• Des pauvres pas si pauvres que ça

    La pauvreté en Afrique se porte...bien !

    Du moins si on en croit des statistiques qui ne sont pas sans défaut...

     

    Le rapport de la CNUCED sur les pays les moins avancés 2016 est paru en fin d'année dernière. Comme 80% de ces "PMA" (LCD ou Least developed countries en anglais) sont Africains, ce rapport permet en fait de voir comment ont réagi les pays les moins riches du continent à la baisse du prix des matières premières (voir le graphique 4). Les exportations des pays africains les plus pauvres s'en sont fatalement ressenties, près d'un quart de baisse en valeur en 2015 par rapport à 2014 (voir tableau 1) et le rapport note un véritable effondrement de leurs balances des paiements -jusqu'à moins 50% pour un pays comme le Mozambique ! L'organisme onusien a sorti des graphiques de chiffres qui ne sont pas publiés et il est impossible de reporter ici l'ampleur détaillée de cet effondrement. Car les graphiques sont trompeurs, tout dépend de l'échelle retenue pour y transcrire les données brutes. J'y reviendrai pour estimer tout de même le niveau d'emprunt des PMA africains

    D'ailleurs deux autres faits viennent adoucir ce constat : d'une part les pays africains les moins avancés ont aussi beaucoup épargné et investi (plus du quart du PIB en financement interne, c'est considérable - voir tableau 2) D'autre part, ils ont reçu aussi, entre l'aide publique internationale et les investissement directs étrangers, pratiquement autant que ce qu'ils ont perdu en exportations moins rémunérées.

    Alors, certes, le tableau n'est pas rose. Mais il est nettement moins sinistre que ce qu'on rapporté ces derniers temps et le FMI et des médias occidentaux apparemment ravis que l'Afrique se porte mal. En fait et comme pour les pays africains riches, les PMA ont eux aussi entamé leur décollage, la liaison entre une épargne intérieure forte et une croissance restant vigoureuse en dépit d'un effondrement des prix des biens et services exportés par ces pays est sans appel. Vous pouvez d'ailleurs constater aussi ici que les prévisions de croissance de la Banque mondiale pour l'Afrique telles qu'indiquées dans son rapport sur le commerce international en 2015 (voir article d'African Business de décembre 2016, Faut-il encore croire aux statistiques ?),  ne correspondent pas du tout avec celles qui sont indiquées ici : l'Afrique n'a bel et bien perdu qu'autour d'un point de croissance avec la baisse du prix des matières premières en 2014 et 2015 :  l'avenir n'est plus du tout sombre.

    Et si les Africains ont dû emprunter pour combler le déficit de leur balance commerciale, c'est en fait à la marge. On le voit bien  en rapprochant les tableaux : sans apports extérieurs, il ne manquait à leurs PMA que 3% de leur PIB pour financer leurs investissements en 2012, plus qu'1,7% en 2013 et qu'un peu plus d'un point en 2014. Or leur croissance fut très supérieure à ces pourcentages tout au long de ces années. Et comme les financements extérieurs ont compensé la baisse des recettes d'exportations, un simple calcul montre qu'il ne leur a finalement même pas manqué la différence entre la FBCF et l'épargne intérieure, soit très peu par pays, de l'ordre d'une à quelques dizaines de millions de dollars selon les pays. Ce qui est négligeable face à la capacité d'exportation des dits pays, entre 130 et 180 milliards de dollars annuels.

    C'est la raison pour laquelle pratiquement aucun de ces pays n'a fait appel aux financiers publiques (et on ne peut plus conditionnels) habituels, Bruxelles ou Washington surtout : ce sont les banques privées qui ont surtout prêté, à des taux actuellement plus qu'intéressants. Et finalement, il en a été des pays africains pauvres comme des pays africains riches, soit un ralentissement très modéré d'une croissance qui reste soutenue.

    Encadré

    La véritable loi de l'évolution n'est-elle pas autre que celle du marché ?

    Les quinze dernières années ont apporté un éclairage assez perturbateur de l'analyse économique mondiale. Le renversement total et durable des termes de l'échange, cette fois-ci en défaveur de l'Occident (qui semble ne pas s'en rendre compte), a en effet remis à l'honneur les plaintes jadis moquées des tout premiers dirigeants de l'Afrique indépendante au sujet du pillage des matières premières de leur pays. Par ailleurs, les tenants occidentaux de l'ultra libéralisme ont obtenu satisfaction avec l'application des dogmes de "l'économie de l'offre" dans les 4/5e de la planète. Ainsi que par l'ouverture des marchés de l'ex-Tiers Monde via la "mondialisation" Ce faisant, ces économistes et les dirigeants qui les suivirent, ouvrirent en fait les marchés occidentaux aux productions nettement plus compétitives des pays émergeants. Ils pensaient que la technologie les sauverait : les dits pays émergeants s'avérèrent tout aussi technologiques que les pays développés, peuplant même leurs "silicone valley" de leurs meilleurs éléments sans que pour autant cette fuite des cerveaux dépeuple les leurs : aujourd'hui, la Chine dépose plus de brevets que les Etats Unis et plus aucun produits "High Tech" de grande consommation n'est produit en Occident ! La conjonction des deux évolutions, voulue par les Occidentaux, a conduit visiblement à l'effondrement de son empire constitué à coups de canon depuis le XVIe siècle : un endettement public démentiel accolé à des dépenses militaires toutes aussi démentielles. L'Occident ne vit plus qu'à crédit et seule l'intelligence de ses créditeurs le sauve de la débâcle. Mais qu'arrivera-t-il si le dollar s'effondre ?

    Si bien que la "main invisible du marché" est bien en peine d'expliquer ce qui arrive à l'économie mondiale : c'est aujourd'hui la Chine qui mène le jeu et qui a fait, par exemple, de Dubaï -et donc du Pacifique- le principal port de la planète. Adieu la domination de l'Atlantique nord, adieu la suprématie du Nord sur le Sud en matière commerciale : ce sont aujourd'hui les relations Sud-Sud qui l'emportent !

    C'est comme si une main cette fois-ci extérieure avait pris les manettes et inversé le cours de l'économie pour que les pays pauvres ne le soient plus, au détriment des pays riches. Dieu ? Des extraterrestres ? Je pense plus prosaïquement qu'une fois atteint un certain niveau de développement, d'une part les peuples n'ont plus "envie" ; et que, d'autre part, ceux qui ne l'ont pas atteint réclament leur dû quoiqu'il arrive. C'est l'exemple de la Corée du Sud : une fois atteint un certain degré de développement, les Coréens ont réclamé -et obtenu !- des hausses de salaire permettant à leur économie de se fonder aussi sur l'essor du marché intérieur. Quand les Coréens auront atteint un niveau de plus grande richesse, peut-être qu'eux aussi n'auront "plus faim" ?

    Les Occidentaux, dans ce schéma, ont donc loupé le coche : ils auraient pu imaginer le monde d'après leur surconsommation. Ils ont inventé celui de la sur-prédation, recréant des inégalités du niveau du XIXe siècle. Jusqu'à porter même atteinte aux produits de luxe qu'aujourd'hui trop peu de gens peuvent se payer. Le Suisse Richemont, l'un des deux grands mondiaux du luxe avec LVMH, se pose publiquement la question de son avenir ! Et l'ère des robots arrive à une vitesse hier encore inimaginable...

     

    1- Commerce extérieur des pays africains les moins avancés, en milliards de dollars

    Source : CNUCED (Rapport sur les PMA 2016)

    Pays

    2005

    2013

    2014

    2015

    2014/2015

    tous les PMA, exports

    95,9

    255,9

    251,8

    200,9

    -20,20%

    Dont Afrique

    66,9

    183,8

    175,3

    131,9

    -24,70%

     

     

     

     

     

     

    Tous les PMA, imports

    108,3

    312,9

    333,5

    305,1

    -8,50%

    Dont Afrique

    73,1

    210,6

    221,7

    190,2

    -14,20%

     

     

     

     

     

     

    Balance commerciale

     

     

     

     

     

    Tous les PMA

    -12,4

    -57

    -81,7

    -104,2

    27,60%

    Dont Afrique

    -6,2

    -26,8

    -46,5

    -58,2

    25,40%

     

    2- Besoin de financement extérieur des PMA africains, en % de leurs PIB

    Source : CNUCED (Rapport sur les PMA 2016)

    Pays

    2002-2008

    2012

    2013

    2014

    Tous les PMA, FBCF*

    22,2

    26,6

    25,9

    26,2

    Dont Afrique

    22,5

    27,2

    25,7

    25,5

     

     

     

     

     

    Tous les PMA, épargne intérieure

    20

    23,3

    22,9

    23

    Dont Afrique

    21,7

    24,2

    24

    24,2

     

     

     

     

     

    Besoins de financement, PMA

    -2,2

    -3,3

    -3

    -3,2

    Dont Afrique

    -0,8

    -3

    -1,7

    -1,3

    Croissance de ces pays

    7,9

    6,1

    5,6

    4,1

    * Formation brute de capital fixe

     

    3- Apports de financement extérieur dans les PMA d'Afrique (en milliards de dollars)

    Source : CNUCED (Rapport sur les PMA 2016)

    Pays

    2002-2008

    2012

    2013

    2014

    IDE tous PMA

    10,9

    21,4

    26,3

    35,1

    Dont Afrique

    8,4

    16,8

    22,9

    28,1

    Aide au développement, PMA

    21*

    27

    28

    25,5

    Dont Afrique*

    16,8*

    21,6*

    22,4*

    20,4*

    Total Afrique (PMA)*

    25,2*

    38,4*

    45,3*

    48,5*

    En % de leurs exportations

    nc

    nc

    24,6%*

    27,7%*

    * Estimation de l'auteur

     

     

     

     

     

    4- Evolution du prix des matières premières  depuis l'an 2000


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