• Faut-il se débarrasser du CFA ?

    Le CFA est-il nuisible à la croissance de l'Afrique francophone ?

    Christian d'Alayer - mai 2017

    "L'Africanosphère" bruisse de plus en plus d'attaques contre le franc CFA. Des chefs d'Etat de la Francophonie sont entrés dans la partie tels ceux du Tchad et du Mali et, dernièrement, François Hollande lui-même a concédé que la question était du ressort des pays concernés plus que de la France. Essayons donc de voir cette question avec lucidité.

    Et d'abord, que reprochent les Africains francophones à leur monnaie commune ? Chez les non économistes et sur le Net, la critique la plus répandue est le fait que le "CFA" est du néocolonialisme car il interdit aux pays membres de la zone de jouer de l'arme monétaire dans leur politique économique intérieure. Le fait est indiscutable : les taux d'intérêt sont décidé non par les Etats mais par la banque centrale de leur zone : BCEAO pour l'Afrique de l'ouest et BEAC pour l'Afrique centrale. Ces banques centrales sous-régionales disposent d'un comité de politique monétaire qui décide donc de l'évolution des taux d'intérêt. Et que ces comités soient plus ou moins sous influence française (la Banque de France a un représentant de droit dans les deux comités), il n'en demeure pas moins que les Etats membres ne sont pas libres de décider par eux-mêmes de l'arme principale des politiques monétaires modernes (les taux directeurs) La même critique est d'ailleurs adressée en Europe à la BCE par les souverainistes et, dans tout l'Occident, à l'indépendance des banques centrales par les antilibéraux.

    Des Africains plus avertis reprochent aussi à la Banque de France de stocker les réserves de change de leurs banques centrales communes. C'est aussi vrai mais plus compliqué : les Etats de la zone franc déposent leurs réserves de change auprès de leur banque centrale, BCEAO et BEAC. Qui, statutairement, doivent en déposer aujourd'hui la moitié (65% hier) sur un compte spécial de la Banque de France. Laquelle dispose bien de 50% des réserves de la zone. Pour l'or, c'est différent (près de 90 milliards de F CFA pour la BCEAO et près de 120 milliards pour la BEAC) : là encore les Etats déposent leur or à leur banque centrale. Mais seule la BCEAO conserve cet or dans les caves de la Banque de France. La BEAC a choisi deux établissements londoniens pour stocker son métal jaune. Dernier point : les comptes des banques centrales de la zone à la banque de France sont rémunérés. Mais à des taux "européens" : un type de compte à 0,30% et un autre à...0,05%. Ce, alors que les taux d'inflation respectifs d'Europe et d'Afrique francophone ne sont pas du tout les mêmes ! En Europe, un taux de 0,30% n'est pas négligeable au niveau d'une banque centrale (pas celui de 0,05% !) Mais en Afrique où les taux d'inflation tournent autour de 10%, c'est une dépréciation importante des réserves dans le cas, de plus en plus important, du commerce interafricain. Le système, reposant sur la garantie de change offerte par la France, n'est évidemment plus viable.

    Deux autres critiques plus économistes émergent du Net : la première est le fait que la gestion monétaire africaine sous férule de la France (et c'est le cas) empêche les Africains francophones d'apprendre à maîtriser l'arme monétaire. Ca n'est qu'à moitié vrai puisque, tout de même, les employés et dirigeants des banques centrales de la zone finissent par maîtriser au moins l'orthodoxie monétaire ultra libérale en vogue en Occident. Soit la maîtrise prioritaire de l'inflation par la monnaie. Mais ils ne peuvent pas sérieusement penser à d'autres utilisations, dont celle de la dévaluation, puisque celles-ci leur sont interdites...

    La deuxième est plus difficile à démontrer car peu d'études chiffrées existent sur le sujet. C'est la compétitivité trop faible des pays de la zone CFA du fait de son ancrage à l'euro, monnaie trop forte pour des économies africaines. Surtout que les pays francophones tant de l'ouest que du centre ont comme voisin un Nigeria qui pratique depuis des lustres et avec brio (à deux décimale près si nécessaire) la dévaluation compétitive (la Mauritanie aussi d'ailleurs) Une étude a été réalisée au Cameroun après le passage du franc à l'euro et, effectivement, le solde des opérations extérieures s'est alors détérioré. Les mathématiciens ont un peu noyé le poisson pour limiter l'impact de leur étude mais la partie sur la détérioration, même en prenant les "TCR" (taux de change réel), était nettement plus compréhensible que la partie suivante qui voulait diminuer sa portée...

    Il faut un peu de réflexion ici : les exportations de matières premières organiques ou minérales peuvent évidemment souffrir des taux de change. Elles s'expriment  en monnaie étrangère, dollars et livres sterling (pour le café et le coton), et les exportateurs sont payés dans cette monnaie. Leur souci est donc principalement que ces monnaies ne se déprécient pas trop vis-à-vis de la monnaie locale. A cet égard, l'ancrage du CFA à l'euro a été fatalement négatif puisque, dans un premier temps (long !), l'euro s'est apprécié jusqu'à 30% par rapport au dollars (la livre, dans le même temps, s'appréciait par rapport à l'euro) D'où en fait une valeur des exportations en baisse par rapport à la monnaie locale. Sans doute les comptes se sont-ils redressés ces dernières années, depuis que le dollars est remonté (dans le même temps, la livre tombait)?

    L'impact est également évident en matière de commerce interafricain car, longtemps, le CFA fut l'une des seules monnaies subsahariennes convertibles avec le rand sud africain. Ce qui fit le bonheur de pays comme le Bénin ou le Togo où les cambistes se comptaient par centaines ! L'Afrique francophone achetait donc aux autres Etas africains d'autant moins cher que sa monnaie était à la fois stable et convertible. Mais le naira nigérian devint lui aussi convertible...

    Dès lors, la trop grande stabilité du CFA, qui plus est surévalué par rapport aux autres monnaies de réserve, n'était plus un atout mais un élément de plus en matière de non compétitivité avec un pays disposant d'un marché intérieur bien plus considérable. Certes, les importations deviennent d'autant moins coûteuses. Mais les exportations sont rédhibitoirement trop chères et la Francophonie subsaharienne ne peut déployer ses PME au même niveau que les Afriques non francophones, jusqu'au point de pouvoir vendre aux pays voisins hors zone CFA. Le tableau 1 montre clairement à cet égard que ces derniers pays se sont développés nettement plus vite que ceux de cette zone.  Il faut se souvenir à cet égard que le décollage subsaharien ne vient pas de l'investissement des multinationales étrangères mais de la croissance interne des PME locales. Un Dangote par exemple, aujourd'hui numéro un africain du ciment, fut d'abord un petit importateur de ce matériau. Et si l'envolée du Mozambique tient beaucoup à l'investissement des multinationales sud africaines, celle de l'Ethiopie tient essentiellement à la multiplication de ses PME, notamment dans le domaine du textile (mais pas seulement) Les Africains francophones ne sont pas moins entreprenant que leurs homologues anglophones, lusitaniens, amhariques ou tigréens. Mais ils n'ont pas toute l'Afrique comme marché.

    "C'est de la faute des Français" a déclaré voici trois ans le même Dangote mentionné en supra : il voulait alors s'attaquer au marché francophone et rencontrait des difficultés majeures face au lobbying de l'alors français Lafarge, son concurrent et jadis fournisseur. On sort ici du problème monétaire pour entrer dans celui de la France-Afrique aussi ne vais-je pas creuser cette question. Je note simplement que trois années plus tard, Dangote vient d'annoncer qu'il allait doubler les capacités de son usine camerounaise et devenir ainsi le numéro un au pays de Biya devant...Lafarge-Holcim (Cimencam) !

    Que peut-on conclure de tout cela ? De toute évidence, il existe un vrai problème du franc CFA : problème d'indépendance évident et problème de compétitivité, surtout depuis l'ancrage à l'euro. Et ces problèmes ne pourront que s'accentuer avec le temps. François Hollande, indécis comme d'habitude (il s'en va aussi peut-on le dire sans crainte), ne pouvait donc que renvoyer la balle aux chefs d'Etat concernés : " à vous de voir !" Mais voir quoi ? Conserver une monnaie commune mais sans ancrage à l'une des monnaies de réserve ?  C'est prendre le risque de voir refuser les paiements à l'étranger dans cette monnaie et je rappelle ici que pour pouvoir devenir le point de rencontre commercial indiscutable de sa sous-région (englobant l'Ethiopie !), la toute petite république de Djibouti dut déposer 500 millions de dollars (de l'époque) à la Citibank de New York en garantie de convertibilité du franc djiboutien.

    Et que la nouvelle monnaie africaine francophone soit commune ou propre à chacun des pays, il faut donc penser à sa convertibilité réelle (donc à ce qu'en pensent les étrangers) C'est le principal problème auquel se heurtent les anti-CFA sérieux. Peut-être une solution serait-elle d'être plus maître des décisions et de pouvoir, par exemple, décider de dévaluer. Une autre décision, envisagée en France même, serait d'avoir deux monnaies, une monnaie "mondiale" et une monnaie africaine ? Toujours est-il qu'il faudra avoir la solution au moment de couper le cordon ombilical...

    1- Taux de croissance comparés des principaux pays d'Afrique subsaharienne francophone et non francophone

    (Source : moyennes annuelles, statistiques en ligne de la CNUCED)

    Pays

    1992-1995

    1995-2000

    2000-2005

    2005-2010

    2010-2015

    1992-2015*

    Mali

    2,7

    5,5

    7

    10,4

    8,3

    6,8

    Sénégal

    1,9

    4,9

    4,6

    3,6

    4,1

    3,8

    Cameroun

    0,2

    4,7

    3,8

    2,8

    5,2

    3,3

    Côte d'Ivoire

    2,8

    3,6

    -0,2

    2,3

    7,4

    3,2

    Madagascar

    1,1

    3,9

    2

    3

    2,7

    2,5

     

     

     

     

     

     

     

    Congo Kinshasa

    -5,6

    -3,8

    4,2

    5,4

    7,9

    2,4

     

     

     

     

     

     

     

    Mozambique

    5,7

    11,2

    8,5

    7,3

    7,1

    8

    Ethiopie

    7,2

    3,4

    5,6

    10,7

    10,3

    7,4

    Ouganda

    9,2

    6,7

    7,2

    8,3

    4,7

    7,2

    Tanzanie

    3,6

    4,2

    7,1

    6,1

    6,8

    5,6

    Ghana

    4

    4,4

    5,2

    6,2

    7,4

    5,4

    Nigeria

    1,4

    2,8

    11,3

    6,7

    4,9

    5,4

    Angola

    -3,4

    5,7

    9,1

    8,4

    5,1

    5,1

    Kenya

    2,5

    2,1

    3,5

    4,4

    5,4

    3,6

    Afrique du sud

    2,6

    2,5

    3,8

    2,9

    2,1

    2,8

    Zimbabwe

    3

    -0,3

    -4,7

    9,5

    6,2

    2,7

    * Moyenne arithmétique

     

     


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