• Immédiat et futur

     

    Long et court terme

     

    Précédemment, je relevais que les Africains (mais aussi les Asiatiques et, en général, les pays en développement) avaient encore le sens du long terme. C’est-à-dire, pour eux, la conscience des générations dans l’évolution du Monde. Ce pourquoi ils n’étaient pas, eux, concernés par le processus de financiarisation de l’économie  qui est au temps économique ce que l’insecte qui mange la feuille est à l’arbre à feuille caduque : un simple parasite…

    Maintenant regardez  les taux d’épargne des différents pays de la planète (voir le WorldFactBook de la CIA, il est en ligne gratuitement) : la quasi-totalité des pays en développement est en tête d’un classement mondial dans lequel les pays riches sont les mauvais élèves : quand la France tourne autour de 19% (et nous sommes un pays d’origine rural, donc épargnant !), la Chine caracole autours de 58% et les pays africains entre 25% et 40%. Ce, sachant qu’en Afrique, les investissements étrangers comptent pour du beurre hors quelques rogatons pour le pétrole et les mines.

    Quand j’étais jeune et qu’on m’apprenait la macro-économie (aujourd’hui, on ne l’enseigne plus aux élèves et peu aux étudiants ce qui explique la nullité des économistes actuels), nos professeurs disaient qu’il fallait un minimum de 25% d’épargne dans un pays (ménages + entreprises) pour soutenir la croissance. On ne se posait pas trop de problème, à cette époque, sur la transformation de cette épargne : alors, les banques transformaient des ressources à court et moyen terme en ressource à long terme, en prêtant aux entreprises. L’Etat empruntait aussi à long terme (25 ans), directement auprès des particuliers. Et il remboursait tout au long de ces 25 ans, par tirage au sort. Les épargnants redoutaient alors d’être tirés au sort tant les bons du Trésor français étaient intéressants…

    Aujourd’hui, notre taux d’épargne est tombé en dessous du seuil de croissance des années 1970, les banques ne prêtent plus aux entreprises (ou à court et moyen terme seulement, il n’y a plus transformation) et les Etats s’endettent auprès des banques à moyen terme. Les banques vivent de « services » qu’elles font payer de plus en plus cher, du différentiel entre le coût de leurs emprunts auprès des banques centrales et de leurs prêts aux Etats et même…de la vente de téléphonie mobile !

    Ces deux situations vous montre très bien comment notre monde occidental est passé d’une vision économique à long terme à ce salmigondis financier d’ultra court terme où des « traders » veulent se faire une fortune sur un seul coup même plus de bourse mais de spéculation « pourrie » On ne parle plus de décennies ici, mais de quelques semaines, voire de jours et même d’heures. Lévi-Strauss, pour qui j’ai loin d’avoir le respect  que l’ensemble des bobos français qui ne l’ont jamais lu lui vouent religieusement, ne parlerait pas ici de « Tristes tropiques » mais « d’effroyable modération » !

    Car ce système d’ultra court terme est applaudi par la moitié au moins des Occidentaux si l’on en juge aux gouvernements des pays de notre aire économique : on vote à droite mais républicaine et à gauche mais modérée (qu’on n’appelle d’ailleurs plus « gauche » mais « sociale démocratie » qui veut dire en fait libéralisme vaguement social) En foi de quoi l’ultra court terme se perpétue et l’on en est aujourd’hui à la naissance  de la 3e génération qui n’aura pas connu le long terme.

    Laissez-moi vous en parler un peu, de ce long terme. D’abord en terme d’années : autrefois, était à long terme ce qui excédait 10 ans. Quand on empruntait pour acheter son logement, le prêt ne dépassait jamais 15 ans… Le court terme allait jusqu’à 2 ans. On pouvait obtenir ainsi des crédits relais allant jusqu’à 6 mois et plus. Et le moyen terme se nichait entre 2 et  5 ans. Entre 5 et 10 ans, ça ne concernait guère les particuliers, plutôt les entreprises qui pouvaient avoir des crédits acheteurs de plus de 5 ans (en fonction des années autorisées d'amortissement. Aujourd'hui et hors les immeubles, on ne dépasse guère 3 ans).

    Et dans cet aujourd’hui, le court terme s'étale de quelques semaines à quelques petits mois. C’est le crédit ordinaire à la consommation, votre matelas acheté au BHV sur 6 mois. Le moyen terme est de l’ordre de 2 ou 3 ans (les crédits automobiles) et le long terme n’excède pas 6 à 10 ans. Sauf pour l’immobilier car il fallait bien qu’il y ait des acheteurs en l’absence et d’inflation (l’inflation est l’ami de l’emprunteur, ou plutôt « était » son ami quand les salaires suivaient la dite inflation, parfois avec un coup de pouce), et de hausse des salaires (tous les politiques d’aujourd’hui vous racontent des kraks sur cette affaire d’inflation et de « compétitivité ») Les banques allongèrent donc la durée de leur prêt (jusqu’à 25 ans, le tiers presque d’une vie normale) tout en inventant les fameux taux variables, cause première de la crise de 2008 : sachant que vous remboursez d’abord les intérêts de votre emprunt immobilier, quand le taux variable passe de 2% à 4%, le montant de ce que vous avez à payer double purement et simplement. Mais vos revenus, eux, ont stagné…

    Quant aux Etats, ils n’ont plus le droit de placer leurs bons du trésor directement auprès des particuliers : ils ont l’obligation de se financer auprès des banques, donc à moyen terme puisque celles-ci ne prêtent plus à long terme, du moins dans son sens des années d’après guerre  et hors l’immobilier. Et c’est ainsi que la France, par exemple, a contracté une dette publique de 1740 milliards d’€  sur…7 ans et demi ! 232 milliards à rembourser par an, mission impossible quand le budget global du pays (en incluant la Sécurité Sociale) est de 1000 milliards d’€. L’Etat est donc obligé de faire de la cavalerie, c'est-à-dire d’emprunter pour rembourser, afin d’honorer sa signature. Si ses emprunts de cavalerie sont à des taux trop élevés, la situation devient vite intenable, soit un endettement croissant avec les remboursements. La Grèce, l’Espagne, l’Italie ont précédé notre pays dans ce déshonneur. Mais l’Allemagne est aussi dans la même situation, sauf que son image est bonne et que les taux d’intérêt qui lui sont consentis par les banques sont inférieurs de moitié aux nôtres.

    Si l’on réfléchit à long terme, on fait comme les Américains : on fait racheter tout ou partie de la dette par la banque centrale (planche à billets) et l’on renégocie la durée de remboursement avec la dite banque centrale (on passe par exemple de 7 à 25 ans) Mais quand on regarde à court terme, on imagine que le débiteur pourra faire face à ses devoirs en l’obligeant à se serrer la ceinture, comme tout particulier dans la même situation. Sauf qu’un Etat n’est pas un particulier et que lorsque il se serre la ceinture, il crée les conditions d’une récession qui…l’obligera à s’endetter plus pour honorer ses paiements. Car, en récession, un pays verse moins d’impôt à l’Etat qu’en pleine croissance. Or, contrairement à ce que vous disent les libéraux doctrinaires (les autres sont libéraux par intérêt et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez), un faible taux d’intérêt ne peut plus, aujourd’hui, relancer une croissance détruite par une baisse drastique des dépenses publiques : achèterez-vous une nouvelle voiture aujourd’hui parce que on vous la vend à 0% de taux d’intérêt ? Non, bien sûr, vous l’achèterez si vous avez et un besoin absolu, et les moyens de l’acheter. Or vous ne pouvez pas multiplier les crédits dans une période de crise : il faut bien prévoir l’avenir, protéger au moins l’avenir de vos proches. Et votre regard cette fois-ci à plus long terme que d’habitude, s’oppose directement à la vision des chantres de « l’économie de l’offre ».

    Permettez-moi  maintenant de vous dire un mot sur l’immédiat et le futur : l’immédiat, c’est par exemple l’Allemagne qui roule des mécaniques parce que son économie d’exportation se porte bien. Le futur, ce sont ses clients qui risquent de se porter très mal : l’Europe monétaire constitue 60% de ses marchés extérieurs, dont 30% rien que pour la France. Il y a bien évidemment conflit entre l’immédiat et le futur mais les élections de part et d’autre empêchent les gouvernements de régler ce conflit en autorisant bêtement la banque centrale européenne à racheter directement les dettes des pays membres. En Allemagne, c’est ce système qui amena Hitler au pouvoir. Donc les Allemands ont avant tout une peur viscérale de l’inflation induite par la planche à billets. En France, les deux principaux prétendants au trône sont, dans leur fort intérieur, conscients du risque qu’une récession ferait courir à l’endettement public : ils ne sont pas fous et l’exemple grec  les a tout de même fait réfléchir. Mais l’entêtement allemand les a poussés, l’un à négocier et signer un traité de « modération » budgétaire qui est en fait une obligation d’austérité dure, l’autre à approuver et voter ce texte. En foi de quoi nous entrerons plus que probablement en récession longue dès cette année (nous sommes déjà en récession malgré les statistiques d’une INSEE aux ordres) et achèterons donc moins de produits allemands, CQFD ! Alors, bien sûr, les Allemands remarquent que nos riches se portent aussi bien que les leurs et qu’ils vont pouvoir continuer à nous fourguer leurs bagnoles de luxe. Mais ils devraient aussi regarder du côté des machines-outils  et se rappeler que les industriels d’une économie en récession reportent leurs investissements à des jours meilleurs ou bien cherchent des fournisseurs nettement moins chers…

    N’importe quel pays en développement tiendrait ce type de raisonnement et l’on a ainsi vu des Chinois venir acheter de la dette européenne pour protéger leurs marchés chez nous. Mais ni l’Allemagne, ni la France, ni l’Italie, ni… n’en ont été capable. L’immédiat et le futur…  Ce, tout en piétinant en outre la démocratie pour arriver à leurs fins irréfléchies. Les partis grecs obligés de signer un engagement à tenir le cap de la rigueur quel que soit le résultat des législatives à venir, un président du conseil italien forçant les partis à se désengager du vote des mesures de rigueur qu’il prend, y compris en ce qui concerne le droit du travail (ça n’a plus rien à voir avec le désendettement, bien au contraire puisque la contrainte des salaires joue contre la consommation et la croissance !), tous les pays de la zone euro forcé d’accepter de soumettre leurs budgets à une commission européenne non élue, etc. Là aussi, nos dirigeants –et ceux qui les élisent- confondent vitesse et précipitation, l’immédiat (la croyance, fausse, que la rigueur seule est à même de nous sauver, donc l’obligation de la rigueur même contre la volonté des peuples) et le futur, la disparition progressive de ce qui nous restait de démocratique, à commencer par le vote du budget par le parlement élu du pays.

    Nous avons laissé tout faire et ce qui nous arrive et bel est bien de notre faute : la main mise des « forces de l’argent » sur nos médias avait été dénoncée avant d’être perpétrée. Souvenez-vous de la tentative du gouvernement Mauroy de légiférer sur cette question… Mais nous avons fermé les yeux sur la reprise des grands médias par des marchands de canon (Dassault, Lagardère) ou des fournisseurs importants de l’Etat (Bouygues) De nombreux journalistes ont prévu que la publicité allait finir par tuer les dits médias. Mais nous avons laissé les grands annonceurs faire leur loi au travers de leurs « centrales d’achat d’espaces », type Carrat Espaces, jusqu’à dégouter lecteurs et auditeurs. Nous avons entendu à de nombreuses reprises quelques fortes personnalités râler contre le cumul des mandats. Mais nous avons, là aussi fermé les yeux et laissé une caste s’emparer des rennes de l’Etat. Etc., etc.

    Ce, en grande majorité, parce que nous avons fermé les yeux sur le futur pour ne regarder que « sa » consommation à court terme. Les défenseurs des droits des plus faibles sont vus comme des exaltés, les philosophes qui ne s’occupent pas du petit quotidien individuel (ceux-là ont une forte audience) sont ignorés. Les empêcheurs de se regarder le nombril, plus généralement, sont placardisés, interdits d’audience. Et les sondeurs font mine d’être surpris quand certains arrivent quand même à percer : la majorité des nombrilistes et des pleutres n’est pas énorme. Il suffit parfois d’un coup de colère collective pour remuer leurs remugles et laisser sortir une bulle d’air frais. Car, dans notre Occident du court terme, le beau n’est malheureusement pas en surface. Il est submergé par le laid, comme l’agressivité militaire de pays qui n’ont pas su non plus résister à leurs lobbies militaro-industriels que même un président américain, le général Eisenhower,  avait dénoncé en terminant son second mandat : « Que Dieu préserve l’Amérique de son lobby militaro-industriel » avait-il dit devant des dizaines de millions de téléspectateurs. 70 ans après… 


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