• Fake news et Afrique

    African fake fashions

    (Christian d'Alayer - 15 septembre 2017)

     

    On parle beaucoup ces temps-ci des "fake news", ces fausses nouvelles qui seraient massivement diffusées sur le Net et tout aussi massivement dénoncées par les médias traditionnels. Mais tous les Africains ont pu lire des séries presque ininterrompues de fausses nouvelles sur leur continent déversées par ces mêmes médias traditionnels. De même que tous les spécialistes de telle ou telle question désespèrent à la lecture de ce qu'en relatent les journalistes les plus aguerris. Voyez aussi les informations en temps de guerre : l'ennemi est toujours horriblement méchant face aux anges de vos propres troupes ! A cet égard et tout récemment, on retiendra que les bombes occidentales pleuvant sur Mossoul ou Raqqa étaient et sont "propres" face aux bombes absolument répréhensibles des Russes tombant sur Alep...

    Il en va de même en histoire. Jadis, Suétone, l'historiographe de l'empereur romain Marc Aurèle qu'il devait impérativement encenser, écrivit La Vie des douze Césars. Une biographie des empereurs qui précédèrent celui qui se considérait comme un philosophe. Alors et bien sûr, tous ses prédécesseurs furent des nuls sanguinaires. Vision confirmée, si l'on peut dire, par l'autre grand historien de l'empire, Tacite, qu'on peut comparer au révolutionnaire français Cambacérès (auteur d'une histoire de la Révolution française rédigée sous la Restauration) : ce sont des personnages qui sont passés entre les gouttes d'un régime à l'autre en écrivant bien entendu que leurs actes passés étaient de la faute des autres. Ajoutez à ces ingrédients la vindicte de réelles victimes arrivées au pouvoir par la suite, en l'occurrence les Chrétiens, et vous obtenez l'image, par exemple, d'un Néron fou sanguinaire alors qu'il fut sans doute l'un des meilleurs empereurs de la série : c'est sous son règne par exemple que se généralisa le phénomène de l'affranchissement qui permit à Rome de bâtir une administration à la hauteur de son empire. Néron avait été éduqué par un grand philosophe stoïcien, Sénèque, qui eut une importance cruciale pendant les 8 premières années d'un règne de 14 ans. On a par exemple retrouvé des réglementations de cette époque destinées à protéger les productions romaines des importations...chinoises. He oui, déjà... Que Néron ait dû se défendre en sus contre des familles sénatoriales (dont sa propre mère !) furieuses d'être évincées du pouvoir et trempant dans d'innombrables complots est une autre histoire à laquelle furent confrontés la plupart des empereurs romains.

    Et c'est ainsi que naquit tout récemment la polémique en France sur les bienfaits de la colonisation. Les Africains, eux, ont voté avec leur ventre et n'ont recommencé à faire des enfants qu'au départ des colonisateurs. La Gauche française avait répandu l'idée de colonisation apportant la civilisation aux sauvages. Les manuels scolaires, les médias, les discours politiques, tout poussait l'opinion publique française à croire aux fariboles des colonialistes. Songez qu'Albert Londres publia Terre d'ébène, sa dénonciation féroce du travail forcé, en 1929. Mais que le dit travail forcé ne fut définitivement supprimé qu'en 1954 au Sénégal ! Tandis que les députés français osèrent voter en 2005 une loi obligeant l'Education nationale et les éditeurs à vanter les "bienfaits de la colonisation" : parfois, l'histoire trébuche à force de ne pas vouloir se remettre en cause.

    En économie, c'est pire puisqu'une science sociale a décidé de se muer en idéologie. Là où l'économétrie et la réflexion critique devraient prévaloir, ce sont des à priori qui sont assainés à longueur de temps dans tous les médias du monde. L'ultra libéralisme prit ainsi son envol dans les années 1980-1990. La gestion publique, c'était l'horreur et le privé, "La" Solution. Je me rappelle m'être fait ainsi morigéner en conférence de rédaction pour avoir osé écrire que la gestion privée de la Compagnie centrafricaine de navigation n'avait pas été meilleure que sa gestion publique. Qui aujourd'hui, oserait écrire que c'est la gestion d'Air Afrique par la Coopération française qui l'amena à la faillite définitive du fait de l'achat forcé de deux Airbus flambant neuf alors que ses Boeings étaient amortis et encore en bon état, et non les impayés des Etats membres ?! Souvenez-vous aussi de la théorie française du développement par scissiparité : vous aidez surtout la Côte d'Ivoire et, par diffusion circulaire, les pays voisins vont émerger eux aussi.

    La grande mode actuelle est la "bonne gouvernance" : il est de bon ton de déclamer partout que le malheur de l'Afrique, ce sont ses dirigeants. Alors que le continent se développe avec des Etats qui n'en sont pas vraiment, privés de moyens réels depuis l'intervention du FMI, de la Banque Mondiale et des Clubs de créanciers (Londres et Paris) dans les années 1970-1990. Cohortes de fonctionnaires licenciées, privatisations dans tous les domaines, interventions "humanitaires" en tous genres, de la campagne de presse à l'intervention militaire... Malgré cela, les Africains se développent à un rythme aujourd'hui très supérieur au rythme de leur démographie. Tout comme d'ailleurs les Belges, il y a quelques années, vécurent très heureux et en paix en étant privés plus d'un an et demi de tout gouvernement !  L'économie est affaire de tout autre chose que de gouvernance et Schumpeter l'a magistralement démontré en mettant en évidence les facteurs de productions (travail, capital et facteur résiduel) Mais un siècle et demi après sa démonstration, les plus grands économistes actuels (jusqu'à des prix Nobel !) reprennent en chœur cette fumisterie de "bonne gouvernance"

    Tout comme hier encore, nos plus grandes plumes avançaient que démocratie et développement allaient de paire : les Chinois en rigolent (jaune peut-être ?) toujours ! Et Napoléon III, dictateur s'il en fut, doit lui aussi secouer ses os dans sa tombe londonienne : ce n'est pas de démocratie dont le développement a besoin, mais de stabilité. Et encore ! Car les guerres et les catastrophes naturelles ont toujours entraîné un surcroît de croissance à leur suite. Quand il faut reconstruire, les humains n'attendent pas d'avoir une bonne gouvernance démocratique !  Sans compter le fait que les guerres favorisent l'émancipation des femmes du fait de l'obligation de les intégrer au monde du travail. Bref, l'économie est contée aux populations sur un mode "fake" plus qu'évident.

    Et tout cela marche ! Pour une raison simple : les peuples ne sont pas stupides mais ont d'autres chats à fouetter que de penser sérieusement, en s'informant et en se cultivant spécialement à cet effet, aux affaires politiques, économiques et sociales de leur pays. Hier, ils lisaient les journaux. Aujourd'hui, ils écoutent la radio et regardent la télévision. Demain, ils s'informeront sur leur téléphone portable ou leur tablette, raison pour laquelle d'ailleurs les Etat veulent à tout prix contrôler aussi les informations du Net. Ils se révoltent parfois quand l'iniquité leur apparaît trop crûment, surtout quand ils sont jeunes. Mais presque toujours, leurs aspirations du moment se heurtent aux réalités. Ils finissent par s'estimer trahis. C'est que, très souvent aussi, leurs leaders révolutionnaires sont plus juristes qu'économistes. Aujourd'hui par exemple, les Tunisiens perdent l'illusion du Grand Soir qu'ils avaient cultivée le temps de leur "Printemps" Ils ont renvoyé Ennahdha pour, justement, défaut d'économisme et hurlent à la mort à présent parce que les démocrates au pouvoir rappellent les partisans de Ben Ali : il faut bien remettre la machine en marche et la manière la plus rapide est de le faire faire par ceux qui s'en occupaient avant la révolution : avant de disposer de généraux capable de mener intelligemment leurs troupes à la bataille, les Révolutionnaires français de 1789 durent bien faire appel aux généraux du régime précédent (qui finirent par trahir mais après avoir fait le boulot)...

    Dans tout cela, on voit bien que le problème réel n'est pas celui des "fake news", scories en fait de la liberté d'informer qui est loin de bien se porter dans les médias traditionnels. Les "fake fashions" véhiculées par ces médias traditionnels sont en fait plus nocifs que ces scories. On le voit très bien avec le F CFA, défendu bec et ongle par ceux qui en bénéficient toujours. Cette monnaie adossée à la monnaie française était adaptée à l'exportation de matières premières dans les pays riches. Mais elle ne l'est plus dès lors que les marchés intérieurs africains se développent en se concurrençant : les monnaies qui sont libres de pratiquer la dévaluation compétitive sont alors privilégiée et c'est la raison pour laquelle, par exemple, le Nigeria a fini par phagocyter tout ce qu'il y a d'intéressant dans la sous région en matière de productions destinées à la consommation locale. Car si l'évolution de la CEDEAO a tout de même pas mal ouvert l'immense pays aux exportations de ses voisins, ils ne peuvent, eux, en profiter...

    L'image de marque de l'Afrique continue, autre fake fashion soutenue par les médias traditionnels occidentaux, à être malmenée alors que l'Afrique d'aujourd'hui décolle. Les Chinois sont devenus les premiers investisseurs étrangers face aux anciens colonisateurs qui hésitent toujours à revenir économiquement sur le continent. Combien de points de croissance sont ainsi perdus du fait de cette image de marque trompeuse répandue par des journalistes avides de clichés ?! N'est-ce pas plus important que de dénoncer inlassablement des dirigeants qui n'en peuvent mais ? Bien sûr, il existe aussi des fake news africaines. A commencer par des chiffres exorbitants sur la fortune supposée des dirigeants politiques : quelques plaisantins estimèrent ainsi la fortune de feu Mobutu à 50 milliards de dollars. Somme que l'économie du pays ne pouvait alors même pas dégager sur plusieurs années ! Et de nombreux autres dirigeants furent ainsi présentés comme plus riches que les milliardaires occidentaux !  Des ONG pareillement ont exagéré à outrance le nombre des victimes de tel ou tel conflit, exagérations qui sont devenues des vérités à force d'avoir été répétées par les médias traditionnels. Sans compter le nombre d'Africains touchés par le Sida : alors que seuls les pays miniers étaient vraiment atteints, l'OMS alla jusqu'à publier des chiffres totalement dingues de "prévalence" (part de la population atteinte) dans tous les pays du continent. Quand, à peine deux ans plus tard, les vrais chiffres furent publiés par la même organisation médicale, aucun média traditionnel ne releva que les Africains avaient accompli un miracle : guérir aussi vite un nombre aussi important de gens "prévalus" ! Tout cela en grande partie (mais seulement en partie), parce que, dans les campagnes, le mot "Sida" permettait d'obtenir immédiatement des moyens que d'autres maux n'attiraient pas. Les responsables des antennes médicales locales n'hésitèrent donc pas à mettre sur le dos de la maladie de riches qu'est le Sida des symptômes de maladies plus communes en Afrique. CQFD, mais ça n'a jamais été dit ! Et voici une dernière fausse nouvelle africaine : alors que les médias occidentaux n'arrêtent pas de chanter les louanges de Mandela, ils cognent à qui  mieux-mieux sur Jacob Zuma et l'ANC qui le maintient dans ses fonctions. En omettant de dire que l'ANC est dirigée par les syndicats (c'est donc la gauche) alors que Mandela représentait la branche armée de la dite ANC, surtout dirigée par des notables (la droite) "Mandela gentil, Zuma méchant", alors qu'en fait il s'agit d'un combat politique entre des gens qui sont soumis aux pressions populaires demandant plus de pouvoir économique et d'autres qui sont soumis aux pression d'un patronat largement blanc. Vous avez dit "Fake news" ?

     

     

     


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