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    Cameroun-France : relations détériorées

    Christian d'Alayer - 10 avril 2015

     

    Aimez-vous la France ? Si on posait aujourd'hui la question aux Africains, que croyez-vous qu'ils répondraient ? "Non ! Les Africains ne nous aiment pas" répond sans précaution oratoire un député français Philippe Baumel qui vient de rendre un rapport sur les relations franco-africaines. Ce député socialiste, proche d'Arnaud Montebourg, est membre de la Commission des Affaires Etrangères à l'Assemblée Nationale : c'est peut-être un trublion, mais pas le dernier trublion venu. Et s'il met les pieds dans le plat, c'est qu'il a rencontré réellement des Africains francophones qui n'aiment pas la France...

    Il s'est intéressé surtout au Mali où, il est vrai, l'intérêt manifesté par les troupes françaises à l'égard des Touaregs a été ressenti comme une véritable trahison à Bamako, tant par les dirigeants que par la population. Des radicaux viennent d'ailleurs d'entamer une campagne militaire contre les séparatistes maures en dépit des mises en garde françaises : le bénéfice de l'opération  Serval semble d'ores et déjà anéanti...

    Mais s'il s'était aventuré dans d'autres pays, il aurait sans doute constaté le même désamour envers l'ex-colonisateur : la destruction de la Libye et l'assassinat de Kadhafi n'y sont sans doute pas étrangers de même que le remplacement manu militari de Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire par Alassane Ouattara. Sans compter la toute récente affaire de viol d'enfants par des militaires français en Centrafrique. Mais il y a bien d'autres faits qui, additionnés, contribuent à ce que les Français appelleront comme ils le voudront et que les autochtones commencent à nommer de la désillusion, au sens étymologique du mot : la fin de l'illusion.

    Le Cameroun de Paul Biya peut être considéré comme un laboratoire de cette évolution assez proche donc de l'anticolonialisme d'antan. Tant ici l'affaire libyenne que l'ivoirienne ont monté la population contre Paris. Le nord Sahélien n'a pas apprécié du tout l'assassinat d'un leader musulman charismatique tandis que le sud bantou a, d'entrée, pris fait et cause pour Gbagbo contre non Ouattara lui-même mais Paris et Washington sans qui il ne serait jamais arrivé au pouvoir. Tandis que l'intrusion de l'armée française sur le sol africain a en outre rappelé de mauvais souvenir à un pays qui n'a pas encore oublié l'affreuse guerre menée d'abord par les Français contre les Camerounais indépendantistes de l'Union des Populations du Cameroun (UPC) puis par le président Ahidjo mis en place par les Français contre la même UPC. L'armée française n'a toujours pas admis avoir quelque peu massacré les populations indépendantistes tandis que les historiens évitent soigneusement de rappeler et de chiffrer le nombre des morts de la répression de 1960 afin de ne pas ranimer les oppositions ethniques au sein d'une nation en voie réelle de formation. Mais selon diverses sources, on approcherait voire dépasserait les 100 000 morts entre ceux d'avant l'Indépendance et ceux du début de la même Indépendance, là encore l'armée française refusant d'admettre qu'elle aida Ahidjo à annihiler son opposition.

    Les relations franco-camerounaises ne seront de ce fait jamais aussi chaleureuses que celles entretenues longtemps entre Paris et Abidjan. Mais les Camerounais seront au moins aussi nombreux que les Ivoiriens à visiter la France, voire à s'y installer et les liens culturels seront longtemps  bons et nombreux. Ce qui n'est pas le cas des liens commerciaux puisque le Cameroun a considérablement réduit le poids de la France dans ses exportations qui ne représentent même plus 10% des importations africaines de l'ancienne métropole. Les achats camerounais en France sont de leur côté et toujours très proche de ceux de la Côte d'Ivoire mais ne représentent plus qu'un tout petit pourcentage, 2,5%, d'exportations françaises en Afrique surtout concentrées en Afrique du Nord.

    C'est que, depuis le changement de millénaire, la Chine s'est attaquée commercialement à l'Afrique. la valeur de ses échanges avec le continent est passée de 250 millions de dollars en 1965, pas grand chose si on divise ce chiffre par le nombre de pays africains concernés, à plus de 200 milliards de dollars aujourd'hui ! L'empire du Milieu a également développé ses investissements, plus de 25 milliards de dollars cumulés à fin 2013. Et la valeur des contrats qu'elle pouvait obtenir en Afrique, notamment dans le domaine du BTP a littéralement explosé : plus de 400 milliards de dollars signés fin 2013 ! A comparer avec les chiffres français, une trentaine de milliards d'euro à l'export, une autre trentaine à l'import plus des investissements limité à quelques dizaines de projets annuels et un montant inférieur à 20 milliards de dollars, les plus gros montants réservés bien entendu au secteur minier et pétrolier...

    Bref et alors que le Cameroun "pèse" aujourd'hui quelques 30 milliards de dollars officiels (probablement beaucoup plus en intégrant l'économie informelle comme le Nigeria vient de le faire avec une augmentation de 80% de ses résultats), la France n'y génère un courant d'affaires que d'un milliards de dollars environ par an, 3% du PIB au mieux... C'est peu si vous vous mettez à la place des Camerounais qui, comme tous commerçants dignes de ce nom, font les yeux de Chimène d'abord à leurs meilleurs clients et fournisseurs. Lesquels, au pays jadis des Bamilékés entreprenants ("jadis" car à présent tous les Camerounais s'y sont mis) sont...Africains ! Songez que le Nigeria exporte aujourd'hui plus que la France et de très loin si l'on y inclue l'informel. Et que les cinq premiers clients du Cameroun sont, dans l'ordre mais très près les uns des autres, le Portugal, l'Espagne, les Pays Bas, la Chine et le Tchad...

    Rien d'étonnant alors quand la foule de Yaoundé a bousculé et hué l'ambassadrice de France au Cameroun, Christine Robichon, lors de la grande marche de soutien à la lutte contre Boko Haram. La presse locale n'a pas relayé l'événement car l'ambassadrice gère les aides que Paris apporte à la dite presse. Mais le Web s'est déchaîné. Certes, l'expression est libre au Cameroun, à un point qui effraierait bien des Français habitués au respect des puissants. Paul Biya est souvent traîné dans la boue et je connais pas mal de journalistes qui ont pâti de leurs débordements réels et exagérés à cet égard : les langues et les plumes s'étaient donc un peu civilisées ces dernières années. Elles sont redevenues sauvages à l'égard de cette pauvre Christine Robichon, issue du sérail (Sciences-Po Paris, langues orientales) et déjà trois fois ambassadrices (Soudan, Sri Lanka & Maldives avant le Cameroun) après une carrière entièrement consacrée au Quai d'Orsay. Un monde où l'injure n'est guère tolérée ! Voici quelques mots doux qui lui ont été adressée ces dernières semaines : "Le peuple camerounais, en dépit des difficultés et des frustrations  accumulées, n’ignore plus où se trouve  son véritable ennemi. Arrêtez de parcourir les quartiers populaires de Douala  à  la recherche des mécontents comme vous le faites depuis votre arrivée au Cameroun. Vous recherchez une «  étincelle sociale » pour allumer les troubles comme votre  pays  a pris coutume de le faire dans de nombreux pays africains" Ou encore : " Mais au Cameroun comme en territoire conquis, vous vous  baladez  dans  les quartiers populaires  de Douala : New-Bell, Bali, Quartier Congo comme un Sous-préfet qui rend visite à ses Administrés. Retenez que le Cameroun n’est pas une Préfecture  de la France et Douala non plus une Sous-préfecture. Vous vous permettez de pénétrer dans ces quartiers  populaires, à bord de votre  voiture arborant le fanion du drapeau français comme au bon vieux temps de la Coloniale."

    C'est qu'en outre le Cameroun bruisse de rumeurs sur de possibles accointances entre Paris et Boko Haram, les armes saisies par les troupes tchadiennes et camerounaises lors de leurs combats contre la secte terroriste s'étant avérées malheureusement et en grande partie d'origine française. Le président tchadien, Idriss Déby, s'est lui-même étonné de cette provenance, le gouvernement français n'ayant de plus pas fait réellement de grands efforts pour expliquer le phénomène : c'est le journal Le Monde, quasi organe du dit gouvernement, qui a publié un article expliquant qu'il s'agit probablement des armes fournies aux rebelles libyens par Sarkozy et revendues aux rebelles nigérians financés par "un état du Golfe" Ami de la France (c'est moi qui ajoute cette précision), ce que n'ignorent évidemment pas les Africains du champ de bataille.

    Alors l'ambassadrice, son ministre Laurent Fabius et les rares hiérarques du PS français qui s'intéressent au continent répètent à qui mieux mieux que la France est l'amie du Cameroun. Il en faudra plus, beaucoup plus pour sauver ce qui peut l'être de la présence française dans ce pays. Les filiales des banques françaises n'existent déjà pratiquement plus, laminées par la croissance phénoménale des "banques bamilékés" créées à partir des vieilles tontines et contre lesquelles les dites filiales ont rageusement combattu dans les années 1980 ; Et le Cameroun n'est plus du tout prioritaire pour les investisseurs français qui le plaçaient déjà au 66e rang de leurs préoccupations en 2011 ! Restent trois mastodontes à l'échelle du pays, le groupe Bolloré dans les transports et l'agro-industrie, le pétrolier Total et le groupe Lagardère dans l'édition (Hachette) La position de Bolloré semblerait compromise en ce début d'année 2015, une rumeur courant sur son possible remplacement à la gestion du port de Douala. Total ne fait plus de recherche au Cameroun et a vu la concurrence croître sensiblement sur le marché de la distribution : plus de 20% aujourd'hui alors que le groupe était quasi monopolistique voici une quinzaine d'années à peine. Et la domination d'Hachette sur le marché des livres scolaires ne tiendra guère que quelques années encore, les fournisseurs locaux étant aujourd'hui aptes à se substituer aux importations quelque peu vieillottes du fournisseur français. Même l'armement est en train d'échapper aux Français : Paul Biya s'est adressé aux Russes pour doter l'armée camerounaise d'armes lourdes et d'engins de transport de troupe...

    Bref, la France est sur le point d'être tranquillement mais surement "boutée" commercialement hors du Cameroun. C'est qu'en soubassement de ce mouvement existe une opposition stratégique fondamentale sur le rôle du Cameroun en Afrique centrale. Paris a misé sur les pays pétroliers comme le Gabon puis le Congo-Brazzaville. Ce pour des raisons que le procès d'Elf a bien mis en évidence : les liaisons dangereuses entre l'argent du pétrole et les partis politiques français... Sans oublier l'Histoire et l'attachement des Gaullistes à certains pays plutôt qu'à d'autres. Et ces préférences ont eu des conséquences bien évidemment sur les prises de position françaises dans les guerres commerciales que se livrent les pays africains.

    L'exemple du port de Douala est criant à cet égard : dès l'Indépendance, Yaoundé a joué la carte de l'ouverture aux pays voisins. Les Camerounais ont alors créé de toutes pièces des villes frontières leur permettant de commercer avec le Nigeria, la Centrafrique, le Tchad, le Gabon, la Guinée Equatoriale et le Congo. Garoua fut reliée au Nigeria très tôt ainsi que Kyossi à la frontière du Gabon et de la Guinée Equatoriale. Ancienne ville aussi que Garoua-Boulaï à la frontière de la république Centrafricaine mais par contre toute récente la liaison entre la ville de Djoum et le Congo. Certes, ces villes de commerce de gros n'abritent pas les transactions, pour la plupart opérées dans les capitales économiques. Mais elles drainent des norias de camions dont l'organisation crée même aujourd'hui des remous sociaux : les importateurs voudraient éviter les ruptures de charge aux frontières, ce que les transporteurs et les responsables des villes frontières refusent obstinément...

    Le Cameroun, aidé en outre par ses nouvelles et puissantes (à l'échelle de l'Afrique) banques autochtones, est donc devenu en quelques décennies la plaque tournante du commerce en Afrique centrale. Position que les autorités veulent renforcer en créant à Kribi, non loin de Douala, un port en eau profonde 24 heures sur 24 (Douala n'étant accessible qu'aux heures de marée haute) C'est maintenant chose quasiment faite alors que les Français, eux, tentent quasi désespérément de faire revivre le port du Congo-Brazzaville, Pointe Noire, relié à la capitale congolaise par voie ferrée. Cet axe, on le voit bien, est directement concurrent de celui du Cameroun pour tout le commerce en Afrique centrale et notamment au Congo Kinshasa dont la façade maritime occidentale est très mal desservie (Matadi n'est reliée à l'intérieur que par le fleuve Congo avec des rapides insurmontables en amont et par une chemin de fer antédiluvien)

    On voit bien que, dans ce cas à la fois précis et primordial pour le Cameroun, la France est plus un fauteur de trouble qu'un véritable ami. Les relations entre les deux pays ne pouvaient donc que se détériorer, indépendamment de toutes autres polémiques. Or, des polémiques, il y en eut et il y en a en nombre. Pêle-mêle et récemment, le traitement réservée par la foule à l'ambassadrice française ; mais aussi un contentieux relatif à des condamnés français de droit commun, Paris refusant le verdict des tribunaux camerounais ; mais aussi les relations personnelles glaciales entre un président français socialiste qui n'a jamais mis officiellement les pieds à Yaoundé  et un président camerounais jugé "trop longtemps au pouvoir" par l'entourage du premier. Au point que le journal Le Monde, toujours lui, a publié plusieurs articles sur l'état de santé de Paul Biya et, à cet occasion, a donné voix à l'opposition plutôt qu'aux soutiens du régime. Ce qui amena le quotidien français à mettre en doute le moral de l'armée camerounaise au moment où celle-ci...enregistrait les premières victoires africaines contre Boko Haram ! Cela sonne comme un véritable tir de barrage face au locataire du palais d'Etoudi (l'Elysée camerounais) qui a paradoxalement rassemblé l'immense majorité de la population autour de son président : les opposants, d'habitude virulents, n'osent plus s'attaquer à l'armée du régime qu'ils honnissent et sont obligés de ménager celui qu'ils considèrent comme leur Satan.

    Rappelons pour mémoire une autre bataille dans laquelle la France intervint pour aider son ami Bongo au détriment du Cameroun : celle du siège de la bourse des valeurs des Etats d'Afrique centrale. Ca aurait dû être Douala où résident la majeure partie des entreprises susceptibles d'être cotées en bourse, le choix se porta sur Libreville, choix refusé bien entendu par le Cameroun. Si bien qu'aujourd'hui coexistent deux bourses, l'une gabonaise et l'autre camerounaise mais toutes deux inopérantes.

    Ce qui est remarquable dans ces relations franco-camerounaises, c'est que leur détérioration est continuelle, comme si la France n'avait jamais cherché à comprendre son ex-partenaire. Abidjan, la "perle de l'Afrique", fut encensée et choyée jusqu'à ce qu'une personnalité trop indépendante tire son épingle du jeu mouvementé de la succession à Houphouët-Boigny. Depuis son éviction, les embrassades ont repris. Le Gabon, le Congo, le Sénégal, ont tous trois été cajolés par la France. Mais pas le Cameroun, pays pourtant aussi riche et aussi peuplé que la Côte d'Ivoire. Peut-être parce qu'il ne fut pas totalement francophone, partagé à Berlin entre la France, l'Allemagne et l'Angleterre ? Un temps d'ailleurs, le Cameroun ulcéré rejoignit le Commonwealth, c'est dire ! Mais peut-être cela fut-il une chance pour le Cameroun : les baisers de la France peuvent être mortels, ce n'est ni feu Bokassa, ni Gbagbo qui contrediront ! 


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