• L'argent qui corrompt

    « L’argent qui corrompt »

     

    A l’origine, il n’y avait rien : les familles nomades vivaient entre elles et n’échangeaient que des biens quand, par hasard mais très peu souvent, elles rencontraient une autre famille. L’absence d’échanges impliquait l’absence de monnaie d’échange. Puis, plus tôt qu’on le pensait il y a seulement une vingtaine d’années chez les paléontologues, des familles se spécialisèrent dans la production d’outils et d’armes en pierre et durent de toute évidence imaginer une façon de se faire rétribuer ; d’autant que, travaillant la pierre à longueur de journées, ces familles ne pouvaient pas consacrer beaucoup de temps à la chasse et à la cueillette. Je dis « il y a seulement une vingtaine d’années » car la découverte de sites de production est toute récente…

    Mais amasser de la viande, des baies et des racines, si tels étaient leur rétribution, n’est guère pratique : tout cela se détériore vite. Les peaux de bêtes, alors ? Peut-être… Toujours est-il qu’on sait que les premières monnaies furent des coquillages, sans doute rares à l’intérieur des terres (on en faisait même des colliers, forcément de grande valeur à des époques où l’on ne faisait rien d’inutile) La monnaie métallique vint avec l’Antiquité, soit en même temps que l’écriture. Au point que les archéologues cette fois-ci pensent que la dite écriture fut d’abord inventée pour compter les richesses des royaumes. Sans qu’au début et toutefois monnaie il y eut : les scribes des premiers empires égyptiens passaient une grande partie de leurs journées à répertorier les revenus de l’Etat sous la forme physique des biens répertoriés : tant de jarres d’huile ou de blé, tant de poids d’or (qui servait essentiellement aux enterrements et à la bijouterie), tant de panier de poisson salé, etc. Ce n’est que tardivement qu’intervinrent les pièces de monnaie, de bronze, puis d’étain, l’argent et l’or étant réservés aux pièces les plus chères. Les Chinois furent les premiers à utiliser des pièces métalliques, on pense vers – 1000 avant JC. Et les habitants de l’actuelle Turquie (Anatolie), soit un mélange de Perses, de Hittites, de Thraces et de Grecs, « inventèrent » la monnaie occidentales quelques 5 siècles plus tard, invention vite reprise par les Grecs (Athènes) qui mirent au point un véritable système monétaire. Qu’adoptèrent bien sûr les Romains…

     La monnaie papier apparut, elle, également en Chine, sous forme de monnaie en cuir, environ 1 siècle avant JC. Puis en Occident seulement à la Renaissance, avec la généralisation des effets de commerce (« payez tant à monsieur x ») qui avaient, eux, été inventés par les banquiers arabes puis lombards pour répondre aux demandes des commerçants internationaux soumis aux aléas des caravanes, assurées d’être attaquées si transportant aussi une grande quantité d’or. Les Grands, qui empruntaient aux banquiers, faisaient de leur côté des reconnaissances de dette qui étaient déjà monnayables au Moyen Age : ce sont les banquiers juifs cette fois-ci qui trouvèrent cette astuce pour éviter de se faire massacrer au moment des remboursements ! A noter qu’au moment où les Occidentaux découvraient la monnaie papier, les Chinois, eux, y renonçaient après une série de faillites issues du système papier (dévaluation, déjà !, de la valeur de la monnaie papier du fait d’une création excessive de la part des autorités monétaires)… Le système financier international est donc aujourd’hui purement occidental, avec l’évolution qu’on connait : arrivée progressive à l’étalon or après quelques faillites retentissantes (Law par exemple en France), soit une monnaie papier fondée sur la valeur de l’or, puis sur une valeur fixe du dit or au travers d’une monnaie de référence, le dollar américain. Puis explosion de l’étalon or après la 2e Guerre Mondiale et formidable désordre des changes du fait et d’inflations fortes mais différentes dans les différentes parties du Monde développé, et de l’envol de la monnaie scripturale (création monétaire par les banques elles-mêmes sous forme de lignes de crédit) Puis, à compter des années 1970, luttes contre l’inflation imposée par les banquiers et explosion quasi nucléaire de la monnaie scripturale, les monnaies métalliques et papier comptant pratiquement pour rien dans la monnaie moderne : avant la monnaie scripturale, l’ensemble des monnaies représentait au plus deux fois et demi la valeur du PIB mondial) Depuis l’explosion de la monnaie scripturale, la dite monnaie représente près de 15 fois la valeur d’un PIB mondial multiplié lui-même par 20 depuis la précédente ère. A noter qu’entre la première monnaie et la première monnaie métallique, il s’écoule un minimum de 50 000 ans. Qu’entre la monnaie métallique et la monnaie papier, il s’écoule 9 siècles en Chine et 14 à 15 siècles en Occident. Qu’entre les premières monnaies papier et les premières monnaies scripturales, il ne s’écoule plus que quatre siècles. Et qu’entre l’apparition de la monnaie scripturale généralisée  (le crédit a toujours existé, mais n’a été véritablement populaire qu’à partir des années 1920 aux Etats Unis et qu’à partir des années 1940 en Europe et au Japon) et son explosion d’aujourd’hui, il ne s’est écoulé que quelques décennies.

    De quoi faire tourner bien des têtes ! Un peu comme à partir du 15e siècle, quand les galions espagnols ramenaient cargaisons d’or sur cargaisons d’or des colonies américaines. Jusqu’à faire s’effondrer le prix de l’or en Europe et à causer le déclin de l’Espagne de la Grande Armada en même temps qu’un long cycle de guerres en Europe. Et bien cette nouvelle crise monétaire majeure est déjà concomitante avec le déclin de l’Occident face à l’Asie, avec des guerres et des crises dans l’ensemble de ce qu’on appelait jadis « le Tiers Monde » et avec deux monnaies de référence, le dollar et l’euro, qui seraient immédiatement et fortement dévalorisées si le yuan, la monnaie chinoise, se lançait à l’assaut du monde. Tout comme à partir du début de la Renaissance par ailleurs, des fortunes s’établissent sur la spéculation autant voire plus que sur les innovations techniques : la technique n’engendre de grandes fortunes qu’en période de stabilité monétaire, soit au 19e siècle et au début du 20e siècle, l’étalon or étant à son plus haut niveau d’efficacité…

    L’histoire des hommes est bien plus intéressante à regarder que les idéologies économiques pour comprendre l’évolution : en période de stabilité monétaire, les humains créent. Ils ont confiance car ne risquant pas d’être déstabilisés par quelque éclatement de bulle spéculative. Mais quand désordre monétaire il y a, c’est le temps des spéculateurs, ceux et celles qui profitent d’un court moment de compréhension d’une valeur donnée : dans notre cas actuel, ce fut la bourse avec ses ventes d’entreprises par appartement, puis par des prises de gestion financière visant à faire « rendre » aux entreprises plus même qu’elles ne peuvent réellement donner et enfin par les nouveaux instruments financiers, achat et vente à terme et « à nu », titrisations de créances douteuses, le plus souvent interbancaires, pour, in fine et consommation asiatique aidant, revenir à la vieille et bonne spéculation sur les matières premières. Tout cela éclatant bulle après bulle et conduisant, on l’a vu, l’Occident à son déclin.

    Ce qui est fou est que les dirigeants occidentaux, FMI en tête, continuent inlassablement à ne voir que le marché, rien que le marché, pour sortir de ce caca. Soit le droit pour les spéculateurs de continuer à spéculer en toute quiétude. Alors qu’un retour à la stabilité monétaire constitue la seule voie possible à long terme : revenir à un environnement de travail stable et à des valeurs moins corrompues de l’argent. Que peuvent faire des dirigeants français réellement de gauche dans ce contexte, sinon « sortir seuls du merdier » pour qu’au moins, leurs compatriotes puissent vivre dans un environnement stabilisé et sur lequel des politiques plus à court terme peuvent alors jouer pour diminuer la précarité.  Et sortir seul du merdier, c’est aujourd’hui sortir de l’Union européenne et de la zone euro. Avec des barrières extrêmement fortes pour empêcher la spéculation de jouer contre l’économie française : fermeture des frontières et négociations pays par pays en jouant la parité en valeur, toujours pays par pays : notre commerce extérieur est ainsi neutralisé, ni excédentaire, ni déficitaire (nous continuerions à avoir le tourisme en bonus) Contrôle absolu des changes de façon à éviter les évasions de monnaie non nécessaires (quand on commerce avec l’extérieur, ce que nous continuerions de faire, on a besoin de sortir de l’argent du pays pour payer les fournisseurs, CQFD !) Et négociation avec les multinationales pour éviter une désertification non pas industrielle (car nous pourrions remplacer ces multinationales par des industries locales) mais technologique : nous avons perdu tellement de savoir depuis que l’Etat s’est désengagé de la recherche que la France seule ne saurait plus faire, par exemple, de biens électroménagers à la fois légers et bon marchés. Idem pour les appareils photos ou l’informatique. Idem pour bon nombre de composants électroniques. Idem pour… La liste est immense de ces savoirs que nous avons abandonnés en ne conservant en fait que le luxe (de l’artisanat traditionnel) et les matériels de transport. Quelle dégringolade ! Nous avons même renoncé à fabriquer des machines outils face aux Allemands alors qu’il y a moins d’un demi siècle, c’était encore l’un de nos points forts. Bref, à la fois pour des raisons financières (les multinationales peuvent déplacer de très grandes sommes d’argents d’un pays à un autre d’une seule pichenette sur le clavier d’un ordinateur) et technologiques, nous serions obligés de négocier avec les très grandes entreprises. Grosso modo, on leur laisse le marché français mais elles jouent le nouveau jeu économico-politique…

    Et ce n’est pas quelques phrases sur la nécessité de « réguler » les marchés financiers qui nous sauveront ! Les Anglo Saxons, spéculateurs parmi les spéculateurs, ne laisseront jamais se mettre en place une Autorité internationale qui empêcherait leurs banques de faire ce qu’elles veulent quand elles le veulent. De G8 en G20 on voit nos chefs d’Etat se heurter à cette évidence, face en outre à une Chine qui n’a aucune intention de nous aider à l’empêcher de dominer l’Occident. Nous sommes victimes de notre corruption par l’argent, tout comme, jadis, les Espagnols devinrent une puissance mineure en moins d’un siècle parce qu’ils avaient trop aimé l’or. Et, je me répète mais c’est indispensable, il n’y a pas d’autre moyen de s’en sortir que d’abandonner les corrompus à leur triste sort…


    Tags Tags :
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :