• Croissance et prix en Afrique

    Pour en finir avec l'afro-pessimisme

    Christian d'Alayer - avril 2017

    Avec la baisse relative des prix des matières premières, l'afro-pessimisme a d'autant fait sa réapparition que nombre d'émigrés africains en France, surtout intellectuels, restent très aigris vis-à-vis de leur patrie d'origine. On sait ainsi qu'en ce qui concerne par exemple l'Algérie, et les familles rapatriées en 1962, et bon nombre de Kabyles sont à l'origine de l'opinion très négative des médias français. Les intellectuels expatriés ont de même  joué un rôle majeur cette fois vis-à-vis du sud du Sahara. Ajoutons à cela la petite voix des "ONG" au regard Oh combien parcellaire sur le Continent et l'on obtient une image plutôt catastrophique de pays qui, pourtant, ont fait la preuve de leur dynamisme ces dernières décennies. Image qui revient aujourd'hui en force depuis que le Nigeria et l'Afrique du sud ont enregistré une très faible croissance économique en 2016 (selon les estimations de la Banque mondiale, moins catastrophique selon la BAD et les résultats sous-régionaux consolidés de cette même Banque mondiale)

    Il apparaît donc presque d'utilité publique de rétablir la vérité sur la soi-disant impossibilité "génétique" des Africains (surtout subsahariens pour les journalistes français) à se développer et à évoluer.  Voici tout d'abord le tableau économique sous la forme d'un graphique et de deux séries de chiffres qui prouvent de nombreux faits :

    - tout d'abord, il y a une corrélation évidente entre la hausse du prix des matières premières et l'accélération de la croissance africaine. A contrario, on pourrait penser qu'à l'inverse, une baisse des prix des dites matières premières entrainerait ipso facto une décélération de cette croissance.

    - Mais si vous regardez l'origine de la décélération globale en 2011, 2013, 2014 et 2015, vous pouvez voir très nettement qu'elle provient essentiellement de l'effondrement de la croissance dans les pays d'Afrique du nord suite aux fameux "printemps arabes" L'impact de la baisse des prix des matières premières sur la croissance africaine ne se fait réellement sentir qu'en 2016 (si les estimations de la Banque mondiale sont réelles)

    - Or et même sans faire appel à d'autres estimations moins pessimistes, on voit (renvois du tableau 3) que les deux plus gros morceau de l'Afrique subsaharienne, l'est et l'ouest, ont continué à croître avec une très grande vigueur. En Afrique de l'ouest, on peut d'ailleurs se demander comment la CEDEAO a pu enregistrer l'an dernier une croissance de plus de 6% avec un Nigeria qui aurait stagné ! Sans doute l'Angola a-t-il fini par pâtir de la baisse des prix du pétrole. Sans doute l'Afrique centrale pâtit-elle de l'instabilité politique avec Boko Haram et l'opposition entre Sahélien et Forestiers en République centrafricaine.

    - Mais, et c'est le dernier point que montrent les tableaux et le graphique, les prix des matières premières sont loin de s'être effondrés. J'ai déjà évoqué l'indice Mundi dans ces colonnes en remarquant que le prix moyen des matières premières avait été multiplié par 5 de 2000 à 2015 et par 3,5 seulement ces deux dernières années, toujours par rapport à l'an 2000. Ce qui se confirme au niveau du prix du pétrole importé en France. Mais qui est supérieur à la réalité en matière des denrées tropicales principalement exportés par les pays africains en sus du pétrole et des minerais : là, on enregistre un simple triplement.  Mais il n'y a pas effondrement ces dernières années et les exportations ont rapporté toujours nettement plus qu'en 1990 !

    La croissance africaine est donc loin d'être cassée par le soi disant effondrement du prix des matières premières. Et, ce, contrairement aux affirmations de certaines grandes banques qui ont mis en avant des "cycles" de prix pour annoncer une baisse durable des dits prix. Il y a ralentissement de la croissance en Chine, certes, et poursuite de la stagnation en Occident. Donc tassement des prix tant des produits dits "de base" que des matières premières industrielles. Si vous regardez les prix payés par les Français, vous voyez toutefois que ce tassement n'est pas catastrophique pour les exportateurs. Même en ce qui concerne le pétrole : car à 100 $ le baril, l'offshore profond et le gaz de schiste deviennent rentables. A 50 $, prix tout de même 3,5 fois plus élevé qu'en 1990, c'est moins évident et la production est plus aisée à contrôler par l'OPEP...

    L'effondrement économique de l'Afrique est donc une chimère. Qu'en est-il de sa croissance politique et sociale ? Là encore, les oiseaux de mauvais augure mentent : il y a bien deux phénomènes terroristes au Sahel et en Afrique centrale. Phénomènes, il ne faut pas l'oublier, dus aux armes fournies abondamment par l'Europe et singulièrement la France tant à l'armée régulière de Kadhafi qu'aux forces rebelles que les Occidentaux ont grandement aidé à gagner. Mais les bien plus terribles guerres congolaises sont pratiquement terminées et le Congo Kinshasa par exemple enregistre aujourd'hui de fortes croissances économiques annuelles. Idem en Afrique du nord où les printemps arabes sont derrière : les indices de la  zone retournent au vert. Quant à l'Afrique australe que les teigneux annonce pratiquement en guerre civile, je rappelle que le Zimbabwe d'une part a remboursé la Banque mondiale jusqu'au dernier cent tandis qu'il a renoué avec une croissance forte. Et que d'autre part, il n'y a pas de meurtres en série de fermiers blancs en Afrique du sud : c'est un mensonge issu, là, des milieux d'extrême droite européen pour dénigrer le pays le plus puissant du continent et ses dirigeants aujourd'hui noirs. Il existe des tensions, certes, qu'il faudra bien apaiser en donnant des terres aux Noirs. Mais on est loin de la guerre civile !

    Bien entendu, la période actuelle de constitution du capital économique africain est lui aussi porteur de tensions : tout comme dans l'Europe du 19e siècle, il faut investir avant de répartir et les inégalités accompagnent toujours ces nécessaires capitalisations. Voyez la Chine ! Voyez la Corée du Sud ! L'Afrique n'échappe pas et n'échappera pas au phénomène, entrainant de ce fait la désapprobation un peu stupide des médias occidentaux (bien plus "gentils" à l'égard de leurs annonceurs, eux mêmes ultra capitalistes !) Ce qui est important est qu'on compte aujourd'hui de plus en plus d'entrepreneurs africains, le plus fort taux d'ailleurs dans le monde.

    Reste la démocratie que l'Occident a voulu imposer à toute allure à tous les pays sans exception. Malheureusement, les phénomènes religieux et ethniques s'opposent à une totale et rapide démocratisation du continent : au nord, on a vu l'Islamisme radical en passe d'emporter tous les régimes. Il fallut une guerre civile extrêmement dure en Algérie, un coup d'Etat en Egypte, l'échec patent des Islamistes en Tunisie (et en Egypte) et la personnalité du roi, du "Commandeur des Croyant", au Maroc pour l'empêcher. Au sud, les élections peuvent se passer bien dans les pays totalement sahéliens mais ne le peuvent pas là où s'opposent deux civilisations aussi différentes que celle des Bantous, chrétiens et/ou animistes, et celle des Sahélien, musulmans. Boko Haram est né sur cette opposition ; au Soudan,  au Tchad, en Centrafrique, au Togo,  tout au long en fait de la lisière entre Sahel et Forêts, la démocratie ne peut que donner lieu à la violence. Là encore les Occidentaux ont attisé les flammes de cette violence, ne serait-ce qu'en déposant les seuls dirigeants capables d'unir leurs peuples : Bokassa puis Patassé en l'occurrence et à Bangui... Et que dire du monde bantou que l'Occident méprise tout en n'y connaissant rien ?! Qui sait en France que la petite mais très riche Guinée Equatoriale est dirigée comme un conseil de familles ? Ca n'a rien à voir avec la démocratie représentative, certes, mais quand on voit comment se comporte cette démocratie représentative occidentale, ça la vaut sans doute ? Comment comprendre ce monde quand on condamne Mugabe sans réfléchir, sans rien connaître de son histoire et de l'histoire de son pays ? Parler des accords de Lancaster House foulés aux pieds par Tony Blair n'entraîne qu'ennui et incompréhension au nord de la Méditerranée ! "Histoire de Nègres !" Alors qu'il s'agit essentiellement de la nième rupture de traités internationaux de la part des Anglo-Saxons. Bref, on voit que l'Occident a bel et bien ouvert la boîte de Pandore avec  sa promotion de la démocratie représentative en Afrique. Qui va devoir digérer très longtemps encore ce "cadeau" : c'est probablement le seul bémol qu'on puisse avancer contre ce continent en pleine et très rapide mutation. N'oublions pas en effet que la stabilité politique, bien plus que la démocratie, est un gage de développement comme le prouve incontestablement l'envol économique occidental au 19e siècle...

     

    1- Prix du baril de pétrole depuis 1970 en $ (source : France-Inflation.com)

    Graphique evolution petrole wti

    2- Prix des matières premières importées par la France depuis 1990 (source : INSEE)

    Années

    prix du baril de pétrole au mois de juillet  ($)

    Produits alimentaires (indice au mois de juillet))

    denrées tropicales (indice au mois de juillet)

    Prix industriels* (indice au mois de juillet)

    1990

    14,9

    111,6

    85,6

    81,5

    1991

    17,1

    106

    81,7

    83,9

    1992

    15,6

    99

    58,8

    69,4

    1993

    14,9

    112,8

    74,5

    74,2

    1994

    14,5

    141,5

    166,2

    81,2

    1995

    11,7

    126,1

    106,6

    84,4

    1996

    15,1

    129,7

    99,3

    74,4

    1997

    17

    135,8

    159,6

    93,1

    1998

    11,1

    119,2

    127,5

    76,2

    1999

    18,3

    99,8

    103,3

    78,7

    2000

    30,3

    100,3

    101,2

    98,4

    2001

    28,6

    96,1

    89,2

    91,3

    2002

    25,9

    108,5

    108,5

    81

    2003

    24,9

    115

    95,5

    77,7

    2004

    31,2

    123

    89,7

    97

    2005

    47,8

    129

    99

    110,9

    2006

    58

    133,5

    102,4

    160,2

    2007

    56

    174,7

    118,5

    159,2

    2008

    84,6

    260,6

    140,4

    149,3

    2009

    46

    203,3

    138,7

    117,4

    2010

    58,9

    214,5

    169,7

    168,4

    2011

    81,6

    269,7

    188,2

    197

    2012

    83,2

    274,5

    170,9

    179,5

    2013

    82,3

    262,4

    142

    158,1

    2014

    79,2

    284,6

    181,3

    161,1

    2015

    50,8

    261,4

    227,4

    155,5

    2016

    40,8

    256,1

    215,8

    156,8

    janv-17

    51,6

    242,5

    196,8

    182,5

    * Prix des matières premières industrielles telles qu'oléagineux ou caoutchouc...

    3- Croissance économique de l'Afrique depuis 1990

    (Source : CNUCED)

     

    Années

    Total  Afrique

    Dont Afrique du nord

    1990

    2,85

     

    1991

    1,55

     

    1992

    -0,1

     

    1993

    -0,14

     

    1994

    2,44

     

    1995

    2,91

     

    1996

    5,26

     

    1997

    3,14

     

    1998

    3

     

    1999

    2,56

     

    2000

    3,61

     

    2001

    4,01

     

    2002

    6,05

     

    2003

    5,41

     

    2004

    5,99

     

    2005

    5,92

     

    2006

    5,66

     

    2007

    5,97

     

    2008

    5,47

     

    2009

    3,23

     

    2010

    5,16

     

    2011

    1,06

    -6,03

    2012

    5,6

     

    2013

    2,05

    -3,17

    2014

    3,67

    1,31

    2015

    2,79

    2,76

    2016

    2*

    2,9

    Début 2017

    nc

     

     

    * Estimation de la CNUCED. Les pays africains de l'est et de l'ouest enregistrent une croissance moyenne supérieure à 6%. L'Afrique du nord se reprend un peu (+2,9%) et la baisse globale de performance de 2016 est essentiellement due cette fois-ci aux pays d'Afrique centrale et australe (moins de 1% de croissance en 2016)


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