• Colonisation

     

    Colonisation

     

    La docte assemblée carburait ferme : un rapport alarmant était parvenu sur l’état social de Zébulon et chacun des conseillers, après moultes enquêtes fournies par leurs services, y allait de sa chansonnette : qui définitive, qui vengeresse, qui calmante… A la cacophonie du début succéda bientôt la paix surchauffée des grands moments : on allait agir ! On releva les plus infimes détails, on élimina les symptômes secondaires, on supputa, on paria, on… Un dernier tour d’amphithéâtre permit de s’assurer du consensus. Puis tout le monde se leva, satisfait d’avoir sacrifié son temps et ses méninges à l’amélioration de l’harmonie universelle.

    Cette fois-ci, la grosse cavalerie allait être mise en œuvre : plus de petits commandos, plus de « petites touches » à lointaines visées, moins encore le truc des religions nouvelles ! Non, il fallait du lourd, du visible, de la chirurgie sociale : d’abord, il y avait urgence ; ensuite, l’opinion se lassait d’attendre toujours les résultats des tout de même coûteuses petites opérations homéopathiques d’antan. Quitte à casquer, autant le faire d’un gros coup. Et après on en parlait plus. D’ailleurs les gens n’auraient pas compris qu’ils déléguassent exceptionnellement leurs pouvoirs aux conseillers, procédure ultra rarissime, pour que ceux-ci accouchent d’une demi-mesure. Tous étaient concernés, évolués comme ils l’étaient, et, ma foi, ça suffisait comme ça les conneries des Zébuloniens ! Et puis les conseillers, vu que ça ne leur arrivait qu’une fois toutes les saint-glinglin, fallait qu’ils justifient. Il leur restait quand même quelques traces du primitivisme cervical et leur fonction, même aussi temporaire et limitée qu’elle fut, les remplissait d’une certaine mégalomanie, pour ne pas dire d’une mégalomanie certaine : être « investi » dans ce monde sans chef, c’était énorme ! De quoi tourner les têtes des plus faibles (pour les plus forts, elles tournaient de toute façon)

    Bref et de ces faits, une armada allait partir et, nom de nom !, Zébulon allait y passer de gré ou de force. Marre, quoi, de leurs explications oiseuses, de leurs folklores à la con, de leur sous-développement endémique. Et quel retard, en plus, sur leur programme de colonisation : un bail qu’ils auraient dû essaimer tous azimuts à leur tour…

    Après les inévitables adieux –Fais attention ! Ecris-moi ! Ne bois pas trop ! Cette fois-ci, ne revient pas hier !- les légions –enfin, les gens chargés d’intervenir car, la discipline, dans ce monde de dingues, c’était pas terrible- gagnèrent leurs…le truc qui leur permettait de voyager dans l’espace et dans le temps, seule manière de ne pas découvrir au retour son arrière petit fils en train de mourir de vieillesse. Les lucioles clignotantes s’égaillèrent dans le ciel puis se confondirent, avant de disparaître, avec les étoiles du firmament. Rideau… -il faut ici que je vous décrive mon angoisse à l’idée de raconter un voyage spatial crédible. Et d’une, les distances sont telles que, même la théorie de la relativité constante foutue au panier, ce qui ne saurait tarder, il faut vraiment avoir l’imagination débridée pour concevoir superman arrivant frais et dispos et aussi jeune qu’à son départ, sur son théâtre d’exploit. Et de deux, même si, à force de vitesse, on tendait réellement à arriver avant d’être parti, dans quel état serions-nous ? Et de trois, les trous noirs et la para science, ça fait bricolage, non ? Pour la commodité, les lecteurs n’ont qu’à se dire, pourquoi pas, que l’infini mathématique terrestre n’a rien à voir avec celui de l’Univers. Et puis, tiens !, que les ondes fossiles qui viennent de toute part… Quand j’ai écrit ce texte, en 1980, on ne savait pas qu’elles venaient de tous les côtés de l’Univers et j’avais écrit : « que les ondes fossiles, celles du Big Bang, viennent de tous les côtés » Ce qui m’arrête dans ma digression. Je saute donc les quelques lignes qui lui restaient, à la dite digression, pour revenir à mes lucioles arrivées donc avant d’être parties.

    Re-rideau qui s’ouvre : le spectacle est féérique, la belle bleue et tout, et tout. Zébulon, côté physique, ça plait à l’armada. De loin : car de près, c’est moins affriolant : d’abord, des zones grises et noires partout. Béton, bitume, fer… Ensuite, des lumières blafardes, sauf à de rares endroits façon fêtes foraines, endroits où l’énergie semble être gaspillée à qui mieux-mieux. Ensuite et vu d’encore plus près, des foules pas possibles de bipèdes vociférant, courant et paraissant éreintés. Comme un sac de 10 kilos de café renversé par mégarde dans une toute petite cuisine : il y en a partout, sur terre, dans l’eau, dans l’air. Pour être habitée, Zébulon l’est, on ne peut pas se tromper ! Qui va plonger ?

    Euh… Une petite partie de la troupe de lucioles se détache quand même et se dirige lentement vers la planète, perdant des unités moins courageuses au fil du trajet. Un cycliste tombant dans une immense fourmilière aurait sans doute plus de témérité… On pénètre quand même. Rase-mottes, virevoltes. Tous les sens en éveil. Et on se pose, oui, même ça, histoire de humer l’air. Une espèce de barbu sort d’une habitation voisine (11237 composants, vous vous rendez compte !), zieute la luciole, hurle quelque chose. Traducteur, SVP ! Une femelle sort à son tour, un gamin dans les bras. Tous trois se dirigent vers les arrivants, la bouche bêtement ouverte et un sourire idiot sur le visage. « Bienvenu ! Bienvenu ! », crient-ils. Tu parles ! Tu vois, toi, un gorille t’ouvrant les bras au détour d’un coin de jungle ?! Et même pas un boulon à lui lancer pour lui faire peur : la débandade, la fulgurante débandade. Et le retour instantané, frileux, au sein du troupeau en orbite. « Vas-y, toi, si c’est facile… »

    Nouveau conciliabule général. D’où il ressort que, pour l’instant, on se contente de vérifier, de très haut, les assertions du rapport. On ne visitera que la nuit, pendant que les Zébuloniens dorment. Et jamais plus de cinq à la fois, pour ne pas attirer l’attention. Pas de contact aussi, surtout pas de contact : des fois qu’un bipède serait plus intelligent que ses congénères…

    Plus de trois mois maintenant que les lucioles étudient la planète. Enfin, qu’elles l’observent : car côté étude, ça n’est guère fameux : « tu as vu ces statistiques à la noix, tu as vu ! Pas même fichus d’aligner correctement trois chiffres, ces gugusses. Tiens, ce continent qu’ils nomment Taramis : au moins deux pays sur trois qui ne produisent de statistiques qu’avec deux années de retard. Et dans quel état ! Quant aux plus développés, ça traficote dans tous les sens. Les chiffres, pour eux, ça doit venir appuyer un raisonnement préétabli, pas le contraire. Les cons ! » « Ouais…  Toi tu ne t’occupes que de statistiques. Si tu avais comme moi la politique… Regarde : Ca veut avoir des idées, ça porte des jugements et ça finit par des anathèmes exclusifs. Je dis bien « des » ! Si encore, ils avaient l’honnêteté de reconnaître que tous leurs systèmes procèdent d’une même conception de base, des dirigeants et des dirigés. Même pas ! Ils me fatiguent… » Une petite voix s’élève : « n’oubliez pas l’économie, ça m’use suffisamment. Ils ont des modes. En plus, ils découpent leurs idées par petits et grands agrégats plus inintéressants les uns que les autres. Comment veux-tu t’y retrouver, dans cette salade ? Pas étonnant qu’ils s’y perdent eux-mêmes ! D’ailleurs je me demande si c’est pas voulu, cette sauce politico-économico-sociale. Pour que personne ne s’y retrouve… » Une autre voix intervient, au bord de la crise de nerfs : « quant au niveau technologique, autant vous dire que c’est le brouillard le plus complet. D’un côté des automates pas si mauvais que ça ; de l’autre, le Zébulonien à poils. Et, au milieu, des bagarres incessantes pour savoir qui fabriquera ça ou ça. Alors que des aspects bien plus importants sont laissés à l’abandon où entre des mains inexpertes, voir sans éthique. Je n’y comprends rien ! A croire que leur seule motivation, c’est l’agitation. Du moment que ça bouge, tout beigne ! Mais dès qu’il s’agit de changer, c’est-à-dire de modifier l’allure et l’orientation de l’agitation, que dalle ! »

    Bref, l’armada se posait de graves questions. Partis avec l’idée d’une brève mais intense campagne généralisée, les voyageurs des lucioles ne savent plus comment pratiquer l’intervention chirurgicale prévue initialement. Manque de recul ? Un nième conciliabule en convient humblement. Un contact est établi avec la planète mère pour approvisionner les mémoires des ordinateurs en données socio-historiques comparatives. Et là, ça colle. A quelques nuances près toutefois, et non des moindres. Notamment en ce qui concerne l’armement –terme utilisé par les Zébuloniens pour désigner leurs engins de mort. Celui-ci bloque tout un tas d’évolutions qui, elles-mêmes, par leur carence, empêchent d’autres évolutions de pointer le bout du nez, qui, à leur tour…  Bref, il y a ce blocage, lui-même géniteur de monstruosités ou du moins considérées comme telles par l’armada. Et c’est plus qu’embêtant : car, hors quelques gadgets colossalement inefficaces en l’occurrence –le nettoyage par le vide étant à la fois répugnant et définitivement inadéquat dans le cas d’une planète habitée- les lucioles ne possédaient aucun, mais pas l’ombre même d’un instrument susceptible de mettre en échec les terrifiantes babioles militaires des autochtones. On commençait à comprendre l’inquiétude du rapporteur qui avait déclenché le voyage…

    Des étrangers qu’ils étaient devenus, ces Zébuloniens ! Dire qu’on avait mis tant d’amour à leur concocter les transferts génétiques, à l’époque où l’on ne voyageait que congelé. Quelle ardeur ils avaient mis à supputer scientifiquement, parfaitement, « scientifiquement », les résultats prévisibles, génération après génération. Sans compter le travail sur la planète elle-même, pour la rendre habitable sans effort, l’équilibre écologique et tout et tout !

    Un bel os, en fin de compte. Et de taille. Ca avait pourtant bien marché sur les autres planètes. D’accord, Zébulon, c’était au début de l’expansion. Quand on comptait sur les planètes dans les voyages interstellaires. Tellement longs, à l’époque, les dits voyages, qu’on abandonnait un peu les gènes transplantés à leur sort. Une visite « suicide » de temps à autre –les partants ne revenaient jamais-, avec un billet circulaire pour ne pas gaspiller trop d’hommes, et le vague espoir d’une conclusion heureuse. On avait le sentiment du devoir accompli. N’était-ce pas d’ailleurs leur propre sort que celui des Zébuloniens ? « Croissez et multipliez », disaient les légendes… Quand d’autres formes de voyages avaient pris leur essor, on n’avait pas pu toucher à Zébulon : fallait attendre un degré suffisant d’évolution. Alors on surveillait. Heureusement que des Zébulon, il n’y en avait pas eu des masses ! A l’époque, ça coûtait les yeux de la tête, ce genre d’équipée…

    N’empêche qu’à présent, ils étaient bien embêtés. Sur la planète natale, les conseillers tenaient réunion sur réunion, fouillaient leur propre passé à la recherche de concordances possibles. Des fois que… Mais en pure perte : les données sérieuses disponibles ne remontaient pas assez loin. Seule l’imagination…  Des millénaires d’informatique, ça n’aide toutefois pas. Et, pendant ce temps, l’armada continuait à tourner en orbite, des rotations avec l’arrière ayant été organisées en prévision d’un siège de longue durée. D’ailleurs les gens commençaient à se passionner pour la planète bleue, il n’y avait aucun problème de volontariat. Et l’opinion se politisait, pour ou contre. Les conseillers avaient été changés –laissez les mêmes en place aurait été trop dangereux-, reflétant cette nouvelle cassure. Le choix même des volontaires commençait à reposer sur des critères idéologiques…

    Progressivement, Zébulon, qui n’en avait cure et qui ignorait tout de cette agitation extra-zébulonienne, commençait à coloniser culturellement la planète natale…


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