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    Communication

    (Écrit en 1980)

     

    Voilà un quart d’heure qu’il sent des fourmillements au bout de tous ses membres. L’émission est pourtant bien lancée et il a pu intervenir à deux reprises pour corriger une affirmation trop péremptoire puis contredire un interlocuteur imprudent. Tandis que le ton monte un tantinet dans le studio, ses deux discours en ayant cassé la routine bon enfant, son mal à l’aise s’accroît : maintenant et en plus de fourmillements devenus piqûres d’épingle, son cerveau –ou plutôt son expression orale- semble échapper à son contrôle. Il s’observe prendre la parole avec autorité et proférer des choses dont il n’a pas conscience…

    La stupeur peut se lire sur le visage des autres invités : n’est-il pas après tout qu’un comparse, un individu quelconque placé là pour renvoyer la balle aux ténors conviés par le producteur de l’émission ? Cependant ses accusations se précisent, sa démonstration est brillante. Les invités étrangers ne disent rien, croyant sans doute que la coutume française inclut ce genre de débat populiste dans lequel le naïf a amplement le droit à la parole. Les politiciens autochtones, eux, sont de plus en plus outrés. Déjà deux d’entre eux ont tenté de lui couper le sifflet avec dédain. Mais lui, amusé, a vu sa bouche démonter la mystification du « coup du mépris » et la retourner contre ses auteurs : « la façon dont vous m’interpellez est l’exemple parfait de ma démonstration : au lieu de répondre sur le fond, vous cherchez à démolir le discours en le stoppant net. Vous refusez le dialogue, soit parce que le terrain sur lequel je vous interpelle ne vous est pas familier, soit parce que vous estimez que je ne suis pas assez calé pour en discuter avec vous. Peut-être même les deux raisons à la fois ! L’inertie de vos préjugés est telle qu’on ne peut que douter de notre appartenance au monde moderne. Vous vous considérez sans doute comme évolués parce que vous portez au pinacle les plus malins, les plus machiavéliques de vos confrères au lieu des plus intellectuellement honnêtes ou des plus compétents. C’est-à-dire que vous préférez ceux qui dépensent des trésors d’ingéniosité pour arriver à des fins archaïques, la plupart du temps un avantage sur les autres, tout en jurant « croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en Enfer » que leur objectif est la pureté même, le seul désir d’être utile au plus grand nombre. Et nous vivons en plein dedans, quasi résignés si pas admiratifs ! Bon sang ! Quand je pense que vous partez tous à vos réunions au sommet  avec et avant tout en tête l’idée de dissimulation !  C’est pour cela que, calmement, sans vouloir vous injurier, je dis que nous sommes encore des primates »

    C’est le tohu-bohu à présent sur le plateau : « inadmissible ! » «  Je ne suis pas venu ici pour… ! » « Faites taire cet imbécile ! »… L’animateur prend son téléphone et l’entretien, inaudible, rétablit le silence. « Notre standard téléphonique est submergé d’appels. Qui, tous sans exception s’adressent à l’imbécile que vous voulez réduire au silence », annonce-t-il un léger sourire aux lèvres. Gène des autres ! Qui se transforme en peur quand le dit imbécile se met littéralement à rayonner de tout son être. Les fourmillements ont atteint le stade du paroxysme, de même que son ubiquité intellectuelle. Son esprit a quitté son corps, du moins le ressent-il comme ça, voyant à présent le plateau de haut, comme s’il était juché sur les poutrelles métalliques du plafond. Son corps émet de fait des particules intensément lumineuses tandis, de l’extérieur, son cerveau ressent la dislocation graduelle des atomes qui le composent. Ses mains, ses jambes, sa poitrine se fantômisent. Les autres participants reculent, se lèvent, n’écoutant même plus les paroles que la bouche translucide continue d’égrener. Les téléspectateurs, eux, entendent parfaitement la série d’anathèmes : la technologie que vous avez créée est, entre vos mains, un jouet dangereux. Vous le savez d’ailleurs puisque vous redoutez tous l’utilisation de l’arme nucléaire. Par avidité, vous avez laissé se développer un fossé effroyable entre votre évolution technique et votre évolution sociale. Si, par malheur, vous arriviez à surmonter sans rien changer les contradictions qui en résultent, alors craignez que l’Univers, par souci peut-être primaire mais compréhensible de survie, ne soit tenté de se protéger du monstre que vous serez alors devenus. Aura-t-il seulement besoin de le faire ? Ne stagnerez-vous pas plutôt dans votre fange d’égocentrismes jusqu’à ce que le social rattrape votre niveau technique en d’innombrables convulsions qui vous pousseront à la guerre : que feront les pays riches quand leurs industries de pointe, aéronautique, automobile, électronique, seront menacées par la concurrence du Tiers Monde ? Déjà les menaces actuelles, pourtant bénignes, font se lever en masses hurlantes les singes que vous êtes toujours ! Sous la direction qui plus est d’anthropoïdes robotisés par leurs réflexes politiciens ! »

    Il n’est plus à présent qu’énergie pure. Son aspect physique est celui d’un ectoplasme lumineux d’où émerge une voix désincarnée, solitaire dans un studio où ne restent plus que des techniciens consciencieux et conscients du scoop en direct qu’ils sont en train de filmer. Quelques spectateurs sont restés eux aussi, regroupés près des portes qu’ils hésitent encore à franchir. On entend au loin les sirènes des véhicules de police bouclant le périmètre de la Maison de la radio. Déjà des éléments casqués et armés ont pénétré dans l’immeuble et gravissent les escaliers qui mènent au plateau. Lui voit tout ça, jusqu’à la Seine où se reflètent les lumières des immeubles de la rive opposée. Il n’y attache aucune importance : il n’est que spectateur indifférent, vaguement goguenard. Sa perception s’étend dans l’espace, sans se diluer. Il entre sans vergogne dans les foyers où seules les lampes réagissent à son intrusion. Il contemple, parfois avec regret, des scènes qu’il connaît par cœur, s’attendrit sur des petits riens, s’attarde sur des visages…

    L’ectoplasme perd régulièrement de sa résistance, la voix s’amenuise : « songez à vos comportements quotidiens, au nombre de vos mesquineries. Et dites-vous que vous ne percevez qu’une part infime de ce que perçoivent les tiers qui vous côtoient. C’est cela qu’il vous faut combattre. Non pas le jugement des autres mais, férocement, inlassablement, tous vos réflexes médiocres. Vous êtes en retard et même s’il vous en coûte beaucoup, vous devez vous faire mal jusqu’à ce que ne dépassent plus que de rares et anodins restes de votre préhistoire. N’attendez pas de vos gouvernements quelque impulsion décisive : la communauté suit toujours les comportements individuels en matière sociétale, très rarement le contraire. Car ceux qui vous gouvernent craignent vos réactions… »

    L’ectoplasme a disparu à présent, la voix s’est éteinte. Il n’y a plus de lampes qui diminuent d’intensité dans les maisons. Il n’y a plus qu’une étoile filante dans le ciel noir, un trait de lumière qui s’éloigne en sanglots de la Terre.

    ***

    L’homme se réveille, transpirant abondamment. Quel rêve, bon sang ! Il en est tout retourné et se lève pour reprendre contact avec la réalité : le bruit de la chasse d’eau qu’il actionne après avoir pissé, le contact du froid dans sa gorge après avoir bu, la sensation de la moquette sous ses pieds nus… « Ca va ? », lui demande son épouse. « Oui, oui. Ne t’en fais pas, dors… » Il se recouche et se rendort dans un sommeil sans rêve.

    ***

    Très haut dans le ciel, une masse sombre vibre sous l’effet de quelque moteur silencieux. La carcasse paraît immobile mais la rotation de la planète bleue, en dessous, prouve qu’elle se déplace. D’ouvertures invisibles partent des séries d’ondes inconnues qui fondent sur la Terre, jusqu’au tréfonds de l’inconscient des dormeurs sans défense ; à leur tour, ils se réveilleront en sursaut et chercheront le réconfort de sensations usuelles. La masse procède méthodiquement, par quadrillage du sol terrestre ; elle passe et repasse, jusqu’à ce que tous les habitants soient touchés. Les navigateurs lorgnent sans arrêt sur leurs compteurs, aspirent au repos. Ils voient avec dépit la trop lente progression du résultat. Certains se sont déjà résignés à passer un long moment dans ce système stellaire…


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