• Guerre

    Guerre

     

    Toung ! Une goutte. Floc ! Deux gouttes. Splash ! Un début de commencement de soupçon de mare... Quelle saleté de tente ! Recroquevillé dans mon sac de couchage qui s'enfonce peu à peu dans la terre se dégelant sous la chaleur de mon corps, je contemple le désastre avec ennui : vais-je me lever ou pas ? D'un côté, ce "plic-ploc" est insupportable, de l'autre il m'insupporte tout autant de sortir de ma coquille, même si son confort ressemble plus à celui d'une hutte de sauvage qu'à celui d'une chambre du Crillon...

    Le début de mare grossit à vue d'œil, formant une petite masse d'eau ventrue. Pas pour longtemps d'ailleurs car à présent se forme une sorte de rivière, le trop plein créant un bras liquide qui, d'un coup, déferle dans mon trou à la hauteur de mes fesses : paresse ou pas, force m'est de m'en éjecter vite fait, sauf à accepter l'intolérable sensation du mouillé froid près de ma colonne vertébrale. Merde ! Merde !! Et re merde !!! Et puis je me calme en comparant ma situation présente à celle des civilisations humaines : on regarde paresseusement enfler un phénomène sans prendre garde aux dangers qu'il recèle puis, "paf !", ça nous tombe dessus à toute allure et on est bien obligé de réagir vite fait.

    Dans le cas présent, que faire ? Un, je me recouche à côté de la maricelle, là où ça ne coule pas. Deux, je peux aussi tenter de reboucher le trou dans la toile. Trois et dernière extrémité, je sors et j'attends ailleurs que la nuit se passe. Mais, dans ce cas, je sais que demain sera dur, fait de bâillements et d'indolence physique. Jouons au politicien et pesons le pour et le contre. C'est long et con quand on est courbé, debout dans une tente, avec un sac de couchage comme vêtement. L'instinct, alors ? Vu l'heure, c'est le sommeil immédiat et tant pis pour le reste. Vu l'eau faut quand même que je me réveille. Colle ? J'ai pas. Bouchon ? Avec quoi ? Tiens, une idée : je sors en sautillant sur mes deux pieds et, munis de mon tapis de sol, je coince celui-ci sur le toit de ma tente. On n'en parle plus, plus une goutte de pluie supplémentaire à l'intérieur. Et comme tapis de sol, j'utilise mon treillis : plus c'est cradingue, mieux c'est...

    N'empêche que, maintenant et pour dormir, c'est raté. Sacrément éveillé que je suis ! Je ne vais tout de même pas attendre bêtement le lever du jour. Les nuits sont longues quand on ne fait rien. Et si je veux me balader, faut que je m'habille. Et là, rien de l'extérieur ne me pousse à bouger. Si bien que lorsque le jour arrive, je suis assis, endormi, en dehors de la tente. trempé et couvant à coup sûr une saleté de rhume. Merde ! Impossible de faire du feu d'autant que tout est détrempé. Je me sèche comme je peux, m'entoure de ce qui n'est pas trop humide et me recouche dans la tente : tant pis pour la surveillance !

    C'est grâce à ça que j'ai échappé au massacre. Ils sont venus au petit matin, les enfoirés. Même pas par ma clairière qu'ils n'ont pas découverte. Quand je me suis réveillé pour de bon, grelottant de fièvre cela va sans dire, j'ai eu le pressentiment de ma solitude. En douce, j'ai fait le tour du camp dispersé et j'ai vu les restes de leur visite : les tentes foutues en l'air, quelques vêtements éparpillés, une godasse -une seule !- dans un coin, bête.

    Je suis effaré, perdu comme un nouveau né. Quel merdier que de se trouver seul dans ces foutus bois ! Je me secoue quand même : s'il leur prenait l'idée de revenir, histoire de gratter les fonds de tiroir... J'ai roulé mes effets, fait un paquet et filé rapidement loin du bois. Quand je pense qu'à mon âge, je suis obligé de raser les haies, scruter attentivement l'horizon avant de m'engager dans un champ, chercher à me confondre avec la nature. La guerre ! Je t'en foutrais, moi ! Obligé de vivre pire que dans l'armée où on les dorlote comme c'est pas possible. Un copain qui a commencé à suivre le mouvement avant de détaler m'a raconté : des lits, de la bouffe, de l'alcool, des kilomètres de béton partout. Bref, le Paradis. Des fois, je me dis que... Mais le copain a aussi ajouté que les déserteurs étaient désignés d'office pour les batteries. Paraît que le remord -ou la trouille des sanctions, tu parles !- leur donne des ailes : Ping ! Pang ! Le feu d'enfer. Et moi je sais qu'au bout des "Ping" il y a des gens comme moi, mariés, peut-être pères de famille, peut-être pas, mais à tous les coups ils ont quelqu'un pour les regretter. Je me vois devant ce quelqu'un, en treillis, le canon encore fumant à bout de bras : "s'cuse, pote, c'est pas de ma faute. Les ordres, tu comprends, pas le choix..." Le pire serait que le gus comprennent : "ouai, chienne de vie !"

    On a été sacrément nombreux à penser contre ça. Sacrément ! Au point qu'ils ont dû stopper le carnage : se détruisaient eux-mêmes ! Alors ça a été le truc du fils prodigue. Choyés, protégés, les déserteurs. Mais commis d'office aux boutons rouges. Et ça, rien à faire, je m'y refuse. Deux guerres qu'ils doivent donc soutenir, les enfoirés. Une à l'avant, une à l'arrière. Et si j'en juge à la progression plus que faiblarde de l'ennemi, ça doit pas sentir la rose non plus chez lui !

    Tout ça m'amène à un nouveau bosquet. Je pose mes pièges, lapins et enfoirés, plante ma tente pourrie et essaye de me guérir mentalement de ma fièvre. Pas terrible dans le fond, j'ai connu pire. La guérison mentale, c'est un truc que je tiens d'un autre copain, repris il y a déjà trois mois et qui avait été psychiatre dans le temps. Une chance sur dix que ça marche, selon lui. Alors j'essaye... J'ai pas le choix de toutes façons. Pas que la population ne nous aide pas, non. Mais les enfoirés payent des gens rien que pour nous espionner. Savoir si le type qu'on rencontre est ou non un donneur ? Dans la mesure du possible, j'évite donc. Le pourrai-je cette fois-ci ? Un ou deux cachets d'aspirine me feraient le plus grand bien. J'essaierai demain. Peut-être...

    J'ai guéri finalement. Pas vite, certes, mais j'ai tenu le coup. Rencontré d'autres gaziers, re "camps dispersés", re chance, re fuites. Et puis les gouvernements sont tombés. Même qu'ils passent en jugement aujourd'hui. C'est fou ce qu'on peut découvrir comme saloperies qu'ils ont commises. Tribunal international, presse, audience publique et tout. Et je suis un héro maintenant. C'est à moi qu'on offre les emplois réservés, plus aux enfoirés !  Bien fait ! Pour changer, les mentalités ont changé ! C'est d'ailleurs pas les carnages qui ont écœuré mes compatriotes. D'après les journaux, c'est le coût du bidule : la masse n'a pas supporté le serrage de ceinture qui s'est ensuivi. Génial, j'en deviendrai presque capitaliste farouche ! J'ai d'ailleurs vendu -oui, vendu- ma tente trouée. C'est qu'elle a pris de la valeur, la salope ! Je nage dans le fric, suis "puissant", respecté. Faut que je me surveille : à cette allure, dans dix ans, c'est moi qui la déclencherai, la nouvelle guerre. Pour pas qu'on me pique mon pactole tout neuf...


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