• L'Afrique peut-elle profiter de la nouvelle guerre commerciale mondiale ?

    Il s'agit du script d'une émission de télévision écrit pour une amie. Quand je l'ai écrit, je n'avais pas encore eu d'informations sur le comportement des bourses africaines en 2018 (voir autre article "L'Afrique est-elle rentable")

    L'Afrique peut-elle profiter de la nouvelle guerre commerciale mondiale ?

     

    En l'espace de 6 mois, l'Amérique de Trump a déclaré la guerre commerciale aux deux principales économies mondiales : le 6 mars 2018, le président américains décrète une taxe douanière de 25% sur les importations d'acier et de 10% sur les importations d'aluminium, produits dont les Européens, Allemagne en tête, sont les principaux exportateurs aux Etats Unis. Et le 17 septembre suivant, il taxe de 10% les importations chinoises à concurrence de 200 milliards $, annonçant qu'il doublerait la somme si la Chine ne vient pas s'assoir à la table de négociation. Ce qu'elle fera dès le 14 décembre 2018 en suspendant sa propre taxation de rétorsion sur les produits américains et en annonçant être prête à discuter. L'Europe quant à elle s'est contentée d'une taxation des jeans de la marque Lewis, des "whiskeys" américains et des motos Harley Davidson : l'Allemagne craint en effet terriblement une taxation cette fois-ci de ses voitures qui constituent le gros de ses plus values fabuleuses à l'exportation. Elle s'est donc  opposée à toute mesure importante de rétorsion, ce qui n'a pas empêché le président Trump d'évoquer aussi les importations d'automobiles...

    Le Monde sort donc de la mondialisation, les négociations pays par pays reprenant le dessus d'un processus qui, de fait, a détruit le tissus industriel occidental. Il n'empêche toutefois que les multinationales se sont tellement développées au cours des 30 dernières années qu'elles sont en grande partie hors d'atteinte des décisions étatiques isolées. On voit par exemple avec quelles difficultés les Etats occidentaux tentent de leur faire seulement payer leurs impôts ! On a pu voir aussi que, dès l'annonce des taxations européennes, Harley Davidson a décidé de s'implanter en Europe... De plus, la reprise d'une compétition économique entre pays les incite à ne plus laisser s'échapper les parts de marché qu'ils supputent dans les pays émergeants. Et c'est ainsi que les Américains viennent de riposter à l'annonce chinoise de prêts sans condition aux Africains jusqu'à concurrence de 60 milliards de dollars : en regroupant toutes leurs agences de financement du développement au sein de la Société américaine de financement du développement international (USIDFC), ils l'ont autorisée à investir 60 milliards de dollars en Afrique, le même montant que les Chinois !

    C'est que le continent devient l'un des tout premiers marchés du monde avec la perspective de 3 milliards d'habitants dans les années 2050. Le nombre d'enfants par femme en âge de procréer baisse rapidement au fur et à mesure de l'urbanisation et ce chiffre est sans doute exagéré. Il n'en reste pas moins que le continent devrait devenir le plus jeune du monde à cette échéance, augurant ainsi d'un dynamisme que perdront progressivement les pays à la démographie plus vieille. Les nouvelles multinationales, celles qui attaquent les firmes occidentales jusque sur leurs plates-bandes, s'y précipiteront de toute évidence, d'où la nécessité d'y prendre pieds dès maintenant. Dans cette compétition, les Chinois ont une avance certaine, étant d'ores et déjà les premiers partenaires des Africains sur les décombres des anciens colonisateurs en déroute. Les Américains ne se sont intéressés, eux, qu'aux mines et au pétrole. Or l'avenir du continent se joue essentiellement sur l'industrie et sur son marché intérieur, les exportations de matières premières ne servant qu'à alimenter les caisses des Etats et à financer les débuts du décollage : l'Afrique n'est pas la Chine et le commerce interafricain progresse, lui, nettement plus vite que le commerce de l'Afrique avec le reste du monde. Songeons que le commerce légal entre pays africains atteint désormais environ 15% du commerce extérieur global africain et qu'il ne concerne pas l'essentiel, soit les produits alimentaires et artisanaux, relevant du secteur informel. Pour qui connaît un peu ces échanges non comptabilisés, leur importance est frappante. Une ville côtière comme Kyossi entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée équatoriale voit ainsi passer des théories de camions amenant et emportant des tonnes de produits en tous genres, du mobilier artisanal au vin fabriqué à Bata en Guinée équatoriale à partir de mouds espagnols et diffusé dans toute l'Afrique centrale. Des milliards de francs CFA sont échangés chaque jour de la sorte, vérifiés par les compteurs humains de billets les plus rapides du monde ! Et les banques sont là, sous forme de camionnettes soigneusement gardées et prêtes à enlever tous ces milliards en numéraire...

     

    1- les transferts de technologie

    La "mine" la plus intéressante n'est donc plus le pétrole ou les terres rares indispensables à la fabrication de nos Smartphones. C'est dans l'industrie qu'il va falloir tabler, une industrie qui n'a pas encore vraiment démarré. Songeons qu'encore aujourd'hui et au Sahel, ce sont les huileries et les usines d'égrenage du coton qui prédominent, soit une première transformation des productions agricoles d'exportation. De même Côte d'Ivoire et Ghana, la première région mondiale de production de fèves de cacao, ne produisent qu'artisanalement le chocolat dit "de ménage" Au Cameroun, ce sont des artisans qui fabriquent des meubles et le pays ne touche pas au cœur du métier  moderne que représentent les panneaux de particule à l'origine des cuisines et salles de bain. Le Nigeria, jadis premier producteur africain d'huile de palme, en achète aujourd'hui à la Côte d'Ivoire tandis que les Africains s'approvisionnent partout en noix de palme dont ils extraient artisanalement une huile non raffinée  et nettement plus prisée que celle des huileries. Bref et pour commencer, l'agro-industrie africaine, en pleine modernisation, a besoin de transferts de technologie pour son marché intérieur. Songeons qu'actuellement, les producteurs locaux de manioc en sont à bricoler des machines pour accélérer leurs livraisons de foutou ou bâtons tandis que les peaux des petits animaux de boucherie ne sont même pas valorisées.

    Dans le secteur minier, seule la bauxite a réellement fait l'objet d'investissements lourds. D'abord au Mozambique où un vieux projet du temps de l'Apartheid a refait surface après la remise en service du barrage de Cabora-Bassa. BHP Billiton a lancé en 1998 la construction d'une usine qui, aujourd'hui, produit environ 1 million de tonnes d'alumine et d'aluminium destinées au marché sud-africain. Plus récemment, ce sont les Chinois de SMB-Winning qui ont entrepris la construction d'une usine d'alumine en Guinée qui possède en effet les plus grandes réserves mondiales de bauxite. L'usine devrait produire plus d'un million de tonnes d'alumine en utilisant le double de minerai primaire. C'est peu au regard des 30 millions de tonnes de bauxite exportées chaque année par le pays, surtout par rapport au marché actuel et à venir de la conserverie en Afrique. Pour laquelle il faudra aussi transférer du savoir industriel.

    Le pétrole est plus développé : une cinquantaine de raffineries transforment chaque jour environ 3,3 millions de barils. Suffisant actuellement mais évidemment pas demain d'autant qu'il s'agit pour la plupart de petites unités destinées à la fabrication exclusive de carburant (peu de pétrochimie donc hors les grandes unités) Les industries du plastique se sont toutefois fortement développées ces dernières années, le marché africain ayant plus que doublé en 6 ans (+ 150%) et continuant à croître vigoureusement en dépit des freins gouvernementaux en matière d'utilisation des sacs plastiques.  Le ciment s'est lui aussi réveillé sous l'impulsion d'une industrie du bâtiment en plein boom dans tous les pays. Un homme y a bâti sa fortune, le nigérian Dangote concurrençant aujourd'hui le franco-suisse Lafarge-Holcim dans les pays francophones. Où se précipitent aussi les Chinois et les Européens de l'est.

    L'automobile commence elle-aussi à exister sur le continent qui, il n'y a guère, n'était vivante qu'en Afrique du Sud et du Nord à l'exception d'une usine de montage au Nigeria (CFAO, rachetée par Toyota au groupe Peugeot) A présent, une grande usine a été construite par Renault au Maroc, les usines sud-africaines fournissent toute l'Afrique (BMW) et Peugeot envisage de revenir au Nigeria.

    La palette est donc immense car si tout a commencé, ce qui existe est loin de suffire à l'immense marché africain. Lequel reste tributaire pour l'instant de ses innombrables et jeunes entrepreneurs dont la croissance est malheureusement limitée par leur autofinancement : leurs petites entreprises ne peuvent se développer qu'avec leurs bénéfices, la bancarisation du continent étant l'une des plus faibles du monde alors que son taux d'entreprenariat est le plus élevé : il n'y a que 20% de salariés sur le continent !

    Où trouver l'argent ?

    Le continent ne manque toutefois pas d'argent. L'agro-business par exemple n'a eu aucun mal à trouver des fonds, même au Burkina Faso. En Côte d'Ivoire où les classes aisées sont plus nombreuses, il ne fallut que quelques mois pour lancer financièrement cet agro-business, sa mise en œuvre prenant plus de temps. Trop sans doute pour le gouvernement qui, un temps, eut la velléité de s'emparer du magot en se mettant alors à dos tous les hauts fonctionnaires.

    Cet argent dort certes dans les banques locales mais celles-ci ne font pratiquement que du dépôt. On peut compter sur les doigts d'une seule main celles qui, au sud du Sahara et hors d'Afrique du sud, interviennent dans l'économie. Bank of Africa fut ainsi l'une des rares à oser financer les campagnes agricoles après l'effondrement des banques de développement.  Les banques du Nigeria ou du Cameroun financent aussi et un peu le commerce internationale, l'achat de machines étant toutefois l'apanage du crédit fournisseur, couvert ou non par une assurance.  Les experts et dirigeants africains se plaignent de cet état de fait mais il faut savoir que le taux de bancarisation des particuliers sur le continent  est très faible : " McKinsey révèle que le nombre d'Africains bancarisés est passé de 170 millions, en 2012, à près de 300 millions, en 2017. Ce chiffre devrait atteindre 450 millions, dans les cinq prochaines années. Les revenus du secteur à l’échelle continentale devraient, quant à eux, passer de 86 milliards de dollars en 2017 à 129 milliards, en 2022 " Le consultant américain est certes optimiste pour ses clients banquiers qui peuvent ainsi voir les promesses d'un continent sous bancarisé. Mais en attendant qu'ils y investissent, force est de rechercher ailleurs les sources du financement de l'industrie.

    Et ne restent ainsi que les bourses de valeur. Le développement de l'Afrique du sud leur doit tout et encore aujourd'hui, les dirigeants se plaignent de voir les "investisseurs" étrangers venir construire leurs usines avec l'argent des Sud Africains. Hors de ce pays, d'autres bourses émergent : le Ghana (2è bourse africaine en termes de capitaux flottant) est venu ainsi supplanter les autres bourses australes (Namibie et Botswana), devançant le Nigeria et les pays d'Afrique de l'est (voir tableau) A noter que Sous l'impulsion de l'African Securities Exchanges Association (ASEA), six Bourses africaines devraient se regrouper au sein de l'African Exchanges Linkage Project (AELP), entamant une intégration des marchés financiers sur le continent.

    ·         Classement de 16 Bourses africaines en termes de capital flottant :

    ·         1-Johannesburg Stock Exchange (73%)

    ·         2- Ghana Stock Exchange (66%)

    ·         3- Namibian Stock Exchange (61%)

    ·         4-Botswana Stock Exchange (55%)

    ·         5-Nigerian Stock Exchange (46%)

    ·         6- Dar es Salaam Stock Exchange (42%)

    ·         7- Stock Exchange of Mauritius (41%)

    ·         8-  Nairobi Securities Exchange (38%)

    ·         9-Uganda Securities Exchange (31%)

    ·         10-Bourse des valeurs Casablanca (27%)

    ·         11-Malawi Stock Exchange (27%)

    ·         12-Egyptian Exchange (25%)

    ·         13-Bourse des valeurs mobilières de Tunis (25%)

    ·         14-Zimbabwe Stock Exchange (21%)

    ·         15- Lusaka Stock Exchange (8%)

    ·         16- Bourse régionale des valeurs mobilières d’Abidjan (3%)

    Il faut savoir, à ce sujet du placement des capitaux africains, que la quasi totalité des pays surveillent de très près aujourd'hui les sorties illicites. La lutte anti- corruption est partout au programme même si sa mise en œuvre n'est pas toujours efficace. Force est donc aux détenteurs d'argent, soit de le dépenser (immobilier), soit de le placer. Et la rentabilité des actions africaines est plutôt excellente à l'exception de la bourse sous-régionale d'Abidjan qui a enregistré une chute à deux chiffres en 2017. Une majorité de bourses a en effet enregistré une hausse également à deux chiffres au cours de cette année 2017, la bourse nigériane trônant en tête après le règne des années durant de celle d'Egypte. Les entreprises souhaitant s'installer en Afrique via les bourses locales ont donc toutes les chances d'y réussir si leur projet est sérieux et convenablement vendu aux riches locaux.

    Avec qui travailler ?

    Autrefois, les pays colonisateurs investissaient en exportant le personnel d'encadrement. Un système coûteux mais indispensable en l'absence de cadres autochtones. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Une vieille maison française habituée au continent, la SOMDIAA (sucre et farine), n'emploie plus aujourd'hui un seul cadre expatrié. Ses cadres locaux ont l'avantage de connaître le pays et ses circuits commerciaux licites et informels. Et ils coûtent nettement moins cher que les expatriés, vivant notamment à l'africaine là où les étrangers payent le prix fort partout. Plus généralement, une enquête auprès des agences de recrutement a montré que le recours aux expatriés en Afrique avait baissé de 30% en ce qui concerne les cadres dirigeant et de 50% pour la maîtrise et l'encadrement non dirigeant. Partout en outre se multiplient les politiques de quota afin d'éviter les excès des industriels du pétrole faisant venir l'intégralité de leurs salariés de l'étranger. Le nouveau président sud-africain, Cyrille Ramaphosa, avait d'ailleurs fait de l'autochtonisation de l'encadrement l'axe majeur de sa politique quand il présidait le Black Economic empowerment.

    C'est dire que les investisseurs étrangers dépenseront moins d'argent en salaire qu'ils ne l'imaginent au départ. Pas de villas de fonction, pas de majorations salariales pour expatriation, pas de frais excessifs...  A condition toutefois de savoir s'allier avec de puissants africains locaux, capables, eux, de surmonter les difficultés notamment administratives et d'impulser la productivité des travailleurs locaux. L'Afrique n'est pas différente ici de l'Asie ou du Moyen Orient. Le "Blanc" n'est pas aimé et se heurte fréquemment à des obstacles qui n'existent pas pour l'homme d'affaires local. Beaucoup d'affaires venues de l'étranger végètent de ce fait et, par exemple, France Télécom (aujourd'hui Orange) dut refondre intégralement sa politique africaine pour ne pas sombrer puis pour repartir dans le marché africain des télécoms.  Un exemple encore plus frappant est celui des banquiers : le Blanc reste trois ans en poste au mieux. Pour beaucoup de ruraux, c'est alors lui le prêteur, pas l'institution. Quand il s'en va, c'est comme si la dette était éteinte. Un banquier local, outre le fait qu'il reste beaucoup plus longtemps en poste, ne se fait pas prendre à ce jeu délétère !

    Et bien sûr, le directeur commercial local saura vendre dans le pays voisin sans voir sa marchandise bloquée indéfiniment en douane avant de la sortir à prix d'or. Ce n'est pas dévoiler un secret que de dire ici que payer les "mangent mille" (les policiers effectuant des barrages sauvages pour rançonner les automobilistes) coûte moins cher que de décider un douanier de signer les papiers. Les mêmes réflexes jouent dans la plupart des pays émergeant, le plus dur à cet égard n'étant pas forcément africain : l'Inde par exemple est certainement plus " chère" à cet égard que la majorité des pays du continent et il n'est pas certain que l'Afrique du nord ait beaucoup à envier à l'Afrique subsaharienne à cet égard.

     


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