• Faim et révolutions arabes

     

    Du pain et des révolutions

    Comment la hausse des prix mondiaux des produits alimentaires a généré les « printemps arabes » tout en épargnant l’Afrique subsaharienne

     

    Les émeutes dites « de la faim » qui ont été à l’origine des « printemps arabes » avaient bel et bien de quoi être déclenchées : voyez  le tableau 1 et, surtout, le graphique 2, plus explicite encore. Vous constaterez que le prix du blé, principal ingrédient alimentaire des pays arabes, s’est envolé, surtout depuis la fin du dernier siècle, sous le double effet de récoltes insuffisantes en Russie et, surtout, de la spéculation qui s’est, dès lors, emparée du marché. Un cas d’école ici sur les liens qui unissent l’économie et la politique puis, sans doute, la « géostratégie » si les régimes islamiques qui se mettent progressivement en place dans les grands pays arabes sont confortés. Car alors la position des Etats Unis et d’Israël dans ces contrées deviendra beaucoup plus inconfortable qu’aujourd’hui…

    Le cas est différent au sud du Sahara qui consomme, certes, du blé, mais surtout des céréales autochtones (millet, sorgho) en sus du riz au nord, des bananes plantain et du manioc au centre, et du maïs au sud. Les prix du riz ont été multipliés par 4,5 depuis 1970 avec un très gros pic depuis l’an 2000 et quelques troubles ont de fait été enregistrés là où l’on en consomme beaucoup (Dakar notamment) Mais la hausse des prix a aussi eu pour conséquence le renforcement des productions locales jadis minées par les importations à bas prix en provenance du Pakistan.  Ce moindre effet de la hausse des prix alimentaires au sud du Sahara est renforcé par le fait que la dite hausse a profité aussi aux producteurs locaux exportant hors d’Afrique et étant payé en dollars ou en euros : l’huile d’arachide d’abord est la première denrée à en profiter. Elle en avait bien besoin après des décennies de marasme. L’alternance politique au Sénégal n’est donc pas la conséquence d’une crise de l’arachide comme la dite crise provoqua sans doute autrefois  la défaite d’Abdou Diouf.

    Le maïs aurait pu provoquer des incidents au sud du continent, là où la consommation est soutenue, mais les campagnes locales sont de grosses productrices, en grande partie du secteur informel. Avec des prix donc quelque peu déconnectés des marchés internationaux même si ces derniers ont probablement provoqué des hausses locales et, donc, de la mauvaise humeur. L’huile de palme, autre grand produit de consommation africaine, a, certes, terriblement  augmenté mais, là encore, les marchés locaux sont très spécifiques aux Africains : ceux-ci préfèrent l’huile non raffinée, dite « rouge », produite artisanalement à partir de noix locales. Et les prix sont totalement, eux, déconnectés du marché mondial tiré par les industries agro-alimentaires occidentales et asiatiques : ils dépendent de la qualité de l’huile obtenue en faisant simplement bouillir les noix et en recueillant en surface leur huile avec une louche. Les Africains ont leur fournisseur au marché, même dans les grandes villes : la qualité de leurs préparations culinaires en dépend beaucoup et peu de ménagères se risqueraient à utiliser de l’huile achetée en grande surface !

    Le prix de la viande de bœuf a crû à peu près au même rythme que celui du blé, soit, fin 2011, six fois sa valeur de 1970. Avec l’inflation, pourriez-vous objecter, ça n’est pas si terrible que cela. Erreur ! Car les grands exportateurs mondiaux de bœufs (et de viande en général) sont soit dans la zone dollars, soit dans la zone euro. Voyez maintenant les graphiques 3 et 4 indiquant la parité de trois monnaies africaines caractéristiques par rapport au dollar (graphique 3) et par rapport à l’euro (graphique 4) Les chiffres 1, 2, 3 et 4 en abscisse (à l’horizontale) correspondent aux années 1970, 1990, 2000 et 2010. On voit très nettement que, jusqu’au début du 3e millénaire, les monnaies africaines ne cessent d’être dévaluées par rapport aux deux grandes monnaies du commerce international. Le phénomène est identique pour toutes les monnaies africaines hors zone franc puis euro. Et lorsque vous ajoutez les hausses plutôt phénoménales des prix mondiaux aux dévaluations également assez phénoménales des monnaies africaines hors zone « franc/euro », vous aboutissez à un renchérissement fabuleux des denrées alimentaires habituellement consommées en Afrique du Nord. Grosso modo, le prix de l’assiette moyenne du citadin nord-africain a été multiplié par 12 et non 6 en 40 ans. 1200% d’augmentation, presque 1/3 par an ! Il est vrai et heureusement que les phénomènes ne se sont pas passés dans le même laps de temps : les monnaies africaines se sont effondrées de 1970 à 1990. Puis elles ne bougent plus ou que très légèrement après. Tandis que les prix mondiaux des matières premières alimentaires ont connu un premier pic au début des années 1980 avant de redescendre puis de rebondir monstrueusement à partir de l’an 2000. Si les courbes monétaires s’étaient calquées sur les courbes des prix, alors même l’Arabie saoudite aurait eu quelques problèmes !

    Là encore, l’Afrique subsaharienne s’en sort mieux, nettement mieux d’ailleurs. Car elle exporte la plupart des denrées alimentaires dont les prix ont fortement grimpé. Le Nigeria est un grand pays exportateur d’huile de palme (raffinée comme « rouge »), le Sénégal est le seul pays africain à produire et exporter des quantités importantes d’huile d’arachide, l’Afrique subsaharienne s’est mise, depuis une quinzaine d’années, à produire pas mal de sucre de canne, le cacao est une spécialité d’Afrique de l’ouest et nombre de pays africains exportent du café, dont l’Ethiopie, berceau de ce breuvage. Même la banane à retrouvé quelques couleurs alors que ses prix furent plus que contre-incitatifs il y a 10 ans seulement (ils sont à nouveau déprimés depuis quelques mois) Bref et avec les dévaluations des monnaies subsahariennes, les exportateurs vendent aujourd’hui leurs produits à prix d’or réels, zone euro exclue : les pays de cette zone n’additionnent pas, eux, hausse des prix et hausse de la valeur des monnaies d’échange. Seules les banques profitent des taux de change, le franc CFA étant une monnaie d’échange en Afrique au même titre que le dollar (plus que l’euro) D’où les interrogations de nombreux économistes africains sur le bien fondé de la zone qui, par ailleurs, fragilise leurs exportateurs intra africains : les batailles sont en effet nombreuses en Afrique sur des produits tels que l’alimentation, l’habillement, le mobilier, les fournitures scolaires et j’en passe. Ces secteurs sont aujourd’hui fournis soit par des productions locales, soit par des importations d’Asie. Et l’une des bagarres les plus âpres oppose le Cameroun, grand commerçant devant l’Eternel, au Nigeria, de plus en plus industrialisé (PME locales) Du fait du CFA, les commerçants camerounais ont de plus en plus de mal à contrecarrer les visées nigérianes sur le marché d’Afrique centrale. A noter que bon nombre d’industries ivoiriennes ont déjà disparu pour le même motif, dont l’industrie textile pourtant tournée vers des productions typiquement africaines : les fancies et les wax sont aujourd’hui produits au Nigeria…

    Bref, la hausse des prix des produits alimentaires a été catastrophique pour les Nord Africains mais bénéfique pour les Subsahariens qui, d’une part, consomment massivement en dehors des circuits de distribution mondiaux et, d’autre part, produisent et exportent une grande partie des denrées en question. Ce pourquoi, s’il y a eu des « printemps arabes », il n’y a eu ni été, ni automne ni hiver subsaharien. La grande révolution française fut, rapportent les historiens, provoquée par une disette accrue par l’impossibilité à l’époque de faire venir du grain en masse dans la capitale : « s’ils manquent de pain, qu’ils mangent des brioches ! » mirent-ils ainsi dans la bouche de la reine Marie-Antoinette s’interrogeant sur les émeutiers. Il existe, certes, une « connexion » boulangère des émigrés tunisiens en France. Mais avaient-ils envie d’envoyer des masses de brioches dans leur pays d’origine ?...

     

    1-Evolution du prix des principales productions agricoles tropicales de 1970 à 2010

    (Source : statistiques de la CNUCED ; en $)

    Produits

    1960

    1970

    1980

    1990

    2000

    2011

    Blé (Argentine)

    nc

    54,47

    205,83

    106,36

    119,64

    306,83

    Maïs (Argentine)

    61,43

    54,84

    176

    136,78

    119,18

    328,5

    Riz (Thaïlande)

    124,67

    144,08

    433,67

    287,17

    203,75

    551,93

    Sucre (Caraïbes)

    3,12

    3,67

    28,66

    12,55

    8,18

    26

    Bœuf (Australie)

    33,41

    59,16

    125,87

    115,44

    87,81

    183,17

    Banane (Equateur)

    6,48

    7,53

    16,95

    23,52

    19,03

    44,27

    Café (Colombie)

    44,89

    56,66

    178,82

    96,53

    102,6

    283,82

    Cacao (prix à New York)

    26,72

    30,57

    118,06

    56,52

    40,26

    135,18

    Huile d'arachide (prix à Rotterdam)

    327

    361,17

    358,75

    774,75

    680,25

    1181,86

    Huile de palme (Malaisie)

    294,33

    367,33

    725,5

    933,92

    443,5

    1648,25

     NB : les graphiques ne passent pas et les reproduire ici demande beaucoup trop de manip. Si vous les voulez, vous pouvez me les demander ou bien acheter l'un des prochains "New Africa", "African Business" ou "African Bankers" en français dans lequel l'article complet devrait paraître...


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