• Faut-il croire aux statistiques ?

    Pas toujours mais on ne peut pas s'en passer

    Nos statistiques sont-elles fiables ?

    Christian d'Alayer Juillet 2018

     

    "L’ONUSIDA est à la tête de la collecte de données la plus étendue au monde sur l’épidémiologie du VIH, la portée des programmes et les financements, et publie les informations les plus fiables et actuelles sur l’épidémie de VIH" Ceci est le texte de présentation du chapitre "données" de l'organisme onusien chargé de la lutte contre le SIDA. Et maintenant, voici quelques unes de ces données au tournant du 2e millénaire après JC : selon donc l'Organisation mondiale de la Santé dont il dépend, l'Afrique était de très loin le continent le plus touché par la maladie sexuelle. Des pays comme le Sénégal et l'Ouganda présentait des taux de prévalence (nombre de personnes infectées) supérieur à 50% ! Ce chiffre était déjà difficile à admettre compte tenu des enfants et des personnes âgées et, de fait, deux ans plus tard, il était abaissé à...moins de 20% ! Ce qui me permit d'écrire à l'époque que les médecins occidentaux devaient de toute urgence se rendre en Afrique pour apprendre comme guérir le SIDA !

    Il ne s'agit là que d'un exemple parmi de très nombreux autres, sachant que le financement international dépendait, aux yeux du grand public, du nombre de malades supposés dans un continent réputé pauvre et ayant donc besoin d'aide. Et, de fait, un pays comme la France détourna à l'époque l'intégralité de son budget d'aide sanitaire international vers les offices traitant le SIDA ! Et, ce, au détriment du...paludisme, une maladie vraiment de pauvres. Paludisme qui dut donc attendre des décennies avant de retrouver un peu de financement international grâce à la fondation Bill Gates...

    Les chiffres ne sont donc pas neutres et s'interroger sur leur fiabilité est la moindre des choses. Or, dès qu'on leur jette un coup d'œil un peu critique, ils tanguent quelque peu sur leur base. Prenons, deuxième exemple, celui des projections démographiques en Afrique, la hantise des Européens qui voient arriver chez eux des hordes de réfugiés économiques (puisque, dans le même temps, ils ne croient pas au développement du continent) Le milliard fut dépassé en 2016 et, déjà, le 2e milliard est annoncé pour très bientôt avant d'arriver au 3e milliard et à plus de 30% de la population planétaire. Tout cela "statistiquement", c'est-à-dire à partir des taux actuels de fécondité projeté sur des décennies. Or ces taux baissent aujourd'hui très rapidement dans une Afrique qui s'urbanise à la vitesse "grand V" La fécondité moyenne des femmes africaines tournait autour de 6,5 il y a une quinzaine d'années seulement et elle tend vers 4,5 dès cette année. Si on projette non plus le taux actuel mais sa diminution, alors les Africains ne renouvelleront plus leurs générations dans une trentaine d'année !

     L'Association des maires de France, en se plaignant auprès de l'INSEE (l'institut statistique nationale français), a dévoilé un autre travers des statistiques démographiques : celles-ci sont établies d'après des recensements qui n'ont pas lieu chaque année. Entre temps, les instituts se basent sur des données partielles telles que les données fiscales ou électorales. Puis elles appliquent les modifications de ces données à celles du dernier recensement. Du "doigt mouillé" en fait car, au recensement suivant, on s'aperçoit toujours que les projections étaient fausses. Et, ce, au détriment bien sûr des mairies (moins d'habitants qu'en réalité donc moins d'argent public)

    Voyons maintenant les statistiques économiques qui, elles aussi, ont des conséquences financières ne serait-ce qu'au niveau des aides internationales. Le fameux PIB d'abord qui nous rappelle tout de suite le doublement  du PIB nigérian en 2014 après incorporation du secteur dit informel dans ses statistiques de production. D'un seul coup, le pays devient le premier d'Afrique devant  l'Afrique du sud ainsi que le 26e au niveau mondial ! Comme il n'a pas été copié depuis, vous pouvez augmenter vous mêmes les PIB africains d'un taux compris entre 35 et 70% selon les pays. Trouver leur estimation du poids de l'informel étant une autre affaire ! Mais c'est en "réajustant" progressivement les PIB africains, notamment les statisticiens de la CIA dans leur remarquable "WorldFactBook" (accès gratuit en ligne), que le PIB global de l'Afrique s'est progressivement rapproché d'une partie au moins de la réalité. Autour de 300 milliards de dollars dans les années 1990, plus de 2000 milliards de dollars aujourd'hui, hors informel de la plupart des pays. Rappelons ici que l'agriculture vivrière, non comptabilisée, fait partie de cet informel ! 

    Il y a de fortes chances pour que la situation soit identique hors d'Afrique et là où les Etats n'ont pas encore un niveau statistique très évolué (surtout quand le comptage risque d'entraîner une imposition !) Mais il faut savoir qu'elle est pire dans les pays développés, hé oui ! J'ai retenu deux petits exemples pour vous le démontrer : Hong Kong est, selon la Banque mondiale, le 6e exportateur mondial avec des expéditions représentant 3,3% des exportations mondiales. Mais les réexportations représentent plus de 50% de ces expéditions. Qui ne représentent donc plus que moins de 1,65% du commerce mondial, plaçant la province chinoise hors des 20 premiers exportateurs mondiaux. Lesquels connaissent le même phénomène qui multiplierait par trois le vrai chiffre du commerce mondial selon certains observateurs. Car la matière première peut se balader plus de 5 fois dans le monde avant d'être livrée, transformée totalement, aux consommateurs finaux. De simples noix de cajou produite en Côte d'Ivoire sont ainsi envoyée en France d'où elles repartent pour le Brésil qui les renvoie en France après cuisson et mise en sachet.  Et tout cela est comptabilisé autant de fois à la sortie et à l'entrée, entrant ainsi plusieurs fois dans les statistiques d'importation et de réexportation. On comprend mieux dans ces conditions pourquoi l'Afrique, qui exporte surtout des matières premières, ne décolle pas de sa dernière et toute petite place dans le commerce mondial !

    Le deuxième exemple est celui des Pays Bas où les réexportations représentent 80% des exportations du pays. Ce, parce que celui-ci héberge le 9e port mondial et 1er port européen, Rotterdam. Ce qui rentre est comptabilisé dans les importations du pays et ce qui sort, dans ses exportations. Bien entendu, il ne s'agit que de transit et les statistiques sont totalement irréelles. Elles font vivre, certes, tout un tas de services, mais les Hollandais sont très loin de consommer toutes les bananes qui rentrent...et qui ressortent vers l'Allemagne via le train ou la route (la voie fluviale n'est plus empruntée que par le vrac sec ou liquide)

    On va trouver des situations des deux genres, transformation totale ou partielle avant réexportation ou simple transit un peu partout dans le monde et, surtout, dans les pays occidentaux qui transforment (de moins en moins) et achètent dans le monde entier. Imaginez que leurs derniers grands bastions, les équipements de transport, comportent tous des milliers de pièces détachées venant d'un peu partout : ça rentre et ça ressort en étant comptabilisé à l'entrée et à la sortie...

    Ce qui explique en grande partie l'essor étonnant du commerce international depuis les débuts de la mondialisation (les années 1990) et son effondrement avec la crise de 2008 : c'est que si le commerce est doublé au moins statistiquement quand ça va bien, il est diminué aussi de moitié quand ça va mal, CQFD ! A côté de ce fait majeur et peu connu même des journalistes les plus aguerris, les autres hiatus des chiffres sont moins importants. Tels les sondages qui sont très loin de respecter les règles minimales de collecte et d'interprétation (c'est trop cher) Ils peuvent fausser un scrutin électoral et entraîner des habitudes de consommation plus néfastes que bénéfiques. Mais, pour eux, nombreux sont les critiques. Le Net étant le principal vecteur de ces sondages aujourd'hui, ils sont toujours accompagnés de commentaires permettant aux usagers de se faire une idée par eux-mêmes et l'on constate finalement peu de conséquences graves. Il y en a toutefois, comme celle de campagnes de vaccination freinées par des  données souvent farfelues mais amplifiées par les algorithmes des serveurs. Il en est de même des monnaies virtuelles dites "cryptomonnaies" : en s'effondrant, elles ont privé tout un tas de petits opérateurs en ligne de leur gagne pain. Lesquels sont tout-à-fait au courant de ce que permettent les algorithmes. Ils inondent donc le Net de fausses informations sur la remontée du Bitcoin pour qu'au final, un grand nombre d'internautes pensent que ces monnaies remontent et peuvent leur permettre de devenir milliardaire sans rien faire. Ce qui fait (un peu) remonter le cours de ces monnaies virtuelles...

    On est au tout début du Net et les données chiffrées qui y circulent ne sont pas vérifiées. Il faut quand même savoir que le secteur de la Santé est celui qui attire le plus de visiteurs. Les sites ont donc une vraie tendance à sortir un peu n'importe quoi pour faire comme on dit "le Buzz" Il en est de même des recommandations alimentaires avec, ici, des intervenants plus sérieux. Voyez par exemple les campagnes contre l'huile de palme. Qui n'est pas plus dangereuse pour l'homme que le beurre mais qui a été présentée comme le summum de l'horreur grasse. Aujourd'hui, les opposants basent leurs attaques sur la destruction des forêts anciennes pour faire pousser des palmiers. Quand le public saura qu'une forêt jeune recycle plus de CO2 qu'une forêt ancienne, ils trouveront autre chose...aidés de fait par les huiliers européens qui veulent défendre leurs propres productions.

    Alors et in fine, de plus en plus de gens ne croient plus non plus aux chiffres. Il y en a trop et  les interprétations sont souvent orientées ("on leur fait dire ce que l'on veut") L'excès de chiffres risque donc de tuer les chiffres. Ce qui ferait régresser les sciences humaines d'au moins deux siècles, à l'époque où l'on ne comptait pas les gens mais les "feux", les foyers dans les maisons. Sans les chiffres, tous les Africains et non les seuls expatriés continueraient à croire qu'ils "sont mal partis" alors qu'aujourd'hui, ils sont en tête de la croissance mondiale. Sans mêmes les chiffres démographiques, les dirigeants africains ne pourraient pas mener de politique éducative. Les promoteurs immobiliers africains, déjà en retard, le seraient encore plus. Alors certes, l'exagération de l'OMS sur le Sida a fini par être percée à jour et les financements se sont taris aussi devant les progrès de la médecine. Trop d'autres cas d'exagération et de collusion avec les laboratoires ont fini par détruire l'image de l'organisme onusien. Mais d'autres organismes font du travail statistique plus que correct compte tenu des informations forcément officielles qu'ils reçoivent des pays membres. Il faut par exemple savoir que la Banque mondiale est l'organisme qui reçoit ces informations à partir desquelles travaillent les autres organismes. La base est commune mais le travail est propre à chaque organisation. Pour les statistiques macroéconomiques, je me sers ainsi principalement de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) à laquelle j'ajoute le WorldFactBook déjà cité de la CIA ainsi que certaines données de l'OCDE, Organisation de Coopération et de Développement économique quand elle s'intéressent à d'autres pays que les pays développés. Plus ce qui apparaît ici et là sur le Net en essayant toujours de voir si les chiffres avancés sont plausibles. Exemple : l'espérance de vie progresse beaucoup plus vite dans les pays en développement que dans les pays développés. S'il y a une guerre toutefois et que les chiffres ne le montrent pas, c'est qu'ils sont faux. Non pas du fait de la mort des soldats au combat mais de celui de la désorganisation sanitaire du pays, entraînant un retour de la mortalité infantile. Les chiffres du SIDA en Afrique dans les années 1990 étaient également stupides, personne ne pouvait croire que la moitié de la population sénégalaise et ougandaise avait contracté le virus ! Il s'avéra par la suite que l'ONUSIDA, pour grossir ses statistiques, avait fait rentrer comme infestées des personnes qui ne présentaient que deux symptômes de la maladie ! Etc.

    Du bon sens en fait, sans scepticisme systématique mais sans naïveté. A force, on sait quasi instinctivement ce qui peut clocher dans une série chiffrée : les statistiques demandent du travail, il ne s'agit pas d'information imposée comme au cinéma ou dans un jeu en ligne. Mais comme pour tout travail, c'est le début seul qui est difficile...

     

    Encadré

    L'arnaque écologique de Global Footprint Network

    La série statistique la plus fausse du Net est très certainement celle des écologistes américains de "Global Footprint Network.org" qui annoncent chaque année une date à partir de laquelle la planète est censée vivre à crédit, ayant déjà consommé tout le renouvelable. Cette date est reprise par pratiquement tous les grands médias du monde sans aucun regard critique. Or cette date est fausse car fondée sur les réserves prouvées. Or ces réserves augmentent d'année en année en fonction des recherches. Ainsi les compagnies pétrolières découvrent-elles chaque année de nouveaux gisements qui accroissent les réserves prouvées. Quand les prix sont bas, les recherches sont lentes et les réserves n'augmentent pas vite. Inversement, quand les prix sont élevés comme aujourd'hui, les recherches sont dynamiques et les réserves augmentent vite. Il est, certes, arrivé que des compagnies trichent sur leurs réserves pour faire augmenter le cours de leurs actions. Mais l'inverse est nettement plus fréquent, soit des compagnies qui ne déclarent pas des découvertes pour ne pas avoir à les exploiter rapidement (cas assez répandu au large de l'Afrique centrale)Et c'est pourquoi le fameux "pic de production" d'hydrocarbures, annoncé par les écologistes à partir des années 1990 et régulièrement depuis, n'est toujours pas atteint...


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