• L'agriculture africaine

    Pays pauvres : priorité à l'agriculture

    (Christian d'Alayer, 30 novembre 2015)

     

    Dans un rapport précédant (rapport 2015 sur le Développement économique en Afrique), la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) recommandait aux gouvernements africains de rechercher aussi les emplois dont leurs pays ont besoin dans les services. voici à présent que l'organisme onusien s'est penché sur les pays les plus pauvres de la planète (on dit "les moins avancés" pour ne pas leur faire de peine) : 47 pays dont 34 africains sont inclus dont certains devraient sans doute ne pas apparaître. Qu'y-a-t-il de commun en effet entre le Burkina Faso, terre plutôt sèche de mil, de sorgho et de coton, et l'Angola, pays qui exporte près de 2 millions de barils de pétrole par jour, presqu'autant que le Nigeria avec 22 millions d'habitants seulement, presque dix fois moins que dans ce même Nigeria ? Même remarque pour la Guinée Equatoriale, avec près d'un demi million de barils par jour pour un demi millions d'habitants. Passe encore pour le Congo Kinshasa dont les 70 millions d'habitants tempèrent les abondantes ressources minérales en terme de richesse par habitant. Mais prôner la priorité de l'agriculture à Djibouti, une ville de 600000 habitants et quatre villes de plus de 10000 habitants, toutes plus ou moins plantées dans le désert, paraît quelque peu présomptueux. D'autant que les ressources des habitants hors la centaine de milliers d'éleveurs nomades du pays dépendent essentiellement du trafic avec l'Ethiopie voisine dont Djibouti est le port.  Que dire également de l'Ouganda, sorti depuis des années de la pauvreté et dont la présence dans la liste onusienne ne tient qu'aux difficultés politiques de la modifier...

     

    Il faut donc prendre le dernier rapport de la CNUCED pour une incitation à s'intéresser à l'agriculture dans les pays qui n'ont qu'elle comme principale ressource. Et dans ce cadre, j'invite les intéressés à se le procurer sur le site de la CNUCED : il regorge d'informations et de pistes de développement, des plus évidentes (mécanisation, intrants agricoles) aux plus "modernes" comme les ressources annexes que peuvent se procurer les agriculteurs africains à la façon de leurs collègues français ajoutant la location de gites ruraux à la palette de leurs revenus. Sur ce terrain de la croissance de la productivité agricole africaine, voyez d'ailleurs le tableau ci-après, extrait du rapport. Il vous donne par pays le rendement moyen à l'hectare (en dollar). Certains chiffres pourraient vous étonner, tels ceux de Gambie et du Sénégal ou encore ceux du Mozambique et ceux d'Ouganda. Sachez à cet égard que ces données viennent de la FAO qui estime les récoltes à partir de photos satellites, procédé assez imparable. La valeur consécutive est fonction des prix locaux payés aux paysans et on voit très bien ici les pays dans lesquels les villes ont cessé de se développer au dépend des campagnes et ceux dans lesquels le processus de revalorisation des prix agricoles n'a pas encore été visiblement entamé. Ce qui explique en partie le meilleur rendement à l'hectare des pays pauvres d'Asie par rapport à celui des pays africains. En partie parce que la présence d'eau en abondance pèse aussi : l'Asie produit du riz parce qu'il y a de l'eau et le riz est une denrée dont le rapport à l'hectare est excellent, avec des prix élevés...

     

    Au delà, on voit aussi très bien, dans le rapport, que la productivité agricole stagne dans les pays riches. La FAO, cette fois-ci, explique que ça n'est pas parce qu'il y a une limite physique à ce que peut donner notre planète en la matière, mais parce que partout, les courbes démographiques faiblissent voire se retournent. La demande stagne donc, du moins dans les pays riches, limitant fatalement la productivité du secteur. Mais les pays pauvres, eux, progressent et progressent vite. Voyez la hausse en une grosse trentaine d'années : 300% en Angola, 150% au Bénin, 230% au Burkina, même progression en Ethiopie, etc., etc. Tous ces pays ont connu une progression de leurs PIB très supérieure à la moyenne mondiale ces dernières années : 7,4% en moyenne entre 2002 et 2008, moins les années suivantes mais tout de même 6,1% en 2013 et 5,5% en 2014. On voit que ces scores sont aussi dus à leurs paysans même si les variations des pays pétroliers faussent le résultat d'ensemble. Songez par ailleurs, souligne la CNUCED mais en négatif, que le déficit commercial de l'ensemble des PMA , Asie comprise, a été de ... 49,4 milliards de dollars en 2014 (moins de 2% du PIB africain global de l'époque), avec un prix du brut descendu pratiquement de 20% et le prix des matières premières agricoles en berne de presque autant (-18% sur l'année)

     

    Bref, les pays les plus pauvres d'Afrique n'ont pas fait tomber la moyenne continentale, si l'on peut dire, réalisant eux aussi de très bonnes performances avec le peu dont nombre d'entre eux disposent. Voyez le Bénin par exemple, dont le rendement en dollars à l'hectare est aujourd'hui supérieur à celui des pays développés... La différence réside dans le nombre de travailleurs agricoles à l'hectare : 19 hectares par paysan aux Etats Unis, jusqu'à 11 paysans à l'hectare dans les pays les plus mal lotis d'Afrique. Lesquels se rattrapent, si l'on peut vraiment dire cela, en dépensant nettement moins à l'hectare que les Américains : quand un Africain répand 7 tonnes d'engrais à l'hectare, l'Asiatique en met 59 tonnes et le paysans développés, 119 tonnes ! Idem en dépenses d'eau : 3,4% des dépenses globales pour le paysan africain, 34,6% pour l'Asiatique et 13,6% pour l'Occidental. Et idem enfin pour la mécanisation : 0,6 machine à l'hectare sur le continent, 4,5 en Asie et 10,5 en Occident. Qui gagne au final quand on voit les agriculteurs français rattrapés par leurs banquiers quand les prix s'effondrent  ? "Adieu veaux, vaches, cochons..."  Le modèle occidental a montré ses limites, d'autant que les produits issus de ces coûteux process sont loin d'être "bio" tout en détruisant de très nombreux emplois !

     

    En fait, les agriculteurs africains sont loin d'être autistes. Ceux qui restent (l'exode rural est actuellement à son zénith en Afrique) ont déjà entrepris d'ajouter à leurs revenus des recettes annexes. Les cultivateurs pratiquent par exemple et aujourd'hui l'élevage qui est de moins en moins transhumant. Les femmes cultivent des arbres fruitiers plantés au milieu des céréales. Elles s'adonnent également au maraichage dans les régions disposant d'eau en abondance. Ils ont d'eux-mêmes abandonné les cultures dont ils ne tiraient aucun profit, comme celle du coton au Tchad car "culture fiscale" Et ils ne vendent plus leurs récoltes pour des clopinettes comme cela se passait dans les années 1960-1980. Aujourd'hui, ils sont regroupés en coopératives parfois très dynamiques comme au Cameroun ou en Guinée. La CNUCED a relevé les carences, montrant par exemple comment l'existence d'infrastructures de transport changeait littéralement la vie des campagnes, surtout en périphéries des villes. Et elle propose aussi aux pouvoirs publics d'apporter aux paysans le financement dont ils ont besoin quand les banques font défaut (les banques à capitaux africains sont moins frileuses, Bank of Africa ayant d'ailleurs commencé sa carrière en prêtant aux paysans maliens)

     

    En fin de compte, l'agriculture des pays africains pauvres comme émergeants a déjà pas mal bougé ces dernières décennies, si bien que des politiques volontaristes dans les pays les plus pauvres devraient obtenir rapidement de bons résultats. Et puisque le défi onusien est de supprimer la pauvreté d'ici 2030, cette rapidité est à prendre en compte...

     

     

    Pays les moins avancés : productivité agricole (dollars/hectare)

    Source : CNUCED d'après FAO

    Pays

    1980

    2012

    Afghanistan

    61,6

    92,9

    Angola

    13,9

    56,5

    Bangladesh

    855

    2398,4

    Bénin

    234,5

    571,8

    Bhutan

    188,4

    284

    Burkina Faso

    65,4

    217,6

    Burundi

    369,6

    552,2

    Cambodge

    256

    730

    Centrafrique

    87,3

    192,8

    Comores

    358

    451,7

    Congo (Kinshasa)

    126,9

    163,8

    Djibouti

    19,6

    43

    Erythrée

    13,6

    32,5

    Ethiopie

    87,1

    293,8

    Gambie

    114,1

    212,3

    Guinée

    55,9

    142,1

    Guinée Bissau

    68,9

    201,9

    Guinée équatoriale

    81,7

    171,1

    Haïti

    584,2

    591,6

    Kiribati

    314

    807,1

    Laos

    267,2

    791,1

    Lesotho

    46,8

    54,2

    Liberia

    122,8

    151,3

    Madagascar

    55,9

    87,2

    Malawi

    213,4

    556

    Mali

    32,1

    85,6

    Mauritanie

    7,3

    13,2

    Mozambique

    24,6

    59,2

    Myanmar

    495

    1323,2

    Népal

    432,1

    1457,9

    Niger

    31,3

    67,1

    Ouganda

    215,9

    395,8

    Rwanda

    530,5

    1328,1

    Salomon (Iles)

    991,8

    1103,9

    Sao tome & Principe

    382,5

    536,3

    Sénégal

    60,4

    157,3

    Sierra Leone

    127,5

    281,9

    Somalie

    29,4

    40,3

    Soudan

    34

    65,2

    Tanzanie

    87,5

    216,6

    Tchad

    13,8

    33

    Timor

    319,9

    376,9

    Togo

    111,6

    233,5

    Tuvalu

    414,7

    496,5

    Vanuatu

    401,6

    415,7

    Yemen

    25,1

    80,5

    Zambie

    26,6

    82,6

    PMA (ensemble)

    70,4

    166,4

    Dont Afrique

    49,9

    111

    Dont Asie

    215,8

    586

    Dont pays insulaires

    406,5

    506,7

    Autres pays en développement

    187

    505,1

    Pays développés

    348,9

    496,1

    NB Les pays non africains sont en italiques dans ce tableau


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