• Crise mondiale ?

    Pourquoi la crise "mondiale" n'est qu'occidentale

    Christian d'Alayer - 3 mai 2015

    Moins de 1 point de croissance l'an dernier en Europe occidentale, une croissance moins forte que prévue aux Etats Unis, les organismes de Washington, FMI et Banque Mondiale, qui alertent à qui mieux-mieux les dirigeants mondiaux sur l'infortune de la production mondiale, les analystes des marchés qui crient "au loup !" face aux "piètres" performances des "BRICS", à en croire les meilleurs économistes de notre planète, le Monde courre à sa perte.

    "C'est la faute aux gens !", disent les uns, les accusant de ne plus faire assez d'enfants et de partir trop tôt à la retraite. C'est parce qu'on n'a pas fait assez de réformes structurelles disent les libéraux les plus radicaux accusant pêle-mêle les gouvernements de manque de courage et les salariés de toucher des rémunérations trop élevées. C'est par excès d'austérité rétorquent leurs rares opposants...

    Ce qui est amusant dans ces faux débats est que tous leurs auteurs réfléchissent à court terme, d'une année sur l'autre. Et en ne regardant en plus que quelques paramètres, les Etats Unis d'Amérique, l'Union européenne et la Chine, pour schématiser. Tous paramètres de fait primordiaux dans les salles de marché où les logiciels ont été programmés essentiellement sur ces quelques bases : le dollar, l'euro et le yuan (on ne parle plus du yen depuis la catastrophe de Fukushima censée avoir renvoyé le Japon à l'âge de pierre)

    Si ces économistes à la réputation assise voulaient bien prendre un peu de champ, ils verraient très vite et d'abord que :

    - Un, la croissance mondiale s'est littéralement envolée depuis les années 1980, avec une très forte accélération à partir de l'an 2000. Le tableau 2 et, surtout, le graphique 2bis illustrent parfaitement ce phénomène plus que repérable statistiquement. Songez qu'entre 1970 et 2014, le PIB mondial est passé de 3000 milliards à plus de 70 000 milliards de dollars, une multiplication par plus de 20 en 44 ans ! Le monde tourne donc autour de 4%/an de croissance depuis ce petit demi siècle et parler d'écroulement parce que l'Occident n'en n'est plus le principal bénéficiaire est quelque peu rapide...

    - Deux, les mêmes tableaux et graphiques montrent aussi très clairement que le fossé de richesse s'est accru au profit de l'Occident entre 1970 et 2000 mais qu'à partir du tournant du millénaire, c'est l'inverse qui s'est produit avec un rattrapage très rapide de l'ancien Tiers Monde. En clair, les taux de croissance de ce Tiers Monde ont été beaucoup plus élevés que ceux de l'Occident.

    - Enfin, le tableau 1 montre aussi que cette différence de taux de croissance persiste dans la crise ressentie en Occident : les taux de croissance occidentaux sont inférieurs à 2% depuis des années (le FMI "espère" une reprise en 2015...) tandis que les taux des pays en développement, en légère baisse du fait de moindres achats dans les pays développés, se maintiennent tout de même tous au dessus de 4%/an. Et, phénomène nouveau, l'Afrique émerge avec des taux supérieurs aux taux moyens, taux qui ne fléchissent même pas avec la stagnation en Europe, ex plus gros client du continent. La crise ne touche donc pas l'ancien Tiers Monde ou, au pire, à la marge.

    Ce qui est fou est que, en dépit de ces chiffres on ne peut plus éloquent, les Occidentaux continuent à réfléchir comme si le monde s'arrêtait, justement, aux frontières de leur zone de prospérité, exactement comme dans les années 1950 et 1960. Voyez le tableau 4 sur les pays les plus compétitifs selon eux. C'est une école de management suisse qui le publie depuis plusieurs années, fondé dit-elle sur plus de 300 critères dont, surtout, le "ressenti" des chefs d'entreprises (ça ressemble d'ailleurs furieusement aux ressenti des chefs d'entreprise en matière de corruption dans le classement annuel d'Amnesty International)

    Ont-ils interrogé beaucoup de chefs d'entreprise non Occidentaux ? Toujours est-il que dans les 20 premiers pays de leur classement, vous trouvez encore 13 pays occidentaux où, selon les taux de croissance respectifs, il fait de moins en moins bon vivre ! Car qui dit faible croissance dit chômage et croissance des inégalités. Mais tant pis ! Nos bons chefs d'entreprise préfère la Finlande à la Chine et la Nouvelle Zélande au Nigeria !

    En fait, la crise n'est qu'occidentale, elle n'est pas mondiale. Et ce, d'abord parce que les marchés occidentaux ne sont plus que des marchés de renouvellement : les gens sont globalement riches et, faute de nouvelles technologies révolutionnaires, ne songent plus à s'équiper mais à renouveler leurs équipements. Ce, d'autant que la démographie occidentale est aujourd'hui en panne, avec un nombre croissant de personnes âgées qui ont moins de besoins que les jeunes. Tandis que l'ancien Tiers Monde est resté démographiquement dynamique, avec des besoins croissants. La "théorie de l'offre" a occulté cet élément fondamental pourtant des économies, au point que plus personne n'en parle réellement dans les médias occidentaux...

    Deuxième point de l'occidentalisation de la crise, le retournement total des termes de l'échange depuis la fin 1999. L'évolution des taux de croissance sur long terme (graphique 2bis) suit d'ailleurs de très près l'évolution de ces termes de l'échange : dans les années 1970, les chocs pétroliers successifs sont immédiatement suivis de la découverte et de l'exploitation du pétrole de la mer du Nord qui va non seulement contribuer à l'effondrement assez rapide des prix des matières premières en général, mais permettre à l'Occident d'accélérer son développement au détriment du Tiers Monde : tandis que le premier vend une masse croissante de biens industriels chers au second, celui-ci s'époumone à produire à bas prix de plus en plus de matière première. Souvenez-vous des crises successives du café, du coton, du bois qui minèrent des pays jeunes obligés de rembourser des emprunts effectués quand leurs exportations valaient cher avec des revenus d'exportations parfois divisés par plus de 2 ! C'est à cette époque bénie pour l'Occident que survint le redouté "club des 4", FMI, Banque Mondiale, Club de Paris (créanciers publiques), Club de Londres (créanciers privés) qui détruisit de fait les Etats en formation dans les pays anciennement colonisés (Afrique) ou sous tutelle de fait (Asie et Amérique latine) en les forçant à licencier leurs fonctionnaires nouvellement formés et à privatiser leurs services publics naissant.

    Décembre 1999, août 2008 : en moins de 10 ans, ces données initiales de l'économie mondial furent balayées par la plus forte hausse des prix des matières premières que le Monde ait jamais connu. L'or noir vit le prix du baril passer de moins de 10 dollars (10 décembre 1999) à nettement plus de 100 dollars (à la veille de la crise financière de 2008) L'or vit son cours passer de 300 dollars l'once à plus de 1600 dollars. Les prix du cacao attinrent rapidement des sommets jadis même pas rêvés par feu Houphouët Boigny qui ne voulait "seulement" que 1000 dollars la tonne. Etc., pas une seule matière première échappa à ce phénomène entretenu qui plus est par la consommation croissante des pays en développement eux-mêmes, à commencer par la Chine.

    Et ce n'est pas la petite baisse de 25% en moyenne enregistrée depuis le ralentissement des économies occidentales qui permettra à celle-ci de retrouver des termes de l'échange aussi favorables que ceux des années 1980 et 1990 : un autre malheur est en effet survenu pour elles, celui de la baisse rapide et très importante des prix des biens industrialisés, baisse due au départ à la concurrence chinoise puis à celle de l'ensemble des pays en développement. Leurs salaires sont nettement inférieurs à ceux des pays développés, c'est vrai. Mais un autre facteur a joué, celui des séries de fabrication : tandis que le marketing détruisait progressivement l'avantage des grandes séries dans des pays trop sophistiqués, la Chine s'engageait, elle, dans un processus réellement industriel, campagnes de qualité incluses. Prenez par exemple un produits aussi simples que les cuiseurs vapeur électrique. Une seule usine chinoise fabriqua un seul modèle à des centaines de million d'exemplaires (les Chinois sont gros consommateurs d'aliments cuits à la vapeur) Tandis qu'en Europe, plusieurs fabricants sortaient chacun 3 à 5 modèles tirés à moins d'un million d'exemplaires chacun. Les prix ? 35 à 50 euros par modèle européen contre 15 euros, en Europe, pour le modèle chinois. Cet exemple n'est bien entendu pas exhaustif et tout un chacun peut se remémorer l'hallali interminable des industries occidentales du textile, la mort, prématurée elle, de l'industrie européenne des panneaux solaires ou encore et auparavant, les coups de butoir portés par l'industrie japonaise aux industries américaines de biens d'équipement, machines outils en tête. Sans oublier l'automobile dans le marché de laquelle, après la déstabilisation -le mot est faible- créée par l'industrie japonaise, on a vu la petite Corée venir faire le ménage à son tour avant que l'Inde (Tata) et la Chine ne pointent aujourd'hui le bout de leur nez conquérant. Et sans oublier aussi l'acier et l'Indien Mittal devenant en quelques années le principal acteur mondial devant un Russe...   

    Bref, ce fut et cela reste un véritable carnage en Occident : l'Angleterre la première renonça de fait à son secteur industriel, L'Amérique, après la perte de villes comme Détroit (automobile) ou Chicago (agro alimentaire) tenta de résister en se lançant très rapidement dans les nouvelles technologies et, un temps, y réussit. Jusqu'à ce que les pays émergeants sachent aussi produire de la haute technologie à bas prix... Des économistes conséquents auraient pu, auraient dû analyser et prévoir le choc. Et inciter alors les gouvernements occidentaux à accélérer la robotisation des usines, la formation des ouvriers à de nouveaux métiers et à former le public contre le marketing de plus en plus destructeurs d'entreprises de plus en plus gérés par des financiers se reposant sur des commerciaux. Mais un autre malheur empêcha l'Occident de se reprendre intelligemment : en même temps que naissait l'industrie dans les pays en développement, l'Angleterre puis l'Amérique décidèrent qu'il était temps d'inverser un cours social devenu bien trop favorable aux salariés. Cette décision volontaire et réfléchie (école dite "de Chicago") abouti en fait et en quelques années également à faire passer le coût salarial occidental global de plus de 20% à moins de 15% dans l'ensemble des coûts de production. La financiarisation des économies, conséquence du vieillissement des populations (fonds de pension), transféra quasi intégralement aux actionnaires ces 5% retirés aux salariés. Et, pour éviter l'effondrement des marchés intérieurs, l'épargne des ménages fut remplacé par le crédit. La mauvaise décision au mauvais moment car, pendant ce temps, la part des exportations occidentales dans le commerce mondiale ne cessa de baisser. Avec un marché mondial qui leur échappait de plus en plus et des marchés intérieurs en recul relatif, la marge des filiales occidentales des multinationales ne pouvaient que se dégrader. Et là encore la réponse fut de prendre aux salariés pour donner aux actionnaires...

    Il y a belle lurette maintenant que les multinationales occidentales n'investissent plus dans leurs pays d'origine. Elles ont, elles, compris où se trouvait leur intérêt et agissent d'autant plus librement que l'ultra libéralisme en vigueur en Occident a interdit aux Etats occidentaux d'interférer dans la gestion des entreprises : à de mauvaises décisions au mauvais moment, les Occidentaux ont ajouté celle de se lier les mains face à leur déclin !

    Et voilà pourquoi la crise actuelle n'est pas mondiale mais bel et bien occidentale. La baisse de leurs achats internationaux affecte certes les exportations des pays émergeants mais ceux-ci disposent du relai de leur consommation intérieure. Relai qui nécessite de toucher à la compétitivité des entreprises exportatrices (hausse des salaires) mais on a vue que les séries jouaient un rôle au moins aussi important que des coûts salariaux faibles dans cette compétitivité.

    De même les Occidentaux se trompent quand ils pensent que la baisse actuelle des prix des matières premières va affecter lourdement la croissance des pays producteurs. C'est vrai pour quelques pays seulement qui ne comptent notamment que sur l'or noir pour vivre. Mais on le voit notamment en Afrique subsaharienne, la croissance repose surtout sur l'essor des classes moyennes, sur la consommation intérieure donc, de plus en plus satisfaite par des PME locale dont la création s'est fortement accélérée ces dernières années sur le terreau fertile de l'artisanat.

    Bref, l'Occident, y compris le FMI et la Banque Mondiale, va devoir réviser sérieusement ses croyances économiques s'il veut surmonter une crise qui est en fait de suprématie mondiale. En l'état actuel du débat en son sein, il n'a aucune chance d'en atténuer les conséquences. "Demain, nous enverrons nos jeunes faire le ménage chez les Chinois" m'a dit sous forme de boutade un avocat international. Me confirmant aussi et par la même occasion que les services, jusqu'à présent épargnés par la crise occidentale, commençaient à en souffrir. Et c'est bien ce qui nous attend...

     

    1- Taux de croissance du PIB mondial depuis 2012

    (Source : FMI, octobre 2014)

    Pays

    2012

    2013

    2014

    2015*

    Monde

    3,4

    3,3

    3,3

    3,8

    Pays développés

    1,2

    1,4

    1,8

    2,3

    Dont Etats Unis

    2,3

    2,2

    2,2

    3,1

    Dont zone euro

    -0,7

    -0,4

    0,8

    1,3

    Dont Japons

    1,5

    1,5

    0,9

    0,8

    Pays émergeants et en développement

    5,1

    4,7

    4,4

    5

    Dont Chine

    7,7

    7,7

    7,4

    7,1

    Dont ASEAN

    6,2

    5,2

    4,7

    5,4

    Dont Amérique latine

    2,9

    2,7

    1,3

    2,2

    Dont Pays arabes et Pakistan

    4,8

    2,5

    2,7

    3,9

    Dont Afrique subsaharienne

    4,4

    5,1

    5,1

    5,8

    * Projections

     

    2- Evolution des taux de croissance du PIB mondial depuis 1970

    Source : CNUCED (base statistique)

    Zones

    1970

    1980

    1990

    2000

    2014

    Pays en développement

    1

    3,6

    4,8

    7,5

    31,8

    Pays développés

    2,3

    8,4

    17,8

    25,3

    44,2

     

    2bis - Evolution des taux de croissance du PIB mondial depuis 1970

    Source : CNUCED (base statistique)

    NB : 1 = 1970, 2= 1980, 3= 1990, 4=2000, 5 = 2014

     

     

    4- Les pays les plus compétitifs selon les Occidentaux

    Source : International Institute for Management Development (IMD, Suisse)

    Pays

    2014

    2013

    Etats Unis

    1

    1

    Suisse

    2

    2

    Singapour

    3

    5

    Hong Kong

    4

    3

    Suède

    5

    4

    Allemagne

    6

    9

    Canada

    7

    7

    Emirats Arabes Unis

    8

    8

    Danemark

    9

    12

    Norvège

    10

    6

    Luxembourg

    11

    13

    Malaisie

    12

    15

    Taïwan

    13

    11

    Pays Bas

    14

    14

    Irlande

    15

    17

    Royaume Uni

    16

    18

    Australie

    17

    16

    Finlande

    18

    20

    Qatar

    19

    10

    Nouvelle Zélande

    20

    25


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