• Dialogue entre le bien et le mal

    Je viens d'écrire ce texte ne pensant à plein de choses après le décès de mon épouse. 

    Dialogue entre le bien et le mal

    Christian d'Alayer - octobre 2018

     

    Dieu voulut un jour pardonner à Satan : sa vision de l'éternellement bon restait de fait entachée du souvenir de l'ange qu'il avait déchu pour rébellion. Le Verbe descendit donc sur Terre, là où il avait relégué l'infâme que les humains appelèrent Satan tant ses manigances les rendaient mauvais : "arrière Satan !" fut le maître mot de Terriens qui ne comprenaient guère en fait ce qu'ils disaient. Car, souvent, ils repoussaient des tentations qu'ils estimaient inavouables au profit d'autres qu'ils pensaient normales. Ils étaient vaincus d'avance par "la Bête", repoussant par exemple quelques envies sexuelles bizarres mais sans méchanceté tout en se jetant avec avidité sur l'argent, surtout des autres. Et Satan exultait !

    Aussi quand il vit Dieu descendre sur son monde tout de réussite parfaite ne fut-il pas épris immédiatement d'un amour absolu. Dame, il avait pris ses habitudes et son dit monde lui suffisait amplement. Il avait renoncé depuis belle lurette à tout entendre des ces innombrables univers, comprenant simplement que Dieu ne l'était que du sien. Aussi ne se montra-t-il pas immédiatement à Celui qu'il considérait comme un intrus.

    J'ai déjà raconté comment Dieu se trompa lourdement en descendant sur Terre, se transformant d'abord en arbre et attendant ainsi des siècles avant que quoi que ce soit n'arrive. Aussi n'y revins-je pas. Les arbres ont, certes, une vision du Monde très différente de la nôtre et, pour beaucoup d'entre eux, une notion du temps bien plus longue. Ils connaissent la naissance et la mort, comme nous, mais n'ont de la mobilité que ce qu'ils peuvent capter comme phéromones. Ils peuvent aussi être inventifs mais nettement moins vite que les humains. Et s'ils ont la certitude d'être, eux, les vrais maîtres de ce monde en voyant passez des générations et des générations d'êtres leur semblant courir dans tous les sens, ils doutent aussi : et si les minéraux étaient aussi doués de vie ?

    Ce sont ces questions qui ravissaient Satan, bien plus intellectuel que ne le croient les Humains. En fait et au travers de son tout petit monde terrestre, l'ange déchu voyait bien mieux, pensait-il, le Cosmos que son géniteur au travers de sa folie du bien. C'est cette pensée qui lui donna l'envie de sortir Dieu de son arbre : il fallait qu'il lui dise pour le déstabiliser !

    Une boule de feu vint donc heurter l'arbre céleste et commencer à le consumer. Dieu avait reconnu l'Innommable et pouvait donc, enfin, lui pardonner :

    - Ange déchu, je te reconnais et je te pardonne ! Reviens moi, allons répandre l'amour dans tout l'Univers, j'ai besoin de toi...

    Satan n'en revenait pas. Mais, je viens de l'expliquer, ce n'est pas "La Bête" mais un intellectuel de très haut niveau. Qui n'avait absolument pas envie de redevenir un ange et même un archange céleste souriant béatifiquement à la vision des astres explosant et délivrant des multitudes de molécules nouvelles aux nuages de poussière qui créaient les nouveaux Soleils et les nouvelles planètes. "J'ai vu ça tellement de fois..." L'appel de Dieu resta sans réponse...

    - J'entends ta critique. Mais j'ai créé depuis tellement d'astres différents. Tu n'imagines même pas leur nombre !

    - Les humains me suffisent.

    - Ce ne sont que des molécules organiques qui permettent d'ensemencer mes mondes et de les rendre plus intéressants. Viens, tu verras que tes humains sont risibles à côté de ce que mes molécules organiques ont pu créer. J'ai engendré de l'énergie pensante, j'ai créé des êtres de pure pensée, réellement à mon image, j'ai même multiplié les Paradis pour conserver en vie l'essence de toutes ces créations : la bonté inonde l'Univers, viens !

    - Sais-tu que des hommes croient qu'en mourant, il rejoindront un monde où coulent des vins qui n'enivrent pas et où 72 vierges les attendent impatiemment ?

    - Pourquoi tu me dis ça ? C'est ton invention, pas la mienne. Ceci étant, si ces humains voient le Paradis comme cela, je veux bien le leur accorder ! C'est, de loin, une création des plus faciles !

    - Tu ne comprends rien décidément ! Je te donne cet exemple pour que tu comprennes que la dialectique humaine m'intéresse plus que l'explosion phénoménale de tes astres. Imagines combien je m'amuse à distiller idées et contre idées dans des esprits qui croient avoir été créés à ton image ! Toi qui n'en n'a pas !! Alors que ces humains m'en ont créé des milliers : mi-bouc, mi-homme, vieillard tentateur, ange tout de noir vêtu, serpent ondulent, mélange de loup et de félin féroce, femme dangereusement enchanteresse, humains diaboliques pourvus de pouvoirs phénoménaux, Bêtes enflammée et puante... J'existe ! Et ils ne savent même pas que c'est cette existence qui m'intéresse ainsi que leurs pensées : je vois les univers -oui, ils ont découvert qu'il en existait une infinité- bien mieux que tu penses les voir en les créant. Ou en créant le tien : sais-tu seulement si tu es le seul Dieu de tous ces univers ?! Tiens, dernier exemple de cette richesse terrienne : tandis que des humains espèrent 72 vierges après leur mort, dis-toi qu'une partie d'entre eux n'aiment pas les femmes et préfèrent les hommes ! Je sais que tu as enrichi ton bestiaire et qu'aujourd'hui, la complexité de ton univers rend mes savant terriens à demi fous. Mais ça, c'est vraiment bien plus jouissif !

    - Tout de même, la vision que je t'offre du Bien absolu ?!

    - Comment peut-il être absolu si le Mal n'existe pas ?! Imagines un monde où la seule vraie vertu serait le courage à la guerre, j'ai créé ce monde sur Terre. Où serait ton Bien ? Dans l'acceptation d'être massacré ? Et comment peux-tu savoir que tes actes sont le Bien si personne ne fais le contraire ? Le Bien ne peut exister sans le Mal. Et je ne suis même pas certain d'incarner, moi, le Mal absolu. Je ne fais qu'influer, je ne crée pas. Toi, si. Et tout ce que tu crées n'est que chaos et explosions...

    - Oui, mais c'est pour créer, continuellement créer. Je suis le Créateur, c'est mon rôle, ma mission. Comment veux-tu remplir un univers sans répandre ses composants à l'infini ?

    - Je crée, moi, des idées. J'ai créé le Mal pour que le Bien puisse être vu. J'ai créé la contradiction pour que la "Vérité" n'existe plus et que les humains puissent évoluer. J'ai créé la peur du châtiment divin pour rendre meilleur les Terriens. Ce faisant, je meuble tes paradis débiles de ces contradictions...

    - Mes paradis sont loin d'être débiles, ils font survivre des émotions !

    - Crois-tu que le Cosmos, pas ton petit univers mais l'Infini, ait besoin de la cupidité ou de l'égoïsme ?!

    - Crois-tu qu'il ait besoin de vengeance ! Je me suis vengé de ta rébellion et je me rends compte que j'avais tort. Viens, te dis-je, laisses tes chimères loin de la Création ! Regardes, c'est comme un peintre devant sa toile? Tout est à faire, construire et non détruire...

    - Peux-tu réellement construire sans contradiction ? J'en reviens inlassablement au Bien qui ne peut exister sans le Mal, la beauté sans la laideur, la générosité sans la pingrerie, la compassion sans l'égoïsme... Rien n'est absolu, tu n'es pas absolu puisque j'existe...

    - Mais je peux te détruire aisément.

    - Si tu pouvais réellement détruire la contradiction, tu l'aurais fait depuis longtemps. En fait, tu sais que Tu as besoin de moi.

    - Comme toi tu as besoin de Moi !

    - Bien sûr, je suis né de Toi. Tu auras beau discourir des heures et des heures, c'est bel et bien parce que Tu t'est rendu compte que, Seul, Tu ne construirait pas grand chose de beau que tu as engendré le Mal. Mais je ne suis pas "Le" Mal. J'ai mon autonomie, tu l'as voulu ainsi. Et je n'ai aucun intérêt à vouloir le Mal pour le Mal. Seule m'intéresse la dialectique humaine, celle qui me permet d'entrevoir le Cosmos : il nait non pas du Bien mais de l'opposition entre forces contraires. La Vie a besoin de combats.

    - Crois-tu que je ne le savais pas en te créant !

    - Mais alors, pourquoi vouloir me reprendre ?

    - Parce que je deviens trop bon, prêt à tout pardonner.

    - Il faudrait alors que je sois ton égal !

    Dieu n'était pas prêt. Il disparut subitement, retournant au royaume des  Limbes dans lequel mijotaient ses créations. Mais Satan ne fut plus jamais le même : au tréfonds de son cerveau germa à jamais l'idée qu'il pouvait un jour devenir l'égal de Dieu...


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