• Côte d'Ivoire

    Je place ce texte dans cette rubrique "retour de l'humanisme" parce que la politique française en Afrique est tout sauf humaniste. Et que le procès de Laurent Gbagbo, président ivoirien démis honteusement par l'armée française, sonne un peu comme le premier glas de cette politique. Il est très certainement l'homme qui aura ouvert les yeux à énormément d'Africains sur la réalité de leurs rapports avec les Occidentaux et la France en particulier. Ce pourquoi il sera tout aussi certainement considéré comme un héro par les futurs historiens africains...

    Interview publiée dans LG Info* le 2 mars 2018

    * Journal ivoirien d'opposition

     

     

    1-Quel regard jetez-vous sur le procès du Président Laurent Gbagbo ?

    Les Américains ont un terme pour désigner ceux qui dirigent réellement le pays, une sorte de conglomérat mêlant hauts fonctionnaires et très grands capitalistes : le "Deep State" En France, ce conglomérat additionne des hauts fonctionnaires issus des grandes écoles, des anciens hauts fonctionnaires ayant "pantouflé", des patrons de firmes du "CAC 40" (cotées en bourse) et des cercles de pouvoir comme la Franc Maçonnerie ou ce qu'on désigne sous le terme de "France Afrique", un mélange de hauts fonctionnaires du Trésor et de la Défense et de particuliers tirant profit des relations franco-africaines dont des avocats très médiatisés. Tous ces gens fonctionnent par "consensus" : on ne sait pas toujours d'où vient telle croyance, mais dès lors qu'elle est partagée par ce petit monde, elle devient un dogme. En ce qui concerne Gbagbo, il est aujourd'hui clair que son remplacement armé par Ouattara fut dû au fait que le président ivoirien était beaucoup trop indépendantiste pour la France Afrique et beaucoup trop engagée dans un processus de désengagement monétaire pour les fonctionnaires du Trésor. Les Français du conglomérat voulaient s'en débarrasser depuis longtemps et, déjà, le président Chirac fit tout pour imposer les Nordistes dans le jeu politique ivoirien. Il faut savoir à cet égard que les Français ont toujours eu de meilleurs rapports avec les Sahéliens qu'avec les Forestiers en Afrique. Et ce, depuis que le Sénégal fut choisi pour être la capitale de leur empire africain. Gbagbo avait gagné l'élection présidentielle de 2010 comme cela a été démontré depuis. Et il aurait gagné la guerre civile sans l'intervention des Français. Face à cela, son renvoi devant la CPI n'est qu'une façon de s'en débarrasser sans le tuer. Un assassinat aurait d'ailleurs entraîné des conséquences géopolitiques telles que je suis certain que les conseillers de Sarkozy ont reculé devant cette perspective...

     

    2-Quels commentaires faites-vous après le passage des 82 témoins de la procureure, Fatou Bensouda ?

    Cette femme, issue d'un milieu modeste, est à la fois ambitieuse et très douée. Mais sa tâche était d'entrée impossible : Gbagbo n'est pas un criminel contre l'humanité ni un criminel de guerre. Le démontrer l'obligeait à tenter de fabriquer des preuves et, à défaut, des  faux témoignages. Je lui reproche donc son manque de scrupule, un travers qui, il est vrai, accompagne souvent le carriérisme. Je crains malheureusement pour elle que le procès Gbagbo a été un procès de trop. Elle a définitivement grillé la suite de son aventure professionnelle...

     

    3-Ils n’ont pu démontrer le plan commun mis en place par Gbagbo pour éliminer les partisans de Ouattara…

    Bien sûr que non puisqu'il ne s'agit pas d'un vrai procès mais d'une manière de se débarrasser d'un homme considéré comme politiquement dangereux par les Français. Tout est faux dans cette mascarade, tellement faux que je crois très sincèrement que la CPI ne s'en remettra pas. N'importe quel vrai juge aurait mis fin au procès après l'audition des premiers "témoins". Mais pas ces "juristes" de la CPI, beaucoup trop intéressés par leurs salaires élevés pour se mettre à dos un pays comme la France dont les pressions, aujourd'hui démontrées, ont été fortes et incessantes. Le juge italien est à cet égard particulièrement veule et je rappelle ici qu'un assesseur allemand a, lui, préféré se retirer dès le début des audiences...

     

    4-Partagez-vous l’avis de ceux qui pensent que c’est un procès politiques ?

    C'est évident, non ?

    5-D’aucuns disent qu’il est temps d’arrêter ce procès partagez-vous cet avis ?

    Bien sûr. Mais j'avoue ne pas comprendre la défense de Gbagbo sur ce point. Ils auraient dû demander la relaxe dès qu'il fut prouvé que le premier procureur, l'argentin Luis Moreno-Ocampo, était de mèche avec la France. Il y a derrière l'apparente frilosité des avocats du président Gbagbo des éléments qui m'échappent...

     

    5-Que pensez-vous des révélations de Médiapart ?

    Médiapart a apporté la preuve que le procès devant la CPI était bien une mascarade. Mais le défilé des premiers témoins aurait dû suffire aux juges internationaux. Comme quoi on a beau démontrer une vérité, si elle dérange des puissants, la France en l'occurrence, ça n'a pas d'importance...

     

    6-Que dites-vous de la dernière sortie des juges de la CPI qui demandent à la procureure des éléments complémentaires ?

    Certains ont naïvement crû qu'ils voulaient ainsi en finir. Comme rien ne vient, j'ai plutôt tendance à croire qu'ils veulent gagner du temps. Là encore la défense m'étonne car ils sont entrés dans ce jeu. Au point d'être morigéné par les juges pour faire perdre du temps au procès ! Là encore, des éléments nous manquent pour comprendre le processus...

     

    7-Que dites-vous de la mobilisation à travers le monde pour réclamer sa libération ?

    Il faut voir que même de très nombreux Sahéliens la réclament ! J'ai entendu  de nombreux électeurs de Ouattara déplorer la façon dont Gbagbo était traité. Il est incontestablement en train de devenir l'un des grands héros de l'Afrique moderne, ce que ne comprennent absolument pas les Occidentaux. S'il pouvait se présenter à la prochaine élection présidentielle ivoirienne, il gagnerait facilement. D'où d'ailleurs et plus que probablement sa condamnation pour avoir "volé" des milliards de F CFA dont il n'a évidemment jamais vu la couleur : Ouattara tente d'éviter sa candidature...

     

    8-Commentaire sur les français qui demandent sa libération…

    Ils ne sont pas nombreux : les Français se moquent de ce qui se passe en Afrique. Et leurs médias n'arrangent pas ce fait en répétant sans arrêt que les Africains sont malheureux du seul fait de leurs dirigeants. Le discours n'a pas changé depuis le petit éthiopien tout maigre au gros ventre !

     

    9-Et pourtant, on dit que le Président Gbagbo est contre les français…

    Il a donné des gages en matière de contrats. Mais on ne sait pas ce qu'il faisait par ailleurs. La vraie politique est souvent silencieuse. Tout ce que je peux dire est que même les Socialistes français l'ont lâché alors qu'il faisait partie de l'Internationale socialiste. Un Socialiste important comme Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, a été particulièrement pressant pour que Gbagbo reste à la CPI...

     

    10-Des voix s’élèvent pour dire que la Cpi est à la solde des grandes puissances…

    Des grandes puissances occidentales ! Bien sûr. Cette instance l'a démontré a de nombreuses reprises, en commençant par les procès contre les Serbes et le fait que jamais la CPI n'a poursuivi d'alliés des Occidentaux tels que les criminels albanais au Kosovar. Ou plus récemment contre les partisans de Ouattara qui ont commis des crimes de guerre...

     

    11-Elle ne juge que les dirigeants qui veulent l’indépendance et la souveraineté de leur pays…

    Je dirais plutôt qu'elle ne juge que des ennemis des Occidentaux et je défie quiconque de prouver le contraire !

     

    12-La France, votre pays, est accusée d’être responsable de ce qui est arrivé en Côte d’Ivoire ?

    C'est évident : la rébellion est parti du Burkina, financée par la France Afrique avec l'aide des services secrets français. C'est la France qui a empêché l'armée ivoirienne de poursuivre les rebelles pour finir par imposer la présence de ces rebelles dans le gouvernement ivoirien. Et c'est la France qui a permis aux rebelles de l'emporter in fine à la bataille d'Abidjan après les avoir guidé tout au long de la guerre civile. La France n'a pas cessé d'interférer dans les affaires africaines et je rappelle ici que si elle n'avait pas détrôné Bokassa puis fait partir Patassé en Centrafrique, les deux seuls dirigeants acceptés par les deux nations du pays, jamais elle n'aurait dû revenir pour séparer les dites nations en train de s'étriper pratiquement au couteau ! L'histoire de la France en Afrique regorge de ce type d'interventions dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles furent très mal pensées à long terme. Stupides pour la plupart car on arrive aujourd'hui à une détestation des Français par une majorité d'Africains...

     

    13-Est-ce qu’il n’est pas temps de revoir les relations entre la France et ses anciennes colonies ?

    Pas facile car la France Afrique fait partie du "Deep State" français. Et ce conglomérat est trop méprisant pour faire réellement acte de contrition. Voyez la loi, heureusement annulée, sur les "bienfaits de la colonisation" ! Et voyez Hollande refusant catégoriquement l'idée même de compensations pour la Traite... Non, je ne crois pas que la révision de ces relations assez déplorables viendra des Français, quelque soit le président en place. Elle ne pourra venir que des Africains et je voudrai ici donner un petit exemple : les Français ont fait le forcing pour obtenir la gestion du port de Kribi au Cameroun, jusqu'à une visite éclaire du président Hollande à Yaoundé. Biya a fait semblant de dire oui puis a attendu que la majorité socialiste soit défaite aux élections françaises. Aujourd'hui, les dirigeants camerounais envisagent même de retirer la gestion du port de Douala à Bolloré...

     

    14-Un mot sur le Fcfa Pourquoi la France s’accroche-t-elle à cette monnaie ?

    Pas pour les dépôts des banques centrales africaines comme le croient trop d'Africains. Même si la Banque de France est gagnante dans cette histoire de dépôt des réserves de change africaines, ça ne porte que sur une somme minime pour la France. Elle se remettrait d'un départ des Africains. Non, la fin du CFA sonnerait surtout le début de la fin de l'influence française en Afrique. Or, sans l'Afrique, la France n'est plus qu'un pays occidental secondaire derrière les Etats Unis et l'Allemagne. Son poids au Nations Unis deviendrait minime et même les instances francophones internationales échapperaient à son influence. Et puis il y a le poids de la France Afrique au sein du Deep State français et le franc CFA est un mur porteur de cette France Afrique...

     

     


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