microcosme des économistes du développement ? En tout cas, elle a le mérite de mettre les pieds dans le plat.

     

    Encadré 1 : Les investissements des Africains sont-ils réellement insuffisants ?

    Selon la CNUCED (et nos professeurs d’économie des années 1960-1970), il faut que le quart au moins du PIB d’un pays soit épargné (en économie fermée) et investi chaque année pour assurer la croissance et la prospérité. Montant d’ailleurs atteint dans les pays qui, jusqu’à l’an dernier, étaient les champions mondiaux de la dit croissance : Chine, Brésil et tutti quanti. Voyez à cet égard le tableau 1 relatif aux taux d’investissement en Afrique. Quelques pays atteignent ou dépassent les 25%, la moyenne tournant autour de 20%. Ce qui n’est pas si mal en l’absence quasi-totale d’investissements étrangers. Car une grande partie du petit artisanat informel, le gros des troupes en fait, s’autofinance et échappe donc aux statistiques. Sans compter les agriculteurs africains dont les productions vivrières échappent elles-aussi aux statistiques. Or il leur faut bien renouveler leurs matériels, dans des circuits souvent de seconde main pas toujours enregistrés dans les livres des ministères de l’Economie et des Finances du continent. Le PIB du Nigeria a dépassé celui d’Afrique du Sud après introduction d’une petite partie de l’informel dans les statistiques du géant d’Afrique de l’ouest. Que deviendrait l’ensemble des statistiques africaines si on y ajoutait une simple estimation, fourchette basse, du système D continental ?

     

    Encadré 2 : Un financement moderne des entreprises très largement insuffisant

    Le rapport effleure la question des banques en disant rapidement qu’elles ne participent pas suffisamment aux économies dans lesquelles elles œuvrent, surtout s’il s’agit de filiales de banques étrangères. Les auteurs laissent entendre même que ces dernières ont joué un rôle néfaste sur le continent. Pour une raison simple : elles siphonnent l’argent des rares riches africains et des expatriés sans le recycler localement, surtout pas dans des projets à long terme (l’industrie est nécessairement à long terme) Bref, les manufactures africaines, quand elles existent, n’ont pas les moyens financiers de se développer.

    Les bourses de valeur, alors ? Après tout, c’est grâce à celle de Johannesburg que l’Afrique du Sud a pu devenir presque un pays développé. Voyez le tableau 2 : en dehors de Johannesburg, on voit que seule deux autres places ont réellement démarré un financement par vente d’actions ou d’obligations auprès du grand public, la Namibie (mais avec très peu d’entreprises cotées) et le Nigeria.  Songez, à titre de comparaison, que la capitalisation boursière mondiale a été de l’ordre de 62 000 milliards de dollars en 2013 (source : Bloomberg) dont 25 000 milliards rien qu’à New York ! Pour créer des emplois, les Africains doivent, certes, bénéficier de nombreux transferts de technologie, donc de beaucoup plus d’IDE, mais ils doivent aussi créer de vrais systèmes bancaires. De toute urgence…

     

    1-      Formation brute de capital fixe en Afrique, moyenne annuelle 2000-2012

    (Source : Calculs d’après données Banque Mondiale)

    Pays

    FBCF privée

    FBCF publique

    FBCF totale

     Afrique du Sud

    12,5

    5,4

    17,9

    Algérie

    12,3

    11,4

    23,7

    Angola

    3,9

    8,9

    12,8

    Bénin

    11,2

    8,2

    19,4

    Botswana

    16,9

    10,6

    27,5

    Burkina Faso

    9,5

    9,5

    19

    Burundi

    7,7

    6,6

    14,3

    Cameroun

    14,3

    3,1

    17,4

    Cap Vert

    24,1

    13

    37,1

    Centrafrique

    6,1

    4,3

    10,4

    Comores

    5,4

    5,3

    10,7

    Congo Brazzaville

    12,7

    9,7

    22,4

    Congo Kinshasa

    11,6

    3,8

    15,4

    Côte d'Ivoire

    7,2

    2,8

    10

    Djibouti

    11,9

    6,6

    18,5

    Egypte

    10,5

    8,2

    18,7

    Erythrée

    4,4

    13,4

    17,8

    Ethiopie

    7,9

    15,1

    23

    Gabon

    20,1

    4,1

    24,2

    Gambie

    12,9

    7,7

    20,6

    Ghana

    14,1

    7,7

    21,8

    Guinée

    13,5

    4,4

    17,9

    Guinée Equatoriale

    28,8

    20,8

    49,6

    Guinée-Bissau

    1,1

    10,9

    12

    Kenya

    12

    6,1

    18,1

    Lesotho

    19,8

    9,1

    28,9

    Libéria

    12,5

    4,2

    16,7

    Libye

    3,2

    14,9

    18,1

    Madagascar

    16,9

    7,3

    24,2

    Malawi

    10,2

    8,8

    19

    Mali

    14,2

    8,2

    22,4

    Maroc

    24

    4,6

    28,6

    Maurice

    17,1

    6,4

    23,5

    Mauritanie

    22

    7

    29

    Mozambique

    9,4

    11,8

    21,2

    Namibie

    16,3

    4,5

    20,8

    Niger

    16,5

    6,3

    22,8

    Nigeria

    8,1

    5,5

    13,6

    Ouganda

    16,1

    5,5

    21,6

    Rwanda

    8,6

    9

    17,6

    Sénégal

    18,2

    8,5

    26,7

    Sierra Leone

    8,2

    5,2

    13,4

    Soudan

    16,7

    4,6

    21,3

    Swaziland

    8,3

    6,2

    14,5

    Tanzanie

    19,5

    6,4

    25,9

    Tchad

    20,2

    9,1

    29,3

    Togo

    12,3

    3,5

    15,8

    Tunisie

    20,1

    3,3

    23,4

    Zambie

    13,9

    7,1

    21

    Zimbabwe

    8,6

    2,5

    11,1

    Moyenne Afrique

    13,4

    7,5

    20,9

     

     

     

    2-      Marchés boursiers de certains pays d’Afrique en 2013

    (Source : African Securities Exchange Association)

    Ville (pays)

    Capitalisation (milliards $)

    Entreprises cotées

    Johannesburg (Afrique du Sud)

    936,8

    372

    Windhoek (Namibie)

    145,6

    21

    Lagos (Nigeria)

    105,7

    158

    Gaborone (Botswana)

    50

    28

    Casablanca (Maroc)

    50

    74

    Nairobi (Kenya)

    18

    57

    Abidjan (Côte d'Ivoire)

    9,8

    60

    Lusaka (Zambie)

    9,5

    19

    Tunis (Tunisie)

    9

    59

    Dar es-Salaam (Tanzanie)

    8,5

    11

    Port-Louis (Maurice)

    7,7

    89

    Kampala (Ouganda)

    7,5

    8

    Harare (Zimbabwe)

    4,7

    67

    Kigali (Rwanda)

    1,9

    2

    Maputo (Mozambique)

    1

    1

    Lilongwe (Malawi)

    0,7

    12

    Praia (Cap Vert)

    0,3

    20

    Douala (Cameroun)

    0,2

    12

     

     


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