• Introduction

     

    BULLI

     

    Levant sa main pour affleurer la touche, Ahmed Barrero  se concentre. Puis une fois ses instructions saisies par le meuble, il attend avec intérêt les réactions de ses coéquipiers. Elles arrivent quelques minutes plus tard, ceux-ci avaient des tâches plus urgentes à accomplir. La synthèse est automatique, elle se modifie au fur et à mesure des interventions. Les clés de sécurité, la confirmation de l’instruction finale et, sans qu’ils s’en rendent compte, le navire change de cap, quitte le système sans intérêt qu’ils viennent d’explorer. Sans intérêt ? Ahmed ne sait pas vraiment. Ils n’ont rien pu y faire d’intéressant mais tous sont persuadés d’avoir quand même loupé quelque chose. Ils ne partent jamais sans regret de tels systèmes apparemment trop semblables au leur pour recéler d’éventuels mystères…

    La pièce s’éclaire violemment, les ultrasons réveilleraient un mort. Ahmed se dresse et se dirige vers le placard jaune dont la porte s’est ouverte automatiquement. Il s’insinue au milieu des instruments complexes qui l’emplissent presque complètement. Insensiblement, il se dématérialise, toujours plongé dans ses pensées. Lorsque tout l’équipage est transformé en énergie, masse apparemment anarchique de corpuscules élémentaires, les machineries subissent une transformation identique. Au terme du processus, quelque part dans l’espace, se meut une micro étoile : son parcours, visible  à l’œil nu, se termine brutalement au contact du petit trou noir qui l’engloutit.

    Ils ne savent pas où ils vont, les mémoires de leurs nombreuses assistances artificielles n’ont enregistré que les chemins déjà explorés. Le vaisseau, appelons-le « Ulysse », est un vaisseau d’exploration. Un vaisseau coûteux d’ailleurs, l’un des rares à pouvoir visiter le Cosmos dans cet état corpusculaire, la boule d’énergie pure de la transformation indispensable à toute incursion dans un trou noir. Au terme de l’accélération foudroyante causée par le trou noir, le micro Soleil disparaîtra de la masse du trou en se glissant dans l’interstice infime ouvert  dans l’espace temps et se retrouvera en terrain inconnu. Les astronautes décideront alors de retrouver un aspect naturel ou de rester ectoplasmiques. Tout cela demande une énergie considérable et, en pratique, ils ne resteront étoile que s’ils trouvent, en émergeant, des conditions satisfaisantes d’alimentation en énergie. Une discussion enflammée a d’ailleurs eu lieu sur Terre pour autoriser ou non ce type de vaisseau à « pomper » l’énergie céleste : ne risquait-on pas, en effet et ce faisant, d’absorber des particules douées, comme les leurs, d’un ordonnancement de type supérieur, voire carrément d’intelligence ? Avant d’arriver à une conclusion temporairement positive, il avait fallu mettre sur pieds un long programme de recherche spatiale qui retarda d’autant le départ d’Ulysse. Ils ne trouvèrent finalement aucune autre forme d’associations de particules ressemblant à celles qu’ils obtenaient par transformation. Mais comme ils ne connaissaient qu’une infime portion de l’Univers, les Terriens décidèrent de recommander une prudence extrême à l’équipage du navire d’exploration : le ravitaillement énergétique devait être le plus « naturel » possible et, dans tous les cas de figure, ne jamais toucher à la substance des trous noirs : leur mystère défendait qu’on puisse, même légèrement, attenter à leur masse. Ulysse se conforme strictement à ces instructions. Il ne fait que passer dans le petit trou noir sans lui ôter ni lui ajouter le moindre neutrino, vérificateurs branchés tous azimuts…

    Ahmed est ressorti de son placard. Rien dans les parages : ils sont tombés dans l’espace interstellaire. En deux ou trois transformations ils vont pouvoir rallier l’un des nombreux systèmes aperçus par les détecteurs et se refaire « matériellement » une santé en puisant cette fis-ci des matériaux solides. Mais dépourvus d’intelligence et même de vie vaguement consciente, ça leur est interdit : le débat a aussi porté sur la matière minérale. Après tout, pourquoi les structures figées de la matière seraient-elles moins vivantes que ses autres formes ? Les cristaux ne semblent-ils pas vivants ? L’équipage n’a toutefois pas d’autres moyens à sa disposition pour se réapprovisionner en matières premières sachant que l’homme sait aujourd’hui tout fabriquer à partir de tout.  Mais la question reste à l’étude sur Terre, de nombreux programmes étant consacrés à ce sujet : comment survivre tout en ne touchant à aucun cheveu d’autrui ?

    Ahmed se ferme à cette réflexion car il est interpellé par le meuble. Le choix collectif du système à retenir comme destination est en cours de synthèse. Ses coéquipiers ont choisi, comme d’habitude, un système proche du système Solaire mais présentant quelques intéressantes divergences. L’expérience des vieux scientifiques dont le nombre prédomine dans le vaisseau ne peut que s’imposer, nuancée seulement par l’avis des novices. Ahmed sourit en pensant à ces derniers et à leur –corrigible à la longue- manie de jouer un cap sur l’intuition. Ce sourire lui donne soudain l’envie de changer d’air : être sérieux, ça va un temps ! Il propulse l’idée dans le meuble et constate avec satisfaction que tous ou presque sont d’accord. Ulysse, une fois arrivé dans son nouveau système, marquera une pause. On verra laquelle, mais ils en profiteront…

    Le moment n’est plus très éloigné. Ahmed a regagné déjà deux fois son placard et envisage avec avidité le moment où il pourra sentir ses deux bras, ses deux jambes, ses poumons, comme au bon vieux temps. Une sensation de liberté, « carrément » se dit le cosmonaute. Qui trouve plaisant d’associer liberté à corps physique quand il se souvient des maladies, de la fatigue, des douleurs qui, jadis, accompagnaient inéluctablement l’aspect matériel des hommes. Ceux d’autrefois le traiteraient de masochiste ! Ahmed redevient sérieux lorsqu’Ulysse approche de la première planète. Ils ont encore une bonne centaine de conférences à tenir avec le meuble…

    L’équipage a commencé par jouer aux machinistes de locomotives à vapeur : il fallait de la matière brute et ils en ont enfourné dans une navette, à la main. Pas longtemps car le jeu s’est avéré fatiguant et ils ont passé le relai aux machines. Heureusement car, même mécanisés, l’extraction des roches et leur transport jusqu’au vaisseau mère a pris un bon moment. Ulysse transformait les roches en particules élémentaires au fur et à mesure pour limiter le stockage. Puis les humains physiquement retrouvés ont eu faim. Il y a belle lurette qu’ils ont oublié comment ont prépare les aliments des corps archaïques. Tous les essais tentés par Ulysse se sont soldés par des bouillies infâmes qu’il leur a bien fallu ingurgiter. Les membres de l’équipage ont demandé à la Terre de leur donner au moins des dosages acceptables. Les Terriens se sont pris au jeu et ont accepté, mais sous condition : « on vous donne les recettes mais vous nous envoyez des images » : toute la Terre se pliant de rire en voyant les mines renfrognées  des astronautes devant leur pitance. Car les Terriens avaient oublié la cuisine. Il fallut faire appel aux musées de l’alimentation, notamment celui de San Francisco en Amérique du nord : la ville fut détruite et reconstruite à de nombreuses reprises mais avait eu, jadis et comme particularité culinaire, de posséder des gastronomies issues d’un peu partout dans le monde. Et des mémoires numérisées, un procédé ancien mais que l’on savait toujours utiliser, avaient été retrouvées…

    La pause d’Ulysse a bien duré un mois terrestre. Perdus sur leur caillou cosmique, les membres de l’équipage se sont laissés aller, en se goinfrant notamment. Cette pause aurait d’ailleurs duré bien plus longtemps si la Terre ne leur avait rappelé le coût quotidien de leur mission. L’exploration vivait certes sur elle-même à présent. Mais son amortissement continuait à courir sur la planète d’origine. Autrement dit, leur mois de farniente accroissait d’autant le temps d’attente des missions identiques ultérieures. Ahmed et ses collègues sont donc repartis un peu honteux et ont couvert leurs émissions  d’excuses répétées jusqu’à ce qu’ils arrivent près de leur objectif dans ce système : une grosse étoile sœur en voie d’extinction, ce qui faisait la différence avec le système solaire. L’existence d’une telle compagne à l’étoile principale du système influait-elle sur la physique des particules d’un système par ailleurs en tous points comparable à bien d’autres systèmes mono-stellaires ? Et si influence il y avait, jusqu’où s’étendait-elle ? Puis ils devraient prélever des échantillons de particules –là encore, la discussion avait été passionnée sur leur droit ou non de le faire- pour en analyser les propriétés en dehors de ce système à étoiles doubles. Tout cela dans le but de progresser dans la compréhension de l’intelligence de l’Univers, sans compter les inévitables retombées technologiques.

    Puis ils allaient devoir explorer une planète recélant de la vie organique intelligente, leurs capteurs avaient enregistré des émissions radio, mais cette partie de la mission n’était pas primordiale. Elle ne devait intervenir qu’en cours de processus, simplement dans le cadre du suivi d’une possible différentiation corpusculaire du fait de l’étoile compagne. Tout cela avait été monté en très peu de temps, dès la sortie du trou noir. Et l’équipage n’était pas peu fier d’avoir fait accepter leur programme quasi intégralement par la Terre. Le seul changement notable avait été imposé par les circuits terrestres de recherche socio-historiques demandant l’envoi d’images de la planète habitée.  Ce qui n’est jamais déplaisant : bien qu’habitués à découvrir des formes de vie organique différente des formes terrestres, les astronautes étaient toujours étonnés, même soufflés, devant l’imagination de l’Univers. Ahmed se souvient à cet égard de sa seconde mission au cours de laquelle il put découvrir et reconstituer l’évolution de plus de 250 civilisations, la plupart aux antipodes les unes des autres. Celle par exemple de ces quasi-végétaux contemplant les mêmes scènes des millénaires durant mais capables aussi de construire des réseaux souterrains d’irrigation indispensables à leur survie. La philosophie terrienne avait fait un véritable bond en avant à la suite de cette découverte et il y avait eu même une mode caricaturale de contemplation dans tous les secteurs des sociétés humaines. Jusque dans la navigation interstellaire : ne vivaient-ils pas eux-mêmes encore et en partie sur la lancée de cette mode, chacun dans son coin et ne se retrouvant que par le truchement du meuble ou lors de rares pauses ?!

    Pendant l’équivalent de deux mois et demi terrestre,  Ulysse travaille et ses occupants réfléchissent à proximité de l’étoile. Deux fois ils ont fait une incursion au cœur du brasier, ayant toutes les peines de monde à s’en extraire sans lui prendre d’énergie. Dans la soupe décomposée de noyaux et de particules folles, ils ont cherché de possibles bizarreries. Découragés, ils ont décidé de laisser leurs cerveaux se reposer. Et Ulysse a réclamé de l’énergie. Ahmed propose d’aller en chercher sur  la planète habitée. Puisque, de toute façon, il faut y aller…

    L’ennui de la double mission, étude socio-historique et prélèvement énergétique est qu’ils ne peuvent se contenter d’une simple reconnaissance « ectoplasmique ». Et qu’ils risquent donc des rencontres : or rares sont les cas où la configuration des civilisations rencontrées autorise un contact officiel. Le Cosmos n’a rien à voir avec une mer sillonnée de navires marchands. C’est une immensité dans laquelle les plus évolués jouent à cache-cache. Les contacts et les échanges ne sont pas utiles dans la plupart des cas et les rencontres sont extrêmement limitées. Par exemple, juste avant celle d’Ulysse, une expédition a obtenu le droit de confier aux habitants d’une planète dont l’étoile était proche de sa fin, les secrets de la navigation spatiale. Tout en sachant que la divulgation de ces secrets était prématurée : ils montèrent une opération complexe qui devait aboutir à une révélation par étapes… Une autre fois, un équipage confronté à un véritable carnage sur une grosse planète habitée par des êtres difformes mais capables de se taper dessus avec des armes primitives, avait mis sur pieds une religion pacifiste. Ca avait marché aussi la Terre avait passé l’éponge. Souvent d’ailleurs, les contacts étaient dus à l’initiative d’astronautes ne supportant pas le spectacle qu’ils découvraient. Mais la Terre détestent ces initiatives : elles nécessitent toujours un coûteux suivi, au dépend bien entendu d’autres missions. Les consignes sont donc prudentes, presque conservatrices malgré le passage par le meuble.

    Ahmed, centralisateur actuel d’Ulysse, se surprend parfois à songer avec envie à un Univers plus actif, plus ressemblant aux chocs titanesques des étoiles. Il lui arrive de regretter le temps où les équipages devaient faire beaucoup de tâches par eux-mêmes et vivre donc  dans le même espace pour en discuter. Bien sûr, se dit-il aussi, le meuble est supérieur à toute forme de communication puisqu’il perçoit les pensées de tous, les relient entre elles et en fait la synthèse sur demande. Et nos isolements sont issus d’évolutions connues, acceptées et contrôlées : ne nous conduisent-ils pas  à la réflexion et donc à la connaissance, à toujours plus d’intelligence  et de solidarité dans l’individualisme absolu ? Et puis, là bas, sur Terre, ils ont conservé quand même des cellules de cohabitation, les couples, les associations… Quoique dans ce dernier cas, le nombre des associations non regroupées physiquement l’emporte de loin sur celui des associations à l’ancienne.

    Mais Ahmed n’y peux rien, il en a tout simplement assez de sa solitude physique. Elle lui fait presque détester cette espèce d’immense communion cervicale que permet le meuble. Il s’aperçoit, à la soudaine et intense activité de ce dernier  qu’il y était toujours connecté : un concert mêlant franches rigolades, pure réprobation, anxiété même devant son état met un terme à son amertume. Car ça palabre sec dans les jours qui suivent. Certains vont jusqu’à imaginer un retour en arrière dans plusieurs domaines. L’aspect physique d’abord tant sont encore forts les souvenirs des semaines paradisiaques passées sur le caillou. La Terre découvre le débat, scrupuleusement rapporté par Ulysse. Une nouvelle dialectique se met en marche et carte blanche est donnée aux astronautes en ce qui concerne la planète à visiter. Ahmed y convoque ses équipiers : aucun endroit n’est prévu dans le vaisseau pour de telles réunions physiques !

    A quatre heures du matin, heure de la planète visitée, un autochtone a la surprise de voir débarquer dans sa maison une petite foule d’individus excités et parlant tous à la fois dans ce qu’il suppose être une grande allégresse. L’autochtone n’est qu’un simple passant, échoué dans cette demeure abandonnée au hasard de ses recherches de toit. Il ne comprend rien au langage des intrus, sinon qu’ils ont dû fêter quelque chose : ils sont déguisés et portent des masques ainsi que de curieux instruments. Il a peur soudain, tous les masques se tournent vers lui. Puis le noir tombe d’un coup…

    Il se réveille à la lumière crue des deux Soleils. Que lui est-il arrivé ? Ah oui !, les fêtards d’hier soir. Il a été assommé… Il se lève et cherche les intrus. Il fouille la maison puis ses abords. Il y a quelques indices, l’herbe foulée ou de la poussière enlevée, mais rien de vraiment concluant. Désagréable de ne rien trouver ! Puis il remarque qu’il se sent bien : ses lourdeurs stomacales ont disparu, ses jambes n’ont jamais été si légères, comme s’il était tout neuf, ni faim, ni soif. Il n’a pas conscience d’être surveillé alors qu’Ulysse braque sur lui tous ses détecteurs. L’équipage est remonté dans le vaisseau après sa folie d’hier soir, la joie de se découvrir –ils ne s’étaient jamais vus !- l’autochtone et la fuite rapide mais après avoir réparé quelques uns de ses principaux désordres corporels (on a des manières ou on n’en a pas !) Ils ont carte blanche, certes, mais ils ne peuvent agir sans réflexion préalable, sans être passés par le meuble ! Ulysse a noté que l’autochtone était cultivé et le meuble respecte l’inconscient collectif de l’équipage : va pour un contact avec  l’autochtone…

    Le passage à l’acte est immédiat. L’être est toujours là, sur le pas de la maison, en pleine interrogation. Il sent l’air frémir. Une sorte d’électromagnétisme artificiel l’envahit, ses cheveux se dressent tandis que la nacelle automatique se pose. Une forme luminescente et torturée qui le tétanise du haut de sa tête aux bouts de ses pieds. D’autant que la forme se matérialise littéralement autour de lui : il se retrouve en un instant dans ce qu’il appellerait une chambre si ce local existait dans son monde. Sur une paroi brille un verre opaque agrémenté de lumières colorées. C’est certainement de là que vient le son. Mais est-ce réellement un son ? Il parle pour s’en assurer : sa voix brise le silence. Lentement l’idée s’insinue en lui d’une communication par la pensée. Il est émerveillé : tout cela est naturel, simple conséquence d’une technique appropriée. La curiosité submerge ses craintes.

    ***

    Ahmed flirte avec Fatimatou, la moins métissée de l’équipage – elle en a un peu honte…- Il découvre les instincts de son corps trop longtemps maîtrisé et dont il n’a eu que fugacement connaissance lors de sa prime jeunesse. Et il s’aperçoit que le corps n’est pas qu’un fardeau ! Il se souvient des lois de la génétique, ces lois dites « secondaires » et qu’on apprend au berceau. Et, se dit-il, pourquoi, après que l’Homme a maîtrisé la physique des particules, a-t-il abandonné son mécanisme naturel de reproduction,  aussi simple qu’efficace ?

    Fatimatou « entend » ses interrogations. Ils sont tous deux reliés au meuble. Et elle l’engueule : « arrêtes de vouloir vivre à l’ancienne ! » Ahmed ne s’avoue pas vaincu tant son désir est fort : « mais quand, en mode physique, tu as tes règles, c’est bien une manière de vivre à l’ancienne »  « D’abord, quand ça arrive, je me précipite dans le placard d’Ulysse qui arrange ça vite fait ! Tu ferais mieux de suivre les instructions : nous devons nous fondre dans la vie de cette planète pour l’étudier. C’est la seule raison de notre mode physique » Le cosmonaute n’insiste pas, sa collègue a raison. Mais Dieu que la situation est complexe !

    Il y a d’abord l’autochtone, « Riss Bulli ». Un nom et un prénom, une évolution tout-à-fait dans la norme. Et il a une famille, un travail, des attaches. L’équipage ne se sent pas le droit de le soustraire plus longtemps à son monde. Ni de le manipuler ses neurones pour lui faire oublier le contact. Alors, lui faire confiance ? Ulysse est formel, il n’est pas prêt. D’un autre côté, il est dangereux de le relâcher tel dans la nature : l’autochtone échouerait dans un asile de fous !

    Heureusement, leur dira Riss Bulli un peu plus tard, son monde n’a plus de problème d’égo ni de rêve de puissance. Il en a eu et d’aussi terribles que sur Terre. Mais ils ont passé le cap. Leur évolution s’est aujourd’hui accélérée. Pas assez toutefois, jugera l’équipage, pour pouvoir saisir les mécanismes subtils de leur civilisation plus développée encore. Comment, par exemple, les compatriotes de Bulli pourraient-ils comprendre leur répugnance face aux abattoirs de ce monde et encore moins, face aux moissonneuses locales qui détruisent inlassablement l’alchimie, même simple, des céréales ? Ce n’est certes pas le fait de manger de la viande ou des végétaux qui heurte leur éthique. C’est celui de consommer des assemblages moléculaires non fabriqués par soi-même. Donc de détruire des vies qui ne sont pas issues de leur propre intellect. Allez faire admettre ça par Bulli ! La Terre est trop sage aujourd’hui pour casser ce qui a été fabriqué en dehors d’elle : le plus petit nid de fourmis est respectable, au même titre que les nuages gazeux du Cosmos. L’Amour n’est plus instinct ni sensiblerie chez les Humains. Il est conscience et respect. Ah, Bulli, tu es loin d’imaginer jusqu’où peut conduire l’évolution !...

    « C’est fini ? », demande Fatimatou. « Dur ! » réplique Ahmed. Ils se résignent, il faut aller voir les autres. Les groupes d’astronautes rodent non loin de la navette. Comme aucune décision n’a été prise, on ne s’éloigne pas des machines. Riss Bulli pérore dans un coin : seul représentant de son espèce, il en tire une légitime fierté. D’autant qu’il est réellement le centre d’intérêt des étrangers. Le meuble se refuse à traduire ses pensées aussi a-t-il transféré le langage de Bulli dans les cerveaux de l’équipage. « C’est un dialecte », précise l’autochtone. Car son monde possède depuis peu une langue universelle dont l’essor est très rapide.

    -          « Ca pose des problèmes ? », lui demande-t-on ;

    -          « Il y a des gens qui n’aiment pas. Mais, dans l’ensemble, ça va » 

    -          « Et le reste de la culture ? »

    -          « La quoi !? » Ce que Bulli entend par « culture » est une notion biochimique…

    -          « L’ensemble des valeurs d’une société, l’art, l’histoire, la convivialité, la façon de manger, de travailler, de s’organiser… » 

    -          « La sauce, quoi ! » Pour l’autochtone, tous ces machins sont secondaires. Il se sent citoyen de son monde, de l’ensemble de son monde ; fraternel envers tous, y compris ces Aliens… Il tente d’expliquer qu’il n’est pas le meilleur interlocuteur pour ce type de discussions.

    -          « Si nous te disons que nous mangeons des particules et que nous désapprouverions vivre dans un monde qui ingurgite de la matière auto-organisée, comprendrais tu ce que le mot « culture » représente pour nous ? » 

    -          « Vous voulez dire que vous vous alimentez comme des piles électriques ? »

    -          « Non : nous recomposons les particules à notre guise. Nous mangeons nos propres organisations de la matière »

    -          « Mais enfin, vous mangez comme tout le monde, des vitamines, des éléments essentiels à votre survie… »

    -          « C’est différent : nous construisons nous-mêmes les atomes puis les molécules dont notre corps physique a besoin »

    -          « Ce corps physique, il s’impose à vous, non ? »

    Les astronautes restent silencieux. Ils savent que le vrai problème de communication est là. D’ailleurs, Riss Bulli commence à perdre constance. Les merveilleux étrangers se meuvent en gros insectes incompréhensibles. Donc quelque part dangereux bien qu’ils proclament les idées les  plus pacifistes qu’il lui ait jamais été donné d’entendre. « Mon Cher Driss, voulez-vous passer au meuble, comme nous disons. Il s’agit d’une machine qui saisit vos pensées et les communique aux autres personnes branchées. Comme cela, vous comprendrez mieux et plus rapidement  de quel bois nous sommes fabriqués » Bulli hésite, entrevoit la possibilité d’un piège : il est redevenu Bulli et les étrangers sont redevenus des étrangers…  « Mais si je refuse… ? » C’est à contre cœur qu’il gagne la navette…


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