• Entretiens végétaux

     

     

    Entretiens végétaux

    Dans les années 1980, je vendais de la publicité avec un certain succès pour une revue africaniste ditribuée par abonnement. Petite revue mais appartenant à une maison d’édition plus que rentable, une véritable boîte à sous. Un aparté ici : l’éditeur, Christian Moreux, eut une attaque en 1984. Il prit sa retraite non sans avoir tenté de vendre son affaire à une congrégation religieuse au travers d’un homme de paille. Lequel reçut l’argent de la dite congrégation mais découvrit, dans les comptes de l’affaire, une telle trésorerie qu’il remboursa les curés et garda le tout, soit la maison d’édition et l’immeuble qui l’abritait (boulevard Haussmann à Paris) Il saccagea littéralement la maison d’édition qui finit assez vite par ne plus être rentable du tout. Mais l’immeuble à lui seul valait trois fois la valeur de la dite maison d’édition…

    Bref, je travaillais alors pour elle en m’ennuyant ferme une fois compris comment bien vendre sans se fatiguer (c’est l’objectif unique de tout vendeur d’espaces publicitaires !) Après donc avoir doublé le chiffre d’affaires publicitaire de la revue et fortement contribué à l’envol de ses abonnements (à 1500 F l’unité, 231 € à multiplier par 5000 tous les ans quand je démissionnais pour gagner le groupe Jeune Afrique)je me mis à écrire pour moi après avoir vendu et écrit des numéros spéciaux que personne à l’époque ne voulait écrire (du type Les Transports fluviaux en Afriquemais aussi Les Etats Unis et l’Afrique)

    En rangeant ma cave, j’ai retrouvé certains de ces textes personnels et en ai décidé la réécriture avant de les mettre en ligne sur mon blog. Je ferai cela progressivement, soit la mise en ligne au fur et à mesure de l’écriture. Et je commence par le plus facile, soit le manuscrit que j’avais dactylographié et qui est donc le plus aisé à lire (les autres sont manuscrits) 

    Voici le premier chapitre…

     

    I

    Les plantes grasses, vivaces au point de déborder dans tous les sens  de leur bac, sont particulièrement belles depuis deux ou trois jours. Nous les appelons, ma femme, ma fille et moi, des « artichauts »dont les feuilles seraient toutefois plus épaisses et donc plus éloignées de leur cœur que les légumes du même nom. Leur couleur est d’un vert très clair, un peu trouble, presque fragile tant on devine l’abondance de liquide en leur sein. Des plantes qui ne demandent que très peu d’eau et qui pourrissent d’ailleurs quand on les arrose trop. Et elles sont d’une extraordinaire vivacité, générant chaque année des centaines de rejetons.

    Nous les coupions jusqu’alors pour éviter la surpopulation dans le bac. Mais nous avons oublié de le faire cette année. Le sommet du bac s’est gonflé, formant comme une énorme mousse verte. Et, il y a quelques temps, deux des artichauts nous sont apparus plus gros et plus éclatants que leurs congénères. Une mystérieuse alchimie semblait s’être emparée de leur corps et nous ne manquions pas, chaque jour, d’en suivre le processus, entre la bonne tenue des géraniums et des œillets qui peuplaient également notre balcon. Sans compter, bien sûr, indispensable, le bac de ciboulette, persil et estragon dont nous nous servions peu mais que nous renouvelions chaque année en imaginant de futures orgies culinaires…

    Ces coups d’œil répétés nous permirent de discerner l’émergence, au centre des deux plantes, d’une protubérance anormale, comme si les artichauts mutaient en quelque cactée inconnue. En moins de deux semaines, les protubérances se muèrent en véritable phallus, obscènes, triomphants et grandioses : disproportionnés en tout cas eut égard au diamètre des artichauts…

    Je suis maintenant avec une attention quasi mystique l’évolution du phénomène, devinant plus que déduisant l’effort collectif de la population du bac pour répandre au-delà de sa prison de plastique les gènes de son espèce. Et je sens que la métamorphose des deux plantes n’est pas hasardeuse, comme si l’ensemble des artichauts la commandait : ceux-ci se reproduisant par pousses spontanées (les herboristes parlent de marcottage), la fructification précédée d’une floraison paraît venir d’une décision collective, impression confirmée par le fait que les dites floraisons sont situées à l’opposée l’une de l’autre, de chaque côté du bac. Comme si, là encore, l’ensemble des artichauts avaient voulu se donner plus de chances de répandre leur espèce…

    J’ai découvert une autre particularité de la dite espèce : elle est quasiment cannibale, les nouveaux venus se nourrissant des plus anciens auxquels leur croissance a caché les rayons du Soleil. Je sens comme une identité réellement collective qui me fait face. Et je me tais bien sûr, ne voulant pas paraître ridicule : je ne suis pas certain du tout que ma famille me suive sur ce terrain mystique. Mais je passe beaucoup plus de temps dans le salon, dormant même sur le balcon pour ne pas manquer un seul demi-centimètre des progressions quotidiennes des phallus vers le Soleil. Les feuilles, elles, se sont arrêtées et s’ouvrent à présent avec lenteur, comme pour souligner l’importance du sommet.

    Ces séances sur le balcon, avec la forêt illuminée par le soleils levant et couchant en vis-à-vis, me changent aussi. Je ne regarde pratiquement plus la télévision et j’écoute de plus en plus de musique pastorale ou cosmique. Mes pensées évoluent, soit parce qu’influencées par l’apparente vis sociale de quelques plantes rassemblées dans un bac, soit parce que baignant dans un univers de moins en moins urbain. Même les nuits étoilées ne purent, jadis, m’extraire autant du subalterne ! Je « vois » des lignes de force, des grandes tendances que je n’avais pu qu’esquisser auparavant. Ainsi en est-il de la vitalité du Monde : les artichauts renaissent sans cesse sur les corps en décomposition de leurs malheureux aînés ; les civilisations humaines prolifèrent sur les décombres de guerres meurtrières… L’organisation, partout, des atomes et des cellules  en fonction d’un objectif qui nous dépasse. Organisation méthodique, obstinée, poussant inlassablement à plus de complexité.

    Je ressens comme un message des artichauts, un appel à la réflexion et à un détournement de mes pensées vers un univers plus large, moins épicier. Une sorte d’obligation grave me lie à ces végétaux, me poussant à penser et penser encore. Par exemple, leur vitalité m’horrifie par son insouciance des morts qu’elle provoque. Et puis cette vitalité n’a rien à voir avec celle du genre humain : il n’y a pas de problèmes sociaux dans la flore, sans doute non plus pas d’inégalité, plutôt des complémentarités et un sens aigu de la solidarité entre membre d’une même espèce : sans les racines noires, souterraines et noueuses, les feuilles auraient-elles de l’eau ? Sans les feuilles, épanouies, structurées, les racines auraient-elles de l’air ?

    Ainsi se développe, entre les artichauts et moi une conversation insolite dont je pense être de moins en moins le maître. Les idées se précipitent en effet, comme insufflées, dès que je me retrouve face à ces bizarre phallus fleurissants et poursuivant, imperturbablement, leur croissance d’un demi- centimètre par jour. Jusqu’à laisser place à deux grandes tiges fleuries, parfaitement déplacées par rapport à leur base. Leur incongruité est accrue par la couleur des fleurs, virant au rose.

     Il fait maintenant une chaleur étouffante et la communication passe moins bien entre les plantes et moi. Comme si, m’imitant, les artichauts gardaient leur souffle dans l’attente d’une température plus clémente. Quand je rentre le soir, toute la nature m’apparaît comme écrasée par le Soleil.  Des records de chaleur ont d’ailleurs été battus à Lyon, à Strasbourg, à Paris, disent les radios. La crainte d’une nouvelle sécheresse se profile, le gouvernement à parlé d’un impôt spécifique…

    Cependant, si le rythme de mes pensées souffre de cette chaleur, je reste obsédé par les tiges. Avec un peu de déception face à la normalité que le temps et leur floraison leur ont rendu. Les insectes butinent en effet les fleurs comme s’il s’agissait  de simples roses. La vie urbaine reprend donc le dessus et je me laisse aller à regarder, avec plaisir et anxiété, le « France-Allemagne » puis « l’Italie-Allemagne » de la coupe du Monde de football. Je ne sais pas si les plantes y sont pour quelque chose, mais j’aperçois les différences d’histoire et de civilisation dans ces deux rencontres sportives :  les  Français qui projettent dans leur équipe nationale leur diversité ethnique, issue de siècles de métissage et produisant un jeu brillant, très technique et partiellement inefficace ; les Allemands, Germains blonds et sauvages, tels leurs ancêtres déferlant sur l’Empire romain, engendrant un football éperdument physique, tranchant par son efficacité et sa fureur ; et puis l’Italie des Lombards, le sang froid en plus, sur laquelle se brisent les vagues allemandes. Une formidable maîtrise du jeu, un pénalty probablement raté à dessein en première mi-temps pour éviter le déclanchement prématuré de la tempête germanique. La tête et les jambes d’un pays finalement plus lucide que d’aucun le disent, fort de siècles de polissage méditerranéen. Ainsi devaient être les légions romaines, disciplinant rigoureusement l’exubérance de légionnaires à l’accent prononcé…

    Les artichauts se réveilleraient-ils ? Ils m’envoient des effluves d’odeurs méditerranéennes, la vision de l’Islam, de l’Hispanité, de la culture gréco-latine, du creuset français réunis autour d’une mer intérieure sillonnée de navires et survolée d’avions. Le sang chaud discipliné au fil des siècles, l’habitude du commerce, la curiosité, le clientélisme, la fraternité, tout cela usé, amoindri en moins de 50 ans par la barbarie anglo-saxonne, celle des Malouine, celle de l’Apartheid et de la ségrégation raciale, celle des multinationales, celle du néo-libéralisme. La concurrence, me rappellent mes plantes chéries à ce moment de détestation pure, est aussi nécessaire à l’Humanité que la fraternité. Sans recherche de dépassement, ne serions-nous pas restés au niveau des Phéniciens écoulant dans leurs comptoirs les mêmes produits des siècles durant ?

    Mais la végétation n’aime décidément pas l’uniformité et l’empire anglo-saxon ne lui sied pas : les artichauts me disent tout de suite après leur couplet sur la concurrence, que le dit empire, essentiellement financier, élitiste voire raciste, est tout aussi fragile que les précédents. Babylone fut constamment remis en cause par d’innombrables invasions. Tout comme les empires chinois. L’Egypte ne connut que trois grandes invasions, celle des Hittites, celle des Grecs (avec ses prolongations romaines) puis celle des Arabes. Mais l’empire disparut lui aussi, tout comme l’empire romain. Les Anglophones ne règnent guère que depuis le 19e siècle, leur sceptre traversant en outre l’océan Atlantique au 20e siècle et, déjà, leur déclin est amorcé avec le vieillissement des populations occidentales…

    La légère vibration d’un insecte quittant l’une des fleurs des tiges rompt mon entretien végétal et je sombre peu à peu dans le sommeil.  Un appel me réveille brutalement : « pas maintenant ! » Je regarde autour de moi, éberlué : je suis seul. Un peu hagard, je consulte ma montre : je ne suis endormi que depuis une demi-heure alors qu’il me semble que cela fait des heures. Je regarde les artichauts, au cas où, mais rien ne vient. Je reste aussi stupide que l’animal entendant son premier coup de fusil ! La chaleur, la mauvaise humeur de l’incompréhension, me chassent du salon.

    J’ai rédigé un article qui suscite des controverses au journal. Les Etats Unis et la politique de Reagan  constitue un domaine sensible quand, chez nous, c’est la Gauche qui gouverne. Et je vais donc, d’instinct, plonger  mon nez sur les artichauts quand je rentre à la maison. Peut-être en effet vais-je à nouveau assister à la véritable conversation que j’ai eue l’autre jour avec eux ? Mais ceux-ci ne répondent pas directement à mon questionnement relatif au bien fondé possible de la réaction sociale couplée à l’internationalisation des économies : « agitations stériles », me disent les plantes. En m’envoyant des images très nettes de la multitude que nous sommes. Tout comme j’avais entendu les mots « pas maintenant », j’entends à présent « grands nombres » ! Les plantes me parlent réellement !! Du moins, elles envoient des signaux compréhensibles à mon cerveau.  Je m’ébroue vigoureusement, me rendant tout-à-coup compte de la folie qui s’empare de moi. Et je détourne les yeux du bac, ce satané bac qui m’oblige à penser à des choses sérieuses, qui me rend chiant en fait.

    Mais je n’y arrive pas. Car le dernier message est parfaitement clair : les grands nombres, ce sont ces milliards d’humains qui font face à quelques élites dépassées mais jalouses de leurs prérogatives.  C’est la richesse de la complexité face à l’extrême pauvreté de la sélection. C’est un monde qui finit, quel que soit son environnement économique. L’Occident anglosaxonisé, élitiste, individualiste à mort, ne survivra pas aux grands nombres, c’est ce que me disent les tiges. Et leur emprise m’affole, je refuse à l’accepter. Luttant, j’ai la force de me lever et de quitter la proximité des plantes dans une sorte d’irréalité cotonneuse. Par défi, je jette un dernier regard sur le balcon : le rose des fleurs vire au brun à présent et les feuilles qui se sont étalées le long des tiges sont jaunes. Je fuis en me retenant de courir…

    Dns un roman, le héro se jetterai dans l’action dérivative, multiplierait ses centres d’intérêt pour finit vainqueur ou vaincu d’une bagarre contre sa propre folie. Et il en sortirait guéri ou emmené à l’asile. Mais aucun de ces deux scénarii ne se présente. Comme dans la vie de tous les jours, les évènements sont soumis à ma seule pensée et il suffit que je n’y pense plus pour qu’ils disparaissent. Si bien que je ne sais toujours pas ce qui l’emporte, dans mes relations avec les végétaux, de l’extraordinaire ou de l’imaginatif. Car je suis revenu bien sûr et dès le lendemain à mes amours florales, me délectant en fait de l’équilibre intellectuelle qu’elles me procurent et des horizons qu’elles m’ouvrent. Simplement me suis-je fabriqué deux solides garde-fous : j’ai admis par principe que rien d’extraordinaire hormis mon imagination, n’était advenu entre les plantes et moi ; j’ai décidé ensuite que mes incartades dans le domaine politique n’étaient pas une révélation mais un simple hobby. Ainsi puis-je continuer paisiblement à me droguer d’entretiens sans conséquence sinon les regards en coulisse des membres de ma famille. Mon épouse ne me fait d’ailleurs aucune réflexion, jugeant sans doute et sans danger une manie contemplative qui me garde auprès d’elle. Hari Krishna au 4e étage d’un immeuble résidentiel ou le sommet de l’Annapurna dans un bac de plante : je commence à comprendre le bonheur du chat respirant goulument les parfums des fleurs !

     

    II

     

     

    La pousse des tiges  se termine. Une nuit venteuse ou j’allais fermer les baie vitrée du salon, j’ai découvert leur stade final : les fleurs sont toutes ouvertes sur des sortes de branches, en espaliers. Elles ont pris une allure très asiatique, leur couleur virant au jaune ourlé d’ocre brun. Et tant leur tige que leur base ne paraissent plus emplies de sève, comme vidées au profit de la floraison. Mais, comme toujours, je ne peux les contempler sans être assailli de pensées. Alors que je focalise d’abord sur la politique, en ces temps de litanies libérales dans lesquels fourmillent des chantres de l’austérité monétariste, les plantes répondent : « que pèse cette bataille de concepts mathématiques à courte vue face à la vision artistique de l’avènement des masses ? »

    « Faut-il être borné, poursuivent les végétaux, pour ne pas voir que cet avènement  ne sera pas, d’une part, réduit aux seuls pays riches et, d’autres part, à quelques manifestations sporadiques de foules manipulées ! Il s’agit d’une lame de fond qui entraîne, par exemple et même les multinationales à concevoir des produits adaptés à des marchés à l’échelle du Monde tout en se rapprochant de ceux de leurs marchés qui sont les plus porteurs de croissance forte et rapide : les marchés de premier équipement tandis que les pays dits riches ne sont plus que des marchés de renouvellement »

    Je songe alors à la petitesse de nos sociétés dites « modernes » face à cette lame de fond : notre élitisme, nos méthodes de sélection qui privilégient le petit nombre… Les économistes, disent les plantes, ont oublié la vie derrière les chiffres et ils n’arrivent pas à comprendre les contradictions qu’apporte l’intrusion du vivant dans leurs visions étriquées : la végétation, décidément, n’a pas les mêmes valeurs que nous. Mes fleurs bizarres insistent d’ailleurs sur ce terme des valeurs, me montrant à quel point notre dieu monnaie nous détourne de la vie. Elles me répètent inlassablement que ce dieu, avec ses prêtres, ses temples et ses chapelles, ce dieu outrageusement adoré, a aujourd’hui des besoins qui excèdent très largement les services qu’il rend.

    Petite remarque ici : j’ai écrit ce texte au début des années 1980 alors que le problème n’était pas aussi prégnant qu’aujourd’hui. En le relisant aujourd’hui, au début de l’année 2012, je vois qu’il n’a pas pris une ride… Plus tard, les plantes aborderont un sujet qui m’étonne encor, celui de la culture…

    « Votre dieu « culture » me diront-elles en effet, venu d’on ne sait où, défendant on ne sait quoi, parfois langage, parfois image, parfois institution, rarement vie quotidienne et toujours conservateur : vous jugez progressiste le fait de défendre des langues pratiquement mortes et vous regardez toujours le passé. Chercha-t-on, au Moyen Age, à fixer l’art culinaire ? Vous auriez, dans ce cas, été condamnés à ne plus manger que des fèves et de la viande avariée. Vous, humains tout juste sorti de l’animalité instinctive, cherchez à stopper votre marche en avant en pensant avoir atteint le stade ultime de votre évolution ! »

    J’avais sursauté à ce moment car l’une des fleurs avait vibré, tremblé de toute sa tige, comme horrifié par cette perspective. Son avenir à elle est pourtant dégagé de tout risque. Je lui donne de l’eau, pas trop, j’habite un endroit pas trop pollué et les écologistes nous promettent un avenir plus saint. On  parle même d’un avenir « terminé », de la « fin du futur »…  « La Terre n’est pas immortelle, m’avait répondu la fleur presqu’avec fureur. Et les gènes que nous portons, flore et faune réunies, sont condamnés si nous ne cherchons plus à « croître et multiplier » Autrement dit, à s’expatrier, à trouver d’autres planètes d’accueil » Mes végétaux auraient-ils conscience du Cosmos ? Sauraient-ils que l’atmosphère que nous respirons est fugace ; non pas d’ailleurs du fait d’une surpopulation éventuelle que de celui des lois physiques de notre univers ?

    Sortant de mes rêves, je réalise une fois de plus la bizarrerie des relations qui m’unissent aux plantes du petit bac : je suis incapable, quelques minutes après nos échanges philosophiques, de décider de la réalité ou de l’imaginaire du phénomène que j’ai  observé ou crû observer. Je voudrais pouvoir disposer d’un matériel scientifique me permettant de suivre les variations électriques des plantes en cours de communication. Il paraît que les plantes sont sensibles à l’électricité. Et dire que tout cela se passe en demi-teinte, couleur pastel. Mon histoire est purement intellectuelle mais les thèmes abordés lors de mes conciliabules sont neufs et d’une formidable clarté. Les protubérances végétales ont bouleversé mon existence, jusque dans ma vie professionnelle : rentrant des Etats-Unis dans le cadre du numéro spécial sur les Etats-Unis et l’Afrique dont je vous ai déjà parlé, je n’avais en tête que confusion et contradictions. Puis j’ai vu dans les plus infimes détails l’aspect subcontinental de ce pays, ses très importantes mutations démographiques et la complexité obligatoire de ses évolutions. Dans le même temps et à plus long terme m’apparaissait le déclin déjà dessiné et obligatoire du monde anglo-saxon et l’avènement d’un nouveau monde en gestation, celui des grands peuples se mélangeant au sein d’une civilisation technologique partagée.

     

    D’autres faits m’intriguent. Je ne sais par exemple pas quoi penser de l’instantanéité des pensées qui m’assaillent dès que je m’approche du bac. J’ai bien essayé de vider mon cerveau à ce moment, sans aucun succès. Est-ce de l’autosuggestion plus que de la suggestion ? Mais j’ai observé aussi que les pensées qui me venaient près des plantes chassaient littéralement celles que j’avais auparavant. Exemple, ce match de tennis raté auquel je pensais encore en pénétrant dans le salon et qui disparait immédiatement de mon cerveau.

    Que penser également de la structuration des pensées suggérées ou autosuggérées ? Car elles progressent de toute évidence, comme si les plantes m’avaient abordé en douceur avant de m’expliquer patiemment tout un tas de concepts de plus en plus ardus ? Et puis pourquoi mon calme absolu face à tant d’irrationnel ? Je ne me sens pas du tout devenir fou ni « flore » : si schizophrénie il y a, alors elle est d’une nature vraiment spéciale ! D’ailleurs je pressens que tout cela me mène vers d’autres révélations, si je puis m’exprimer ainsi. Lesquelles, je n’en sais fichtre rien. Mais j’observe que mes entretiens végétaux m’obligent à d’incessants dépassements cérébraux. Pourvu que les plantes ne me lâchent pas avant : car, comme pour toutes ou presque les plantes grasses, la floraison, rare, se termine par la mort de la partie de la plante qui a fleuri. Et, déjà, le processus semble engagé dans le bac. Les feuilles pâlissent de plus en plus, la base se ratatine et, si les fleurs sont toujours belles, leur teinte vire au marron tandis que les tiges s’assèchent, deviennent plus étroites. J’en viens à redouter la disparition de mes muses plus que toute autre chose !

    Car, me dis-je à ce moment, peut-être ai-je simplement attendu cette bizarrerie végétale –ça aurait pu être autre chose- pour exprimer de longues années de silence studieux ? Mais, dans ce cas, d’où me viennent ces fulgurances scientifiques telle que la naissance des premiers êtres multicellulaires -30 ans après, j’ai pu vérifier que mes visions de l’époque étaient les bonnes et que les cellules s’agrégeaient en fait très facilement-  ou le caractère brownien de la mémoire ? Je suis en effet littéraire de formation et mes connaissances scientifiques se sont arrêtées en classe de seconde…

    J’ai lu quelque part que des populations de singes insulaires auraient été capables d’apprentissage de la part de populations identiques mais vivant sur une autre île : la connaissance des sciences (et de phénomènes aussi complexes que le système brownien ou que la spécialisation cellulaire) aurait-elle la moindre des chances de pouvoir se répandre par télépathie ?!

    Me voilà reparti dans mes pensées florales. Avec un lien supplémentaire : la prolongation de pensées qui me sont propres vers une généralisation déviante. J’ai la vision ici d’une communauté végétale anonyme, totalement communautaire, dénuée de tout individualisme. Et cette communauté semble me dire que nous ne sommes pas, nous les humains, aussi éloignés que ça de cette vision cosmique. Des bouffées d’amitié sans raison précise me submergent envers la masse indistincte de mes congénères. Ce faisant, j’ai l’impression de ne plus juger les gens mais de contempler la vie : cette femme bien en chaire rouspétant contre les transports en commun, ce long vieillard maigre rentrant chez lui à petits pas tristounets, ce jeune chevelu hésitant à l’entrée d’un restaurant, ces deux jeunes femmes racontant à grands éclats de rire leurs heurs et malheurs de bureau, cet Algérien efflanqué ne sachant comment s’affirmer dans un environnement peu familier voire hostile, ce gosse plongé dans une rêverie de future grandeur… Parfois même quelques « grands » de ce Monde m’apparaissent sympathiques : lorsqu’ils forcent leurs traits pour se présenter différents de ce qu’ils sont…  Tous apportent une touche originale à la collectivité, la modèlent à coups de milliards de petites piqûres d’épingle. Même les plus bêtes, les plus cupides, les plus méchants : ceux-là obligent la collectivité à se rappeler qu’elle n’avance globalement, comme les militaires, qu’au pas de son dernier fantassin.

    « C’est bien, me disent les plantes. Mais songes aussi à tout ce qui est contraire à cette belle vision de polymorphisme dynamique : tant le soviétisme stalinien que le capitalisme triomphant, tel qu’il se dessine dès aujourd’hui, fige et va figer la vie, lui faire prendre du retard. Leurs concepteurs veulent protéger leurs acquis et leurs décisions sont parfois glaçantes : le malthusianisme, l’ordre moral, les règlementations financières sélectives, les fermetures de frontières… » Mes croyances politiques et mon humanisme en prennent un coup : la défense des opprimés n’est pas un tout en soi, elle n’est qu’un des principaux éléments de l’enrichissement du tout et de son pouvoir créateur. Mais que devient cet enrichissement global quand, pour protéger les possibilités créatives des moins bien lotis, on bloque les possibilités créatrices du plus grand nombre ? « C’est du libéralisme primaire, primate même, rétorquent les plantes. En fait, tu dois te demander à l’inverse pourquoi, sous le couvert de permettre aux créatifs existants de s’exprimer, vous en limitez le nombre » Elles m’amènent ainsi, ces satanées plantes, à magnifier l’industrie par rapport à l’artisanat : le premier innove en fonction de la masse des consommateurs tandis que le second ne le fait qu’au gré de ses fantaisies.

    Je ne peux que songer à l’explosion économique de ces dernières années et à la  poussée formidable du « grand public » : « mêmes les concierges ont des voitures aujourd’hui ! » disait ma grand-mère. Et oui ! Tout cela arrive contre vents et marées idéologiques, balaie les oppositions comme la mer emporte les châteaux de sable… Une sonnerie retentit alors dans ma tête : « raté, me dit le bac. Et plutôt mille fois qu’une ! Tu ne songes qu’à l’économie car tu vis à l’époque des grands mouvements économiques. Ouvres les yeux et regarde la misère des autres mouvements, des autres brassages : la messe du dimanche d’un côté, les mélopées guerrières des ayatollahs iraniens de l’autre. Et il ne s’agit ici que d’un seul exemple de misère culturelle. Crois-tu pouvoir aller dans les étoiles armé de ta seule technologie ? Vois ensuite la génétique : où sont les grands brassages modernes annoncés. Nous ne voyons nous que des quartiers chinois, des quartiers italiens, des quartiers riches et des quartiers pauvres. Votre intellect est décidément bien en retard pour produire encore de l’apartheid, pour que des populations entières refusent le mélange des genres. Ecoutes attentivement ce que je vais te dire : tu avais à l’origine, après que le tronc commun africain se soit dispersé, trois races humaines seulement. Si tu exceptes les quelques métissages interraciaux ponctuels, afro-asiatiques notamment, au cours des millénaires qui viennent de s’écouler, où vois-tu aujourd’hui une complexité génétique, sociale, culturelle plus grande, porteuse elle-même de plus grandes complexités ultérieures ? Certes, au sein des branches ethniques vous vous êtes différenciés. Mais seulement au sein de mêmes branches ethniques : et si, nous les végétaux, nous n’avions pas multiplié nos variétés par des mixités autrement plus poussées, existeriez-vous-même ?! »

    Le bac frémit à présent de tout son être, je peux sentir ses vibrations passionnées. « Songes, me dit-il, à vos potentialités : Jaunes, Blancs et Noirs sont présents en Amérique. Blancs et Noirs  sont en contact en Europe. L’Islam déborde d’Asie et d’Afrique du Nord, le Christianisme se déplace vers le sud… Quelle puissance que cette faune humaine aux millions, aux milliards de facettes potentielles !  Et quelle beauté aussi en puissance ! Vos défis technologiques ne seront pas relevés par les élites des ghettos décadents. Pour un Newton, pour un Einstein, combien de laborantins, de fraiseurs, d’obscurs administratifs ont-ils contribué à envoyer la navette spatiale autour de la Terre ? Un seul savant aujourd’hui est-il même capable de recréer votre génétique moderne élaborée par des centaines d’équipes de chercheurs dans le monde entier ? Vous êtes lancés dans une aventure qui a sa propre logique. Mais vos instincts  restent primaires, beaucoup trop primaires tandis que notre pérennité dépend de vous : la Terre disparaîtra quand le Soleil manquera d’hydrogène, dans moins de 4 milliards d’années. Et notre morphologie, faite pour durer des siècles, des millénaires mêmes, ne nous permet pas d’inventer les moyens d’explorer l’Univers. La votre, si, y compris parce que la vie de vos individus est courte. Nous avons donc tout à gagner à vous laisser agir. Mais la technologie ne suffit pas : il vous manque l’envie de vivre, la vraie envie de vivre, cette propension à élargir et votre aire de vie, et l’importance de vos collectivités »

    Ce long discours a épuisé les tiges : elles pendent maintenant et lamentablement sur leur base. Je cours chercher de l’eau à laquelle j’ajoute une bonne dose d’engrais. Pour une fois l’eau ne contribue pas à pourrir les plantes. Celles-ci semblent boire avec avidité et je dois recommencer plusieurs fois l’opération. Les tiges se redressent et c’est alors que, le pot d’eau encore à la main, que je prends conscience de l’histoire extraordinaire qui vient de m’arriver. Car je n’ai pas rêvé ce besoin d’eau ! Je n’ai pas non plus inventé le redressement spectaculaire des tiges !  Je songe à la folie, peut-être ai-je tout créé dans ma tête ? Chancelant,  pris de vertiges, je vais m’affaler sur le premier lit à ma portée. Et je m’endors loin des plantes mais le pot toujours à la main…

     

     

    III

    Je pressens le terme final de mon épopée végétale : d’abord, je suis maintenant parfaitement réceptif aux messages des plantes, messages de plus en plus explicites. Ensuite, la croissance des tiges est terminée, je vous l’ai déjà dit. Mais maintenant, tout commence à se dessécher, de la base à l’extrême bout des fleurs. Enfin, il me semble que les plantes m’ont dit à peu près tout ce qu’elles avaient à me dire : la Vie, avec un grand « V », nous dépasse tous, flore et faune, organique comme minéral.  D’origine divine ou accident cosmique, elle tend opiniâtrement à se prolonger dans le temps et à multiplier la diversité de ses formes. Car telle est sans doute sa seule chance de pérennité sur le très long terme. Les plantes comme les humains ne savent pas à quoi rime cette agitation. Mais nous en sommes tous issus et sa logique aurait dû nous pénétrer jusqu’au plus profond de nos tripes tellement elle est énorme : jusqu’à la disparition des sauriens, évoluant vers un stérile gigantisme. Stérile car incapable de surmonter le défi de la mort. Il fallait à la Terre un faiseur de machines, un être capable, lui, de dominer suffisamment la matière pour arriver à la transporter sous d’autres nuées : « croissez et  multipliez », comme le lychen bleu étendant ses bras paisibles sur la roche inhospitalière.

    Dans leur vie contemplative, les végétaux se sont, mieux que nous, imprégnés de la force de notre évolution et, n’ayant pas de rêve de puissance, ont mieux perçu nos mutuelles liaisons. Je me rappelle ce matin de dimanche où le bac d’artichauts me parla pour la première fois des rapports entre flore et faune : « nous sommes les descendants d’un même principe. Dans nos cellules programmées, comme les vôtres, par des gènes, s’effectuent d’innombrables échanges électrochimiques de nature comparable aux vôtres. Nos procédés de reproduction ne sont pas si éloignés que cela de ceux des espèces animées. Ils sont sexués… Notre foisonnement et notre diversité, plus avancés que ceux des humains, préfigurent votre future complexité. Derrière nos mêmes combinaisons cellulaires existent les mêmes imbrications moléculaires puis atomiques dont, nous, nous commençons à percevoir la réalité grâce à vos recherches. Matière nous sommes, matière vous êtes mais vivante, animée, exigeante, de l’algue infime portée par la houle au plus développé des vertébrés. Peu importent nos mortels rapports, ils sont bénéfiques à la vitalité globale. Tant toutefois que vous ne mettez pas en péril notre survie à tous. Nous vous aimons, mais pas comme humains, comme partie de nous-mêmes. Sachez toutefois que nous ne pensons pas être arrivés au fin du fin de notre maturité ni que vous soyez l’expression la plus achevée sur Terre de sa vitalité. Vous n’êtes même pas les plus légitimes représentants de cette vitalité, représentation qui se cache probablement au fin fond de conditions terribles de survie, là où la Vie conçoit des formes capables de s’adapter au pire. Mais l’étincelle de vie est la même pour tous et c’est à cette étincelle que nous rendons hommage partout où elle se manifeste »

    J’étais resté longtemps pensif à la suite de cette déclaration. Non pas que je doive remettre en cause la primauté de l’homme sur la nature, il y a longtemps que ce simplisme a disparu de mes croyances. Mais les rapports que nous entretenons avec le reste de la Création m’intriguaient de par leur froide barbarie. Non seulement nous mangions pratiquement tout ce qui bouge en sus d’un nombre important de végétaux, mais en outre nous avions développé de manière phénoménales l’élevage « de ce qui bouge » et la culture des dits végétaux. Et puis je voyais certes des complémentarités entre l’homme et les végétaux, ne serait que l’air que nous respirons, synthétisé par les plantes. Mais n’étions-nous pas en train, aujourd’hui, d’affaiblir le milieu végétal par nos pollutions en tous genres : la symbiose n’était peut-être plus parfaite !  Et puis il y avait aussi cette notion de vie qui heurtait mes connaissances sur l’Univers : la vie n’était-elle pas d’abord celle, monstrueusement destructrice en même temps que monstrueusement créatrice, des explosions thermonucléaires des milliards d’étoiles peuplant les milliards de galaxies, de ces supernovas explosant en disséminant des milliards de milliards de tonnes des éléments basiques de la vie animée ? J’avais posé la question aux plantes : « vos observations astronomiques sont trop récentes, m’avaient-elles répondu, pour que nous ayons pu les inclure dans notre philosophie. Sachant d’ailleurs et en plus que nous sommes plus instinct, plus viscéraux que raison. Serait-ce toutefois vrai que notre forme de vie à nous tous, vous inclus, nous paraît quand même plus riche que de simples éléments basiques relâchés dans le vide sidéral. Et cette richesse fait justement qu’il est nécessaire de préserver ces formes de vie complexes » Je repensais alors aux vieux clichés religieux de l’homme prédestiné. Et je ne sentais pas l’intérêt qu’il y avait à chercher éperdument une projection de nous-mêmes dans un cosmos qui n’en avait cure, poursuivant inlassablement son expansion et ses chocs titanesques, produisant et défaisant la vie à son énorme mesure. Péripétie, me disais-je, que ces courts instants de vie terrestre dans l’infini…

    « Ne crois-tu pas que, justement, il est de notre devoir de faire vivre et vivre encore cette petite masse de méthane évoluée et différenciée , vivant sur une petite planète pourvue d’eau et d’oxygène, tournant autour d’une petite étoile tout ce qu’il y a de banal face au grondement titanesque de l’Univers ? » « Des Univers » me dis-je en moi-même car cette hypothèse d’univers parallèles commençait à devenir sérieuse. Sans cette quête, ne risquions-nous pas l’ennui et le repli morbide sur quoi ? La vie éternelle ?! La propriété  de biens matériels en nombre croissants ?! Peut-être était-ce la raison de cette étincelle qu’il ne fallait surtout pas éteindre, une volonté de réel dépassement d’un corps végétal ou animal toujours insatisfait ? Et si cette insatisfaction plaisait à Dieu cherchant au travers de ses ramifications les plus diverses des raisons d’exister lui aussi, de ne plus être qu’une boule d’énergie pure ? Si la création est la motivation de son existence et de l’expansion de ses univers, alors c’est même un devoir pour nous que de contribuer à pérenniser l’une de ses plus subtiles productions : n’étions-nous pas, même fragiles quelque chose de beau dans le Cosmos ? Un Cosmos grandiose mais en fait assez grossier, fondant ses explosions gigantesques sur des réactions somme toute limitées ?

    Plus je m’avançais dans mes réflexions et plus je voyais la justesse du message végétal. Dans leur instinct primaire de reproduction, les artichauts étaient devenus plus humains que nous, plus près aussi de la religion du Cosmos. Et comment ne pouvait-on ne pas être religieux face au Cosmos ? Il me fallait donc converser encore avec eux, avant que ne s’éteignent pour de bon les deux excroissances fleuries. Mais, cette fois-ci, pour les interroger, pour comprendre vraiment la philosophie végétale. Celle-ci tournait bien sûr autour du concept essentiel de la dynamique cellulaire, de la certitude de la puissance du nombre et de l’acceptation de l’évolution. Puissance du nombre qui renvoyait aux oubliettes les vertus de la sélection et acceptation de l’évolution qui faisait du conservatisme une théorie de sous-développés mentaux. Le bac relevait par exemple que notre explosion technologique n’avait été possible que le jour où plusieurs équipes de chercheurs anonymes s’étaient attaqués ensemble aux problèmes scientifiques. « Vos grands hommes solitaires d’antan n’ont pu qu’égrener, au fil des millénaires, quelques théories fondamentales aujourd’hui du niveau de classes de débutants » Le bac s’inscrivait également en faux contre le darwinisme mal compris des libéraux : « il ne s’agit pas de sélection naturelle au sein d’une même espèce. L’évolution est le fruit de la lutte entre espèces, comme certaines de nos sœurs deviennent invasives dans un environnement qui leur convient. Nous sommes nous-mêmes invasives et tu vois que nous ne missionnons que deux plantes pour sortir du bac dans lequel tu nous as enfermées. Il s’agit d’une décision collective, la seule que nous puissions prendre. Songes enfin à un problème mathématique soumis non à quelques spécialistes assemblés, mais à quelques centaines de milliers de cerveaux plus moyens reliés entre eux par l’ordinateur, puisque vous paraissez devoir généraliser cet objet »

    Les plantes nous incitaient à mettre nos sociétés à l’heure de nos potentialités techniques. Elles voulaient survivre et pour cela nous suppliaient de faire ce pourquoi nous étions faits : concevoir les moyens de perpétuer la vie terrestre au-delà d’un système solaire condamné. J’imaginais la fantastique arche de Noé que nous avions à inventer et dont les spécifications n’étaient pas que techniques selon les plantes : que vaudrait la transplantation sur d’autres mondes d’un fouillis de matière vivante sans âme propre ? Nous pouvions, dès aujourd’hui, imaginer les moyens de transport mais quid du contenu ? Quelle catastrophe serait notre « grande marche » si lancée aujourd’hui avec un équipage « sélectionné » de militaires bornés et de capitalistes dépourvus, justement, de cette âme tant recherchée ! Vous pouvez vous faire une idée du voyage : des gens se disputant sans cesse, des stocks de matières animales et végétales déshydratées ou congelées, une organisation paramilitaire stupide, des armes terrifiantes empilées dans des soutes. Pour finir, il ne resterait plus que quelques lamentables  rescapés échoués après des millénaires de sommeil forcé sur quelque planète inconnue et ayant oublié jusqu’au nom de leur terre d’origine. Tout extra terrestre un peu évolué serait en droit d’éliminer cette minable invasion, comme une simple mesure d’hygiène ! L’Univers peut-il offrir la possibilité des voyages interstellaires à des Reagan ou à des Brejnev ?!

    Le monde avance à la vitesse de son dernier fantassin, répétaient les plantes et la présence de quelques grands esprits perdus au milieu d’une masse médiocre n’a rien de réjouissant. Elles me demandaient d’ajouter ma voix à la leur et à celles de tous ceux qui, sans grand succès, prônaient l’égalité des humains. Une égalité qu’il ne fallait pas regarder sous l’angle de la Justice, comme une fin en soi, mais comme le moyen unique d’accroître et notre vitesse d’évolution, et notre polymorphisme. Les artichauts avaient relevé assez vigoureusement que s’il était stupide de laisser les humains végéter dans leurs ghettos économiques, sociaux, professionnels, il était tout aussi stupide de les laisser s’enfermer dans la défense stérile de cultures et d’environnement désuets. Que valent, avaient-elles dit, trois danses folkloriques et deux vieilles bâtisses dans un océan de primitivisme économique et social ? Que pèse une langue en voie de disparition face aux nécessités des communications modernes ? Que l’homme veuille défendre, au travers de ces éléments culturels, la diversité de son espèce n’est pas une mauvaise chose en soi. Mais est-ce son objectif et ne chérit-il pas plutôt l’ancien pour mieux refuser l’avenir ? Un avenir dont il peut aussi se sentir exclus ? Le refus de la musique synthétique offrant au plus grand nombre les joies d’un art musical compréhensible mais retirant aux élites courroucées le plaisir pervers de goûter à une culture non partagée. L’effarement des nantis à la vue d’une construction nouvelle permettant à des couches sociales moins favorisées d’accéder aussi à des habitats agréables. Le consumérisme de riches prêts à payer très cher la rareté. Comme un carrelage à l’ancienne, irrégulier, pas toujours étanche face au carrelage industriel parfait et conçu pour être nettoyé facilement. Et c’est cette consommation crétine qui donna lieu à la construction d’automobile de luxe vendues au prix fort, soit un gaspillage de temps, de travail humain et de mobilisation financière. Une consommation qui fait perdre plus d’argent aux hommes à rénover des habitats obsolètes plutôt que de construire de nouveaux logements munis de tout le confort permis par la technologie moderne. La folie du veau d’or à son apogée !

    « Cris, hurles, m’enjoignaient les plantes, révoltes toi ! Même si tu crois échouer, quelque chose en restera, d’autres laisseront à leur tour la trace de leur agitation. Et puis un jour l’avenir deviendra à la mode et le consumérisme aura vécu » Comment pouvais-je faire ? M’attacher aux grilles de l’Elysée ! Je ne pouvais même pas convertir ma famille… « Ecris puisque tel est ton métier ; puis réécris encore et encore. Et n’imagine pas être l’heureux élu d’une population végétale toute entière à tes pieds. Nos démangeaisons électrochimiques produisent des champs magnétiques qui s’étendent sur de vastes étendues. Ton cas n’est pas d’espèce rare, tu n’es pas solitaire »

    Les plantes avaient parlé jusqu’à leur dernier souffle, jusqu’à ce que les dernières fleures séchées se plient jusqu’aux dernières feuilles rabougries. Je pouvais sentir leur absence, le bac ne parlait plus. Et ne parlerait sans doute plus. Avais-je vécu un rêve me permettant de converser avec moi-même ?

    je respectais quand même l’injonction des artichauts, réels ou fantasmés : ma plume courut sur le papier des jours durant, guidée par le souvenir impérissable de mes entretiens végétaux. Sans à-coups, avec une aisance qui me surprenait à chaque fois que j’y songeais. Je pus ainsi terminer rapidement la relation que j’adressais très vite à quelques éditeurs repérés sur les couvertures d’ouvrages du même genre. Mon épouse avait tiqué sur le prix que je dus payer pour la dactylographie du manuscrit et pour les photocopies que je dus en faire. Mais, après tout, elle voyait là le prix à payer pour mettre fin à ce qu’elle devait considérer comme une folie passagère.

    Folie qui, en tout cas, n’eut pas l’heur de plaire : aucun éditeur n’accepta de publier le texte, aucun ne daignant même répondre à mon envoi. Le manuscrit finit sa vie dans ma cave…

     


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