• L'Afrique décolle - 2

    Voici la suite de l'article sur le décollage africain

    Pourquoi l'Afrique décolle -2-

    Christian d'Alayer - juillet 2018

     

    Dans un article précédent, nous avons vu que l'Afrique a bénéficié depuis la fin du 2e millénaire du retournement durable des termes de l'échange ainsi que d'un effort important d'épargne des ménages. Il s'agit là d'une croissance importante et très rapide du facteur "Capital" dans la trilogie des facteurs de production. Et alors que certains Occidentaux, surtout européens, doutent encore du décollage économique africain, il paraît nécessaire de passer en revue les deux autres facteurs, Travail et "Facteur Résiduel" qui sera expliqué en deuxième partie.

    Démontrer que le travail s'est considérablement développé en Afrique depuis les Indépendances est plus qu'aisé, il suffit de regarder la démographie du continent. Il y eut une évaluation en 1900, au tournant des 19e et 20e siècle : 120 millions d'habitants seulement du nord au sud. Le résultat de siècles de maltraitances, des razzias financées par les Arabes aux colonisations suivant presque immédiatement le fameux et monstrueux "commerce triangulaire" appelé "traite" aujourd'hui. Deux  exemples ici mais les Africains les connaissent pratiquement tous : Léopold 2, roi des Belges et propriétaire (oui, "propriétaire" à titre personnel) du Congo dit "belge" à l'époque, entraîna la mort de la moitié environ de la population du pays par la politique de rentabilité à tous prix qu'il imposa en faisant régner la terreur. Au moins une dizaine de millions de morts ! Albert Londres ensuite, publia sous forme de feuilleton dans le Petit Parisien sa terrible critique de la France coloniale (Terre d'ébène) en 1928. Mais le travail forcé ne fut réellement fini qu'en 1954 (au Sénégal, dernière colonie à le pratiquer) Il faut savoir que ce travail forcé entraîna des centaines de milliers de victimes, notamment sur les chantiers de chemins de fer...

    120 millions d'individus sur tout le continent donc au début du 20e siècle et, ce, alors que des voyageurs du Moyen Age avaient noté que la densité de population africaine était comparable à la densité en Europe. On estime ainsi qu'il y a 4 siècles, l'Afrique représentait 17% de la population mondiale, retombant à 7% de cette population globale en 1900... Le facteur travail ne permettait guère de croissance soutenue dans ce contexte ! Des calculs ont été en effet faits sur ce point par des économistes français (Carré, Dubois et Malinvaud) : pour une croissance de 5%, le capital en explique 1,5% et le travail, 1%. Le reste, 2,5%, est expliqué par le fameux facteur résiduel qui tient, lui aussi, énormément au facteur humain comme on le verra en deuxième partie.

    Les chiffres ont variés sur la population africaine en 1960. Dans mes jeunes années, j'en étais resté à 160 millions mais il paraît qu'il faut plutôt compter sur 200-230 millions. Peu importe : il faut savoir qu'à fécondité en baisse continuelle à partir de 1977 (voir tableau 1), l'Afrique démographique s'est réveillée jusqu'à dépasser le milliard d'habitant il y a 8 ans (16% de la population mondiale aujourd'hui) Les Cassandre occidentales hurlent à la mort en projetant la fécondité africaine sur des décennies mais cette fécondité baisse très rapidement du fait de la croissance de l'urbanisation. L'Afrique a dépassé les 50% de citadins aujourd'hui, l'Afrique subsaharienne dépassant les 40%.  Le taux de fécondité va donc continuer à baisser et les projections alarmistes n'ont pas vraiment raison d'être.

    1- Nombre d'enfants par femme en âge de procréer en Afrique de 1960 à 2016

    (Source : Banque mondiale)

     

    Les historiens sérieux ne pourront donc pas non plus ignorer le repeuplement de l'Afrique comme cause évidente de son décollage. Cela donne des armées de jeunes qui entreprennent et, au final, très peu de salariés (moins de 20% en moyenne !) Le facteur travail se double donc d'un facteur entrepreneurial assez essentiel dans la Théorie de l'évolution économique de Joseph Schumpeter.

    Ce qui nous amène à ce facteur résiduel dont il est l'inventeur. La science économique étant une addition de travaux dans le temps, il faut savoir que déjà, Marx, avait imaginé que la croissance était la résultante du Capital et du Travail. Mais s'il avait pu chiffrer le capital, il n'avait pas réussi à chiffrer le travail et n'avait donc pas pu chiffrer le montant de l'exploitation du travail par le capital. C'est Schumpeter, son contraire (il fut ministre de l'économie de l'empire austro-hongrois puis professeur à Harvard), qui décela l'existence d'un troisième facteur qui, pour lui, était le progrès technique : "Selon Schumpeter, la croissance économique s’explique essentiellement par l’action du progrès technique, c’est

    l’irrégularité de celui-ci qui justifie les irrégularités de la croissance" En sus, il explique les successions d'essor et de récessions par la dialectique entre l'innovation et l'imitation.

     

    30 ans plus tard (le facteur résiduel de Schumpeter date de la 2e édition de sa théorie, en 1926), un économiste américain, Robert Solow approfondit le concept en estimant, dans un article retentissant qui lui vaudra le prix Nobel d'économie, que le facteur résiduel est beaucoup plus complexe et que l'éducation, par exemple, en fait partie tout comme l'amélioration de l'environnement du travail ou l'organisation des entreprises. Votre serviteur a, en 2004 et dans son livre "Un crime médiatique contre l'Afrique - Les Africains sont-ils tous nuls" démontré de son côté que la culture dans son sens large était partie intégrante de ce facteur résiduel et que l'Afrique, au tournant du 3e millénaire, avait surmonté tous les handicaps que son histoire lui avait causés. Un continent analphabète à plus de 80% en 1960 ne l'était ainsi plus qu'à moins de 30% en 2004. Des cultures essentiellement vouées à l'exportation à vil prix s'étaient largement transformées en cultures vivrières. Le commerce interafricain, tel le Sphinx, qui renait de ses cendres, était devenu plus important que le commerce hors Afrique. Même les femmes avaient réussi à remonter la pente qu'une ruralité trop longtemps imposée leur avait "savonnée" Y compris dans les campagnes ! Etc. C'est une société entière et pas seulement au sein des entreprises qui, en renaissant, a permis aussi aux économies africaines de devenir, aujourd'hui et sans investissements étrangers, les plus performantes du monde.

     

    Avec des différences notables selon les régions. Ainsi le Nord, terriblement traditionnaliste, se développe-t-il moins vite. Ainsi l'Afrique francophone a-t-elle plus de mal à s'insérer dans la nouvelle dynamique du fait et du franc CFA, et des pesanteurs de la tutelle française. Il semble toutefois qu'elle se réveille à son tour : la forte croissance ivoirienne est sujette à caution mais celle du Cameroun (on attend près de 5% cette année) confirme en tout cas des performances au dessus de celles du passé quel que soit par ailleurs l'environnement politique. Il semble donc bien qu'en définitive, le progrès technique soit, certes, un élément important du facteur résiduel dans les économies des pays développés mais finalement secondaire dans les économies des pays en développement.

     

    Avec un dernier point notable qu'un vieil africaniste, René Charbonneau, avait déjà soulevé dans les années 1970 : "quand un puits est vide, peu importe la façon dont on le remplit et ça va plus vite que lorsqu'il est plein" Un pays en développement est un pays de premier équipement alors qu'un pays développé est un pays de renouvellement. Les croissances ne sont forcément pas les mêmes, ni donc la croissance des entreprises. Dans un continent de sur-entrepreneuriat, les jeunes vont dans tous les sens et ça marche. La demande est quasi exponentielle. Alors qu'en Occident, on cherche les niches, comme on dit. Tout est déjà pris et les jeunes veulent devenir fonctionnaires !

     

    L'Afrique décolle donc, sous-estimée par l'Occident mais pas par les autres pays de l'ex-Tiers Monde qui connaissent eux de l'intérieur les causes du décollage économique. Les Suédois devraient à présent regarder vers la Chine et l'Inde pour trouver leurs futurs Nobels de l'économie plutôt que vers l'Amérique qui a fourni pratiquement tous les derniers. Et, demain, vers l'Afrique qui, de fait, démarre une croissance qui lui est vraiment propre : appuyée sur la demande intérieure plus que sur l'exportation qui ne sert qu'à financer sa croissance. Le contraire des Chinois...

     


  • Commentaires

    1
    MRB
    Dimanche 2 Décembre à 15:10
    Bonjour Christian,c'est passionnant. J'aimerais te voir. Envoie moi un mail et Léa a mon numéro.
    A bientôt
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