• Dette africaine

    Les Africains sont peu endettés

    Mieux même : leurs dettes ont changé de nature, elles dynamisent aujourd'hui la croissance du continent !

     

    Qu'il est loin le temps des éléphants blancs ! Dans les années 1970-1980, l'Occident raillait les nouveaux Etats indépendants d'Afrique auxquels il imposait des "cures d'amaigrissement" pour sécuriser soi-disant les prêts qu'il lui accordait, toujours sous conditions. Aujourd'hui, c'est l'Afrique qui peut se gausser de la mauvaise gouvernance d'un Occident qui croule sous les dettes et dont la survie économique ne tient qu'aux planches à billet de ses banques centrales : globalement, le continent doit un tout petit peu plus que 20% de son Revenu intérieur brut aux pays étrangers, dette dont il pourrait se défaire avec seulement les 3/4 d'une année d'exportation au prix de 2013, donc une année complète au prix de 2016 (voir tableau 1) Même l'Allemagne n'arrive pas à une telle performance : sa seule dette publique dépasse toujours les 2 000 milliards € face à un PIB de l'ordre de 3400 milliards € et des exportations totalisant 1400 milliards € : sa dette publique représente donc plus de 60% de son PIB et presque deux années d'exportations. Comme la dette privée allemande est supérieure à sa dette publique, on voit que le présumé champion de l'économie européenne est en posture financière nettement moins avantageuse que l'ensemble de l'Afrique.

    Bien entendu, dans le détail africain il y a un peu de tout. Si vous regardez d'abord le tableau 3, vous voyez comment le FMI, organisme sous la coupe des Américains, classe les risques-pays du continent. En fait, il suffit de regarder le tableau 2 pour avoir une idée plus juste et plus précise de ces risques : parmi les grands pays, ce sont effectivement le Zimbabwe et le Soudan qui paraissent en plus mauvaise posture. A noter toutefois que Harare vient de finir de rembourser la totalité de sa dette au FMI qui le considérait comme extrêmement risqué... Et en tête des moins risqués, vous trouvez normalement les pays pétroliers qui n'ont guère besoin d'emprunter pour investir. L'Angola a même refusé il y a deux mois les offres du FMI, trouvant sur le marché normal des propositions plus alléchantes, sans conditions à la clé et à des taux bien meilleurs, afin de pouvoir continuer ses investissements en dépit de la baisse des prix pétroliers : une partie très importante de l'Afrique n'a plus besoin ni du FMI, ni de la Banque mondiale, CQFD !

    Ce, car ils peuvent faire aujourd'hui appel à toutes les sources de financement. A commencer par l'émission de bons et obligations du Trésor auprès de leurs populations. On ne dispose pour l'instant que de données partielles qui montrent, par exemple, que la dette intérieure du Nigeria, négociable en naira, a plus que quadruplé entre 2003 et 2013, couvrant aujourd'hui plus de 80% des besoins publics. Et celle d'un petit pays comme la Zambie a plus que sextuplé au cours de la même période (60% des besoins) ! Au Kenya, autre exemple, les bons du Trésor (longue durée) représentaient plus de la moitié des émissions publiques. Ce sont aujourd'hui de simples obligations d'Etat qui couvrent 60% des besoins de financement public et interne du pays, soit plus de la moitié des besoins totaux de l'Etat !

    Pour qui se souvient des fameuses années 1970-1980, un phénomène était assez fréquent en Afrique francophone : l'aide d'urgence de la Coopération française en fin de mois. Soit de l'argent prêté en urgence et à court terme. Les besoins de fin de mois existent toujours, certes, dans plusieurs Etats, mais le recours coûteux (car à la fois à taux élevés et à fortes conditionnalités) aux services de l'ancienne puissance coloniale a disparu. Et, globalement, la part de la dette extérieure africaine à court terme a fondu tandis que celle du long terme a crû. En Afrique du sud par exemple, le court terme est passé de 33% en 2006-2009 à 19% en 2011-2013 et le long terme, de 29% à 38% : cela signifie que l'Afrique s'endette aujourd'hui pour alimenter la croissance et non plus pour éviter le défaut de paiement. Par comparaison, on notera que la dette publique française est à 7 ans 1/2 en moyenne, dont la plus grande partie à court terme !

    Le phénomène africain est général et bien plus important qu'en Afrique du sud. En Angola par exemple, il n'y a pratiquement plus de dette publique à court terme (0,8% en 2013 !), de même qu'en Ethiopie (1,3%) ou en Ouganda (3,8%) Pour plus de détails à ce sujet, voir le tableau complet dans le Rapport 2016 de la CNUCED sur le développement économique de l'Afrique (pages 42 et 43) Tout cela a entraîné bien entendu une décrue du nombre de crédits extérieurs conditionnels : dans le même rapport, on voit que presque tous les pays l'ont enregistré, parfois très fortement (Botswana et Maurice notamment) Et seuls le Nigeria (par ailleurs peu endetté à l'extérieur), le Niger, l'Ouganda, Sao Tomé & Principe, le Cameroun, le Libéria, le Soudan et la Zambie ont connu une évolution contraire. Dans un contexte toutefois de forte réduction de l'endettement extérieur. Globalement, les pays africains très endettés (en haut du tableau 2) ont vu la dette concessionnelle baisser de 80% à 70% de 2005 à 2013 tandis que les pays moins endettés (en bas du tableau) ont vu cette même dette concessionnelle tomber à un peu plus du tiers en 2013 avec une forte hausse concomitante des obligations d'Etat. Depuis 2009, ce sont ainsi une vingtaine de pays qui ont émis plus de 16 milliards de dollars de ces obligations, Côte d'Ivoire et Nigeria en tête (mais le Nigeria, surtout auprès de ses concitoyens)...

    Que montrent in fine ces données ? Tout bêtement que l'emprunt aujourd'hui en Afrique est un emprunt de développement. On sait que l'épargne privée à crû énormément, jusqu'à atteindre les taux de l'Occident durant les fameuses "30 Glorieuses" On sait aussi que le continent abrite le plus fort taux d'entreprenariat par habitant que la Terre ait jamais connu. On voit enfin que les Etats africains, qui se sont fortement désendettés, n'empruntent quasiment plus qu'à long terme, pour donc des projets d'investissements (infrastructures notamment) : de toute évidence, le continent est entré dans un cercle vertueux de croissance économique, ce qui explique pourquoi, en fin de compte, la baisse du prix des matières premières de ces deux dernières années ne l'a affecté qu'à la marge.

    Encadré

    L'exception de l'Afrique du nord

    Dans cette partie du continent, la politique a joué et a obligé, malheureusement, les Etats à privilégier le court terme à de trop nombreuses reprises. Et c'est ainsi que dans ces seuls pays, la part de l'endettement public à court terme a augmenté entre 2006-2009 et 2011-2013 : de 15,6% à 22,1% pour l'Algérie, de 7 à 10,5% pour l'Egypte, de 8,9 à 12,9% pour le Maroc et de 19,7 à 24% pour la Tunisie. Le reste des données est meilleur, ces pays étant eux aussi entrés dans un cercle vertueux de développement. Certes, elles se sont peut-être dégradées depuis en Egypte et en Tunisie et pour les mêmes raisons politiques. Mais on voit qu'au début, la déstabilisation des "Printemps arabes" n'avaient affecté qu'à la marge, celle du déficit public, les économies concernées. Les échecs à l'origine de l'éviction des Islamistes étaient bien dus à une mauvaise gouvernance...

     

    Le problème du manque de devises

    On voit bien dans le tableau 2 que le seul hiatus dans la dette africaine est l'insuffisance des exportations par rapport à la croissance interne : cette croissance nécessite fatalement des importations coûteuses en biens d'équipement, le continent n'en produisant pratiquement pas. Et hors les pays pétroliers rémunérés en dollars, les sources de devises internationales sont insuffisantes, même au Nigeria où la très forte croissance excède les capacités en devises de la balance des paiements. Deux solutions existent à court terme : contrôler les importations pour privilégier les machines-outils sur les grosses voitures d'abord. Mais la mondialisation s'y oppose. N'acheter alors qu'aux pays acceptant de réinvestir sur place une partie des paiements -donc en monnaie locale. Mais c'est contraire aussi aux règles de la mondialisation. Des gouvernants un peu malins doivent pouvoir jouer secrètement sur les deux tableaux : qu'ils se souviennent de Poitiers et d'Edith Cresson...

     

    1-      La dette extérieure africaine à fin 2013 (en millions de dollars)

    Source : Banque mondiale, statistiques 2015

    Pays

    Stock de la dette 2011-2013

    % RNB

    % des exports

    Afrique du sud

    133612

    36

    110

    Algérie

    5590

    3

    7

    Angola

    21136

    21

    30

    Bénin

    2096

    27

    105

    Botswana

    2438

    17

    34

    Burkina Faso

    2458

    23

    76

    Burundi

    651

    26

    272

    Cameroun

    3928

    15

    50

    Cap Vert

    1257

    70

    153

    Comores

    225

    37

    269

    Congo  Brazzaville

    2973

    27

    nc

    Congo Kinshasa

    5734

    23

    56

    Côte d'Ivoire

    10930

    43

    89

    Djibouti

    805

    nc

    167

    Egypte

    39859

    16

    78

    Erythrée

    998

    34

    nc

    Ethiopie

    10541

    26

    161

    Gabon

    3328

    20

    nc

    Gambie

    504

    57

    149

    Ghana

    13227

    32

    82

    Guinée

    1811

    37

    106

    Guinée Bissau

    280

    32

    137

    Guinée Equatoriale

    0

    0

    0

    Kenya

    11776

    30

    110

    Lesotho

    848

    30

    51

    Libéria

    492

    31

    55

    Libye

    nc

    nc

    nc

    Madagascar

    2838

    29

    141

    Malawi

    1360

    33

    84

    Mali

    3137

    31

    55

    Maroc

    34326

    35

    104

    Maurice

    10238

    88

    133

    Mauritanie

    3263

    84

    109

    Mozambique

    5286

    37

    108

    Namibie

    nc

    nc

    nc

    Niger

    2404

    35

    157

    Nigeria

    10938

    3

    11

    Ouganda

    3800

    21

    78

    RCA

    558

    29

    nc

    Rwanda

    1354

    20

    127

    Sao Tome & Principe

    216

    80

    597

    Sénégal

    4817

    34

    110

    Seychelles

    2172

    201

    218

    Sierra Leone

    1190

    33

    113

    Somalie

    3054

    nc

    nc

    Soudan

    21785

    40

    298

    Soudan du Sud

    nc

    nc

    nc

    Swaziland

    533

    14

    23

    Tanzanie

    11515

    41

    138

    Tchad

    2182

    18

    nc

    Togo

    762

    22

    30

    Tunisie

    24577

    55

    108

    Zambie

    5308

    27

    53

    Zimbabwe

    8052

    73

    nc

    Total Afrique

    443165

    22

    71

     

     

    2-      Classement des pays africains les plus endettés (en % du Revenu National Brut)

    Source : déclinaison du tableau 1

    Pays

    % RNB

    % des exports

    Seychelles

    201

    218

    Maurice

    88

    133

    Mauritanie

    84

    109

    Sao Tome & Principe

    80

    597

    Zimbabwe

    73

    nc

    Cap Vert

    70

    153

    Gambie

    57

    149

    Tunisie

    55

    108

    Côte d'Ivoire

    43

    89

    Tanzanie

    41

    138

    Soudan

    40

    298

    Comores

    37

    269

    Guinée

    37

    106

    Mozambique

    37

    108

    Afrique du sud

    36

    110

    Maroc

    35

    104

    Niger

    35

    157

    Erythrée

    34

    nc

    Sénégal

    34

    110

    Malawi

    33

    84

    Sierra Leone

    33

    113

    Ghana

    32

    82

    Guinée Bissau

    32

    137

    Libéria

    31

    55

    Mali

    31

    55

    Kenya

    30

    110

    Lesotho

    30

    51

    Madagascar

    29

    141

    RCA

    29

    nc

    Bénin

    27

    105

    Congo  Brazzaville

    27

    nc

    Zambie

    27

    53

    Burundi

    26

    272

    Ethiopie

    26

    161

    Burkina Faso

    23

    76

    Congo Kinshasa

    23

    56

    Togo

    22

    30

    Angola

    21

    30

    Ouganda

    21

    78

    Gabon

    20

    nc

    Rwanda

    20

    127

    Tchad

    18

    nc

    Botswana

    17

    34

    Egypte

    16

    78

    Cameroun

    15

    50

    Swaziland

    14

    23

    Algérie

    3

    7

    Nigeria

    3

    11

    Guinée Equatoriale

    0

    0

    Total Afrique

    22

    71

     

    3-      Les pays africains à risque selon le Fonds monétaire international (2015)

    Risque faible

    Risque modéré

    Risque élevé

    Surendettement

    Bénin

    Angola

    Burundi

    Soudan

    Ethiopie

    Burkina Faso

    Djibouti

    Zimbabwe

    Kenya

    Cap Vert

    Ghana

     

    Liberia

    Cameroun

    Mauritanie

     

    Madagascar

    Comores

    RCA

     

    Nigeria

    Congo

    Sao Tome & Principe

     

    Ouganda

    Côte d'Ivoire

    Tchad

     

    Rwanda

    Gambie

       

    Sénégal

    Guinée

       

    Tanzanie

    Guinée Bissau

       
     

    Lesotho

       
     

    Malawi

       
     

    Mali

       
     

    Mozambique

       
     

    Niger

       
     

    Congo Kinshasa

       
     

    Sierre Leone

       
     

    Soudan du sud

       
     

    Togo

       
     

    Zambie

       

     


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