• Damné

    Damnation

     

    Quel fumier ce président ! "Accusé, je vous rappelle qu'aux termes du Code de procédure pénale, vous n'êtes pas autorisé, sans mon assentiment express, à vous adresser directement au tribunal. Asseyez-vous et taisez-vous !" Comme si ça n'était pas MON procès ! J'y assiste en spectateur à cette farce ! Ils ont beau jeu, les plumitifs, de stigmatiser mon indifférence...

    L'homme vivait de fait ces moments pénibles dans une sorte d'irréalité cotonneuse. Les causes de l'acte qui lui valait cette infamie disparaissaient totalement derrière le formalisme judiciaire. Lequel montait en épingle des aspects secondaires : que lui importait la détermination juridique de sa préméditation ? Il aurait voulu leur expliquer plutôt la logique de son comportement répréhensible, l'enchaînement des pensées qui y avaient concouru...

    Le procès rapportait froidement son cas à la norme générale, hors contexte. Son histoire s'étendait sur une chronologie factuelle sans signification : le 18 mars, il avait acheté tel élément de sa machine, le 2 juin il avait procédé à un essai, le 15 août il avait liquidé ses comptes bancaires, le 8 septembre il avait vendu son appartement, le 12 novembre il avait écrit à tous ses amis pour annoncer son départ... Autant de preuves irréfutables qu'il préparait sa fuite une fois son forfait accompli...

    Des clous, tiens ! Mais comment leur expliquer sans être pris pour un demeuré s'enfermant dans un système de défense aberrant que son crime l'englobait lui aussi, qu'il avait été perpétré dans l'intérêt commun ?

    Tout avait commencé après que les voyages temporels eurent été autorisés puis répandus dans le grand public. Au début, il n'y avait prêté qu'une attention limitée. Ca l'intéressait moins que les voyages spatiaux dont il suivait les progrès avec délectation. Il attendait impatiemment le jour où l'homme découvrirait autre chose que des lichens, des traces de vie organique ou des ectoplasme semi liquides en suspension dans des atmosphères à couper au couteau. Le moment où il pourrait correspondre avec une autre intelligence développée : certainement les humaines réapprendraient-ils alors la fraternité ? Mais la galaxie était vaste et la probabilité d'une telle rencontre était faible d'autant que les programmes d'exploration concernaient tous des étoiles plus jeunes que le Soleil : comprendre sa préhistoire était le leitmotiv des scientifiques... Avec aussi la crainte de trouver plus évolué que soi, sans compter les considérations économiques : les planètes vierges étaient sur ce plan plus intéressantes que d'éventuelles planètes habitées, même par de simples lichens : même dans ce cas là, les explorateurs avaient ordre de rebrousser chemin dès les classifications usuelles effectuées.

    Et puis sa mère avait voulu voyager dans le temps. On ne permettait que des excursions en module fermé, sans possibilité de contact avec le passé : des voyageurs, un point c'est tout, et du seul passé en outre. Car pour l'avenir, on ne savait pas très bien comment s'y prendre... Il l'avait accompagné plusieurs fois et avait fini par y prendre goût. Au point d'ailleurs de devenir obsédé par le futur. Le passé, dans le fond, il connaissait : les historiens avaient déblayé le terrain bien avant qu'on l'investisse et les voyages n'apportaient que des éléments subalternes telle la couleur des vêtements, les habitudes nutritionnelles ou les techniques de communication.

    Bien sûr et à lui seul, il n'avait pu découvrir la technologie du voyage dans l'avenir. Peut-être aurait-il dû initier un programme de masse ? En fait, ça l'avait fatigué d'avance, ce type de programme. On passait presque plus de temps à l'organiser qu'à travailler sur le sujet choisi. Alors, il s'était contenté de "projeter". Il avait systématiquement repris les projections d'avant les voyages temporels, puis leurs vérifications sur le terrain après la découverte des dits voyages et il avait pu ainsi isoler les méthodes les plus fiables d'analyse théorique du futur. Ca avait été long car les documentations étaient très dispersées. Personne n'avait songé, vu l'étroitesse du marché, à les rassembler dans une mémoire spécialisée. Et puis il avait fabriqué un logiciel fondé sur ces méthodes les plus fiables et introduit des données sur des événements contemporains couplées à des données sur sa propre vie. Il s'y était repris plusieurs fois, ajoutant progressivement des éléments oubliés.

    Les résultats n'avaient pas été parfaits, loin de là, mais suffisants tout de même pour obtenir un aperçu approximatif de l'avenir et de sa propre intégration à cet avenir. L'ordinateur avait même pris en compte l'originalité de sa démarche car il l'avait été relié automatiquement à d'autres recherches en cours dont il ignorait l'existence. Et c'est en voyant ces résultats qu'il avait décidé de se détruire.

    "Taisez-vous !" venait de lui intimer le président du tribunal. Il aurait pourtant voulu expliquer cela, leur démontrer la nécessité impérieuse de le soustraire au monde, d'effacer sa vie : son expérimentation débouchait sur les voyages dans le futur, l'ordinateur était formel. Et cela impliquait à terme la fin du Monde, la machine était tout aussi assurée de cette inéluctable conséquence. C'était d'ailleurs simple à comprendre : comment les hommes continueraient-ils à entreprendre en connaissant d'avance les suites de leurs entreprises et les suites de ces suites ?! Désintérêt, ralentissement phénoménal de l'activité, vide spirituel... L'accusé avait donc délibérément choisi de se gommer de l'évolution du monde mais sans être directement responsable de sa disparition, pour tromper l'avenir. Oh, il ne se faisait pas trop d'illusions : d'autres que lui feraient bien un jour la même démarche. Mais peut-être réagiraient-ils alors comme lui ? Peut-être aussi que le retard évolutif qu'allait créer sa mort donnerait plus de temps aux mentalités humaines pour se préparer aux voyages dans le futur ?

    Quoiqu'il en soit, il ne pouvait se contenter de se suicider : trop tard, l'interconnexion des ordinateurs lui avait déjà volé sa découverte. Non, il fallait qu'il se tue dans le passé, avant qu'il ne fasse la dite découverte. Il avait ainsi trafiqué un module pour pouvoir se poser dans son passé, comme un véhicule spatial. Il avait choisi le jour de sa naissance, prenant le moins de risque possible. Et il s'était poignardé dans le vagin même de sa mère après avoir fait irruption dans la salle d'accouchement.

    Mais le temps n'avait pas admis d'être ainsi violé. Pouvait-il le savoir ? Même l'ordinateur n'avait pas prévu cette conclusion terrifiante : la police était venu le chercher, hagard et tenant encore à la main le couteau avec lequel il venait de tuer une femme âgée, sa mère, à son époque présente. Le temps, pour contourner le paradoxe, avait effacé sa tentative. Mais pas son acte... Alors que lui importait qu'on le présente comme particulièrement odieux, les chaires intimes de la vieille femme labourées par l'arme de son fils ? Il avait échoué et le président lui ordonnait de se taire. Ce n'était que justice : sans doute quelque chose présidait-il aux destinées de l'humanité et, plus odieux que son crime avait été son intention de s'immiscer dans cette destinée supérieure ?

    L'homme, vaincu, entendit sa sentence, baissa la tête et suivit les gendarmes hors de la salle. Il savait que toutes les thérapies du monde -et Dieu sait qu'il en avait pris pour son grade !- n'arriveraient jamais à lui rendre la paix de l'âme : même réhabilité par ses congénères, il se sentirait toujours damné dans l'Univers...


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