• L'Avenir éclaté

     

    Avant propos

    J'ai écris ce (long) texte entre fin 1983 et milieu 1984. Et il reste pour moi "le" texte, le plus important de tous ce que j'ai pu écrire tout au long de ma vie. Je ne sais pas s'il a véritablement structuré ma pensée ou bien si c'est ma pensée qui a engendré une "manière de penser" Car il s'agit avant tout d'une méthode d'analyse du présent afin de prévoir l'avenir, méthode qui semble manquer singulièrement aujourd'hui à l'ensemble des dirigeants occidentaux. Peu importe donc et en fait pour moi de savoir si c'est la poule qui a pondu l'œuf ou si c'est ce dernier qui a engendré la poule (d'ailleurs c'est forcément la poule qui a pondu l'œuf puisque la reproduction sexuée a toujours suivi et non précédé l'apparition des espèces, quelles qu'elles soient) : sachez seulement que je ne me souviens même plus du temps où je réfléchissais autrement qu'avec la dite méthode...

    Je vais commencer par vous livrer le contenu d'un courrier que j'avais adressé à un éditeur, je ne me rappelle plus lequel, en même temps que des bonnes feuilles et un sommaire de l'ouvrage. Par la suite j'avais dû faire dactylographier le texte (l'informatique n'existait pas encore), dactylographie dont les deux exemplaires ont été perdus chez deux autres éditeurs. Ce texte n'a de fait jamais été publié, ma signature trop humble le rendant casse-gueule pour n'importe quel éditeur : problème des essais, mon genre malheureusement préféré, qui ne sont plus aujourd'hui édités que s'ils sont signés par des personnages de premier plan...

     

    Lettre au premier éditeur potentiel

    Monsieur,

    Pour faire suite à votre demande, je vous remets tout d'abord ci-joint un bref sommaire de mon manuscrit "L'Avenir éclaté" Il s'agit d'un ouvrage en quatre partie -du plus simple au plus complexe-, toutes découlant d'un long chapitre introductif dont l'intitulé aurait pu être : "Puisque la guerre nucléaire n'aura pas lieu, que nous arrivera-t-il ?"

    Avant de tenter une synthèse rapide du contenu de mon essai, je crois utile de vous relater les conditions dans lesquelles je l'ai entrepris : j'étais depuis longtemps agacé par le simplisme outrancier avec lequel les ténors de la politique et des médias nous présentaient -et nous présentent toujours- l'avenir prévisible, qu'il s'agisse des civilisations dominantes de demain (l'Asie), de la technologie reine (l'informatique, la robotique), des rapports est-ouest (les méchants et les bons), de la spiritualité même avec ce paradoxe d'un pape ou d'un Khomeiny médiatiques face à des statistiques pour le moins ambigües à cet égard. Cette simplification abusive, faisant fi de toute culture historique, culmina à mon sens en France avec le phénomène Montand qui, vis-à-vis de l'est par exemple, condamna le communisme "réel" non pas pour son échec face aux pesanteurs de l'évolution mais pour les vices "inhérents au système" lui-même : dans cette vision, les goulags et l'antisémitisme sont une création du marxisme et non de l'histoire russe !

    J'ai par ailleurs eu suffisamment d'occasions de rencontrer des gens de l'est pour me rendre compte, entre autre, que leur peur de la guerre n'était pas une clause de style. Et ces deux muses, agacement plus découverte de mentalités que j'ignorais, m'ont conduit à tenter les écrits que je vous soumets et que je vais maintenant essayer d'analyser à votre intention.

    La couverture rédactionnelle

    L'Avenir éclaté n'est pas qu'une vision de l'avenir parmi d'autres, laquelle vision n'aurait alors que la crédibilité de sa signature : il s'agit d'une méthodologie d'appréhension  de l'avenir dans un contexte, je le souligne, où n'existe aujourd'hui que la technique du scénario. Et, partant de cette méthodologie, c'est un alors un aperçu de notre avenir à moyen et long terme qui tourne le dos aux visions partielles et souvent fantaisistes des spécialistes "grand public" Mon propos n'est donc pas dans la ligne de ces visions, il demande de l'attention. Mais je me suis efforcé de le présenter sous une forme non universitaire.

    C'est aussi l'expression d'une philosophie de l'évolution que, je l'avoue, ma main m'a révélée en grande partie en écrivant : vous verrez, si vous me lisez, que j'expose une idée pluri paramétrique de l'évolution débouchant à long terme sur des schémas de très grande ampleur. Je n'ai d'ailleurs rédigé la quatrième partie (L'homme et sa destinée)qu'après coup, tant sa présence m'est apparue nécessaire après les réflexions des trois premières parties : une conclusion imprévue à l'origine...

    Résumé

    Voilà pour le contexte, lequel explique la longueur du texte : il faut de nombreuses pages pour expliquer la complexité... Sur le fond, celle-ci se résume de la façon suivante :

    Introduction

    L'arme atomique est un bienfait qui nous oblige à la paix alors que nous n'avons cessé de nous entretuer depuis des millénaires (Les 3 cavaliers de l'Apocalypse) Ce don des Dieux nous force à évoluer civilement et c'est un avenir civil qui nous attend, très différent de notre passé militaire.

    1ere partie

    Pour tenter d'appréhender cet avenir civil, le plus facile est d'abord d'isoler ce qui n'arrivera pas, un peu comme l'on peut prédire qu'un joueur de tennis de 60 ans ne sera pas champion du monde. Des évidences (mais elles ne le sont pas pour tout le monde) apparaissent, notamment du fait de notre démographie.

    2e partie

    Viennent ensuite les "possibles", ces avenirs fonctions de nos engagements, de ceux des autres, de l'environnement, etc. Ces possibles, mentaux, technologiques, politiques, etc., sont  si nombreux, issus de tout aussi nombreux paramètres, que nous sommes loin de les connaître tous. Autant dire que cette partie est la plus dense de l'ouvrage...

    3e partie

    Après avoir isolé des évolutions probables et possibles, il m'a fallu les restituer dans des scénarii cohérents : si l'on veut avoir une idée globale de l'avenir, il est nécessaire de trouver une unité qui permette de relier ces évolutions éparses. Je n'ai pas retenu une mais plusieurs unités de réflexion, des "paramètres dominants" tels que marxisme, darwinisme, empirisme (qui est une sorte de vision libérale de l'histoire), etc. Ce qui m'a amené à critiquer fondamentalement les philosophies actuelles, beaucoup trop mono paramétrique.

    4e partie

    A la suite de ces réflexions, il m'est apparu schématiquement que, sans visées précises de notre avenir à long terme, il ne servirait à rien de prévoir les étapes intermédiaires : nous ne pourrions, au mieux, tenter de manipuler ces étapes que pour des raisons médiocres telles que volonté de puissance ou archaïsmes religieux. D'où cette dernière partie sur la destinée de l'homme dans laquelle j'ai cherché à mettre en évidence non pas "ma" philosophie mais les philosophies qui pouvaient résulter de nos tendances spirituelles actuelles. A vrai dire, j'ai pas mal débordé sur notre déterminisme dans l'évolution...

    Critique

    Un auteur peut difficilement critiquer son œuvre. Je me contenterai donc d'ajouter les précisions suivantes :

    - Mon essai est résolument mondialiste. Ce n'est pas de l'avenir de la France dont il s'agit et, par exemple, si notre longévité marque le pas en Europe, ce n'est pas le cas au niveau mondial. Il en va de même pour de nombreux autre points.

    - Je l'ai traité de manière journalistique, c'et-à-dire en rapportant des faits plutôt qu'en privilégiant des idées. Cette tentative de neutralité est moins vraie dans la dernière partie mais très perceptible dans les autres, notamment au chapitre des corrélations.

    - Enfin, de nombreuses idées émaillent le manuscrit dont certaines sont reprises d'écrits dont je me suis souvenu ; mais beaucoup d'autres restent originales : le blocage hégélien, l'organisation plus importante que la technologie, la maîtrise croissante des intrants mentaux, l'éclatement de la vie politique, etc. Dans la mesure du possible, j'ai cité les sources des idées reprises mais sans tomber dans l'enfer des renvois (il n'y en pas un seul)

     

    Voilà. J'espère vous avoir intéressé et reste bien sûr à votre disposition pour vous rencontrer si nécessaire. Quelques mots encore sur le signataire du manuscrit... J'arrêt ici car la suite n'a pas d'importance, sinon qu'elle me confirme la date à laquelle j'ai achevé ce texte : j'avais alors 34 ans, soit il y a 30 ans très exactement 


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  • L'avenir éclaté

     

    INTRODUCTION

    La Paix imposée

     

    L'homme sert contre lui la couverture trouée qui fait office de couchage. Son abri minable laisse passer la pluie en de multiples endroits, calfeutrés au fur et à mesure de l'apparition des dégâts. Un peu de terre, quelques feuilles mortes suffisent à stopper le déluge sans vraiment arrêter l'eau. La terre, à même laquelle il tente de s'endormir, se tasse, mouillée, sous son poids, formant peu à peu un sarcophage de froid et d'humidité. Il serre encore plus la couverture, cherchant à créer une zone de chaleur... Lorsqu'il se réveillera, il... Mais il doit d'abord dormir, récupérer des longs moments sans sommeil qu'il a passé, pleurant ses disparus et le monde qui les a porté. Sans compter cette douleur lancinante dans son ventre, son esprit alerté à la moindre différence : "Je n'avais pas mal ici, hier ! Et là, cette nouvelle lourdeur ?" L'esprit abruti à force de ressasser le passé, les inconvénients immédiats, la surveillance de son corps... Il ne dort toujours pas, sinon par brefs moment d'inconscience au sortir desquels son cauchemar est ravivé, comme s'il n'y avait pas de limite à la souffrance. Chaque bouchée de ce qu'il trouve à manger accroît son mal, il le sait et n'y peut rien. Chaque regard est une torture mentale. Chaque soir est le prélude d'un lendemain pire. Il s'agrippe à sa couverture comme pour se raccrocher à la vie, comme si palper un bien industriel pouvait lui redonner espoir. Encore une nuit, une seule, se dit-il, et... Il pleure, comme un enfant, à gros sanglots répétés. Il a froid, il a faim, il a mal, très mal maintenant.

    Le matin s'est levé dans la grisaille, sans le moindre bruit d'oiseau, sans ce grondement sourd des flots de voitures au loin. D’un arbre mort pend une forme, oscillante sous les rafales de vent et de pluie. L'homme n'a pas attendu le jour. A bout de tout, il s'est pendu après avoir confectionné une corde avec des lambeaux de sa couverture. Une corde de fortune, laissant dépasser ici et là des bouts de tissus. Sur l'un de ces bouts, on peut lire une marque de fabrique, en dessous de laquelle est inscrit : "Made in Hong Kong"...

    ***

    19 h 30 : le planton de garde pénètre dans la grande salle bourré de monde et d'appareillages électroniques. Il tient une liasse de papiers dans ses mains et va droit à un bureau derrière lequel se tient un gradé, manches retroussées. Lequel prend rapidement connaissance des informations qui lui sont soumises puis se lève et va répartir la liasse, feuillet par feuillet, entre des préposés en uniforme, courbés devant des consoles de transmission. Ils ne font même pas attention au nouveau travail qui leur est confié, continuant inlassablement à piocher dans la pile de documents à leur gauche et à pianoter des numéros de téléphones : le quartier général se contente de dispatcher l'information entre les différentes unités chargées du maintient de l'ordre.

    20 h 15 : Sur le terrain, la tache est toute aussi rude. Les états major de campagne renvoient au "front" les commandos de retour de leur précédent objectif. Pour celui-ci par exemple, un jeune sous-lieutenant prend ses ordres d'un commandant aux cheveux blancs. Il ne réfléchit même plus, note les coordonnées du nouvel objectif, prend ses repères sur la grande carte étalée sur une table et sort de la tente pour retrouver ses hommes. Ils sont huit, dont trois fument en silence des cigarettes de fortune, l’autre restant assis aux pieds du blindé chenillé. Apercevant le lieutenant, ils montent dans l'engin et s'apprêtent à repartir.

    Ils rouleront moins d'une heure dans une campagne désertée, avant d'arriver à proximité du bourg qui est leur objectif. Là, sans prendre trop de précautions, ils l'investiront brusquement et ratisseront maison par maison jusqu'à débusquer la troupe de pillards signalée par le quartier général. Quelques ordres brefs, une longue rafale d'arme automatique et ils repartiront chercher leur nouvel objectif à l'état major de campagne. Sans cesse, nuit et jour, luttant constamment pour endiguer le flot inendiguable des désespérés ayant abandonné tout sens de civilisation. Combien en ont-ils tué depuis que le front de l'intérieur a pris définitivement le pas sur la guerre extérieure ? Nul ne veut le savoir, ils ne comptent plus. Partout se répètent les mêmes scènes, information, transmission, intervention, chez eux comme chez l'ennemi : l'armée détournée d'urgence de sa mission extérieure pour tenter de sauver ce qui peut l'être d'une société en pleine désorganisation. Un combat titanesque dont personne ne peut prévoir l'issue. Le nombre de leurs objectifs augmente chaque jour. Les rafales sont de plus en plus longues. Ils découvrent en outre de plus en plus de suicidés et d'hommes animaux, hagards, sauvages... Ils les laissent à l'abandon ou les recrutent en renfort, selon leur état. Bientôt il leur faudra d'ailleurs quitter la région, les nouvelles météorologiques sont alarmantes. Les vents soufflent comme prévus dans leur direction, charriant des masses énormes de nuages radioactifs. Ils se demandent parfois s'il est vraiment utile de rétablir l'ordre là où, bientôt, n'existera plus rien d'autre que le silence et quelques monstres...

    22 h 30 : Au quartier général, le planton, ses liasses à la main, pénètre à nouveau dans la grande salle des télécommunications.

    ***

    L'empire soviétique qui s'écroule, l'immense fédération éclatée, les populations regroupées, autonomes, autour de ce qui reste des vastes complexes fonctionnant aujourd'hui en circuit fermé, privés de ravitaillement extérieur. Des troupes essayant, ici et là, de recoller les morceaux, de rétablir les communications. Un gouvernement fédéral tentant d'avoir une vue d'ensemble de la situation, beaucoup trop évolutive. Quelques fous proclamant des indépendances sans intérêt. Des mesures d'urgence prises sans réflexion sur leur priorité, au fur et à mesure...

    Dans le firmament, les satellites notent, photographient, transmettent. Dans les Montagnes Rocheuses, le centre de renseignement reçoit, collationne, établit des rapports. Les hommes sont sur les excités, sentent, enfin, la victoire à leur portée. Ils redoublent d'imagination, établissent scénarii sur scénarii. Les gros ordinateurs bourdonnent, les synthèses pleuvent... Las ! Le Conseil de guerre empile chaque jour synthèses et scénarii dans de volumineux et inutiles dossiers. Il a d'autres priorités : tenter de rétablir les communications sur le territoire national, maintenir l'ordre, pourvoir aux besoins urgents qu'il est impossible de hiérarchiser, contrer vaille que vaille les velléités sans intérêt des minorités raciales...

    Le long de la vaste côte chinoise, les populations se précipitent chaque jour sur les kiosques à journaux. Il y a maintenant deux éditions quotidiennes pour la plupart des titres, radios et télévisions débitent sans cesse nouvelles après nouvelles. Les gouvernants, après avoir inlassablement proclamé leur neutralité dans le conflit, se remettent à espérer : les problèmes internes des belligérants éloignent chaque jour un peu plus les risques d'extension du conflit et donc d'atomisation possible de la Chine. Ils ont décidé fermement le repli, la fermeture des frontières. Plusieurs dirigeants bellicistes, prêts à sauter sur l'occasion pour regagner du terrain en Asie, ont été emprisonnés. Certains n'ont même pas eu le temps d'être protégé par les miliciens venus les chercher : ils ont été lynchés par la foule qui, attisée par les vieux sages du parti, vient quotidiennement clamer sur la grande place de Pékin la neutralité viscérale du vieux peuple chinois, peuple encore hébété par l'extrême violence du rapide affrontement nucléaire qui vient de se dérouler de part et d'autre de ses frontières. Partout on s'enquière de la météorologie du jour, de la direction des vents... Des savants travaillent avec acharnement sur les conséquences chinoises des déséquilibres écologiques monumentaux provoqués : l'urgent est de prévoir et de parer le mieux possibles aux inconvénients prévisibles.

    En Europe, l'hébétude ne traduit même pas le sentiment de ce qui subsiste des populations d'avant le conflit. L'étroitesse territoriale, la densité démographique ont conduit à des ravages sans précédent. La mort est la marque du vieux continent. La fin du monde, l'infantilisme religieux, cohabitent avec les plus abjects comportements de ceux qui croient venu le temps de posséder des biens matériels, toujours plus de biens matériels, conquis avec horreur et lâcheté, empilés bêtement sur les ruines d'une civilisation dont il ne reste presque plus rien. On fuit, par grandes vagues paniquées, les vents qui, toujours et encore, étendent le désastre jusqu'aux rares endroits respirables. On cherche à manger, sauvagement. On se suicide. On écoute des illuminés accusant rageusement leurs paires d'avoir offensé les Cieux. On disparaît de la terre...

    L'Afrique, dans son ensemble, combat avec férocité maintenant les invasions sauvages des fuyards européens. On se bat dans tous les ports, sur toutes les côtes. On surveille tous les avions : on ne veut pas de ces stupides orgueilleux qui ont détruit le monde, par égoïsme, et qui, à présent, cherchent à retirer à l'Afrique le peu qu'ils lui ont laissé. Les luttes sont indécises, parfois des Européens ont pu briser la faible résistance locale. Les autres viennent secourir les vaincus. Des sacrifices ont été acceptés, pour fabriquer des armes, pour envoyer des hommes au combat. L'Afrique se mobilise, pour se défendre...

    ***

    Trois visions "artistiques" de la guerre nucléaire, trois visions d'épouvante, toutes imaginées à partir de faits concrets à fort taux de probabilité : primo, le désespoir des survivants dans les zones les plus directement touchées par les impacts des fusées. Puis le maintient de la seule organisation des militaires, qui plus est les mieux protégés contre les bombes, dans des contrées où la disparition des communications, l'insuffisance des vivres et des médicaments et l'avancée des nuages radioactifs provoqueront des paniques au regard desquelles l'exode de 1940 en France doit être considéré comme un banal fait divers. Enfin, l'impossibilité dans laquelle seraient les éventuels protagonistes de profiter des problèmes de l'adversaire, occupés qu'ils seraient à panser, s'ils le peuvent encore, leurs propres plaies. Autrement dit et si la guerre nucléaire "grand format" n'a pas encore eu lieu, c'est bel et bien qu'elle est absurde. L'arme atomique n'a d'ailleurs pas pour but d'être employée mais de dissuader l'adversaire de faire la guerre...

    Venons en donc à ce concept de dissuasion dont la méconnaissance est souvent à l'origine des réflexes de rejet que peuvent avoir tel ou tel mouvement pacifiste ou telle ou telle congrégation religieuse à son encontre. Le monde des hommes n'a pas cessé de connaître la guerre depuis l'époque ou une famille s'est rendu compte que la cohabitation avec une autre famille sur un territoire restreint était "alimentairement" impossible. Le territoire de chasse fut sans doute la notion clé des batailles humaines préhistoriques, si fréquentes par la suite que notre Moyen Age fut tout entier bâti sur la nécessité du combat, la société partagée entre combattants et non combattants, des systèmes de valeurs fondés sur le courage et l'abnégation militaires, le reste ayant moins d'importance (combien de temps fallut-il au système judiciaire de l'époque pour éliminer un Gilles de Ray !) Les guerres de religion, pas seulement en France (songeons à Wallenstein, à Christian de Danemark, à l'occupation suédoise en Allemagne, à cette guerre de près de 40 années qui retarda l'émergence de l'Allemagne comme puissance européenne), le long combat des nationalités puis, plus récemment, les antagonismes d'origine idéologique et sociale ont pris la suite des premières guerres territoriales dont il reste, dans certaines contrées plus arriérées, d'indiscutables reliefs. Et Territoires, Religions et Politiques constituent de fait les trois visages réels des Chevaliers de l'Apocalypse dont, par ailleurs, les moyens n'ont cessé d'augmenter. Suivant en cela -ou parfois le provoquant, comble de l'absurde humain- le progrès technologique d'ensemble.

    Y a-t-il une logique externe dans tout cela, un monstrueux déterminisme qui verrait le  monde construire l'abondance et la paix sur un océan de sang, de terreur et de mort ? Ce serait alors et bien de malédiction dont il faudrait parler, consécutive à une faute inconnue, l'univers kafkaïen élargi à l'ensemble de notre planète. Plus pragmatiquement, on peut noter la progression des raisons des conflits, chacun des cavaliers se présentant à son tour comme pour relayer son prédécesseur dans sa folie meurtrière. L'Asie d'abord, l'Europe ensuite, maintenant l'Afrique et l'Amérique du sud ont été et sont le théâtre de leurs incessants exploits avec aujourd'hui, comme le prélude d'une gigantesque apothéose : on se bat en Iran pour la religion et la politique à la fois, en Irak pour le territoire et la politique, en Afrique pour le territoire mais en Amérique latine pour la politique, en Asie il y a peu de temps pour un peu de tout avec, en soutènement, nouveau cavalier, des interactions économiques de plus en plus évidentes quoique toujours aussi absurde. Le Monde enfin sort de deux conflits gigantesques qui lui ont fait toucher du doigt la possibilité de sa fin...

    C'est dans ce contexte qu'est apparue, presque providentiellement, l'arme atomique. Ses conséquences sont telles qu'elles ont empêché que se poursuive, entre les pays les plus puissants de la planète, le jeu de massacre du troisième cavalier dont on prévoyait pourtant, vers la fin des années 1940, l'inéluctable retour. Il n'est que de lire les ouvrages de science-fiction de l'époque pour s'en rendre compte, la montée du "péril rouge" face à "l'impérialisme américain", la "libre entreprise" contre "Big Brother" paraissant( alors trop contraires l'une à l'autre pour pouvoir pactiser un jour. L'arme atomique a réussi pourtant et jusqu'à présent tout du moins, à empêcher leur confrontation directe dans laquelle ils eurent alors englouti leurs énormes moyens à une échelle encore inconnue et dont nous ne nous serions peut-être jamais relevés.

    Mieux et en dépit ou peut-être aussi à cause de ses sophistications successives, cette arme terrible, en la forçant, a commencé à habituer les peuples à vivre en paix. ce début d'habitude, opéré en une quarantaine d'années seulement, est à comparer aux traditions millénaires dont nous avons héritées, avec leurs séries de valeurs phares que furent et sont toujours un peu la force, le courage physique, le refus de céder, bref, la panoplie habituelle dont on pare tout primate envoyé au front, résumable en cette phrase typique : "en avoir ou pas" La paix, c'est la réflexion...

    Voilà, le mot est lâché, "réflexion" L'arme atomique, la dissuasion, est basée sur la réflexion de l'adversaire considéré comme adulte. S'il attaque, il s'expose à des représailles si monstrueuses qu'on espère que leur seule imagination suffira à l'en dissuader. Souvenons-nous à cet égard des batailles passées, les Croisades, Valmy, où l'on partait sans connaissance de l'adversaire, sa seule foi sur l'épaule, sans considération du risque encouru. On aurait pu penser que des comportements analogues risqueraient d'apparaître avec ou sans menace nucléaire. Pourquoi pas ? Hitler, c'était hier ! Apparemment, touchons du bois !, le risque d'anéantissement total est cette fois-ci suffisamment repoussant -pour ne pas répéter "dissuasif"-, d'autant que l'explosion économique de ces années de paix a abouti à démilitariser des gens qui ont de plus en plus à perdre dans les guerres possibles.

    Restent tout de même la dangereuse progression technique de l'arme atomique ainsi que les risques objectifs de dérapage conflictuel, ces situations qui peuvent nous amener à "réagir", donc à agir sans réflexion.

    L'envol technologique de l'armement nucléaire est en effet préoccupant : après la bombe A, la bombe H puis les "têtes multiples" Après l'avion, le missile fixe puis mobile, terrestre ou maritime, sans compter les missiles de croisière qui se jouent des défenses adverses. Après l'arme stratégique, de dissuasion pure, l'arme tactique dite "de théâtre", censée prévenir toute invasion classique en empêchant la concentration des troupes. La bombe à neutrons n'est qu'une variante sophistiquée de ce nouveau et dangereux concept. La loi de l'évolution en la matière est d'un primitivisme à pleurer :

    1- Je fabrique une arme telle qu'elle paralyse l'adversaire potentiel ;

    2- Lequel, bien évidemment, prend peur et s'empresse de fabriquer la sienne : paralysie des deux côtés...

    3- Je ou lui, imagine alors des défenses qui permettraient de réduire la menace adverse et de reprendre donc le leadership militaire. Tout le monde se rappelle certainement l'épisode des missiles anti-missiles heureusement abandonné par les deux parties concernées et qui eut, sans cela, entraîné le monde dans une course folle aux armements : après les missiles anti-missiles, pourquoi pas des missiles anti-missiles anti-missiles ?

    4- La protection dut territoire étant abandonnée au Dieu "Dissuasion", il ne reste plus à nos grosses têtes que la bombe elle-même à améliorer. Et elles y arrivent si bien qu'on peut un jour imaginer non plus des cibles virtuelles et civiles de représailles mais des cibles militaires de prévention : de toute évidence, il faut recommencer à discuter pour redonner force de loi à la dissuasion...

    Le singe sort son couteau, son adversaire aussi. L'un brandit alors un bouclier que l'autre s'empresse de copier : ils décident alors de s'en tenir au couteau sachant celui-ci suffisamment opérant pour les détruire et l'un, et l'autre sans qu'il soit besoin de passer plus de temps et dépenser plus de sueur à trouver des protections plus évoluées : ils savent quand même, bien que primates, qu'après le bouclier vient l'armure, laquelle est déjà au moins vingt fois plus chère à confectionner. Alors ils affûtent le couteau et, un beau jour, se mettent à apprendre à le lancer de loin avec une précision croissante. L'un et l'autre... Jusqu'au jour où l'un et l'autre se disent qu'ils ont peut-être une chance d'être plus rapide que l'adversaire. Disons tout de suite que de tels primates n'hésiteraient pas à se rentrer dedans dans un tel contexte. Heureusement n'y-a-t-il pas que deux primates à se faire face mais plusieurs centaines de millions. Et qu'ils ont évolué depuis la préhistoire même si cette évolution n'est pas toujours évidente.

     

    Les Cavaliers de l'Apocalypse

    Le nombre joue, incontestablement : il n'y a pas un cerveau donnant un ordre au bras mais des gouvernants aux prises avec des populations disparates et de moins en moins moutonnières ; à tel point qu'en Occident au moins, des sondages ont montré que les bellicistes se heurteraient à un énorme problème de désertion en masse, voir de crise politique majeure. Et ce ne sont pas les propagandes des militaires qui changeront par exemple les mentalités américaines, traumatisées par les guerres du Vietnam et l'abondance. On peut imaginer que des difficultés analogues affecteraient les dirigeants soviétiques, surtout après la terrible saignée de la deuxième guerre mondiale. On le voit bien avec l'intervention du pays en Afghanistan alors que les populations de l'URSS ont elles aussi commencé à goûter aux fruits de la production industrialisée. L'homme de 1983 n'est plus le laissé pour compte qui n'a rien à perdre dans les croisades moyenâgeuses. L'évolution économique abouti tout de même à ce réconfortant constat : on quitte moins facilement un intérieur confortable et une situation assise que les files d'attente de l'ANPE ou la hutte, froide et désagréable, du primitif de base. Avis au galonnés et aux futuristes...

    Si l'on jette un œil d'ailleurs sur les causes possibles actuelles de conflits mondiaux, on ne peut qu'être frappé de voir que les situations concernées englobent la plupart du temps des gens qui n'ont pas grand chose à perdre face, souvent, à d'autres qui se refusent à donner. Prenons la planète de gauche à droite : l'Irlande du Nord d'abord dont les convulsions restent limitées. Le cavalier religieux a enfourché la monture de son collègue territorial (ou ethnique, ce qui revient au même en l'occurrence) mais chevauche de concert avec le troisième cavalier, des préoccupations socio-économiques recouvrant les oppositions archaïques : la bourgeoisie protestante anglo-saxonne n'est-elle pas maîtresse de l'économie de l'Ulster face à des Celtes qui sont, certes, catholiques mais aussi employés de cette bourgeoisie ?

    Tournons légèrement le globe jusqu'à faire apparaître la Pologne : le conflit, tel qu'il nous est montré par les médias occidentaux, n'a-t-il pas d'abord démarré sur des questions de ravitaillement, quelle que soit la récupération qu'aient pu ensuite en faire des protagonistes empêtrés dans un conflit "froid" plus vaste ?

    Descendons ensuite vers le Sud, délaissant la paix de la Sibérie et des grandes plaines du Nord. Nous tombons sur le Maghreb où, déjà, les Algériens en voie d'émergence hésitent de plus en plus à soutenir des Sahraouis largement sous développés. Le conflit du Sahara occidental semble de fait s'éteindre comme un pétard mouillé, n'aurait été cependant la masse de recrues militaires potentielle que secrètent des régimes locaux profondément inégalitaires. C'est d'ailleurs plus des dangers d'explosion de ces régimes que peut provenir une possible internationalisation des tensions maghrébines que des déserts remplis d'hydrocarbures ou de phosphate. Et encore cette internationalisation ne pourrait-elle jouer que si quelque stupide monarque élu de l'Occident s'entêtait à vouloir défendre à tous prix, sous prétexte de conflit Est-Ouest, des sociétés condamnées par l'histoire et notre évolution générale, sociétés qu'en outre leurs dirigeants actuels ne voudraient pas faire évoluer, ce qui reste à démontrer : les révolutions sociales ne sont pas condamnées à être violentes au XXe siècle !

    Plus au Sud encore, l'Afrique noire n'est le théâtre de conflits que parce que les économies y sont hyper sous-développées, les uns et les autres n'ayant pas de mal à recruter de ce fait les troupes qui les porteront, espèrent-ils, à des victoires anachroniques : Hissent Habré, au Tchad, a puisé dans le médiéval Sud Soudan pour former les troupes qui l'ont ramené au pouvoir. Les Musulmans intégristes du Sénégal ou du Nigeria fleurissent surtout là où la pauvreté est la plus grande...

    Descendons maintenant jusqu'en Afrique australe dans laquelle les promoteurs de l'ANC n'ont aucun mal à trouver les hommes qui les aident à combattre le régime minoritaire de Pretoria : autant de Noirs démunis face à si peu de Blancs aisés, c'est une situation intenable de toute évidence, même si quelques bribes d'abondance calment ici une ou deux tribus, rallient là des Nègres à l'armée des Blancs. L'ex-Rhodésie voisine n'a pas tenu  et l'on voit mal en outre comment l'économie sud-africaine pourrait continuer à croître sans croissance corrélative de son marché intérieur. M. Oppenheimer, à la tête des industriels réformistes, ne relevait-il pas chaque année l'idiotie qui consiste à refuser aux Noirs l'accès à des postes de responsabilité dans un pays qui manque de plus en plus et crucialement de cadres moyens ?! Seulement voilà : M. Reagan est président des Etats Unis et M. Reagan n'aime pas les Soviétiques. De plus, les autres grands pays économiques ont des problèmes de balance commerciale... Comportements à court terme, contraire qui plus est à la logique capitaliste qui voudrait, pourtant, que la compétition sociale soit la plus ouverte possible.

    Remontons à présent en biais jusqu'à la Corne de l'Afrique et aux portes du Moyen Orient. L'Ethiopie vient immédiatement à l'esprit, les rapports Est-Ouest ayant, on le sait, internationalisé une banale et au demeurant salutaire révolution sociale : quid du grand et généreux libéralisme économique sans préalable mise au rencard des structures féodales ?! Pas de marché ouvert, pas de demande, pas de Peugeot et encore moins d'IBM, John Ford la suffisamment démontré... Aujourd'hui, sous couvert de stopper la progression de l'adversaire, on fomente des deux bords d'absurdes conflits en attisant les plus mauvais instincts de peuplades arriérées, encore divisées entre combattants et non combattants. Facile...et con !

    Poursuivons notre périple. Après la Corne de l'Afrique dont la connerie des conflits ne paraît pas de nature à mobiliser réellement les foules développées derrière leurs bombes nucléaires, passons au Moyen Orient, plus explosif si l'on en juge à l'intensité locale de l'internationalisation. Et, tout de suite, la Palestine. Au risque de fatiguer le lecteur, relevons là encore que l'existence de camps nombreux de réfugiés qui n'ont rien à perdre constitue un vivier fantastique de "croisés" musulmans, vivier qui ne disparaîtra qu'avec la disparition des camps. Begin l'a bien compris, appliquant à ce problème des solutions qui, jadis, furent à l'origine d'autres solutions plus radicales vis-à-vis de la question juive en Europe. Gageons qu'un financier américain eut, et autrement mieux, lui aussi réglé ce problème ! Relavons également que ces Palestiniens démunis ont une âme plus révolutionnaire que conservatrice, le troisième cavalier caracolant à l'aise dans les travées de la pauvreté de même qu'il caracole en Iran, son étendard étant au moins, sinon plus opérant que celui de son collègue enturbanné qui n'eut pu, sans base socio-économique, développer sa stratégie : l'Islamisme intégriste réussit surtout parce qu'il enfourche des idéaux sociaux à la limite de l'égalitarisme. Et, pour avoir adoré Madame Raison, nous savons nous-mêmes qu'égalité et puritanisme font bon ménage. Ni Cromwell ni Marx ne le contrediront...

    Le troisième cavalier a encore du travail au Moyen Orient, de la féodale Arabie Saoudite à l'Afghanistan, en passant par les régimes bourgeois de Syrie et d'Irak qui ne sont pas à l’abri de conflits sociaux plus radicaux, intégrisme aidant. Cette poudrière est, de plus, dans le collimateur de nos nucléaristes qui sont, aussi, assoiffés de pétrole.

    Vient, après ce terrain d'élection des chantres de l'Apocalypse, leur "vieux" terrains de lutte, l'Asie "Jaune" d'où est venu, avec Attila, les Mongoles et autres multitudes cruelles, notre terrible peur du péril de la même couleur. Vietnam, Cambodge, Chine, Corée, Philippines, autant de noms, autant de souvenirs militaires. Sans compter ce nombre, ce grouillement de populations qui trouble notre vision des choses. Heureusement le Club Méditerranée et Air Charter International sont passés, Oh combien !, par là tandis que les financiers japonais ont apporté aux Américains une image moins belliciste -quoique toute aussi redoutée- de ce fameux péril en couleur.

    On oublie un peu l'Inde dans ce tableau, cette Inde "indo-européenne" vaguement islamisée mais sage, croit-on, de ses innombrables gourous et autres Kamasoutra. La sagesse dans la misère, comme s'il n'y avait pas eu de conflit avec le Pakistan ni de guerre au Bengladesh ! Non, rassurons-nous : les cavaliers ont aussi piétiné la terre des équilibres fondamentaux et des Intouchables, les premiers ne pouvant longtemps encore et à l'ère du trois-pièces-cuisine empêcher les seconds de manifester ne serait-ce que des mouvements de mauvaise humeur : 400 millions d'habitants, 40 millions de consommateurs seulement, celui qui ne voit pas là un risque de tensions futures n'en verra nulle part ailleurs ! L'Inde jouant un rôle important dans l'équilibre des forces en Asie et l'automatisation de l'internationalisation des conflits étant ce qu'elle est, on imagine les risques que ferait courir à la paix mondiale une éventuelle explosion sociale dans le pays de Madame Gandhi : ses problèmes électoraux ne sont pas rassurants à cet égard, le versement du pays soit dans la réaction (évolution pakistanaise), soit dans un marxisme dur (évolution à la chinoise) n'étant fait pour plaire ni aux Soviétiques, ni aux Américains.

    L'affaire est donc à suivre de près au contraire de celle d'Asie du Sud Est qui a trouvé, entre le Vietnam et la Chine, un nouvel équilibre temporaire. Chacun des partenaires a fait son petit cinéma, le colonialisme et ses séquelles sont évacués, les révolutions sociales sont achevées presque partout... Bref, il faudrait à présent l'apparition d'un cavalier encore inconnu, du type de l'An 3000, pour recréer les conditions d'un conflit aux ramifications mondiales. Des luttes d'influence économique peut-être quoique l'évolution économique s'accompagne, on l'a vu, de réflexes sociaux de moins en moins belliqueux ? Oublions de ce fait Chine et Corée, l'une n'ayant visiblement pas d'intentions impérialistes et étant lancée, pour longtemps, dans une aventure économique formidable -sans compter ses 4000 ans de civilisation !-, l'autre ne pouvant, à elle seule, lancer les deux Grands dans une aventure mondialisée. S'il faut surveiller ces pays, c'est plutôt au titre économique, le dynamisme et la concentration de leurs populations étant porteurs d'immenses espoirs en la matière. Et si péril jaune il doit y avoir, il s'en prendra-il s'en prend déjà- à nos Thomson, Philips et autres Peugeot-Renault-Mercedes. Tout au plus peut-on, à la lumière de l'histoire nippone, relever le danger qu'il y aurait à enfermer ces économies naissantes dans un glacis de protectionnisme accumulé.

    Nous en arrivons à Monroe, sa doctrine et l'appendice explosif du continent américain. Cuba d'abord, l'Argentine, le Brésil, le Mexique, le Nicaragua, le Salvador, le Chili, etc., etc. Plusieurs centaines de gens en ébullition maintenus de plus en plus difficilement, par quelques poignées de nantis et d'un voisin géant, dans une situation épouvantable, celle où des hommes tentent, par égoïsme, de stopper le cours de l'histoire. Un peu comme en Afrique du Sud... Les gouvernements européens ont fini par s'apercevoir qu'il s'agissait d'une véritable bombe dont, en outre, le détonateur aurait été déclenché. Monsieur Reagan non, obstinément accroché au passé et au maintient du statu quo. Le pourra-t-il longtemps alors que les Etats Unis eux-mêmes commencent, via l'évolution démographique, à être directement confronté au phénomène culturel sud-américain, sans compter la pénétration asiatique et la question afro-américaine. Convulsions internes à venir, convulsions déjà perceptibles à ses frontières, disons tout net que le plus grand danger de guerre internationale réside en Amérique elle-même, celui de voir des populations anglo-saxonnes ou assimilées refuser viscéralement la confrontation qu'elles ne pourront pourtant éviter avec des cultures très différentes de la leur. Trop différentes si on en juge aux ghettos qui se créent à New York, à San Francisco, à Miami, et avec des gens qui auront aussi des prétentions sociales : deux cavaliers d'un coup, un protagoniste paraissant prêt à tout ou presque, cela fait beaucoup pour un continent ! Imaginons seulement que le Brésil s'embrase brusquement, les Brésiliens refusant par exemple un nième coup d'Etat militaire entrepris pour stopper une évolution jugée trop socialisante. Les Soviétiques, les Européens pourraient-ils regarder sans ciller les défenseurs de la démocratie se faire massacrer par milliers ? La clé du risque international se trouve aux Etats Unis mêmes qui accepteront ou non des évolutions inévitables, même violentes... Souhaitons que ses grandes firmes comprennent que leur intérêt est dans l'élargissement de leurs marchés sud-américains au grand public et non dans la perpétuation lucrative mais temporaire d'inégalités inacceptables et souhaitons aussi qu'ayant compris cet intérêt à terme, elles reprennent à Washington le poids politique que les amis de M. Reagan leur ont subtilisé : il n'est jamais bon d'avoir des "beaufs" à la tête de la première puissance mondiale !

    Que dire des autres parties du monde où se déroulent des événements de caractère plus ou moins conflictuels ? Les tensions dans certains pays de l'Est peuvent aussi, mais dans une moindre mesure, dégénérer si, comme ce fut le cas en Hongrie, le camp occidental cherche à profiter d'une situation interne déstabilisée. A cet égard la Pologne aujourd'hui, la Roumanie peut-être demain, la Yougoslavie d'une façon différente -les Soviétiques peuvent aussi être intéressés par une intervention subversive- présentent des aspects inquiétants. L'Union Soviétique elle-même, à en croire les rares et partiales relations qu'en font les médias occidentaux, n'en serait pas exempte... L'expérience montre toutefois que le colosse de l'Est n'a pas les pieds totalement d'argile, l'évolution hongroise après 1956 prouvant de plus que le système de gouvernement en vigueur dans les pays communistes n'est pas fermé, quoiqu'on en dise, à toute réforme. Tandis que la CIA a admis récemment qu'il n'empêchait pas la croissance économique. Seul notre manque d'informations fiables sur les pays de l'Est nous fait voir ceux-ci sous des jours dramatisés à l'excès.

    Dans la compétition Est-Ouest, on pensait jusqu'à présent que le plus grave danger devait venir d'un empire marxiste qui, peu à peu, viendrait à se lézarder, entraînant de ce fait une fuite en avant de ses dirigeants. Mais la politique militariste des Américains doit aussi, et il est temps, amener les hommes à s'interroger sur les fuites en avant de cet autre empire assiégé : il l'est, économiquement, par l'émergence des pays en développement. Sans oublier le jeu de corde raide que lui impose son inadaptation au redéploiement économique mondial. Le système très ouvert dans cet empire ne permet en effet pas d'étaler harmonieusement dans le temps les mutations indispensables qui se font alors par à-coups brutaux et industriellement dévastateurs. Politiquement, il l'est tout autant, sa vieille suprématie étant remise en cause à peu près partout, qu'il s'agisse des négociations économique internationales (sur les prix des matières premières par exemple) ou de conflits locaux qu'il ne parvient plus à maîtriser (voir la révolution iranienne) Socialement enfin, il est confronté à l'invasion pacifique de l'immigration tiers-mondiste qu'il tente sans succès de juguler, de la Grande Bretagne aux Etats Unis en passant par la France. A plus long terme, l'exploitation qui est faite par cet empire de cette main-d'œuvre à bon marché est porteuse de revendications sociales qui affaibliront encore ses capacités économiques : ce qui se passe actuellement dans l'industrie automobile française peut être considéré comme prémonitoire, le troisième cavalier trouvant, dans cette nouvelle forme de misère, des recrues qui n'ont plus rien à perdre.

    L'Union Soviétique connaît-elle une situation identique ? A notre connaissance il n'en est rien et deux conséquences peuvent être tirées de cette faiblesse du camp occidental : d'abord, les Soviétiques peuvent être effrayés par les perspectives dangereuses de nos lézardes internes, ayant déjà énormément souffert et par deux fois de nos fuites en avant militarisées. Ceci étant, pourquoi prendre le risque de réveiller ces vieux démons occidentaux ? Il est donc plus que probable, deuxième conséquence, que leur méfiance laisse place à de l'attentisme.

    D'autant que Gengis Khan, l'autre visage des craintes ancestrales du colosse russe, reste un épouvantail tant pour lui que pour nous tant les peuples ont gardé la mémoire collective de sa puissance. Les foules fanatisées du maoïsme des années 1960 sont trop présentes en nos esprits pour être rapidement surpassées par les visions plus prosaïques de l'immense marché chinois qui vient de s'ouvrir au commerce d'entreprises à bout de souffle. Mettons-nous à cet égard à la place des plus anciens civilisés de la planète et imaginons un court instant que nous soyons de paisibles Cantonais n'ayant enfin plus faim du fait d'une répartition plus équitable des denrées comestibles : les dernières disettes remontent en effet à la fin des années 1940, il y a moins d'un demi siècle...  Plusieurs sentiments nous viendraient sans doute à l'esprit, outre celui de la satisfaction envers un régime qui a imposé la paix civile et assuré le ravitaillement de tous : probablement la nostalgie de la puissance passée et un certain ressentiment contre les nations qui, jadis, imposèrent à cette puissance déclinée leurs lois et des pratiques allant jusqu'à la consommation forcée de drogues dures. Comment oublier, pour ceux qui ont de l'instruction, la domination même passagère de peuples "barbares" Rome oublia-t-elle les hordes gauloises qui la pillèrent ?  Ainsi la Chine doit-elle être très attentive à tout ce qui se passe dans son voisinage et, tout particulièrement, à l'influence des "roses" (ce que nous sommes au regard du teint d'ivoire de ses habitants) en Asie du Sud-est. Sans oublier toutefois les bienfaits de la paix obtenue après des siècles de guerre civile (les guerres des généraux) et la toute neuve quiétude alimentaire : la réussite chinoise à Hong Kong, à Singapour, en Malaisie ou en Thaïlande offre à l'envie chinoise de revanche bien d'autres perspectives que celles, barbares, qu'employèrent jadis les puissances de l'Ouest pour asservir l'empire du Milieu...

    Echaudés, les Chinois continueront toutefois et certainement à construire une importante force militaire de dissuasion, d'autant que c'est l'armée qui a construit le nouvel empire marxiste et que tant les Soviétiques que les Occidentaux continuent à se mêler des affaires asiatiques. Ainsi fut sans doute conçue la campagne vietnamienne de 1979, l'impérialisme de Hanoï étant considéré comme une nouvelle intrusion russe aux frontières de la Chine : ce qu'il faut retenir de l'affaire vietnamienne n'est pas le bellicisme de Pékin mais, tout au contraire, son extrême modération, le reflux succédant très vite et unilatéralement à la démonstration incontestable, elle, de la  puissance militaire chinoise qui eut pu, aisément et sur sa lancée, libérer le Cambodge de l'emprise Nord-Vietnamienne. En fait, cette démonstration de force volontairement limitée suffit en son temps à clarifier la situation est-asiatique et à imposer à la région le nouvel équilibre qui y est toujours en vigueur. Gageons que les états-majors tant de l'est que de l'ouest ont dû, depuis, réfléchir au danger qu'il y avait à négliger la Chine dans leur stratégie asiatique...

    Au delà, il y a un fait majeur que l'existence de la Grande Muraille devrait nous pousser à garder en mémoire : Gengis-Khan, Attila, Tamerlan, toutes ces invasions passées qui nous font encore trembler, furent le fait non des Chinois mais des Mongoles contre lesquels les Chinois entreprirent la construction de la dite muraille. Et la visite obligatoire de cette muraille imposée aux visiteurs étrangers en voyage officiel n'est pas fortuite : elle doit sans doute avoir pour but d'indiquer à ces visiteurs que la Chine est, historiquement, un empire assiégé et non impérialiste, sur la défensive et non offensif. Marco Paulo y fut reçu amicalement et en ramena aux Italiens leur plat national. La poudre, inventée au pays du Levant, ne servit longtemps qu'à agrémenter les festivités alors que, chez nous, les "artificiers" furent immédiatement des "artilleurs".

    Les hordes envahissantes, c'est bel et bien l'Europe qui les généra, cachant sa barbarie derrière la cruauté abusivement attribuée à un peuple qui dut faire face à trois expressions successives des Cavaliers de l'Apocalypse : les querelles féodales des seigneurs de la guerre, le dénuement du plus grand nombre dans un pays dont le civisme augmenta trop rapidement par rapport à l'organisation de sa production et des agressions extérieures continuelles, des Mongols aux colonnes européennes lors de la guerre des Boxers. Le raffinement dans la cruauté prêté aux Chinois n'est rien à côté de celui de nos anciens seigneurs féodaux. Et, que je sache, Pinochet ou les généraux argentins, qui eurent pourtant à s'imposer face à des populations bien moins nombreuses, n'ont pas employé de méthodes douces pour le faire ! Enfin, lorsque les pays d'Europe orientale s'opposèrent à l'impérialisme turc, ils ne firent pas dans la dentelle comme le prouve la légende très fondée du comte Dracula. Lequel, ayant existé en chaire et en os, encadra les routes qui menaient à son château de Turcs empalés de façon à dissuader les dits Turcs de faire des incursions sur son territoire.    

    C'est une constante bien humaine, bien "primate" devrions-nous dire, que de surestimer les défauts d'autrui en oubliant les siens. Primate car l'animal ne se met jamais à la place de l'étranger qu'il rencontre, se contentant d'évaluer, bien grand mot pour un réflexe primaire, les dangers qu'il représente pour sa sécurité. Sommes-nous des animaux ?

    Le "péril jaune" est donc, tant à l'est qu'à l'ouest, doublement erroné : héritage de notre histoire qui confond Mongols et Chinois et renversement de la charge de la preuve  à l'encontre d'un peuple qui a plus souffert de nous que nous n'avons souffert de lui. A nous, oui Messieurs les stratèges, de lui prouver qu'il n'a plus rien à craindre de nous, Barbares en voie de civilisation !

    Satellites soviétiques, Chine, que reste-t-il d'autre après les poudrières du Moyen Orient, d'Afrique australe et d'Amérique latine ? Pas grand chose à vrai dire sinon toujours et un peu partout les manifestations du cavalier politique, particulièrement à l'aise là où règne l'inégalité exagéré : toujours cette question de facilité du recrutement. Il est aussi quelques endroits, rares, où subsistent quelques traces archaïques des deux plus vieux combattants équestres. Mais en s'appuyant largement sur le plus jeune pour perpétrer leurs forfaits. Le cavalier politique est, de toute évidence, bien gras et plein d'espoirs. A l'échelle de la planète répétons que le partage de la Terre entre une minorité de nantis et une majorité de démunis ne peut qu'aboutir à des situations extrêmement graves pour la paix mondiale : imaginez ce que serait devenue notre planète dans laquelle un Amin Dada eut disposé de fusées nucléaires : c'est un peu comme si les Arabes assiégés à Jérusalem par des Croisés ayant claironné leur intention de les massacrer avaient soudainement eu sous la main une batterie de fusée sol-sol avec le mode d'emploi. En 1983, cette situation n'est pas totalement absurde, les dirigeants de pays en développement étant confronté presque tous à une démographie galopante -et donc des jeunes en nombre croissant, épris de justice et d'équité- avec des ressources qui n'augmentent pas en proportion. Il paraît, autre point, que l'on peut aujourd'hui fabriquer artisanalement une bombinette atomique...

    La solution ne peut être qu'économique, soit avec des termes de l'échange moins aussi outrageusement défavorables aux pays en développement, avec aussi plus de transferts de technologie ainsi que l'ouverture de nos frontières aux productions du Tiers Monde. Mais, aveugles, égoïstes, stupides, nous créons nous-mêmes, par souci de sécurité matérielle à court terme, en situation d'abondance qui plus est, les conditions d'une plus grande insécurité à terme plus lointain. Ce, alors que la clé de la croissance économique mondiale dépend assez largement du développement de ce Tiers Monde. Souhaitons simplement que les mécanismes naturels de notre évolution globale, il y en a, suffisent à empêcher la multiplication d'actes terroristes d'Etats acculés au désespoir et n'ayant, comme seule ressource face aux armadas que nous leur dépêcherions alors "à la Thatcher", que le chantage terroriste : demandez-vous ce qu'auraient pu faire les généraux argentins s'ils avaient eu la possibilité d'utiliser l'arme atomique ?

    Voilà pour l'échelle planétaire, un risque sacrément grave de dérapage conflictuel et pouvant naître, il faut le souligner, d'événements à priori secondaires : les gouvernements des pays pauvres peuvent, face à une situation interne désespérée, être tentés par une fuite en avant à leur échelle. La "Marche Verte" du roi du Maroc, les Malouines des généraux argentins, rien n'est inventé malheureusement... Mais ce n'est pas le seul risque que nous propose le délicieux cavalier politique qui a de nombreux tours dans son sac. Et, notamment, celui de la sémantique : les médias modernes accentuent à cet égard l'impact des écarts de langages, de plus en plus fréquents dans nos sociétés dites "civilisées" Et l'on voit ainsi fleurir de véritables appels au meurtre, notamment des Communistes dans les pays Occidentaux et des Libéraux dans les pays Communistes. Les populations, prises au niveau individuel, seraient sans doute moins féroces qu'il n'y paraît. Mais les comportements collectifs sont irrationnels, on le sait et on peut tout-à-fait imaginer ici et là des débordements encore plus fous que le Maccarthysme américains des années 1960. Sans compter que nos oppositions politiques virulentes génèrent des livraisons d'armes dans de très nombreux pays en développement : ne mettons pas à cet égard sur la tête des Basil Zaharoff actuels la responsabilité des ventes de Matra, Thomson et autre Panhard : ces marchés sont bel et bien des marchés d'Etat !

    Il y a des considérations économiques certaines derrière nos interventions subversives. Mais la démarche relève globalement de nos idéologies, donc des mots. De simples mots, certains traitant automatiquement les patrons de salauds tandis que leurs opposants diront que syndicalistes = communistes = chienlit. Et si Begin conserve la faveur de son peuple malgré les horreurs commises par Tsahal au Liban, c'est bien au nom de la "sécurité". Laquelle a bon dos ! Le cavalier politique trouve donc sa pitance en nous-mêmes, une pitance généreuse qui plus est : car à notre primitivisme sociopolitique,  nous ajoutons aujourd'hui des qualités croissantes de dynamisme et de savoir faire. Une belle machine de gestion des mots au service d'idéaux de salles de comptoir, le "professionnalisme" de nos hommes politiques triomphant sur une terre restée en friche. Peut-être est-ce notre infantilisme à nous, Occidentaux, celui d'une démocratie qui reste à venir ?

    D'autant que nous avons aussi une forte propension naturelle à nous opposer à l'évolution. L'homme est adaptable, dit-on. Mais il n'aime pas les efforts qu'exige l'adaptation. L'histoire regorge d'anecdotes à se sujet, où des évolutions jugées indispensables durent être imposées par la force. C'est par exemple ce qui se passe en Afghanistan où la population, tenue en bride sévère par une poignée de familles autocrates, suit pourtant celles-ci dès lors que des interventions étrangères risquent de modifier à son profit le conservatisme féodal. Et c'est ce qui se passe en France où les syndicats refusent globalement la cogestion à l'Allemande, préférant perpétuer le vieux système de la grève se terminant par l'octroi de quelques avantages arrachés à un patronat demeurant tout puissant. Vieux système qui ne peut aboutir qu'à des lenteurs idiotes, voire à des situations de blocage. Idem en Afrique où les gouvernants n'arrivent qu'au prix de véritables révolutions à se dépêtrer du relationnisme des chefferies qui est loin de correspondre à l'état socio-économique atteint par leurs pays : le confort du présent, cette formidable inertie de nos sociétés qui se sont toujours et jusqu'à présent développées par des seuls à-coups brutaux, issus d'affrontements pacifiques ou armés sous la houlette d'élites "éclairées"

    Ne mettons pas la responsabilité de cette pesanteur sur le dos des seuls nantis du moment : ces nantis n'ont malheureusement pas de difficulté à recruter des partisans de leur cause. La France n'est passée du Moyen Age au corporatisme éclairé qu'au prix d'interminables luttes internes. Et elle n'est passé de ce corporatisme au libéralisme, seul à même de permettre l'essor industriel et de suivre ainsi les besoins de populations en croissance démographique rapide, qu'au prix d'une terrible révolution. Et elle n'arrive toujours pas à entrer dans l'ère de la massification, une ère dont l'imminence radicalise le débat politique. Un médecin, pour illustrer le propos, est prêt aujourd'hui à défendre les armes à la main son droit exclusif de prescrire des antibiotiques toute sa vie plutôt que d'accepter un avenir qui, certes, lui retirera son exclusivité, mais lui permettra aussi de faire autre chose que de prescrire des antibiotiques. Le cavalier politique se repaît de cette zoologie primaire lançant les conservateurs obtus à l'assaut des visionnaires agacés et vice-versa...

    Il est vrai qu'il dispose, hochet suprême, d'une autre constante de nos comportements, héritée de millénaires de manques. Lorsque la rareté prédomine et que tout le monde ne peut être contenté, l'habitude a été prise de tenter de se faire "une place au Soleil", place ensuite défendue farouchement. L'arrivée de l'abondance, présente ou entrevue, n'a guère modifié ce comportement. Tout au plus l'organisation rationnelle de la lutte pour une place au Soleil, par le biais notamment de l'instruction obligatoire, a-t-elle remise en cause les situations abusives de ceux qui ne faisaient que coucher dans le lit chauffé de l'aristocratie combattante du Moyen Age. Et encore cette remise en cause n'est-elle pas terminée, le libéralisme absolu avec son corollaire théorique de suppression de l'héritage n'étant même plus un but idéologique : de nouvelles aristocraties ont proliféré sans peine dans le système bâtard qui s'est peu à peu mis en place dans nos sociétés.

    Passion, confort et défense de l'acquit immédiat, cela fait déjà beaucoup d'ingrédients pour l'alchimie guerrière de notre troisième cavalier ! Surtout qu'il puise en outre dans une palette socio-psychologique très riche comportant, autre exemple, la très animale manie des hommes de concevoir la vie avec des chefs et des non-chefs, des gouvernants et des gouvernés. L'élitisme, pour simplifier cette conception primaire, peut être défendu sans peine lorsque la masse à organiser est, dans son ensemble, à un niveau d'évolution très bas. Trouver le moyen de mettre les plus capables à sa tête puis d'empêcher ces plus capables de nuire fut et reste le sport favori des humains. A l'époque des combats, les plus valeureux que l'on contient ensuite par graduations successives ; à l'époque de la construction économique, les plus entreprenants, quitte là aussi à contenir leurs abus par des lois ; à l'époque du social, les plus aptes à la diplomatie et au compromis. Etc. ... L'ennui est que cela n'apaise pas les appétits, bien au contraire : d'une part le nombre des élites potentielles augmente, d'autre part l'ouverture des processus d'ascension sociale accroît leurs possibilités d'expression. La lutte est telle pour le pouvoir, accentuée par le phénomène des groupes de pression dont les leaders deviennent l'otage,  que certains n'hésitent pas à chercher dans le culte de la personnalité un moyen de contrer les manigances du cavalier politique : ce ne sont pas les médias modernes qui ont créé ce culte mais l'anarchie dans les velléités de conquête du pouvoir, CQFD !

    Sans entrer dans ces considérations, contentons nous pour l'instant de rajouter, dans le panier bien garni du troisième Cavalier de l'Apocalypse la matière première intéressante que constitue la volonté de puissance, éclatée aujourd'hui par la multiplication des candidats...

    ***

    Tant de facteurs concourant en même temps à des risques de conflits suffisent, au regard des presque 40 ans de paix relative que nous venons de vivre, à glorifier la dissuasion et donc l'arme atomique sur laquelle elle repose. Son effarant pouvoir de destruction, son caractère global, nous retiennent de nous taper dessus à la moindre occasion et Dieu sait que les occasions ne manquent pas et ne disparaîtront pas du jour au lendemain, nous venons de le voir. Ouest et Est ont d'ailleurs parfaitement saisi son concept, décidés qu'ils paraissent aujourd'hui à figer les rapports de force sur leur point d'équilibre et à empêcher le progrès technologique de dénaturer ce point d'équilibre atteint au cours des années 1970. Comme pour les missiles anti missiles, on semble admettre des deux côtés que l'évolution actuelle n'est pas bonne et que l'étude seulement d'une possibilité de frappe massive et préventive n'a aucun intérêt pour le Monde. Les discussions ont donc repris, plus difficilement qu'à l'époque des défenses renforcées car l'affaire est plus compliquée : les Soviétiques, par force, comptabilisent chez nous et les avoirs américains, et les avoirs franco-britanniques. Du côté américain, on fait ressortir le déséquilibre des forces classiques en Europe, forces classiques dont l'emploi pourrait être tenté sur un coup de dé : celui de penser que cet emploi ne générerait pas forcément une riposte nucléaire. Comme l'Europe de l'ouest ne se sortirait pas d'un conflit nucléaire, son emploi en premier d'une riposte atomique a une probabilité plus que faible. L'emploi en premier par le bloc de l'est de forces classiques a donc une probabilité plus grande...

    Au Kremlin comme à Washington, on soupçonne donc l'adversaire de travailler sur l'hypothèse de frappes stratégiques préventives, autrement dit, de préparer une "victoire" dans un conflit nucléaire. Or, rappelons-nous, la dissuasion est faite justement pour ôter toute idée de victoire dans la tête de l'adversaire. Dans ce cadre, l'Europe n'a plus le même intérêt stratégique : la victoire suppose seulement que le territoire national, soviétique ou américain, souffre de façon insuffisamment dissuasive des représailles, après élimination préventive du gros des fusées de l'adversaire. Bien entendu les Européens ne l'entendent pas de cette oreille et la France est alors fondée à revendiquer l'autonomie de sa force de dissuasion qui, de plus, lui permet de ne pas s'aligner, le doigt sur la couture du pantalon, face aux moindres injonctions américaines : nous savons que ces injonctions existent, le maïs que nous achetons aux Etats Unis étant une réalité bien saisissable. Au contraire de la France, l'Allemagne fédérale est tentée par un neutralisme individuellement salvateur...

    Compliqué ! Résumons :

    1) Les Soviétiques ont des SS20 parce que France + Grande Bretagne + Etats Unis pointent sur leur territoire leurs SS20 à ;

    2) Du fait de la sophistication des armes, la frappe préventive est aujourd'hui envisageable dans les deux camps ;

    3) Ce qui a pour conséquence d'évacuer l'Europe du débat Est-Ouest, laquelle Europe ne peut en effet pas se permettre une frappe préventive. Or le déséquilibre des forces classiques est à son désavantage et la faible probabilité d'une riposte nucléaire de sa part ne la met donc pas à l’abri d'une invasion classique...

    4) Pour corser le tout, les Etats Unis se dotent d'un Reagan en parfait état de marche (course aux armements et durcissement des relations) tandis que l'URSS a des problèmes en Afghanistan et en Pologne.

    5) Cependant que, de part et d'autre, les militaires poursuivent leur petit jeu des scénarii...

    Les Anges de la Paix

    Heureusement vivons-nous aujourd'hui à l'ère des ordinateurs et la résolution de ce problème n'est pas une gageure, que l'on procède brutalement ou par étapes. Tout le monde paraît en tout cas d'accord sur la seule direction possible qui est un retour en arrière, "option 0" pour les Américains (ni SS20, ni Pershing), option "-25%" pour Moscou qui n'oublie pas les fusées françaises et britanniques. Peut-être la solution réside-t-elle dans une certaine proportion de SS20 sans les Pershing correspondant mais avec une réduction des armements classiques soviétiques aux frontières de l'Europe de l'ouest ?

    En tout état de cause, l'option "tout zéro", c'est-à-dire le démantèlement de la dissuasion, n'est pas sérieux sans l'anéantissement concomitant des Cavaliers de l'Apocalypse, il faut le dire et le répéter : éloigner aujourd'hui la menace nucléaire "a priori", c'est retourner à la vitesse grand V à la bagarre au couteau sur grande échelle. La menace nucléaire est sur ce plan un progrès essentiel dans la voie de la paix, pour peu qu'elle en reste au stade de la dissuasion.

    Bien sûr, cette menace est traumatisante. Bien sûr a-t-elle aussi tendance à bloquer l'évolution, on le voit bien dans les pays de l'est les plus évolués ainsi que dans le Tiers Monde sous obédience occidentale. Bien sûr enfin paraît-elle monstrueuse puisque porteuse potentiellement d'une destruction de l'humanité. Mais cette humanité ne se détruirait-elle pas de toute façon sans bombe atomique si nous avions laissé les Cavaliers de l'Apocalypse poursuivre leur ronde d'enfer ou si, en le neutralisant sans tenir compte de l'évolution, nous avions alors fixé une fois pour toutes nos civilisations ? Les Incas, les Egyptiens, les Chinois ont apporté la preuve que ce n'est pas là simple vue de l'esprit...

    D'ailleurs rien ne dit que le pire, sur cette question de l'atome, soit le plus probable. La dissuasion nous paralyse, certes, mais dans une certaine mesure seulement. Et elle nous oblige à réfléchir puisque nous ne pouvons plus régler nos problèmes par la force. Ainsi un certain nombre d'évidences apparaissent peu à peu au grand jour, éradiquant à la base et progressivement les risques objectifs de conflits. Voyons d'abord les cas où la menace nucléaire n'aboutit pas à figer l'évolution du Monde :

    - le premier élément, de loin le plus important, est celui de la formation et de l'éducation. Tandis que nous sommes contraints à la paix, du moins entre grandes puissances, l'information continue à se développer, à se diffuser et à gagner en qualité. Nous ignorons de moins en moins d'évènements, lesquels nous sont présentés de manière de plus en plus contradictoires et donc avec des possibilités de réflexion accrues. Radios, télévisions, bientôt télématique changent et changeront les comportement des masses auxquelles il sera de plus en plus difficile de refaire les coups passés des incidents de frontière organisés et des propagandes débiles du type de celles de 1914. Même l'Union Soviétique connaîtra un jour la transmission d'informations et de programmes par satellite et si l'on se réfère à la Pologne d'aujourd'hui, on peut se rendre compte que la connaissance qu'ont les populations de derrière le rideau de fer des faits politiques et économiques n'est plus tout-à-fait la même qu'elles en avaient voici une quinzaine d'années. De plus le commerce international, en se développant, a développé les voyages qui, comme chacun sait, "forment la jeunesse"

    A ce développement de l'information de masse, il faut adjoindre celui, parallèle, de l'éducation. Qu'il s'agisse de la scolarité des jeunes qui, partout, s'allonge et se perfectionne, ou de la formation continue, notamment historique, au travers d'ouvrages de qualité -les méthodes de recherche et d'archivage des documents se sophistiquant- qui fleurissent de part et d'autre de la frontière Est-Ouest. Les taux de lecture, tous supports confondus y compris la bande dessinée et les périodiques, sont incontestablement plus élevés aujourd'hui qu'entre 1900 et 1945, incomparables en tout cas avec ce qu'ils étaient voici un siècle. De plus la philosophie qui transparait au travers de ces ouvrages, des programmes de télévision ou des autres expressions culturelles reflète, même si ce n'est que "modérément", un certain nombre de valeurs très différentes de celles prônées voici un siècle seulement. A voir les modes occidentales de violence, de sexe voie de sadisme tirées par le seul souci de "faire du chiffre", nous avons du retard vis-à-vis des pays de l'est, retard qui doit d'ailleurs préoccuper ceux-ci. Mais sans doute notre système d'informations est-il, lui, plus évolué ?

    La conséquence de ces évolutions n'est pas encore vraiment visible si ce n'est au travers d'enquêtes, de sondages voire d'évènements dont on peut tirer des conclusions partielles. Il y a cependant le rejet viscéral de la guerre par la population américaine après la triste expérience du Vietnam qui peut faire prendre conscience de ce que cela peut donner sur tout un peuple qui a en outre comme perspective en cas de guerre avec l'ennemi soviétique les calamités déjà citées du conflit nucléaire.  Ces deux premières évolutions, information et éducation, militent en tout état de cause contre l'emploi de la force dans le conscient collectif des nations, du moins en ce qui concerne les rapports entre Etats. Margareth Thatcher ne suscita-t-elle pas à cet égard une ample réprobation des peuples européens (pas des Etats malheureusement) lorsqu'elle lança ses navires à l'assaut des Argentins ? Tous les sondages réalisés à cette occasion furent unanimes. De même que la crainte de son opinion publique retient le gouvernement américain d'intervenir directement au Salvador...

    - un autre élément à l'importance toute aussi grande mais plus indirecte est le développement économique et social. D'abord, on l'a vu, en "adoucissant les mœurs" des combattants potentiels, phénomène bien connu des "Délices de Capoue" Mais, à la différence de l'époque d'Hannibal, notre époque est caractérisée par une généralisation du bien être économique, le souci de conserver l'essentiel (toit, table et sécurité) devenant plus grand que celui d'acquérir ce qui ne pourrait être alors que du superflu : envahir les pays de l'est, pourquoi faire ? On ne pense d'ailleurs plus en termes de conquête mais de défense, si ce n'est quelques abrutis idéologisés jusqu'à la moelle et, heureusement, marginaux.

    Jadis, pour entraîner l'adhésion des troupes, on promettait le pillage et des terres aux vainqueurs en puissance. La technique de Guillaume le Conquérant... Puis, un temps, on les fanatisa religieusement, procédé nettement moins onéreux. Après quoi naquirent et les sentiments républicains -la "mission" des troupes libératrices- et les premiers sentiments nationaux -la volonté de former territorialement une nation la plus vaste possible. Déjà à ce niveau, la mobilisation obligatoire fit sentir progressivement sa nécessité. Aujourd'hui, on s'aperçoit que même les Soviétiques ont des problèmes pour envoyer à Kaboul des troupes motivées, la mission "moderniste" du marxisme militarisé paraissant de plus en plus éculée dans le bas peuple. On y va parce que, probablement, il n'y a pas grand chose d'autre à faire vu le poids écrasant de la bureaucratie soviétique... Dans le cas d'un conflit plus vaste, plus meurtrier, pour lequel la mission marxiste paraîtrait nettement plus viciée (la rédemption par l'élimination, c'est dur à faire avaler de nos jours), peut-être les problèmes des stratèges soviétiques seraient-ils plus aigus ? Quant à l'Occident, gageons qu'un ennemi moins dévalorisé que le régime militaire argentin aurait posé d'autres problèmes de mobilisation à Mme Thatcher que les quelques timides protestations du Parti Travailliste. De même qu'elle en aurait connu d'insurmontables s'il s'était agi de se battre contre un pays plus puissant : "à vaincre sans péril"...on attire aussi plus facilement les candidats !

    Mœurs adoucis donc, disparition des désespérés prêts à tout, bref embourgeoisement progressif des populations dans leur ensemble. Et ça n'est pas terminé : les niveaux de vie continuent à croître tandis qu'ici et là peuvent renaître des raisons de désespérer, le chômage entre autre. Ceci étant, le développement économique, c'est aussi le développement des échanges. Et, là, l'incidence de l'économie sur les instincts belliqueux est plus direct : fait-on la guerre, pour résumer, à celui qui absorbe X% de vos exportations ?! De toute évidence, pas aisément... Sans compter les rapports humains, tous ces voyageurs dits d'affaire qui sillonnent les aéroports. Et la banalisation de l'étranger qu'on commence à connaître de son fauteuil télévisuel presqu'aussi bien que si on était sur place.

    Deux raisons donc de ne pas tomber à bras raccourcis sur le dit étranger : ce qu'il nous achète et ce qu'il nous vend, plus le fait qu'il devient quasi "voisin de pallier", parfois même encombrant lorsqu'il débarque de son désert natal par cargaison entière pour trouver travail, toit, table et sécurité. Notre xénophobie indéniable n'empêche toutefois pas la croissance du phénomène dont, à long terme, les conséquences devraient être encore plus adoucissantes militairement parlant : ira-t-on en l'an 2050 combattre des gens dont sont issus beaux-frères, mères ou camarades de travail ? La mixité des populations n'en est toutefois qu'à ses débuts et cette perspective reste lointaine...

    Il y a bien d'autres choses à dire sur ce facteur "économie" dont, par exemple, l'imbrication croissante des pays, imbrication donnant des maux de tête aux stratèges. On l'a vu dans l'affaire des Malouines, le gel du remboursement de la dette argentine ayant mis en péril l'équilibre financier européen. Imaginons alors l'inimaginable, soit la guerre soviet-occidentale. Les pays de l'Est y gagneraient certes leurs dettes. Mais aussi leur clientèle (voir le gaz), de la technologie (voir l'informatique) et, in fine, de la croissance. De notre côté, nous perdrions de précieux débouchés, des matières premières indispensables et, in fine, de la croissance.

    Tout cela n'est pas fini, loin de là. Nous commençons seulement à entrer dans l'ère des "joint ventures", des pools internationaux de financement et des fabrications dispersées de composants industriels alimentant des unités de montage et de finition. La crise économique accentue de plus l'accélération du phénomène, les marchés ayant de moins en moins "d'odeur" pour nos multinationales en mal de débouchés. De fait, les plus virulents de nos anti-communistes primaires ne sont pas les derniers à se présenter au portillon du marché soviétique : Reagan la menace a bien vendu à l'Est les céréales que Carter le doux lui avait refusé !

    Cette conscience grandissante du concept de marché commence d'ailleurs à rejaillir sur la question des matières premières stratégiques : passés les premiers cris d'alarme, on se rend vite compte que, quelle que soit l'orientation politique du pays producteur, il lui faut bien continuer à vendre les matières extraites. L'Angola marxiste vend son pétrole aux Etats Unis, le Gabon vend son manganèse aux pays de l'Est. Notre route du pétrole serait-elle coupée que, très vite, les besoins de financement de nos anciens fournisseurs pousseraient ceux-ci à la rouvrir. L'aspect "stratégique" de ces matières premières en a pris, depuis quelques années, un sacré coup dans la tronche, coup qui modifie -et pas qu'un peu !- les données des politiques appropriées des gouvernements du monde entier : on travaille aujourd'hui sur des hypothèses beaucoup plus basses que jadis, des groupes de terroristes attaquant par exemple nos lignes de ravitaillement ou tout bonnement la variation des prix à la production. Laquelle n'est plus du ressort des militaires : nos stocks pétroliers stratégiques sont, en 1983, des stocks économiques variant en fonction de l'idée qu'on se fait du lendemain monétaire. Les stocks militaires n'ont plus réellement de signification, sinon celle de "tout" prévoir.

    - un troisième élément aide" lui aussi et puissamment à transformer nos comportements. Issu des deux premiers qui ont facilité son émergence, il se développe maintenant par lui-même, l'homme s'étant attelé au perfectionnement de sa mise en œuvre : il s'agit de l'opinion publique et de la communication de masse dont les possibilités se sont affirmées au cours des 20 dernières années à un point jugé même dangereux.

    Quoiqu'il en soit de son danger, j'y reviendrai ultérieurement, le phénomène a d'indiscutables conséquences bienfaisantes au niveau international. Tout le monde connait de nos jours les organismes internationaux qui tentent, par l'intermédiaire de l'opinion publique internationale, de peser sur les politiques attentatoires aux droits de l'homme ou contraire à son élévation socio-économique. La première d'entre elles, Amnesty International, a même acquis une notoriété enviable, son rapport annuel et ses mises en garde servant de référence internationale en la matière. Elle n'est pas unique en son genre, le "Tribunal" Russel, le Centre de Recherche des anciens nazis, l'International Socialiste, le mouvement des Pays Non Alignés, d'autres encore œuvrant chacun dans sa sphère propre, et avec des résultats divers, au respect international d'un certain nombre de règles éthiques universelles. Qui peut nier leur audience en 1983 ?!

    Outre les organisations durables, il s'est aussi créé, en fonction des événements, des kyrielles d'associations temporaires luttant pour le solutionnement humanisé de problèmes spécifiques. On se souviendra à cet égard des mouvements multiples qui surgirent lorsque la guerre du Vietnam s'engagea dans une escalade mortifère, tous ces mouvements n'étant pas d'émanation subversive. La guerre du Bengladesh, l'horreur cambodgienne, les réfugiés vietnamiens, la guerre du Biafra, la Pologne, l'Afghanistan, la Palestine, autant de conflits, autant de mouvements organisés d'opinion publique. Plus près de nous, la perspective d'installation des fusées Pershing a suscité en Europe de vastes manifestations pacifistes tandis que l'Est ne cesse de réprimer des mouvements dissidents qui, chaque fois, renaissent de leurs cendres : les associations pour le respect des Accords d'Helsinki ou Solidarité sont les plus connues d'entre eux. Et il y a moins de 20 ans, ils n'eussent probablement eu que de faibles effets sur la détermination de ceux qui nous gouvernent.

    Les libérations de prisonniers, les hésitations soviétiques en Pologne et américaines au Salvador prouvent qu'il n'en est plus de même aujourd'hui. Croire par ailleurs comme on pourrait le faire dans des cercles d'intellectuels aigris, que l'opinion publique virevolte au gré des modes et des médias qui les lancent est à la fois prétentieux et faux : l'avènement politique de l'opinion publique est un phénomène de masse qui prend racines jusque dans les plus petits interstices de notre société. Les associations de consommateurs sont une réalité souvent douloureuse pour les industriels ; les écologistes ont créé la mode plus que celle-ci les a créés ; au delà, la déstabilisation des corps électoraux, qui ridiculise les instituts de sondage, montre que des fractions croissantes des populations n'ont plus de réflexes moutonniers vis-à-vis des mots d'ordre politique.

    Que ce phénomène récent ait des ratés est une autre affaire, l'essentiel résidant dans le fait que, des journaux aux hommes politiques, la relation gouvernants-gouvernés semble s'inverser : le temps des messies est visiblement révolu, l'étape actuelle étant plutôt celle des hommes de marketing prenant leurs ordres dans les rythmes respiratoires des peuples. Firent-ils d'ailleurs autre chose auparavant ? La grande différence est qu'à présent, ces rythmes sont divers, voire contradictoires, reflétant le degré d'évolution de leurs composants.

    - la "bête sociale" évolue en effet, quatrième élément à ajouter à nos facteurs de paix mondiale. Il y eut et il y a encore dans certains pays en développement, des classes sociales d'une limpide appréhension : le plus bel exemple nous est donné par la société romaine, séparée entre esclaves, affranchis, personnes libres, chevaliers et sénateurs. De même la royauté française sépara ses sujets en nobles, religieux et membres du fourre-tout qu'était le "Tiers Etat" Ceux du dessus du panier, pour résumer, et le contenu du panier. Le spectacle est totalement différent en 1983 et on ne sait plus à quel saint vouer untel ou untel : est-il syndiqué ou bien ingénieur ? Ou encore électeur de Trifouillis-les-Oies ? Ou représentant de l'Association des porteurs de chapeaux à

     plume ? Ou sympathisant des "Amis de la Côte du Cotentin" ? Ou sanguin de type asocial ? Ou... Prenez une femme ou un homme dans la rue, examinez son curriculum vitae et cherchez à la ou le qualifier : pour le moins ardu ! Les catégories socioprofessionnelles, les couches d'électeurs, les classes d'âge, les "vacanciers", les "utilisateurs", les "parents d'élève", les "membres de droit", les "affiliés", les "sociétaires", les "militants" sont autant d'illustrations de cette explosion catégorielle dont on ne peut plus aujourd'hui qu'espérer des "majorités d'idées" au coup par coup. Ce qui revient en pratique à négocier compromis sur compromis ou, dans l'hypothèse de plus en plus absurde d'un contrôle total de l'information, de rechercher des majorités durables au travers de mensonges éhontés. Or les satellites de communication arrivent à grands pas...

    Autrement dit et pour en revenir à la guerre avant de se perdre dans les dédales du phénomène, il devient de plus en plus difficile pour tout gouvernement, et de s'engager dans des politiques extérieures aventuristes, et d'y entraîner les gouvernés : d'une part des groupes de pression s'y opposent en forçant la plupart du temps les hommes de pouvoir à plus arbitrer que décider ; d'autre part les manifestations qui suivent immanquablement, ouvertement ou par résistance passive, les décisions d'importance, poussent les décideurs a en gommer jusqu'à l'extrême les aspérités possibles. Nous avons ainsi appris que le KGB lui-même s'était opposé à l'invasion soviétique en Afghanistan, finissant par porter son chef au poste suprême de l'URSS...

    Une autre conséquence de cette explosion sociale est l'inertie qu'elle entraîne en matière politique. Cette inertie provient bien sûr du confort de l'habitude. Mais aussi du fait que des hommes ont lancé, par des études, par des réalisations, par des engagements individuels, des programmes économiques et politiques et que l'on ne peut plus, de nos jours, les bafouer brutalement sans risque de retour de manivelle : on ne traite plus en 1983 un petit chef de service comme on traitait à Rome un esclave récalcitrant. Et ceux qui ont tenté ces dernières années des "réformes radicales" s'en sont tous mordus les doigts, de Thatcher à Reagan en passant par les socialistes français. Chaque médaille a son revers et les blocages apparents ont aussi leur vertu au plan stratégique : l'inertie actuelle est celle des politiques de dissuasion, non celle des politiques agressives...

    - si, bien sûr, les mentalités moyennes évoluaient vers l'agressivité... Mais outre que cela prendrait du temps et qu'on pourrait alors envisager des pare-feux, cette hypothèse parait de moins en moins plausible. A l'inertie de la dissuasion s'ajoute, cinquième élément, une évolution des mentalités qui, pour être contrastée, n'en reste pas moins positive vis-à-vis de la guerre. Plusieurs facteurs y contribuent dont le moindre  n'est pas le coût de la chose militaire, de plus en plus mal acceptée quand on voit par ailleurs les "trous" budgétaires des postes sociaux. Les Etats Unis montrent l'exemple, forçant son président à revoir à la baisse les ambitions du Pentagone. De même M. Fabius supprima 20 milliards de francs de crédits militaires votés, les inconvénients des suppressions "civiles" paraissant au gouvernement français plus électoralement risquées que les suppressions "militaires" L'Union Soviétique elle-même doit, quoiqu'on en dise, compter tout de même sur un certain consensus social et est obligée de lâcher du lest militaire. In fine, nous avons le paradoxe d'hommes politiques hurlant à la dépense militaire "virile" mais obligés de délaisser leurs "corones" pour s'occuper prioritairement de la qualité de la laine de leurs pantoufles !

    Il n'y a pas que cela : l'affaire du camp militaire du Larzac en France a révélé que les populations n'acceptaient plus les débordements civils de nos armées en entrainement. Repoussées de désert en désert, où celles-ci finiront-elles ?

    Bien sûr, dira-t-on, tout ceci est épiphénomène, le monde consacrant aux dépenses militaires des sommes fabuleuses et croissantes dans leur ensemble. Les industries militaires font des prodiges à l'exportation et il est difficile de les supprimer sans mettre en péril l'équilibre des balances commerciales et la croissance économique. Fort bien mais les débats au Congrès américain et les 20 milliards de M. Fabius peuvent aussi être interprétés comme le début d'un soupçon de commencement de décrue et non comme quelques mouvements d'humeur sans lendemain. D'ailleurs la crise économique a sa logique, éviter de donner au Cavalier politique les troupes intérieures dont il a besoin étant certainement plus urgent pour les gouvernements que fourbir les armes des troupes mal motivées de l'extérieur. Le terrorisme ou la guerre n'est plus une question qui se pose en terme de substitution, soit la guerre pour éviter le terrorisme, mais en termes contradictoires : diminuer le poids du risque de guerre pour éviter le terrorisme (et la délinquance !) L'assurance chômage ou le Pentagone, c'est bien comme cela que l'entendait Ronald Reagan avant d'y être confronté à son tour...

    Il n'y a pas que la dépense militaire qui fasse réfléchir les peuples. Le caractère odieux de la guerre, exposé sans relâche à la télévision et dans les journaux, dans les livres ou au cinéma, gagne aussi du terrain. Or il n'y a pas si longtemps en terme cosmique que nous la considérions comme une fatalité, de même que la mort des enfants en bas âge ou, plus près de nous, les accidents de circulation. J'ai déjà exposé le cas des matières premières "stratégiques" dont, il faut l'avouer, le vulgum pecus n'est pas encore totalement convaincu de la nouvelle neutralité objective : on ne considère pas encore que défendre à tous prix le régime de Pretoria sous prétexte de défendre la "route du Cap" par où passent nos pétroliers a plus d'intérêt pour ce régime que pour nos approvisionnements. Mais une foule d'autres petits détails et, par exemple, l'acceptation  générale des forces françaises au Liban ou la réprobation de la politique des Jaguars au Sahara occidental, de même qu'un consensus croissant sur quelques notions élémentaires d'humanisme universel, montrent bien que l'homme de 1983 n'est plus le paysan du Moyen Age se terrant par habitude dans les forêts voisines à l'approche des bandes de soudards. De plus en plus conscient de son poids politique individuel, il vote, milite, écrit, pétitionne, se présente au suffrage de ses paires en nombre toujours plus grand. Et s'il trimbale avec lui plusieurs scories du "bon sens" de base tels le racisme, l'égoïsme corporatiste ou la croyance en une peine de mort rédemptrice et vengeresse, il a aussi horreur de la violence. Il voit, lui, la guerre sous son aspect de sang et de fumées, non sous celui de colonnes de chiffres additionnées. La dérive technocratique de nos civilisations, dérives dangereuses  en matière militaire (voir le docteur Folamour), ne l'atteint pas et les technocrates, qui s'en plaignent au plan économique, devraient s'en réjouir au plan du risque de guerre. D'ailleurs, le réflexe social favorable à la peine de mort n'est-il pas aussi un réflexe contre la violence de ceux à qui le corps social voudrait la voir appliquer ? Il y a du bon et du mauvais dans ces majorités d'idées et tous les Peyrefitte et Romeirio qui cherchent à attiser le "mauvais" ne devraient pas se réjouir trop vite : le "bon" a des origines plus viscérales que son contraire qui n'est en fin de compte qu'affaire d'époque. Le jour où l'on sera majoritairement pénétré de l'idée de l'inanité de la peine de mort en matière préventive, ces chantres du médiocre humain passeront dans les poubelles de l'histoire. Le refus de la violence, non...

    ***

    A ce stade de la démonstration et nonobstant d'autres arguments que sociologues, économistes, historiens, politicologues pourraient avancer sur la base de leurs connaissances et expériences, il est temps de présenter au lecteur la conclusion fondamentale qu'on peut tirer de la corrélation entre la dissuasion d'une part et l'évolution générale de nos civilisations d'autre part :  pour la première fois depuis les débuts de notre histoire, le scénario de non guerre devient plausible même si cette affirmation fait sursauter les spectateurs du duel Reagan-Andropov, des conflits dans le Tiers Monde et des budgets militaires en hausse. Ce n'est pas rien !

    Mais avant de présenter les perspectives que nous ouvrirait une réponse positive à la question "et si la 3e guerre mondiale n'avait pas lieu ?", peut-être doit-on en résumer brièvement les données : à notre droite, nous avons trois Cavaliers de l'Apocalypse dont le plus jeune, le Cavalier politique, a le dynamisme de sa jeunesse. Au centre, nous avons la dissuasion, laquelle n'est pas la statue du Commandeur mais un plus fragile édifice que, visiblement, les principaux dirigeants du monde s'efforcent de sauvegarder. A gauche, nous avons enfin des évolutions pacifistes qui ne cessent de croître. Est-il inimaginable d'espérer que l'équilibre instable ainsi établi, ou plutôt la porte fermée par la dissuasion à l'envahissement par les Cavaliers de l'Apocalypse du terrain de nos évolutions pacifistes perdure suffisamment longtemps, alors que tout s'accélère aujourd'hui, pour voir nos Cavaliers chuter dans un terrain qui aura changé de nature et ne conviendra plus aux gros sabots de leurs montures ?

    Une autre question se pose ici aux pacifistes absolu : ne risque-t-on pas, en ouvrant la porte dès aujourd'hui, d'offrir aux Cavaliers un terrain de jeu qui leur conviendrait encore ? En d'autre terme, la dissuasion n'est pas en elle-même, sauf oubli de son but originel par déviation technologique, la principale menace des civilisations humaines. Bien au contraire puisque sans elle, nous serions libres de laisser cours à nos instincts primaires et à l'enchaînement international des conflits locaux. Ce sont ces instincts et ces situations locales qui nous menacent, pas la technologie que nous pourrions éventuellement employer pour les assouvir ou les résoudre, technologie dont l'atrocité aboutit à nous dégoûter de l'imagination même de son emploi (pas universellement certes puisque l'on sait que certains milieux militaires y songent. Mais on a vu que ces milieux ne peuvent plus de nos jours décider in abstracto de leur devenir)

    Des objections ont été élevées à maintes reprises sur ce sujet : et si, dit-on par exemple, de nouveaux Hitler parvenaient au pouvoir dans des pays disposant de l'arme atomique ? Outre le fait que ces émules de la barbarie à l'état pur devraient, pour ce faire, disposer de conditions qui ne paraissent pas rassemblées en cette fin du 20e siècle (la crise des années 1980 n'a rien à voir avec celle des années 1930), ils auraient aussi à surmonter le phénomène, neuf, des groupes de pression et de l'inertie politique examinée en supra. Disons tout de suite que la probabilité de cette hypothèse est, dans les pays industriels possesseurs de l'atome, de plus en plus faible : pour appuyer sur le bouton rouge, il faut aujourd'hui passer beaucoup plus de barrières qu'il y a un demi-siècle. L'Union Soviétique n'est plus cet empire à genoux devant un seul homme. Le parti, les cadres, l'opinion publique externe et interne pèsent autrement que jadis sur le Secrétaire Général du Bureau politique du Comité Central. Ne serait-ce d'ailleurs que du seul fait de la complexité des dossiers qui ne sont plus à la mesure d'un homme seul, fut-il génial. Les pays occidentaux ont des mécanismes de désignation des candidats aux postes électifs qui effectuent déjà une sélection sévère puisque seuls les représentants de courants d'opinion ont des chances réelles d'être présélectionnés. Si par aventure, c'est arrivé parfois, Goldwater aux Etats Unis, Strauss en RFA, les représentants des courants "durs", peu aptes au compromis, passent ce premier cap, ils sont alors rejetés par le corps électoral dans son ensemble, faisant en effet peur aux marges embourgeoisées des grands corps électoraux. Le "gouvernons au centre" n'est que la conclusion tirée des expériences électorales récentes qui font de ces marges centristes les arbitres de la situation. Cela ne veut pas dire que la majorité soit centriste, le total des deux camps extrêmes (nous nous définissons entre droite et gauche) dépassant de loin le total des centres droits et gauches dans tous les grands pays. Mais cela signifie plus simplement que le vainqueur des combats électoraux a de fortes chances d'être celui qui saura le mieux attirer à  lui les marges centristes, de droite ou de gauche, et qui aura donc une image de marque la plus proche possible de l'idéal de ces marges. Gênant souvent, notamment en matière de rapidité de mise en œuvre des réformes, ce fait est plutôt positif vis-à-vis des questions militaires.

     

    L'après-Paix est à préparer

    Il en va autrement dans les pays sous-développés où le contrôle et la désignation des gouvernants ne répond pas encore à ces règles modératrices. On peut donc avoir un fou furieux chef d'Etat et il en existe malheureusement. Pour qu'il puisse cependant appuyer sur le bouton fatal, plusieurs conditions doivent être réunies : il faut qu'il dispose d'abord de la technologie nécessaire, avec le personnel adéquat ; que ce personnel ensuite soit suffisamment fou ou motivé pour accomplir jusqu'au bout le dessein monstrueux de l'Hitler aux petits pieds ; qu'il y ait enfin une situation de conflit telle que cet Hitler soit acculé à cette  dernière extrémité. Cela fait beaucoup de "si" quand on sait qu'une arme atomique est composée d'une tête explosive et d'un vecteur, les deux composants n'étant tout de même pas, réunis, à la portée de tout un chacun ; et que les équipes de techniciens pouvant maîtriser la technologie en question sont, par nature de leur formation préalable et nécessaire, des gens en principe évolué : un savant fou n'y suffirait pas, il en faudrait plusieurs... Enfin, les situations où l'on trouve des gens acculés à la dernière extrémité ont existé, l'Ouganda d'Amin Dada ou l'Argentine des Malouines. Mais jamais jusqu'à présent dans un contexte de riposte nucléaire possible. On peut d'ailleurs compter sur les doigts d'une seule main les concordances actuelles possibles des "si" : Israël, l'Afrique du Sud, l'Iraq (et encore...), aucune situation rassemblant plus de deux "si" sur quatre n'existant.

    Mais, rétorquera-t-on, quid de la prolifération nucléaire et de la misère du Tiers Monde ? L'expérience prouve d'abord que cette prolifération n'est possible que dans des pays disposant déjà d'un certain potentiel économique : Inde, Israël, Brésil, Afrique du Sud par exemple. Et que ce potentiel n'est lui-même explicable que par une évolution certaine de la vie sociale : il faut des consommateurs -et donc une certaine distribution des revenus-, une structure adéquate d'information et de formation, etc. ... On entre ainsi dans le schéma classique des évolutions socio-économiques et le "si" de l'Hitler aux petits pieds devient moins probable.

    Et, en fin de compte, non, il n'est pas facile, quoiqu'on en dise, de brandir sa petite dissuasion à soi ! Y arriverait-on que les possibilités de frappes préventives des Grands dissuaderaient de le faire : n'oublions pas le vecteur car il ne suffit pas de maîtriser une masse critique. Encore faut-il pouvoir l'expédier là ou on veut. Avec la panoplie de satellites qui tourne en orbite terrestre, pas un seul tir d'essai, pas une seule expérience n'échapperait à ces Grands, lesquels, on se le rappelle, sont condamnés à la modération et donc au contrôle des risques de dérapage.

    Reste, dira-t-on à ce moment, le terrorisme, le dépôt artisanal d'une bombinette bricolée au cœur d'une ville, l'hypothèse soulevée par un roman à grand spectacle qui supposait que M. Kadhafi fut ce fou tant redouté (ce qui reste toujours à démontrer) Et bien, accordons cette hypothèse à nos détracteurs : c'est vrai, c'est imaginable, c'est faisable. Seulement nous n'en sommes plus à l'Apocalypse du conflit mondial. Ce cas relève de la gauche de notre équilibre précaire, de notre évolution pacifique forcée : saurons nous éradiquer les sources potentielles de tels emmerdements, supprimer le sous-développement, l'impérialisme économique et culturel, tous ces viviers du terrorisme ?

    La politique de non prolifération est dépassée ici, et de très loin, de même que toutes les réponses qui ne seraient que punitives ou dissuasives. Il faut prévenir de telles hypothèses et il n'y a pas d'autres moyens pour ce faire que d'aider le Tiers Monde à nous rattraper socialement donc économiquement. Tant que ce terrain là n'aura pas été profondément modifié, les Cavaliers de l'Apocalypse s'y précipiteront et il n'est pas faux de dire que le meilleur emploi que nous pourrions faire de l'excès de nos budgets de défense serait de consacrer ces excédents à la coopération avec le Tiers Monde. Sans pour cela faire passer les montants en jeu de la rubrique Défense à la rubrique Coopération : aider le Tiers Monde à évoluer plus vite que nous participe aussi à notre effort global de défense. C'est plus cela qui est en jeu dans les discussions actuelles sur la limitation des armements que le maintient en l'état des protections sociales des riches. Encore faudrait-il que nous en ayons conscience...

    Répétons donc, sans pour cela verser dans l'angélisme (après tout, l'absurde aussi est déjà arrivé), que jamais autant que maintenant, la guerre à grande échelle, les Cavaliers de l'Apocalypse au zénith, n'avait subi de telles attaques de la part de la paix : la guerre devient improbable, malgré la Palestine, malgré l'Amérique du Sud, malgré l'Afrique australe. Et on peut imaginer avec un certain degré de sérieux des scénarii inimaginables il y a seulement cinq ou dix ans : passé l'épisode Reagan, l'Amérique du Sud pourrait très bien être libérée, sans intervention excessive de l'Union Soviétique et de Cuba, du carcan fixateur de situations sociales qui lui est imposée à l'heure présente. Après tout, les Etats Unis entretiennent de bonnes relations avec la Chine marxiste et la France est très présente au Congo démocratique et populaire. De plus, une révolution sociale élargit, après la pagaille normale de ses débuts, le cercle des consommateurs possibles, clients des géants industriels. Cela, on peut ajouter, ne heurterait plus des populations qui, dans les grands pays, comprennent globalement les nécessités de l'évolution et partagent un certain consensus vis-à-vis des minima vitaux politiques, sociaux et économiques : on doit pouvoir manger à sa faim, ne pas être torturé ou massacré, avoir des politiques internes qui ne soient pas totalement contraires à ses aspirations, etc. Si les Occidentaux continuent, par antimarxisme primaire, à aider quelques scélérats à opprimer leurs peuples tout en empêchant l'évolution, alors ils perpétueront l'existence de ces viviers qui permettent aux Soviétiques de s'aventurer sur nos "terrains de chasse", qui justifient surtout cette intrusion. On ne voit pas en effet l'intérêt qu'ils auraient à fournir des armes à un Nicaragua qui ne serait plus attaqué sur ses frontières par des troupes honduro-somoziennes équipées par les Etats Unis. Après tout, la France et l'URSS ne sont pas en compétition militaire en Guinée ! L'enchaînement des armes dans des pays qui mêlent de toute façon étatisme et initiatives privées quel que soit leur régime, est totalement stupide. Nous nous battons pour du vent quand la révolution sociale est achevée, contre l'Histoire, contre notre histoire même, quand elle ne l'est pas.

    Le premier scénario, la première perspective de l'après "non guerre" est donc l'institutionnalisation d'un certain consensus mondial sur quelques idées de base dont le respect permettrait la résolution en douceur de plusieurs conflits du Tiers Monde à ramifications internationales. Le terme "institutionnalisation" est employé ici à dessein car le consensus existe bel et bien : on l'a vu au faible degré de protestation observé après l'élimination de Pol Pot au Cambodge, d'Amin Dada en Ouganda ou de Bokassa dans son empire. De même la réprobation fut-elle et reste-t-elle quasi universelle vis-à-vis des régimes militaires argentin ou chilien ou vis-à-vis du régime d'Afrique du Sud. N'eut été la marque de fabrique des fusils sandinistes, personne ne pleura réellement la disparition de Somoza au Nicaragua comme personne ne regretterait, hormis l'origine du couteau qui l'égorgerait, la fin d'un Stroessner au Paraguay...

    Il ne reste plus qu'à faire prendre conscience aux populations récalcitrantes à la seule idée d'exterritorialité du couteau salvateur -et non au caractère salvateur du dit couteau-, que cette exterritorialité ne veut pas dire qu'une chape de plomb tombe sur le pays sauvé : l'Angola, le Mozambique, la Guinée sont des partenaires économiques de l'Occident, de même que le Nicaragua le reste de l'Europe.

    Fermons maintenant les yeux et laissons nous rêver : nous avons pesé le pour et le contre, la guerre n'est plus une fatalité, elle ne pèse plus sur notre appréhension de l'avenir. Bien au contraire, les efforts que nous faisons pour l'éviter, la dissuasion, la rende chaque jour un peu plus improbable. Rêvons... Rêvons que l'Est et l'Ouest vont s'entendre pour préserver ces efforts, pour ramener la menace nucléaire à son état dissuasif des années passées. Rêvons que les fusées Pershing ne sont qu'une rodomontade occidentale visant à obliger les Soviétiques à prendre conscience du déséquilibre dangereux des forces classiques en Europe. Rêvons que ces forces classiques n'entraineront pas, en n'étant pas déployées, une escalade contraire au principe de dissuasion. Rêvons que peu à peu, le concept de "paix fatale" va s'abattre sur nos esprits après des millénaires de conflits, massacres et invasions. Ce changement, considérable, nous laisse tout loisir pour d'autres actions, d'autres passions, dont la recherche, entrevue en supra, d'un minimum de consensus mondial, n'est qu'un exemple parmi d'autres. Libérés du poids moral et financier de la guerre, nous allons pouvoir réellement plonger dans nos racines, nous aurons le temps de travailler sur notre passé et, consécutivement, d'imaginer notre avenir. Nous n'allons plus penser et agir sous la menace, dans un contexte de conflit froid perpétuel, mais à même la réalité : foin de journaux consacrant les deux tiers de leurs colonnes ou de leurs temps d'écoute à nos bagarres et règlements de comptes, foin de "raison d'Etat" à la rescousse de gaspillages budgétaires mal acceptés, foin de conférences internationales succédant à d'autres conférences internationales en vue de limiter la casse de tel ou tel conflit à présent ramené à des proportions plus justes.

    Le monde, l'économie, l'histoire, la technologie se muent de pions sur un échiquier militaire en données objectives d'une réflexion rationnelle : notre rêve est un commencement, ce n'est pas la fin d'une interminable ère de guerres en tous genres que l'on conçoit encore comme un feu d'artifice, avec son bouquet apocalyptique final. Nos pensées n'ont plus à converger vers cette mortelle apothéose, elles en sont déconnectées. Elles peuvent s'ouvrir, du petit entrepreneur au patron d'un puissant parti politique en passant par les paumés de la croissance qui vont, enfin, avoir au bout de leur déprime de nouvelles lueurs d'espérance. L'ère informatique, l'envol spatial, les biotechnologies ne sont plus secondaires, timides apparitions de la modernité chez des primates armés, elles s'imposent à présent à nos yeux avec toutes leurs formidables logiques. La chape de plomb et de fumées, en se levant, dévoile un paysage inconnu. Et c'est à nous que revient le bonheur de l'explorer, privilégiés que nous sommes d'être nés entre deux mondes totalement différents : celui, passé ou en voie de disparaitre, de la quête aveugle d'un destin ectoplasmique ; et celui, tremblotant encore, d'une humanité ayant franchi le pallier de l'ère animale, de cette période très instinctive, aux contrôles grossiers, que nous avons vécu depuis plusieurs milliers d'années.

    Il faut "sentir" cette libération comme l'animal de traie sent son col délivré de ses entraves le soir, au moment du repos. L'entrepreneur n'a plus à raccourcir les termes de son investissement, libéré du risque d'une guerre imminente. Que dire aussi de la grande masse des gens vivant au jour le jour, pour qui une heure de vécue est déjà une heure de gagnée ?! Et de ces jeunes sans autre perspective que le libéralisme ou le collectivisme d'Etat ?! Et de tous ceux qui n'arrivent pas à s'adapter à notre univers de compétition ! La religion s'est tue depuis belle lurette, vouée qu'elle est aux œuvres sociales. Que restait-il aux peuples d'avant la paix pour vivre autrement que dans le but de tirer sa mise d'un jeu anachronique ? La paix, c'est la fin de ce tunnel spirituel, les premiers pas posés sur une nouvelle terre inconnue où l'on verrait, sur fond d'étoiles, se mettre en place de délicats montages techniques et sociaux, associant les multitudes à une tâche de progrès au regard de laquelle nos tentatives actuelles sont ce qu'est le maniement d'un bâton par un chimpanzé aux rouages électroniques d'une gigantesque usine automatisée : l'évolution tend sans cesse à plus d'organisation, nous ne savons d'ailleurs même pas pourquoi faire. En matière d'organisation sociale, nous avons tout à créer, tout à apprendre. Les plus sophistiqués de nos systèmes et mécanismes ne sont encore que de vulgaires méthodes de sélection. La corrélation des éléments de notre polymorphisme est dans les cartons et ce sont ces cartons que je vais maintenant essayer d'explorer...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    1ere PARTIE

    Les Improbabilités

     

    Monsieur Dupont joue au tennis. Il "progresse", location d'horaires de court et semaines tennistiques à l'appui. Il ne réfléchit pas immodérément aux changements qui, peu à peu, interviennent dans son jeu, se contentant de forcer là où ça paraît faire "plus mal" : un geste plus délié au service, des montées au filet qui, d'intempestives, se font plus systématiques et efficaces, une meilleure prise de revers, un positionnement plus sûr vis-à-vis de la balle adverse... M. Dupont se contente de vivre l'évolution de son jeu et d'en retirer une satisfaction accrue au fur et à mesure qu'il s'impose là ou jadis il coulait corps et biens.

    Les cartons de notre devenir ressemblent un peu à ce joueur de tennis en pleine progression : ils ne sont pas accolés les uns aux autres et nous ne pouvons extrapoler le tout d'un seul carton ni même de tous les cartons pris successivement. Tout futuriste se heurte à ce problème que seule une hydre à plusieurs têtes et plusieurs membres pourrait saisir dans son ensemble. En mathématique, on appelle ça "paramètres", les différentes composantes de notre évolution. En l'occurrence, ils sont déjà fort nombreux : combien d'heures d'entrainement, quel type de stage de tennis, la psychologie de M. Dupont et le poids de l'environnement sur cette psychologie, les capacités physiques du joueur, la technologie de la raquette qu'il utilise, celle des balles, la nature de la surface du court sur lequel il joue habituellement, les exemples des grands joueurs dont il va tirer ses propres mouvements et tactiques, tout cela contribue à la configuration du joueur Dupont que nous examinons à un instant donné, cherchant à relever ce qui, dans son passé de joueur, va peser sur son futur probable ; tout en sachant pertinemment que nous avons de grandes chances de nous tromper : des paramètres inconnus vont immanquablement survenir, la jambe cassée, des obligations familiales ou professionnelles pouvant par exemple éloigner M. Dupont des courts temporairement ou définitivement.

    Ainsi se présente l'avenir, phrase banale, comme une série mouvante de "possibles" pouvant être remise en cause à tous moments. Plus facile est l'isolement des "improbables", comme par exemple l'avènement d'un M. Dupont de 60 ans aux plus hauts sommets du tennis mondial ou la défaite du même M. Dupont face à son épouse qui n'aurait jamais, avant ce match cruel, touché la moindre raquette de sa vie. Ici, on copie M. de la Palice, ce qui n'est d'ailleurs pas toujours inutile tant nos comportements sont loin d'être tous scientifiques. Petit exemple : la peine de mort n'est pas dissuasive, statistiques à l'appui ; tuer son prochain est unanimement réprouvé, statistiques également à l'appui ; mais l'organisation collective de l'assassinat légal est souhaitée par une majorité d'humains, statistiques toujours à l'appui. Si la lumière est rouge c'est qu'elle n'est pas bleue mais nous continuons à la voir bleue...

    Répéter des lapalissades à parfois un caractère éducatif, le futuriste se muant en philosophe : "mais pourtant, elle tourne !" Comme tout le monde sait aujourd'hui que la Terre tourne, on peut concevoir et dire que, demain, la peine de mort sera "probablement" supprimée sur toute la surface de la planète. Et, ce, en s'attirant les foudres du plus grand nombre.  L'étude de la vie sociale est aussi une discipline scientifique, tout nous montrant dans l'histoire sociale que les "stupidités" d'hier ont la vie souvent plus dure que leurs "vérités" contemporaines. Après tout, Darwin n'a pas encore fini de s'imposer à la Bible. Mais il a aujourd'hui la primauté sur celle-ci, son raisonnement, ou du moins une partie de son raisonnement étant même considérée de nos jours comme une évidence : si nous sommes plus grands en moyenne qu'au siècle de Louis XIV, c'est que nous avons évolué, même si ce constat n'implique pas que nous embrassions la foi en la sélection naturelle dont l'issue eut été l'accroissement de notre taille moyenne. La Palice aurait dit, lui, que de même que la plante engraissée croît plus vite que celle non engraissée, le corps humain convenablement alimenté se développe mieux que son contraire, CQFD mais cela va mieux souvent en le disant.

    Enfin, il reste un dernier obstacle à l'appréhension de l'avenir le moins improbable et non des moindres : c'est une chose de se dire à soi-même "je vois cela comme ça, ceci de cette manière, cette troisième chose moins bien", etc. C'en est une autre de relier entre eux ces paramètres interactifs et une plus grande encore de discerner ce qui se passe naturellement de ce qui demande un coup de pouce pour sortir de l'utérus de Dame Humanité : j'ai beau me persuader que l'avenir des transports n'appartient ni au cheval ni à Toyota restée seul constructeur sur la planète, cela ne me dit pas quelle place auront les nouveaux transports dans notre société de demain ni si ces nouveaux transports seront ce que nous en ferons ou bien si notre marge de manœuvre est réduite. Disons qu'au mieux, j'en ai l'intuition fondée sur une croyance plus ou moins religieuse du devenir humain. L'artiste, quoi ! Et Dieu sait combien il y a d'artistes parmi nous !!

    De ce préambule découle la "méthodologie" employée pour la suite de nos considérations futurologistes, les guillemets étant sciemment appliqués : dans l'impossibilité cervicale de maîtriser une évolution d'ensemble issue d'innombrables données elles-mêmes auto-évolutives et de les restituer en bon français dans le texte, il ne reste que la solution d'employer des techniques usées jusqu'à la corde : du "premièrement, petit a, premier alinéa" style Sorbonne au "spot" journalistique, pour résumer. Quelle que soit la valeur de ces techniques, il faut avoir en tête qu'elles restent primitives et très éloignées par exemple d'un programme informatique même d'ampleur réduite. Mais qui peut, en 1983, enfourner dans un ordinateur toutes les données de notre universalité avec le mode d'emploi ad hoc et le chiffrage des temps de réponse, puis sortir de la machine le petit bout de papier décisionnaire qui deviendrait lui-même une nouvelle donnée qui... ? Cela signifierait, dans le cas d'une programmation exhaustive et sérieuse, que nous connaitrions parfaitement notre passé et les rouages de notre présent. Cela signifierait aussi que nous aurions de notre avenir des vues très précises, trop précises. Dans les deux cas, le suicide individuel serait sans doute un acte banal d'une société alors "je sais tout"

     

     

     

    ***

    L'improbable macro social

    L'improbable est, disions nous, l'élimination d'hypothèses à l'examen de faits à grands taux de certitude, du type un plus un n'égale pas trois. C'est ainsi qu'en partant des Trois Cavaliers de l'Apocalypse, de la dissuasion et de nos évolutions pacifistes, nous en déduisions l'improbabilité d'une guerre nucléaire, improbabilité vérifiée jusqu'à ce jour mais fragile tout de même : la jambe cassée de M. Dupont reste plausible même si l'impétrant fait tout pour l'éviter, même si, en dehors de ses activités sportives, il se contente de rester, dûment ficelé, sur son lit. Disons qu'il subsiste, dans l'affirmation des improbabilités, une part de vœux, une main touchant du bois, l'autre derrière le dos, les doigts croisés. Le raisonnement doit encore "gagner sa croûte" Envoyons donc "gagner leur croûte" une série de "certitudes probables" qui conditionnent notre avenir...

    La première d'entre elles qui vient à l'esprit une fois écartée l'hypothèse de la guerre nucléaire est celle de notre multitude : quatre milliards d'humains en 1982, 12 milliards prévus dans un futur à notre échelle, cela a évidemment des conséquences multiples. Pour les rassembler sous une bannière commune, appelons ces conséquences "l'ère de la massification" Il faut nourrir, loger, gouverner ces milliards d'êtres humains et cela ne se fait pas, comme jadis, on menait qui sa famille, qui sa tribu, qui son clan. Une lapalissade d'entrée donc, les solutions faisant appel au passé pour surmonter le problème du pouvoir politique et des structures économiques de cette ère des masses étant de pures aberrations. Ici et là, on entend des voix pour rendre âme à quelques philosophies néoclassiques sensées pouvoir répondre à ce problème : thèses marginales de la convivialité par la communauté rurale, thèses droitières de retour au pouvoir absolu (seul apte, bien sûr, à empêcher les débordements de foules opposées), thèses plus générales du libéralisme ou du collectivisme d'Etat. Eliminons rapidement la première de ces séries de thèses dont l'application entrainerait une sous-production mondiale, elle-même génératrice de désordres épouvantables. C'est un peu l'exemple de ces gens qui regrettent le goût des "mets d'autrefois", viande, fromage et autres fruits auxquels leur préparation artisanale donnait une "saveur disparue" : et d'une et dans bien des cas, la qualité hygiénique et gustative des aliments industriels n'est pas si catastrophique que ça ; et de deux et surtout, on ne produit pas quinze tonnes annuelles d'aliments destinés à des privilégiés comme on ne produit quinze mille tonnes distribuées à tous. Les truites auraient disparu de notre environnement si les techniques d'élevage n'avaient pas pris le relais de l'artisanat pour répondre à la demande non de quelques restaurants fréquentés par des heureux en faible nombre, mais à celle de millions d'estomacs qui, quotidiennement, réclament leur ration de protides, glucides et lipides. Autrement dit, une économie de 50 millions de consommateurs sur 500 000 km2 (100 habitants au km2, 1 habitant pour 100 m2, ces km2 n'étant pas tous cultivables intégralement, avec 3 mois par an qui plus est de saison stérile) ne peut en aucun cas être la généralisation du fromage de chèvre pour tous, par tous, dans la grande euphorie universelle.

    A notre niveau de réflexion, nous sommes obligés de multiplier le nombre d'habitants par la ration quotidienne minimale nécessaire et le résultat est phénoménal : 3000 calories pour 4 milliards d'humains donnent ainsi 12 mille milliards de calories par jour ! Mettons 8 mille milliards seulement ou même la moitié seulement de ce chiffre, divisons par le nombre de calories contenues dans un fromage de chèvre, serait-il hyper calorique, et on obtient au plus bas mot 4 milliards de fromages de chèvre par jour, soit un minimum d'un fromage par jour et par habitant. Cela revient à dire que, tous les jours que Dieu fait, notre Français devrait produire son fromage sur ses 100 m2 dont l'intégralité n'est pas, de loin, exploitable !

    Le retour à la terre, les carottes diététiques, le fumier naturel ne sont ni plus ni moins que des théories inventées par des gens qui veulent justifier à tout prix une décision individuelle, mortelle si elle était étendue à l'ensemble de l'humanité. La Palice et tant pis pour les marginaux ! A moins que ceux-ci n'espèrent d'un cataclysme quelconque le retour de l'humanité à des densités plus faibles qui permettraient alors et la vie sur des espaces terrestres "convenables" et, il ne faut pas l'oublier, le retour triomphal du premier Cavalier de l'Apocalypse que l'on musellerait peut-être grâce à une féroce dictature ? "Ravages" fut un ouvrage de Barjavel très en vogue à une certaine époque et parfaitement clair à cet égard...

    Passons à des choses plus sérieuses, la production industrielle n'étant plus de nos jours réellement remise en cause. Sinon en ce qui concerne sas technique de mise en œuvre  et ses effets sur l'environnement. Mais nous aboutissons là au chapitre des "Possibles" et il est trop tôt pour en parler. Relevons simplement et avant d'aborder les improbables politiques et sociaux, que la poursuite de l'économie de masse est une probabilité quasi certaine, sauf diminution brutale et conséquente du nombre des humains.

    Au niveau politique, l'improbable le plus aisé à isoler est celui du retour à des comportements passés dont celui du pouvoir absolu. On peut imaginer tout un tas de "...craties", le fait le plus important ici est que nous vivons actuellement des situations du passé qui perdurent face à des démographies auxquelles elles ne sont pas adaptées. De plus, avons-nous relevé en introduction, le niveau de vie et donc le niveau mental moyen croissent, ajoutant leur poids à cette inadaptation. Sans même se demander de quoi demain sera fait, on peut avancer avec une quasi certitude qu'il ne sera fait ni de Louis XIV, ni du Sénat romain, ni du servage, ni du féodalisme, ni de... Reprenez un livre d'histoire pour le reste. Le nombre, toujours lui ! Tenir en laisse quelques milliers d'analphabètes n'a rien à voir avec l'administration de milliards de lettrés, toutes les variantes s'étalant, plus que moins instables, entre ces deux extrêmes. C'est la raison pour laquelle, "Madame la marquise", considérer l'Union Soviétique comme le joujou de quelques vieillards despotiques relève plus de la mauvaise foi que du raisonnement scientifique.

    Et c'est fou ce que nous avons de mauvaise foi ! Qu'il s'agisse de l'Occident ou de l'Est policier, on y trouvera en proportions variables groupes de pression, écoles de pensées, courses démultipliées aux honneurs, bref, tout ce qui fait la joie de la vie actuelle, du guichet de la Sécurité Sociale aux étranges lucarnes de nos civilisations élitistes de masse.

    Vous voyez que les Lapalissades peuvent être riches d'enseignements ! Rien qu'à spéculer sur le nombre, le niveau d'éducation, le niveau de vie, on en déduit une bonne partie de ce que votre propagande bien de chez vous empêche qu'on vous dise. Vérification faite sur le terrain, en cherchant bien dans les derniers recoins de vos sources personnelles d'information habituelle, sûr que vous trouverez les trois petites lignes vous annonçant que M. Andropov a lancé une campagne publicitaire contre l'alcoolisme ou pour la production de je ne sais quoi. On se revêt à nouveau des tours de M. de la Palice et on se demande alors quelle différence il y a entre ces publicités "rouges" et notre national "boire ou conduire, il faut choisir" ou notre "reconquête du marché intérieur" Après quoi on passe à la question plus vicieuse de savoir comment se fait-il que de telles campagnes existent au delà du rideau de fer sans les gadgets correspondants : syndicats râleurs, engueulades publiques et j'en passe... Parce que ces campagnes peuvent difficilement exister "ex abrupto", en dehors de tout contexte : qui dit campagne dit persuasion. Et qui dit persuasion... Re-vérification sur le terrain, mais là il faut choisir sa source d'informations, toutes n'en font pas mention, les syndicats soviétiques constituent bel et bien, dans des cas précis, des entraves insurmontables à la mise en œuvre de réformes d'entreprises. A nouveau La Palice mais vous connaissez maintenant le mode d'emploi...

    Toute cette diatribe sur nos ennemis héréditaires depuis 1918 pour en arriver à cette constatation : si, apparemment, le nombre influe aussi sur la manière de le gouverner, nos arrières petits enfants ont peu de chance de se battre sur les mêmes idées que nous, lesquelles paraîtront bien légères et immatures. Ajoutons que, l'informatique aidant, il deviendra de plus en plus dur pour nos leaders de se démarquer philosophico-politiquement de leurs adversaires, sinon en ciblant de plus en plus étroitement les différences réelles. Aujourd'hui, nous en sommes au droit de vote, au goulag et à la queue dans les magasins. De l'autre côté, ils comptabilisent le pouvoir électoral de l'argent, les Américains ne contrediront pas, la relative soumission de l'employé face à son patron et, in fine, l'absolu d'une consommation sans but. Trois partout qui évoluent de part et d'autre, des convergences existant entre les deux systèmes sur longue période. Et ce n'est pas parce que les tensions internationales se sont accrues ces dernières années que ces convergences ont disparu. Autrement dit et sans entrer encore dans le débat de fond sur le libéralisme et le collectivisme, on peut considérer comme improbable un futur dans lequel les gens continueraient à s'envoyer des "communiste !" ou "vassal du grand patronat !"  vengeurs et rageurs à tire larigot...

    Probablement, mais nous entrons ici dans le domaine des possibles, y aura-t-il de nouvelles différenciations du type "conservateurs" et "progressistes", et ces différentiations ne seront-elles plus globales mais appliquées à des situations successives bien précises. On y reviendra, l'essentiel étant de noter l'archaïsme de nos débats politiques, plusieurs "ténors" l'ont déjà relevé, débats qui ne sont pas sans influence sur les politiques stratégiques des deux camps. L'inertie joue ici contre la paix...

    ***

    Nous en arrivons au libéralisme et au collectivisme dont les convergences ont été citées plus haut. La foi en l'individu et aux mécanismes naturels d'organisation d'un côté, la foi en la puissance de la masse de l'autre avec, un sous-jasement judéo-chrétien assez marqué -il est d'ailleurs piquant de voir les églises, catholiques ou protestantes, renier, sous prétexte de sa justification matérialistes, une doctrine issue de la croyance en la progression de l'humanité, pour s'allier à une doctrine issue de la plus païenne des philosophies, celle de la sélection naturelle et de la primauté du plus fort :  clin d'œil de l'histoire à la vue des explications qu'on tente d'en donner !- L'Etat qui tempère les excès du libéralisme, les contre pouvoirs naissant qui tempéreront les excès de la dictature du prolétariat, dans les deux cas, des élites qui dominent des administrés...

    C'est ce dernier point qui retient l'attention dans le cadre des grands nombres que nous prenons comme référence : plus ça va, plus il y a d'éligibles, évidence statistique. X% d'élites dans une masse, petite, de sous-évolués donnent quelques centaines au plus de chefs possibles. Accroissons la masse, le contenu du facteur X s'accroît d'autant. Elevons le niveau de la masse et sa proportion enfle, soit le nombre que représente cette proportion. La Palice toujours, illustré par les élections municipales françaises de 1983 : 1 candidat pour 29 habitants, 3,5% de la population et près de 2 millions de candidats. On est loin des quelques gros bras qui pouvaient prétendre à la fonction tribale suprême de nos temps anciens !

    Maintenant prenons, sans en connaître le chiffre, la part de ces élites qui, de tous temps, ont été les plus râleuses, les plus contestatrices. Merci Monsieur de la Palice, cette part recouvre un nombre croissant d'intéressés. Ajoutons, comme précédemment, quelques ingrédients propres à augmenter le pourcentage de cette part, niveau culturel, information, moindres risques de répressions, et nous obtenons une part croissante d'un nombre croissant d'emmerdeurs potentiels, CQFD !

    Corollaire pour nos improbables de l'Est comme de l'Ouest, sans parler des possibles pour lesquels il y a beaucoup de choses à dire, il y a peu de chances pour que notre avenir politique revienne sur les habitudes de compromis qui se sont développées au cours des dernières décennies. C'est ça, le nombre... Autrement dit, collectivisme et libéralisme paraissent condamnés, sauf émeutes à répétition, à des successions accélérées de dialectiques sociales et donc, à terme, à une évolution assez fantastique de leurs structures. D'autant que la technologie des communications y pousse aussi. A voir au chapitre des possibles...

    Au terme de ce premier et rapide survol de nos lapalissades d'improbabilités, la moisson n'est déjà pas si mauvaise : nous savons que nous avons toutes les chances de continuer à vivre avec notre industrie, ce n'est pas évident pour tout le monde, que nos organisations politiques seront différentes de celles qui ont cours en 1983, lesquelles sont différentes de leurs prédécessrices, ce n'est pas évident encore, notamment pour ceux qui croient aux retours périodiques de l'histoire, et que nous n'aurons plus les mêmes sujets de disputes les avant-veilles de scrutins électoraux : à entendre les affirmations d'irréductibilité du marxisme et du libéralisme, ce n'est pas là non plus évident pour tous... Nous ne serons déjà plus les mêmes à partir d'un seul paramètre. Ce qui est en fait beaucoup quand on entend continuellement débiter des sottises sur l'immuabilité du genre humain. Savoir que Platon sera pris pour un rigolo dans quelques siècles est réconfortant !

    ***

    Industrie, contexte politique, ce ne sont pas là les seuls domaines où l'ère de la massification génère des improbabilités. Elle intervient aussi dans le domaine social, politique, économie et vie sociale étant en outre étroitement mêlées. Mais tenons-nous en au seul paramètre du nombre. Il y a deux millénaires, nos sociétés européennes vivaient sur l'esclavage. Il n'est pas mauvais de rappeler ici que la notion d'esclavage recouvrait alors le droit de vie et de mort du maître sur l'esclave ; c'est-à-dire qu'il y avait vraiment une différenciation entre l'un et l'autre et le moins qu'on puisse dire est que nous étions à l'époque très éloignés de la généralisation du bien être.

    Après l'esclavage, il y eut le servage dont une variante subsista jusque dans la Russie tsariste de 1918. Dans d'autres pays cependant, la "poule au pot" pour tous du ministre Sully illustrant parfaitement le phénomène, la société évolua progressivement vers la diffusion de plus en plus large d'un minimum de sécurité matérielle, diffusion qui explosa littéralement quand on se rendit compte, avec John Ford, que la croissance économique reposait, dans notre monde en voie d'industrialisation, sur l'existence d'un marché de masse. L'évènement du "grand public" ne cessa dès lors de produire ses effets, autant par réalisme économique que, plus simplement, du fait de l'accroissement continuel de la démographie : sans savoir s'il y a ici relation de cause à effet (on peut l'imaginer), la corrélation entre la massification des économies et l'augmentation de la démographie est certaine. Ce que recouvre et recouvrira cette massification évidente est du domaine du possible. L'improbable est, à tendances démographiques constantes, le recul bien sûr mais aussi le simple freinage du développement de la massification et d'un certain nombre de notions qui vont avec : démocratisation de la consommation (aliments, habitations, transports, loisirs, culture...) pour commencer. Mais aussi, on l'a vu, des interférences purement politiques (groupes de pression, phénomène associatif, croissance du nombre des contestataires, compromis, inertie, etc.) et culturelles : plus de créateurs notamment, les "écoles" de jadis, du type une par siècle, devenant totalement archaïque. Et même philosophiques : on ne pense pas l'humanité réduite à la cité antique comme on la pense grouillante, complexe et variée. Ce sont aussi des interférences technologiques, la demande mais aussi le nombre des chercheurs influant profondément sur le niveau, la qualité et la rapidité des découvertes. Ce sont enfin non plus des interférences mais des conséquences sociétales, la convivialité villageoise n'ayant rien à voir avec les rapports de citadins entre eux, agglutinés par centaines de milliers  au sein de vastes ensembles urbains : délinquance dans les zones urbaines défavorisées, tentatives de recréer la fête, difficultés de circulation, etc., illustrent les problèmes nouveaux que crée cette nouvelle forme de vie en société.

    On est tenté, à tous ces niveaux, de passer directement au stade de la prospective "active" tant nos débats sont riches de propositions en tous genres visant à organiser notre avenir. Restons-en toutefois aux improbables, aux "lapalissades éducatives", pour ne pas détruire la construction du raisonnement d'ensemble. Et ce qui est certain à ce seul égard de l'improbable est qu'il n'y a aucune raison objective permettant de croire à l'arrêt du phénomène global et de ses conséquences évidentes en matière de consommation, de politique, de culture, de technologie, de vie sociale et de communication, autre élément que nous aurions pu citer en supra à l'appui de notre démonstration. Et la seule raison qui aurait pu modifier notre complexité croissante, l'accélération constante de nos données "universelles", c'est la guerre atomique. Mais nous avons pris comme point de départ son improbabilité...

    Notre raisonnement sur les improbables est loin d'être terminé : la massification ressemble en effet à une très grosse tâche de peinture s'étalant sur une mappemonde sans qu'il soit possible d'en arrêter l'extension. Et indépendamment du débat actuel Nord-Sud, pourquoi ne s'étendrait-elle pas, cette énorme tâche, à ce Tiers Monde que nous regardons de haut ? Souvenons-nous de nos leçons de géographie des années 1950. Le Tiers Monde représentait alors la faim, les pères missionnaires, la charité internationale, le dénuement complet que l'envoi de médicaments et de rations alimentaires suffisait à faire oublier. L'exotisme sordide de ces années, parfois regretté par quelques inconscients, a fait place de nos jours à un spectacle bien différent : on parle des dangers des transferts de technologie, du coût des matières premières importées, du risque créé par l'endettement des pays en développement, des textiles et des montres d'Asie du Sud-est, de la mainmise des multinationales sur le nord du Brésil, du poids politique des nouveaux Etats, de leur puissance militaire parfois, bref, de considérations qui sont indiscutablement plus proches des nôtres qu'il y a seulement une petite trentaine d'années. Depuis dix ans en outre, le développement global du Tiers Monde est plus rapide que le nôtre, statistiques à l'appui et y compris l'Afrique dans son ensemble. Ainsi les PIB africain a-t-il crû de 4% entre 1980 et 1981 alors que l'Afrique du Sud connaissait une récession. C'est que pour une vingtaine de pays aux abois, dans le Sahel notamment, une autre vingtaine, Algérie incluse, a connu, elle, des jours meilleurs. Le problème n'est pas tant dans la croissance que dans son adaptation à une démographie galopante. Ce qui, mais seulement cela, peut justifier dans une certaine mesure "nos" priorités agricoles vis-à-vis du Tiers Monde. Ce n'est pas fini : l'une des raisons de ce développement plus rapide du Tiers Monde est tout bonnement que tout est à faire et que, une fois lancées, les affaires du dit Tiers Monde se développent comme jadis celles du Far West américain, sans notre problème de saturation commerciale. L'industrie automobile sud coréenne connaît actuellement et malgré la crise économique des taux fabuleux de progression. Quand on part de zéro, c'est tout-à-fait normal, le quadruplement  d'une production de quelques centaines de véhicules étant plus aisé à obtenir que celui de plusieurs centaines...de milliers, CQFD ! Cette remarque n'est pas inutile puisque le résultat mathématique  est bien une croissance globale plus rapide et, donc, un rattrapage...

    Il reste que, dans plusieurs pays du Tiers Monde, la massification indispensable de la consommation reste à faire là où les inégalités passées ont permis la constitution préalable des capitaux nécessaires à la mise en place de la production de masse. Tout est question de niveau de développement et on en est de nos jours à réfléchir sur la meilleure façon d'amener rapidement les pays en développement à ce seuil de "décollage" Le processus lui-même n'est pas remis en cause sinon, tout récemment et conjoncturellement, parce qu'il commence à menacer sérieusement notre confort et nos habitudes à court terme. Quelles probabilités ont ces nouvelles réticences de juguler ou freiner le processus ? Le juguler est carrément improbable : on n'arrêtera pas le redéploiement économique mondial tiré par toute une série de facteurs favorables au Tiers Monde. Les salaires plus bas bien sûr mais aussi les gains que retirent les firmes de leurs contrats de transferts (les recettes des services sont souvent plus intéressantes que celles provenant de la production, rarement financée par "l'investisseur" lui-même), les possibilités de développement face à la saturation des marchés développés, mais encore la puissance politique des détenteurs d'une bonne part de nos matières premières stratégiques, mais enfin l'attrait de pays neufs pour des entrepreneurs développés que dégoute la sophistication croissante des rapports économiques dans les vieux pays.

    Freiner le mouvement alors ? Certes, notre crise a rejailli sur le Tiers Monde et bien des projets concrets ont été reportés. Ainsi la Sogacel au Gabon, projet de fabrication de cellulose, et la Sodesucre en Côte d'Ivoire ont-elles été annulées : provisoirement pour la première, seulement ralentie pour la seconde. Mais la consommation de papier sur long terme est telle qu'un jour ou l'autre, passée la récession actuelle, nous en arriverons à faire du papier avec n'importe quoi : il faudra bien fournir livres et cahiers aux milliards d'écoliers potentiels qui naissent aujourd'hui dans des pays où la moyenne d'âge ne cesse de baisser (plus de 50% de la population algérienne à moins de 20 ans) Ne serait-ce que pour les écoliers... Quant au sucre, à voir le niveau de consommation atteint aux Etats Unis, on ne peut que s'interroger sur les réserves de consommation existant dans les pays qui ne consomment pas encore tous les types possibles de préparations, bonbons, entremets industriels, boissons hygiéniques et autres mets sucrés. Il faut se méfier du court terme et notre éventuel freinage du phénomène paraît n'être que conjoncturel.

    Le moins improbable de nos devenirs possibles n'est pas de ce fait un blocage prolongé des rapports Nord-Sud en leur état mais bien son contraire : quel que soit là encore notre avenir, il comportera presque certainement une formidable transformation géographique de la production industrielle mondiale, que nous le souhaitions ou non. A l'heure où d'éminents humanistes mettent en garde le Tiers Monde contre les dangers d'un développement "à l'occidental", affirmer cela relève d'une opération de salubrité publique : ce n'est pas contre les transferts que l'on doit -que l'on peut d'ailleurs- se mobiliser mais sur leurs seules modalités...

    ***

    Une civilisation industrielle, une vie politique et sociale très différentes d'aujourd'hui, un Tiers Monde de plus en plus envahissant, notre avenir sort de la brume des guerres et se précise peu à peu. Continuons, pour rendre ses contours plus nets, nos investigations sur les improbabilités.

    Plus de 20% de la population américaine non "blanche, l'Islam et l'Asie mêlées à la Russie blanche au sein de l'Union Soviétique, la Chine essaimant depuis plusieurs siècles des émigrés sur la quasi totalité de la planète, l'Europe ouverte aux invasions pacifiques de l'Afrique et de l'Asie, l'Afrique accueillant une proportion non négligeable d'étrangers sédentaires, partout existent les conditions d'une complexe mixité des cultures voire, à plus long terme, des populations. L'avion en outre qui charrie par cargaisons entières touristes et hommes d'affaires aux quatre coins du monde. Les séminaires internationaux spécialisés, les filiales de multinationales, les rencontres politiques, syndicales, commerciales tous azimuts, les journalistes passant et repassant à Beyrouth, Managua, Sao Paulo, Abidjan, New York, Moscou, Varsovie, Pékin, tout cela s'ajoute encore aux facteurs précités de mixité. Sans compter les restaurants de toutes nationalités qui peuplent les trottoirs des grandes capitales mondiales quand ça n'est pas celles des simples chefs lieux de canton ! Nous vivons déjà dans la mixité...

    En face, frissonnant d'horreur comme les rares "WASP" non homosexuels de San Francisco, les fins de race du 20e siècle, classes de dessous du panier qui, côtoyant l'étrange avec lequel elles cohabitent géographiquement, dos au mur. Quelques opérations coups de poing, deux ou trois textes législatifs xénophobes (le "contrôle de l'immigration") et, toujours, cette lancinante démographie supérieure des populations sudistes qu'elles exportent sans vergogne chez nous au travers de leurs émigrés : trois enfants par ménage, moins de deux pour les "Blancs", les Etats Unis auront un président hispanisant, chinois ou noir américain dans moins de trois générations si ces tendances ne s'inversent pas d'ici là... La chevauchée fantastique et pacifique du Sud qui réalise, sans tirer un coup de feu et en moins d'un demi siècle, la plus formidable invasion de tous les temps ; une invasion durable car économique : "ils" sont là, commencent par le sal boulot, créent des circuits à eux, s'emparent de petits secteurs déclinants comme la restauration à bon marché de quartier ou l'épicerie de banlieue. Leurs enfants vont à l'école, se mêlent aux nôtres pour qui, déjà, ils ne sont plus étranges. Fuyant de quartier en quartier, les Blancs de New York se sont retrouvé le matin dans les trains de banlieusard, les Nègres à Harlem. Nos propres HLM sont peu à peu investi, pacifiquement si l'on excepte les rares heurts de ces dernières années, la délinquance des immigrés oisifs et pauvres de la 2e génération et le sentiment diffus de racisme honteux de gens pour qui "trop, c'est trop !" On renâcle mais on ne s'oppose pas vraiment. Comment le pourrait-on d'ailleurs à moins de réveiller d'horribles démons qui emporteraient et les immigrés du Sud et notre civilisation ? Le Nigeria peut encore se permettre de vider son territoire de deux millions d'étrangers, et encore, nous n'en avons plus, nous, la moindre possibilité : nous viderions nos usines, nos mines, le cœur de nos quartiers encore animés le soir, sans compter les consommateurs dont se priveraient alors nos entreprises. Et puis, qui identifier parmi ces immigrés à rejeter ? Nombre d'entre eux ont la nationalité de leur pays d'adoption, des Antillais aux fuyards des temps des guerres coloniales en passant par les possesseurs non britanniques de passeports du Commonwealth. L'évolution de nos concepts juridiques s'y oppose également, notre soif de curiosité aussi : beaucoup de choses sont positives dans cette invasion, notamment l'ouverture au monde qu'elle encourage.

    Alors on "contrôle", on cherche à organiser l'arrivée des troupes : ouverture, assimilation, fermeture, ouverture, assimilation... Assimile-t-on le couscous à la blanquette ?! Non, bien évidemment, on prend et l'un, et l'autre... Quoiqu'il en soit, ces interrogations étant du domaine des possibles, l'improbable est un retour en arrière : il signifierait le transfert de plusieurs centaines de millions de personnes, l'arrêt du tourisme international, une décroissance terrible des transports internationaux et du commerce international, des régimes fascisants émergeant en même temps un peu partout. Bref, de tels cataclysmes qu'au regard, deux voisins basanés sur quatre paraîtraient peu de chose. Sans donc rejeter tout risque partiel de retour brutal et forcé en arrière (voir le Nigeria ; mais pour combien de temps s'est-il réellement débarrassé de ses étrangers ? On ne presse pas une éponge sous l'eau !), on peut considérer cette amorce de mixité des peuples comme l'une des données de notre avenir, une définition plus précise faisant appel à  des raisonnements plus aléatoires. Contentons-nous pour l'instant de noter que le couscous et le porc aux bambous sont des plats que nous continuerons très probablement à consommer demain.

    Là aussi, le dire n'est pas du luxe quand on voit le tôlé que suscite en France un mouvement d'humeur de travailleurs immigrés exploités et cherchant à faire comprendre à des employeurs plus bêtes que nature qu'eux aussi sont des hommes. A cela, on leur réplique par l'octroi d'une prime de 200 F et on s'étonne que ladite prime ne mette pas un terme au mouvement de grève, gouvernement socialiste en tête. Nous partons de loin, de très loin, alors que le phénomène est déjà très engagé...

    ***

    Nous venons, avec cette improbabilité d'une non mixité à terme des cultures et des populations, de nous écarter quelque peu de notre paramètre de base qu'était l'ère de la massification. Quoique le nombre joue sans doute un rôle non négligeable dans ce phénomène de mixité, plusieurs flaques d'eau côte-à-côte ayant toutes les chances de se confondre en une flaque unique dès lors qu'elles grossissent. Disons toutefois que le nombre n'est pas ici le seul paramètre en cause, les communications, l'économie, l'information intervenant par exemple tour à tour. Ce qu'il advient en fait dans notre quête d'improbables est que nous sommes amenés à faire intervenir non plus un seul mais plusieurs paramètres à la fois pour expliquer que 1 + 1 ne font pas 3. Les équations se compliquent légèrement sans pour autant, on le verra, retirer à leurs résultats le caractère de lapalissade que nous leur avons conféré dès le début.

    Il en est ainsi en matière d'improbables économiques : pour déduire que le temps des multinationales est loin d'être révolu, il faut introduire plusieurs facteurs dans la machine. Nous retrouvons notre nombre, bien sûr, d'où sont issues nos séries de production, nos techniques de marketing, nos marchés grand public, toutes notions qui ne sont pas, pour plusieurs décennies au moins, à la portée des petites et moyennes entités économiques : d'immenses pans de nos économies restent et resteront, même s'ils évoluent (on le verra dans les possibles), l'apanage de quelques géants du commerce et de l'industrie, du seul fait de leur taille : la conception des automobiles et des chaînes de fabrication des dites automobiles par exemple, même si on arrive aujourd'hui à rentabiliser de toute petites unités de montage ou de fabrication partielle. La production et la distribution de ressources énergétiques, autre exemple et même si on n'en n'est plus aux sept pétroliers d'antan : les ressources financières nécessaires en matière d'exploration et de forage "off shore" sont telles que le petit ne convient pas. Et ce ne sont pas des exemples limitatifs ! Déjà ici, au paramètre nombre correspond un paramètre "taille d'entreprise", lequel conditionne les possibilités d'action de l'acteur ou des acteurs économiques, la croissance du nombre permettant la croissance de la taille qui seule, répond à plusieurs besoins vitaux du nombre : ne serait-ce que nos fromages de chèvre du début, l'organisation rationnelle de la production industrielle permettant seule le contentement d'une aussi importante demande potentielle !

    A ce nombre, à cet effet de taille, s'ajoutent d'autres facteurs qui rendent improbable un futur sans multinationales gigantesques : la dynamique propre des groupes en question est l'un de ceux-ci. Non seulement les hommes qui y travaillent en nombre croissant s'imprègnent peu à peu de la philosophie propre à ces groupes (ouverture internationale, méthodes de travail à grande échelle, habitude de la puissance, du "grand", acquis sociaux importants, organisation institutionnalisée de rapports sociaux évolués...) mais en outre ces entreprises ont peu à peu créé des relations de production qui empêchent un retour en arrière : des composants industriels sont fabriqués dans des unités dispersées et alimentant des usines de montage également dispersées ; des services centraux (comptabilité, gestion du personnel, marketing...) déchargent les filiales décentralisées de bien des embêtements et leurs apportent, notamment en matière commerciale, des plus-values inestimables ; des images de marque, le respect des produits par les réseaux indépendants de distribution n'auraient jamais été obtenus par ces seules filiales ; la recherche n'aurait jamais atteint le stade où elle se trouve actuellement dans bon nombre de grands groupes sans la mise en commun  des moyens de tous les membres du groupe, financiers par exemple ; des tarifications fournisseurs... La liste est si longue que nous pouvons nous arrêter à ces premières constatations propres à la dynamique interne des multinationales. Une dynamique externe joue également en leur faveur. Tout particulièrement l'habitude prise ces dernières années de monter des financements de projets sur sources multiples et associées. En Afrique par exemple, un projet comme celui de la mise en valeur du fleuve Sénégal a vu concourir une bonne dizaine de pays à son financement, pays qui entendent bien évidemment participer aux travaux couverts par ce financement. Peu à peu, des entreprises de tous pays travaillent donc en commun sur des chantiers étrangers, leurs banques étant par ailleurs associées dans des pools qui tiennent les cordons de la bourse. De ces contacts ne peuvent que naître des contacts ultérieurs qui eux-mêmes généreront des joints ventures et, éventuellement, des associations plus étroites si l'un des partenaires éprouve un jour le besoin d'élargir son capital, ce qui est de moins en moins rare. Le phénomène va déjà beaucoup plus loin qu'un autre phénomène, dynamique lui aussi : l'internationalisation forcée de sociétés dont le marché intérieur s'avère de plus en plus limité. Il faut une certaine taille pour financer des filiales à l'étranger, lesquelles, une fois créées, accroissent encore la taille globale de leur promoteur. On voit donc, sans aller plus loin ici aussi, que la lancée des grands groupes multinationaux est suffisamment forte pour qu'il soit improbable qu'on y revienne un jour. Quant au contrôle de ces géants, quant à leurs structures, il s'agit d'une autre problématique relevant plus du "possible" que de "l'improbable"

    ***

    Refaisons le point pour ne pas nous perdre dans cette avalanche de scénarii : industrie, vie politique et sociale différente, Tiers Monde en expansion, mixité des cultures voire des peuples, pérennité des deux phénomènes de grands groupes et de firmes multinationales ou, plus exactement, "internationalisées", tout cela, direz-vous, fait partie non de notre avenir mais de notre présent !  Deux remarques à cet égard : d'abord, il n'est pas évident que nous en ayons toujours conscience, quelques exemples précités de discours allant plutôt dans le sens de l'improbable le prouvant. Ensuite, il ne s'agit pas d'un présent fugace sur lequel nous aurions prise mais de données valables sur longue période et qui subsisteront dans notre futur. Cela peut paraître banal de dire que demain sera fait avec les matériaux disponibles, donc d'aujourd'hui, mais à lire bon nombre de romans de science-fiction faisant table rase du passé, ce n'est pas inutile : nous projetons aussi bien nos réticences que la réalité, seule cette dernière ayant des chances sérieuses  de confirmer plus tard nos projections. D'une manière plus générale enfin, les scénarii plus osés que nous pourrons faite au chapitre des possibles devront s'intégrer au sein de ces lapalissades, faute de quoi ils deviendraient improbables.

    Un ordinateur ne procéderait pas autrement, le B.A.-BA de la programmation informatique étant d'introduire d'abord dans la machine des "barrières" d'évidence qui permettront ensuite d'éliminer rapidement les échafaudages de la mémoire active qui ne cadreraient pas avec le labyrinthe formé par ces barrières : pour imaginer l'agriculture de demain, il faut d'abord déblayer les grands axes de son développement actuel. Le canon à beurre, oui, le fromage de chèvre artisanal, non en quelque sorte. Venant heurter les cases noires de notre grille ainsi conçue, les bips électroniques de notre imagination rebondissent, refusés par la machine tandis que d'autres bips passent dans les colonnes adjacentes...

     

    L'improbable microsocial

    Reprenons le cours de notre examen des improbabilités. Nous avons évoqué nos rapports économiques et sociaux, dominés par le nombre, notre contexte économique, dominé par l'industrie, le gigantisme et l'internationalisation, et notre contexte international pacifique dominé par l'émergence du Tiers Monde. Il ne reste plus grand chose, à ce niveau de l'improbable, des données macro-sociales de l'avenir. Nous pouvons donc passer aux données microsociales pour lesquelles d'autres lapalissades existent et sont bonnes à mettre noir sur blanc. Commençons par les structures familiales dont certains font le moteur principal, et même abusivement principal, de notre évolution : papa, maman, la "petite graine" et les enfants.

    Le féminisme, le relâchement des mœurs, l'infléchissement des courbes démographiques, la solitude, la "nucléarisation" des familles, le vieillissement, les divorces, l'avortement... Des multitudes de notions déferlent alors dans nos esprits, mélangées, en désordre. Et il est vrai qu'il n'est pas facile d'y mettre de l'ordre, ces notions découlant elles-mêmes de phénomènes plus vastes que nous entrapercevons sans savoir encore les corréler : nos sciences sociales sont pauvres, désespéramment pauvres, attelées à quelques primitivismes du type freudisme, lacanisme, zoologie des rats et autres explications simplistes. Nous ne savons même pas, par exemple, si l'homosexualité est une maladie (thèse de l'Eglise Catholique), un phénomène génétique, la conséquence d'un environnement, le fruit du surnombre, une affaire culturelle ou le simple hasard de la rencontre malencontreuse (pour la reproduction) "d'atomes crochus". Et nous nous disons "développés" ! Nous ne savons pas quoi qu'il en soit et ce n'est pas l'auteur obscur de lignes qui ont toutes chances de ne jamais être publiées qui aura la prétention de savoir pour les autres. Au niveau des improbables par contre, on peut avancer un certain nombre d'évidences :

    - la libération de la femme a une probabilité plus grande de poursuivre sa carrière que l'inverse : et d'une, ce phénomène n'est pas propre à l'après guerre, il prend ses racines loin dans le passé. Le mariage d'abord, imposé progressivement en Europe par les Eglises pour assurer une certaine sécurité des mères de famille jadis répudiables à merci. Puis la reconnaissance progressive, en Europe toujours, des capacités intellectuelles du genre féminin, reconnaissance difficile il est vrai : le temps des "Femmes savantes" n'est pas si éloigné de nous et, tout récemment, le journal "Le Monde" publiait une série d'articles "scientifiques" tendant à différencier à nouveau gènes masculins et féminins en la matière. Beaucoup reste donc à faire, conclusion logique. Ensuite, l'égalité des femmes au plan politique est un combat toujours en cours, commencé en Grande Bretagne (les Suffragettes) et qui se poursuit, non sans résistances, dans le Tiers Monde. Enfin, l'égalité économique reste une vue de l'esprit, tout juste entamée par l'intrusion récente des femmes dans le monde du travail des pays développés. Nous avons donc une tendance et non un épiphénomène, qui est loin en outre d'être arrivée à maturation. Et de deux, les acquis du mouvement, notamment le droit de vote, le travail et l'éducation des femmes, rendent celui-ci difficilement réversible. Tout au plus peut-on freiner, comme en Suisse, sa progression, l'échec des politiques françaises de "mère au foyer" n'étant pas à cet égard de nature à encourager les hommes à s'opposer plutôt que de s'adapter. Faisons nous donc à cette idée que demain, la femme aura une place encore plus grande qu'aujourd'hui dans notre vie, laquelle reste toujours primairement machiste : il suffit de regarder une file de voitures pour s'en convaincre, trois couples sur cinq, sinon plus, étant organisées avec l'homme au volant, la femme à sa droite ou à sa gauche suivant le côté de conduite, et les enfants derrière...

    - L'allongement de la scolarité des enfants est aussi, à l'échelle mondiale donc en incluant le Tiers Monde, un phénomène dont la réversibilité est improbable : les législations, l'élévation des niveaux de vie, les besoins des économies modernes paraissent à cet égard des facteurs plus forts que la tendance naturelle de l'enfant au ludisme, si jamais elle est trop encouragée, ou la croissance de phénomènes sectaires, "autocentrés", dans la vie des parents. Que la scolarité des enfants revête une forme plutôt qu'une autre est un problème de nature différente : l'essentiel est que les jeunes paraissent condamnés pour longtemps encore à "potacher" de plus en plus. L'apprentissage, de façon plus générale, est sur la pente de l'allongement de sa durée et non l'inverse. Peut-être que plus tard, avec des techniques que nous ne connaissons pas encore...  Mais nous atteignons là un futur trop embrumé pour être exploré sérieusement.

    - toujours à l'échelle mondiale, l'allongement de la durée de vie devrait continuer à s'accroître avec, en corollaire, la multiplication du nombre des retraités. Point besoin ici d'exposer les raisons pour lesquelles l'inverse est improbable, sinon en attirant l'attention des lecteurs sur le fait que les "gains de productivité" en la matière seront surtout obtenu maintenant et rapidement là où la situation est la plus mauvaise, dans le Tiers Monde toujours : croissance en tout cas plus rapide chez eux que chez nous.

    - enfin, pour en rester strictement à la famille, la reconstitution des "grandes familles" d'antan paraît assez improbable, trop nombreux étant les paramètres concourant à son éclatement : protection sociale des personnes âgées leur assurant de plus en plus d'autonomie économique, mouvances géographiques croissantes dans le travail, baisse constante du nombre d'enfants par ménage, disparition des logements adaptés à ce type de famille et on en passe. Les "gains de productivité", là encore, seront probablement supérieurs dans le Tiers Monde que chez nous où le seuil d'aujourd'hui (foyers de 3 ou 4 personnes) ne paraît plus devoir être remis en cause que par le phénomène du divorce. Lequel, avec d'autres facteurs comme celui de la liberté du mariage, le relâchement des mœurs ou l'internationalisation de la vie économique, paraît plus de nature à réduire la taille moyenne des foyers que l'inverse. Notre devenir le moins improbable paraît être en définitive celui d'une diminution de la taille de la cellule familiale et, au mieux, à sa stabilisation à son niveau actuel dans les pays les plus évolués. Encore convient-il d'être prudent, en se contentant des seules déductions relatives à l'importance numérique des foyers, sans chercher, pour l'instant, à inspecter ce qui pourrait exister derrière ce critère numérique : couples de divorcés remariés, concubinage, pour ne reprendre que les cas particuliers les plus fréquents...

    ***

    Voici donc les grandes lignes de nos familles de demain : rôle accru de la femme, enfants savants (les discussions devant la télévision s'annoncent difficiles pour les parents !), petites cellules comportant de plus en plus de personnes âgées (donc des cellules de deux personnes)... Qu'en est-il maintenant de la structure microsociale la plus importante en nombre d'heures passées après la structure familiale, soit "la vie au travail" ?

    - la première des idées qui vient à l'esprit, hors la question purement pécuniaire sur laquelle se penchent beaucoup trop de spécialistes pour qu'on l'aborde ici, est la pesanteur des rapports hiérarchiques : serons-nous toujours, pour résumer et demain, le subalterne d'autrui et passerons-nous toujours x heures par jour (le temps de travail sera étudié juste après) à craindre, combattre, persuader, dissuader, obéir à un quelconque Tartempion placé là par le hasard de l'existence ? D'aucuns vous répondront que les Tartempions en question sont les vainqueurs de la compétition naturelle et salutaire entre les hommes ; d'autres protesteront véhémentement que l'autogestion, la fin des chefs, est la solution suprême de toutes nos disputes. Ah, passion, quand tu nous tiens ! Avant d'examiner l'improbable en la matière, il est amusant de s'intéresser à ce débat : drôle en effet de voir des gens se chiffonner sur la manière de gérer des entreprises dans lesquelles ils souhaitent en même temps rester le moins longtemps possible ! De là des scénarii faciles, du type la demi-heure de travail hebdomadaire en l'an 3000, les problèmes hiérarchiques n'ayant plus aucune importance. De l'autre côté, les salariés autogestionnaires de ce même an 3000, travaillant chez eux par télématique interposée et à, bien sûr, l'extraordinaire créativité. L'an 3000, c'est loin...

    Plus sérieusement, on voit qu'à terme, l'évolution des rapports hiérarchiques ne dépend que de sa dynamique propre : le temps de travail intervient, on y reviendra, ainsi que l'importance des loisirs, celle-ci étant tout de même un peu liée à ce temps de travail. C'est un premier point, la question de la subordination d'un individu à un autre n'étant pas vue de la même façon lorsque, tel l'esclave, le subordonné passe 24 heures par jour avec son supérieur hiérarchique où lorsque, tel que nous vivons aujourd'hui, ce temps est limité à huit heures quotidiennes. Quant à l'importance des loisirs et ses conséquences sur la relativisation du problème de la hiérarchie, un exemple suffit à l'illustrer : le patron d'une entreprise de province peut aussi être membre d'une association de pêche dont l'un de ses employés serait le président. Cas rare il faut l'avouer, les patrons ayant plutôt tendance à cumuler... Cela montre toutefois avec quelle prudence il faut aborder cette question hiérarchique quand on l'envisage sous l'angle du futur : les chemins de notre devenir sont nombreux et peuvent être malicieux...

    Ceci étant, il existe des évolutions objectives qui rendent improbable un retour en arrière en matière de grignotage progressif des pouvoirs hiérarchiques. Nos chercheurs en science sociale ont déjà et abondamment démontré dans le détail le processus qui a, petit à petit, retiré aux héritiers le pouvoir dans l'entreprise au profit des "managers" Restent aujourd'hui le problème des dividendes, sans oublier les nombreux à côté que n'oublient pas de se verser les dits managers. Lesquels sont derrière la calculatrice et non, comme les héritiers du 20e siècle, à la sortie de l'imprimante. Autre problème... Aujourd'hui, on remet en question le pouvoir de ces managers et, ce, de plusieurs façons : tout naturellement par le jeu des pesanteurs externes à l'entreprise. C'est la grande question de la puissance des financiers et de l'étatisation des sociétés : le portefeuille et les lois empêchent le manger de faire n'importe quoi, y compris en matière de gestion du personnel. Plus conflictuellement aussi au sein des entreprises et on a entendu suffisamment de choses sur le syndicalisme pour l'admettre. Au delà, des évolutions en douceur apparaissent : conseils d'atelier à la place de l'ancienne maîtrise, spécialisation des cadres dont la fonction d'encadrement finit même parfois par disparaître totalement (un "directeur export" est souvent un chef sans troupe de même que des cadres d'assurance peuvent s'occuper, totalement seuls, d'un secteur précis), fonctions d'animation plus que de commandement dans des activités où l'animation prime l'ordre (la publicité par exemple), ou encore réunions intéressant, comme au Japon, des strates successives de salariés en fonction de leur rôle dans l'entreprise et non plus en fonction de leur grade : on "informe" la production, le commercial et non plus les seuls responsables de ces départements. Le processus est assez engagé dans les grandes entreprises...

    Bien plus, l'échelle des salaires tend à reposer de plus en plus sur la qualification et la plus value sociale du travail et non plus sur le degré hiérarchique, cette évolution étant cette fois-ci plus perceptible dans les PME que dans les unités de taille importante où on a fixé une fois pour toute une grille hiérarchique des rémunérations en y ajoutant des plans de carrière. Ainsi et notamment dans les services commerciaux, des subalternes payés à la commission peuvent-ils gagner plus que ceux qui les animent. Là encore il faut être prudent, le cumul des deux avantages (hiérarchique plus grosses commissions) étant plus fréquent que l'inverse.

    Bref et quoi qu'il en soit, le grignotage de la hiérarchie est un fait indiscutable au point que des catégories de salariés n'hésitent plus de nos jours à remettre en cause telle ou telle orientation des directions qu'elles n'approuvent pas : les tracts syndicaux internes aux entreprises sont révélateurs de cet état d'esprit, du moins en France : le Tiers Monde n'en est pas à ce stade ni même à celui des managers ; la cogestion allemande modifie quelque peu les données du problème ; de même que le syndicalisme soviétique, plus puissant qu'on ne l'imagine d'ordinaire en Occident, n'a pas, vis-à-vis de la hiérarchie, les mêmes problèmes que les syndicats français.

    En tenant compte de nos limites du début (la hiérarchie n'est pas isolable du temps de travail et de l'importance relative des loisirs), on peut, en conclusion, considérer comme improbable un renforcement du pouvoir hiérarchique dans notre monde futur. Passera-t-on à d'autres stades de sa mise en cause progressive, ira-t-on vers l'autogestion (qui suppose une formation préalable du personnel ainsi que de bonnes structures d'information interne) ? Tout cela relève du "possible" et non des improbables éliminés à tour de rôle...

    - le temps de travail : là aussi on constate un grignotage progressif  et sur long terme du temps que nous passons à gagner notre vie. Grignotage quotidien et absolu puisqu'à la diminution mondiale de la durée hebdomadaire du travail s'est ajoutée, depuis l'instauration et la généralisation de la retraite, l'abaissement de l'âge de celle-ci. Si on examine pourtant le détail des départs à la retraite, on voit que ceux qui ont un travail pénible ou répétitif partent plus tôt dès qu'on les y autorise tandis qu'il n'est pas rare de voir des gens qui ont un travail bien rémunéré et/ou intéressant prolonger leur vie active au delà de l'âge fatidique. Le débat est ouvert en France, moins ou pas du tout dans les pays en développement, différemment dans des pays où la mobilité sociale est plus grande que chez nous ou bien lorsque la protection sociale est moins avancée.

    Laissons donc pour le moment l'âge de la retraite dans son carton pour ne retenir que la durée hebdomadaire du travail. A laquelle il ne faut pas oublier d'ajouter les temps croissants de formation permanente des jeunes... Le moins qu'on puisse dire est que les facteurs poussant à sa réduction, et notamment la crise économique, paraissent aujourd'hui plus opérant que les facteurs contraires qui sont d'ailleurs du seul ressort de la philosophie et de la politique. A l'ère du début de la robotisation, il n'existe pas sur le long terme de raison valable d'une augmentation de la durée hebdomadaire du travail, ni même d'un arrêt durable de sa diminution : nous travaillerons moins à l'avenir, c'est quasi certain. Mais peut-être travaillerons-nous mieux ...?

    - comment en effet travaillerons-nous demain ? En deçà de la science fiction (ordinateur, robots voire androïdes se chargeant de tout ou presque), un certain nombre d'improbabilité apparaissent : d'abord celle d'un futur où nous serions oisifs, conformément à la vision ci-dessus d'un monde dominé par la machine. Le travail des hommes primera encore longtemps, qu'il s'agisse de l'agriculture ou des services (il peut en être autrement en matière industrielle) D'autant que le Tiers Monde, avec 70% et plus d'agriculteurs, n'est pas prêt de rentrer rapidement dans une ère de travail automatisé. Plus généralement, on peut considérer le passage de notre civilisation dans cette ère éventuelle comme aussi déstabilisatrice que le fut notre passage antique de la société esclavagiste à la société salariale. Ce sont nos revenus distribués qui, aujourd'hui, conditionnent toute notre vie, production, consommation, échanges. Aller plus loin, jusqu'à l'axiome "à chacun selon ses besoins", ne se fera pas vite si jamais cela se fait : il faudra une abondance réelle en place de la perspective d'abondance que nous avons en 1983, un changement tel des mentalités qu'il ne pourra se produire que sur plusieurs générations et une restructuration fondamentale de nos systèmes de distribution des ressources dont l'ampleur est, aujourd'hui, vertigineuse : imaginons, pour cerner cette ampleur, que, personne ne travaillant plus pour gagner sa vie, aucun salaire ne soit distribué ! Tout le marketing, toutes les motivations économiques, tous les bilans d'entreprise (recettes, dépenses, valeur ajoutée et profits) évanouis d'un coup... C'est totalement inconcevable dans notre contexte même à long terme et, demain comme aujourd'hui et hier sera encore fait de notre labeur quotidien. Après demain est une autre affaire, les possibles étant multiples...

    Cette première affirmation qu'il n'est pas mauvais de poser, ne résout pas pour autant la question de savoir comment se fera notre travail futur, réduit dans sa durée et libéré de ses contraintes hiérarchiques, du moins des plus archaïques d'entre elles. Deux autres improbabilités permettent d'affirmer qu'en tout état de cause, notre travail sera plus efficient : la technologie en premier lieu et sauf cataclysme lui-même improbable, continuera très certainement à accroître notre productivité. L'informatique dans les services, l'informatique et la robotique dans l'industrie, la chimie-biologie dans l'agro-alimentaire et la santé produisent déjà et par exemple des effets dans ce sens. Et comme nous avons lancé à l'échelle mondiale des programmes de développement et mobilisé des financements considérables, l'avancée probable de ce facteur technologique ressemble plus à une armada couvrant la mer entière qu'à un navire d'exploration que l'on peut faire avancer ou reculer à sa guise. De plus, ce mouvement a sa logique propre qui nous empêche, si nous y étions tentés, de revenir en arrière. Prenons l'exemple très actuel du chef d'entreprise rétif à l'idée de faire entrer l'électronique dans sa maison. Hier encore, il pouvait acheter des machines à écrire électriques ou mécaniques. Aujourd'hui, plus personne ne lui propose de tels équipements, tous remplacés par des machines électroniques équipées de micro-processeurs. Il n'a plus le choix... Rentre-t-il chez lui le soir ? Sa cuisine est envahie de puces électroniques, son téléphone est relié à un central "temporel", sa télévision fait appel aux techniques les plus sophistiquées, ses enfants se disputent le dernier jeu électronique du jour. Là non plus, il n'a plus le choix... Prend-il sa voiture ou le métro, va-t-il à la banque...

    Vous pouvez continuer vous-même cette enquête à  ras la terre sur l'invasion sans retour des "...iques" dans notre vie quotidienne. La direction de cette invasion, sa vitesse, les contrôles qu'on peut exercer à son encontre, c'est du domaine des possibles. La comptabilité manuelle, l'archivage artisanal, le dessin non assisté, les lancements sans simulation, c'est du domaine de l'improbable. Au point qu'on peut, dès à présent, discerner secteur par secteur, branche par branche, entreprise par entreprise ce qui ou non inéluctable : nos banques, nos compagnies d'assurances n'ont-elles pas déjà en cours d'exécution des programmes de compression, de formation et/ou de recyclage du personnel en fonction de l'arrivée toute aussi programmée de matériels automatisés ?

    Le progrès technologique, très rapide ces dernières années, a occulté un second phénomène concomitant, pourtant encore plus caractéristiques de nos tendances d'évolution : il s'agit de l'organisation sans cesse plus efficace du travail humain. Pour mieux percevoir son importance, nous allons prendre l'exemple du transport automobile : qu'est-ce qu'une voiture, de la fin du 19e siècle à nos jours, sinon quatre roues, un moteur à explosion interne, un châssis et une cabine. Certes, chacun de ces éléments a évolué, vitesse, fiabilité, bruit, confort, consommation, etc. Mais, un siècle après la découverte de Cugnot, nous en sommes toujours au stade des quatre roues et du moteur à explosion, désespérément à ce stade d'ailleurs si on prend en considération les problèmes de l'industrie automobile mondiale (sa technologie est au bas de la pente descendante de sa courbe d'évolution)

    Regardons à présent l'environnement de ce véhicule automobile, la manière avec laquelle nous avons mis son emploi à l'œuvre, dont nous avons organisé cet emploi. Au départ la fabrication manuelle de "De Dion bouton" dans un obscur atelier de banlieue, des routes empierrées aux nombreuses ornières et le maréchal ferrant du village le plus proche réparant au mieux radiateurs crevés et transmissions cassées. En 1983, les feux rouges, la signalisation routière, les autoroutes avec postes de contrôle intégrés, les stations-services, les "restauroutes", les dépanneuses, les loueurs de véhicules, les services après vente, la gestion des stocks de pièces détachées et j'en passe, sont venus progressivement modifier jusqu'à le bouleverser notre environnement automobile et même notre cadre de vie tout court. Ce constat d'organisation croissante, on peut le faire dans bien d'autres domaines dont, en priorité, ceux qui touchent à l'économie : les transports pris, cette fois-ci, dans leur sens global avec le transit, le groupage, la gestion informatisée, le bout-en-bout, etc. Les communications, avec le tri, la boîte postale, les mandats, le chèque postal et autres nouveautés ; la production, avec les services commerciaux, la gestion des stocks, l'exportation... La distribution, avec les succursales multiples, le rayonnage, les prix d'appel, les services après vente, etc., et. Ce formidable mouvement devrait-il s'arrêter nous ne savons pas trop pourquoi du jour au lendemain ?! Improbable, de toute évidence. D'autant que, là aussi, notre programmation actuelle est très avancée, de la carte magnétique à la boutique informatique de quartier en passant par la construction d'infrastructures dans le Tiers Monde tandis qu'en outre, le phénomène a sa logique propre accélératrice, ses instituts de prospective, ses associations-groupes de pression et, plus généralement, une interaction de plus en plus fine avec le progrès technologique. Ce dernier offrant de nouvelles voies à l'organisation qui, elle-même, ouvre des portes à l'avancée technique. Phénomène usuel d'ascenseurs renvoyés que l'on observe par exemple majestueusement en matière informatique : la télématique, système d'organisation de la communication informatique, n'a t'elle pas poussé bien des entreprises à mettre au point des matériels adéquats sans cesse plus évolués, lesquels autorisent eux-mêmes une télématique sans cesse plus sophistiquée ?

    Nous continuerons à travailler, pour reprendre notre synthèse progressive habituelle, mais moins et mieux, en intégrant à notre cadre de travail de moins en moins hiérarchisé au sens militaire du terme et des assistances mécaniques en nombre croissant, et une organisation toujours plus évoluée. Que pourront être ces assistances et cette organisation, nous verrons cela au chapitre des possibles.

    - Nous en arrivons maintenant aux loisirs, notre vie moderne étant plus conforme à la devise "famille, travail, loisirs" qu'à toute autre description idyllique de la République ou toute autre prescription de quelque apprenti dictateur que ce soit : en temps passé, c'est bel et bien à ces trois occupations que nous consacrons notre vie, des concepts comme "liberté, égalité, fraternité" restant du domaine de l'intellect pur ou, au mieux, quelques jours de fête sur les 365 par an que nous devons "meubler" en mangeant, dormant, travaillant et nous occupant le reste du temps. Quant au "travail, famille, patrie" des excités vichyssois, nous passons heureusement de moins en moins de temps à "défendre notre patrie" -c'est-à dire à tuer et se faire tuer pour elle- et, d'autre part, nous ne considérons pas le travail et la famille comme une fin en soi mais comme un état de fait imposé par les circonstances : dès lors qu'il faut des enfants, il y a des familles puisque nous nous reproduisons toujours "naturellement" ; dès lors qu'il faut de l'argent pour vivre et qu'il faut travailler pour en gagner, nous travaillons, CQFD ! Mais ça n'est pas inutile de le démontrer : d'autres scénarii sont possibles, le bébé éprouvette et le "à chacun selon ses besoins" retirant par exemple toute espèce de signification à la devise, stupide, des pétainistes. Stupide en effet car, ainsi que nous venons de le souligner, elle transforme en but à atteindre un simple fait à un moment donné. C'est comme de dire "pain blanc, vin rouge et viande cuite" parce que cela nous plait que le pain soit blanc, le vin rouge et la viande cuite...

    Loisirs donc qui trimballent avec eux nombre d'idées, de propositions, de possibilités dans lesquelles nous ne rentrerons pas pour l'instant. Contentons nous des improbabilités. Et, en premier lieu, de la conséquence de la diminution du travail : moins on travaille, plus on a de temps libre, "élémentaire mon cher La Palice !" Voyons ce que cela donne sur le terrain : une journée comporte 24 heures. Nous dormons de 6 à 10 heures par jour en moyenne. Nous travaillons pour l'instant entre 6 et 10 heures par jour également ; restent donc entre 4 et 12 heures par jour pour la famille et les loisirs, famille et loisirs pouvant d'ailleurs se confondre. Il faut ici garder une moyenne en mémoire pour bien comprendre les conséquences à terme du phénomène, soit une famille de 4 personnes, les parents et deux enfants. Retirons de ces 4 à 12 heures le temps qu'il faut pour faire vivre normalement la famille, exception faite du repas de la mi-journée, largement socialisé en France contemporaine. Repas du matin, préparation puis ingestion, une demi heure ; repas du soir, idem, une heure ; toilette, hygiène digestive, une demi heure ; communication, suivi des enfants, rapports entre époux, une heure minimum ; transports du lieu de vie au lieu de travail et vice-versa, une heure en moyenne. Soit, au bas mot, quelques 4 heures quotidiennes pendant lesquelles nous effectuons des tâches obligatoires, répétitives, qui ne laissent aucun moment disponible pour des choses moins terre-à-terre. Reprenons maintenant notre temps libre moyen, 4 à 12 heures par jour et nous voyons que, déjà, il existe un cas de figure où l'homme n'a pas vraiment de temps de loisir. D'où le week-end, rétorquera-t-on, ce qui caractérise de fait notre vie actuelle moyenne : du lundi au vendredi inclus, pas le temps de respirer. Le week-end plus les vacances, repos, détente voire défoulement. Le tout avec un "plus" avant 20 ans et après 60 ans où l'on retrouve des temps de loisir plus importants.

    Maintenant, qu'est-ce qui est rigide ou non dans cette répartition quotidienne de nos activités ? Le sommeil ? Sur très long terme, des expériences anglaises (faire vivre une communauté pendant un an sous des conditions similaires à celles de la préhistoire) tendent à prouver que le temps qui nous lui consacrons à régressé : de 14 heures à 8 heures par jour pour reprendre les conclusions prédominantes de l'expérience (en fait des hommes habitués à dormir 8 heures par jour sont "retombés" à 14 heures, n'ayant rien d'autre à faire. L'expérience doit être prise avec prudence...) De plus, l'étude du sommeil montre en l'état actuel des recherches que les "époques" du sommeil n'ont pas toutes la même valeur. Mettons donc qu'on puisse gagner sur le sommeil, le gain devant être très lent. Aucun improbable ici...

    Le travail ? Nous avons vu quelle était la probabilité en la matière, l'état actuel des choses n'étant pas tout à fait concluant puisque le reste des activités humaines "mange" aisément les gains sur courte période.

    La famille ? Nous gagnons sur ce poste, de toute évidence : l'automatisation ménagère, les plats cuisinés industriels, la conservation accrue des aliments, les facilités hygiéniques, l'amélioration des méthodes éducatives, la rapidité des transports (même si nous passons une heure dans un bouchon, n'oublions pas que les Africains continuent en majorité à aller au travail à pieds, aller et retour), tout cela contribue à réduire le temps consacré aux travaux familiaux, nos 4 heures en moyenne de tout à l'heure. Avec le développement des transports en commun, les machines à sécher et repasser le linge, la congélation, la simplification des démarches administratives, il n'y a pas de raison pour que nous ne continuions pas à grignoter ce poste à l'avenir.

    Nouveau calcul mental : nous augmentons d'une part le temps "hors travail", nous réduisons d'autre part le temps des activités "fixes" hors travail, de toute évidence nous créons ou accroissons la zone des activités subsidiaires, notre temps de loisirs hors jours non travaillés. Premier improbable loisir : demain nous aurons moins de temps qu'aujourd'hui pour faire des choses sans intérêt vital. C'est le contraire qui s'annonce en force, le phénomène n'en étant qu'à ses tout débuts puisqu'aujourd'hui même, des hommes et des femmes n'ont pas une minute à eux de réellement libre du lundi au vendredi et hors congés payés. Autrement dit et c'est ça qui est important au point de vue prospectif, nous avons à inventer les occupations et l’organisation de la "civilisation des loisirs" qui va de plus en plus s'imposer à nous, notre stade actuel étant tout juste balbutiant. C'est important de ne pas considérer Disneyland, Jacques Martin ou l'Association pour la protection des zigouigouis chanteurs comme le summum des possibilités humaines en la matière ! Gageons que l'homo futuris en aura vite assez des distractions et autres "activités culturelles" qui meublent quelques heures hebdomadaires mais sont certainement inaptes à occuper plusieurs heures par jour, tous les jours. C'est cela, le défi des loisirs... Stoppons cette incursion dans le domaine du possible pour ne retenir que ce "plusieurs heures par jour, tous les jours"...

    Sans pouvoir, au niveau de l'improbable, distinguer ce qui est virtuellement impérialiste de ce qui l'est moins, on peut ajouter à ce premier constat quelques constatations supplémentaires :

    - l'évolution à long terme du sport retient ici particulièrement l'attention : le nombre de pratiquants, le niveau moyen de ceux-ci, le nombre des engagés dans les épreuves sportives, le nombre même de ces épreuves et leur internationalisation, permettent de penser sérieusement que l'on ne retournera pas à la situation du 19e siècle au troisième millénaire. Le sport continuera à occuper une part de nos loisirs...

    - de même que la communication au sens large du terme : de la culture intellectuelle (cinéma, télévision, lecture) à des choses moins actuelles (télématique par exemple), tout indique (là encore, croissance du nombre des "pratiquants" et des pratiques elles-mêmes) que demain ne sera pas une régression de ce qui se passe aujourd'hui. Considérons d'ailleurs simplement les programmes français de télévision par câble pour nous en convaincre : nous allons "communiquer", passivement ou activement, de plus en plus dans nos temps de loisirs...

    - sports, activités cérébrales, quoi d'autre encore en matière de probabilité ? Le Club Méditerranée bien sûr ! Les voyages, avant, pendant, après ; la préparation, la dégustation, la relation. Aujourd'hui, le phénomène touche peu de gens en fait, même dans les pays les plus riches (ne parlons pas du Tiers Monde...) Mais le nombre de gens concernés augmente sensiblement sur long terme. On appelle cette augmentation la "démocratisation du tourisme" qui fait la fortune de quelques "Tour Operateurs" et celles d'offices étrangers du tourisme sans compter les compagnies aériennes. Arrêtera-t-on cela ? Une fois le dessus du panier rassasié, osera-t-on et pourra-t-on dire au dessous du panier : "stop ! N'allez plus bronzer ailleurs, c'est idiot !" L'action du Club Méditerranée a doublé en trois ans, la réponse du marché est négative : demain, donc, nous voyagerons, n'en déplaise aux élitistes !

    - N'en déplaise également à ces élitistes, notre ludisme devrait lui aussi se pérenniser dans notre avenir probable. Ou plutôt, pour conserver notre raisonnement initial, son absence dans notre avenir paraît fort improbable. Pour l'instant, il est concrétisé par l'omnipotence télévisuelle des "promoteurs ludiques" tel que Guy Lux dont le succès va d'ailleurs dans le sens d'un renforcement plutôt que d'un affaiblissement du phénomène. Les mots croisés, les jeux électroniques, le "scrabble", le loto, le tiercé, les pokers électroniques, tout cela est bel et bien réel, reflétant un véritable instinct social qu'on ne peut étouffer du jour au lendemain. Que la façon de l'assouvir puisse être orienté est possible mais sa disparition est hautement improbable.

    - Enfin, dernière improbabilité du phénomène "loisirs", nous ne reviendrons pas sur la croissance même du nombre de nos activités individuelles : plus de temps donc plus de possibilités et, de fait, nous additionnons de plus en plus ces possibilités dont aucune n'est à même de nous contenter pleinement : jouerait-on au tennis de 16 heures à 22 heures tous les jours, pour pasticher le raisonnement ? Non, bien sûr, et nous nous fabriquons des cocktails bien à nous, un peu de sport, un peu de culture, un peu de militantisme, un peu de tout en fait, comme un insecte passerait d'une essence à une autre sans avoir de pollen à emmagasiner. Comportement a toutes chances d'être projeté dans notre avenir, plus nous avons de temps et moins la part d'une activité dans ce temps étant forte. Il se peut que nous décidions de nous spécialiser, d'être le meilleur dans telle ou telle activité. Mais là aussi, le fait que d'autres se spécialiseront en même temps dans d'autres activités gardera à l'ensemble social son caractère bigarré. De plus, nous vieillissons et le cocktail, s'il n'est pas instantané, le sera fatalement temporellement : un joueur de football qui consacre sa vie au football passe fatalement un jour la barrière des non joueurs. Il devient alors un organisateur ou un entraineur, son activité "loisir" n'étant plus la même. Bref, pour conclure sur ce point, appelons le simplement "polymorphe" : nous consacrerons plus de temps à des loisirs polymorphes qui comporteront de façon pas forcément exhaustive, du sport, des activités cérébrales, des voyages et des activités ludiques. Comme quoi les lapalissades permettent parfois des déductions futuristes assez précises...

    Gardons-nous toutefois d'en déduire déjà l'après demain, pour deux raisons essentielles : la situation telle qu'exposée ne concerne pas, loin de là, les deux tiers de l'humanité qui restent encore largement marqués par la recherche du minimum vital. Nos sports et jeux n'ont pas chez eux les mêmes racines. Ensuite et au niveau des possibles, on verra que le rejet brutal de ce type de développement n'est pas totalement à exclure au profit, par exemple, d'une plus grande spiritualité. L'Iran des intégristes religieux n'est pas une vue de l'esprit de même que, pour contrebalancer cette vision, la passion du Koweït pour son football national. Sport, activités cérébrales, voyages et ludisme sont à prendre dans leur sens universel, sans préjuger des activités concrètes qu'ils peuvent recouvrir ici et là et qui, elles, n'appartiennent pas au monde des improbables. Sans doute, en piétinant un peu les plates bandes du chapitre des possibles, peut-on raisonnablement penser qu'à ces grandes tendances de nos sociétés pourrait s'ajouter une activité spirituelle que nous intégrerions à notre cocktail ? Et, en retombant dans l'improbable pourrait-on alors faire remarquer que même les pays les plus religieux de la planète n'arriverons pas à changer en moines et nonnes reclus les millions d'âmes qu'ils ont en charge : à l'ère des masses, avions-nous relevé en supra, l'unanimisme n'existe plus...

    Famille, travail, loisirs, voici donc nos 24 heures quotidiennes occupées. Le sont-elles totalement et d'autres soucis, dont celui de la spiritualité déjà évoquée, ne nous traversent-ils pas l'esprit tout au long de notre journée ? Bien évidemment si, notre individualité laissant place à une foule de petites choses que certains ont tenté de résumer par des termes tels que "convivialité", "fête" ou toujours la spiritualité de tout à l'heure. Notre esprit peut divaguer plusieurs heures par jour, certains d'entre nous pénètrent parfois dans la fraicheur silencieuse des temples religieux, nous aimons en général discuter entre amis que nous soyons au travail ou sur un terrain de sport. Première question : demain sera-t-il différent d'aujourd'hui à ce niveau des improbables ? Il faut, pour y répondre, remonter le cours du temps et se replacer dans le contexte d'un village médiéval : que savons-nous des relations humaines de ce village-type ainsi que du contenu de nos pensées de l'époque ? Peu de chose mais tout de même quelques faits significatifs : un sentiment religieux fort et primaire, la crainte du Diable, l'anathème contre les "sorcières", l'aura des "bergers" de Dieu... Autre fait, des activités laborieuses bien séparées et complémentaires, les corporations, lesquelles n'empêchaient pas l'unicité sociale face aux dangers extérieurs... Troisième fait, une grande indigence et des pratiques courantes de charité, pratique que l'on retrouve d'ailleurs dans certains pays pauvres islamisés... Quatrième point enfin, une certaine résignation -pour ne pas dire une résignation certaine- face aux calamités naturelles, guerres et autres agressions de l'environnement. "C'était écrit", pas seulement pour nos modernes contrées sous-développées -lesquelles conservent, ce qui est remarquable, tout ou partie de ces caractéristiques moyenâgeuses.

    Effectuons à présent un bond temporel pour voir ce qui reste de ces comportements à l'âge des grandes concentrations urbaines. La religion d'abord : les effectifs, pasteurs comme pratiquants, sont tombés, le temple n'est plus le lieu principal des rencontres sociales, l'entrée sous les ordres n'est plus une marque d'élévation sociale, la crainte du Diable... Passons à l'unicité sociale et au corporatisme : ce dernier subsiste -ou plutôt renait- mais nous sentons bien que sa forme et son objectif social n'ont plus rien à voir avec ceux du Moyen Age : on parle aujourd'hui de "réseaux", le complémentarisme, notamment, a laissé place à un rôle de défense sociale, de contre-pouvoir beaucoup plus complexe et moins naïf. Quant à l'unicité sociale, le marxisme, les corporations nouvelles manières, l'ont plutôt mise à mal que renforcée, les Jacqueries médiévales prouvant d'ailleurs qu'il s'agissait déjà à l'époque d'une bien fragile conception de l'ordre universel. L'indigence, en disparaissant dans les pays développés, a entrainé normalement dans sa disparition celle de la charité comme phénomène social : les "dames de charité", l'assiette supplémentaire, les "petits frères des pauvres" ont pratiquement été éliminés par la mise en œuvre progressive de "l'Etat Providence" et des conceptions plus modernes de la redistribution par la fiscalité. Certes, la croissance actuelle du chômage leur redonne de la vigueur, bien faible cependant au regard de celle de mécanismes comme l'assurance-chômage, la préretraite et l'assistanat social public. En tout état de cause, nous ne considérons plus le caritatisme comme un modèle mais plutôt comme un pis aller. Enfin, la résignation face aux agressions de l'environnement n'est plus qu'un souvenir, les médecins attaqués devant les tribunaux pour faute professionnelle ne démentiront pas.

    Conclusion évidente, nous avons changé profondément au cours des siècles sous l'influence sans doute prépondérante de l'évolution de notre environnement. Ce qui signifie plus simplement que nos mentalités et notre comportement ne sont pas des données intangibles pérennisées d'un siècle à l'autre, vieux débat entre l'inné et l'acquis : réglé en l'occurrence au profit de l'acquis dans les domaines que nous venons de survoler : spiritualité, convivialité, réactivité sociale. Que des instincts plus animaux, telles la peur, la faim ou l'agressivité transparaissent d'une civilisation à une autre n'est pas un argument contraire mais plutôt un enrichissement de nos connaissances sur ce sujet, une dualité semblant exister entre les différents soubassements psychologiques de nos comportements : il y a des choses qui relèvent de notre héritage génétique historique (ce que les zoologues appellent notre restant "saurien") et d'autres qui sont plus libres vis-à-vis de cet héritage. Le débat réel n'est pas entre l'inné et l'acquis, le chromosome Y ou la désespérance, pour schématiser, mais entre les meilleurs façons de contrôler l'inné animal par l'acquis social. Ou de le sublimer pour les plus optimistes... Autrement dit, le chromosome Y, s'il joue réellement un rôle dans la paranoïa meurtricide, est ou n'est pas favorisé par un milieu donné, le travail de ce milieu étant l'enjeu du débat et non l'existence, à vrai dire peu intéressante socialement (au plan de la recherche génétique, c'est autre chose) de ce chromosome : nous savons bien que nous avons des instincts et nous savons aussi qu'un colérique sanguin comblé de richesse sera individuellement moins agressif que son homologue alcoolique dans le besoin faisant face à une meute d'accusateurs ! Nous venons de voir par ailleurs que nos comportements et nos mentalités évoluent sur longue période...

    Revenons maintenant à notre raisonnement sur les improbabilités : cette évolution, du singe au pilote de nef spatiale va-t-elle se poursuivre ou avons-nous atteint le stade optimal ? A voir notre évolution corporelle et les prolongements que nous pouvons attendre en la matière de la pratique du sport, d'une alimentation plus équilibrée, d'une médecine plus sophistiquée, il serait franchement présomptueux de l'affirmer. Voyons : la durée de vie continue de croître, notre taille moyenne également, nos possibilités physiques n'ont pas atteint leurs maxima (on continue à battre des records du monde presque chaque semaine), nos mâchoires se resserrent...et notre cerveau resterait indéfiniment en l'état !? Improbable, mille fois improbable ! Bien plus probable est la poursuite de cette évolution impalpable sur courte période mais Oh combien remarquable sur long terme, n'en déplaise aux acharnés du message biblique. Et ce cerveau, c'est aussi toutes les petites choses que nous relevions en introduction de ce raisonnement, les amis à qui nous aimons parler, nos divagations innocentes, les églises où nous entrons parfois. Mieux même : nous voyons bien que ces petites choses sont liées à l'environnement et nous pouvons, de temps à autre, prévoir qu'elles seront demain différentes : contemple-t-on de la même manière un coucher de Soleil sur fond de campagne vierge et sur fond de tours de verre et d'acier ? Parle-t-on de la même manière à la voisine qui vous fournit son lait en échange de nos sabots, qui a de plus un consensus idéologique et religieux avec nous, et à la "voisine du dessus" que vous rencontrez fortuitement en prenant l'ascenseur ? Cherche-t-on de la compagnie de la même façon quand on vit à 150 sur plusieurs kilomètres carrés et à 1500 sur quelques centaines de mètres carrés au sol ? Pauvre La Palice, écrasé par le sentimentalisme archaïque de gens qui ne voient du passé que les quelques instants d'insouciance heureuse faisant oublier les travaux pénibles, la mort, la soumission, l'entassement dans des logis sordides !

    Sauter le pas, accepter La Palice, c'est entrer enfin dans cet avenir que nous n'arrêtons pas de repousser, c'est l'appréhender objectivement en pouvant alors effectuer des choix sérieux sur des critères indiscutables. Ne pas le faire, les éléments de cet avenir ayant, on l'a vu, leur propre dynamique, c'est rester un homme du passé dans un monde étranger, comme une maisonnette de retraités entourée d'immeubles ultra modernes. La convivialité que nous cherchons aveuglément dans les sinistres HLM de banlieue, nous ne pouvons pas la trouver dans le passé, les fêtes ridicules des bourgades bretonnes ou provençales. La voisine du dessus n'est pas la voisine d'à côté qu'on appelle par son nom... Probablement trouverons-nous cette convivialité dans ces émergences progressives de notre polymorphisme ludique ou politique comme nous commençons à la trouver dans notre travail. Nous la trouverons dans les méandres de cet avenir que les improbables et, maintenant, les "possibles" nous dévoilent progressivement.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    2e PARTIE

    Les Possibles

     

    Comment penserons-nous demain ?

    Voilà, nous avons posé quelques improbables directeurs, il nous faut maintenant attaquer les "possibles" (qui vont créer les improbables de demain) L'affaire est loin d'être aisée et la littérature mondiale est d'ailleurs farcies de scénarii morts nés (d'autres ont eu la vie plus dure) Plusieurs écueils se présentent à notre vue et, tout d'abord, l'immensité du champ d'études : les "si" sont innombrables...

    Un "possible" est en effet une situation résultant de l'interaction de plusieurs paramètres dont les tendances d'évolution sont connues à un moment donné, dans un lieu donné. Or, et en admettant que les paramètres ou leurs tendances d'évolution ne soient pas modifiés au cours de la période que nous cherchons à explorer, leurs seules combinaisons possibles donnent froid dans le dos : prenons l'exemple très simplifié de trois paramètre, le niveau de vie, l'environnement socio-économique et l'inné génétique concourant à la réussite ou à l'échec d'un entrepreneur industriel, trois paramètres seulement constituant d'ailleurs et déjà une simplification abusive. Ces paramètres, considérés comme intangibles, peuvent être combinés entre eux de sept façons différentes, quatorze s'il y en avait quatre, bien plus au fur et à mesure que s'élève leur nombre. Ajoutons maintenant des variables aux paramètres eux-mêmes et on voit que la probabilité de se tromper est plus forte que son inverse, et de loin. Les transports de demain, pour prendre un exemple concret, résulteront de l'évolution technique, des niveaux quantitatifs et qualitatifs de la demande de transport, de l'évolution des ressources, notamment énergétiques, disponibles, de l'évolution du contexte politique dans lequel seront effectués les arbitrages nécessaires, de l'évolution des relations planétaires qui influeront sur les distances à parcourir et sur la vitesse à laquelle elles doivent être parcourues, et. Selon la valeur future de chacun de ces paramètres et des combinaisons qui en résulteront (heureusement peut-on éliminer à priori un certain nombre de combinaison, comme celle issue d'un seul de ces multiples paramètres, les autres étant négligeables, ou celle d'une situation qui ne prendrait pas en compte les limites imposées par nos improbables du chapitre précédent), la configuration des transports de l'an 3000 sera fort différente d'un scénario à l'autre. Qui, par exemple, eut pu imaginer il y a vingt ans que le "Concorde" finirait aussi lamentablement sa courte vie ? On avait oublié le paramètre "énergie" ou, plus exactement, nous n'étions pas à l'époque en mesure de prévoir son évolution (nous ne le somme d'ailleurs toujours pas en cette année 1983)

    Le deuxième écueil qui se profile à l'horizon de notre recherche est celui de notre "programmation cérébral" Autrement dit, la philosophie en fonction de laquelle nous appréhendons l'avenir en conférant des valeurs subjectives aux paramètres. Une étude très bien faite sur ce sujet a démontré voici quelques années que cette philosophie transpirait même dans les travaux les plus scientifiques, telle la recherche en physique. Dans des domaines moins rigoureux, ce n'est plus de transpiration dont il faut parler mais de véritables murs de soutènement... Comment, en d'autres termes, éliminer de nos visions la part subjective qu'elles contiennent ? D'autant que cette part est souvent plus importante que celle des faits eux-mêmes puisque ceux-ci n'existent pas encore : nous les imaginons ! Demandez, pour bien saisir cette préoccupation, ce que seront nos transports futurs à un Soviétique d'une part, habitué aux transports en commun, et à un Français campagnards d'autre part, amoureux de sa voiture particulière ! Certes, notre schéma d'improbabilités contient un paragraphe sur les convergences probables entre les deux visions. Il n'en reste pas moins que ce qui sortira de ces convergences dépend grandement de la place qu'on occupe. Et encore l'exemple du transport est-il "facile" au regard d'autres situations explorées telles que les méthodes de gouvernement, l'alimentation de l'avenir, les occupations de l'homme de l'an 3000, etc.

    Enfin, on bute ici comme au chapitre des improbables sur l'écueil des interconnexions, une chose étant de déduire une situation isolée de divers paramètres existants, une autre est de construire un ensemble de situations à partir de situations déduites et de paramètres imaginés, sans compter le fait que ces situations seront elles-mêmes les paramètres de situations plus lointaines. Sans compter aussi et même si nous y parvenions à peu près, le problème de la restitution en langage courant du fatras mathématique que nous cracherait alors au visage notre ordinateur universel : le monde de demain s'annonce, nous l'avons vu, plus complexe que celui d'aujourd'hui et d'hier...

    Notre méthode d'investigation sera donc ici plus artistique encore que celle du précédent chapitre, faisant plus appel à l'intuition qui, heureusement, vient à notre secours, qu'à l'emploi systématique de séries statistiques passées et de calculs de probabilités. Le "pif", pour caricaturer cette méthode comme substitution forcée à la matrice électronique. Cette précision est importante car elle replace la tentative dans son cadre très étroit d'"essai" à la valeur toute relative. Bien d'autres auront sans doute un "nez" différent, la mesure de ces différences constituant, au jour d'aujourd'hui, la part de déterminisme que nous pensons avoir dans le Cosmos. Peut-être cette part décroîtra-t-elle au fur et à mesure que nous connaîtrons les lois de notre évolution et peut-être croîtra-t-elle si nous nous apercevons que, sortis d'une ère relativement primaire où nous fûmes poussés par quelques instincts et habitudes en nombre limité, les voies de l'avenir dépendent de moins en moins de cet héritage restreint ?

    De la roue, passage obligatoire vers d'autres passages obligatoires, pour illustrer le dilemme, ou de la roue, passage obligatoire, à une gamme de choix qui dépendent de nous et de notre pouvoir d'action sur les paramètres d'évolution...

     

    ***

    Et puisque artiste nous devons être, il est normal que notre première préoccupation soit celle de la "teinte" générale du tableau que nous envisageons de peindre, c'est-à-dire le mental possible moyen de nos concitoyens du futur. Nous avions terminé le chapitre des improbables sur ce thème car, en matière d'improbables, peu de choses pouvaient être avancées : tout juste que la probabilité d'une évolution de nos mentalités était plus forte que son inverse.

    Il n'en va pas de même au niveau des possibles car cette mentalité, nous l'observons tous les jours dans le développement commercial des nouveaux produits, conditionne largement le reste des évolutions possibles : l'informatique, par exemple, est littéralement subordonnée à notre cerveau, à la façon dont celui-ci l'appréhende. Alors que nous pensions il n'y a guère longtemps, que cette technologie finirait par nous asservir. Nous vivons le futur en l'occurrence, la grosse machinerie ayant dû, sous la pression du marché, donc de nos réactions face à la "bête", céder un terrain énorme à la petite machine de simple assistanat. Autre exemple, l'amélioration de notre alimentation se heurte presque partout à nos habitudes de consommation, la perception du goût étant cervicale, et oblige ceux qui conçoivent cette alimentation sous l'angle de l'hygiène publique et du coût de cette hygiène à d'énormes efforts d'explication et de publicité. Si nous ne mangeons toujours pas de steaks de soja, si le bœuf persiste à remplir nos assiettes, c'est bel et bien parce que nous le voulons. Ce "mental" a d'ailleurs du bon puisque la recherche en ce domaine a fini par déboucher sur des conceptions très différentes d'il y a quelques années seulement : on ne parle plus de soja et de volailles, de calories et de vitamines, mais de "variété" dans l'alimentation, seule à même de nous apporter tout ce dont nous avons besoin et dont nous ne connaissons qu'une faible partie des ingrédients utiles : le lait de synthèse, calcium plus protéines plus vitamines, n'est pas à cet égard le lait naturel...

    Avant de tenter de rassembler toutes les hypothèses qui ont été avancées sur cette évolution du mental, il n'est pas inutile d'essayer de voir d'où nous partons, sachant que le niveau actuel provient lui-même de stades successifs antérieurs : nous avions d'ailleurs relevé quelques traits caractéristiques du mental moyenâgeux à l'appui de la thèse évolutive.

    Que peuvent être les grandes caractéristiques  de l'homme du 20e siècle sur ce plan ? Il faut ici bien séparer d'une part le mental du réflexe sociale -dont les racines sont plus nombreuses- et, d'autre part, se mettre bien en tête que la France ou tout autre pays pris individuellement n'est pas la planète entière : on pense différemment à Ouagadougou et à Paris pour d'évidentes raisons. Peut-être cependant y a-t-il quelques dénominateurs communs ? La faim, la soif, les réflexes devant le danger sont sans doute de ceux-ci, de même que plusieurs autres instincts que nous tenons de notre origine animale.

    Des différences existent pourtant, relatives notamment à la fréquence de ces instincts dans notre comportement : le sentiment de faim, pour schématiser, n'est pas aussi fréquent à Paris qu'à Ouagadougou. Sa valeur, en tant que "paramètre cervical", ne peut être identique dans les deux lieux et les autres paramètres cervicaux ne peuvent pas ne pas en être affectés, ne serait-ce que parce qu'ils ont plus ou moins de temps libre pour s'affirmer. La faim primaire, viscérale, pour résumer notre situation d'aujourd'hui, a largement régressé pour ne plus subsister que dans des zones bien délimitées : l'Afrique sahélienne, les banlieues des grandes villes du Tiers Monde, l'Inde. Plus quelques cas précis et ponctuels ici et là (les "oubliés de la croissance") Tour à tour sont tombées de vieilles et tenaces places fortes des disettes : Europe d'abord puis Chine pour citer les deux plus importantes d'entre elles. Notre dénominateur commun "faim" est donc déjà en voie d'évolution, notre cerveau fabriquant des sous-produits plus sophistiqués (gourmandise, diététique...) ou abandonnant à d'autres occupations la place vacante : la restauration rapide pour résumer, l'alimentation étant ramenée à un simple besoin vite satisfait. Ce sont là les deux principaux "possibles" de notre avenir, lesquels ne doivent pas occulter le réel du passé (la faim viscérale) s'il arrivait un jour que nous ne puissions plus nourrir les milliards d'êtres humains de la planète Terre. Scénario dont les conditions reculent de jour en jour tant la productivité agricole et, maintenant, la biochimie ouvrent de perspectives.

    De pays en pays, nous voyons que ces "possibles" ont plus ou moins d'avenir selon les habitudes de civilisation. Et un quatrième possible surgit alors, celui de voir se perpétrer dans le future l'actuelle mosaïque : un Mali qui ne s'en sortirait pas, une France qui continuerait à gaver ses habitants, une Amérique du Nord qui s'enfoncerait dans sa dichotomie "fast food/esthétisme diétético-corporel", plus une gamme très large de situations entre ces extrêmes. Le mental moyen s'étalerait alors de la goinfrerie au narcissisme, de pays à pays et au sein de chaque pays...

    La sexualité, qui dépend elle aussi mais de moins en moins de nos sens physiques, influe tout autant sur le mental moyen que nous cherchons à identifier. Autre dénominateur commun de l'espèce humaine, elle est au départ un outil du corps animal au service de la reproduction. Débarrassée peu à peu (contraception, surpopulation, avortement...) de son but originel, elle devient de plus en plus un paramètre autonome de notre personnalité qui cherche à s'affirmer via le plaisir qu'elle procure. Là aussi, nous voyons que la situation est complexe, de pays à pays et au sein même de populations homogènes. Tentons là une hypothèse audacieuse en corrélant subjectivement la mixité possible des populations et la libération progressive de l'aspect "plaisir" de la sexualité de son complément d'origine, la reproduction : peut-être est-ce une condition de cette mixité, la reproduction ne poussant pas naturellement les humains à mélanger les races dès lors que ceux-ci prennent conscience de leurs différences ?

    Quoiqu'il en soit de cette fragile hypothèse qui impliquerait l'existence d'une main extérieure dans notre devenir ou, tout au moins, des lois d'évolution extrêmement programmées, notre mental reste toujours très affecté par la sexualité et son évolution. Ira-t-on vers une situation "à la romaine" ou bien l'intégrisme islamique reprendra-t-il le flambeau triomphateur du Christianisme moyenâgeux ? Ou bien l'un et l'autre existeront-ils conjointement ? Nul ne peut le prédire, ces trois possibles étant aujourd'hui envisageables sérieusement, nuancés toutefois par nos improbables de l'ère des masses : des situations prépondérantes restent possibles mais des situations exclusives sont improbables...

    Quant au problème de fréquence, il est évidemment lié au possible choisi, un avenir plus sexualisé dans un cas et moins dans l'autre. Sans autre paramètre, nous restons pour le moment dans le noir...

    La peur, elle aussi, a évolué. Au point que nos pays développés y ont vu un marché culturel lucratif. Ce troisième dénominateur commun de l'espèce humaine est de fait curieux : présent chez tous les enfants, même inconscients de l’agression extérieure, il est abominé par ceux qui sont toujours soumis à des stress élevés (guerre, forte délinquance, cataclysme naturel, approche de la mort ou de la violence...) ; et appelé par ceux dont l'environnement n'est plus agressif. Entre le "j'ai peur" du guerrier blessé et la file d'attente devant un film catastrophe il y a un monde et pourtant nous le franchissons allègrement. Le "marché de la peur", culturel ou politique, des pays développés est-il un épiphénomène, une sorte de chant du cygne, ou bien traduit-il quelque chose de plus profond chez nous qui impliquerait alors un futur où nous nous verrions dans l'obligation d'alimenter artificiellement notre cerveau en sentiments disparus mais nécessaires ? Les habitudes que nous pourrions prendre en l'occurrence auront-elles par ailleurs "force d'habitude", c'est-à-dire qu'elles ne se pérenniseraient que là où elles auront pris naissance ou bien le phénomène est-il et sera-t-il universel ? Il serait intéressant à cet égard de savoir ce qui se passe dans ce domaine en Union Soviétique ou en Chine Populaire...

    Voilà pour trois des principales caractéristiques mentales universelles de l'espèce humaine. Soit une situation déjà complexe et des perspectives multiples d'évolution, nos possibles antithétiques et polymorphes. Les autres paramètres, sociaux, économiques, politiques, technologiques, permettront peut-être de préciser les probabilités de ces possibles, ce que nous essaierons de voir au chapitre des corrélations. Voyons pour l'instant des données mentales moins universelles car liées plus à l'environnement qu'au physique humain. Auparavant, il n'est pas inutile de relever que notre vision d'artiste produit déjà ses effets subjectifs : dans le choix des paramètres et de leurs priorités, dans celui des variables propres à chacun de ces paramètres. Nous n'y pouvons rien, démunis que nous sommes d'outils sophistiqués et fiables. Et tout au plus chacun peut-il, à sa manière, répertorier les éléments de son choix et les classer selon ses préférences : la technologie prioritaire par exemple ; ou l'agressivité au lieu de la peur dans le paramètre mental (quoique l'agressivité paraisse être plus consécutive à la peur que l'inverse...) C'est donc subjectivement que j'ai sélectionné les éléments suivants de notre mental moins instinctifs : la mémoire, la sociabilité et ce que l'on peut appeler "l'informe", toutes ces "petites choses" de nos improbables qu'on ne peut définir avec exactitude. Le lecteur remarquera que ce choix n'est pas neutre puisque je suppose d'entrée que ces divers éléments varient d'une société à une autre tandis que la mémoire, l'acquis, est considérée comme l'élément essentiel dans ce choix.

    - Elément essentiel en effet si on regarde nos comportements, fruits de notre activité mentale. Nous n'en sommes plus aux réactions de l'âge de pierre, la femme considérée comme machine à bébé par exemple. Toutes nos évolutions sont dues à des intrants culturels, sociaux, économiques, dont le nombre et l'importance n'ont cessé de croître depuis que nous avons commencé à vivre autrement que comme des animaux prédéterminés (manger, boire, dormir, se reproduire) Chacun sait que l'une des originalités de l'espèce humaine est d'en savoir moins que les autres espèces à la naissance, la quasi totalité de nos actes, y compris la marche sur deux membres au lieu de quatre étant due à l'apprentissage (on se souviendra à cet égard des déambulations quadrupèdes des rares enfants loups retrouvés) Notre activité cérébrale est donc conditionnée très largement par ce que nous avons absorbé comme expérience, apprentissage et autres références mémorisables, nos sens étant sur ce point beaucoup plus développés que certains amis des animaux veulent bien le dire : notre vue, si elle est inférieure à celle des oiseaux, est très supérieure à celle de bon nombre d'autres animaux ; notre ouïe, inférieure à celle des chiens, se compare avantageusement à celle des insectes ; notre odorat n'a rien à envier à celui des oiseaux ci-dessus mentionnés ; notre toucher et notre sens gustatif comptent enfin parmi les meilleurs de ceux des espèces terrestres. Cela vient du fait bien connu que nous ne sommes pas spécialisés à l'inverse de la plupart de ces espèces. A ce fait, on peut ajouter que nous savons en outre améliorer nos sens, par la médecine ou grâce à l'appoint de machines que nous construisons.

    Pour résumer donc, rôle plus important chez nous de la mémoire et amélioration artificielle des "terminaux transactionnels" que sont pour cette mémoire nos différents sens. Qu'il y a-t-il dans cette mémoire et comment peut-on d'ailleurs accroître la quantité d'informations que nous y stockons ? A la première question il faut répondre d'abord par un véritable recensement, pays par pays, peuple par peuple, des héritages passés et des comportements présents : le Soviétique, le Français, l'Africain n'ont de toute évidence pas les mêmes leçons d'histoire ni les mêmes expériences socio-économiques, ni les mêmes façons de vivre. Ils ont par contre d'autres comportements qui passent partout, la manière de conduire une voiture ou de piloter un avion par exemple et on peut se poser ici une nouvelle question, celle de savoir si notre futur ne sera pas dominé par ces comportements passe-partout qui finiraient par écraser de leur nombre celui alors plus petit des comportements différenciés. C'est un "possible" souvent avancé pour attaquer l'impérialisme américain.

    Ce n'est pas le seul et on retrouve nos possibles habituels antithétiques, synthétiques et polymorphes : l'accentuation volontaire des différences, leur symbiose ou leur cohabitation au sein d'ensembles polymorphes. En ne s'en tenant qu'au seul mental, on ne peut guère aller plus loin. Il faut, pour creuser la question, passer au stade des possibles sociaux, économiques et politiques... Relevons simplement que ces possibles ultérieurs dépendront, en retour, de ce que nous voudrons bien en faire, accepter ou refuser la symbiose par exemple ou encore projeter nos différences d'une façon plus dynamiques en acceptant le polymorphisme : la peuplade crispée sur son passé, le coca cola universel, l'auberge espagnole ou un peu de tout un peu partout.

    La deuxième question, celle de savoir si on peut, et dans ce cas de quelle manière, améliorer la vitesse et la qualité d'accumulation des connaissances est très liée à l'évolution technologique. Je la traite toutefois ici car, selon que nous pourrons ou non y arriver, nos possibles précédents auront des probabilités différentes. Admettons en effet que, demain, nos enfants et nous-mêmes ayons la possibilité d'ingurgiter en très peu de temps ce qui nécessite aujourd'hui une vie entière d'études, d'observations et d'expériences. Plusieurs possibles se présentent alors : soit la masse des humains progresse considérablement dans son ensemble et, dans ce cas, peut ingurgiter aussi les études, observations et expériences des voisins, soit l'évolution concomitante des autres technologies pousse cette même masse à l'oisiveté et donc à une sorte de régression dans l'accumulation de l'acquis ; soit ces deux possibilités coexistent en même temps. Dans les trois cas, nous aurons plus ou moins de coca cola universel, plus ou moins de crispations archaïques, plus ou moins d'auberge espagnole.

    Autrement dit, on doit corréler l'évolution mentale moyenne à l'évolution des techniques d'apprentissage, chacune de ces évolutions ayant ses paramètres propres dont font partie l'autre évolution. Revenons donc sur ces techniques d'apprentissage. Il y a quelques années, on pensait très sérieusement que le cerveau humain restait ouvert à l'apprentissage pendant la période du sommeil. On expérimenta alors l'enseignement nocturne, le magnétophone sous l'oreiller. Echec... On s'attaque de nos jours à des choses plus osées encore, en imaginant des intrants génétiques. Nous n'en sommes qu'au débroussaillage. Qu'en sera-t-il demain ? C'est un possible, même s'il est très éloigné : tout ce que captent nos sens se transforme en définitive en réactions électrochimiques, l'apprentissage par connections artificielles sur des machines ad hoc faisant déjà partie du paysage habituel de la science-fiction du 20e siècle.

    Plus sérieusement peut-on voir sur les dix ou vingt dernières années ce que la technologie a apporté à l'enseignement scolaire et professionnel : tout l'appareillage vidéo, toutes les mnémotechniques, toutes les expérimentations psychologiques comme celle de l'enseignement par tests visuels utilisé largement par les militaires, l'avènement actuel de l'ordinateur, tout cela est en train de bouleverser notre vieille méthode des cours magistraux et des examens globaux. Notre mental en est forcément affecté et, par exemple, nos enfants ont des formations scientifiques, une habitude des enchaînements mathématiques, plus poussées que les nôtres. Il suffit pour s'en convaincre de comparer leur aisance et la nôtre face à l'informatique dont la logique binaire est pourtant autrement simple à saisir que nos complexes logiques classiques hérités d'un enseignement de base fondé sur l'histoire et le latin. Quels sont les possibles en la matière ? Il est difficile d'être exhaustif tellement ils sont nombreux : citons, pêle-mêle, la spécialisation outrancière, nuancée par notre improbable relatif au temps des loisirs et à la part relativement décroissante de chaque activité dans ce temps, la rotation des tâches, c'est-à-dire une succession dans le temps des spécialisations -j'y reviendrai- la régression concomitante à la spécialisation accrue, ce que nous observons par exemple au travers des taux d'alphabétisation dans les pays développés -j'y reviendrai aussi- un "généralisme" de niveau supérieur grâce à l'appoint des techniques de communication, nous le constatons déjà dans des domaines comme la médecine, l'économie ou l'histoire, la spiritualité réactionnaire enfin, ce qui se passe quand le préjugé religieux l'emporte face à la "boîte de Pandore". Etc., etc., sans oublier notre possible habituel de la mosaïque.

    Tous ces possibles, quel que soit leur avenir, nous fabriqueront des contenus cérébraux bien entendu différents de ceux que nous avons en 1983 mais en plus porteurs eux-mêmes d'une dynamique qui jouera sur celle des autres paramètres. Prenons l'exemple du racisme, cet obstacle à la mixité des peuples, qui obère aujourd'hui des évolutions notamment économiques parfaitement repérables. Plus de connaissances signifie probablement et à cet égard une décrue du racisme. Ce qui n'est pas forcément le cas d'un avenir de spécialisation outrancière ni celui d'une spiritualité réactionnaire... L'évolution de notre mémoire paraît de ce fait être l'une des clés de notre avenir, sa configuration moyenne de demain permettant d'ouvrir ou non les portes que nous avons à franchir quand elle n'est pas carrément partie prenante aux linteaux de ces portes.

    La sociabilité est une autre histoire : elle tient plus aux variables sociales, climatiques, démographiques qu'à la qualité et à la quantité des informations stockées dans notre mémoire. Nous avons d'ailleurs noté avec les improbables que nous ne pouvions concevoir de la même manière la convivialité à 15 sur plusieurs kilomètres2 et à 1500 sur 100 m2 au sol. Et, de ce fait, le constat de la situation actuelle est plus aisé à faire qu'en ce qui concernait la mémoire : nous pouvons repérer les zones plus ou moins peuplées, les grandes agglomérations et les zones rurales, les pays où le climat autorise des vies nocturnes à l'extérieur, ceux où il est indispensable à la survie de se terrer autour d'une source de chaleur, ceux où les rapports sociaux sont plus horizontaux que verticaux, ceux où l'inverse prédomine... Tout humain un peu observateur est ainsi à même d'imaginer à partir de quelques critères simples la panoplie de nos comportements dans ce domaine, rares étant les exceptions aux conséquences logiques de ces critères : pour schématiser, on dira que les pays du sud sont plus propices à l'extraversion sociale que ceux du nord, du seul fait que les conditions climatiques incitent plus, dans le sud, à sortir de chez soi qu'à y rester. Tout cela bien sûr pondéré par d'autres critères, tel celui des équipements collectifs culturels et sportifs qui, eux aussi, jouent un rôle non négligeable dans l'extraversion sociale. Ce qu'on peut voir ici est que, "grosso modo", les paramètres primaires (climat, démographie) ont tendance à s'effacer derrière les paramètres techniques et sociaux, une certaine égalisation des comportements étant déjà perceptible. S'effacent-ils réellement ou, additionnés à ces paramètres nouveaux, créent-ils et créeront-ils des situations plus complexes et plus riches ? Ne retrouveront-ils pas au contraire, vue l'immense recherche actuelle d'identité, un souffle neuf ?  Des différenciations de plus en plus marquées ne verront-elles pas le jour entre citadins et ruraux ? Ou bien les ruraux, sous le poids de la culture "distribuée", ne finiront-ils pas à ressembler aux citadins ?

    Toutes ces questions permettent d'isoler nos possibles en matière de sociabilité. Laquelle sociabilité, réaction entre l'instinct et le raisonnement, imprime et imprimera sa marque sur notre mental et sur les combinaisons futures des autres paramètres : ne l'imprime déjà t'elle pas en matière politique, le clientélisme, les attitudes théâtrales, la passion avivée par le regard des autres étant choses plus communes aux contrées sudistes qu'aux contrées nordistes et, ce, malgré les techniques nivelantes des communications modernes ? Les Etats Unis n'ont-ils pas connu des étés raciaux chauds alors qu'ils ont en général passé leurs hivers de façon plus calme ? Nous connaissons peu de choses de ce phénomène, sinon par isolement successif de faits qui ont modifié nos comportements passés : la télévision qui a poussé les ex-fêtards à rester chez eux, les grandes tours d'habitation qui ont concentré d'énormes populations sur de petits espaces, la distribution moderne qui a tué l'animation des petits commerces et généré par contre de nouvelles formes d'animation, la mixité des cultures qui a bigarré notre environnement...  Notre devenir, on ne peut plus parler à ce stade de "possible", est rempli de tous ces petits faits isolés ou isolables qui s'épanouissent plus ou moins sans réaction autour de nous. Et nos possibles, hors ceux cités plus hauts du différentiel "urbain-non urbain", se limitent aux réactions qui, justement, pourraient venir conforter ou contrarier cet épanouissement.

    Débouchons donc sur les "petites choses" qui, outre les chicanes qu'elles posent à l'entrée de l'acquis objectif dans notre mémoire, conditionnent de fait ces plus ou moins fortes réactions et, ce faisant, agissent quasiment comme des données innées de notre personnalité. Ce pourquoi nous les différencions de la mémoire proprement dite. D'ailleurs bon nombre de ces petites choses, telle la communication avec les personnes de sexe opposé, ont des racines mixtes, acquis plus innées. Pour mieux les cerner, il faut résumer ce que nous avons dit jusqu'ici du mental, les "petites choses" étant ce que nous n'avons pas dit, CQFD ! Et procédé abusivement facile !!

    La mémoire et ses terminaux d'un côté, l'acquis des sens et l'éducation/information. De l'autre, des comportements issus de données extérieures, notre sociabilité induite. Cela, c'est la situation "in vitro", un environnement face à un cerveau adulte surgi tout-à-coup du néant et confronté à ce néant. Dans la réalité, les choses sont plus complexes : l'accumulation des références est progressive, elle rencontre des paramètres génétiques au sein même du cerveau, l'environnement est la conséquence, hors environnement physique, d'une succession d'environnements passés, bref nous ne sommes jamais vraiment libres de notre mental. Dieu merci !, pourrait-on ajouter car, sans ces petites choses qui nous tiennent, nous nous ressemblerions probablement beaucoup trop. Imaginons, pour illustrer le raisonnement, que l'inné génétique prédomine en matière de sexualité : tous les déviants par rapport à la norme communément admise dans une civilisation qui a besoin de se reproduire -et c'est notre cas- n'y peuvent donc rien et ne peuvent par ailleurs rien ignorer de leur déviance. Ainsi sont-ils faits, ainsi sont-ils. Et voilà déjà une petite chose créée dans les cerveaux concernés, ce que nous appellerons la marginalité, elle-même active vis-à-vis de la base moyenne d'intrants informatifs que les cerveaux vont recevoir de la naissance à la mort. Dans cet exemple, la petite chose n'est pas la déviance mais la marginalité qu'elle suscite. Elle pourrait être suscitée par d'autres facteurs, la déviance n'étant d'ailleurs pas forcément génétique (elle doit l'être pour les androgynes physiques) Beaucoup d'autres petites choses peuvent être citées, soit qu'elles naissent spontanément (cas de notre marginalité d'origine sexuelle), soit qu'elles résultent d'acquis si forts qu'elles ont fini par devenir de véritables programmations cérébrales : c'est le cas de la religion ou d'autres préjugés (la religion n'est rien d'autre qu'un préjugé au sens strict du terme) pouvant aller jusqu'à la maladie mentale (ainsi plusieurs femmes violentées conservent-elles jusqu'à la mort la trace mentale, la programmation cérébrale, des violences qu'elles ont subies. D'autres s'en guérissent)

    Quoiqu'il en soit, notre mental moyen futur sera aussi fait de toutes ces petites choses innées ou acquises, la question étant de savoir si elles seront identiques ou non à celles d'aujourd'hui. Et, dans un cas comme dans l'autre, que donneront-elles confrontées aux paramètres évolutifs. La psychiatrie nous oblige à dire que les petites choses en question évolueront très probablement. Bien que peu connues du public, les techniques de déprogrammation (ou de programmation !) psychique se sont considérablement améliorées depuis la douche froide et l'enfermement disciplinaire : la chimiothérapie, la psychanalyse, la recherche sur le cerveau permettent aujourd'hui des guérisons cliniques indiscutables tandis que, plus globalement, nous prenons conscience d'un certain nombre de relations psychiques qui déterminent notre comportement. Et chacun sait que le B.A.-BA de la psychanalyse est justement de faire prendre conscience aux patients de ces relations déterminantes. Nous en sommes toutefois, les hommes de l'art devraient le reconnaître, qu'au Moyen Age dans ce domaine, quelques écoles, quelques "recettes" pouvant aller jusqu'à l'institutionnalisation de pratiques lamentables (de la psychiatrie pénitentiaire soviétique à la chirurgie rédemptrice des Allemands de l'Ouest), des armées de "spécialistes" vaguement charlatans, constituant la base actuelle des sciences du cerveau. Toujours est-il cependant qu'elles entrainent déjà et entraineront ultérieurement la disparition de plusieurs petites choses à caractère franchement pathologique. Ira-t-on plus loin que ce stade médical en reconnaissant par exemple que ce stade n'est pas limité aux seuls malades mentaux aigus ? De l'autocritique publique à la psychiatrie institutionnelle, il y a là "d'intéressantes" perspectives extrêmes entre lesquelles s'étend une palette d'autres possibles. Disons en outre que de telles orientations sont elles-mêmes des paramètres sociaux assez dangereux mais qu'on ne peut pas éliminer à priori...

    Moins dangereusement peut-on imaginer que, prenant conscience des préjugés qui nous guident, nous arrivions peu à peu à nous soustraire aux plus archaïques d'entre eux. Après tout, c'est bien ce que nous avons fait depuis des siècles en passant, pour schématiser l'évolution, de la religion exclusive et impérialiste à des conceptions plus universalistes. Ce qui n'est pas sans conséquence sur nos comportements vis-à-vis des clergés de ces religions d'autrefois. L'acquis objectif, c'est une constatation très positive, peut à la longue abattre nos préjugés. A la longue...

    Voici donc d'autres possibles qui se présentent à nos yeux, ceux des préjugés qui s'envoleront et ceux qui resteront.  Aujourd'hui, on voit déjà la décrue de plusieurs d'entre eux dont le moindre n'est pas le préjugé religieux qui nous fit nous massacrer allègrement il y a deux/trois siècles. Un autre qui a subi de dures attaques est le préjugé de la sélection naturelle dont les conséquences sont de moins en moins admises : parce qu'on conçoit mieux de nos jours les paramètres de cette sélection, on dépasse le stade de la contemplation passive pour, schématiquement, parvenir à plus d'égalité. Au delà se profile un autre préjugé, celui de la créativité de la masse, incontestablement plus moderne mais toujours controversé.

    Controverse donc lutte, donc deux possibles de plus sans compter les possibles synthétiques et polymorphes. Revenons un instant sur le préjugé religieux dont on avance ici et là le renouveau possible ("le troisième millénaire sera religieux ou ne sera pas") Que veut-on dire par là ? La réapparition de notions anciennes comme celle du Diable ? Le retour dans le giron des clergés ? La primauté des valeurs morales sur le matérialisme ? Rendons grâce aux hérauts de ce renouveau pour admettre tout de même qu'ils ont plus en tête ce troisième concept que les deux premiers en l'an de grâce 1983 ! Même si, dans la pratique, la thèse est diversement interprétée, les "divers interprètes" ayant souvent en tête des préoccupations annexes. Cela, en tous cas, veut-il dire pour autant que notre programmation cérébrale en la matière d'inconsciente devienne consciente ?

    Cette question amène d'autres questions, d'autres possibles de notre futur mental : car la connaissance de nos préjugés ne signifie plus alors la disparition obligatoire de ceux-ci mais peut aussi signifier leur acceptation volontaire. Autrement dit, non seulement nos possibles concernent-ils la connaissance médicale ou non des petites choses de notre cerveau mais ils concernent aussi leur manipulation. Notre avenir s'annonce ici beaucoup plus déterministe que nous l'imaginions. Exemple : pendant des siècles et mis à part quelques élites lucides, nous avons absorbé des interdits sociaux d'une manière totalement passive. De "références mémorisées", ces interdits sont devenus préjugés, telles plusieurs règles de vie sociale, et sont donc sortis de notre mémoire calcul pour devenir de véritables logiciels. On tire des conclusions de données qu'on ne remet pas en cause, on ne met pas quelqu'un en danger d'être tué parce que tuer est un interdit qu'on ne remet pas en cause. Ce qui est nouveau pour notre devenir, c'est qu'on réfléchit aujourd'hui sur l'interdit lui-même, que l'on sophistique ou qu'on élimine. Pour s'en tenir à l'interdit de tuer, on étend celui-ci à des concepts qui, jadis, lui étaient totalement étranger : la peine de mort ou la vente d'armes d'un côté, l'euthanasie de l'autre, pour illustrer le phénomène, tuer n'étant plus un acte abrupte donné une fois pour toutes : ne pas s'acharner médicalement sur un très grand malade est aujourd'hui le bien face au mal que commence à représenter l'acharnement médical. Et pourtant, ne pas s'acharner, c'est tuer indirectement puisqu'on peut prolonger la vie. Les tribunaux ont d'ailleurs entrepris cette révolution des esprits depuis longtemps et on peut citer à cet égard des notions comme la "riposte proportionnée à l'attaque" ou "l'individualisation de la peine" Ces tribunaux sont bel et bien futuristes si on considère par ailleurs l'émotivité et les réactions passionnelles du plus grand nombre face à la petite délinquance des pays développés. Les possibles sont, dans ce cas précis, une victoire durable de la réaction actuelle, une avancée graduelle de la conception libérale des juristes ou un méli-mélo un peu anarchique.

    Que dire d'autre de ces petites choses si importantes sans entrer dans la présentation d'un catalogue que chacun est à même de faire lui-même ? Les préjugés existent en toutes matières et nous avons vu qu'ils constituent des réserves énergétiques de choix pour nos cavaliers de malheur des guerres passées et présentes. Ils se combinent pour fabriquer nos différences, bâtir nos personnalités ou provoquer nos errements. Ils peuvent évoluer en bien ou en mal, disparaître ou se sublimer et, plus généralement, conditionner notre avenir ou s'effacer devant la croissance d'intrants cérébraux d'une autre nature. Le jeu de leurs interactions avec les autres paramètres est beaucoup trop complexe pour qu'on puisse dire avec certitude que telle ou telle solution l'emportera plutôt qu'une autre. La connaissance, en tous cas, de leur existence fait que, plus que jamais, nous devenons responsables de la solution qui l'emportera. Thèse qui devrait être gravée dans la mémoire de nos gouvernants : pensons ici à la légèreté avec laquelle ils enfourchent souvent des montures que les médias et les sondages mal dirigés leur procurent tout aussi légèrement. Nous fabriquons aujourd'hui notre mental de demain et soutenir inconsidérément quelque tendance que ce soit est totalement irresponsable...

     

    ***

     

    Quelle technologie demain ?

    Après le paramètre mental, il est plus difficile de classer ceux qui doivent lui succéder dans un ordre à peu près raisonné : ce serait s'engager dans un processus aujourd'hui trop subjectif et, par exemple, on peut se remémorer le vieux dilemme entre le social et la technologie : qui tire quoi ? Le comité d'entreprise sans entreprise industrielle est inconcevable mais une entreprise industrielle sans marché de masse est elle -même inconcevable...  Commençons toutefois par la technologie puisque nous venons de voir que son interaction avec le mental précédent paraît assez importante pour notre avenir. Ainsi pourrons-nous éventuellement corréler tout de suite les possibles de l'une et de l'autre et dégager, déjà, quelques probabilités nouvelles.

    J'aurais d'ailleurs pu insister au chapitre des improbables sur la dynamique quasi inéluctable de cette technologie d'après la 2e guerre mondiale, le nombre croissant des chercheurs et leurs possibilités sans cesse accrue de communiquer entre eux jouant à cet égard un rôle décisif. Le problème, au niveau des possibles, est de sélectionner les secteurs qui marqueront réellement notre futur. Dans le passé, nous avons caractérisé nos civilisations sous forme d'appellations telles que "l'Age de pierre", l'Age de bronze", "l'Age du fer", "l'ère préindustrielle", "l'ère industrielle" et, maintenant, "l'ère postindustrielle" On a aussi relevé quelques inventions marquantes, la maîtrise du feu, la roue, la culture attelée, le métier à tisser, la machine à vapeur, la "chaîne industrielle", aujourd'hui l'informatique et la robotique. Comment devrions-nous appeler nos futurs ? L'ère de l’automatisme ? Notre "ère des masses" du début de cet ouvrage ? En admettant une régression à terme de notre mental, l'Age des communications serait à exclure. Par contre, l'ère des automatismes ne conviendrait pas à une société globalement évoluée et qui ne considérerait pas la machine comme un substitut définitif au travail humain. Enfin, des hommes spécialisés à outrance n'entreraient guère dans la logique d'une ère des masses.

    Et cette autre appellation possible, si chère à nos sciences-fictionnistes, "l'ère des étoiles ? Irait-on dans les étoiles ultra spécialisés ou crispés sur notre passé ? Mieux : des étoiles habitées accepteraient-elles l'intrusion de sauvages cérébraux dans leur voisinage ? Des gens qui trimbaleraient avec eux l'élitisme, l'archaïsme des préjugés religieux, sociaux, sexuels, racistes et autres bizarreries dangereuses ? Imaginez nos cosmonautes, Smith, Dupont, Ivanovitch Chen Chung, Ben Salem, réveillés au bout de deux siècles de semi congélation et en orbite autour d'une terre inconnue : qui va diriger, doit-on écouter Smith plutôt que Chen Chung parce que Smith est diplômé es le sujet de conversation et pas Chen Chung, que doit-on faire de la vie organique éventuellement rencontrée, des spécimens en bocaux, des expérimentations, ne pas toucher ? En cas de pépin, qui ou que doit-on sacrifier ? Etc. Nous serions extraterrestres que, de toutes évidences, nous dirigerions nos lasers, si nous en avions à disposition à cet effet, sur le navire spatial humain pour le détruire avant même que ses caméras aient pu filmer le moindre indice de vie extraterrestre. "Pas de ça dans le Cosmos !" Tout comme nous balayerions de notre cuisine des insectes qui pourraient s'y trouver. Et encore s'agit-il là d'un réflexe humain primaire : probablement nos extraterrestres auraient-ils d'autres réflexes moins sanglants mais concourant au même objectif, nous maintenir dans notre petit système solaire. Sait-on jamais : peut-être un jour vivrons-nous la condition cruelle de "relégués de l'espace", sachant que celui-ci nous est interdit pour cause de sous développement mental ? J'évoquais en supra les responsabilités des dirigeants politiques : quel crime serait alors, vu de ce futur désagréable, leur désinvolture intéressée d'aujourd'hui !

    Cet aparté n'est pas inutile car il montre comment, dans l'abstraction, on peut arriver à des situations technologiques sans le répondant social correspondant. En principe, "comité d'entreprise/entreprise industrielle/marché de masse" jouant de concert, les unes ne vont pas sans l'autre. Mais nous pourrions tout de même aujourd'hui, dans notre actuelle "disgrâce sociale", balancer dans l'espace un engin pourvu d'un congélateur garni ! C'est un peu le possible de la Tour de Babel, arriver jusqu'à Dieu en tuant des esclaves à la tâche. Notre économie duale des "libéraux" de 1980... Rassurons nous toutefois, à voir la prudence de nos multinationales, on peut être certain que seules des découvertes technologiques qui ont un marché potentiel immédiat ont quelques chances de voir le jour autrement qu'entre les quatre murs d'un laboratoire. De plus, notre frénésie comptable de cette fin du 20e siècle réduit à néant toute tentative dont la rentabilité financière, donc commerciale, n'est pas assurée à priori ou même déjà en cours de réalisation. Voir le Concorde...

    Notre paramètre technologique, qui a sa propre dynamique, est donc doublement limité et par notre mental (toutes nos bagarres actuelles sur l'informatique) et par notre massification croissante (le scénario d'une aristocratie suréquipée face à une masse sous développée est irréaliste) Sachant cela, commençons par les communications puisqu'on en parle le plus.

    Je n'apprendrai rien au lecteur en posant les quelques prémisses suivants : la rapidité des communications s'accroît ; la corrélation mondiale des communications s'affine ; le coût des équipements nécessaires à cette rapidité et à cette corrélation baisse. Voyons cela dans le détail :

    - Rapidité des communications : 19e siècle, le sémaphore puis le télégraphe ; 20e siècle, le téléphone puis le télex puis les fibres optiques avant d'arriver, bientôt aux rayons lasers, sans compter les communications radio. Moins de "traduction" des signaux, plus de signaux en même temps, de la vitesse de propagation "à vue", telle une longue chaîne d'humains se criant successivement un message à la vitesse de la lumière, une croissance plus qu'exponentielle en même temps, nous l'avons vu au chapitre des Improbables, qu'une organisation sans cesse améliorée de la technologie. Les possibles ? La généralisation ou les ilots de développement, mieux ou pas mieux que la vitesse de la lumière (ce n'est pas inconcevable, les trous noirs absorbent bel et bien des photons en leur imprimant donc des vitesses supérieures aux 300 000 km/seconde théoriques), utilisation ou non de ces moyens techniques...

    - Corrélation mondiale des communications : du messager à cheval transportant le manuscrit d'un grand personnage à la conférence téléphonique d'obscurs chefs de service d'une multinationale, nous avons là, brièvement résumé, notre évolution sur plusieurs siècles. Ce à quoi il faut ajouter que nous envoyons aujourd'hui des messages bien plus denses que jadis, jusqu'à arriver même à des communications dont l'ampleur dépasse de très loin les capacités physiques humaines : on parle par exemple de plusieurs milliers de "bits/seconde" de capacité télématique, un ordinateur pouvant déverser son immense savoir dans un autre en quelques dizaines de minutes seulement.

    Plus près de nous, les spécialistes de telle ou telle matière éprouvaient le besoin de confronter leurs connaissances au sein de congrès laborieusement organisés : ils pourront, demain, se contenter d'aller à la plage en marge de ces congrès et de s'abonner, en contrepartie, à des banques de données. La statistique qui, hier, se basait sur des séries purement locales de chiffres, s'engage aujourd'hui à fond -et parfois n'importe comment !- dans les comparaisons internationales. Et ce qui vaut pour les statistiques vaut également pour de multiples autres disciplines : juridiques, économiques, scientifiques, historiques même, nos méthodes d'appréhension de l'évolution politique étant maintenant renforcées des expériences étrangères observées sur longues périodes. Pour qui se souvient de ses études scolaires et universitaires, ces possibilités de comparaison doivent paraître phénoménales ! En droit par exemple, ce que nous concevions comme théorique à une certaine époque pouvait être déjà expérimenté dans d'autres pays (cas des impôts sur les successions) Nous savons aujourd'hui que nos théories sont, ailleurs, des cas pratiques et pouvons d'ores et déjà nous enrichir de ces expériences d'ailleurs et de leurs conséquences sur le terrain.

    Le monde devient ainsi un gigantesque laboratoire que nous pouvons de plus en plus observer dans son ensemble. Les possibles ? On ne peut plus parler de retour en arrière, corrélation et organisation étant quasiment synonymes. Mais on peut tenter de dégager ce qui ira plus vite de ce qui ira moins vite en fonction de notre improbable des masses : tout ce qui a un marché, pour schématiser, devrait l'emporter sur ce qui n'en a pas ou moins. Ainsi le marché de la recherche scientifique est-il sans doute plus porteur que celui de la recherche sociale. De même nos possibles mentaux donnent-ils plus de chances à certaines tendances qu'à d'autres, à des émissions de télévision comme celle des "Trottoirs de Manille" plutôt qu'aux austères panoramas économiques d'une revue confidentielle. Même dans ce cas, la volonté politique peut aboutir à infléchir les tendances naturelles, privilégier par exemple en l'imposant, la vision de cette revue confidentielle.

    Alors ? Le gouffre à combler dans l'anarchie, quitte à choisir une fois le trou rempli ? Ou l'organisation rationnelle du remplissage ? Ou les deux à la fois ? Les méthodes retenues modifieront-elles l'aspect général du trou ou bien celui-ci, plein, sera-t-il identique d'un pays à l'autre (si les pays existent toujours) ? Des radios libres partout, le monopole partout ou un peu des deux partout ? Quant à la technologie, elle est ici liée étroitement à son organisation : des réseaux télématiques spécialisés ou bien un grand réseau public polyvalent ? La télématique câblée ou la télématique câblée plus l'onde radio plus... ? Le satellite, la communication spatiale, ou le laser, la communication horizontale, ou, les deux à la fois, ou autre chose de nouveau ? Disons que la France s'est engagée dans un programme de câblage tandis que les pays en développement ont plutôt choisi le satellite. Qu'en sera-t-il après demain ? Nous retombons ici sur nos possibles précédents des trous finalement identiques ou des trous différents. Mais on peut affiner la prospective en prenant, pays par pays, les options en cours et concevoir un monde des communications dans une trentaine d'années basé sur la projection de ces options. Attention toutefois à ne pas oublier le dernier paramètre, celui du prix.

    - En effet, l'abaissement du coût des communications, amortissements inclus, modifie considérablement nos scénarii précédents : là où un pays ne peut pas se payer le laser par exemple, demain verra ce même pays le généraliser, le laser ayant entre temps perdu 50% voire plus de sa valeur économique relative. C'est ce qui s'est passé pour les communications spatiales et l'informatique, les équipements de 1983 étant dix ou vingt fois plus performants que ceux de 1963 et quatre à dix fois moins coûteux. L'Afrique peut ainsi se contenter, avant de s'équiper, de regarder tranquillement progresser les rapports qualité/prix tout en consacrant ses efforts à d'autres priorités, exactement comme le ferait un bon chef de famille comptable de deniers limités. Le modernisme n'est plus cette "ardente priorité" des années 1970. Déjà...

    Je reviendrai sur ce phénomène de manière plus globale. Retenons pour l'instant que nos possibles en matière de communication comprennent, avec leurs contraires et leurs symbioses, des perspectives techniques (vitesse et capacité de transmission), des perspectives organisationnelles (les priorités, les structures de communication) et des perspectives de valeurs relatives qui, selon leur impact sur l'évolution et compte tenu de nos improbables (le retour en arrière et la massification) généreront des situations futures fort diverses. Avec, en surimpression, notre surlendemain universaliste ou différencié : demain peut être fait de nos décisions. Mais plus tard ?...

    Après les communications, le contenu des dites communications. C'est-à-dire presque exclusivement l'informatique si on se place d'un point de vue futuriste : bien sûr, il n'est impossible que nous continuions à nous transmettre des messages vocaux ou écrits, bien au contraire, de même que certains d'entre nous continueront à peu communiquer avec les autres. Mais, la massification aidant, le nombre de messages transmis augmente et augmentera. Si on en juge aux tendances actuelles, la part de l'automatisation dans ces messages devrait elle aussi poursuivre sa progression : carte de crédit, bientôt carte à mémoire, ticket de transport magnétisé, fichiers d'adresses informatisés ne sont à cet égard que des balbutiements et on imagine déjà bien d'autres prolongements, notamment dans le travail.

    Il n'est pas faux de dire qu'il s'agit là d'un autre type de civilisation que ceux que nous avons pu connaître jusqu'à maintenant : d'abord parce que nous améliorons non plus nos sens mais notre mémoire elle-même, nos assistances mécaniques n'ayant pas de préjugés. Une logique glaciale diront les uns, impartiale et salutaire diront les autres, l'essentiel étant la rigueur cérébrale que nous imposera de plus en plus cet outil du troisième millénaire. Plus de discussion sans fin sur des sujets mal dominés mais l'apport froid et raide des références informatisées. Plus de temps perdu à corréler des paramètres facilement rapprochables sans préjugés mais, là encore, le verdict sans appel autre qu'au niveau de la programmation de l'ordinateur. Nous n'aurons plus à nous demander, par exemple, si les charges sociales des entreprises  sont globalement trop importantes mais, entreprise par entreprise, à suivre au jour le jour et avec des possibilités de projection, l'évolution de la marge bénéficiaire brute ; nous passerons de la macro économie fumeuse à la micro économie généralisée. Une sorte de renversement de la charge de la preuve, notre mental en prenant un vieux coup...

    Ensuite parce que la possibilité d'avoir, à la demande, des informations de base non prédigérées par des intermédiaires humains pourvus de préjugés, devrait modifier assez considérablement nos comportements. Ainsi en matière de presse conçoit-on déjà que la demande de l'an 2000 sera fort différente de celle d'aujourd'hui. En 1983, nous puisons nos informations dans des produits papier ou télévisuels dont la structure est l'analyse et le commentaire. Libre à nous de décoder et de choisir ce que nous voulons dans ces produits qui, tel un journal, nous sont fournis en un seul morceau. Demain, d'une part nous pourrons sélectionner par avance les seuls sous morceaux qui nous intéressent, quitte à se reposer sur un résumé pour ce qui ne nous intéresse pas. Et nous aurons en plus accès au fait brut, non commenté : "le Rwanda va consacrer x millions de dollars à la construction d'une usine d'ordinateurs" ; pianotage sur l'ordinateur : "l'Afrique produit, sans le Rwanda, x millions d'ordinateurs par an" ; repianotage : "rapporté à la demande mondiale, l'information sur les ordinateurs du Rwanda implique que..." Etc. De nos jours, une telle information serait traitée très différemment, un journaliste effectuant par exemple sa propre synthèse et la remise dans le contexte, le tout agrémenté de sa perception préjugée du dit contexte, du pays, du secteur industriel concerné, etc. Le Moyen Age a connu ce phénomène dit de la "glose", voir de la "glose de la glose" Et la Renaissance fut tout simplement un retour aux sources, aux textes initiaux sur lesquels "glosèrent" nos médiévaux.

    Toutes proportions gardées, c'est un peu de ce retour aux sources dont il s'agit ici, retour qu'autorise la rigueur informatique. Que ferons-nous de cette nouvelle possibilité, c'est la question dont les réponses conditionnent nos possibles. Jamais le mental humain n'a été aussi interpellé par la technologie qui attend, froidement, ses directives : sera-ce le monde-laboratoire, sera-ce l'univers de spécialistes, louperons-nous le virage par attachement à nos passions primaires, aurons-nous un peu de tout un peu partout ?

    Quant aux possibles technologiques, ils découleront en partie de nos choix mentaux et sociaux : de "Big Brother" au sauvage informatisé, le tout limité par les improbables de la massification, des temps de loisir, du mental, etc. Plus pratiquement peut-on cerner quelques possibles à court terme : la micro informatique et le marché des PME-PMI suivi peut-être de ce marché grand public qu'annonce les ordinateurs familiaux ; la constitution de banques de données passant à un stade de corrélations supérieur à celui, très pauvre, que nous avons actuellement et l'ouverture de ces banques de données au grand public (avec, par exemple, des banques de données historiques, juridiques, fiscales, etc., que créeraient les éditeurs spécialisés) ; l'interconnexion des ordinateurs grâce à la télématique est aussi inscrite dès à présent dans notre avenir quasi certain... Bref, toute la gamme des prospectives que nous pouvons recueillir aujourd'hui dans la presse et qui appartiennent plus au présent qu'à l'avenir.

    A plus long terme, tout dépendra des contrôles que nous imposerons à l'informatique, contrôles qui peuvent même aller jusqu'à la paralysie, des logiciels que le marché permettra de créer, des tarifications des communications télématiques, des simplifications qui seront ou ne seront pas apportées à la saisie des données -et de nos efforts de formation pour généraliser l'habitude de travailler sur saisies de données informatisées-, chacun est à même de fabriquer ses propres scénarii selon qu'il juge tel ou tel paramètre plus efficient que d'autres. On voit en tout cas dans cette informatique un exemple de plus de notre déterminisme moderne, l'avenir étant ici subordonné en grande partie à nos choix actuels.

    Communication, informatique, deux technologies très liées aux services, à l'activité intellectuelle : le subconscient a sans doute guidé cette priorité accordée au labeur mental dont l'importance ne cesse en effet de croître depuis des siècles. Avant de passer à des choses moins éthérées, il n'est pas mauvais de s'arrêter un instant sur cette évolution socio-économique pour tenter de voir, au plan technologique, quelles peuvent en être les conséquences, les "possibles" : nous retombons bien sûr dans nos improbables et possibles déjà cités, l'inéluctabilité du progrès technique en la matière, ses orientations potentielles, de même que nous risquons des redites dans le domaine des matériels du futur. Au delà cependant, il y a quelques possibles de plus que nous pouvons isoler à partir de ce seul paramètre du développement des activités mentales. Et notamment les perspectives déjà engagées de généralisation "horizontales" des deux technologies en cause.

    Prenons le cas des transports pour lesquels on imagine très bien des applications informatiques et télématiques, ne serait-ce que l'ordinateur de bord relié à un central d'informations sur le trafic et fournissant régulièrement les trajets les plus fiables en fonction de la destination. Un spécialiste de science fiction n'hésiterait pas à sauter sur ces possibles pour les transformer en futur inéluctable. A-t-on réellement le droit de le faire et doit-on considérer comme improbable un avenir qui ne prendrait pas en compte les tendances actuelles qui, de l'électroménager à la brosse à dent introduisent l'électronique un peu partout ? C'est que, face à ces tendances, il en est d'autres qui les contredisent à terme : l'homme cherche aussi à se rapprocher de la nature qu'il sent lui échapper progressivement. Rien ne dit qu'il n'effectuera pas au fil des ans de nombreuses sélections que pourraient d'ailleurs lui imposer des situations de pénurie en matières premières. 

    Le scénario qui résulte de ces autres possibles n'a rien à voir avec ceux de nos science-fictionnistes. Nous sommes là au cœur de notre déterminisme de cette fin du 20e siècle, les interactions entre le mental, la technologie, les nécessités, les structures sociales, etc.., étant considérables, plus considérables que la dynamique propre à chaque paramètre. Si nous devons par exemple chercher nos matières premières dans l'espace, les coûts d'extraction et de transport ne rendront-ils pas prohibitives des centaines d'applications non prioritaires ? Sauf ci -celles ci font de moins en moins appel à la matière inerte. Mais il se pourrait alors et dans ce cas que le mental prenne le relai du coût dans les sélections d'applications, de même que de faibles coûts et un mental positif cohabitant permettraient alors la mise en place rapide des scénarii science fictionnistes.

    Autre exemple caractéristique de notre indécision moyenne actuelle : si on peut concevoir une automatisation accrue des fonctions intellectuelles, peut-on pour autant parler de "substitution" ? Que resterait-il à l'homme et la machine est-elle apte à la remplacer au niveau de l'imagination ?  Tout cela est très abstrait, trop pour que nous puissions avec certitude aujourd'hui dire que demain sera comme ci ou comme ça. Le progrès des communications et de l'informatique a assisté l'homme dans un premier temps tout en le mettant en face de ses responsabilités. Le deuxième temps semble trop lié à la façon dont il voudra, uniformément ou de façon disparate, les assumer pour qu'on aille plus loin dans la prospective issue du seul paramètre technologique. On va voir qu'il en est de même pour les autres secteurs que nous survolons.

    La robotique par exemple porte en elle la fin du travail manuel ou, du moins, des tâches manuelles  les plus pénibles. Nous savons articuler des outils à partir d'ordinateurs programmés pour telle ou telle activité (peinture, soudure, pliage...) et nous arrivons même à faire discerner un objet d'un autre à ces ordinateurs auxquels sont joints une ou plusieurs caméras. Il est de plus fort probable que nous irons plus loin encore, tant au niveau de la programmation des tâches  qu'à celui du "sens" des machines : le sens auditif est déjà créé (un tambour vibrant), le sens gustatif existe dans la recherche fondamentale (l'ultra centrifugation), le sens olfactif a déjà quelques applications (la protection contre le feu), le sens tactile aussi (le magnétisme) et nous venons de voir que des caméras équipent déjà des robots. Que ferons-nous de tout cela ? Des androïdes à tout faire ? Une mosaïque d'applications partielles ? De simples outils à notre service ?  Selon qu'on voudra ou non continuer à se servir de ses mains, selon l'évolution du paramètre des coûts relatifs, selon les structures plus ou moins égalitaires de nos sociétés futures, nous aurons des situations adaptées. La technologie, qui progressera, s'organisera et organisera ses recherches autour de nos décisions : l'androïde si nous en profitons pour recréer l'Eden, l'outil si nous en profitons pour chercher à passer à un autre stade (les Etoiles en l'occurrence), une sévère sélection si nous nous imposons un retour partiel en arrière du type "bio-artisanal" Gardons-nous toutefois de pousser imaginairement ces scénarii jusqu'à l'absurde : nous avons vu ce qu'il devait advenir du fait de la démographie, de la carotte artisanale, du fait des contingences, de l'oisiveté et du fait de notre mental accouplé à la massification, des Etoiles qui ne seraient que technologiques. Nos possibles dégrossissent en se corrélant ou au contact des improbables...

    La physique des particules est aussi, après nos "...iques" des basses tensions électriques, une technologie d'avenir si on en juge au développement, après la 2e Guerre Mondiale, de ses applications dans les domaines militaires, énergétiques et d'exploration de l'espace. L'évolution est bien connue, du plus grand au plus petit, de l'atome à la particule antimatière, du rayon de Soleil aux neutrinos. Les possibles imaginables dépendent là aussi de nos choix : on le voit bien en matière d'armement où demain sera le résultat des négociations d'aujourd'hui sur le désarmement. C'est également le cas des centrales nucléaires, un frein sérieux à leur développement ayant été mis par les écologistes. Quant à la connaissance du Cosmos, elle est, certes, améliorée par nos découvertes en physique des particules, on arrive même à imaginer le début et une ou deux fins possibles de l'Univers, mais elle reste largement tributaire de nos choix budgétaires.

    Autant de choix, autant de possibles, sans compter les problèmes auxquels nous ne sommes pas encore confrontés : tel celui, très lointain, d'une possible dissémination de petits moteurs à fusion nucléaire, des bombes potentielles gigantesques vendues quasiment en supermarché !  Un futur sans nucléaire, repoussé alors du fait des dangers qu'il recèle, est tout aussi possible que son contraire, un futur où nous nucléariserions n'importe quoi après avoir dominé la structuration de la matière et des forces qui lient ses particules. L'éolienne ou la machine à fabriquer n'importe quoi à partir de n'importe quoi... Les improbables encadreront ces possibles (notamment les besoins en énergie), mais aussi nos possibles mentaux avec lesquels ils seront corrélés. De plus, au sein de la deuxième situation (un futur nucléaire), existe une gamme de possibilités très bien illustrée par le problème énergétique : centralisé ou disséminé, fission, fusion ou quelque chose de plus sophistiqué, très étroitement contrôlé ou anarchique... Tout cela avec les possibles polymorphes et synthétiques correspondant...

    Bien sûr, dira-t-on, nos choix dans ce domaine peuvent ne pas être libres mais dictés par les circonstances : le pétrole et son prix ont bien poussé la France à un choix nucléaire plus marqué qu'ailleurs. De plus, pourrait on ajouter, la technologie et sa maîtrise n'entraînent pas les mêmes réactions selon leur degré : la fusion n'est pas la fission. Autrement dit, ces interrogations nous ramènent à la question initiale de notre déterminisme, lequel, en l'occurrence, paraît assez étroitement préprogrammé. Nous allons voir, avec la technologie suivante, que ce n'est pas toujours le cas même si, dans le fond, le choix se résume souvent à accepter ou refuser un intrant.

    La biochimie et surtout la génétique nous interpellent aujourd'hui sur un terrain totalement neuf : celui de la mutation physique dirigée, quelque chose qui, plus encore que la physique des particules -assimilée dans le grand public à une sorte de pyrotechnie évoluée-, piétine sauvagement le terrain céleste : l'évolution appartient à Dieu et c'est pêcher gravement que de tenter de la contrôler, bien plus quand il s'agit de la modifier, carrément satanique quand on parle de la recréer in vitro ! Nos choix ne peuvent pas, en l'état actuel de nos préjugés (mais nous avons vu que nos mentalités évoluent), s'abstraire totalement de ce dilemme médiéval. Mais ils le peuvent en partie et nos possibles s'égrènent au fur et à mesure que saute tout ou partie de nos préjugés, jusqu'à la monstruosité même si nous retirons tout frein moraux aux manipulations génétiques et biochimiques. Nous n'avons pas deux choix, accepter ou refuser, mais une série de choix entre ces deux extrêmes et les tendances actuelles prouvent que, du cheval nain à l'interféron à volonté, nous les passons largement en revue.

    Demain sera-t-il fait, pour résumer la situation, de demi fous passant, au gré de leur humeur, du sexe féminin au sexe masculin, ou limiterons nous les mutations provoquées aux seuls cas imposés par les circonstances : travail prolongé dans des environnements très difficiles tels que les grands fonds marins ou l'espace par exemple ? Plus près de nous, vivrons nous d'une alimentation artificielle en "parfaite harmonie" avec une nature laissée à son sort ou bien cette alimentation artificielle ne sera-t-elle qu'un complément de notre alimentation comportant toujours de la viande abattue ?  Enfin, éradiquerons-nous définitivement les maladies par thérapie génétique imposée ou bien y aura-t-il, comme aujourd'hui, des fanatiques du naturel ou de telle ou telle thérapie particulière ?  Partout on sent le poids du mental et notre degré de déterminisme ne se situe plus vraiment au niveau de la technologie. Rassurons nous en guise de conclusion, ces possibles, ces choix sont ceux d'après demain plus que de demain : biochimie et génétique n'en sont qu'au stade de l'exploration initiale, de la découverte des relations fondamentales et leurs applications restent très pauvres : quelques réalisations pharmaceutiques, des réalisations agronomiques déjà beaucoup plus anciennes (la banane par exemple) mais le tout sans grande conséquence morale ou sociale pour l'instant. Nos possibles immédiats sont donc subordonnés à la vitesse des découvertes qui, elles, nous interpelleront alors : serons-nous ou non interpellés, pour schématiser...?

    Avec la génétique, nous terminons le survol des technologies "à problèmes" car toutes récentes et mal dominées. Ce sont ces technologies du futur dont nous ressassent les décideurs économiques et politiques qui n'ont pas toujours en tête l'ensemble des paramètres qui gravitent autour d'elles et qui ont, dans le passé au moins, effectué des choix pas toujours réfléchis : nous l'avons constaté en matière d'informatique ou d'énergie nucléaire. Il y a donc bien d'autres possibles connexes autour de ces technologies, comme celui d'un futur où de tels décideurs en chambre n'existeraient plus. C'est toutefois aller un peu vite en besogne que de les rattacher à ce chapitre, les paramètres sociaux et politiques et, surtout, les corrélations très subjectives qu'on peut faire entre eux étant probablement dominants à ce niveau. Mais l'aparté permet d'ores et déjà de situer la technologie en général entre ses paramètres mentaux et ses soubassements sociopolitiques, justifiant ainsi et après coup l'ordre dans lequel je vous ai présenté les possibles du devenir de l'homme.

     

    ***

    Cette place intercalaire est encore plus aisée à justifier, contre l'avis de ceux qui jugent la technologie reine de nos évolutions, quand on s'attaque aux technologies qui posent moins de problèmes moraux, politiques ou économiques. Je me place, pour les appréhender, dans le cadre de la vie courante : nous mangeons, nous dormons, nous nous transportons, nous travaillons, toutes activités que nous effectuons dans un environnement qui évolue et, parfois, avec l'appui de machines qui nous facilitent le travail. C'est la technologie seule de cet environnement et de ces  machines qui nous intéresse ici.

    Peut-on parler de technologie en matière d'alimentation ? Oui si on part de la manière de produire, de conserver et de préparer les aliments que nous ingurgitons. Non, bien sûr, si on parle de l'aval, notre mastication qui évolue en fonction des aliments ingurgités (voir l'évolution des molaires...) n'ayant rien de très technologique. Sinon les machines de type Moulinex qui peuvent à l'occasion effectuer à notre place une partie de la mastication : hacher la viande par exemple... Il existe toutefois un possible à ce niveau, celui de voir se poursuivre dans le temps cette évolution relative à la mastication et à la digestion, des machines se substituant peu à peu à nos organes naturels et nous poussant progressivement vers l'alimentation liquide (plus que vers l'alimentation en comprimés d'ailleurs, notre corps ayant besoin d'eau d'une part et d'un certain volume alimentaire d'autre part) Mais nous voyons déjà des limites à cette évolution, médicales et mentales. Par exemple, l'alimentation des cosmonautes est très vite revenue  des tubes de pâte colorée du début. Un possible très aléatoire donc que l'évolution de la génétique et la connaissance accrue de nos besoins alimentaires de base pourraient peut-être rendre moins aléatoire dans un futur très lointain...

    Les technologies d'amont sont plus riches de possibles à terme humain : la production industrielle d'aliments, la culture hors sol, les techniques de conservation (froid, irradiation, déshydratation), les techniques de préparation (four à micro ondes, plats surgelés, restauration), toutes ces technologies du 20e siècle ont suffisamment bouleversé notre façon de vivre pour que nous puissions saisir ces possibles. Et pour que nous puissions constater encore une fois que ceux-ci sont encadrés par notre mental d'un côté, la façon dont nous les acceptons, et par des contingences économiques de l'autre, qui les favorisent plus ou moins. Notre avenir sera le fruit de la dialectique entre ces trois paramètres. Selon le lieu et le moment, on peut envisager toute une gamme de scénarii plausibles : de la restauration socialisée à base de plats surgelés chauffés au four à micro ondes à la cuisine savante élaborée avec des produits conservés et des ordinateurs en passant par toutes les symbioses et tous les polymorphismes possibles. Sans oublier le possible du retour en arrière accompagné d'une forte sélectivité des technologies.

    Mêmes types de problèmes pour notre sommeil : en aval, nous fermons les yeux et perdons conscience. Puis nous rêvons avant d'entrer dans un sommeil plus noir et de nous réveiller. Quelques techniques se substituent aux mécanismes naturels, à commencer par les barbituriques qui sont de mieux en mieux dosés, de plus en plus efficaces. Arriverons-nous, par la chimiothérapie ou toute autre technique, à maîtriser le rêve ? Le réveil lui-même est assisté de nos jours, provoqué à une heure fixée à l'avance. Bref et si nous allions dans les étoiles où n'existent plus la rotation des astres du système solaire, soit un rythme immuable entre le jour et la nuit, il n'est pas totalement inintéressant d'imaginer le possible très futuriste d'une maîtrise totale de l'activité sommeil, maîtrise qui pourrait aller jusqu'à la substitution de celui-ci par des intrants chimiques ou électrochimiques.

    Restons sur Terre. Le sommeil, c'est aussi en amont le lieu où nous dormons, la préparation du sommeil, et. Et, là, les technologies sont plus facilement préhensibles : du "à même la terre" au coussin d'air chaud des hôpitaux pour grands brûlés, du sommeil "comme une bête" au bain d'algues préalable, de la lecture à la lueur de la bougie à la télévision le soir, de la hutte froide et humide à l'appartement pourvu de tout le confort moderne, des cinq personnes dans une pièce unique à la chambre, pièce spécialisée, particulière, toute ces évolutions sont le fruit de technologies sans cesse plus sophistiquées et porteuses de possibles futurs très divers. Exemple, la vie à partir de son lit, la chambre transformée en cabine de pilotage de nef spatiale, la civilisation "montante" (ou "verticale") à son apogée... Ou son contraire, la Terre devenue immense banlieue pavillonnaire, la salle de bain transformée en usine à remettre d'aplomb ou en piscine ludique...

    Evidemment, tout cela n'est pas directement lié au sommeil. Mais, dans la mesure où le sommeil est la motivation première de nos recherches de logement, il en fait partie. Et nous débouchons ici sur des possibles plus sérieux, celui et ses dérivés d'une vie de plus en plus axée sur un logement, le "home", qui, jadis, n'était qu'un lieu de sommeil (on mangeait en groupe) ; ou son contraire et ses dérivés d'une vie de plus en plus extériorisée du fait des loisirs. Notre improbable des loisirs intervient ici ainsi que celui de l'ère des masses : pas de situation dominante, une assez forte probabilité de cocktail de comportements, le logement et la vie qui s'y rattache n'étant qu'un élément parmi d'autres.

    Quant au problème de civilisation verticale ou horizontale, de nature un peu différente, il dépend à la fois de nos mentalités, les non bricoleurs préférant par exemple l'appartement au pavillon, et de la place disponible : le cœur des villes est moins réceptif que la rase campagne à la civilisation horizontale, les coûts relatifs jouant un rôle important dans la croissance des villes des pays développés tandis que la pauvreté des campagnes pousse les ruraux sous développés vers les villes. Disons qu'ici nous pouvons avoir une idée assez nette de notre avenir, celui-ci devant probablement continuer à concilier les deux types  de civilisations en fonction des données locales en matière de coûts fonciers et de niveau de vie dans les campagnes. Centres villes d'affaires, proche banlieue verticale et grande banlieue pavillonnaire sont déjà les caractéristiques de nos pays développés. A plus long terme, en admettant par exemple une égalisation assez poussée des revenus, le paramètre foncier n'aura plus la même valeur. Mais nous sortons du sommeil et les possibles qui s'annoncent en la matière seront traités ultérieurement...

    Les transports ont été cités à titre d'exemple dans plusieurs des développements précédents. La technologie y fut et y reste très importante, tant du point de vue de la rapidité de nos déplacements qu'à celui de nos orientations énergétiques ou qu'à celui de notre mode de vie. Ceux de nos contemporains qui confèrent une place primordiale à la technologie dans nos évolutions citent d'ailleurs les transports à l'appui de leur thèse, l'automobile étant, il faut l'avouer, une illustration frappante de cette dernière. Pourtant et au risque de choquer, répétons qu'il n'en est rien : nos orientations passées ont trouvé leurs explications plus dans notre mental et l'environnement économique que dans la technologie elle-même. Le transport individuel est une aspiration qui ne date pas de l'automobile, nos ancêtres avaient peu de calèches par rapport au nombre de chevaux de monte et la généralisation de la voiture individuelle est due à une conception sociale de l'économie de marché, John Ford ne démentira pas ! Le transport en commun ne domine que là où l'individualisation n'est pas permise, définitivement ou temporairement : transport aérien sur longues distances, transports guidés "lourds", transports dans les pays en développement. Il faut se rappeler aussi que nos ancêtres se sont préoccupés des lointaines contrées bien avant que le navire à vapeur ou l'avion ne viennent accélérer le mouvement. Ils partirent à pieds, à cheval, sur des navires de fortune et les premiers courants commerciaux existèrent bien avant les premiers navires de fret : les caravanes qui parcouraient l'Asie et les esquifs surchargés sur les bras du Nil se jetant alors dans les lacs Amers sont des réalités passées !

    Ne pas déduire de la technologie nos évolutions futures est plus important qu'il n'y paraît : on risque en effet et dans le cas contraire de graves erreurs d'appréciation, des généralisations abusives de technologies qui, à un moment donné, peuvent être les plus performantes et les plus rentables. Encore faut-il qu'elles plaisent à notre mental et n'aient pas de substituts plus plaisants. Continuons sur notre exemple de voitures individuelles : disparaitront-elles de notre futur parce que le TGV ou l'avion sont apparus ? Notre masse, libérée du transport de groupe, acceptera-t-elle un retour à ce type de transport ? Ou bien obligera-t-elle la technologie à déboucher sur des solutions de compromis ou, au minimum, sur un polymorphisme identique à celui que nous connaissons aujourd'hui ? Et ces compromis n'auront-ils pas des limites, celles que leur imposeront le prix de l'énergie, les coûts de mise en œuvre, les besoins macro économique de transport ? Notre technologie des transports de demain sera issue plus que jamais de ces paramètres avec, peut-être, une action en retour sur ceux-ci si une découverte permet alors des solutions d'un autre niveau. C'est le cas, aujourd'hui, du moteur linéaire qui autorise, en théorie, la synthèse du transport en commun et du transport individuel : des modules individuels pourvus d'une certaine autonomie (moteur électrique) pourraient être connectables sur des rails prévus pour les longues distances, le trajet sur ces longues distances permettant en outre de recharger les accumulateurs des modules. Au cours de ces longs trajets, les modules échapperaient bien évidemment à l'individualisation, de très simples programmations informatiques permettant l'éjection du rail commun aux sorties demandées.

    De même l'informatique et la maîtrise des phénomènes ondulatoires (le radar notamment) permettraient-elles de créer des circulations urbaines entièrement automatisées tout en conservant l'individualisation du transport. Le scénario de gens commandant de chez eux et par ordinateur un véhicule appartenant à un parc municipal, lequel véhicule serait ensuite piloté automatiquement après programmation de la destination, est loin d'être inconcevable. Notre organisation de ces types de transport serait bouleversée, c'est certain et ne serait-ce qu'au niveau des stations services, et ce bouleversement prendrait du temps, c'est tout...

    Le transport de fret est, peut-être plus que le transport de passagers, sujet à ces interactions de paramètres. Prenons l'exemple du transport de bois : lorsqu'on ne transportait que des grumes, les navires spécialisés effectuaient la moitié du trajet quasiment à vide. On partait chercher les arbres et on revenait avec, point final, la configuration des navires ne permettant pas de partir chargé d'un fret d'une autre nature. Les cales, les équipements de levage et d'arrimage étaient toutes conçues pour le bois. Puis les pays producteurs de grumes se mirent, évolution logique, à avancer dans la chaîne des valeurs ajoutées : avivés, sciages, déroulage comptèrent de plus en plus de même que les ossatures de produits finis (mobiliers, huisseries) dont on constate actuellement le démarrage. Première conséquence, la demande de transport de grumes baissa au profit  d'une demande conteneurisable ou, au moins, palettisables.  Cette demande peut être traitée par des navires "tout venant" et pouvant donc charger à l'aller.

    Ce type d'évolution est général aujourd'hui, tous les produits de base ayant vu se modifier leurs conditions de présentation et de conditionnement. Ce qui força les armateurs à s'y adapter au fur et à mesure. Ce qui créa, comme avec l'avènement des navires "rouliers", une atmosphère de recherche technique permanente débouchant sur des technologies porteuses à leur tour d'incidences sur les produits, deuxième conséquence. Ainsi le gros porteur aérien donne-t-il aujourd'hui des idées aux producteurs agricoles qui y enfournent, par exemple, des productions alimentaires de contre saison créées de toutes pièces...

    Que sera notre futur, ce que nous venons de voir étant le présent immédiat ? La crise économique a fait apparaître des paramètres nouveaux, imprévisibles il y a 20 ans (cas du coût de l'énergie pour les navires) Le redéploiement industriel mondial au profit du Sud aura par ailleurs des conséquences sur les transports. Il en a d'ailleurs déjà si on veut bien considérer le mouvement des colis uniques très lourds qui se passe dans le sens Nord-Sud (nos usines clés en mains) La démocratisation de l'avion à également et déjà entraîné l'apparition de courants stables de trafic et, enfin, le TGV a rendu âme aux transports guidés un instant oublié du fait des coûts relatifs et du rapport prix/vitesse. Ajoutons à ces tendances nos inerties mentales, leurs évolutions possibles, et nous aurons, selon la valeur que nous conférons à ce paramètres, une gamme de scénarii possibles, la technologie s'effaçant largement derrière nos choix, issus eux-mêmes de notre mentalité et des nécessités du jour...

    Avec le travail, nous abordons une panoplie beaucoup trop vaste de technologies pour que nous puissions faire autre chose que les effleurer. Nous avons déjà vu les incidences de l'informatique, des communications et de la robotique. Songeons aussi aux processus industriels, à ces pans entiers de mur sortant aujourd'hui d'usines qui, il n'y a guère, ne produisaient que des briques. Ou bien à la parfumerie de synthèse remplaçant le bon vieil alambique. Ou bien à l'industrie textile débouchant sur la robe jetable et le polyamide. Ou bien aux aciéries des hauts fourneaux démantibulées par les techniques des arcs électriques. Ou bien...

    La liste est longue, très longue, de ces techniques nouvelles de fabrication qui ont anéanti notre vieux monde en quelques dizaines d'années, détruisant là des maisons vieilles de plus d'un siècle, créant ici des secteurs entiers d'industrie. Le jouet, le cuire, le textile, le bois ont tous vu partir des noms familiers et venir de nouvelles appellations. Pensons à Adidas, à toutes ces marques "Prisunic-Made in Korea", à ces anciens meubles en bois plein. Prisonniers de l'évolution, il nous arrive d'oublier notre point de départ et, lorsque nous ouvrons les yeux, il est d'abord trop tard pour revenir en arrière, nous sommes ensuite pris du malaise de nos habitudes déstabilisées. Entre temps, nous consommons à en perdre haleine et, en tous cas, à nous en étourdir. On ne sait plus distinguer l'utile du nécessaire, le superflu de l'utile. Les processus industriels évoluent, d'abord du petit vers le grand avant d'observer aujourd'hui un retour vers un petit de nature différente. Les productions évoluent elles-mêmes selon des courbes du type "Gauss", les points stationnaires à un moment donné étant tous situés à un endroit différent de la courbe. Quelques indices peuvent laisser croire que cette folie d'aujourd'hui a atteint un seuil problématique. Au plan mondial, elle est de toute façon refusée d'ores et déjà par plusieurs pays. Et ce refus de continuer sur la lancée constitue notre premier possible, avec ses contraires et ses dérivés ainsi qu'avec les habituels possibles synthétiques et polymorphes.

    Il faudrait ensuite -qu'on se rassure, je ne le ferai pas !- prendre produit par produit, industrie par industrie, et voir cas par cas ce que notre avenir nous mijote : quel processus pour les aciéries, quelle technologie pour le papier, quel type de vêtement moyen, quels matériaux de construction... Nos deuxièmes possibles sont faits de tous ces possibles sectoriels, la couleur de nos vêtements, la chaleur de nos maisons, les matériaux de nos chaussures dont on ne peut pas, vu l'effet de mode (voir supra), présager sérieusement l'évolution. Ou sinon pour quelques rares produits que nous connaissons mieux : disparition de la cravate, chaussures synthétiques, stylos jetables -ou au contraire plus costauds...- etc. Les considérations de coûts domineront-elles ou, plutôt, des considérations psychologiques ? Ou encore notre refus nous poussera-t-il à une féroce sélectivité ? Nul ne sait à ce stade du raisonnement.

    Nos troisièmes possibles concernent les relations entre la technologie et la manière de produire. Je ne parle pas ici de l'automatisation, déjà vue, mais de ce phénomène des mini usines auquel on assiste. Après la technologie des chaines massives de fabrication, il se fait jour sur une technologie de petites unités, réclamée par de nombreux pays et qui entraine elle-même une conception des produits un peu différente de celle des grandes séries. Schématiquement, le premier cas implique une intégration assez poussée des intrants, des facteurs de production en bon nombre sur le site de l'usine et une recherche assez proche des lieux de production. Le second concept sépare nettement recherche et production tout en éclatant l'usine initiale : on fabrique des pièces dans un lieu, d'autres dans d'autres lieux et ces pièces sont ensuite assemblées n'importe où. C'est le concept du "CKD" pour "Completly Knock Down", très en vogue dans certaines branches et qui permet parfois à l'assembleur de devenir "ensemblier" (haute fidélité, électroménager) Dans ce concept bien sûr, les pièces se doivent d'être simplifiées au maximum pour éviter à l'assembleur des frais d'équipement trop importants : plier une tôle est une chose, presser le capot d'un véhicule à CX élevé en est une autre : la mini usine importera ses capots ou fabriquera des caisses à savon, CQFD ! Le "komplex" à la soviétique ou la vision chinoise de petites unités de montage et d'unités sous-traitantes et spécialisées de pièces détachées. La ville autour de l'usine ou l'usine à la campagne, c'est un peu le dilemme de ces troisièmes possibles qui comportent des sous-possibles synthétiques et polymorphes à la pelle selon la branche considérée, le pays d'accueil, le degré d'évolution de la technologie de la branche (ainsi ne sait-on toujours pas fabriquer de mini centrales nucléaires alors que les mini aciéries ont tué ou presque les vieux bassins sidérurgiques)

    Que dire de plus sur ces technologies sans entreprendre -ce ne serait d'ailleurs pas une mauvaise initiative !- la réalisation d'une véritable encyclopédie par profession ? Nous avons survolé, avec les technologies d'avenir, les principaux problèmes qui se poseront aux hommes dans un futur plus ou moins lointain. Nous avons vu, avec les technologies plus traditionnelles, quelles étaient les lancées caractéristiques et les principaux paramètres de notre possible déterminisme. Dans le premier cas, nos décisions feront la différence tandis que dans le second, il semble que nous ayons moins de latitude, vivant sur nos décisions passées. L'avenir, vu du paramètre technologique, est donc très complexe, première constatation. Deuxième constatation qui s'est répétée au fil de l'étude, le fait technologique est impropre, seul, à expliquer notre futur. Partout nous avons relevé des possibles d'origine mentale (la réaction par exemple) ou socio-économique (cas du coût de l'énergie) Ce travail montre en fait mieux que toute illustration l'origine des difficultés dans lesquelles nous nous débattons en cette fin du 20e siècle et qui tiennent aux méthodes inadaptées d'analyse que leur appliquent des décideurs pour la plupart archaïques : nous sommes confrontés à des dilemmes scientifiques, nous sentons que nos choix engagent réellement l'avenir et nous persistons à proposer des solutions et des explications unanimistes, simplifiées à l'extrême par souci de faire grand public ou de mobiliser les foules. Quand nous ne nous rangeons pas avec armes et bannières derrière de véritables incantations. "L'incantation et l'ordinateur", telle pourrait être la véritable dénomination de notre époque qui mêle restes de barbarie et ébauche de modernité.

    Il est vrai que nous ne pouvons faire qu'avec ce que nous avons et qu'il faut bien le faire ! Voyons à présent "avec quoi nous allons le faire", nos paramètres sociaux, économiques et politiques, les possibles qui transparaissent faiblement dans le magma de nos luttes.

     

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     Les possibles socio-politico-économiques

    L'occultation de nos grandes tendances socio-politico-économiques par le bruit qui les entourent, l'habillage artificiel des médias pour résumer, n'est pas le seul problème auquel nous nous heurtons à ce stade de la réflexion sur nos possibles : il y a également celui de la plus grande interaction qu'on constate entre le social, l'économie et la politique ; il y a aussi la subjectivité très évidente avec laquelle nous ne pouvons pas ne pas les aborder. Revenons d'abord sur le phénomène d'occultation.

    Lorsqu'un sociologue se penche sur des faits sociaux tel que celui de l'émergence du courant écologiste, il est tenté -pour ne pas dire obligé- de l'appréhender au travers des relations qu'en donnent les médias. Il n'a guère d'autres possibilités de première approche et se voit donc offrir par ces médias des événements (les émeutes autour des centrales nucléaires par exemple), des noms de leaders (Brice Lalonde), des résultats électoraux (les Verts d'Allemagne de l'ouest), des discours de partis plus traditionnels qui cherchent à récupérer leurs voix, etc. ... Il en conclue à priori que l'écologisme est une tendance de nos sociétés modernes qui pourrait bien prendre de l'importance dans un avenir rapproché. Il pourrait aussi se demander s'il ne s'agit pas d'une simple mode appelée alors à refluer.

    En suivant donc cette optique basée sur l'étude du phénomène via les médias, nous pouvons dire : nos possibles en la matière sont l'existence ou non dans le futur de préoccupations écologistes. Ce qui, somme toute, n'est pas une mauvaise question en soi.  En fait, l'étude plus fine de l'historique écologique fait apparaître d'autres tendances qui ont été enfouies sous la montagne des rapports relatifs au seul courant écologiste. Des tendances dont l'importance, du point de vue du futurologue, est aussi sinon plus grande que celle de l'écologie en elle-même. Voyons cela en partant du cas français : les écologistes n'ont réellement émergé qu'à partir du moment où ils ont été confrontés au nucléaire. Auparavant, ils se cantonnaient à des choses comme la défense du littoral, la préservation des espèces animales ou la lutte contre les industries polluantes, notamment quand ces industries déversent des produits chimiques dans les rivières. L'organisation des dits écologistes embryonnaires était très éclatée, grosso modo entre des associations telles que la Société Protectrice des Animaux, les sociétés de chasse et de pêche, etc., et de tout petits groupement spontanés de défense de sites bien localisés.

    Le nucléaire a été le détonateur fédérant de ces courants divers qui ne sont toujours pas homogènes. Et, déjà là, nous pouvons nous poser un certain nombre de questions : l'industrie humaine, dès lors qu'elle atteint un niveau "prométhéen", n'est-elle pas condamnée à voir se soulever contre elle une part importante d'une population non prométhéenne ? Autrement dit, notre futur ne sera-t-il pas fait de ces combats répétés entre des industriels -et non plus des idéologues- froidement matérialistes et des populations ou parties de populations attachées à des valeurs quasi religieuses ?  Les écologistes ne seraient dans ce cas qu'une des expressions possibles du refus humain, lequel pourrait s'étendre à bien d'autres domaines technologiques. C'est une possibilité, pas une certitude...

    Une autre interrogation peut être soulevée quant à l'organisation de ce courant écologiste : au delà de son contenu, la préservation de la nature, n'illustre-t-il pas surtout une évolution sociopolitique des civilisations modernes vers un renversement du rapport gouvernants/gouvernés ? Vers un état nouveau où les masses, suffisamment évoluées, pèseraient, dans l'anarchie ou non, sur des structures élitistes qui ne seraient plus alors adaptées ? Et dont les possibilités  d'action seraient alors fortement paralysées par le jeu des influences contradictoires de cette masse divisée ? Vers quoi déboucherions-nous, car nous ne pourrions pas ne pas tenter de débloquer une situation intenable sur long terme ? La dictature ? L'anarchie ? Un peu de tout et toutes les variantes imaginables un peu partout ?

    Poursuivons notre analyse du phénomène écologique. Nous avons noté le rôle du nucléaire dans son déclenchement. Comment cela s'est-il passé ? Tout le monde en France peut se remémorer les attaques lancées alors contre les technocrates peu nombreux qui, au Commissariat à l'Energie Atomique et dans le secret des bureaux d'EDF, concoctèrent très peu démocratiquement les dossiers hermétiques sur lesquels les gouvernements d'alors prirent des décisions très hâtives et irréfléchies si on en juge  aux résultats d'aujourd'hui. Disons que des spécialistes, liés à d'autres spécialistes mais industriels ceux-ci, imposèrent assez aisément les orientations de tout un peuple. Par qui ces dossiers, ces orientations très techniques furent-ils, furent-elles remises sérieusement en cause, contre dossiers techniques à l'appui ? Là encore par une poignée de spécialistes qui, à la CFDT par exemple, bénéficièrent et de leur formation de spécialiste, et d'informations obtenues par la bande. Ils purent ainsi contester techniquement la politique du tout nucléaire...

    La question dans le domaine de la futurologie est évidente : allons-nous vers un monde technocratique dans lequel des dossiers de plus en plus complexes et requérant de bonnes connaissances scientifiques pour les traiter, seraient de plus en plus aux mains des spécialistes de la question ? Et, dans ce cas, le contrôle de ces spécialistes serait-il celui de ces contre pouvoirs, anarchiques, spontanés ou non qui se mettraient en place au coup par coup ?

    Point n'est besoin de poursuivre le raisonnement, on voit suffisamment dans ses prémisses comment un phénomène amplifié par les médias peut en cacher d'autres qui ne sont pas, eux, amplifiés voire seulement révélés (en l'occurrence, ils l'ont été. Mais a-t-on par exemple indiqué aux Français, lorsqu'on tintamarrisa sur les élections municipales, que les problèmes d'immigration et de sécurité dépendaient de tout autres paramètres que ceux de la gestion d'une mairie ?) Il nous faut donc être constamment aux aguets, à l'affut de ce que peut occulter une campagne de presse, une mode, une information mise artificiellement en valeur. Le mépris moyen dans lequel sont habituellement confondus et les journalistes, et les hommes politiques prouvent que les gouvernés ont d'ailleurs acquis une certaine philosophie à cet égard.

    Venons en à présent à notre second obstacle, celui des interconnections entre le social, l'économie et la politique : quand il s'agissait du mental ou de la technologie, on pouvait fort bien concevoir des futurs bâtis sur un seul de ces deux paramètres d'évolution, nos congélateurs spatiaux ou notre réaction religieuse. Ce n'est plus possible ici, la culture par exemple participant aussi bien au social qu'à l'économie et à la politique. Nous ne pouvons pas concevoir un futur qui ne soit qu'économique car toute économie a des retombées sociales et vice-versa. Il est donc vain de passer successivement en revue les trois paramètres sans tomber dans des redites, des chevauchements et des éliminations, un possible économique avancé dans un premier temps pouvant être contredit immédiatement après par des possibles sociaux et politiques. Je n'insiste pas sur cet obstacle aisé à comprendre sinon pour signaler que, de son fait, l'approche sera forcément journalistique, par thèmes successifs et non universitaire, par sujets successifs et ordonnés.

    Ca n'a rien d'original, j'ai déjà utilisé cette méthode en supra. Mais ici il est impossible de s'extraire d'une subjectivité plus importante donc qu'auparavant, dernier obstacle cité : même en travaillant par flashs journalistiques, nous toujours tendance à ordonner ces flashs en fonction de notre mental : le marxiste partira de l'économie, le conservateur de musée partira du culturel-social, le militant politique privilégiera la politique, etc. ... Le fond du problème est que nous construisons nos scénarii du futur en fonction des explications que nous donnons de notre passé. Par exemple, tout ce qui a été avancé jusqu'ici dans cet ouvrage est fondé sur une croyance en l'interaction de très nombreux paramètres que j'ai donc cherché à isoler. On aurait pu tout aussi bien mettre l'accent sur un seul paramètre, l'économie par exemple, et prévoir l'avenir en fonction de ses seules évolutions possibles, déduisant le reste après coup. De même aurait-on pu bâtir un futur imaginaire à partir de données psychologiques considérées comme dominantes. Là encore le constat n'est pas original. Mais nous le touchons plus particulièrement du doigt en abordant les sujets sociaux, politiques et économiques. Le tout est d'essayer de minimiser au maximum cette subjectivité en considérant par exemple les différents avenirs qui en résultent comme de simples possibilités non exclusives. C'est difficile, très difficile d'autant que ma vision est en elle même antagoniste des visions mono paramétriques qui sont jusqu'à maintenant les seules à avoir réellement passé la rampe du grand public : Marx, Nietzsche, Fourastié privilégient ainsi à tour de rôle les paramètres économiques, mentaux et technologiques...

    Cette réserve de taille étant posée, je débute par un flash à dominante économique, une sorte de reportage  dans notre crise actuelle tel que pourrait le réaliser un extra terrestre non au fait de notre passé et peu soucieux de nos maux et de nos angoisses. Une fois son navire spatial posé, il pourrait se demander de quoi vivent les habitants de la planète qu'il visite, comment organisent-ils leurs productions, leurs échanges, etc. Il constaterait d'abord, vu d'avion c'est ce qu'il y a de plus caractéristique, que nous vivons d'agriculture. Question immédiate du futurologue : vivrons-nous demain d'agriculture et de quelle agriculture ? Passons rapidement sur les enquêtes préliminaires de l'extra terrestre, débouchant sur la situation actuelle d'échanges agricoles à grande échelle, avec des courants Nord-Sud et Sud-Nord (technologie et produits céréaliers et animaux dans un sens, produits tropicaux dans l'autre), pour en arriver aux premiers possibles : la remise en cause du système même de ces échanges, qu'il s'agisse des politiques d'autosuffisance alimentaire ou des attaques contre le soja produit dans le Sud et fourni aux usines nordistes d'alimentation du bétail, ce, au détriment des cultures vivrières. Je ne prends pas parti, je constate simplement qu'un des éléments importants de notre système d'échanges agricoles, l'existence dans le Sud de cultures de rente exportatrices a été et est toujours l'objet de critiques.

    Alors, aménagement dans le temps d'une situation moins tranchée mêlant rente et vivrier dans des proportions plus acceptables, si tant est qu'elles soient aujourd'hui inacceptables ? Ou disparition progressive de la situation elle-même avec la disparition concomitante du café, du chocolat, des fruits tropicaux sur les tables nordistes ? Ou bien encore son contraire, l'essoufflement des critiques face à l'inertie de la situation et renforcement de la dite situation d'échanges à grande échelle ?

    Notre futur agricole n'est pas lié qu'à cette seule question : les cultures hydroponiques et sous serres ainsi que la biochimie et son avenir dans le domaine alimentaire présentent aussi des variantes de possibles et des exclusions des premiers possibles avancés : il peut y avoir substitution ou  non de produits classiques par des produits de synthèses ou des produits forcés, avec toutes les conséquences de cette substitution sur les échanges selon la façon dont on l'organisera industriellement (on retombe dans l'auto centrage alimentaire et son opposé, la spécialisation par zones de production) Ces seconds possibles peuvent éliminer les premiers comme ils peuvent se combiner avec eux. Le café de synthèse, par exemple, peut ou ne peut pas exclure une situation  d'autosuffisance généralisée  selon qu'il sera fabriqué partout ou seulement dans certains endroits. Et encore peut-il cohabiter avec le café de la culture comme le parfum de synthèse cohabite avec la fabrication d'huiles essentielles, un temps jugées condamnées par le précédent. Quoiqu'il en soit et plus globalement, ces produits de substitution sont de nos jours un paramètre important de nos évolutions agro économiques : des utilisations industrielles de nouvelles cultures telle celle du pyrèthre peuvent par exemple relayer ou pas, suffisamment ou pas, les cultures décroissantes touchées par ces produits. Ces mêmes cultures décroissantes peuvent ou non accoucher de produits finis autres, dans des créneaux voisins ou pas, qui en relanceraient alors l'intérêt. On cherche par exemple de nouvelles utilisations à certains oléagineux qui, comme l'arachide, ont vu leur marché traditionnel rétrécir sous les assauts d'oléagineux concurrents, le tournesol en l'occurrence. Les intéressés discutent, étudient, investissent ou ne font rien et notre avenir sera fait des orientations qu'ils prennent ou ne prennent pas aujourd'hui.

    En entrant plus profondément dans les professions concernées on pourrait sans doute affiner la vision et donner des valeurs relatives aux possibles en cause. Ainsi pourrait-on par exemple minimiser sur une vingtaine d'années la portée des fructoses qui remettent en cause les sucres traditionnels du seul fait de la solide résistance des circuits de ces sucres traditionnels. Au delà d'une vingtaine d'années, personne n'est capable dans la profession de prévoir ce qu'il en sera...

    Voilà, très rapidement survolés, les possibles de notre futur agricole tels que pourrait les percevoir notre extra terrestre. Il y en a d'autres, bien sûr, ne serait-ce que l'avenir des engrais et donc de la pollution côtière, qui dépendra de nos choix et de nos luttes dans les domaines précédents. On voit toutefois et sans qu'il soit besoin d'aller plus dans le détail, que nous sommes confrontés à une gamme imposante, plus imposante qu'elle ne l'a jamais été, de scénarii envisageables. Des scénarii géographiques, des scénarii technologiques, des scénarii économiques qui, quels qu'ils soient, déstabilisent nos habitudes et notre inertie passées : j'évoquais une crise au début de ce développement et un extra terrestre serait probablement enclin à joindre aussi aux origines de cette crise le nombre, la diversité et l'interaction des choix agro économiques que nous prenons et prendrons...

    Après l'agriculture, l'industrie tant cette activité est également visible sur notre planète : les zones industrielles ou portuaires, les carcasses rouillées, les entassements de colis et conteneurs, nos maisons, nos engins de transport, nos vêtements, tout cela devrait sauter aux yeux de n'importe quel être pensant pénétrant dans notre atmosphère. Eliminons rapidement les enquêtes préliminaires débouchant, là aussi, sur une situation d'échanges généralisés, avec l'instabilité que génère le rééquilibrage au profit du Sud de la planète, pour en arriver aux possibles :

    - Ce Sud, d'abord, parviendra-t-il à rattraper le Nord et, dans l'affirmative, comment le fera-t-il ? Nous voyons bien les pays qui décollent, notamment en Asie ; et ceux qui semblent s'enliser, notamment en Afrique subsaharienne. Nous voyons aussi que le Nord est récalcitrant, privilégiant aujourd'hui le développement agricole "préalable" dans des pays dont il redoute les coûts inférieurs de production. Nous voyons enfin des pays se lancer dans l'industrie de réexportation, d'autres dans celle de substitution, d'autres dans l'industrie lourde, d'autres dans celle des "filières" fondées sur la transformation croissante des matières premières locales. Toutes ces observations actuelles préfigurent le monde de demain qui sera ou ne sera pas industriel du Nord au Sud, qui sera ou ne sera pas complémentaire d'un pays à l'autre, qui sera ou ne sera pas concurrentiel au contraire d'un pays à l'autre, qui comportera des situations variées comme aujourd'hui ou qui sera devenu monolithique, etc. Selon la solution qui l'emportera, nos autres paramètres varieront et, par exemple, nos conceptions des "races" humaines seraient probablement et sérieusement affectées par l'existence d'un Sud industriel, dynamique et partenaire dominant d'un Nord qui se serait, lui, laissé aller à la dérive...

    - Cette adaptation du Nord au rééquilibrage est, elle aussi, un paramètre important de notre avenir, pays par pays, branche par branche, entreprise par entreprise. La chaussure et sa crise ont donné Adidas, pour résumer. Que donneront les orientations que nous prendrons ou non dans d'autres filières menacées : le textile, la sidérurgie, l'électronique, etc. ? Quelle réponse apporterons-nous aux interpellations du Sud, réponse dont la nature conditionnera plus notre vie industrielle interne, fermée ou ouverte, décadente ou obligée d'évoluer, que celle du Sud qui peut déjà se passer des transferts Nord-Sud dans bien des domaines (les conférences Sud-Sud se multiplient) Accepterons-nous la concurrence inégale du fait des coûts de production inférieurs dans le Sud et, si oui, rétorquerons-nous par une certaine régression volontaire de nos propres coûts (là encore pouvant se scinder en régression par voie de fait sociale et régression par la technologie et par l'organisation) ? Ou bien par une fuite en avant dans la sophistication pour tenter de distancer la concurrence sur le terrain technologique ? Les scénarii seront-ils globaux ou polymorphes, par pays, par entreprise ? Ce sont des myriades de possibles qui apparaissent et qui nous laissent d'ailleurs dans un état d'expectative un peu paniqué. Si seulement il n'y avait que la technologie qui, dans l'industrie comme dans l'agriculture, pour nous offrir des choix ou plutôt des interrogations !

    Ce, sans compter les pays de l'Est dont les structures politiques et une appréciation différente de la relativité coûts de production-prix de vente à l'exportation aggravent encore la complexité de la situation... Les tentations de recentrage économique sont fortes : que donneront-elles ?  Un Occident se repliant sur lui-même face à l'émergence du Sud pour arriver, après demain, à un rapport de forces plus égal ? La place vacante alors dans le Sud prise par l'Est, comme cela se passe déjà dans certains pays, Est qui connaîtrait de ce fait un dynamisme pour l'instant inconcevable ? Des pays qui s'en tireraient du fait de l'appoint de ressources naturelles et d'autres qui n'y réussiraient pas, seules les multinationales pouvant compenser leurs pertes ici par leurs gains là bas ? Une entente croissante entre les nations rationnalisant les mutations et les organisant dans le temps ?

    Qu'on se rassure, je ne vais pas décrire dans le détail tous les aspects de la crise et les portes qu'ils ouvrent à notre avenir. Je me contenterai de noter d'une part les principaux éléments de cette crise au niveau industriel, le Sud, la technologie, l'Est, ainsi que les principales perspectives qui commencent à s'en dégager : les multinationales, la nouvelle géographie des puissances économiques, la remise en cause possible du libre échangisme, non pas globalement mais sectorisée...

    - Agriculture et industrie sont incontestablement les deux principaux cadres d'analyse de la crise économique. Ils font passer en retrait un troisième cadre, celui de l'écologie, dont on a un peu oublié l'acuité qu'elle avait avant la crise : on parlait alors de pénurie de matières premières, de destruction de l'environnement, de pollution maritime, etc. Puis la baisse relative de la demande et les succès incontestables remportés sur des pollutions importantes (lac d'Annecy, marées noires...) ont assez rapidement remis en cause les projections alarmistes faites à l'époque. On considère même aujourd'hui que les coûts écologistes sont des facteurs d'inégalité concurrentielle... Peut-on pour autant évacuer définitivement cette question qui comptera dans notre avenir ? Il ne nous est pas indifférent de savoir si nous vivrons dans un environnement convenable ! Les possibles d'aujourd'hui s'appellent extraction minière spatiale, univers de béton, industries polluantes en orbite, technologies de l'environnement, écosystèmes, etc. Avec leurs contraires et la gamme habituelle des synthèses et cohabitations. Je n'en dis pas plus sinon pour relever à nouveau, comme pourrait le faire un extra terrestre, le caractère plus imposant que jamais des problèmes auxquels nous devons faire face en cette fin du 20e siècle. Nous étions habitués autrefois à réfléchir sur des idées simples, nous fabriquions des théories unanimistes, le keynésianisme par exemple, et cela fonctionnait à peu près du fait du nombre restreint des paramètres en jeu. Tout à coup, en une trentaine d'années seulement, une multitude d'autres paramètres sont venus s'ajouter à notre réflexion : les produits de substitution, les aspirations du Tiers Monde, les limites physiques de l'environnement, l'avènement industriel des pays de l'Est, la possibilité d'une destruction de l'humanité, la paralysie provoquée par l'ère des masses sur des structures élitistes, la complexité des dossiers et la technocratie résultante, etc. Le plus encourageant dans cette affaire est que nous ne nous y soyons pas totalement noyés même si, dans ce contexte, la moindre alerte monétaire prend figure d'Apocalypse. Mais j'anticipe. Revenons à nos moutons, les possibles socio-économico-politiques.

    Exit la crise sur laquelle on pourrait discuter des mois entiers et que je me suis borné à éclairer partiellement dans le but de rechercher vers quoi elle pouvait nous mener. Tournons nos projecteurs, dans cet état d'esprit, vers un autre "spot" important, nos structures politiques devant s'adapter (ou pas) à notre fameuse ère des masses. La technocratie disais-je, est un scénario qui peut se pérenniser, auquel cas nous sommes en droit de penser qu'elle ne saurait se passer de contre pouvoirs. Si ceux-ci s'avéraient un jour par trop paralysant, peut-être nous aventurions nous alors vers des scénarii moins tranquilles, faits par exemple de successions platoniciennes de situations dictatoriales et anarchiques ?

    C'est un possible, il en existe d'autres. Toujours en restant dans le schéma technocratique, on peut imaginer une prolifération de groupuscules, infimes sous divisions de la masse, qui seraient de plus en plus tenter de s'opposer violemment à des évolutions qu'ils désapprouveraient : technocratie et terrorisme, les deux mamelles de notre présent politique avec, en corollaire, le champ libre laissé à une police de plus en plus sophistiquée et internationalisée.

    Sortons maintenant des situations conflictuelles, toujours dans notre cadre technocratique, pour en arriver à des scénarii d'un paisible à faire frémir : l'acceptation de la division technocratique d'un travail  de moins en moins prenant au plan du temps passé à l'exécuter et le concevoir, et le report de nos aspirations et luttes sur le terrain des loisirs, voire du jeu artificiel de la politique spectacle. Encore une fois, il s'agit ici d'une toute bête projection de tendances existantes, coexistant plus exactement avec celles précitées. La seule constante est la technocratie dont la perpétuation dans le temps peut accoucher de divers scénarii, les contre pouvoirs paralysant ou non, le terrorisme, l'artificialité déconnectée, d'autres peut-être encore, exclusifs, synthétiques ou polymorphes.

    Que se passerait-il si cette technocratie ne se pérennisait pas, sous le poids notamment de l'information et de l'éducation ? Après tout, nous connaissons tous aujourd'hui plus de choses médicales que les meilleurs chirurgiens du 18e siècle, nos mandarins actuels étant eux-mêmes moins efficaces, réunis, qu'un seul ordinateur médical pourvu d'un logiciel sérieux et de mémoires suffisantes (ce pourquoi la profession est violemment opposée à l'ordinateur...) Voilà près d'un siècle que nous vulgarisons sans cesse tout ce qui peut l'être tandis que nos méthodes de recyclage se perfectionnent : si la France met 7 années minimum à former un médecin, les études sont plus courtes dans une bonne partie du reste du monde. Quant à conférer aux études longues l'honneur d'avoir porté le pays en tête des nations sanitaires, c'est faire bien peu de cas et de notre système de protection sanitaire et social, et de notre recherche médicale. Sans compter les possibilités évoquées de l'informatique. Et ce qui est vrai pour la médecine l'est pour bien d'autres professions, la recherche scientifique non exclue : n'oublions pas que, demain, nous pourrons (ou non...) avoir une mémoire artificielle collective et des aides artificielles en matière de calcul. Nous n'aurons plus à nous dépatouiller du B.A.BA, style jargon technique, écoles de pensées et vérifications mathématiques mais pourrons, peut-être, passer directement au stade de l'idée, incongrue, novatrice ou dépassée, peu importe, vérifiée immédiatement par informatique. Cela ne veut pas dire que le charcutier du coin sera à même d'effectuer, le soir venu, les plus impressionnantes recherches en biologie cellulaire mais qu'il pourra éventuellement quitter son métier  pour se lancer, à 35 ou 55 ans, dans une carrière scientifique avec quelques chances de ne pas y être ridicule. Notre mémoire additionnelle et artificielle permettra, en théorie, de raccourcir considérablement son temps de recyclage comme cela se fait déjà et de façon globale chez les militaires et, au coup par coup, dans certaines professions (l'assurance ou la banque par exemple)

    Cet avenir possible serait sensiblement différent de notre premier avenir technocratique : tout d'abord, le "butinage" généralisé des spécialités professionnelles multiplierait le nombre de gens capables de juger sérieusement des orientations proposées par les spécialistes en fonction. Les débats qui s'ensuivraient pourraient en outre entraîner une meilleure compréhension des problèmes par la masse dans son ensemble. Ce qui est déjà inscrit en filigrane dans notre présent si on considère, par exemple, les sciences juridiques, notre médecine de tout à l'heure ou l'informatisation en général : le relai de la vulgarisation est déjà pris, s'appuyant sur des compétences, retraités, cadres partiellement disponibles, spécialistes entre deux embauches, qui n'existaient qu'en nombre très restreint voici seulement un siècle. Ceux qui connaissent l'édition savent l'importance de ce personnel pigiste pour toute entreprise de presse...

    Ensuite, le dit butinage, s'il se généralisait, ne pourrait repose que sur des structures de revenus assez égalitaires de façon à ce que le niveau de rémunération ne soit plus un obstacle à la mobilité professionnelle : s'il s'avérait un jour que nous nous dirigions vers ce type de structures uniformisées de revenus et à contrario serions nous enclins à rechercher dans le travail d'autres satisfactions que le seul niveau de salaire. Et comme l'ennui naît de l'uniformité, chercherions-nous à changer d'activité quand notre activité en cours commencerait à nous lasser. Aujourd'hui le médecin subit une extraordinaire répétition de tâches, toute sa vie durant, pour gagner une place plus importante dans la hiérarchie de l'argent. Si cet argent n'est plus à même de lui apporter une différentiation à son avantage, dans le mode de vie, habitation, voiture, loisirs, etc., pourquoi diantre continuerait-il à se défoncer pour en gagner tout en s'ennuyant ?!

    Nous sommes à la croisée des chemins, ce type de refus existant à un niveau qui a cessé d'être marginal sans pour autant avoir de possibilités de dépassement : nos médecins philosophes partent aujourd'hui en croisière de longue durée au cours desquelles et hormis quelques satisfactions -découvertes touristiques, gastronomie, flemmardise...- ils se contentent de tuer difficilement le temps. Peut-on vivre toute sa vie en tuant le temps ?! En tout état de cause, la fonction cesserait, dans ce système, d'être valorisée par le revenu et ne resterait plus en jeu que le pouvoir. Lequel serait sans doute de peu de poids face à l'ennui qu'il procure, répétition des tâches et critiques des actes aidant. L'usure viendrait assez rapidement et probablement deviendrions-nous plus relativistes qu'aujourd'hui, ayant les uns et les autres goûté aux charmes de cette usure.

    Que donnerait un tel monde sur le plan politique ? Apparemment en tout cas une certaine fébrilité, tout le monde discutant de tout, dans l'anarchie qui plus est si ce système n'est pas organisé de manière adaptée. Nous aurions nos gouvernants de plus en plus marginalisés et artificiels, mués en équipes sportives dont on applaudirait les exploits, des bagarres plus sérieuses dans la pratique, au cas par cas, et, probablement, une floraison de "conseils de sages" chargés d'arbitrer les conflits et de préserver l'avenir. Une situation finalement assez proche de celle qui nous connaissons mais plus accentuée. Organisée, la dite situation pourrait être celle d'une sorte de débat permanent utilisant les techniques les plus sophistiquées de communication en temps réel, chaque humain votant chaque jour sur tel ou tel sujet précis qui lui serait soumis par les "conseils des sages" ou tout autre organisme désigné à cet effet. Cette organisation ne pourrait, de toute évidence, cohabiter avec un gouvernement classique digne de ce nom et qui, dans le cas où il se maintiendrait, deviendrait vraiment un phénomène de foire. On ne pourrait même plus en effet se prévaloir des grandes idéologies, laminées par le cas par cas. Sinon, dans l'hypothèse d'une situation non organisée, celles qui pourraient naître d'un refus du désordre. Dans les deux hypothèses on considérerait de toute façon comme exclue toute tentative de retour en arrière.

    Les partis politiques, les syndicats, n'y résisteraient pas : créés sur des unanimismes, ils seraient totalement inadaptés à cet univers bizarre qui verraient les mêmes hommes, conservateurs un jour sur une question précise, se muer en progressistes absolus sur d'autres questions d'autres jours. L'unanimisme de notre passé, déjà bien entamé, serait sans doute considéré comme un trait marquant des hommes anciens, ceux d'avant l'ère des masses. Lesquelles, on le voit dans ce raisonnement comme on commence à le constater aujourd'hui, n'ont rien mais strictement rien à voir avec le troupeau de moutons qu'on emmène à merci vers le bonheur ou l'atrocité : qu'il y ait technocratie ou butinage, on ne voit pas comment on pourrait l'empêcher de devenir de moins en moins moutonnier, de plus en plus contradictoirement "teigneux", de plus en plus éclaté en sous groupes divisibles à l'infini ou, du moins, jusqu'à l'individu. Cet enseignement d'aujourd'hui n'a pas de raison valable d'être contredit dans notre avenir quel qu'il soit, à moins d'un événement extérieur grave qui mobiliserait temporairement le plus grand nombre derrière une bannière unique. Temporairement...

    Alors la question que le futurologue doit poser aux gouvernants d'aujourd'hui, à l'"élite", est celle-ci : doit-on faire plier la masse aux dimensions d'un cadre politique préétabli par la dite élite ou doit-on adapter le cadre à l'évolution de la masse ? Selon ce que ces gouvernements, ces "élites", feront, le un, le deux ou le trois que serait "rien", notre futur différera. Mais sachons d'ores et déjà que la réponse des gouvernants n'a pas grand chose à voir avec la distinction traditionnelle entre totalitarisme et démocratie. Il s'agit ici d'un concept de niveau supérieur, d'une distinction entre élitisme et polymorphisme : on peut avoir un totalitarisme polymorphiste et un élitisme démocratique comme on peut avoir l'inverse. De même que l'élitisme peut revêtir de nombreux habits, ceux de l'argent, ceux du savoir ou, comme hier, ceux de la naissance.  Enfin et pour terminer ce bref survol, notre question "doit-on faire plier ou non la masse ?" doit être doublée, pour appréhender l'avenir, d'une deuxième question : "le peut-on ?" Mais cela est du domaine de la corrélation...

    Crise économique, structures de gouvernement, que reste-t-il des grands thèmes de notre vie actuelle qui n'ait pas été couvert ? Pour une fois, ce type d'approches n'annonce pas la fin prochaine du chapitre : il y a encore beaucoup de choses à voir si l'on se réfère, par comparaisons, au contenu d'un grand quotidien. Les pages sportives, les pages culturelles, la vie pratique, les pages touristiques, la vie de l'étranger, etc., forment près des deux tiers de tout quotidien d'information générale hors les petites annonces, la publicité commerciale, les cours de la Bourse et les prévisions météorologiques. Je pourrais suivre cette nomenclature de sujets mais, puisque j'ai admis la subjectivité, il n'en sera rien : plutôt que d'ouvrir un journal, feuilletons, si vous le voulez bien, un magazine en nous arrêtant aux articles ou photos qui nous font le plus d'impression. La page de couverture d'abord qui va révéler un fait, un homme, un pays, bref qui "met à la mode" le dit fait, homme ou pays présentant de toute évidence et au moment de la parution une originalité d'importance. Pourquoi, sinon, en parlerait-on ?

    Justement, pourquoi en parle-t-on ? Pourquoi met-on cela à la mode ? Il y a une contradiction dans cette question, dans sa formulation instinctive : en principe nous ne devrions pas nous demander pourquoi on parle de tel ou tel fait plutôt qu’un autre, le fait naturellement à la mode s’imposant par lui-même. En théorie. Par ailleurs nous ne devrions pas avoir à mettre ou à ne pas mettre à la mode. Le journaliste est neutre en principe, il reflète mais ne crée pas. Je n’insiste pas, chacun peut voir ici le phénomène d’occultation que j’évoquais au début de ce chapitre, la mode imposée par les « mass media » cachant en fait le pouvoir qu’ont ces médias à l’ère des masses de faire et défaire la mode, ce quatrième pouvoir si redouté car tant redoutable. Mode, quatrième pouvoir, c’est tellement lié qu’on ne sait pas vraiment les séparer l’un de l’autre. Mais je ne m’arrête pas sur cet existant, d’autres écrits s’y sont attaqués et s’y attaqueront encore. Contentons-nous de chercher à savoir de quoi demain sera fait.

    Nous devons, dans ce cadre, rappeler un improbable à la rescousse, celui de l’évolution technologique : il y a, avais-je avancé, peu de chances que cette évolution s’arrête. En l’occurrence, elle s’appelle télématique et informatique. Or nous avons aussi noté, dans nos possibles informatiques, que nous pouvions être amenés à plus de rigueur du seul fait des machines à notre disposition tandis que ces machines nous proposaient une véritable révolution mentale, notre « renaissance » par rapport à l’information de base. Cet improbable plus ce possible devraient nous fabriquer un quatrième pouvoir –et donc un phénomène de mode- très différent de celui, simpliste voire primaire, que nous connaissons aujourd’hui. Notre possible est donc ici un amoindrissement progressif ou rapide (tout dépend de la manière avec laquelle les Etats aborderont l’informatique, la télématique, les banques de données…) du pouvoir de la manchette pleine page et de la meute journalistique attachée aux basques du décideur en vue d’obtenir un scoop.

    D’ailleurs, dans le secret de la corporation « presse-édition », on concocte déjà ce type d’avenir moins sensationnel à coups d’investissements et de réflexion sur le devenir du métier de journaliste. D’autres indices plus préhensiles existent tel celui de l’importance relative décroissante de la publicité dans la presse écrite, la relève étant cherchée dans un saucissonnage savant de la base informative jadis fournie en vrac. Simplement parce le marché existe objectivement et que les éditeurs-papier lucides recommencent à penser leur métier en termes de vente et non plus de publicité. Le phénomène est déjà avancé avec un nombre croissant de revues spécialisées qui marchent nettement mieux déjà que les « news » et quotidiens d’information générale, ne perte de vitesse. Par ailleurs, les grands groupes d’édition se tournent aujourd’hui vers une stratégie dite « multi médias » incluant à la fois l’écrit, la télématique et les ondes audiovisuelles. Stratégie qui complète notre vision d’un quatrième pouvoir « éclaté », à la fois plus et moins puissant qu’aujourd’hui. Plus puissant dans le sens où l’information prendra de plus en plus d’importance, moins puissant dans le sens où l’humeur de mesdames et messieurs les journalistes deviendra marginale, ce qui est aisé à comprendre : une belle « Une » dévoilant un scandale fait aujourd’hui force de loi puisqu’imposée successivement à notre vue et à notre ouïe (les kiosques à journaux et la télévision) dans un bel unanimisme. Si, demain, nous saucissonnons, que deviendra la belle Une, alors attractive pour certain s mais repoussante pour d’autres qui ne suivront pas spécialement le genre de questions traitée par la dite Une ? Le Cinq Colonnes A la Une disparaîtra par la force de la demande…

    De la même façon, nous n’aurons plus une mode comme il exista jadis des « styles » (Louis XV, Louis XVI, Empire, etc.) mais probablement autant de modes successives par type de questions saucissonnées. Cela existe déjà, en matière sportive notamment où il n’y a pas de marketing global Adidas mais des modes par catégorie de sports qu’Adidas se doit de suivre, chacune prise séparément.

    Terrible ère des masses qui s’annonce bien plus riche, bien plus diversifiée que d’aucuns crurent bon, du « 1984 » de Georges Orwell au « Meilleur des Mondes » d’Huxley, de le prédire quand pointa le nez de ses premières avancées. On est même tenté, en parlant de la presse et de la mode du futur, de classer nos possibles parmi les improbables : le scénario évoqué ci-dessus est tellement engagé, la presse à l’ancienne acculée dans ses derniers retranchements, nos modes foisonnant luxurieusement, qu’on voit mal la main de l’homme y rétablir l’ordre d’autrefois, le « scoop du jour » et la culture vague de fond unanimiste. Cela, c’était le temps de la collectivité réduite, bougeant dans le même sens en même temps, dans le même lieu. Demain, ce sont des collectivités interconnectées et grouillantes, dans des lieux qui s’étendent au monde entier et non plus « bougeant » mais se mouvant simultanément dans plusieurs sens et sur plusieurs thèmes.

    Ce qu’il y a de drôle finalement et quand on se souvient des anathèmes jetés contre le pouvoir populaire, manipulable à merci, c’est que les grands nombres génèrent une situation extraordinaire, dans le sens fort du mot, où toute manipulation implique une manipulation contraire et où, en fin de compte, c’est ce pouvoir populaire qui manipule les manipulateurs à coups de sondage et de marketing. La presse qui, jadis, créa l’affaire Dreyfus et, par voie de conséquence, l’antisémitisme des années 1940, en est aujourd’hui à se demander si le racisme est payant où s’il risque au contraire de heurter la sensibilité de plus de lecteurs qu’en feraient gagner des manchettes racistes. De l’irresponsabilité influente au paroxysme démentiel de la situation actuelle pour tomber dans l’épicerie de quartier où l’on se plie aux volontés d’une clientèle bigarrée…

    Le retour en arrière paraît hautement improbable, tel celui d’une presse unique, étatique ou conglomérisée par quelques Hersant du troisième millénaire : car même si une telle monolithisation se faisait, elle éclaterait en innombrables sous produits adaptés aux goûts, souvent opposés, des clientèles spécifiques : voulez-vous du saignant de droite, je vous vends le Méridional dit Gaston Deferre de sa main droite. Voulez-vous du gauche bien pur, je vous vends Nord Matin dit Hersant de sa main gauche. Et ils voudraient vendre autre chose aux mêmes clients qu’ils devraient, faute justement de clients, mettre rapidement la clé sous la porte. Nous avons là encore un phénomène important occulté par les bagarres gigantesques que se livrent syndicats patronaux et de salariés sur la « protection », via les ordonnances de 1945, de l’indépendance des journaux…

    Par contre, si ce retour en arrière est improbable, les voies de l’avenir son résolument multiples et c’est la raison pour laquelle on doit plus parler de « possibles » que d’improbables : d’abord au plan technique, papier ou pas papier, connexion ou pas connexion, écran ou pas écran, mélange des genres ou domination d’un ou deux genres au plus, tout cela se discute et se conçoit : vendre la peau du papier avant de l’avoir tué est tout aussi téméraire que prédire son maintien dans des secteurs où, aujourd’hui, il semble résister solidement. La plupart des scénarii envisagés ces dernières années se sont avérés fantaisistes, y compris ceux qui voyaient, dans la publicité audiovisuelle, la mort des grands quotidiens. Celle-ci vient plus, chiffres à l’appui, d’une stagnation des ventes avec des coûts croissants que d’un fléchissement important des recettes publicitaires. Lesquelles ont crû plus vite qu’on le pensait à l’époque et restent loin, en France, d’avoir atteint le plafond absolu.

    Quelle part du gâteau information auront demain chacun des modes d’expression, il y aura-t-il d’autres modes (la vidéo par exemple), voilà nos premières questions génératrices de possibles. Les questions suivantes concernent les concepteurs de l’information : seront-ils toujours des groupes de presse ayant alors enfourché l’évolution technique ? Seront-ce au contraire les possesseurs, développés, des actuelles et futures banques de données ? Seront-ce les fabriquant de matériels reconvertis dans le « software » après diversification verticale ? Y aura-t-il un peu de tout un peu partout ? On voit que, selon les réponses, nos informations de demain seront plus ou moins « marketisées », plus ou moins scientifiques, plus ou moins d’humeur…

    Enfin, quels seront les valeurs des autres paramètres du quatrième pouvoir et des modes, nos mentalités, notre situation géopolitique, etc. ? Un monde de nations bien différenciées ne donnera pas les mêmes résultats qu’un monde cosmopolite, de même que des lecteurs mathématiciens et alertes en informatique ne demanderont pas les mêmes produits que des lecteurs attardés aux considérations de 1983, même si, au fond, les motivations premières demeurent (cœur, loisirs, etc.) Et les modes ? Se dilueront-elles, échappant au pouvoir des médias, dans l’éclatement de la masse en multiples sous ensembles ? Ou bien se spécialiseront-elles, saucissonnées par ces médias ? Ou bien encore, à force d’éclatement et de saucissonnage, arrivera-t-on à des situations de type new-yorkais : « one man, one mode » ?!

    L’occultation de cet éclatement et de ce saucissonnage par les simplifications amplificatrices des médias est particulièrement gênante pour notre prospective : nous sommes en effet enclins à minimiser, par réaction, l’importance des modes successives, privilégiant plutôt la succession que les modes. Or certaines d’entre elles peuvent avoir des origines sérieuses, porteuses d’avenir. Nous l’avons vu au chapitre des improbables loisirs. D’où la question de savoir, derrière la liaison média-modes, si, outre le phénomène de dilution et de successions répétées des modes, il n’y a pas aussi un phénomène plus global d’accélération culturelle qui créerait un effet-retour certain sur nos médias de demain. Bref et sans aller plus loin dans ces raisonnements, notons que nos possibles en matière de première page de couverture des magazines sont à la fois nombreux et liés à de tout aussi nombreux paramètres externes. Avons-nous et dans quelle mesure la possibilité d’influer sur leur probabilité ? Techniquement, sans aucun doute : si nous équipons ou non le grand public en terminaux transactionnels, si nous constituons ou non des banques de données et des circuits télématiques, alors nous aurons ou non un lendemain électronique. Selon les contrôles et les orientations que nous imposeront à cet équipement, notre lendemain électronique sera plus ou moins anarchique, plus ou moins bigarré, plus ou moins intelligent.

    Economiquement, tout dépendra, avec retombées techniques et sociales, des compromis qui s’élaboreront pour organiser la retraite de l’ancien, la disparition des « Cinq colonnes à la Une ». Politiquement, nous avons vu que la question n’était souvent traitée qu’en fin de parcours, pour sauter le pas définitivement. Mais l’aménagement de ce saut peut laisser des traces, la loi Royer est là pour le prouver… Socialement ? Encore faudrait-il que nous connaissions les paramètres de nos évolutions sociales, nos « ressorts vitaux », ce qui est loin d’être le cas…

    ***

    Nous avons acheté notre magazine et contemplé sa première page de couverture. Certes, cette contemplation peut susciter d’autres réflexions que celles sur le pouvoir des médias et sur la mode : nous aurions pu également Insister sur le racolage des lecteurs qui n’est en fait qu’une illustration de la nouvelle dictature des masses auxquelles on offre ce qu’elles souhaitent qu’on leur offre : le salaire des cadres, la sexualité, la politique spectacle, etc. Et notre réflexion aurait alors dévié sur la mentalité des masses et sur la pauvreté de leurs aspirations vue à travers l’offre éditoriale. Nous débouchions à la fois sur le mental, déjà évoqué, et sur le culturel. Mieux vaut dans ce cas, comme le lecteur moyen le ferait en feuilletant son magazine à partir de la dernière page : l’interview de l’écrivain, les enquêtes socioculturelles, les critiques d’art se trouvent souvent en fin de revue…

    Dès qu’on aborde cette culture, nous sommes confrontés à la question de sa délimitation : qu’est-ce que la culture ? Plusieurs conceptions s’affrontent et, notamment, celle qui englobe dans le concept l’ensemble des éléments qui constituent notre cadre de vie, l’économie, l’histoire, la gastronomie, la technologie, les arts, etc. Opposée à celle qui restreint le même concept aux seuls éléments qui nous différencient des autres : le langage, la convivialité, le mode de vie courante (matrimonialité, droit positif…), etc. La conception journalistique est encore plus étroite puisque limitée aux seuls arts. Avant même d’entre dans le vif du sujet, notre avenir culturel polymorphe ou plus différencié qu’aujourd’hui, on peut donc se poser une première question futurologiste, à savoir si la difficulté que nous éprouvons à cerner le concept de culture ne cache pas en fait un certain vide de contenu tant il est vrai que ce qui est tangible est plus facilement définissable que ce qui est inexistant ou presque : si nous cherchons désespérément à positionner notre culture vis-à-vis des autres cultures, n’est-ce pas tout bonnement plus parce que, dans un souci instinctif d’originalité, nous cherchons à nous identifier par rapport à d’autres qui nous ressemblent trop que parce que nous nous sentons réellement meurtris dans le cosmopolitisme du 20e siècle ? Ce dilemme est essentiel pour notre vision futuriste. En effet, si nous privilégions plus la défense que le contenu de la culture dans cette vision, nous renvoyons le débat au stade des possibles mentaux précités et cette défense devient une simple illustration du refus des hommes de sauter le pas d’un avenir qu’ils redoutent, ni plus, ni moins. Dans ce cas, notre avenir culturel, nos possibles en la matière, sont ceux qui découleront des corrélations possibles de paramètres tels qu’économie, technologie et, bien sûr, mentalité. Avec un demain peut-être pluraliste et un après demain synthétique ?

    Dans le cas contraire, si nous conférons une valeur particulière au contenu culturel, alors nous sommes en droit d’imaginer des scénarii autonomes qui mêleraient ou non les cultures, qui incluraient ou non des ghettos, qui créeraient ou non des additions différenciées de cultures diverses, l’Afrique et l’Europe, l’Hispanité et l’Anglo-saxonisme  Nord Américain, les cultures arabes et slaves mêlées en Union Soviétique, etc. Bien que nous puissions avoir une certaine idée de la vérité dans ce domaine, ne serait-ce qu’en fonction des explications que nous donnons de notre passé, il faut ici se garder de trancher : des arguments peuvent être avancés aussi bien dans un sens que dans l’autre et le parti-pris ne ferait que limiter subjectivement nos possibles culturels, ce qui serait contraire à ma démarche.

    Constatons plus simplement que notre futur dépendra un peu des orientations que ce parti-pris nous poussera à prendre : la création de cultures originales si nous choisissons la défense de nos différenciations, avec plus ou moins d’apports extérieurs selon les atomes crochus que nous nous découvrirons avec d’autres cultures en émergence. Ou bien un mondialisme croissant si nous pensons et agissons comme si la culture n’avait en elle-même aucune valeur intrinsèque. Il faut savoir que ces choix dépendent non de combats politiques, stériles du fait de l’inversion de la relation gouvernants-gouvernés, mais de notre vie de tous les jours et de chacun d’entre nous qui nous verras préférer ou non, selon les circonstances, telle musique plutôt qu’une autre, telle sociabilité plutôt qu’une autre… Le mental individuel, forgé par les intrants économiques, éducatifs, technologiques, informatifs, est déterminant dans ce domaine, limitant singulièrement nos possibilités sociales d’intervention : nous ne sommes jamais totalement maîtres de ces paramètres économiques, technologiques, éducatifs et informatifs. Tout au plus peut-on imaginer que nous lancions, via les médias ou quelques décisions ponctuelles, des orientations propres à infléchir les tendances inertes. Toujours avec cet arrière fond de l’ère des masses qui, dans le domaine culturel plus qu’ailleurs, s’oppose à l’unanimisme.

    Arrêtons-nous un instant sur ces considérations qui font en effet progresser notre démarche d’ensemble : nous entrons ici de plein pied dans cet obstacle des interactions de paramètres que j’évoquais plus haut, préfigurant le chapitre que je consacrerai ultérieurement aux corrélations. Et que nous montrent ces interconnections sinon à la fois notre responsabilité vis-à-vis de notre devenir et les difficultés que nous éprouvons, du fait de la complexité, à assumer cette responsabilité ?! N’allons pas plus avant dans ce constat pour l’instant, sinon pour relever dès à présent le possible universel qui en découle directement : avons-nous ou non le pouvoir de créer notre musique évolutive ou bien, le thème central de cette musique étant exogène, ne pouvons-nous qu’en moduler la partition ? Sommes-nous embarqués dans une « Pastorale » que nous pouvons, à notre gré, assaisonner d’un rythme de batterie ou du son d’un cor de chasse ? Ou bien pouvons-nous décider réellement de lâcher la dite Pastorale pour entamer une Sonate au Clair de Lune ?

    Je reviendrai bien sûr sur cette question. Pour l’instant, continuons à feuilleter notre revue. Coupons court à la culture, la première série de possibles, celle qui repose sur la notion que nous pouvons avoir du concept culturel, déterminant les possibles culturels proprement dits. Chacun est à même de mettre au point sa propre gamme de solutions d’avenir, de dégager du contenu culturel ou de son inexistence de fait, les éléments qu’il estime les plus aptes à donner vie à ces solutions. Il existe d’ailleurs tout un tas de théories mono-paramétriques à ce sujet et qui illustrent bien les conséquences des valeurs que nous pouvons donner à ces paramètres. Pour mémoire, je cite notamment celles qui font de la langue vernaculaire le moteur de nos évolutions culturelles tandis que d’autres donnent la primauté à l’organisation de la famille ou encore au passé historique. Je peux citer encore, à l’opposé de ces thèses simplificatrices, des thèses pluralistes qui, telle celle de Lévi-Strauss, confèrent aux corrélations locales de paramètres un dynamisme autonome et différencié de celui d’autres corrélations pourtant voisines. De ces thèses pluralistes découlent le concept des cultures dites dominantes et dominées, l’évolution résultant des rapports de force entre ces cultures. Nos Socialistes français sont par exemple imprégnés de cette pensée qui est pourtant loin, nous venons de le voir, d’être exclusive. L’essentiel est de savoir toutefois que nos choix, dans leur petite limite d’action, sont généralement pris en fonction de thèses de ce genre. Et nous pouvons ensuite déduire en toute objectivité les conséquences à terme de ces choix, sachant que telle ou telle philosophie inclinera à les prendre plutôt que d’autres. Le tout en tenant compte des rapports de force vis-à-vis des autres orientations. Bon courage !...

    Passons maintenant à un autre problème, celui des nouvelles de l’étranger dont l’importance ne cesse de grandir dans nos informations grand public. Tout bêtement parce que d’une part nous sommes de plus en plus imbriqués les uns avec les autres et que, d’autre part, nos techniques de communication internationale se sont considérablement développées. Ces nouvelles de l’étranger concernent les conflits en cours, évoqués en introduction de cet ouvrage, la vie économique de nos partenaires, incluse dans les possibles de la crise actuelle, plus quelques aspects politiques ou secondaires des pays étrangers, aspects considérés comme significatifs de ces pays ou significatifs de notre évolution globale. N’oublions pas non plus les relations des confrontations sportives internationales…

    Ce qui nous intéresse dans ces faits du point de vue de l’avenir, ce sont avant tout les tendances qu’ils manifestent vis-à-vis de notre évolution diplomatique. Les problèmes des empires, de la bipolarisation, de l’émergence du Tiers Monde, de la consolidation de l’Europe, bref, toutes ces questions sous-jacentes à nos deux possibles internationalistes et nationaux. Demain, serons-nous Français, Européens, citoyens du Monde ou toute autre chose ? Les interconnexions de paramètres foisonnent à nouveau, culturels, économiques, idéologiques, sublimés toutefois par les potentialités du paramètre technologique : j’ai déjà noté qu’un avion se pilote de la même manière à Paris, Pékin, New-York ou Vladivostok. De même que l’informatique est très ressemblante d’un lieu à un autre ou que le nombre de calories nécessaires par habitant et par jour ne diffère pas considérablement d’un endroit à un autre. Par contre, un idéogramme n’est pas une phrase latine et le sentiment de propriété n’est pas le même en Europe et en Afrique ou en Chine populaire.

    Voilà posées à nouveau nos différences et nos ressemblances. Que donnent-elles sur le terrain ? Des convergences ouest-européennes certaines et une complémentarité économique croissante dans le bloc de la CEE. Un rapprochement plutôt contre nature entre la Chine et l’Occident qui fait oublier l’isolement en cours des Etats Unis, trop taxés d’impérialisme économique pour que le rapprochement idéologique suffise à compenser les critiques. Un groupe de pays asiatiques en bisbille, absolument pas homogènes. Une Amérique latine en effervescence et une Afrique plus que contrastée. Bref, nos différences et nos ressemblances semblent, pour le moment au moins, ne pas jouer un grand rôle dans notre évolution diplomatique. Et il faut sans doute chercher ailleurs quelques paramètres primitifs qui conditionneraient cette évolution.

    De fait, on s’aperçoit que l’idéologie officielle plus des concours locaux de circonstances expliquent une grande partie de nos relations internationales récentes et passées. C’est d’ailleurs tellement primitif, hors des relations comme celles de l’Europe de l’ouest, de l’OUA ou des pays non alignés, qu’un pays comme la Chine peut se permettre sans dommage des virages à 180°. Si nos relations internationales étaient fondées sur des échanges économiques ou culturels importants, il en irait probablement autrement. On le voit bien d’ailleurs en Europe où il est aujourd’hui extrêmement difficile d’effectuer un retour en arrière. Premier point donc : doit-on prévoir notre avenir diplomatique en fonction du niveau des relations économiques et culturelles ? Si oui, alors demain nous serons européens et l’Union soviétique comptera plus pour nous que les Etats Unis. De même nos relations avec l’Afrique seront renforcées si bien que, de l’Oural à la Namibie, la portion longitudinale de la planète constituera une sphère spécifique de relations.

    Vous n’êtes pas d’accord, la découpe du Monde en quartiers d’orange (Europe/Afrique, Amérique latine/Amérique du Nord/Asie du sud est, Inde/Océanie/Australie…) ne vous paraissant pas conforme à l’évolution que vous pensez primordiale de nos antagonismes idéologiques ? Dans ce cas, vous perpétrez simplement la situation actuelle, bloc contre bloc avec, en outsider sérieux, les rares indépendants du type Chine populaire. Avec plus ou moins d’intégration dans chaque camp…

    Vous n’approuvez ni cette vision, ni la précédente, toutes deux ne tenant compte que d’un paramètre alors qu’il y en a plusieurs ? Dans ce cas, vous obtenez un Yalta en déconfiture, une hispanité en forte croissance, l’apogée de l’Asie, des lézardes dans les empires d’Est et d’Ouest, bref le tableau accentué que nous offre le journal Le Monde tous les jours à partir de 15 h 30. Ajoutons à ces trois possibles notre sublimation technologique du début plus la paralysie du nucléaire. Et nous nous retrouvons devant un avenir aussi brumeux qu’avant notre développement. En fait, c’est la situation réelle : notre avenir diplomatique paraît si lié à des paramètres exogènes qu’il nous échappe. Il sera ce que nous ferons de ces paramètres exogènes, dans la mesure où nous pourrons peser dessus. Avec, en matière de diplomatie, une histoire passée riche en de tels retournements de situations que nous ne pouvons raisonnablement tabler plus sur un paramètre que sur un autre : Charlemagne s’entendit fort bien avec l’Islam puis l’Europe moyenâgeuse dut se débarrasser de ses hordes de crève-la-faim : sus à l’Islam ! Alexandre Le Grand mêla dès l’Antiquité l’Occident à l’Asie, avec les résultats à long terme que l’on connaît. Le ciment économique vient bien relayer nos fragiles échafaudages de jadis mais tiendra-t-il le temps ? Suffira-t-il à combattre l’acide des ethnies, les intempéries idéologiques, le martellement des égoïsmes nationaux ?

    Nouveaux possibles, nouvelles visions : de la famille au clan ; du clan à la tribu ; de la tribu à la fédération de tribus puis à l’Etat national ; de l’Etat national à la fédération d’Etats nationaux ; puis à… Pourquoi pas et pourquoi pas non ? Nous n’en savons rien et devons nous contenter de recenser les paramètres qui peuvent intervenir :

    Les relations commerciales, déjà mentionnées ;

    Les idéologies, idem ;

    La liberté d’action des décisionnaires : j’ai relevé antérieurement qu’elle décroîtrait probablement et, dans ce cas, les retournements de situations pourraient être moins fréquents : l’humeur d’un pays de 50 millions d’habitants divisés n’est pas celle d’un despote, fut-il élu et à qui des propos de tapis vert ne plairaient pas !

    L’inertie des situations actuelles face à une ère des masses paralysantes, je n’y reviens pas ;

    Enfin, pour ceux que la chose culturelle inspire, les convergences d’atomes crochus entre cultures différentes. Dont bien entendu, comme c’est le cas pour le paramètre économique, des convergences entre pays voisins soumis à des contacts fréquents. Quoique l’hispanité sud américaine et la culture wasp ne fassent pas spécialement bon ménage…

    Voilà, nous prenons tout ça, nous appliquons nos coefficients personnels de pondération et nous projetons. Ainsi, au cas où nous estimerions :

    Que les relations commerciales sont appelées à croître et non l’inverse (or nous avons vu que cet inverse peut exister, notamment dans le domaine agricole),

    Que les gouvernements seront de plus en plus artificiels,

    Que notre ère des masses favorisera les tendances du passé,

    Et que le culturel comptera pour très peu…

    Alors nous pourrons en conclure que nous sommes appelés à nous aimer comme des fous dans un avenir mondialiste à plus ou moins brève échéance… Notez que ce même rêve peut être déduit d’appréciations différentes des paramètres tant il est vrai que 4 + 5 et 3 + 6 donnent tous les deux 9 comme résultat.

     

     

     

     

    Les possibles de notre future convivialité

    Sur cette réconfortante constatation, tournons la page pour aborder maintenant une nouvelle et très importante rubrique que je nommerais par facilité « convivialité » mais qui recouvre en fait un champ bien plus large : de la fête à la sécurité, pour résumer ce champ de nos rapports quotidiens avec autrui. Que seront ces rapports quotidiens, comment et où s’exprimeront-ils, voici les questions que nous pouvons poser en la matière.  Commençons par la famille qui, nous l’avons vu, occupe la première place dans la répartition de notre temps de vie. Cette famille devrait être aussi sinon plus réduite qu’aujourd’hui d’après nos improbables. Ce qui ne dit pas si elle sera plus ou moins prenante qu’aujourd’hui. Il y a en effet ici deux possibles évidents : soit nous nous en occupons moins sous des effets tel que celui de la libération de la femme ou de la prise en charge sociale des activités de l’enfant ; soit nous nous en occupons plus du fait d’un temps de loisir plus grand et d’une aspiration psychologique. Les deux possibles peuvent cohabiter comme aujourd’hui…

    Il y a ensuite tous les possibles liés au régime juridique de la famille, le contenu de ces familles réduites de nos improbables : plus ou moins grande unité sous l’influence de l’évolution du divorce, du concubinage, de la distanciation entre sexualité et reproduction, etc.  Mais au-delà de ces deux séries de possibilités se profile un scénario plus marquant, résultant de l’adéquation dans le temps d’une famille moins prenante et plus désunie dans un contexte de socialisation poussée : c’est celui, bien connu, d’une société dans laquelle les enfants, leur vie et leur éducation, seraient totalement déconnectés des parents. Après tout, ce scénario fut prôné par Saint-Just il y a deux siècles déjà et des pays comme la Chine s’y sont pas mal engagés. De plus, concubinage et divorce ne sont pas des tendances en régression de même que la socialisation reste dans bien des cas plus une perspective qu’une pesante structure du passé.

    Il faudrait ici effectuer une étude plus poussée, pays par pays, pour affiner la perspective et voir si elle est générale ou si, au contraire, il s’agit de cas extrêmes particuliers non susceptibles de se répandre partout. Certaines théories différencient d’ailleurs les sociétés par type de structures familiales, lesquelles se rejoignent ou ne se rejoignent pas selon les théories. Retenons simplement qu’il s’agit d’un possible parmi les autres et l’informatique par exemple, en individualisant notamment l’éducation, pourrait aboutir à un résultat contraire, le resserrement de la cellule familiale. Cette informatique pourrait aussi, en permettant le travail à domicile sur grande échelle, autoriser les parents à mieux s’occuper de leurs progénitures.

    Selon bien sur la solution qui prévaudra, nous aurons consécutivement plus ou moins de temps à consacrer aux autres postes de nos loisirs dont l’importance variera alors en fonction. Ne revenons pas sur le sport dont les possibles relève du détail sans intérêt au regard de l’improbabilité de sa non croissance et de sa non internationalisation.

    Par contre, la part plus ou moins grande de la famille dans notre temps de loisir ne sera pas sans incidence sur notre vie « culturelle » future, les guillemets restreignant le terme à la seule consommation des produits de l’industrie culturelle : livres, cinéma, télévision, gastronomie, etc. Il est bien évident qu’une vie familiale plus intense s’oppose à une croissance très forte de produits que l’on consomme habituellement hors de chez soi mais favorise par contre ceux qui, telle la vidéo, peuvent être consommés à la maison. Un petit exemple qui se pose ici en termes d’offre : doit-on ou non prévoir un service de livraison à domicile quand on ouvre un restaurant de qualité ? D’un côté on peut supposer que « sortie » et « gastronomie » sont fréquemment synonymes, nos investissements risquant alors de ne pas être rentabilisés. De l’autre, on peut penser que ce service à domicile élargira la cible commerciale à une clientèle qui ne sort pas ou très peu. Et la famille unie, resserrée autour d’enfants qui doivent avoir leur compte de sommeil, sortira moins que le célibataire en proie au spleen de ses quatre murs désertifiés. Ca, c’est le présent. La question serait plus cruciale dans un avenir qui privilégierait un mode de vie plutôt qu’un autre. Elle resterait identique dans un avenir qui mêlerait, comme aujourd’hui, les deux modes de vie.

    On voit donc que l’offre culturelle est directement affectée par ces modes de vie et, en retour, nous ne pourrions pas ne pas être affectés par les orientations que prendrait alors cette offre : cinéma ou vidéo ? Ou cinéma « et » vidéo ?  Et si la vidéo tuait le cinéma-sortie ? Qui pourrait alors « fuir en avant » et proposer des produits (gastronomie/cinéma, cinéma olfactif ou cinéma tridimensionnel, etc.) qui nous redonneraient envie de sortir ? On peut continuer longtemps ce petit jeu en le pondérant ou non de coefficients dus à la cohabitation possible de demandes et d’offres diversifiées. Ainsi qu’au progrès technologique possible de chacun des deux canaux de distribution de films.

    Quoiqu’il en soit, on s’aperçoit que si nous voulions peser sur notre évolution en ce domaine, nous devrions alors manipuler des paramètres qui semblent antagonistes aujourd’hui : les fanatiques de la famille sont souvent et aussi des opposants à la logique anarchisante de l’informatique qui, plus que toute autre technologie, est à même de raffermir les liens familiaux. Par contre, les partisans de cette logique informatique sont aussi et souvent des adeptes d’une vie plus extériorisée qu’aujourd’hui, plus socialement conviviale. Ces mêmes réflexes jouent à l’égare d’autres techniques déterminantes comme la vidéo. Un dernier possible apparaît donc, celui de ces contradictions qui ne seraient surmontées que par une évolution non contrôlée et des situations futures assez absurdes, telle celle de célibataires ou couples fragiles confinés chez eux dans une solitude volontaire…

    Après la famille, le grand phénomène de notre temps parait être, à en croire du moins de nombreux politicologues et sociologues, la vie associative. De quoi s’agit-il ? Il y a bien sûr toutes les associations classiques liées à la gestion de domaines comme le sport, la culture, le tourisme et les services municipaux. Quelle petite ville n’a pas aujourd’hui ses équipes sportives et les associations qui s’en occupent, sa salle de cinéma et l’association idoine, son syndicat d’initiative et les organisations de fêtes qui gravitent autour de lui et, bien sûr aussi, ses affiliations à des syndicats intercommunaux et autres regroupement à l’échelon inter-local ? Petit à petit, ces associations grignotent des pouvoirs municipaux qui leurs sont délégués. Peut-on pour autant, quand on connait les rivalités de personnes ou issues du combat politique national qui règnent au sein de ces associations, dire qu’elles marqueront notre futur quotidien ? Pour l’instant, elles seraient plutôt à rattacher à notre évolution plus générale des masses qui renversent le vieux rapport gouvernants/gouvernés. Disons qu’avec les sondages, le syndicalisme et les médias, ces associations sont l’un des modes d’expression de cette tendance des masses. Quant à l’avenir, peut-être verra-t-on effectivement le grand public se mêler de plus en plus à leurs activités. C’est un possible…

    Toujours classiques sont les associations idéologiques qui, des partis politiques aux clubs de réflexion, attirent une part, modérée toutefois, de la population. Y trouverons-nous demain notre fameuse convivialité ? Avec, par exemple, des associations religieuses, des clubs spécialisés dans quelques thèmes politiques particuliers (type SPA, SOS femmes battues…), des associations écologiques… C’est également possible mais n’oublions pas que nous réfléchissons à un niveau global. La question à poser est celle de savoir si de telles associations draineront jusqu’au plus anonyme locataire d’une tour de banlieue. Or ce locataire sera confronté, il est vrai avec une plage temporaire plus grande, à de multiples autres possibilités dont celle d’une vie familiale plus intense et celle de la pratique sportive (et non de la gestion de cette pratique)

    Plus neuves sont les associations liées au travail qui, du tourisme à la centrale d’achat en passant par le club de loisirs offrent aux salariés d’une même entreprise de larges gammes de possibilités d’emplois de leur temps et de leur argent hors travail. Il ne fait aucun doute qu’à l’échelle planétaire, pays de l’Est, Japon, certains pays en développement, elles dominent en nombre et en chiffre d’affaires. Demain sera-t-il donc fait d’une plus grande intégration de notre travail et de nos loisirs ? C’est encore là possible mais pas certain si notre mobilité professionnelle croît parallèlement.

    Restent enfin des associations de type corporatiste qui regroupent, sans but vraiment précis, des gens qui ont en commun une formation identique, un travail identique, une position sociale avoisinante, etc. La Jeune Chambre Economique, les associations d’anciens élèves, les associations de retraités de telle ou telle activité, le Rotary Club illustrent parfaitement ce type d’associations dont les principales activités sont la publication d’annuaires et l’organisation de repas. On s’y ennuie  sans doute plus que dans les précédentes associations pour la raison qu’elles ne débouchent pas vraiment, sauf rarissimes exceptions, sur des réalisations concrètes. On peut toutefois aimer se retrouver entre soi pour discuter de questions qui, dans ces associations, concernent tous les participants.

    Voici, schématiquement résumé, notre phénomène associatif et on peut concevoir qu’il ne soit pas apte à lui seul à mobiliser tous nos futurs loisirs. Peut-être en ira-t-il autrement demain si, d’une part, il s’étend à d’autres domaines, gestion des cités et résidences –ça commence à se faire-, gestion de restaurants communautaires qui seraient créés dans ces cités et résidences –j’ai entendu parler de telles associations dans des résidences privées de grand luxe pour les personnes âgées-, gestion de l’environnement immédiat, clubs du troisième âge, clubs de bridge, etc.  Et si, d’autre part, ce phénomène peut être organisé de manière à ce que la participation à une association n’empêche pas l’adhésion à une autre : en règle générale, les réunions se tiennent souvent le soir, parfois en même temps, et les intéressés peuvent avoir d’autres préoccupations à ce moment là. Disons que le possible général du phénomène associatif est une part plus grande du dit phénomène dans nos activités de demain, part dont l’importance sera fonction et de l’organisation de notre temps, et des activités que recouvriront les associations du futur. Mention spéciale devant être faite ici pour les associations du milieu entreprises qui présentent des possibles plus riches, débordant assez largement du cadre associatif étroit.

    ***

    Après la famille et la vie associative, la « fête », ces occasions ponctuelles qui nous rassemblent en un lieu donné pour y exprimer notre vitalité et favoriser nos rencontres. Nous connaissons ce particularisme humain depuis des siècles, peut-être hérité des tout premiers âges quand la flambé tribale réunissait autour d’elle tous les membres d’une même communauté. Passé cet âge, quand chaque famille put disposer individuellement de son feu, l’habitude de se réunir persista sans doute, codifiée avec le temps qui conserva, notamment, la mémoire d’événements dont la commémoration fut la justification des réunions. La religion accrût probablement cette habitude devenue un inné de notre personnalité ; d’autant que s’y ajouta une fonction sociale importante au fil des siècles, la fonction « maritale » (appelé matrimoniale en langage courant) Reconnaissons que religion et fonction matrimoniale ont quelque peu volé en éclat ces dernières années, remplacées, pour la première, par des festivités laïques du type fêtes nationales et « semaines commerciales » et, pour la seconde, par la proximité dans le travail et dans les boîtes de nuit. Ceci dans les pays développés bien sûr, le Tiers Monde connaissant toujours une situation à l’ancienne. La montée en puissance, ces dernières années, d’agences matrimoniales semble prouver que, pour ce qui concerne du moins la fonction du même nom, la réussite n’a pas été complète. Quoique les siècles passés eurent leurs agences matrimoniales, sorte de matrones qui, au sein des familles, passaient leur temps à échafauder et organiser des rencontres. Quand ce n’était pas, dans les campagnes, des considérations patrimoniales qui prévalaient. De plus, notre présent paraît marqué par une décroissance de la valeur matrimoniale et il est donc difficile d’estimer l’échec ou la réussite de notre organisation « moderne » dans ce domaine. Et donc d’en tirer des conclusions sur le long terme…

    Revenons à la fête proprement dite dont les fonctions ne s’arrêtent pas d’ailleurs à faciliter les unions sexuelles. Elles furent aussi religieuses, nous l’avons vu, et politiques puisque les membres de la tribu réunis autour du feu devaient probablement en profiter pour régler leurs affaires communes. C’est d’ailleurs ce que font encore, mais sans feu, bien des tribus africaines et ce que firent il n’y a guère mais avec du feu les tribus indiennes d’Amérique du Nord. Disons pour schématiser que ces fêtes avaient et ont encore un rôle de communication de masse qui n’existe plus à l’époque de la maîtrise des ondes, ce qui explique sans doute en partie leur décrue dans les sociétés modernes.

    Et pourtant, il semble qu’elles nous manquent. Peut-être parce que nous avons perdu, en les perdant, ces moments d’unanimisme qui nous faisaient prendre conscience, au-delà de nos oppositions, rivalités et divergences, de notre appartenance à une espèce commune, animale, culturelle, territoriale, peu importe. Un peu comme si nous ne pouvions plus assouvir notre instinct grégaire originel mis à mal par une technologie et une économie qui nous individualisent.

    Trouverons-nous de nouvelles formes de grégarité ou non, voilà nos premiers possibles festifs. Si nous n’en trouvons pas, en serons-nous durablement et profondément affectés ? Au point peut-être de ne pas pouvoir nous stabiliser dans un avenir technologique alors condamné ? Ou bien déboucherons-nous sur un univers totalement différent d’aujourd’hui qui ressemblerait à un domaine de Dieux distants les uns des autres et perdus dans des pensées de plus en plus personnelles ?

    Rassurons-nous, les communications modernes tempèrent et tempéreront cette dernière vision si tant est qu’elle doive un jour se concrétiser. Quant à la vision précédente d’un monde déstabilisé en profondeur dans lequel nous serions constamment mal à l’aise, elle semble elle aussi devoir être contrariée par l’émergence d’un nouvel élément de nos sociétés qui exista dans le monde antique sous une forme différente : le sport-spectacle, pour citer cet élément, devient, bien plus que les fêtes folkloriques que l’on tente ici et là de recréer, un substitut croissant à nos anciennes veillées nocturnes. Le premier terme, « sport », est relativement limité, d’autant que la télévision nous éloigne du lieu où il se pratique en tant que spectacle. Le terme « spectacle » gagne tout au contraire du terrain, amplifié justement par les médias.

    Nous en arrivons ici au concept de « politique spectacle » qui dépasse de loin les enjeux habituels de la politique : j’ai en effet noté que le jeu politique lui-même devenait de plus en plus artificiel au regard de son poids réel sur nos évolutions. Reste l’aspect spectacle qui, dans le domaine politique, devient fabuleux. Nous avons aujourd’hui tous les ingrédients scéniques d’une fête grandeur nature dans nos confrontations électorales : le lieu d’abord, étendu à tout le territoire électoral, de l’intérieur des habitations aux murs et panneaux dans les rues. La justification ensuite, l’enjeu de la victoire ou de la défaite, même si cet enjeu illusionne. Les équipes également qui concrétisent matériellement l’enjeu et nous invitent à participer directement ou indirectement mais passionnément en tous cas. Jusqu’à oser discuter –parfois vigoureusement mais la discussion importe plus que la vigueur- avec nos collègues de travail, notre famille, des rencontres de hasard. La conclusion enfin, le vote libérateur qui met un terme à l’effervescence de la fête électorale. Et nous y participons, à cette fête, de plus en plus massivement : le nombre de candidats aux élections municipales françaises de 1983 en témoigne de même que le taux de participation électorale. Nous avons employé des méthodes de contact direct, le téléphone, les réunions d’appartement, qui renouent avec la convivialité d’antan. Même si cette participation et ces méthodes ont, parfois, abouti à ouvrir la porte à de dangereuses aberrations. Il suffirait à cet égard que nous prenions conscience de ces dangers et, plus généralement, du caractère artificiel de l’enjeu électoral, pour que nous arrivions à maîtriser ce fantastique moyen de convivialité de masse que représente la politique spectacle.

    Sans approfondir notre raisonnement, nous pouvons à ce stade dégager plusieurs autres possibles. Auparavant il n’est pas mauvais de remarquer que la masse, qui prend visiblement plaisir à ce spectacle, en a confusément le sens de la limite : alors que les politiques, les équipes, tentent d’en faire une sorte de tragédie à long terme, un jeu dont les élections ne seraient qu’une étape, elle revient au calme dès le rideau électoral tombé, en dépit des tentatives diverses de relancer les polémiques. Le remplacement ou non de l’équipe Mauroy après les résultats électoraux de mars 1983 a surtout passionné les médias et le monde politique, pas les foules. Il se pose ici un problème certain de déphasage entre les gouvernés et les gouvernants, problème déjà relevé en infra. Revenons donc aux possibles : demain sera-t-il ou non fait de ces grandes fêtes électorales ? Dans l’affirmative, les prendrons nous de plus en plus comme des fêtes, un moyen de convivialité et une occasion de réfléchir au devenir des grandes cités ? Ou bien accentuerons-nous plutôt, par leur intermédiaire, nos clivages artificiels ?

    C’est cette deuxième question qui est importante. Car, selon notre orientation, la politique spectacle débouchera sur la fête ou sur la tragédie. Le rôle des « équipes », qui se prendront plus ou moins au sérieux, est et sera primordial à cet égard. Il n’en ira pas de même si, au contraire, nous délaissons ces grandes mobilisations sportives, culturelles ou politiques en tant que moyen de convivialité. Nous aurions dans ce cas un scénario à plat, la baisse progressive d’intérêt du phénomène politique et la nécessité d’aller chercher ailleurs les possibilités d’expression de notre inné grégaire…

    Avant d’aborder le dernier des grands éléments de notre convivialité future, l’élément « sécurité », nous pouvons passer rapidement sur ceux qui n’ont pas de résonnance forte en matière de civilisation : les amis qu’on invite à dîner, le verre au bistrot après le travail, les sorties à plusieurs, le loto auquel on joue en commun, etc. Tout cela relève du détail et tout au plus peut-on se demander quelle place auront ces détails dans notre futur. On peut en avoir une idée approximative en partant des deux exemples suivants : lorsqu’on est invité à manger dans une famille moyenne du Tiers Monde, il s’agit d’un événement important et il n’est pas rare d’ailleurs de voir la dite famille se saigner aux quatre veines pour nous recevoir dignement. Nous prenons rarement conscience des sacrifices que représente cette invitation. Fixons maintenant la caméra sur un dîner européen : on y vient en tenue usuelle et on y vient souvent. On s’y engueule fréquemment, avec sortie subite adéquate puis réconciliation. Bref, l’invitation est banalisée, sans représenter de sacrifice particulier. Question de niveau de vie…

    Notre famille du Tiers Monde, deuxième exemple, recevra en grandes pompes l’étranger, le notable, quelqu’un qui représente quelque chose vis-à-vis de la vie quotidienne : c’est un enrichissement au premier degré. Notre hôte développé recevra son voisin, son collègue de travail, un personnage important, bref quelqu’un qui lui apporte de la convivialité ou un « plus » professionnel potentiel. Ce n’est plus le même genre d’enrichissement…

    On peut tourner autour de ces deux exemples, se demander si la banalisation  de l’invitation sera universelle avec l’élévation du niveau de vie ou si nous retrouverons la solennité qui convient à l’accueil de tout hôte, si nous inviterons de plus en plus d’égaux, de « camarades », ou si nous continuerons à nous enrichir intellectuellement, sans que, pour autant, notre avenir soit modifié profondément par ces détails. Il le serait par contre si notre question était quantitative : recevrons-nous plus ou moins qu’aujourd’hui, le repas restera-t-il le centre de la réception, etc. Chacun peut ici fabriquer ses propres scénarii en fonction de ses inclinations et des petites tendances ou modes qui surgissent l’une après l’autre.

    N’insistons pas et pénétrons dans le grave concept de la sécurité. C’est un concept grave car nous serons demain régis convivialement par l’idée que nous nous ferons et le contexte dans lequel nous pourrons nous faire une idée de nos relations extérieures individuelles. La peur, les défenses, et une méfiance générale d’autrui à autrui. Plus d’ouverture, plus d’indifférence vis-à-vis de la petite délinquance et nous aurons alors des contacts plus faciles avec nos voisins, l’étranger qui demande son chemin ou l’autostoppeur en quête de moyen de transport. Tout le monde peut comprendre cela.

    Et pourtant ! Si à l’échelle mondiale, c’est-à-dire Tiers Monde inclus, on conçoit que la délinquance diminue avec l’élévation du niveau de vie, cette même élévation, créant une base importante de petits possédants, semble aboutir à un renforcement plutôt qu’à une diminution de la riposte à la délinquance. Et notre possible en la matière est celle d’un monde futur qui serait dominé par ce problème de sécurité, largement surestimé. Mais voyons cela plus en détail : nous avons connu l’horreur absolue, les Grandes Compagnies exportées en Espagne par Du Guesclin, puis l’horreur relative, les Mandrin, les forêts intraversables, les coupe-bourses de Paris et de la Cour des Miracles. Tout cela a disparu non du fait policier mais parce que notre fameux terrain d’élection des désespérés du chapitre introductif s’est effrité jusqu’à disparaître presque complètement. Sauf de nos zones HLM…

    Nous connaissons par ailleurs la situation du Tiers Monde dans lequel il y a toujours des pirates dans les ports, des attaques de villa, des policiers qui rançonnent et des prévarications de fonctionnaires chargés de la répression du grand banditisme. La conjonction de la connaissance de notre passé et de l’étude des pays sous développés devrait normalement nous amener à lier délinquance et conditions de vie et, donc, à poursuivre notre évolution humaniste qui, jusqu’en 1974 en France, a créé l’individualisation de la peine, la réinsertion des condamnés et la prévention sociale de la délinquance. C’est un premier possible, le monde ne suivant pas les recommandations d’un obscur Romério ou d’un honteux Peyrefitte et, nonobstant la conduite de pays isolés, poursuivant sa route vers le progrès humanitaire.

    Mais il en est un autre : celui d’un monde qui, ne combattant pas aujourd’hui et par démagogie, les monstrueuses tendances françaises, américaines ou allemandes, verserait dans l’enfer des chiens, des armes, des blindages et des systèmes d’alarme. Il faut avoir le courage de dire la vérité en la matière : le cancer de la sécurité n’est pas la délinquance à laquelle les professionnels savent aujourd’hui répliquer intelligemment, mais bel et bien la riposte disproportionnée à cette délinquance. Imaginez le monde de demain dans lequel n’existerait pas une haie sans son chien de garde, pas un hall d’immeuble sans sa porte à digicode, pas un appartement sans son blindage, ses radars voire ses pièges antieffraction ! Nos voitures, nos chaînes haute fidélité, nos meubles valent-ils ce futur et les inévitables bavures qui iront avec ?  La vérité, c’est cela, ce possible infernal qui vivrait, qui vit déjà avec sa propre dialectique : la RATP n’a-t-elle pas enregistré plus de sondés attaqués que de plaintes déposées ? N’y-a-t-il pas d’ores et déjà plus de gens avouant avoir été cambriolés que de plaintes déposées dans les commissariats de police, en dépit du fait que cette plainte est indispensable si on veut être remboursé par les assurances ?

    Tout gouvernement responsable devrait organiser des visites guidées du 16e arrondissement de Paris de la ville de Neuilly pour montrer aux gens ce que peut donner la projection dans l’avenir de nos manies actuelles de sécurité. Des villes mortes, des vieillards méfiants, des rondes de milices privées, est-ce ce que nous souhaitons ? Sans compter que nous avons déjà donné un coup d’arrêt brutal à notre évolution humaniste : la loi anticasseurs qui a non seulement supprimé le concept d’individualisation des peines mais instauré en plus l’inculpation collective. Les bavures policières protégées, couvertes sous prétexte de dissuasion. L’expulsion brutale, automatique, réduisant à néant le concept de réinsertion… Jusqu’où ira-t-on, le renversement du rapport gouvernants/gouvernés incitant les politiciens faibles, sans caractères, à nous caresser dans le sens du poil ? Et puisque ce renversement est un fait, n’est-ce pas à chacun de nous de prendre ses responsabilités, électorales et quotidiennes, pour qu’un coup d’arrêt soit apporté cette fois au développement du cancer ? Les Français, les Américains, les Anglais et les Allemands ont, par inconscience, introduit le virus. A eux, collectivement, de le combattre à présent sans qu’ils puissent se retrancher derrière la facile mise en cause des gouvernants. Notre combat de masse les punira subsidiairement en les éliminant du jeu politique comme les Américains éliminèrent autrefois l’odieux McCarthy…

    Des situations intermédiaires, synthétiques ou polymorphes, sont bien entendu également possibles et, ajouterai-je, plus probables que celle décrite ci-dessus. Soyons tout de même pénétrés du fait que, le monde étant ce qu’il est, nos choix d’aujourd’hui seront les références du Tiers Monde  de demain et que nous influerons donc l’évolution globale de l’humanité : il est vain à cet égard de vouloir localiser la portée de nos actes…

    Voilà, très grossièrement simplifié, ce que nous pouvons dire, à partir de notre présent, du devenir convivial qui nous attend. La vie familiale, la vie associative, nos grands spectacles médiatisés, nos micro relations, notre conception de la sécurité détermineront, selon leurs évolutions, le bien ou le mal être de nos enfants auxquels, avant d’arrêter nos décisions, nous ne pouvons pas ne pas penser. Et si nous n’y pensions pas ? Ce dernier possible convivial nous renvoie à une évolution non maîtrisée, faite de successions de réactions à court terme, un coup à droite, un coup à gauche, qui pourrait maintenir le navire au milieu du gué…ou ne le pourrait pas. Vaste problème de déterminisme dont je reparlerai…

    ***

    Le magazine touche à sa fin. Deux pages encore à feuilleter, celle du tourisme et celle de la vie religieuse, et puis nous le refermerons, laissant à chacun le soin de compléter à l’envie sa propre liste de possibles…

    Le tourisme, disais-je en matière d’improbabilités, est un phénomène appelé à se développer et, notamment, le voyage à l’étranger. Ce n’est pas cet aspect des choses que je retiendrai ici, les possibles « Club Méditerranée » ou « Jeune sans frontières », la chaise longue ou le sac à dos important peu. De même que le tourisme d’affaires présente-t-il des possibles de moindre importance, le déplacement de longue durée au sein d’un groupe multinational ou le contrat signé vite fait dans un restaurant d’aérogare. Ces possibles sont cependant actifs, il ne faut pas l’oublier, notamment vis-à-vis du cadre de vie des pays hôtes, plus ou moins d’équipements touristiques, l’inflation saisonnière ou pas, les retombées économiques et sociales, etc.

    Plus important pour notre avenir est l’aspect migratoire de ce tourisme, la découverte du monde par les masses via les voyages et l’information. Le tourisme participe directement à cette découverte massive de même que les migrations plus longues, voire définitives, de travailleurs du Tiers Monde en quête d’emploi. Avant de sortir les possibles de cet aspect du phénomène migratoire, il convient de le replacer dans son contexte : nous connaissons suffisamment notre Antiquité pour imaginer les mouvements assez massifs de population que connut cette période de notre histoire, mouvements souvent consécutifs à des pressions en amont, elles mêmes provoquées par le bellicisme des peuplades pastorales, donc nomades. Toute l’histoire de l’Antiquité repose sur ces migrations successives qui ne stoppèrent réellement en Europe que lorsque furent contenus les assaillants les plus en amont, les Mongols (nomades et guerriers…) L’histoire qui suivit fut et reste à cet égard une histoire de consolidation des territoires acquis au cours de luttes incessantes dans un esprit donc « de clocher », plus intraverti qu’extraverti : on cherche à se définir vis-à-vis des autres, on crée sa culture, son économie, sa vie politique… Et on ne regarde pas ailleurs.

    L’avion, la radio, les multiples « services exportation » sont neufs, tout neufs. Et, finalement, notre renouveau migratoire est lui-même tout neuf, surgissant comme un diable sur près de dix siècles de nombrilisme. De même, la faim remplaçant les nomades guerriers déstabilisateurs, les migrations Sud-Nord ont peu d’années derrière elles. Voilà donc le contexte de nos possibles, l’émergence toute récente d’un nouveau phénomène migratoire massif et mondial, mêlant brutalement entre elles toutes ces cultures fabriquées pendant l’ère de la consolidation ou du nombrilisme, comme vous voudrez. Et pour ceux qui douteraient de la poursuite de cette ère jusqu’à nos jours, qu’ils examinent l’un de ses produits, le nationalisme, commencé en France avec Jeanne d’Arc mais tout juste créé en Espagne par l’intrusion des troupes napoléoniennes et, en Russie, de ce même fait. 1812, un siècle et demi de longévité, six générations, c’est peu. D’ailleurs le nationalisme est loin d’être moribond en 1983, en dépit de l’idéologie et des migrations nouvelles.

    Mieux : des hommes, il y a une quarantaine d’années à peine, commirent des crimes en son nom sans que, pour autant, on put à l’époque stopper le cours de l’histoire. Le stoppera-t-on demain, c’est un des possibles de cette page « tourisme et migrations », le refus d’ouverture des populations traumatisées par la brutalité des changements en cours. On ne reviendra probablement pas en arrière, l’exode forcé de millions d’immigrés, mais il se peut que nous nous arrêtions là où nous en sommes, en contrôlant par exemple étroitement les flux touristiques et migratoires. Nombreuses sont les réglementations nationalistes qui existent dans ce domaine et les thèmes racistes refleurissent un peu partout. Que serait notre avenir dans ce triste cas ? Il faut savoir que le refus ne se limiterait probablement pas à la seule mixité des peuples et des cultures. J’en reparlerai au prochain chapitre.

    L’opposé de cette vision est possible, sans doute plus que la première d’ailleurs si on en juge à la puissance des tendances actuelles. Acceptée ou refusée (deux sous-possibles de ce deuxième possible), c’est-à-dire sans ou avec troubles, notre glorieuse mixité s’imposerait partout et nous aurions dans ce cas « des » polymorphismes et non un seul polymorphisme mondial, en fonction des mélanges actuellement existant en puissance : Europe/Afrique, URSS/Asie, Amérique du Nord/Amérique du Sud, pour schématiser à l’extrême l’extraordinaire diversité des situations potentielles. Nul doute que la richesse de l’espèce humaine, génétique et culturelle, en sortirait accrue comme est de nos jours plus riche une gastronomie qui mêle des plats du monde entier que celle qui n’offre que quatre ou cinq spécialités locales.

    Bien entendu, un possible n’exclue pas l’autre à l’échelon mondial et nous pouvons très bien avoir un jour une poignée de pays peuplés de « fins de race » insérée dans un ensemble d’autres pays peuplés d’un kaléidoscope complet d’hommes et de cultures métissés…

    La vie religieuse, c’est, dans les grands quotidiens, le discours d’un prélat, les affirmations d’une secte ou d’un schisme et les rapports sur l’état du recrutement. Eliminons rapidement cet aspect secondaire comme nous l’avons fait pour le tourisme : aurons-nous demain moins de prêtres qu’aujourd’hui, les prélats joueront-ils encore un certain rôle politique, notre pratique religieuse se diluera-t-elle dans un océan de sectes et de schismes ? Et, pour résumer une question un peu plus vaste, notre spiritualité de demain passera-t-elle toujours par des intermédiaires professionnels ou bien… ?

    Ce qui compte en fait dans ce dilemme religieux n’est pas structurel, qui fera quoi, mais mental, spirituel : soit, pour des raisons diverses, économiques et culturelles, nous réagissons à l’évolution par un refus, un essai de retour en arrière et alors notre spiritualité sera conforme à cette réaction. L’intégrisme religieux peut en être l’expression absolue, trimbalant avec lui et les préjugés religieux et les systèmes de valeurs qui s’y accrochent. Il est bien évident qu’une telle évolution n’est point heureuse pour le rapprochement des peuples et des cultures…

    Soit, confrontés au Cosmos et à la mixité, nous dépassons les clivages actuels et le fait religieux lui-même au travers d’une spiritualité plus relativiste. C’est peut être dans ce cas que l’on peut effectivement avancer que « le troisième millénaire sera religieux ou ne sera pas » car le premier cas n’a rien pour plaire aux foules. Mais nous sortirions alors du schéma religieux traditionnel en repoussant les limites imposées à Prométhée : Prométhéens, Anti prométhéens, est-ce la lutte idéologique de notre futur qui serait effectivement spirituel mais pas religieux ?

    Là encore, nos possibles ne s’excluent pas forcément et, là aussi, le clivage « refus-ouverture » dépasse de loin le seul concept religieux : on passe aisément de la lutte contre l’avortement, à fondement religieux, à des luttes plus culturelles telles celles qui sont engagées pour défendre les « valeurs morales », en fait des concepts culturels, que la religion a suscité au fil des temps. La mère au foyer est dans la droite ligne d’une lecture étroite des Ecritures… Ceci étant, il peut y avoir des lectures moins étroites, plus à la source, et notre avenir peut aussi être fait de la cohabitation de l’esprit d’ouverture et de religions débarrassées d’un certain nombre de préjugés culturels « historiques » Cette vision est celle que nous préparent par exemple ceux qui luttent aujourd’hui pour que le respect du Coran ne soit pas systématiquement le respect de ses « addendas » multiples et successifs qui, parfois, contredisent le texte initial. Les Chrétiens sont eux-mêmes divisés de nos jours en progressistes et intégristes, les premiers tablant sur l’esprit du message divin, les autres sur le formalisme qui s’y est peu à peu surajouté, progressisme et intégrisme ayant en outre et souvent des fondements extra religieux…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    3e PARTIE

    Les scénarii globaux

     

    Critique des méthodes d’approche

    Etablir in abstracto les grands traits possibles de notre futur global peut se faire, nous l’avons vu, de différentes façons : soit on projette dans l’avenir l’explication que nous donnons de notre passé, que cette explication soit hégélienne, « hobbesienne », marxiste, religieuse ou fourastienne, pour reprendre les plus courantes d’entre elles (la dialectique mentale, la sélection des plus forts, la dialectique économique, la « main de Dieu » et la technologie. Mais il y en a d’autres…) ; soit on projette plus empiriquement nos grandes tendances actuelles, type Club de Rome ou OCDE, en s’en tenant alors au seul moyen terme ; soit on projette, dans ce type empirique d’approche, une ou deux tendances susceptibles d’impérialisme futur et on bâtit autour des modèles de science-fiction poussés jusqu’à l’absurde par souci pédagogique ; soit encore on relève dans notre présent ce qui ne nous convient pas pour imaginer un futur qui en serait volontairement, « politiquement », débarrassé et dans lequel nous aurions harmonieusement aménagé notre environnement ; soit enfin on même toutes ces disciplines au sein d’une vasque fresque à l’épreuve de l’ordinateur. Si nos moyens nous le permettent…

    Avant même d’entrer plus en détail dans ces différentes approches, il convient d’insister sur le fait que ces approches vont être globales, fondées sur des corrélations de paramètres et non plus sur l’évolution isolée des dits paramètres. Ce qui veut dire qu’en actionnant un paramètre, nous allons observer le jeu logique en aval des autres rouages du mécanisme d’ensemble. Exemple : nous avons survolé quelques improbables et quelques possibles en matière de technologie, improbables et possibles que nous avons laissés en l’état. Il s’agit maintenant de montrer ce que serait cette technologie mais aussi l’organisation politique, la convivialité, etc., s’il s’avérait que le schéma hobbesien (ou darwiniste) était le schéma réel de l’évolution humaine. Bien entendu nous ne pouvons pas reprendre toutes les explications possibles et toutes les conséquences inventoriables des approches, travail trop gigantesque. Mais nous pouvons sélectionner certains grands traits de notre société future ainsi imaginée en laissant à chacun le soin de pousser éventuellement le raisonnement dans le détail ou de fabriquer ses propres scénarii globaux à partir de paramètres divers jugés dominants à tort ou à raison : les structures familiales, l’action des hommes, le climat, la génétique, etc., paramètres dominants que je ne reprends pas ici.

    Par ailleurs, je peux d’ores et déjà éclairer le lecteur sur la valeur intellectuelle, voire scientifique, de certaines de ces explications et approches en partant du passé : l’exemple le plus probant en la matière est le keynésianisme, théorie économique qui expliqua la grande crise de 1929 pour s’effondrer face à la complexité de la crise des années 1980. Il faut donc être très méfiant vis-à-vis des théories sans lesquelles nous ne pouvons toutefois bâtir aucun scénario global (et l’empirisme est en lui-même une théorie méthodologique…) Reprenons à cet égard nos différentes méthodes du début de ce chapitre : celles qui découlent de la projection de nos explications du passé ont pu, effectivement, aboutir à des résultats prévisionnels vérifiés par la suite, telle celle des partisans de l’explication technologique, mais elles ont laissé inexpliqués d’immenses pans de notre histoire quand elles n’ont pas été carrément contredites sur des périodes plus longues. Pour en rester à la technologie, son progrès put expliquer la révolution industrielle. Mais elle n’explique en aucun cas ni l’effondrement des civilisations antiques ni la crise actuelle qui, nous le voyons bien, n’est pas liée qu’à la seule intrusion de l’informatique dans nos sociétés. Il y a les problèmes Nord-Sud, la peur du nucléaire et de l’avenir, les idéologies, etc.

    On peut relever des critiques toutes aussi fondées vis-à-vis du marxisme, du darwinisme et, bien sûr, de l’explication biblique qui est sans doute la plus arriérée de toutes : le marxisme n’est pas à l’aise face à plusieurs aspects du capitalisme moderne, de même qu’il paraît grossier lorsqu’il s’agit d’expliquer l’évolution des sociétés sous-développées ou antiques. De plus il se heurte, en contexte industriel, à des phénomènes psychologiques dont il minimise fortement le poids relatif.

    Le darwinisme appliqué à l’évolution humaine (je préfère d’ailleurs la référence à Hobbes) cafouille quelque peu et nous avons déjà noté à cet égard que si notre corps continue à évoluer, ce n’est pas forcément le résultat d’une sélection successive d’individus mieux adaptés que les autres. En fait, c’est un peu abusivement qu’on applique la théorie pour expliquer l’évolution d’une même espèce alors qu’elle fut conçue pour expliquer la sélection des espèces entre elles au fil des millénaires. Qu’advient-il de cette théorie, même dans ce cas précis, lorsque l’homme décide d’adapter l’environnement à sa mesure et non l’inverse ?!

    La dialectique hégélienne reste sans voie face au spectacle de civilisations mortes de vieillesse, telle celle des Amérindiens ou des Mongols, figées pour l’éternité au-delà d’un certain seuil de progression et d’organisation. Elle ignore plus généralement des facteurs essentiels tels que la démographie, l’économie, la génétique, etc.

    L’explication religieuse enfin pouvait se concevoir, telle qu’elle fut présentée aux peuples antiques, quand on ne connaissait rien du passé de la Terre, quand, pour schématiser, on ne savait pas que des sauriens gigantesques peuplèrent notre monde avant de disparaître. L’homme à l’image de Dieu, pour caricaturer la Bible, ce serait Dieu-Neandertal évoluant au même rythme que ses créatures ! Plus sérieusement peut on admettre que si Jésus racheta nos fautes, sa mise en scène quasi hollywoodienne n’eut que peu d’effets sur notre châtiment et on a déjà relevé l’aspect alors effroyablement kafkaïen que revêtirait une humanité biblique condamnée pendant des millénaires à la fureur et au sang sans bien savoir pourquoi –sinon la pomme mangée malencontreusement par Adam et Eve où la boîte ouverte par un Pandore curieux  ou encore les fautes commises dans une vie antérieure, métempsychose oblige ! Tout cela tient de moins en moins et on comprend les papes moyenâgeux qui s’opposèrent en vain mais parfois avec beaucoup d’obstination, à l’essor de la recherche scientifique.

    L’approche empirique supporte elle aussi de nombreuses critiques. La plus importante est sans doute celle du manque de corrélations qu’elle suppose, la projection dans le temps de paramètres isolés ayant, de tous temps, abouti à des résultats infirmés dans les faits. Il n’est que de se rappeler les projections démographiques des années 1950 pour s’en convaincre ou, plus près de nous, les projections économiques des instituts américains spécialisés d’avant la crise. De fait, les Clubs de Rome, de Dakar et autres INSEE, s’ils ont parfois vu juste, se sont lourdement trompés sur d’autres points, tel celui de l’énergie. Le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont pas aujourd’hui la même aura que jadis, pour ne pas dire le même dynamisme. Certes, objectera-t-on, les plus sérieux d’aujourd’hui, OCDE, Banque Mondiale, INSEE par exemple, savent corréler divers paramètres économiques et financiers à partir de modèles informatisés. Ils n’ont pas en outre la prétention de bâtir des scénarii sur long terme mais, tout au plus, des hypothèses de travail sur court terme. C’est vrai et leurs travaux sont, à cet égard d’une indiscutable utilité, ne serait-ce que pour les prévisions des incidences économiques mécaniques de telle ou telle politique gouvernementale. On rétorquera toutefois à ces objections que de tels travaux ignorent avec superbe les paramètres non économiques qui sont loin d’être négligeables. Le nationalisme consumériste japonais est par exemple le plus formidable rempart protectionniste qui soit, nonobstant toute mesure réglementaire ou toute compression économique de la demande intérieure. Les modèles du FMI en Afrique, autre exemple, ont plus souvent échoué que réussi, trop éloignés de la sociologie profonde des peuples auxquels ils furent et sont appliqués. Le tout économique, pour résumer, est un travers absurde dans lequel se sont jetés corps et âmes la quasi-totalité des économistes actuels, peu enclins à concéder à d’autres spécialistes une part de leurs responsabilités, agacés quand ces autres spécialisations rappellent leur existence et leur vivacité aux modèles. Combien « d’experts » sont ainsi revenus du Tiers Monde amers, racistes parfois, très éloignés en tous cas d’un esprit rigoureux d’analyse polyvalente que requiert le gouvernement même économique des humains !

    Le manque de corrélations, cet « esprit de chapelle », n’est pas la seule critique qu’on peut avancer contre la méthode empirique. Nous avons déjà relevé l’étroitesse des termes d’investigation, étroitesse qui ne permet pas vraiment de sortir du présent et qui bloque consécutivement la plupart des actions à long terme fondées sur des scénarii plus philosophiques. Il est bon d’apprendre à compter mais un épicier n’est pas le promoteur d’une chaîne de supermarchés… Ainsi a-t-on avancé en Occident des arguments à court terme pour s’opposer aux nationalisations de secteurs économiques dont le déclin ou la nécessité du contrôle étatique poussait à des réflexions plus vastes à leur sujet. La France des années 1981 fut toute entière plongée dans ce curieux débat de sourds où les uns opposaient à la philosophie à long terme des autres de sordides arguments financiers immédiats sans répondre vraiment à cette philosophie par une philosophie de rechange. Et, de fait, le désinvestissement progressif des grands groupes nouvellement nationalisés, leur rôle dans l’économie moderne, leur poids sur notre environnement, furent pratiquement occultés par une minable affaire de gros sous alors qu’ils eussent dû faire l’objet d’une réflexion sérieuse et prospective.

    Dans le Tiers Monde, on ne compte plus par ailleurs les projets morts nés du fait d’un souci à court terme d’équilibre économique, voire écologique, qui n’aurait dû être qu’adjacent et non déterminant. Pour schématiser ce comportement, on peut dire que l’empirisme pousse à sacrifier le long terme au court terme au lieu d’organiser le court terme en fonction du long terme : nous « pilotons à vue », pour reprendre une expression à la mode. Ce qui revient à dire, du point de vue du futurologue, que notre évolution à long terme est incontrôlée, « libérale » Ce sera notre dernière critique de la méthode qui, au fond, n’a pas vraiment d’intérêt en matière de prévision puisque son esprit de base, sa philosophie, est celle d’une évolution sur laquelle nous ne pouvons et ne devons pas avoir de prise. On constate, sans plus ou presque. Le nombre des adeptes étant toutefois considérables, on ne peut la rejeter d’emblée et force nous est de devoir chercher aussi, à son travers, les scénarii de notre futur qui en découlent : je suis tenté ici de considérer cette méthode plus comme un paramètre (mental) de l’évolution que comme une clé de son interprétation…

    Ces critiques pourraient être dépassées lorsqu’on aborde la science-fiction ou, du moins, celle qui, partant d’une tendance, d’une technologie, d’une organisation, projette son évolution dans le temps, parfois jusqu’à l’absurde. Le mécanisme de base est le même que précédemment : on constate à un moment donné un fait quelconque que l’on magnifie indépendamment de tout autre paramètre et de tout volontarisme. 1984 ou Le Meilleur des Mondes illustrent parfaitement cette approche empirique « sublimée » dont la logique jusqu’à l’absolu permet toutefois de percevoir les dangers ou les potentialités d’une évolution non contrôlée et, partant de là, les créneaux où il convient peut-être de sortir du libéralisme. C’est ce qui la différencie des approches des institutions libérales du type OCDE. Pour autant, l’insuffisance de corrélations ne disparaît pas, ce qui fausse les jugements qu’on peut faire des scénarii irréalistes ainsi créés. Tout lecteur de ce type de science fiction est de fait appelé à se lasser un jour des répétitions de visions qu’il sent confusément ou clairement décalées de la réalité. Dans le cas contraire, il se perdrait entre des prospectives fatalement contradictoires puisque les impérialismes successifs de paramètres isolés entraînent des combinaisons globales qui s’excluent mutuellement. Ainsi un scénario fondé sur le renforcement à terme de notre protection, déjà excessive, contre la délinquance entrainerait des déductions politiques, économiques, sociales, technologiques et mentales qui ne cadreraient pas avec celles issues d’un scénario fondé sur le progrès technologique considéré comme déterminant. Il suffit, pour cerner les contradictions, de se demander ce qu’il adviendrait dans l’un et l’autre cas des phénomènes migratoires…

    Nous débordons, avec cette approche empirique sublimée, sur l’approche suivante, l’approche politique. Elle consiste à inventorier les méfaits du présent pour les extraire, si possible, du futur. La seule différence ici réside dans le fait que cette approche peut inclure une étude du passé tant il est vrai qu’on ne voit souvent que sur long terme ce qui peut être bon ou mauvais pour notre avenir. Le syndicalisme par exemple ne serait pas jugé pareillement dans les deux méthodes, la première constatant ses méfaits actuels (le blocage) pour les magnifier sur leur seule lancée, la seconde intégrant les bienfaits qu’il a apportés dans le passé, notamment en matière de constitution progressive des marchés de masse qui nous sont indispensables. L’approche politique relativise de fait le phénomène en n’étant pas tenté de « jeter le bébé avec l’eau du bain », la conscience de l’existence du bébé aidant. La critique la plus notable qu’on peut faire de cette méthode très répandue est qu’elle n’est en fait pas prospective : notre avenir est considéré comme un présent qui serait débarrassé de ses scories. Elle est quasiment biblique, l’homme étant admis comme une constante simplement empêtrée dans un environnement inadapté. En fait, elle vise à terme à « finir le Monde », comme si le Soleil ne devait pas mourir dans cinq milliards d’années, comme si la Voie Lactée ne s’insérait pas dans un univers en expansion…

    J’en arrive là à la critique majeure qu’on peut faire de l’ensemble de ces méthodes d’approche du futur, exception faite des approches à fondements religieux que leur archaïsme oblige toutefois à rejeter : elles ont été élaborées au fil d’une évolution dont on a pu voir le début, la lancée, les perspectives, le tout en un moment donné, sur un lieu donné. Nous partions de l’animal ou du troglodyte, comme l’on voudra, et nous visions l’Eden ou la stabilisation définitive, comme on voudra également. En restant dans ces schémas, on peut concevoir que les buts fixés soient encore lointains et qu’entre notre situation actuelle et ces buts lointains et indéfinis, existent une multitude de situations possibles. Fort bien et nous allons d’ailleurs tenter de percevoir ce que seront, ce que sont ces situations intermédiaires possibles. Mais qu’apporteront vraiment les réponses que nous pourrons donner aux questions que nous nous poserons ? Des scénarii sur notre façon de vivre, de nous reproduire, de vivre ensemble. Et après ? Toute étude de ce genre se heurte inévitablement aux murs du temps, de l’espace, de l’universalité, plus encore maintenant que jamais puisque nous sommes enfin confrontés au Cosmos, directement, de façon matérielle et palpable. Si j’insiste sur ce point, c’est bien sûr pour approfondir la spiritualité nouvelle relevée au titre des possibles et qui pourra difficilement s’extraire de nos connaissances croissantes en la matière. Mais c’est aussi pour mettre le doigt sur l’un des plus importants impondérables du futur, la jambe cassée du joueur de tennis, de ceux qui peuvent réduire à néant nos beaux échafaudages intellectuels. Imaginons que, d’ici dix ans par exemple, nous soyons visités par quelque entité de l’espace elle-même à la recherche d’une explication sur sa présence en ce bas univers, une sorte de satellite inhabité expédié voici un milliard d’années des confins de notre galaxie et attiré, par le hasard des gravitations, autour de notre planète. Il se pourrait même que les expéditeurs aient disparu depuis bien que l’image de leur système nous parvienne encore. Peu importe. Après tout, nous avons-nous-mêmes bel et bien balancé de tels engins dans l’espace… Prenons maintenant une autre hypothèse, celle où nous nous persuaderions mathématiquement que nous sommes seuls dans nos nuées stellaires et où nous arriverions à maîtriser, même partiellement, matière, temps et énergie. Dans un cas plus rapide que dans l’autre, notre psychologie de masse serait sans doute profondément bouleversée, avec toutes les conséquences de ce bouleversement.

    Or il est grand temps de parler de tous ces nouveaux paramètres, nos connaissances sur l’Univers, n’en déplaise aux gens sérieux qui balayent d’un geste méprisant ce genre de considérations, atteignant un seuil où nous ne pouvons plus refuser l’interpellation qui nous est ainsi faite. L’idée que nous nous ferons collectivement de nous vis-à-vis du Cosmos peut être plus importante qu’il n’y parait aujourd’hui où nous contentons, Dieu seul sait pourquoi !, de médiocres explications tirées d’époques reculées où notre intellect moyen ne pouvait digérer que des idées simples voire simplistes. L’engouement du grand public développé pour les produits culturels liés au Cosmos, l’abêtissement consumériste d’une fraction notable de ce même grand public, abêtissement relevé même par le Tiers Monde qui l’observe et, parfois, le refuse brutalement, l’artificialité acceptée par jeu d’une vie politique en perdition, la drogue, les suicides, le débridement sexuel, le terrorisme, peuvent être aussi des symptômes du mal de vivre pour vivre de ceux qui acceptent difficilement un tel aboutissement de l’humanité, mal perceptible en tout cas dans les pays développés. Au-delà des scénarii « crédibles » et « sérieux », du jeu des improbables et des possibles, se profilent des visions moins claires d’effondrement sur nous-mêmes ou leurs contraires, d’ouverture inouïe sur l’univers. Nous verrons, dans le chapitre qui conclura cette étude, que la sottise n’est pas en l’occurrence d’évoquer le problème mais bien de l’évacuer avec mépris dès lors qu’il se présente.

    Revenons pour l’instant à nos moutons bien terrestres. Et je n’ai pas critiqué la méthode pluridisciplinaire pour la raison très simple qu’elle reste hors de notre portée. Je la remplacerai par de simples aperçus pluri paramétriques de notre évolution, ce que donnerait un monde futur se développant sur la lancée de plusieurs hypothèses globales en même temps.

    Voyons maintenant ce donnent successivement les méthodes d’approche du futur que je viens de critiquer, en allant des plus philosophiques, des plus déterminantes, au plus pragmatiques, les moins déterminantes. Comme je l’ai déjà signalé, je ne retiendrai pas toutes les méthodes possibles, seulement les plus connues d’entre elles : au titre des méthodes philosophiques, j’évoquerai par exemple l’explication marxiste puis l’application du Darwinisme à l’évolution humaine, puis la dialectique psychologique, « hégélienne », avant de passer à l’explication technologique. Je laisserai la logique religieuse de côté ainsi que les explications astrologiques qui, en l’état actuel de nos connaissances à leur sujet, paraissent par trop farfelues…

     

    Futurologie et marxisme

    Voilà un beau sujet de thèse en sciences sociales ! Le marxisme à l’épreuve du 20e siècle est en effet riche de développements possibles, qu’il s’agisse de son adaptation au phénomène nouveau des rapports commerciaux Nord-Sud, de son adéquation aux tensions sociales des pays riches, caractérisées par une division importante du prolétariat, ou de la valeur même d’un de ses concepts de base, l’exploitation du facteur travail quand des entreprises disparaissent du fait…d’une surévaluation de ce facteur dans leurs bilans… Il serait trop long d’entrer dans le détail de ces considérations et on peut ici se contenter d’admettre en préalable que, nonobstant l’élargissement du débat aux nouvelles donnes de l’économie internationale, la futurologie marxiste est fondée avant tout sur la primauté du facteur socio-économique (il s’agit d’une dialectique) et sur le volontarisme des masses, pour éviter de reprendre le terme aujourd’hui trop étroit de « prolétaires »

    Quelle serait, dans ces limites, l’évolution du Monde ? Plusieurs hypothèses sont envisageables selon la manière dont les acteurs économiques surmonteront les difficultés qui se présentent à eux du fait des tensions provoquées par l’organisation économique. Dans les pays occidentaux développés, on le voit bien aujourd’hui, la course à la répartition des revenus a atteint un seuil au-delà duquel on commence à attenter à l’existence même du fondement capitaliste privé de la société. Pour reprendre l’exemple français, les entreprises tirent leur substance financière de circuits d’épargne auxquels il est extrêmement difficile de toucher. Or la crise pousse justement les gouvernants à y toucher indirectement de façon à ne pas trop pénaliser les salariés. Mais en y touchant, en provoquant la désépargne par diminution des revenus des classes favorisées, ils aggravent la crise, moins d’offre et plus de demande pour résumer. Par ailleurs, l’égalisation des revenus provoque une fuite en avant des dites classes favorisées qui cherchent à se singulariser, fuite en avant qui joue contre la rationalisation de la production : gammes larges et coûteuses des produits offerts, valorisation artificielle de certains biens relativement à leur importance sociale réelle, etc. Ce ne sont là que quelques uns des exemples fournis par l’explication marxiste de notre présent, suffisant pour appréhender les suites possibles de ce type de développement :

    -          Soit les blocages sont surmontés par une socialisation encore plus poussée des sociétés, progressive ou brutale, qui se traduirait par exemple par la croissance de l’épargne sociale  dans la formation brute de capital fixe (subventions budgétaires, caisses populaires d’épargne, etc.) ; ou encore par l’imposition étatique de plans d’entreprise destinés à rationnaliser autoritairement la production.

    -          Soit ils ne sont pas surmontés et des pans entier de l’économie disparaissent face à la concurrence internationale, quand bien même les frontières seraient un obstacle aux importations : les mesures de rétorsion priveraient les entreprises nationales d’une part trop importante de leurs marchés extérieurs…

    -          Soit ils sont repoussés (mais pas surmontés) par arrêt de la socialisation et retour à une situation plus favorable à l’épargne privée. Encore faudrait-il que les conséquences électorales de ce retour en arrière soient maîtrisées sur long terme, ce qui suppose une société démocratiquement dégénérée.

    Disons pour résumer cette vision marxiste, que nous irions vers le stade optimum de l’économie mixte au-delà duquel se reposerait inexorablement le problème de fond du socialisme. Bien entendu, les trois réponses à ce problème (acceptation, blocage, réaction) auraient des conséquences différentes et on peut ici avancer celles qui pèseraient sur notre convivialité ou sur notre mode de vie pour concevoir ces différences : probablement la vie serait-elle encore différenciée par niveaux de revenu dans le cas d’une réaction durable, ce qui voudrait dire plus « crispée », avec plus de délinquance donc plus de répression et, en fin de parcours, de repli décadent. Si le régime politique démocratique se maintenait, ce qui n’est pas certain, une étape ultérieure pourrait voir l’avènement d’une contre réaction des masses alors réunifiées et qui passeraient plus brutalement à la socialisation « rédemptrice » Chirac préparerait l’avènement d’une gauche plus radicale, pour caricaturer le phénomène possible.

    On peut évidemment imaginer les conséquences dans les autres cas de figure mais je m’arrête là pour relever que, quel que soit les cas, ils ne coïncideraient pas forcément en même temps sur l’ensemble de la planète. D’abord l’Est n’y serait pas confronté, ensuite le Sud, nous le verrons tout à l’heure, connaîtrait une évolution plus classique. De plus, tous les pays occidentaux riches pourraient ne pas répondre de la même manière à ce problème d’irréductibilité entre évolution socialisante des marchés de masse et maintient de l’épargne privée dominante.

    Voyons maintenant le Sud en développement où, pour l’instant, existent des conditions objectives d’alliance entre les classes vis-à-vis du Nord, « super exploiteur » Là, pas de révolution prolétarienne globale possible mais une série d’événements concourant tous à renforcer la position du Sud vis-à-vis du Nord et, grosso modo, la perpétuation des luttes actuelles, bipolarisées mondialement par la confrontation Est-Ouest. Au-delà, des évolutions plus classiques, de la bourgeoisie au prolétariat pour résumer. La double exploitation des prolétaires sudistes et le schéma qui en résulte ont suffisamment été décrits, notamment par le Léninisme, pour qu’on n’y revienne pas. Cherchons seulement à savoir ce que sa dialectique donnerait en termes de vie de tous les jours.

    D’abord les situations seraient là aussi disparates, les pays les plus avancés, « émergeants », pouvant connaître de fortes tensions internes du type brésilien : la constitution d’un prolétariat ouvrier classique dans ces pays, avivée par l’opposition Est-Ouest, ne manquerait pas en effet d’infléchir le combat Nord-Sud vers des luttes plus internes qui engloberaient et les tensions locales de classe, et des considérations indépendantistes. Dans cette vision, nous pourrions considérer les troubles mexicains, brésiliens ou argentins comme prémonitoire d’une situation plus générale dans notre avenir.

    Les autres pays resteraient à la traîne, susceptibles de ce fait d’être plus ou moins phagocytés par ceux, voisins, dont les structures capitalistes en seraient arrivées au stade impérialiste. Nous voyons déjà des « Ivorians go home ! » sur les murs de capitales africaines. Alors, que penser d’un futur africain « nigérianisé » ?

    En définitive, notre Sud futur serait caractérisé d’une part par des troubles accrus et, d’autre part, par des regroupements économiques sous régionaux de type impérialiste…

    Nous en arrivons à l’Est où la dialectique socio-économique structurelle devrait en principe être stoppée. En principe seulement car nos improbables de la massification joueraient ici à plein, freinés qu’ils sont pour l’instant du fait d’une conception philosophique figeante de l’Etat : concevoir le capitalisme étatique comme un stade prolongé de l’ère pré-communiste ne peut que gonfler l’insatisfaction des masses confrontées journellement aux pesanteurs inhérentes à ce type de structures socio-économiques. Les pays de l’Est auraient de ce fait, et en schéma marxiste il faut le souligner, de très fortes chances de connaître des temps de tension dialectique, les masses s’opposant de plus en plus aux nouvelles classes favorisées générées par le capitalisme d’Etat et ne souhaitant pas, en entrant dans un début de vrai communisme, abandonner leurs privilèges. Dans ce schéma, les pays occidentaux auraient aujourd’hui tort de prendre les « dissidents » de l’Est pour des alliés objectifs du capitalisme. En effet, ces opposants seraient d’une toute autre nature, soit d’un niveau supérieur (dépassant le cadre de l’opposition capitalisme/socialisme), soit cherchant ailleurs un dérivatif à leur colère (écologie, nationalités, etc.)

    Voici très brièvement présenté notre futur marxiste intermédiaire, précédant l’inéluctable généralisation du communisme achevé sur la planète Terre. Au-delà duquel se poserait toujours notre lancinante question du devenir humain… Pour en rester au stade intermédiaire, nous pouvons essayer d’en tirer quelques conclusions sur les relations internationales, la culture, la technologie, etc. Bref, de dérouler un peu la pelote accrochée aux deux paramètres dominants du marxisme (économie et volontarisme dialectique)

    Les relations internationales continueraient à se simplifier entre deux blocs, l’un socialiste, l’autre capitaliste, avec, dans ce dernier, des tentations décadentes de plus en plus fortes et donc de moindre chances à terme de pérennisation : l’internationalisation économique jouerait en effet de plus en plus contre le capitalisme, seule la bonne volonté du bloc socialiste autorisant les firmes de l’autre bloc à conserver fournisseurs et clients extérieurs (ne serait-ce que pour éviter l’accident d’une guerre nucléaire qui tenterait puissamment les pays décadents et crispés sur les privilèges de leurs structures archaïques) Le Sud émergerait, d’abord globalement puis ensuite différencié selon l’appartenance à tel ou tel camp philosophique. Ce Sud lui-même verrait sa complexité géographique réduite du fait des impérialismes des capitalismes sudistes. Enfin, de nouvelles tensions apparaîtraient au sein du bloc socialiste, les pays ayant dépassé le stade du capitalisme d’Etat (ou étant sorti du bloc socialiste après crise interne) pouvant considérer leur ancien camp comme sous évolué. Avec toutes les tentations consécutives en matière de messianisme…

    Autant dire que l’avenir marxiste ne serait pas un avenir paisible : la technologie continuerait à être tirée par les dépenses militaires et à creuser  de ce fait le fossé qui apparait de plus en plus entre son progrès et le progrès social : nous ne serions pas loin de notre congélateur spatial du début ! A moins qu’il n’y ait accélération historique, ce qui serait imaginable : d’une part la technologie des communications croîtrait aussi, d’autre part la création culturelle pourrait être amplifiée dans un régime de troubles et de progressisme. Ainsi le siècle qui précéda la révolution soviétique fut-il culturellement très fécond en Russie, extraordinairement fécond même tant en littérature qu’en sciences ou en musique : Tchaïkovski, Tolstoï, Pavlov en témoignent et ils ne furent pas isolés !...

    Vie internationale tendue, progrès technologiques continus, création culturelle très importante, que pourrions-nous ajouter à cela sans répéter ce que nous avions noté aux chapitres des improbables et des possibles, entendus bien sûr de manière très ouverte : le décadent, le refus de l’évolution, serait marginal dans le schéma marxiste qui apparait finalement plus pluraliste et plus dynamique que son opposé actuel, le schéma darwiniste, libéral, que j’étudie ci-après. Mais il serait aussi moins « facile », plus combatif que celui-ci puisque les hommes devraient se battre pour l’obtenir. Au niveau individuel, il faut en tirer les conclusions et savoir que le marxisme nous offre un avenir fait de militantisme, de votes, d’engagements et non une quelconque inéluctabilité de l’évolution que nous pourrions contempler paresseusement : la sanction du comportement passif est, en schéma marxiste, la victoire de la réaction contre l’évolution et, à terme, la décadence. Plus loin encore, c’est la disparition de sa culture sous l’effet d’osmose qu’entrainerait la poursuite évolutive dans des pays voisins. En d’autres termes, nous serions marginalisés avant d’être obligés d’importer de l’extérieur l’offre économique et la culture qui va avec, ceci pour les partisans du paramètre culturel dominant…

    ***

    Futurologie et darwinisme

    Quelques rappels théoriques sont nécessaires ici, plus même qu’auparavant car on part d’une théorie biologique pour arriver  à une philosophie sociale.

    La théorie biologique fut révolutionnaire car elle posa, à partir d’observations sur des espèces voisines en des lieux différents, le principe de la mutation des dites espèces en fonction de l’environnement, premier point. Et de l’origine sélective de cette mutation, deuxième point. Jusqu’alors, la Bible, l’homme immuable, était le crédo de tous. C’est-à-dire d’une part un homme exogène à son environnement et, d’autre part, un homme parfaitement égal à son prochain sur le plan biologique. Autrement dit, nous pensions que Monsieur Dupont mourrait de la grippe parce que Dieu en avait décidé ainsi tandis que Darwin avançait que Monsieur Durand n’était pas mort, lui, parce qu’il avait plus de défenses naturelles  contre la grippe que Monsieur Dupont.

    Je n’entre pas dans les détails d’ailleurs toujours controversés de la théorie biologique pour retenir simplement qu’elle est basée sur la prise en compte d’un environnement, premier point, et sur l’adaptation par sélection à cet environnement, deuxième point. Les deux points étant suffisants pour passer à présent à la philosophie d’ensemble.

    Celle-ci ne fit rien d’autre en effet que de les prélever dans la théorie biologique, plus complexe, pour les appliquer à l’évolution sociale humaine : l’environnement, les ressources disponibles et potentielles ainsi que l’organisation issue de la compétition des hommes, les plus adaptés étant naturellement sélectionnés : le muscle à l’époque de Clovis, le plus malin à l’époque du capitalisme débutant, le mieux groupés (l’union fait la force…) à l’époque des compétitions sociales, etc. En foi de quoi nous n’avions qu’à laisser faite Dame Nature pour pérenniser l’espèce humaine au mieux de ses possibilités du moment. C’est un peu le libéralisme mais pas le libéralisme car ce dernier pose comme principe de base que la compétition individuelle est essentielle à l’évolution humaine, ce qui est étranger au Darwinisme sociale : s’il s’avère que le collectivisme est la meilleure adaptation de l’espèce humaine à un environnement donné, et bien il l’emporte, un point c’est tout…

    Tout  cela est de fait très mêlé, les théoriciens du libéralisme ayant pour la plupart échafaudé leurs hypothèses à une époque bien déterminée, le 18e siècle, et donc dans un environnement donné. Disons que le libéralisme peut être considéré comme un sous-produit du Darwinisme de même que le Marxisme, si on n’en retient que l’aspect du prolétariat regroupé et agissant : les théoriciens du marxisme travaillaient, eux, sur l’environnement industriel du 19e siècle. Contentons-nous pour notre part et sans aller plus en avant dans ces considérations, de projeter dans notre avenir l’explication « naturaliste » de l’évolution humaine. Notre futur doit donc être bâti, pour résumer, sur la loi du mieux adapté, du plus fort en fait puisque nous pouvons aujourd’hui négliger les critères physiologiques : que nous soyons gros, maigres, grands, noirs, jaunes, blancs est de peu d’utilité au 20e siècle pour imaginer un futur socio-économique. Par contre, il importe beaucoup de savoir si nous disposons ou non de la maîtrise d’une filière de production ou d’un niveau élevé d’alphabétisation…

    Un écueil doit être évité ici : nous sommes habitués aujourd’hui à raisonner à partir de l’économie. Or il se peut très bien que notre environnement futur amoindrisse le rôle de l’économie au profit de valeurs plus intellectuelles. Et, dans ce cas, les termes de la compétition humaine, ou plus exactement de l’émergence sélective des meilleurs seraient très différents d’aujourd’hui : souvenons-nous du mépris que nos ancêtres médiévaux eurent à l’égard des banquiers. L’homme valeureux de l’époque était le guerrier victorieux… Ce qui signifie que, comme les étudiants d’aujourd’hui se précipitent dans les filières éducatives les plus en vogue, on se battit jadis pour devenir guerrier, pas banquier. Et les environnements ultérieurs furent profondément marqués par cette vision des choses, jusqu’à nos jours. De même que la répartition des étudiants par filières éducatives marque toujours la culture des périodes qui suivent, voir les structures économiques lorsqu’il y a trop de candidats.

    Avant même de tenter de savoir de quoi demain sera fait en schéma « naturaliste », demandons-nous donc si l’économie prédominera. A voir le passé, très certainement puisque l’ère militaire a bien duré des millénaires durant, du moins en tant que système de valeurs. L’économique a tout juste un siècle et demi et on peut fort bien imaginer qu’il perdure encore quelques siècles durant, la sélection des gouvernants selon leurs compétences en la matière ne faisant par exemple que commencer. C’est un point de vue…

    L’autre point de vue, dont on devine les contours dans les pays développés, c’est celui qui consiste à dire que le système de valeurs en vogue n’est jamais que le mieux adapté aux contingences du moment. Or, peut-on ajouter, les contingences économiques s’améliorent très rapidement au point que l’abondance est en vue. Le nouveau contexte sera alors qualitatif et non plus quantitatif dans cette vision des choses. Ce qui veut dire par exemple que la sélection des gouvernants se fera sur des critères autres qu’économiques…

    Dans un raccourci osé, je dirai que ces visions se succéderont, que notre environnement changera et qu’à de premières déductions devront succéder des deuxièmes : demain nous aurons IBM, après demain nous aurons Jésus-Christ Superstar. C’est que si le Nord peut être agacé par les discours quantitatifs, il ne l’est d’ailleurs pas globalement, le Sud reste quant à lui très attaché aux notions comptables et on le comprend ! Notre réflexion étant mondiale, on ne peut qu’admettre la poursuite du fait économique dominant, même si le qualitatif pointe le nez chez les riches. Dans une évolution de type darwiniste, la compétition future sera avant tout économique, telle est ma conclusion provisoire. Qui rejoint d’ailleurs mon préalable sur l’arme nucléaire en matière de dissuasion…

    L’Afrique serait-elle donc culturellement géniale qu’elle ne pourrait en aucun cas dominer notre premier avenir intermédiaire. A moins qu’elle ne réussisse aussi à maîtriser, avec la production, la distribution culturelle à l’échelle mondiale. Ce qui, à long terme, n’est point inimaginable, le Sud « darwiniste » paraissant aujourd’hui mieux placé que le Nord dans la compétition mondiale : ses coûts de production sont inférieurs, ses réserves –marché intérieur, alphabétisation, ressources naturelles- sont intactes et sa volonté, face à nos aspirations qualitatives, est plus affirmée.

    Toujours dans le cadre de la compétition économique internationale, deux autres types de compétiteurs peuvent paraître mieux adaptés : les multinationales qui retrouveront dans le Sud les profits qu’elles perdront au Nord ; les pays de l’Est également qui peuvent mieux que ceux de l’Ouest absorber et les revendications qualitatives accroissant les coûts, et les différences de prix sur les marchés internationaux. Cela suppose bien sûr qu’au plan intérieur les gouvernements soient plus forts que l’opposition naissante et, à voir les événements de Pologne, les risques de dérapage existent incontestablement…

    Montée du Sud, meilleure résistance de l’Est, on retombe finalement sur la vision marxiste, à deux exceptions près : dans la vision marxiste, le rôle des multinationales a moins de redondance. Tandis que dans la vision darwiniste, le fait impérialiste est paradoxalement moins important : ce sont les grandes firmes et non les Etats qui « impérialisent », avec tout ce que cela suppose aux plans culturels et politiques. Cette situation aurait bien sûr des conséquences sur l’étape qualitative mentionnée plus haut puisque, venant après, elle s’insérerait dans un cadre beaucoup plus mondialiste qu’aujourd’hui : la façon de piloter un avion aurait, dans ce monde, plus de poids que la manière d’assaisonner les sauces. Bien entendu les grandes firmes de cet avenir  par sélections successives pourraient ne pas ressembler à nos firmes d’aujourd’hui et, déjà, se dessinent dans notre présent les clubs de PME qu’elles constituent de plus en plus, de même que l’intrusion de la haute finance dans le capital de ces groupes se précise de plus en plus. Adaptation aux aspirations nationales et à l’internationalisation qui ne remet pas en cause le phénomène d’ensemble.

    Voilà pour la géopolitique qui comprendrait donc, à son étape économique, un Sud plus fort, des multinationales dominantes et un Est épargné. Je rappelle qu’il s’agit de prospective darwiniste car d’autres méthodes déboucheraient sans doute sur des conclusions toute différentes comme cela sera vu quand j’aborderai le paramètre technologique dominant. Ici, il faut inclure l’ensemble des données de la compétition internationale, données qui sont beaucoup plus complexes que dans le cas de la seule maîtrise du processus de production : l’Inde, par exemple, a acquis cette maîtrise en partant, très en retard, de données bassement économiques, des coûts inférieurs, des gains potentiels formidables en matière d’éducation, etc. Or les marchés sudistes sont loin d’être saturés, la croissance potentielle de l’offre y étant beaucoup plus élevée que chez nous. Il en va de même pour l’Est qui dispose en outre d’un niveau éducatif moyen très supérieur au nôtre : ce qui veut dire que lorsque il s’agit de passer à une civilisation « grand public », un grand public capable d’absorber l’informatique, les séries à produire chez eux devraient nous paraître impressionnantes. Nous, nous vendons des jeux pour cadres en mal de vivre et, au lieu de nous réjouir de la croissance de ce marché ludique marginal, nous devrions en être alarmés. Des limites de l’économie à court terme dans le monde moderne…

    Passons à présent à des considérations moins planétaires. La compétition humaine s’exerce aussi, avais-je noté, individuellement. Les « financiers » sont aujourd’hui mieux armés que les ingénieurs  pour enlever les postes de responsabilité avant de laisser probablement la place aux informaticiens. Le patron heureux de PME devient rare face à la prolifération de fonctionnaires béats. Le voudrait-on que nous trouverions moins de candidats à la première fonction qu’à la seconde. Ainsi va l’évolution darwiniste, le résultat global étant en l’occurrence une mutation des corps sociaux de l’insécurité vers la sécurité et l’organisation qui va avec : le darwinisme pousse à la socialisation quoiqu’en pensent les libéraux et, ce, du simple fait que la théorie repose aussi sur le principe d’adaptation. Lorsque l’environnement est agressif, la population agressée se pérennise par sélection des plus forts, certes, mais aussi en s’adaptant socialement et biologiquement : en deca d’un certain taux, l’acidité ne tue pas forcément les bactéries du milieu ambiant. Mais elle provoque des mutations. Lorsque la compétition économique était féroce, la loi du plus fort pouvait jouer à plein. Mais lorsqu’elle n’engendre plus la disparition des plus faibles, c’est l’adaptation qui l’emporte, la mutation organisationnelle. Nous retombons ici sur les limites du darwinisme social, lorsque le corps social décide de modifier l’environnement plutôt que d’accepter les conséquences de la sélection. Et sur la différence fondamentale entre le libéralisme et le darwinisme…

     Le libéralisme orthodoxe apparaît même, vis-à-vis du darwinisme social et des théories qui s’en approchent, comme dogmatique, figé, archaïque. L’enchaînement futurologiste est d’ailleurs assez cruel : peut-on réellement tabler sur un futur libéral dans ce contexte ? Evidemment non. Et si notre avenir laisse une place importante au « grand capital », probablement celui-ci sera-t-il plus encadré et contrôlé qu’aujourd’hui. Je disais auparavant qu’en schéma marxiste, les pays de l’Est connaitraient des tensions dialectiques. Force m’est d’affirmer maintenant qu’en schéma libéral, l’avenir est antilibéral. Quiconque en tirerait des conséquences réactionnaires sortirait alors de sa philosophie pour entrer dans un tout autre cadre de pensées et d’actions, monstrueux quel qu’il soit vis-à-vis du précédent et sans doute décadent. Ceux qui, dans les années 1980, s’y sont engouffrés ont dû très vite déchanter au point de tomber dans la « politique politicienne », méthode d’approche d’une envergure tout de même moindre.

    Que cela signifie-t-il en termes de civilisation ? Il suffit ici de rapprocher les déductions « planétaires » des déductions sociales pour le percevoir : internationalisme plus socialisation seraient les deux mamelles de notre devenir darwiniste, en construction à l’ère quantitative, à son apogée simplifiée à l’ère qualitative. Ce qui veut dire par exemple que Toyota, elle-même sortie des griffes des administrations privées, pourraient instaurer en l’an 2050 sur la quasi-totalité de la planète un système de transport socialisé dont elle aurait préalablement démontré l’efficacité. De même verrions-nous régner en maître mondial une philosophie écologique qui aurait pris de l’embonpoint au-delà du seuil de l’abondance. Ou bien vivrions-nous tous comme des fous de bandes dessinées et de vidéos sophistiquées sans se soucier trop d’une délinquance quasiment éradiquée…

    Comme précédemment, je ne pousse pas le raisonnement dans le détail pour retenir simplement le melting pot sur long terme d’un monde dominé par la loi du plus fort –ce qui n’a rien d’original, voir les Etats Unis- et sur une sorte de collectivisme –ce qui devrait être tout aussi évident dans ce type de raisonnement mais que des considérations idéologiques à court terme empêche souvent de percevoir. Il est d’ailleurs amusant de constater que les plus farouches détracteurs du marxisme, cette apologie de la « grisaille informatisée » comme ils disent, suivent en fait un raisonnement qui, développé, conduit justement à l’uniformatisation économique et culturelle.

    L’avenir jugera comme le présent juge déjà ces « libéraux » forcés, pour conserver leurs rentes de situation, de pactiser avec le diable étatique : loi Royer et malthusianisme médical illustrent parfaitement les réponses qu’ils donnent, en contradiction avec leur philosophie, aux problèmes que leur pose notre évolution naturelle. Dans notre raisonnement d’ensemble, ces réponses s’apparentent plus simplement au refus d’évolution, avec toutes les conséquences de ce refus global sur les autres paramètres…

    ***

    Futurologie et psychologie dominante

    Au sortir des limbes de l’animalité, l’homme découvrit la puissance du « verbe », la magnificence de la pensée. Jésus dit « Aimez-vous les uns les autres » et le monde fut dominé pour plus de deux millénaires par la religion chrétienne et la foi en le progrès qui va avec. Une idée, une évolution consécutive, une vision très éloignée du matérialisme marxiste ou darwinien. Dans cette nouvelle vision se mêlent côte à côte diverses philosophies : Hegel ou la dialectique des idées, « l’évènementialisme » ou la foi en l’histoire faite par les hommes, la démocratie même, croyance en quelque sorte au consensus dynamique.  Reprenons ces trois principales philosophies à soubassement intellectuel :

    1-      Hegel, la trilogie « thèse-antithèse-synthèse », n’est plus transposable dans notre avenir pour deux raisons principales : d’une part nous percevons, au-delà de la dialectique artificielle, des dialectiques plus innées que nous ne pouvons pas identifier réellement. Ainsi et si l’on peut admettre que le féminisme « walkyrien » est l’antithèse de l’oppression précédente, préfigurant l’avenir égalitaire, on peut tout aussi bien admettre qu’il n’est qu’un sous-produit d’une dialectique à plus long terme, quelque chose comme « inégalité-égalité-différenciation » de l’ensemble de l’humanité, hommes et femmes confondus.

     

    Ensuite et surtout, le bel unanimisme de nos temps anciens, les croyants et les païens pour caricaturer, est révolu, structurellement révolu : nous vivons plus vieux et cohabitons avec des générations qui ont, au contraire de nos ancêtres, des bases éducatives différentes des nôtres. Autrement dit, « leur » dialectique part de plus près et se juxtapose à la nôtre dans un même lieu, dans le même temps relatif. Exemple : nos parents, dont bon nombre vivent encore, ont appris dans leur jeunesse française que les Noirs étaient des sauvages. Nous avons appris, antithèse, que la couleur de la peau n’avait aucune importance et que le racisme était monstrueux. Nos enfants sont confrontés à la génétique moderne, synthèse, qui introduit des différenciations entre les hommes selon l’environnement dans lequel ils ont été plongés. Grosso modo, les « Nègres » (et non plus les Noirs) ont dû s’adapter à un climat très dur et cette adaptation leur confère des aspects, des « qualités » particulières. « Bien, direz-vous, nous avons notre thèse, notre antithèse et une superbe synthèse. Hegel avait raison… » Heureusement –ou malheureusement-, non. Car aujourd’hui, tout ce petit monde cohabite. Tandis que nos parents poursuivent leur dialectique, nous entreprenons la nôtre à partir du deuxième ou troisième stade de la leur et nos enfants vont débuter la leur sur les bases de notre deuxième ou troisième stade à nous. Ve qui veut dire qu’à l’instant T° bien connu des mathématiciens, x% de nos parents seront racistes, y% seront antiracistes et z% chercheront à dépasser cette première opposition ; tandis que x% de nous-mêmes seront antiracistes, y% seront « généticiens » et z% un degré dialectique au dessus, voyant en même temps x% de nos rejetons être généticiens, y% un degré au dessus et z% un degré encore en dessus !

     

    Et encore ne s’agit-il là que d’une simplification puisque coexistent, en 1983, jusqu’à parfois quatre générations en même temps tandis que la base éducative n’est que l’un des paramètres mentaux : il y a aussi des considérations professionnelles, culturelles, sociales, technologiques, etc., etc. Ce qui nous obligent, pour être juste, à refaire les calculs précédents autant de fois qu’il y a de sous populations psychologiques et autant de fois qu’il y a de sujets traités. Ainsi Monsieur Dupont pourrait être antiraciste primaire, le x% de la génération des années 1950, et en même temps conservateur économique, le y% de la génération qui connut 1936, base de départ des générations du « Baby boom », puis progressiste culturel sur la lancée du z% des générations précédentes qui, en pleine force de l’âge, furent confrontées à la boulimie culturelle d’après guerre des noctambules de Saint-Germain-des-Prés. Dupont junior aurait, lui, une configuration très différente, sa base éducative étant le point d’arrivée de son géniteur contre lequel, en outre, il aurait tendance à réagir « dialectiquement »

     

    Face à cette complexité croissante, « l’homo politicus » parait vraiment chaussé de gros sabots avec ses incantations simplificatrices et on comprend alors les corps électoraux qui se soucient plus aujourd’hui d’éliminer que de choisir. La dialectique hégélienne s’y perd de toute évidence puisque le passage de l’idée à l’action doit aujourd’hui traverser le filtre extrêmement serré du plus grand dénominateur commun. Lequel, nous venons de le voir, est essentiellement négatif. Nous observons d’ailleurs quotidiennement ce phénomène, toute loi nouvelle et apportant un changement (nombre d’entre elles ne font toutefois qu’avaliser des faits rentrés dans les mœurs) étant la cible de critiques aussi nombreuses que contradictoires.

     

    Reste alors le changement progressif ou brutal des mentalités qui, pour être efficace, ne peut reposer sur la seule dynamique des pouvoirs publics, déstabilisés électoralement dans les mois qui suivent ses tentatives. Nous serions amenés, pour conclure sur ce point, à considérer une évolution purement hégélienne de l’humanité comme définitivement bloquée en cette fin du 20e siècle.

     

    2-      L’évènementialisme, le poids de l’homme dans son évolution, ne résiste pas quant à lui à l’analyse et l’humanité dans son ensemble a abandonné l’apprentissage de l’histoire selon Michelet. Ainsi Alexandre Le Grand s’appuya-t-il sur l’une des plus brillantes civilisations de son époque pour entreprendre son épopée. Napoléon, de même, rassembla-t-il sous son seul nom l’image de la puissance française du 18e siècle, tant démographique qu’économique, et, d’ailleurs, Valmy ne fut-il pas son fait. Hitler, pour clore cette nomenclature d’hommes ayant marqué leur temps, fut le produit d’une combinaison de situations extrêmes, la défaite de 1918, la répression des Spartakistes et le lâchage de la sociale démocratie par les couches défavorisées qui s’ensuivit, la crise de 1929 et la montée de l’antisémitisme européen.

     

    On conçoit en fait bien aujourd’hui l’interconnexion qui existe entre les différents évènements historiques et, si le verbe prédomine, il ne le fait qu’en liaison étroite avec l’environnement du moment. Un Marx qui aurait écrit quelque chose comme « Le dépassement du communisme par les techniques de communication » n’aurait probablement connu aucun succès. De même que le léninisme s’appuya sur les données de la Russie tsariste et non sur des visions abstraites d’un futur possible. L’organisation du prolétariat au travers d’une minorité de professionnels disciplinés convenait donc dans un milieu très arriéré, moins là où le niveau culturel est trop élevé. Mao Tse Toung tira d’ailleurs de la situation chinoise des conclusions très différentes de celles de Lénine…

     

    Je pourrai continuer longtemps sur cette lancée qui, rappelons-le, fait l’objet d’un très large consensus. Point n’est donc besoin d’insister et on peut se contenter ici de ne retenir qu’une seule idée, celle qu’un homme et sa psychologie jouent effectivement un rôle dans notre évolution quand ils sont en phase avec un environnement correspondant. Il s’agit alors plus d’un paramètre supplémentaire que d’un déterminisme prédominant.

     

    3-      Je rattache le concept démocratique à la philosophie psychologique de l’évolution humaine pour deux raisons : d’abord parce qu’il s’agit d’une organisation non conflictuelle de la dialectique (idéologique ou matérialiste) Ensuite parce que, essentiellement fondée pour accoucher harmonieusement de textes réglementaires, elle reconnait à ces textes une primauté indiscutable dans l’élaboration de notre devenir : le verbe règne au travers de maximes comme « Dura Lex sed Lex » ou « Nul n’est censé ignorer la loi », c’est indiscutable. En ce sens d’ailleurs, libéralisme et démocratie ne sont pas synonymes et j’ai déjà relevé les convergences qui existent plutôt entre la première nommée et l’anarchie.

    Quoiqu’il en soit, des critiques sérieuses peuvent être élevées à l’encontre de ce concept, tant au niveau de la primauté du paramètre idéologique ou psychologique  qu’à celui de la perfection de l’organisation dynamique de ce paramètre dans notre évolution. Les lois, tout d’abord, ont modifié le cours de notre existence, c’est certain ne serait-ce qu’en matière de droit du travail. Mais, d’un côté, elles n’ont fait souvent que codifier des évolutions largement entamées (voir la semaine de 39 heures) et, de l’autre, elles ont été fréquemment l’expression légale de stades évolutifs exogènes : lorsque John Ford échafauda sa théorie des marchés de masse et que les états occidentaux parachevèrent la protection sociale, il y avait belle lurette que les économies développées du moment avaient besoin d’exutoires pour continuer à croître. Et cet exutoire, en l’absence d’une technologie trop développée, ne pouvait être que l’élargissement des marchés au grand public. L’automobile fut l’une des premières industries à être confrontées à cette logique.

    Quant à l’organisation de la démocratie, il suffit d’en observer les diverses applications pour se convaincre de son caractère illusionniste (encore faut-il les observer !) Nous avons noté au chapitre des possibles politiques que d’importantes orientations échappaient en fait au processus démocratique telle celle de l’énergie nucléaire : la technocratie s’imposant à la démocratie est un phénomène suffisamment étudié pour que je n’y revienne pas. J’ajoute à ce dit phénomène que le blocage de la dialectique hégélienne à notre stade d’évolution  se répercute évidemment sur la vie parlementaire, ces deux faits, technocratie et blocage, étant peut-être liés. Quoiqu’il en soit, ils rendent vains les espoirs que les démocrates mettaient et mettent toujours dans l’élargissement de la base du concept de représentativité, débouchant sur la démocratie directe informatisée, pour assurer la pérennité de la philosophie « majoritaire » Probablement cet élargissement donnera-t-il des résultats très différents de ceux qui sont attendus, plus désordonnés sans doute.

      Nous voyons par ailleurs s’écrouler aujourd’hui les vieilles recettes électorales qui viciaient à   l’origine une démocratie qu’on appela de fait « formelle » L’argent et les ciblages par catégories socioprofessionnelles ne sont plus suffisants pour obtenir l’adhésion du plus grand nombre. Je n’insiste pas non plus là aussi, les publications sur le sujet étant nombreuses. Mais on peut en extraire une confirmation de ce que j’avançais antérieurement sur l’éclatement politique de l’ère de la massification ainsi que sur l’inadaptation de notre organisation politique à cet éclatement.

    La psychologie dominante sort singulièrement amoindrie de cette série de critiques : blocage de la dialectique des idées, enterrement de l’évènementialisme, illusion du concept démocratique, que reste-t-il du « verbe imperator » de nos évolutions passées ? En une analyse succincte, superficielle, on pourrait répondre que la phase matérialiste de notre évolution touche à sa fin et que notre devenir laissera plus de place à l’idée. Nous avons dû maîtriser la matière pour subvenir à nos besoins et maintenant que la chose est quasiment faite, nous allons pouvoir jouer de nos concepts intellectuels beaucoup plus librement. Comme le joueur de tennis, une fois obtenue la maîtrise de la balle, peut concevoir son jeu au gré de sa fantaisie de celle de l’adversaire. Khomeiny bâtissant l’universalisme religieux sur la maîtrise des grands équilibres économiques…

    De là découlent des visions paradisiaques, l’homme, maître de sa destinée, dialoguant avec Dieu presque d’égal à égal ou, tout du moins, suffisamment déchargé de ses contraintes physiques pour en chanter la louange en une symphonie enfin achevée. C’est cela, le prométhéisme primitif, cette croyance au pouvoir final absolu de la pensée sur la matière, le critère de la psychologie, déterminante plus que dominante… Ceux qui, patiemment, cherchent à connaître les lois qui nous gouvernent et qui, à ce titre, sont accusés de piétiner des plates-bandes interdites, peuvent renvoyer la balle dans le camp des accusateurs dès lors que ces derniers sortent de l’archaïsme des religions classiques. Au-delà de ces religions, l’homme est prométhéen dès lors qu’il entreprend de modifier son environnement. Et la démographie, inscrite dans toutes les religions, ne peut que l’y inciter !

    Cette contradiction, apparemment inutile à relever tant elle est secondaire, n’est en fait pas inintéressante : elle met en valeur l’inconsistance d’un débat qui n’aurait pas lieu d’être si le fait religieux archaïque n’avait pas persisté jusqu’à notre ère. Et puisque nous parlons de psychologie, on ne peut nier l’importance de cette programmation mentale dans le mécanisme de formation du refus de l’évolution et du décalage qui s’accroit consécutivement entre une technologie en pleine progression et une organisation sociale toujours marquée par cette programmation. Les lecteurs européens peuvent sourire à l’énoncée de cette thèse malgré d’évidents restes du Christianisme à cet égard : qu’ils considèrent alors l’Islam ou l’Hindouisme avant de conclure à la fadaise !

    Il découle de ce décalage une curieuse déduction : c’est qu’en fait nous sommes amenés, dans la vision du mental subordonnant le palpable, à considérer la psychologie comme un frein à l’évolution et non comme un moteur. Si nous voulons en effet en projeter les caractéristiques dans le futur, nous sommes obligés, négligeant les abstractions « paradisiaques », de partir du présent. Lequel comporte indiscutablement des mentalités réticentes d’une part, une organisation « négativiste » de la dynamique mentale d’autre part. L’avenir consécutif est un avenir à forte probabilité de décadence, y compris dans un Sud qui ne s’extrairait pas de sa mentalité désuète.

    Non pas d’ailleurs parce que les mentalités ne devraient pas évoluer, le blocage hégélien n’étant que relatif, mais parce que les autres paramètres continuant, eux, à évoluer très rapidement, le divorce risquerait de s’accentuer jusqu’à la rupture de type intégriste ou, au moins, jusqu’à la mise en place d’organisations socio-économiques sans avenir, de type corporatiste conflictuel par exemple : l’électricien qui accepte le nucléaire mais refuse la génétique et vice-versa. Seul l’Est pourrait, dans son ilot matérialiste, continuer à progresser. Mais sans l’apport culturel et technologique du reste du monde. Il s’agit là bien sûr d’une hypothèse extrême, élaborée qui plus est sur un préalable très discutable. Et des scénarii moins apocalyptiques sont concevables, comme celui d’un monde qui évoluerait chaotiquement  entre des majorités très friables de conservateurs et de progressistes. Un peu comme cela se passe de nos jours mais en plus complexe et en plus « pur » sur le plan idéologique. Le progrès ne serait pas stoppé mais ralenti jusqu’à la disparition de l’archaïsme dans la majorité des mentalités moyennes. Au terme de ce processus subsisterait de toute façon la complexité de la coexistence simultanée d’un nombre croissant de dialectiques et, probablement, n’émergerions-nous, dans cette vision, que très lentement de ce que nous pourrions appeler « l’ère de l’incohérence » A moins que notre renaissance mentale permise par l’informatique ne mette un terme à la poursuite du  médiévalisme moderne ?

    Nous débouchons, avec ce médiévalisme, sur la deuxième vision possible du paramètre mental prédominant. Ne considérons plus celui-ci comme devant renaître d’une ère d’obscurantisme matérialiste mais, tout au contraire, imaginons que la fin du 20e siècle est aussi la fin absolue du mental dominant : jusqu’à présent, nous connaissions peu de choses de notre évolution et pouvions à loisir créer théories sur théories, toutes plus antédiluviennes les unes que les autres. De Saint Augustin au professeur Debré, tel serait le cursus de notre mental moyen qui verrait les hommes abandonner progressivement l’a priori pour la méthode scientifique. Notre présent s’expliquerait par les tensions dues à la disparition du premier monde, celui des « philosophes », face à l’avènement du monde des scientifiques. Déjà vieille idée de la science fiction dont les auteurs ont parfois tiré des scénarii délirants (le « Comité mondial des sages », par exemple) Sans délirer et en tenant compte de notre complexité hégélienne pourrait-on alors admettre que nous déboucherions sur des successions de « majorités d’idées » nettement moins paralysantes que les scénarii précédents : quelque que soit notre dialectique personnelle, nous sauterions des étapes au fur et à mesure que nous serions tous persuadés de la véracité d’une hypothèse. Nous pourrions même, partant alors de bases informatives communes, recréer des psychologies de masse mieux harmonisées : l’électricien pro-nucléaire serait aussi pro-génétique et son opposition ne s’affirmerait, si elle s’affirme, qu’à des stades ultérieurs. Par exemple sur le point de savoir ce qu’il convient de faire d’une génétique maîtrisée… Le débat ne serait plus philosophique mais pragmatique, fondé sur l’expérimentation. Cela aussi est inscrit dans notre présent…

    Je n’insiste pas sur l’une et l’autre de ces deux visions mentales, chacun pouvant, à partir du fil conducteur, repérer les possibles sectoriels « ad hoc », compte tenu bien entendu des improbables. Un dernier point cependant : l’un de ces improbables pose l’évolution de nos mentalités comme plus probable que son contraire. Le premier fil conducteur ne peut donc être qu’un dérapage, un ralentissement de l’évolution et donc une plus forte probabilité de situations non apocalyptiques que l’inverse. Quant au second fil conducteur, il s’insère mieux que le premier dans la série des improbables qu’il ne ferait qu’ordonner autour du mental prédominant : ainsi la progression des techniques serait-elle dans ce cas mieux maîtrisée que dans l’hypothèse darwiniste.

    Et le reste à l’avenant, y compris en ce qui concerne la spiritualité : négligeable dans le marxisme, renforcée dans un darwinisme de deuxième génération, en décroissance avec le mental prédominant, du moins dans une première étape.

     

    ***

     

    Futurologie et technologie dominante

    De nombreux ouvrages ont été consacrés à cette thèse de l’évolution humaine selon laquelle nous nous développons en fonction des possibilités que nous offrent la technologie du moment. La maîtrise du feu nous aurait ainsi rassemblé en communautés, l’âge de la pierre taillée aurait fait de nous des chasseurs, la vapeur nous aurait rendu industrieux, etc. L’un des plus brillants de ces ouvrages, L’Impératif industriel de Fourastié, illustre parfaitement les liens indéniables qui existent entre progrès social et progrès technologique de même que Jean-Jacques Servan-Schreiber, pour s’en tenir aux auteurs français, « mit à plat » les conséquences sociales probables de l’informatisation progressive des civilisations modernes.

    Ce sont là deux tentatives globales d’explication du devenir humain, à soubassement philosophique certain. Il en est d’autre, telle la science fiction, qui se contentent d’imaginer pragmatiquement nos modes de vie futurs en fonction d’une ou plusieurs technologies dont on pressent les potentialités de développement. François de Closet systématisa jadis ce type de raisonnement dans une émission de radio faisant appel, pour chaque sujet traité, l’alimentation, les transports, etc., à des spécialistes de la question : industriels, chercheurs, techniciens…

    Il y a une constante entre ces deux types de raisonnement et une différence fondamentale. La constante, c’est la technologie donnée comme exogène, quasi don des Dieux par Einsteins interposés, le cube parfait du film « 2001, l’Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick déposé nuitamment au beau milieu d’un troupeau de singes endormis. La différence, nous l’avons vue au chapitre du mental prédominant, réside dans le passage d’une philosophie universaliste à un raisonnement moins charpenté, fait d’hypothèses sectorielles juxtaposées. Les projections qu’on peut faire à partir de l’une ou l’autre méthode  ne se ressemblent pas, la première prenant en compte les interactions entre le social et la technologie, la seconde limitant sa vision à une panoplie de faits superficiels : nous mangerons ceci, nous nous transporterons comme cela mais nous ne savons pas quelle place occuperont les syndicats dans notre vie future et si nous vivrons toujours selon des structures maritales.

    En fait, la deuxième méthode est moins scientifique que née des besoins de la production culturelle grand public de cette fin du 20e siècle, la manière de manger en l’an 2000 ayant probablement plus de chances d’intéresser les foules que notre conception future des relations familiales structurelles ou des relations du travail. Malheureusement pour la méthode –j’en viens aux critiques préalables- on ne peut « scientifiquement » s’extraire aussi aisément des considérations qui risquent d’ennuyer le grand public. La croissance technologique future dépendra par exemple du nombre de chercheurs qui s’y attelleront, ce nombre dépendant lui-même de facteurs sociaux « ennuyeux » tels l’organisation éducative ou le niveau culturel moyen suivant lui-même le niveau de vie moyen. Imaginons une industrie agro-alimentaire qui s’orienterait massivement vers la biogénétique, vision très en vogue chez nos science-fictionnistes : nous voyons parfaitement la page de couverture du magazine qui supporterait cette projection futuriste ou les montages filmés qu’on pourrait en tirer. Une masse gélatineuse dans de grandes cuves d’acier, des machineries complexes en amont et en aval et, pour finir, le serveur cérémonieux d’un restaurant déposant une assiette alléchante sur la table d’un client gourmet. Tout cela in abstracto,  de l’énorme « reste » commercial, économique, scientifique, politique et mental sans lequel la vision n’est pas crédible. Ce « reste », selon ses évolutions, pourrait tout aussi bien déboucher sur un futur nettement moins affirmé, la biogénétique alimentaire pouvant par exemple ne servir à nos descendants qu’en aval d’une production qui resterait très comparable à la notre dans ses grandes lignes : viande abattue, céréales cultivées, lait extrait des vaches, etc.

    Une évolution monolithique du monde, rognant les différenciations culturelles, correspondrait mieux à la première vision. Une évolution plus polymorphe éloignerait de nos tables françaises bien des produits ailleurs acceptés et maintiendrait pour longtemps encore, avec son impérialisme, un art culinaire que ne satisfait pas, dès aujourd’hui, le steak de soja pourtant très au point technologiquement. Or, sans marché, pas de développement de la technologie en cause quand bien même elle serait « parfaite » : ce qui n’est jamais le cas puisque nous la considérons relativement…

    Voilà la première critique qui peut être émise à l’encontre d’une des deux grandes méthodes d’appréhension technologique du futur, critique que j’ai volontairement appuyée du fait de l’importance que le marché grand public confère à des raisonnements plus commerciaux que sérieux. Notre mental moyen se forgeant sur la répétition d’affirmations, vraies ou fausses, qui finissent par être admises comme des données indiscutables, revenir aux sources est parfois indispensables. En l’occurrence, il ne faut pas vendre la peau du bovin, comme le font allégrement certains « experts », avant de l’avoir tué. Un certain Poliakoff avait ainsi prédit dans une revue technique la substitution de la viande rouge par la volaille et le poisson dès l’an 2000 en oubliant tout simplement l’élément « lait » dans son raisonnement, lait probablement remplacé par du calcaire et des vitamines ! Or rien que les calculs économiques, sans prendre donc en compte l’élément de la demande, sont pour pas mal de temps défavorables à cette substitution : ne serait-ce que du fait du coût des amortissements qu’entrainerait une aussi grave reconversion industrielle. Les vitamines produites actuellement ne représenteraient en effet qu’une infime marge de l’offre alors nécessaire pour se substituer à celles que nous apportent les productions naturelles. Quant au calcium aujourd’hui synthétisé à partir de carbonates, il faudrait une industrie aussi développée que celle du ciment pour en produire suffisamment et des approvisionnements démentiels en matières premières. Cela prendra du temps si jamais nous l’entreprenons à l’échelle de la planète.

    Passons à présent à la critique de la première méthode, la méthode philosophique qui, elle, prend en compte les considérations que je viens d’évoquer : cette méthode prétend rarement expliquer la couleur du yaourt que nous consommons mais cherche plus sérieusement à dégager, du paramètre technologique dominant, les grandes lignes des organisations sociales, politiques et culturelles qui pourraient convenir à un type précis d’évolution technologique. De ces organisations découleront alors des conséquences plus détaillées sur notre mode de vie futur. Comme celles qui concernent l’intrusion de l’électronique dans nos foyers ou la disparition progressive du travail manuel, avez tout ce que cela entraîne au niveau de l’éducation et de la formation, de la rigueur intellectuelle, de l’anarchie politique, etc. J’ai abordé ces questions au chapitre des possibles et, avant même de les critiquer, je peux brièvement renvoyer les lecteurs à ces possibles pour lui présenter l’avenir immédiat que nous offrirait une technologie dominante : rapidité et densité des communications, croissance de la créativité avec l’aide de mémoires artificielles, démocratie anarchisante du fait de l’informatique, avec les deux possibles corporatistes et polyvalents, spécialisations et commerce international ou autosuffisance, etc.

    Bref, plus nous entrons dans le détail, plus nous nous apercevons que la technologie en elle-même ne détermine pas complètement notre futur. Nous avons des choix, fonctions de critères économiques (les ressources naturelles), culturels (l’écologie), spirituels ou autres. Pour concevoir une logique plus astreignante et donc mieux cerner nos scénarii futurs –nous partons, ne l’oublions pas, de l’a priori que cette logique existe-, il faut affiner le concept de base : de quoi allons-nous partir philosophiquement ?

    Un petit retour dans le passé peut nous permettre d’y arriver et, plus précisément, à partir d’une invention « tragique », celle de la poudre. Rappelons-nous que cette invention chinoise fut d’abord utilisée comme artifice de fête, comme un « gadget », avant de servir d’armes dans les conflits européens. Par la suite, cette deuxième utilisation s’étendit à l’ensemble de la planète avant d’entrer, mais dans une moindre mesure, dans le domaine civil. C’est incontestablement l’utilisation militaire qui fit le plus de ravages en matière de civilisation, les possibilités de destruction massive qu’elle recelait ayant peut-être contribué à l’organisation civile de nos sociétés : ce, si nous admettons que nos économies furent tirées par les nécessité de défense.

    N’allons pas plus loin, le raisonnement devient par trop aléatoire quoiqu’il ne soit pas inconcevable de lier la poudre à l’ensemble des recherches qui s’ensuivirent sur la séparation énergétique de certains atomes sous certaines conditions ou même encore d’admettre que les nations se forgèrent en même temps que les moyens militaires durent croître pour éviter la défaite de leurs promoteurs face à ceux de leurs adversaires. Sans aller jusque là on peut noter que certaines inventions marquent l’humanité, le feu, le fer,  la poudre, la machine à vapeur, le moteur à explosion, l’électricité, l’informatique, à tel point qu’elles finissent par se répandre, avec la gamme de leurs applications, jusque dans les moindres recoins de notre planète. Certaines inventions seulement, qui rythmerait notre évolution globale. Et celle-ci, du fait d’un rythme commun, parfois retardé dans certains endroits mais jamais stoppé jusqu’à présent, serait en fait monophorme, nos cultures différenciées pesant peu au regard de leurs effets. Nous pourrions dire d’ailleurs, vue l’accélération actuelle du rythme des découvertes, que ces différences pèsent de moins en moins, peut-être jusqu’à leur disparition totale ?

    Voilà un premier point important d’une évolution à base technologique, une direction imposées à nos possibles du début : quel que soit le terme, les possibles « mondialistes » devraient ici finir par l’emporter, la façon de piloter un avion sur la manière d’accommoder les sauces. Autrement dit, même si nous ne voulons pas de biogénétique dans notre alimentation, celle-ci finirait par s’imposer (en aval seulement ou plus globalement, ceci est une autre question)

    Il est indispensable dans ce raisonnement de repérer les inventions réellement déterminantes et c’est finalement le reproche qu’on peut faire à la thèse : ce n’est pas tant la technologie elle-même que nous devons considérer mais l’environnement dans lequel elle doit s’insérer. Un troglodyte qui eut inventé l’informatique aurait disparu de nos mémoires très rapidement, au titre des inventeurs inutiles du concours Lépine. Le critère d’utilité est essentiel. Ce qui veut dire que la technologie n’est qu’un des moyens de répondre à des besoins issus d’autres paramètres. Il y a dialectique, deuxième point important, entre la technologie et l’environnement. Ce n’est pas original pour beaucoup mais cela limite tout de même l’ambition des fanatiques ainsi que nos visions ultra modernistes de l’avenir prévisible.

    Autrement dit, il n’est pas vrai que la technologie préfigure l’organisation, celle-ci étant inscrite dans notre devenir quand survient ladite technologie. Que peut-on en déduire au plan futurologiste ? D’abord une approche beaucoup plus scientifique de l’évolution humaine. La philosophie technologiste nous pousse à la rigueur, tous les jours que Dieu fait et chaque fois qu’une question se pose, voir l’exemple de l’alimentation de l’an 2000 : monophorme, notre avenir technologique sera aussi de plus en plus sérieux et nécessitera des efforts d’information et de formation de plus en plus importants. Le « pif » du chef d’entreprise n’y suffira plus, ses investissements devront reposer sur des études de plus en plus sophistiquées. Avec la logique de cette sophistication sur la distribution de l’information, du savoir et, en amont, des revenus : la technologie, comme la dialectique marxiste, comme la loi du plus fort, conduit à une forme d’égalitarisme de type collectif et, d’ailleurs, on peut vérifier cette affirmation sur longue période : le feu qui nous rapproche, le fer qui nous spécialise, la machine à vapeur qui introduit le travail collectif, l’informatique qui parachève ce socialisme diffus et rampant, sans compter l’aspect de la demande et de l’organisation correspondante de l’offre. Cette évolution possible de l’humanité devient presque une constante de nos explications philosophiques !

    Ensuite, la dialectique technologie-environnement introduit dans notre futur intermédiaire un zest de darwinisme non négligeable dans une vision monophorme à long terme : ce sont en effet les pays  ou sociétés les plus aptes à digérer les nouvelles technologies qui sont appelés à les répandre via le commerce et la concurrence internationale. Autrement dit, qui vont imposer au monde  leur savoir-faire technique, économique et culturel dans le domaine considéré : les Etats Unis par exemple en matière de boissons hygiéniques (Coca Cola) ou d’énergie nucléaire, le Japon en matière automobile ou de vidéo, la France et les Etats Unis en matière biologique, etc. et si l’on se place du seul point de vue de la maîtrise technologique. Si on y ajoute des considérations socio-économiques comme cela semble devoir se faire en matière d’informatique où le « software » compte autant, sinon plus, que le « hardware », les pays qui les premiers passeront à l’ère de l’informatique transactionnelle grand public –il n’y en a aucun pour l’instant- partiront en tête de la compétition. Ce sont ici les multinationales et non plus les Etats qui paraissent avoir pris une avance certaine…

    Enfin, on peut ajouter que la dialectique technologie-environnement empêche que se creuse des écarts trop importants entre notre évolution sociale et l’évolution de nos moyens techniques. La vision implique une sorte de régulation automatique de l’évolution, un Amin Dada ne devant pas être en mesure  de brandir la menace nucléaire. C’est probablement un peu trop optimiste, hors le problème de la bombe, mais sans doute il y a-t-il du vrai : un patronat français qui persisterait à vouloir développer sa production informatique sans accepter l’égalitarisme concomitant aurait de grandes chances d’être vaincu dans une compétition internationale qui verrait l’entrée en lice d’un pays tout aussi évolué technologiquement mais plus égalitaire. Le marché intérieur de ce pays, l’avance organisationnelle prise par lui, sa connaissance des problèmes très grand public laisseraient à ce patronat français rétrograde des créneaux de plus en plus étroits et de moins en moins rémunérateurs. Se replier sur ses frontières l’amènerait en outre à vivre ultérieurement en voiture à cheval à l’ère automobile, organisation incluse (nous avons vu que, passé un stade de mise au point, l’organisation prime la technologie) On voit que cette régulation passe en l’occurrence par la loi du mieux adapté. Elle peut aussi emprunter la « voie de garage » comme le fameux Concorde inadapté et à notre situation énergétique, et à notre niveau de vie.

    Résumons à présent les enseignements de la méthode technologique sérieuse : notre avenir s’internationalise, se simplifie à cet égard. Cette internationalisation a toutes chances d’être de plus en plus collectivistes. Et de mêler culturellement les expériences des pays les mieux adaptés, le Sud pauvre apportant seul très peu de choses au tableau. Enfin, l’automaticité du processus est assez inéluctable, au moins autant que celle du processus marxiste. Une nouvelle philosophie, une nouvelle corrélation de scénarii comportant des constantes vis-à-vis des autres et des différences, notamment vis-à-vis de l’évolution de pays comme ceux d’Afrique. Je laisse comme d’habitude les lecteurs dérouler à leur aise la pelote qui git derrière ce nouveau fil conducteur et j’abandonne les approches philosophiques : nous pouvons en effet  et à présent, sur quatre exemples, tirer certaines conclusions que d’autres approches du même type ne modifieraient sans doute pas : d’abord ces constantes qu’on retrouve d’une théorie à une autre, comme celle de l’automaticité, de l’inéluctabilité du progrès et de sa probable socialisation. Normal bien sûr puisque les théories en question prennent en compte une évolution et qu’elles s’appliquent plus précisément à l’évolution de l’espèce humaine. Il n’empêche que nous pouvons mettre ces constantes de côté pour le dernier chapitre relatif à notre déterminisme.

    Ensuite nous n’avons pas eu de mal à trouver des éléments d’appui à chacune des thèses soutenues successivement bien que chacune d’entre elles ne nous ait jamais pleinement convaincus. Peut-être en va-t-il de la philosophie comme de la science, le progrès de forgeant par l’addition de découvertes qui corrigent les précédentes et appellent les suivantes ? Rien n’est ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux, nous avons une dialectique socio-économique, un darwinisme social, une dialectique mentale et une dialectique technologique sans qu’aucun de ces paramètres ne suffise, à lui-seul, à expliquer le sens de notre évolution.

    Enfin, on ne peut qu’être frappé à cet égard par la succession dans le temps des philosophies en question : existe-t-il une dialectique de la philosophie humaine qui concourrait à son progrès ? Et, dans ce cas, peut-on admettre que notre avenir, le passé et le présent des générations futures, s’expliquera par d’autres thèses que les nôtres, jugées à leur tour d’un archaïsme consternant ? Je n’insiste pas pour l’instant sur ce point que je reprendrai au chapitre suivant. Examinons, après les philosophies, les méthodes d’approche moins systématiques…

     

    ***

     

    Futurologie et méthodes empiriques

    Après les philosophies donc, les méthodes empiriques. Lesquelles, nous l’avons vu, peuvent être regroupées en trois séries d’approches : le Club de Rome, la science fiction et la politique. Nous allons retrouver quelques traits des évolutions philosophiques dans ces approches, par exemple quand nous aborderons les scénarii technologiques de science fiction. Mais à la différence des approches précédentes, il n’y aura pas ici de logique, de paramètre dominant sur long terme. A tout moment, l’évolution empirique est susceptible d’être remise en question, exception faite de celles qui sont trop avancées dans une direction donnée : ainsi en va-t-il du déboisement au-delà d’un certain seuil, un retour en arrière n’étant pas à l’échelle d’une génération, voire d’un siècle d’humanité (pour l’instant du moins, hors maîtrise complète de la matière) Le tout est de ne pas se tromper sur les remises en cause escomptées, difficulté bien connu des économistes : on déduit aisément d’un programme donné les conséquences mécaniques. Mais la connaissance de ces conséquences permet justement les corrections nécessaires. Et c’est sur ces corrections, rarement conformes aux aspirations de l’économiste, qu’achoppent la plupart du temps leurs prévisions.

    Commençons par l’empirisme pur, le repérage d’abord des principales tendances d’évolution, leur projection ensuite en tenant compte de quelques correctifs possibles issus de l’interaction des paramètres : il n’y a pas, dans cette approche, de « ciment » qui permette de favoriser un correctif plutôt qu’un autre et il faut agir ici très subjectivement, en conférant des valeurs aux paramètres interactifs. Pour mieux cerner le raisonnement, nous allons partir d’un exemple concret.

     

    Le cas de l’économie ivoirienne en 1983

    Le problème posé au futurologue empirique est double : quelle va d’abord être la situation économique et donc sociale de la Côte d’Ivoire dans les années à venir ? Ensuite et en fonction de cette situation, quel sera le poids de ce pays, de son modèle, de ses méthodes sur l’ensemble de l’évolution, particulièrement en ce qui concerne l’Afrique (la Côte d’Ivoire est l’un des exemples tests de développement en Afrique)

    Pour répondre à la première question, le futurologue doit s’appuyer sur le passé récent, les grandes tendances « mécaniques » du développement ivoirien. Quelles sont-elles en 1983 ? Tout d’abord un endettement très important, contracté en dollars « Carter » (environ 5 FF par dollar) à une époque où la tonne de café valait environ 4000 £. Ensuite des remboursements en dollars (50% de la dette extérieure ivoirienne sont libellés en dollars) « Reagan », soit une appréciation de plus de 50% par rapport au dollar Carter. Dans le même temps d’appréciation du dollar, les recettes extérieures ivoiriennes ont subi la récession des cours des matières premières (la tonne de café est retombée en dessous de 2000 £) En plus, le pays a dû faire face à une sécheresse imprévue…

    Face à cette situation « mexicaine » les autorités ont réagi comme celles de la plupart des autres pays : en « resserrant les boulons » pour ne pas dire en faisant de la déflation dure. Laquelle déflation a entraîné une chute des résultats nets des entreprises (- 462% en 1982 !) qui a entraîné elle-même une baisse des recettes fiscales et douanières. Ce qui a aggravé le problème de paiement du pays, dont les autorités ont alors accru la rigueur, qui elle-même… La spirale déflationniste est en bonne voie !  Conclusion a priori : demain c’est la catastrophe sauf correction d’une aide extérieure doublée d’un moratoire des dettes (un banquier est plus prévenant face à une créance de 10 millions de FF que face à une créance de 10000 FF)

    Notre futurologue, prenant en compte des paramètres géostratégiques et mondialistes (les interrelations financières) aboutit raisonnablement à un scénario moins dur : la Côte d’Ivoire sera aidée et son début de décollage a quelques chances d’être pérennisé. La réalité est plus complexe mais je simplifie volontairement pour mettre en évidence les corrélations nécessaires à ce genre de démarches intellectuelles. Poursuivons…

    Le modèle ivoirien, fondé sur le développement concomitant de l’agro-industrie d’exportation et d’une diversification des industries de substitution  à vocation sous-régionale a donc toutes les chances de poursuivre sa route. Quel poids aura-t-il ? A priori, il devrait renforcer sa valeur d’exemplarité. D’abord du simple fait de l’impérialisme naissant de l’industrie ivoirienne sur les pays avoisinants (80% du commerce communautaire de la CEAO –Communauté économique d’Afrique de l’Ouest- est d’origine ivoirienne) Ensuite parce que les autres modèles (Ghana, Haute Volta) font de plus en plus la preuve de leur inefficacité relative. Restons à ce a priori simplificateur même si, dans les faits, il est éminemment critiquable. Que voyons-nous ? En premier lieu, il repose sur une hypothèse fragile : la Côte d’Ivoire ne sera pas abandonnée par ses partenaires. En deuxième lieu, il entraîne des déductions à long terme qui, nous l’avons vu au chapitre des possibles, ne sont pas évidentes (poursuite de l’économie internationalisée) Autrement dit et en raisonnement extrêmement simplifié, il faut le souligner, nous avons déjà deux risques majeurs d’erreur qui retirent toute validité à la prospective ainsi faite.

    Je stoppe là la démonstration, le but du présent ouvrage n’étant pas de décrire les problèmes ivoiriens et, au-delà, africains, mais de mettre en lumière les devenirs possibles d’un ensemble plus vaste. Retenons simplement de cet exemple que la méthode empirique consiste à isoler des tendances mécaniques que l’on pondère en fonction des autres tendances. Et l’art de la pondération n’est pas aisé…

    Qu’allons-nous isoler dans un contexte mondial ? La Côte d’Ivoire est un petit pays, les paramètres d’évolution interne sont aujourd’hui à dominante économique et les engrenages se réduisent à quelques mécanismes bien repérés. Le monde entier, c’est une toute autre affaire ! Si on se place du point de vue géostratégique, les dépenses militaires ont leur importance positive. Certains l’ont fait. D’un point de vue économique par contre elles sont plus un frein à la croissance et à la puissance qu’un moteur de celles-ci. D’un point de vue culturel, elles ne sont plus qu’un élément à prendre en compte. Etc. Je vais, pour ne pas nous perdre en valorisations et sous valorisations successives de paramètres, reprendre tout bêtement les grandes données apparues en la matière au cours de ces dernières années et reprises par la suite dans des ouvrages de synthèse aussi nombreux qu’éphémères. J’en retiendrai quatre mais le lecteur peut à loisir en étendre le nombre : l’émergence économique du Tiers Monde, particulièrement asiatique ; le phénomène informatique ; les rapports Est-Ouest ; et, enfin, la croissance des questions écologiques. Il s’agit là de faits que tout le monde s’accorde aujourd’hui à trouver déterminant pour notre évolution des dix-vingt années à venir et je n’aurai pas la prétention d’aller à l’encontre d’un aussi fort consensus. Souvenons-nous toutefois du passé récent qui vit bien d’autres paramètres, notamment démographiques, portés au pinacle. Difficulté de la méthode mais il faut faire avec…

    -         L’émergence économique du Tiers Monde et de l’Asie

    Au-delà du phénomène japonais qui n’est plus un avenir mais bel et bien un présent, cette montée rapide du Tiers Monde inquiète les Occidentaux à plus d’un titre. Le futurologue empirique se doit toutefois d’être rigoureux dans l’analyse de la tendance de base et ne pas tomber dans les errements si souvent présentés au grand public des pays riches : l’inutilité de l’aide, son caractère même démobilisateur ; les transferts de technologie « boomerang » ; les gaspillages ; le déracinement culturel des pays en développement et j’en passe… Tout cela appartient au folklore malheureusement à la mode des médias de cette fin du 20e siècle, paramètre artificiel de l’évolution. Le futurologue en tient compte dans ses pondérations…

    Quelles sont, après ces réserves, les grandes données qui permettent de conclure à la montée en puissance du Sud de la planète ? Elles sont d’ordre économique et politique. Sur le plan économique et considérée sur longue période, la part du Sud dans le commerce mondial et dans la production mondiale s’est indéniablement accrue quoiqu’en disent aujourd’hui ceux qui remettent en cause l’aide au développement. Je renvois ceux-ci aux statistiques du GATT, lesquelles ne font apparaître une stagnation de cette croissance qu’en 1982, année où, justement, la remise en cause des transferts a été la plus dure. De même et en dépit de la crise, le Sud a globalement continué à accroître plus rapidement ses PIB que le Nord (hors pays de l’Est) L’Afrique par exemple, donnée comme illustration de ratage, a suivi le mouvement tant en 1981 qu’en 1982, en dépit de tout ce qui a pu être dit sur le Sahel, le Zaïre, le Nigéria, etc. La raison de l’erreur des polémistes anti aide (de droite comme de gauche : l’idéologie à courte vue sévit partout) provient d’une confusion générale des situations, le Tiers Monde étant considéré globalement. Or le Sahel n’est pas toute l’Afrique et la Corée du Sud n’a rien à voir avec le Bengladesh. Je renvois le lecteur au développement que j’ai consacré à la mode et aux médias comme explication subsidiaire du comportement de ces polémistes. Conservons quant à nous la certitude du poids grandissant du Tiers Monde dans l’économie mondiale. D’ailleurs nos industries textiles se seraient-elles écroulées s’il ne s’était rien passé dans un Sud que nous continuons bêtement à croire « exotique » ?!

    Politiquement, il en va de même : il y a moins d’un demi-siècle, jamais l’Argentine n’aurait osé défier la perfide Albion. Ce qui frappe dans la guerre des Malouines est moins le sursaut d’orgueil victorieux de l’Angleterre que la capacité de résistance d’un pays dix fois moins riche que cette dernière. La Libye, autre exemple, a posé des problèmes insurmontables aux stratèges français, notre pays ayant renoncé à la confrontation militaire un instant envisagé. La Chine enfin a su faire respecter ses vues à maintes reprises face à l’Union Soviétique et, auparavant, aux Etats Unis englués au Vietnam. Je n’insiste pas sur cet aspect primordial aujourd’hui de la puissance politique, la puissance militaire et je passe à un autre registre, celui de la puissance de négociation : qui niera qu’un Mexique est maintenant capable de refuser de payer ses dettes sans s’attirer la riposte militaire d’un quelconque Napoléon 3 ? Certes le pays ne pourrait résister à une pression armée de son puissant voisin immédiat. Mais les conséquences internationales de cette éventuelle pression seraient telles, la solidarité tiers-mondiste aidant, que son instigateur en pâtirait finalement plus que sa victime. De plus la guerre dite « subversive » est largement favorable au Sud, au point sans doute que le Cartiérisme en vogue il n’y a pas si longtemps chez nous, devient une pensée malsaine aux yeux du plus grand nombre. Les tentatives actuelles de la nouvelle droite de renverser ce courant tiers-mondiste ne semblent pas avoir réellement réussi pour l’instant.

    Et, de fait, nous voyons, année après année, le Tiers Monde arracher au Nord accords sur accords, d’abord des aides spécifiques, ensuite des taux d’intérêt favorables, enfin des accords de régulation des prix avant, probablement, une négociation globale qui s’annonce à grands pas. Ajoutons à cet égard que nos engagements financiers vis-à-vis du Tiers Monde confèrent à ce dernier une puissance accrue de négociation.

    Bref, le Tiers Monde compte de plus en plus, s’équipe, forme des élites qui savent se tenir face aux nôtres, se regroupe (l’OPEP) et commence à tenir un langage nettement plus dur que celui rapporté par les « pères blancs » dans les années 1950. L’Asie a commencé avec la Chine, le Vietnam, Hong Kong, Singapour, la Corée, la Malaisie, l’Inde. L’Amérique latine suit immédiatement (Mexique, Brésil, Argentine, Venezuela, précédant une Afrique (Algérie, Egypte, Afrique australe) qui, à tout bien considérer, n’est pas si mal partie que ça : le fond est bon si la conjoncture le cache…

    Le tableau est bien sûr très schématiquement brossé et la situation actuelle, face au dollar cher et à la crise mondiale, est beaucoup plus nuancée. Des « économies champignons » sont menacées, la croissance ne suit pas toujours la démographie, des rentes ont disparu. Que doit toutefois penser le futurologue face à une tendance constante sur les trente dernières années et à une remise en cause de cette tendance qui n’a qu’une ou deux années d’existence ? D’autres paramètres peuvent lui permettre de trancher : le système financier international d’abord qui ne se sortirait pas d’un renversement durable de la tendance. Il est évident tant pour les banquiers que pour les multinationales que l’avenir n’a que deux perspectives : l’écroulement global ou l’acceptation de l’émergence sudiste. Et nous retombons ici, via les paramètres sociopolitiques, sur les possibles déjà évoqués du refus décadent ou de l’acceptation de l’évolution.

    Le début des relations Sud-Sud également, qui court-circuiterait, en se développant, nos possibilités de refus, ce fait a déjà été mentionné. Les problèmes d’approvisionnement en matières premières poussent aussi le Nord à accepter l’évolution. Enfin, les perspectives commerciales d’un Sud non saturé complètent la panoplie des paramètres qui corrigeront très certainement l’évolution à contre courant de ces dernières années : nous pouvons raisonnablement penser, avec une méthode d’approche empirique, que le Tiers Monde poursuivra sa croissance accélérée par rapport à la nôtre. Et, ce, quelque soient les réactions d’une partie des populations riches, notamment anglo-saxonnes, qui se confinent dans un  égoïsme militant.

    Que cela signifie-t-il empiriquement parlant ? Une foule de choses bien sur que je me contenterai de citer pêle-mêle : la poursuite sur long terme de la mutation industrielle mondiale ; des positions de moins en moins tenables tant en ce qui concerne l’impérialisme économique qu’en ce qui concerne les régimes politiques maintenus artificiellement dans le Tiers Monde (y compris en Afrique du Sud) ; des bouleversements culturels considérables tant au Nord qu’au Sud, avec toute la créativité que ces bouleversements impliquent ; des difficultés croissantes à maitriser des phénomènes migratoires qui poursuivront leur expansion ; etc., etc. : chacun est à même ici d’additionner les conséquences d’un rattrapage progressif du Nord par le Sud.

    J’isole cependant deux faits importants : en premier lieu, ce rattrapage signifie une accélération du développement sudiste et donc un retard probable de l’aspect social de ce développement, aspect toujours plus lent à se manifester. Ensuite, les systèmes de valeurs archaïques qui seraient ainsi mêlés aux nôtres font appel à des considérations dont nous sommes très éloignés. Pour résumer ce problème, disons qu’à la bourgeoisie artificielle qui se crée très rapidement dans le Tiers Monde, correspond chez nous l’avènement de populations qui ont vis-à-vis de la famille, de la religion, dus sens civique, des conceptions opposées aux nôtres : rôle de la femme, pouvoir temporel de la religion, réaction vis-à-vis de la fraude fiscale ne sont que des exemples parmi d’autres des fêlures créées par la confrontation brutale de plusieurs époques évolutives en même temps. Ce sont probablement ces fêlures qui motivent les partisans du refus dont l’expression ne devraient donc pas s’éteindre avant longtemps, bien au contraire : le futurologue empirique peut être amené là à envisager une évolution du Nord (comme du Sud d’ailleurs où des problèmes voisins commencent à apparaître) assez manichéenne, aux démocrates et républicains succédant par exemple des libéraux et des conservateurs, des gens qui acceptent et des gens qui refusent, des réformes continuelles et des réactions figeantes.

    Il peut aussi s’interroger sur la nature des différents mixages qui s’établiraient : l’Afrique n’est pas l’Asie, l’Amérique latine n’est ni l’Afrique, ni l’Asie. Et le monde s’organise, du point de vue des interpénétrations culturelles empiriques, en tranches d’orange. Ainsi ce futurologue devrait conclure à un futur humain encore largement différencié d’un endroit à un autre. A moins que l’évolution technologique, évoquée plus loin, ne contribue à uniformiser l’ensemble. Nous retombons avec cette nuance sur l’une des critiques de la méthode qui aboutit, faute de corrélations suffisantes, à des contradictions successives.

    Quoiqu’il en soit, elle permet de mesurer, au moins en ce qui concerne le Tiers Monde émergeant, l’importance considérable des conséquences de cette émergence sur le reste du Monde. C’est en cela que je disais qu’elle avait son utilité : permettre aux gouvernants de connaître les incidences mécaniques d’une évolution donnée à un moment donné…

    -         Le phénomène informatique

    Comme nous avons largement évoqué le progrès technique au chapitre des possibles et au titre de la « philosophie » technologique, nous pouvons aller beaucoup plus vite ici. Simplement considérerons-nous l’informatique comme fait principal de ces dernières années, l’environnement paraissant apte à le recevoir sur grande échelle : le marché des entreprises dans un premier temps pour des applications internes ; le grand public ultérieurement avec des applications beaucoup plus transactionnelles.

    En cette année 1983, qu’observons-nous ? Sans doute et avant tout une victoire indiscutable de la petite informatique ayant renvoyé au vestiaire les rêves des années 1960 relatifs aux grosses machines à tout faire. Le monde a opté pour la machine dominée par l’homme, c’est probablement ce que nous pouvons retenir de plus positif. L’ordinateur ne sera, dans les années à venir au moins, qu’un outil et non un substitut. C’est-à-dire que l’humanité a toutes chances d’accéder à la civilisation électronique après avoir appris à s’en servir ! Nous aurions pu tout aussi bien nous diriger vers une autre civilisation mêlant gros automates et sylvo-pastoralisme pour caricaturer la vision.

    Cette orientation fondamentale, il faut le souligner, a été prise sans concertation, naturellement, du seul fait d’un marché qui n’a pas accepté au début ce que lui proposaient et l’existence de très puissantes multinationales et celle d’Etats centralisateurs tout aussi puissants. Nous retrouvons là notre interrogation sur le déterminisme humain et, en deçà, une sorte de paramètre socio-psychologique intéressant pour nos perspectives futures : on est ainsi en droit de penser qu’en l’état actuel, très individualiste, de notre développement, nous aurons du mal à accepter « Big Brother » et que demain sera plutôt fait d’une myriade d’utilisations que nous connecterons peut-être au cas par cas. Autrement dit est-on en droit d’admettre que les freins au développement trop rapide de l’informatique joueront encore à plein pendant de nombreuses années.

    De là à imaginer la prolifération de textes, commissions et conseils chargés de réguler le développement de l’informatique, il n’y a qu’un pas. Arrêtons-nous-y pour constater la tendance primordiale en la matière qui est moins le progrès technique que la volonté de le contrôler par la base. Je renvoie à présent le lecteur aux improbables de l’ère de la massification et aux possibles technologiques pour imaginer le reste : il nous faudra patienter avant d’être des surhommes, ce qui n’est pas une mauvaise chose vue l’inégalité actuelle de la condition humaine !

    Que cela signifie-t-il en termes de vie de tous les jours ? Tout bêtement un futur qui ressemblera au présent, tout juste un peu plus efficace, tout juste un peu plus simplifié. La robotisation gagnera progressivement du terrain, l’automatisation de certaines fonctions intellectuelles également, mais rien de vraiment révolutionnaire ne devrait survenir avant que le marché soit capable de le digérer. Avant que, pour schématiser, l’ouvrier spécialisé, s’il en existe encore, soit à même de programmer chez lui son ordinateur familial. Celui de 1983 n’en sera jamais capable mais peut-être ses enfants, s’il peut les envoyer suffisamment longtemps à l’école, le pourront-ils : nous débouchons à nouveau sur la nécessaire égalisation des revenus et sur les réactions de rejet que peut provoquer une politique systématique de redistribution.

    Le futurologue empirique doit tenir compte de ce nouveau correctif dans sa perspective. Et, en 1983, force lui est de constater que le nivellement redistributeur marque le pas. Les nantis sont nombreux aujourd’hui et la loi des grands nombres fait qu’ils ressentent très vite la moindre amputation de leur pouvoir d’achat. En outre la crise fait sentir aux autres, confrontés journellement à la richesse, les limites du productivisme : nos pays occidentaux sont-ils à la veille de graves troubles sociaux ?

    L’appel à d’autres paramètres est nécessaire pour résoudre le dilemme ainsi posé. Et ces paramètres existent : le Sud, disions-nous, devrait poursuivre sa progression relative. Nos improbables de l’ère de la massification vont imperturbablement se développer. Enfin, les multinationales engagées dans le Sud ou dans l’informatique finiront bien un jour par se lasser de buter continuellement sur l’insuffisance des marchés. Sans entrer dans les considérations philosophiques qu’entraine cette nouvelle démarche, on peut empiriquement en déduire que le refus d’évolution a, une fois de plus, peu de chances de l’emporter face à l’évolution des autres paramètres.

    Disons pour conclure sur ce chapitre, que l’informatique, nous révélant nos contradictions, peut être dans un avenir prévisible plus cause de troubles que de progrès immédiats. Il n’est que d’observer les réactions violentes de nos marginaux – lesquels ne connaissent de l’informatique que ses plus critiquables applications : police, sécurité sociale, etc.- pour s’en convaincre. De plus ces marginaux savent que les nantis possèdent, eux, de plus en plus d’électronique ludique dans leurs foyers. Autre contradiction d’ailleurs car dès lors que ce ludisme électronique pénètre dans les foyers des marginaux, ceux-ci y prennent goût au point, parfois, de risquer la prison pour s’en procurer.

    L’informatique considérée non plus sectoriellement mais globalement est décidément un casse-tête pour le futurologue ! Plus il y songe, plus il y voit de nœuds, de « salades » Plus il est amené à conforter son idée première d’une informatique révélatrice de distorsions socio-économiques dans notre évolution des années folles d’après guerre. C’est sur ce dernier point que j’arrête ma démonstration de la démarche empirique en la matière. Comme précédemment, elle ne nous dit pas où nous allons mais permet de sortir des hypothèses de travail sur court terme : d’abord les conséquences mondiales immédiates d’une montée en puissance du Tiers Monde, maintenant le seuil à passer que révèle l’informatique…

    -         Les rapport Est-Ouest

    Il s’agit plus ici, en méthode empirique, de jeux de construction que de raisonnements proprement dits : on prend des faits qu’on superpose, à la manière des stratèges « bêtes et méchants » de la deuxième guerre mondiale : 1) Carter, d’où expansionnisme soviétique ; 2) Reagan, d’où défense de l’acquis par les dits Soviétiques qui songent moins à étendre leur empire ; 3) C’est ce que nous cherchons à savoir  avec, en parallèle, une interrogation sur le poids de ces rapports Est-Ouest sur le reste du monde futur…

    Commençons par le 3) des dits rapports au sens strict. Effectivement, la tendance semble être à un durcissement occidental qui provoque une levée de défenses à l’Est. Corolaire : l’expansionnisme du gros ours n’est plus à l’ordre du jour. Mais on nous dit qu’il est en fait à long terme. Le futurologue n’a pas d’autre choix que d’admettre cet a priori, nonobstant toutes les considérations internes au bloc soviétique puisque c’est cet a priori qui conditionne les réflexes de l’Occident. Que va donner l’avenir immédiat ? D’abord faudrait-il que se poursuive le raidissement occidental, que les hommes de ce raidissement (Reagan, Thatcher, Mitterrand) soient réélus avec leurs équipes au terme de leur mandat. Si, pour l’une, cette réélection a été assurée pour 5 ans, il n’en va pas de même pour les deux autres. Et ce n’est pas tant Mitterrand qui pose problème que Reagan car si ce n’est pas lui, ce seront forcément, en l’état actuel des choses, des hommes plus nuancés. Mitterrand et Thatcher se retrouveraient alors en porte-à-faux vis-à-vis d’une Amérique moins va-t-en-guerre, CQFD !

    Point n’est besoin d’aller plus en avant dans ce jeu de cubes. Relevons d’ores et déjà qu’un bloc stable s’oppose à un bloc instable, une politique monolithique à long terme à des politiques non égales à court terme. La vision des stratèges n’a rien pour réjouir les Occidentaux !

    Alors demain ? Soit l’Occident prolonge sa période dure et les accords sur la limitation des armements sont d’amplitude faible. Le monde connaît encore pour longtemps la course aux armements, jusqu’à peut-être un seuil où le nucléaire n’est plus dissuasif (ceci pour le très long terme) L’ennui dans ce genre de vision est qu’on ne voit pas comment le marché pourrait réguler le progrès technique, à l’instar de ce qu’il fait pour l’informatique. Faut-il voir dans les mouvements pacifistes le régulateur futur possible ?

    Soit l’Occident, par division ou recentrage, aménage sa politique dans un sens plus nuancé. Et alors, selon l’a priori du début, l’Est reprend sa marche en avant, notamment dans le Tiers Monde. Jusqu’où et à partir de quel moment l’Occident risque-t-il de déraper, de trouver l’eau trop saumâtre à son gout ? Nous retombons ici sur les risques américains du chapitre introductif…

    Voilà pour la vision habituelle, celle qui fait des autres les « méchants » et de nous, les « bons » Et, du fait de la présence certaine de cette vision des choses dans la tête de nos gouvernants, force nous est de l’inclure dans notre prospective. Autrement dit et sans correctif, nous allons à la guerre : soit grâce à la course aux armements, soit du fait de l’expansionnisme soviétique. L’armement ayant atteint un tel pouvoir de destruction, c’est une sous-humanité qui sort de ce conflit prévu à priori.

    Premier point important, la confrontation Est-Ouest nous amène à nous demander si, oui ou non, nous sommes des bêtes. Et de là, il est aisé de bâtir deux scénarii empiriques possibles : un, nous sommes des bêtes et nous disparaissons ; deux, nous n’en sommes pas et nous bouleversons nos mentalités en quelques décennies.

    Ajoutons maintenant les correctifs possibles en mêlant notamment crise et effet de masse : la chose militaire coûte cher, les rapports gouvernants/gouvernés s’inversent. Et là, de toute évidence, nous n’allons plus à la guerre, ce que j’écrivais en introduction de cet essai. Les accords sont signés et respectés, budgets locaux obligent, et une situation de faux semblant s’instaure si le durcissement occidental officiel continue. La grande gueule de nos gouvernants paraissant de plus en plus factice, c’est en fait un scénario un peu analogue à celui de la politique spectacle qui s’installe pour un temps. Dans le cas où il n’y a plus durcissement, l’évolution peut aller à la fois plus vite, notamment dans le Sud, et dans un autre sens à définir : probablement le jeu des masses en extension ?

    Deuxième point important à ce stade de l’analyse, cette évolution concerne surtout l’Occident riche : les rapports Est-Ouest sont plus importants pour notre devenir que pour celui du reste du monde, ce qui est normal du fait de nos structures politiques. Sans correctif, nous disparaissons ou changeons de mentalité. Avec correctif, nous entrons dans une ère un peu folle, poussant à l’exaspération du phénomène mode/médias. Autrement dit et par quel bout qu’on le prenne, le conflit froid Est-Ouest nous est néfaste. Peut-être l’Occident a-t-il finit sa mission ? N’anticipons pas sur la conclusion et passons à présent au poids de ce conflit sur le reste du monde.

    Nous sommes empiriques et constatons donc ce qui existe : le poids en question n’a jamais été aussi réel. On peut même dire qu’il domine la vie internationale à un point que ne peut imaginer Monsieur-tout-le-monde. Il faut, pour appréhender ce point, entendre les véritables réflexes conditionnés de nos grands politiques parlant sérieusement. Et quand ils cherchent des effets, c’est pire ! Est-ce que ce fait diminue ou augmente avec le temps ? Il est déjà passé par des hauts et des bas et le moins qu’on puisse dire est que nous sommes aujourd’hui dans un haut. La situation à suivre sera peut-être un bas dans le cas où des correctifs viendraient nuancer la confrontation. Et, dans ce cas, l’évolution simultanée des autres paramètres changerait sans doute les données du problème : nous pouvons aboutir, selon la méthode d’approche que nous suivons, à un monde tricéphale, Est, Ouest, Sud. Ce qui n’a rien d’original, avouons le ! S’il n’y a pas de correctif, nous risquons d’aboutir à l’anéantissement, voir plus haut…

    Troisième point donc de la méthode empirique en la matière, la bipolarisation est, dans un cas de figure –le plus plausible- appelée à disparaître au profit d’un autre partage du monde. En écrivant cela, j’ai la très nette impression de retomber dans les lapalissades du début. Mais il n’est pas inutile de le dire en ces temps d’apocalypse verbale !

    N’êtes vous pas un tantinet déçus à la lecture de ces scénarii empiriques ? Ne le cachez pas, ils sont effectivement décevants : et la puissance économique ? Et les multinationales occidentales ? Et l’Art ? Et…

    La bêtise occidentale, la nocivité de la confrontation Est-Ouest, le nouveau partage du monde, tout cela paraît abusivement simpliste. Comme le sont toutes les approches empiriques qui ne partent que d’un phénomène projeté sans corrélation dans le futur. Bien évidemment ne peut-on valablement s’extraire du jeu économique, bien évidemment ne doit-on pas considérer, dans l’évolution globale, que les ébats de nos deux bon gros empires à têtes multiples. Mais au moins avons-nous pu cerner à nouveau, grâce à ces abus, et les dangers à terme d’un conflit arrivé à un seuil, et l’inutilité pour nous de rechercher dans son durcissement les remèdes à nos problèmes de décadence relative.

     

    -         L’influence croissante des soucis écologiques

    J’aborde à présent le dernier des quatre paramètres retenus, celui de l’équilibre écologique de la planète. Le futurologue empirique ne peut plus aujourd’hui ignorer les correctifs qui ont été apportés ces dernières années à sa dégradation continuelle, ces correctifs constituant eux-mêmes une tendance bien plus forte maintenant que la tendance à la dégradation : même le Tiers Monde commence à légiférer restrictivement en la matière et l’Union Soviétique connaît des difficultés au moins aussi grandes que nous. On ne peut globalement parlant plus faire n’importe quoi n’importe où et ce ne sont pas les déchets de dioxine qui constituent l’exception à la règle, bien au contraire : la dioxine, c’était avant. Les déchets, c’est maintenant. La première est passée, malheureusement ; la seconde a fait la Une des quotidiens européens pendant quinze jours. Autre temps, autres mœurs…

    Projetée sur quelques années, cette tendance représente un frein certain à la quantité de développement futur. La qualité y gagne par contre indiscutablement. Encore faut-il que la quantité ne soit pas insuffisante, notamment dans le Sud. D’où une première déduction, à savoir le lien qui peut s’établir entre croissance de l’écologie et redistribution : si nous ne voulons pas, pour résumer, que le Sud massacre ses forêts, indispensables à notre survie à tous, alors nous devons lui donner les moyens de ne plus les massacrer. Et d’abord et avant tout, de ne plus avoir besoin de les massacrer, CQFD ! Ou alors nous faudra-t-il reboiser chez nous au détriment de nos terres cultivables (on parle ici en millions d’hectares, non de la pinède d’un quelconque Tartempion)

    A côté de ce problème qui ira en s’amplifiant, la pollution industrielle ou nucléaire son des peccadilles et on ne peut raisonnablement tabler sur un futur écologique tiers-mondiste à relativement court terme. De plus joueront ici les improbables de la massification et l’amplification des médias qui concourront certainement à l’accélération de la correction d’un processus déjà trop engagé. Le pari n’est pas risqué dès lors que l’air qu’on respire est en jeu. Le futurologue rechigne : « aujourd’hui, dit-il, le vivrier est au goût de tous : le Tiers Monde va planter des carottes » Renvoyons notre futurologue sur le terrain pour voir comment sont plantées les dites carottes : après brulis de forêts ! Et un arbre n’est pas une fane : l’arbre africain, le fromager par exemple, rejette chaque jour dans l’atmosphère une quantité inimaginable de gaz : vapeur d’eau, oxygène, gaz carbonique, toutes matières dont nous avons le plus grand besoin !

    Disons pour conclure sur ce point que l’avenir écologique, vu empiriquement, sera très certainement plus « fort » que maintenant où nous n’en sommes qu’aux hors d’œuvres. Ce qui signifie un renforcement politique et économique des considérations écologiques avec peut-être, en soubassement, notre futur technocratique autoritaire si l’évolution sociale ne suit pas (si le savoir, donc les revenus, ne sont pas mieux partagés)

    Allons même plus loin en imaginant un pays qui, ne suivant pas cette tendance écologique, mettrait le monde en péril : ses voisins se contenteraient-ils de laisser faire ? Probablement la contagion écologique gagnera-t-elle via les masses et l’opinion publique, ce qui réfuterait à terme l’avenir technocratique, alors temporaire, annoncé plus haut.

    Une autre conséquence de l’écologie croissante pourrait être la redécouverte par les hommes, par la masse des hommes, de l’environnement végétal donc animal. Je n’insiste pas sur ce point déjà très exploité par bon nombre de rousseauistes, sinon pour relever que cette découverte n’aurait probablement pas grand-chose à voir avec les théories fumeuses avancées jusqu’à maintenant : elle se ferait au coup par coup, au fur et à mesure des problèmes et sans grande considération philosophique : la redécouverte de la coccinelle contre les pucerons n’a pas que l’on sache suscité de vocation religieuse ! C’est important car nous avons noté, au titre des possibles, que l’écologie pouvait déboucher sur la décadence quand brandie à tort et à travers : c’est un problème trop sérieux pour être confié à des écologistes issus, pour la plupart, de petites associations locales à buts bien définis et limités.

    Le contraire reste cependant crédible et on peut frémir d’horreur  à l’idée que ces énergumènes puissent un jour proche bénéficier de la conjoncture pour prendre les rennes de la politique écologique : le fromage de chèvre quotidien pourrait ne pas être loin !

    Stoppons là nos considérations écologiques, précisément sur ce fromage de chèvre qui nous renvoie, en même temps que notre Sud massacreur d’arbres, à des paramètres d’une autre nature : là encore la méthode empirique pêche par insuffisance de corrélations. Nous avons pu néanmoins toucher du doigt quelques grandes idées, telle celle d’un écologisme redistributeur ou celle d’une tendance en fait écologique et non une tendance à l’accentuation de la pollution. Vu sous un angle empirique, cet aspect des choses est bien l’un des rares qui soit fondamentalement optimiste ! Il reste néanmoins le risque de la vision pessimiste qui sous tendrait une technocratie autoritaire anti-écologique : quelques rescapés de multinationales suicidaires, comme on en connait de nos jours, qui sacrifieraient le long terme au court terme. Si ces gens existent bel et bien, leur domination future est peu probable. A moins, bien évidemment, que nous nous enfermions dans un processus de refus décadent, autre paramètre, autres problèmes…

     

    ***

     

    Futurologie et science fiction

    La science fiction ressemble à la méthode précédente dans le sens où elle isole une tendance donnée qu’elle projette ensuite dans l’avenir. La différence essentielle réside dans le fait qu’elle « sublime » la projection, comme si la tendance ne devait subir aucun correctif au fil des années. Elle est fondamentalement anti-dialecticienne.

    Je n’infligerai pas au lecteur une répétition de la démarche précédente vis-à-vis des tendances à isoler : mieux vaut sélectionner tout de suite certaines d’entre elles, celles dont on a le plus parlé depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.

    Il y eut d’abord la période noire, celle où les auteurs, traumatisés par les horreurs de la guerre, virent dans l’opposition Est-Ouest naissante les prémices d’un nouveau cataclysme. Ceux là mirent en évidence les dangers d’une évolution militarisant contribuant sans doute à l’émergence toute récente du pacifisme. Lequel n’a pas encore fait l’objet d’une réflexion science-fictionniste sérieuse, prospective jusqu’à l’absurde : pourquoi ne pas entamer cette prospective absolue ?

    Les pacifistes finissent donc par l’emporter tant à l’est qu’à l’ouest. Le désarmement général vient un jour à être décrété et, foin de tergiversation, les stocks d’armes sont démantelés, détruits. Très rapidement, la dissuasion ne jouant plus, les pays sous-développés se montrent de plus en plus agressifs. Des guerres locales à l’arme légère sont déclenchées, s’étendent. Aucun correctif ne venant nuancer le pacifisme du Nord, les mesures de rétorsion, essentiellement économiques, s’avèrent inefficaces. La compétition économique internationale jouant, certains pays riches sont tentés d’aider leurs « amis » Et il n’y a plus de dissuasion entre ces pays riches, l’aide n’est plus risquée. Très rapidement, des usines pirates d’armements sont montées dans le Sud avec l’assistance techniques de « généreux donataires » Un engrenage est créé qui pousse le monde à se réunir à nouveau autour d’une table de conférence. L’ONU est remise au goût du jour, on parle de l’équiper militairement. Les discussions achoppent sur le point de savoir qui dirigera la gendarmerie mondiale ainsi créée. L’échec des négociations attise les ambitions, le chao s’amplifie. Des individualités songent à y mettre fin par la force. Et elles sont antagonistes, empêtrées dans leurs ambitions personnelles. Les conflits se font plus durs, changent d’échelle. Le Nord est probablement touché, amené dans les pires conditions à se relancer dans la course aux armements. Au terme de cette évolution pacifiste absurde, l’humanité est au bord de l’abîme, disposant des moyens de recréer l’arme atomique en situation exacerbée de tensions. La thèse se termine sur la vision d’une planète atomisée…

    Brrr ! C’est la noirceur absolue ! Certes, mais le développement exagéré de la thèse permet de cerner quelques dangers du pacifisme qui ne seraient pas apparus dans une hypothèse plus nuancée. Celle-ci aurait en effet caché les risques de batailles à l’arme blanche sous les correctifs successifs de la vision et aurait de ce fait occulté les bienfaits indéniables de la dissuasion nucléaire…

    Prenons maintenant une autre tendance de la science fiction récente, celle de la science dirigeant le monde. Elle a connu plusieurs variantes qui, presque toutes, ont montré les aspects dangereux d’une évolution scientiste autonome. Citons à titre d’exemple le technocratisme scientifique, le « comité des sages » imposant sa loi à des bandes d’abrutis ; ou bien encore l’ordinateur-Dieu régnant, là encore, sur des demeurés ; ou cette vision, cocasse au fond tellement elle relève d’un inconscient archaïque, d’une planète en perdition d’où s’échapperaient quelques élites scientifiques ayant pour mission de pérenniser l’humanité (alors qu’il faudrait, pour ce faire, un grand nombre –et non une poignée- de solides mâles et femelles de notre espèce) Etc.

    Là encore l’absurde révèle un certain nombre de vérités : dans l’ordre, la nécessité de lier progrès social et progrès technologique, celle d’organiser la technique en fonction de l’environnement et non l’inverse ; et enfin celle de ne pas considérer la technologie comme la panacée de l’évolution. Toutes choses qui peuvent d’ailleurs se vérifier dans un Tiers Monde en croissance rapide.

    Un autre thème qu’on retrouve souvent dans les ouvrages de science fiction est celui du pouvoir politique dénaturé : Georges Orwell, lorsqu’il écrivit 1984, ne se doutait pas que moins d’un demi-siècle plus tard, sa vision serait partiellement vérifiée…aux Etats Unis. Tout ou presque y est en effet : le président imposé par les médias, la leçon de gymnastique à la télévision (la fameuse « Gymtonic » de Jane Fonda), l’ennemi extérieur qui permet de ne point se préoccuper des problèmes internes, etc. Lorsque nous aurons pris un peu de recul vis-à-vis de l’après deuxième guerre mondiale, probablement serons-nous effarés par les directions prises n’importe comment à cette époque : la voiture individuelle au lieu des transports collectifs, la personnalisation du pouvoir et ainsi de suite, toutes choses dont les dangers nous sont révélés par la science fiction. Laquelle « sent » bien les hiatus (les auteurs de science fiction dont la qualité moyenne baisse, grand public oblige, ont très tôt été de grands écrivains : voir Jules Vernes ou H.G. Wells)

    Cela donne, après Orwell, toutes les dictatures imaginables. Et après « Citizen Kane », tous les scénarii journalistiques possibles, de la manipulation à la volonté de puissance. Ce qu’il y a d’affolant même dans tout cela est que, jusqu’à présent, nous vivons réellement cette science fiction. J’évoquais « 1984 » et je pourrais faire de même à l’égard de « Citizen Kane » (Hersant, Murdoch) ou de la manipulation des masses par les médias (le coup des martiens d’Orson Wella), notre national Peyrefitte se vantant encore de son (mauvais) coup de l’insécurité.

    Le grand risque, tout de même, de la prolifération de ce genre de création littéraire est de finir par faire passer les enchaînements visibles, la trogne du plus beau candidat sur tous les murs de la ville, pour les causes de la dénaturation du pouvoir politique : d’abord notre passé ne présentait pas de caractéristiques très supérieures à celle-ci ; ensuite, le processus qui a conduit la dite trogne de candidat sur les murs est ainsi occulté.

    Depuis quelques années refleurissent des ouvrages beaucoup plus spiritualistes, des explications de l’humanité via la science fiction  aussi nombreuses que contradictoires. Cela va de la Terre aménagée jadis par quelques extra terrestres inconnus au virus détonateur de mutations. Il s’agit là non de projections dans le futur de tendances actuelles mais d’une illustration des troubles qui surgissent dans le crâne de nos contemporains depuis une dizaine d’années : la science fiction nous apprend quelque chose même lorsqu’elle paraît ridicule. Autrement dit, savons-nous grâce à elle que l’humanité nordiste, après les folles années de la croissance sans bride, retombe dans ses interrogations de toujours. Mais en l’occurrence, ce n’est plus une église brandissant sa réponse toute prête qui relance la polémique, c’est une structure de marketing pour laquelle le fond importe moins que le prix.

    On voit, au hasard de ces thèmes de fiction, guerre, scientisme, pouvoir politique, spiritualité, que la méthode de projection jusqu’à l’absurde n’éclaire pas directement notre avenir. Nous pourrions d’ailleurs poursuivre la revue, passer au social (dont le thème de la sexualité débridée), au naturalisme (écologie, cohabitation avec les autres espèces), au cosmos même sans que pour autant nous obtenions un résultat ne serait-ce que plausible : Hersant n’est pas le tout puissant Citizen Kane et ses journaux doivent correspondre à une clientèle bien définie. A cet égard, la science fiction est trompeuse. Mais en mettant le doigt sur les risques de l’avenir, elle est un prélude aux freins, aux correctifs futurs de cet avenir.

    ***

     

    Futurologie et démarche politique

    De là à déboucher sur la démarche politique il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement en délaissant définitivement le terrain des opéras cosmiques. En fait, avant de passer à la chose politique, permettez moi de revenir un peu sur ces « opéras » de l’espace dans lequel s’entrechoquent nefs spatiales et êtres extraordinaires, le tout à grandes étincelles de rayons laser et déflagrations nucléaires. Le « nec plus ultra » de la science fiction, mêlant progrès technologique, peur de la guerre soviéto-américaine, peur du progrès lui-même (les monstres mutant) et ignorance –très à la mode au 20e siècle- du progrès social et mental auquel s’attachèrent pourtant « religieusement » nos lointains ancêtres. Ces visions naïves, quasiment débiles, de notre futur sont en fait très révélatrices : d’abord de la quasi déification de la technologie au cours des dernières décennies. Nous avons pourtant vu que, dans plusieurs cas de figure, il existait un devenir technologique extrêmement  dépendant d’autres paramètres dont celui de l’évolution des marchés. Ensuite, la conscience des dangers de ce tout technologique, refusé dans son ensemble (« Ravages » de Barjavel, « Le Meilleur des monde » d’Huxley) ou bien dans certaines seulement de ses branches : tel est le cas de la génétique qui a fait l’objet de très nombreux films et ouvrages (à commencer par le fameux « Docteur Jeckyll et Mister Hyde » ou même, plus ancien encore, « La Damnation de Faust »)

    Toujours bien sûr cette angoisse devant la guerre qui, transposée dans un futur imaginaire, est extrêmement cocasse : on continue à s’étriper comme au Moyen Age et à préférer une planète détruite à l’amoncellement de ses richesses minières, agricoles et industrielles que permet le commerce. Tout cela parce que le fait militaire est encore très présent dans nos esprits et que nous ne concevons plus, n’étant plus mêlés aux masses de crétins parfaits du début de l’humanité, ni leur évolution, ni les progrès de l’organisation de leurs rapports. Il suffit pourtant de regarder un paysan africain, brûlant à tout va, et un paysan français, reboisant pour éviter l’érosion des terres, pour se rendre compte que les hommes bougent…

    Voilà, je stoppe cette fois-ci pour de bon l’analyse de l’opéra du diable, l’essentiel en ressort vis-à-vis de l’approche politique sui suit : si cette dernière part d’une vision proche de celle que je viens de décrire, alors, aucun problème, elle débouche sur une action aussi erronée que son point de départ est faux : la technologie nous pousse à nous étriper à coup de neutrons sans cesse aguerris. Donc arrêtons les neutrons. C’est idiot mais cela existe bel et bien ! Ou bien encore : les hommes sont individualistes et font échouer toute tentative de coercition ; alors défendons les régimes qui maintiennent cet individualisme et qui empêchent la coercition : si, demain, un individu a envie de faire des expériences nucléaires privées, doit-on le laisser faire ? Ou encore : l’homme étant individualiste, seules les technologies « éclatées », distribuées, lui conviennent : et la navette spatiale dans tout cela ? Bref, ces à priori débouchant sur des conclusions hâtives ne peuvent être valablement retenus dans une approche prospective d’un futur dessiné par la politique.

    Ils constituent par contre d’indéniables paramètres de l’évolution dans la mesure où, souvent, on voit des humains tout essayer avant que d’arriver à l’inéluctable. Et « tout » est ici l’ensemble des à priori en question : qui niera que nos Reagan, Thatcher et autre Kohl n’aient pas, consciencieusement gravée dans leurs mémoires, l’idée préconçue que le monde évolue en fonction des hommes et qu’il convient donc de permettre aux meilleurs d’émerger ? Théorie d’un simplisme effarant mais partagée par trois des plus puissants dirigeants de notre planète. Galbraith, le grand Kenneth, ne se disait-il pas effrayé par la légèreté des dirigeants qu’il avait côtoyés un demi-siècle durant ?

    Ce n’est donc pas de cette politique là dont nous devons parler mais de celle, plus sérieuse, qui émane de processus longs et compliqués tel celui qui fit sortir l’écologie de son ghetto associatif natal. Autrement dit, des probabilités de comportement des corps sociaux dans leur ensemble, réagissant quasi dialectiquement avec l’évolution. Une sorte d’introduction volontaire de correctifs à cette évolution…

    Dans cet esprit, on voit à peu près ce que pourrait être notre futur immédiat, « corrigé » par l’écologie, le régionalisme, l’informatique, la vie associative, les transferts dans le Sud, etc. Le tout est de savoir apprécier politiquement les chances d’avenir des tendances réactionnaires qui ont vu le jour ces dernières années : contre le socialisme rampant par exemple, contre l’internationalisme, contre le gigantisme et ainsi de suite. D’un point de vue politique au sens strict, qui sous estime la force de paramètres plus profonds, toutes les tentatives actuelles d’infléchir le cours de l’histoire ont leurs chances : l’émergence du Sud, par exemple, n’est plus ni une fatalité, ni une impossibilité. L’égalitarisme financier n’a plus ce caractère impérial que lui conféraient les autres visions. L’homme est seul maître de son destin qu’il appréhende lucidement ou non : il n’a pas réellement d’avenir mais une succession de situations présentes qu’il façonne à sa guise. Il veut des éléphants, il les protège. Il considère que le pétrole n’est pas l’aboutissement de la technologie, il l’épuise et prépare sa succession. Il n’est pas d’accord avec une évolution qui le pousse au surnombre, il réduit sa natalité…

    Bref, il n’est pas vraiment possible de prévoir ce qu’il va faire demain sinon en étudiant sur long terme les cheminements de sa pensée (Hegel) et les incidences mécaniques de ses actes qui façonnent l’environnement à venir :   on retombe alors dans des schémas plus philosophiques qui enlèvent beaucoup du déterminisme réel du pouvoir politique.

    Que dire de plus de l’approche politique de notre avenir ? Ici et là, certes, on pourrait supputer quelques scénarii à partir de ce que nous savons du combat politique moderne. Avancer par exemple que, compte tenu de l’imbrication économique mondiale, les partisans de l’internationalisation ont probablement plus de chances de l’emporter à long terme que ceux du camp adverse : d’ailleurs les plus anti-européens des Français ont été amenés à réviser radicalement leur position… De même pourrait-on penser que la « philosophie » sécuritaire a de beaux jours devant elle face à l’échec enregistré auprès des masses par ceux qui ont tenté de s’y opposer. Ou bien encore que l’économie privée n’est pas prête de disparaitre…

    Ainsi obtiendrions-nous un tableau mêlant internationalisation, police renforcée et initiatives privées, une vision d’évolution paradoxalement incontrôlée jusqu’à l’absurde, notre science fiction du début. Laquelle engendrerait des correctifs et ainsi de suite : l’approche politique débouche indiscutablement sur une rythmique évolutive d’un monde très dialectique, passant d’une situation progressivement exacerbée à une nouvelle situation, corrigée elle et qui à son tour se développerait jusqu’à ce qu’un nouveau correctif s’avère indispensable : l’homme inconscient, paresseux, mais jusqu’à un certain point seulement ! Peut-il toutefois tout corriger et tout voir à temps ?

    C’est la grande question car, jusqu’à présent, il n’a pas apporté la preuve réelle de son dynamisme devant l’horreur. Des civilisations sont mortes, des guerres épouvantables ont été menées, des pans industriels se sont effondrés, des crises sociales ont éclaté… On est plus souvent reparti d’un chao effectivement survenu que l’on a évité le chao. Alors faut-il rechercher des dirigeants plus compétents ? Finalement, l’approche politique du futur ne nous conduit-elle pas à remettre radicalement en question nos personnels politiques ? Car si l’homme est maître de son destin, il faut avouer qu’il l’a construit pour le moins bizarrement. Tous ces millénaires d’esclavage, de femmes soumises, d’inégalités, de tueries… Le péché originel, nous serions en fait tout bonnement en train de le commettre !

    Ni Dieu, ni maître, une boule de matière habitée par des dingues, le hasard des mélanges chimiques et nucléaire du Cosmos et, comme fin inévitable, l’anéantissement individuel plus, si nous ne savons pas sortir du Système Solaire, l’anéantissement global quand le dit système aura terminé son cycle « vivable » Point final d’un cheminement intellectuel qui conduit en fait à vivre en essayant d’en profiter au maximum. Et son contraire bien sûr, la victoire des correctifs successifs qui conduirait alors l’homme à toujours plus de découvertes, toujours plus d’organisation, cherchant fébrilement à échapper à ce point final…

    J’ai anticipé ici sur la conclusion : il était difficile de faire autrement tant la vision purement politique de l’évolution est tragique. Elle n’est même pas la négation de Dieu, c’est la négation de l’homme lui-même au sein de l’Univers. Un bref moment d’activité cosmique. J’y reviendrai mais pour l’instant dois aborder la toute dernière méthode d’appréhension globale de l’univers, celle qui consiste à faire intervenir plusieurs hypothèses en même temps.

    ***

     

    Futurologie et méthode pluriparamétrique

    Ce qui suit est un succédané très médiocre de l’approche informatique qui nous est interdite en l’état actuel de nos connaissances. Aussi ne ferai-je que vous le présenter, un peu comme si je ne pouvais soulever un couvercle trop lourd que l’espace d’une fraction de seconde. Juste pour tenter de sentir le fumet de la marmite interdite…

    Il n’y a pas ici de philosophie universelle, de méthode. Nous sommes censés connaître suffisamment de lois sociologiques pour pouvoir les corréler et obtenir, en principe, des prévisions fiables : par exemple, nous enfournons dans la machine et la dialectique des idées, et l’inertie de la dialectique économique, et la lancée de la technologie plus un zest de volontarisme politique. Pendant que la crise produit ses effets industriels, la culture est révolutionnée par la technologie et le mental moyen des hommes accélère son évolution par à coups successifs. A chaque instant, nous pouvons sortir une situation donnée issue du choc des paramètres multiples : Reagan ne peut pas gagner à terme parce que la démographie interne des Etats Unis va à l’encontre de son système. Mais il va orienter les Etats Unis dans un sens radicalement opposé. Dans le même temps, la dynamique sudiste et celle des pays de l’Est… Tandis que les médias… Et que le développement des effets de masse…

    Tout cela grouille sous le couvercle, formidable amas de chiffres, de faits, de coefficients, passé à la moulinette d’une machine que nous ne savons pas construire. Et dont nous ne connaissons pas la finalité : en fait, une telle machine n’est pas concevable dans notre monde. Elle n’aurait aucune utilité puisque nous ne savons pas vraiment où nous voulons aller. A quoi nous servirait-il de connaître exactement les caractéristiques des rapports familiaux de l’an 3000 sinon pour assouvir une curiosité sans objet ? Si, par contre, nous avions des visées précises sur notre devenir, alors nous pourrions nous servir de la machine pour « travailler » notre évolution à long terme, les « Fondations » d’Isaac Asimov n’étant qu’une pâle illustration du travail en question.

    En fait, le dessous du couvercle nous fait toucher du doigt le problème très romantique de la vie –et de la mort- des civilisations, thème cher à de nombreux auteurs, du classique Paul Valéry à l’existentiel Sartre. Cette vision romantique est la simplicité même : on disparaît par vide existentiel, par manque de cet esprit collectif de nous-mêmes évoqués à plusieurs reprises. Et, de fait, qu’est-ce qui peut faire encore courir les masses riches de nos jours ? Les exclus de la croissance ? Reagan et Thatcher ont été plébiscités chacun à leur tour… Quelques aménagements structurels à terminer ? Les réformes se heurtent à de bien gros obstacles… Rester dans le « peloton de tête » des nations développées, le cheval de bataille de Giscard d’Estaing ? Il fut battu et bien battu en 1981… Le Tiers Monde ? On voit bien un petit nombre de gens s’intéresser au problème mais dans l’ensemble, c’est surtout le Sud qui se rappelle à notre attention… L’informatique ? Pour quoi faire ? Des jeux ? Gageons que les Romains de la décadence ne devaient plus très bien savoir quoi faire de leurs lointaines légions et qu’un empire marxiste étendu au monde entier, sans perspectives cosmiques, regretterait sans doute l’heureux temps de « l’ennemi occidental » !  

    N’exagérons rien, il reste des sels minéraux dans l’humus humains. Ne serait-ce que le Tiers Monde qui n’est pas prêt encore de rattraper le Nord. Ceci étant, et ce sera l’objet du chapitre suivant, les réserves ont baissé et il nous faut nous interroger à présent sur la destinée de l’homme au-delà, très au-delà de ses avenirs intermédiaires possibles…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    4e PARTIE

    L‘homme et sa destinée

     

    Au cours des investigations menées tout au long des chapitres précédents, j’ai évoqué à plusieurs reprises des questions qui dépassent le cadre strict de la prospective futurologiste : la « main extérieure » qui orienterait nos évolutions, le Cosmos qui nous interpelle, l’effondrement possible sur nous-mêmes au-delà de toute progression sociale, économique et technologique et, pour finir, l’inutilité actuelle, par absence de motivation globale, de connaître réellement le contenu de notre avenir. Quelques faits permettent de voir que nous ne pouvons pas laisser de côté de telles questions lorsqu’on se lance dans la prospective : au plan des motivations d’abord, le comportement des Occidentaux (l’Est et le Sud, qui n’ont pas atteint notre niveau de développement matériel, paraissent relativement épargnés) inquiète suffisamment pour qu’on s’en préoccupe. Le mal de vivre d’un côté, déjà relevé avec sa cohorte de drogués, de suicide, de contestation et de délinquance juvénile (mai 1968 est proche), de nihilisme même. « L’éclatement » de l’autre côté avec la consommation effrénée, la perte de vue du long terme (le recyclage bancaire est devenu imposant, les divorces croissent au détriment des enfants…), la satisfaction prioritaire des sens… Bref, on peut se demander si nous n’avons pas atteint un seuil  et si, pour le franchir, nous n’avons pas besoin d’autres explications de notre destinée que celles, limitées, qui nous ont contentés jusqu’à présent.

    Ensuite et même si nous arrivions à nous ressaisir spirituellement, plusieurs faits peuvent nous inciter à croire que notre déterminisme en la matière n’est pas total : pour ne prendre, dans cette introduction, qu’un seul exemple, citons la vie de tous les impérialismes et autres types de dominations qui se sont succédés depuis trois ou quatre mille ans. Aucun n’a perduré plus de quelques siècles, qu’ils aient été externes (les empires) ou internes (les systèmes sociaux) Comme si, une fois leur « mission » accomplie, l’humanité s’en débarrassait  pour ne pas avoir à en supporter les risques à terme de monolithisme. De plus, la progressivité de ces empires successifs a quelque chose de formidable, de puissant, chacun semblant apporter un mieux au précédent. De toute évidence, il existe des raisons objectives, dialectiques, à ces successions d’empires et de dominations sans cesse améliorés. La question est néanmoins de savoir si les lois encore inconnues qui gouvernent notre évolution peuvent ou non être maîtrisées…

    Sens de notre destinée, limite de notre déterminisme, deux concepts qui pèsent fortement sur la futurologie. Si, par exemple, nous n’arrivons pas à déboucher demain sur des perspectives crédibles à long terme, que deviendront nos civilisations ? Admettons que tout se passe bien et que l’abondance se répande en même temps que la justice, l’égalité et la fraternité. Et qu’il n’y ait pas alors la fin du Monde ?

    Un tel scénario est-il lui-même possible, l’homme mettant un terme à l’évolution ? Les fameuses lois inconnues ne feront-elles pas émerger, toujours par exemple, des penseurs d’un type plus évolués qui relanceront la prospective, l’éternelle fuite en avant quand bien même le monde entier s’y opposerait ? Est-il en notre pouvoir, pour résumer, et de choisir notre symphonie évolutive, et d’achever cette symphonie ?

     

    L’homme et son identité face au Cosmos

    Le « pourquoi » de l’homme sur la Terre a de nos jours peu de réponses correspondantes : l’homme partie intégrante d’une nature qui contribue à l’harmonie universelle ; l’homme créature de Dieu ; l’homme et la matière organisée, fruit du hasard cosmique. Voyons tout d’abord le premier et le dernier cas de figure qui se recoupent partiellement bien que ne se succédant pas chronologiquement.

    Partie intégrante de la nature, nous savons l’être depuis des siècles, depuis que nous avons compris qu’il existe d’étroites relations entre les différentes formes de vie : d’abord par l’observation classique du cycle alimentaire, ensuite par expérimentation des désordres écologiques que nous avons provoqués, enfin et plus récemment par la connaissance plus fine que nous avons des mécanismes biologiques et génétiques.

    Le consensus moyen actuel est même très poussé en la matière puisque nous concevons qu’il n’existe pas vraiment d’espèces nuisibles, toutes concourant à un équilibre donné à un moment donné. Nous pensons de plus que l’équilibre écologique comme l’équilibre cosmique n’est pas figé et qu’il se reforme continuellement en raison  du jeu darwinien de la sélection ou de celui de la combinaison, hasardeuse ou non, des atomes et molécules. Déjà pourtant, sur ce seul point, une faille apparaît. Une double faille même : notre tranquillité naturaliste est mise à mal par le développement économique et technologique ; nous commençons à savoir maîtriser l’environnement tandis que l’espace nous le fait perdre de vue. Exit le repos des verts pâturages…

    Quant à l’harmonie universelle et au hasard cosmique, la véritable différenciation des deux approches, ils ne règlent pas le problème de fond de leur existence supposée : une harmonie, souvent vue dans l’équilibre des contraires, pourquoi faire et d’où vient-elle ? Le « hasard et la nécessité », fort bien mais d’où est né son cadre, l’univers dans lequel s’exercent leurs interactions ? En tout état de cause, ces réponses sont limitées à notre perception immédiate des choses, elles sont insuffisantes.

    Vient alors à la rescousse le concept du divin, l’entité supérieure qui serait notre raison de vivre : la nature d’abord, littéralement personnalisée, à qui il convient de rendre grâce des bienfaits qu’elle nous prodigue généreusement. Cela quand nous pensions que la Terre était tout l’Univers. Cette nature, souvent figurée par le Soleil (nos ancêtres étaient biologistes avant la lettre !), fut ensuite divisée par élément, les uns bénéfiques et les autres, non. L’animal vit au rythme global de son environnement, nous commencions à discerner et à jouer  des divers composants de cet environnement : le feu et l’eau pour débuter. Puis on idéalisa les éléments et on leur conféra des pouvoirs magiques qui n’existaient que dans notre imagination. De là à passer au stade d’une tablée de Dieux il n’y a qu’un pas, franchi lorsque les civilisations devinrent intellectuelles (avec l’écriture notamment) Nous étions mûrs pour le monothéisme, sublimant le concept intellectuel d’une main extérieure présidant à notre destinée. Et cela alors que le début des grandes migrations humaines survenait. D’où probablement la diversité des monothéismes sur la surface de notre planète, des évolutions identiques donnant en des lieux différents des représentations forcément différentes. Les convergences, on les connaît : la morale civique appelée de toute façon, en l’absence de gouvernants « sages » (le critère devait alors être celui de la force physique), à gagner peu à peu des communautés de plus en plus importantes et confrontées à des oppositions aussi vitales que sanglantes (le fameux cavalier territorial), plus les interrogations universelles sur notre identité. La religion, dont on peut mesurer le poids dans les tribus arriérées encore existantes, dut se charger de cette police des mœurs en jouant de la magie divine que nous appelions de toutes nos interrogations.

    Les différences sont, somme toute, minimes, l’idée qu’on se fait de l’entité supérieure unique, l’organisation des cultes et de la hiérarchie religieuse, de petites choses dépendant en fait des cultures locales et des conditions de vie en présence. La place de cette hiérarchie et de ces cultes crut considérablement dans le temps, probablement parce qu’ils étaient aussi les dépositaires du droit positif, élaboré en leur sein. Il était donc tout naturel que leur domination s’accroisse jusqu’à l’extrême contre lequel luttèrent victorieusement des Etats laïcs en voie de formation : le partage du temporel et du spirituel n’est d’ailleurs pas vieux en temps universel. Il s’est poursuivi jusqu’à nos jours, l’Etat gagnant peu à peu sur d’autres domaines traditionnellement réservés à la religion : assistance sociale, c’est-à-dire protection des faibles, morale civique, motivation de vie (le nationalisme), etc.

    Et il y a déjà pas mal d’années que, cette évolution ayant été rapide, nous avons peu à peu versé dans le rejet des explications religieuses pour arriver à des conceptions beaucoup plus scientifiques de notre destinée. Ce rejet est, au regard des statistiques religieuses (sommes perçues, recrutement, pratiquants), indéniable. Seules des considérations politiques permettent la survie du phénomène : l’intégrisme catholique en est d’ailleurs l’aveu…

    Arrêtons-nous là, quelques remarques s’imposant : tout d’abord, le schéma très simplifié que je viens de donner du fait  religieux concerne essentiellement la population indo-européenne dans sa première partie, puis européenne dans sa seconde. Les Subsahariens n’ont été confronté à notre monothéisme que tout récemment, ayant auparavant une conception très différente de la religion (très grossièrement, ils mêlaient et, pour bon nombre, mêlent encore le monothéisme cosmique, l’idée d’un être supérieur unique et lointain, à des représentations moins modernes du divin, tels les esprits des ancêtres ou de la nature) ; les populations asiatiques ensuite ont moins idéalisé que nous leurs croyances primitives, probablement parce que l’écriture n’a pas joué chez eux le même rôle que chez nous : écriture complexe d’abord (idéogrammes) et peu répandue ensuite, ce jusqu’à la moitié du 20e siècle. Le nombre d’intellectuels dut ainsi être faible et la base religieuse « bricola » probablement sa théologie la mieux adaptée, le culte des ancêtres. Tandis que la morale civique, le droit, fut élaboré par des laïcs (Confucius) On retrouve d’ailleurs des traces de ce culte des ancêtres dans nos propres campagnes retardataires où, pour caricaturer, on parle longuement, le soir à la veillée, des personnalités familiales disparues. Le « front de l’oncle Auguste » n’est en fait qu’une inconscience de la transmission génétique, base probable de ce culte des ancêtres (avec la nécessité de la paix dans les ménages !)

    Enfin et au sein même de l’évolution indo-européenne, on doit noter l’influence prépondérante des Sémites qui, au même titre (mais indépendamment, ce qui confirme la thèse évolutive) que les indo-européens d’Asie, concoctèrent à eux seuls nos monothéismes judaïque, chrétien puis islamique. La source scripturale et intellectuelle doit sans doute être recherchée dans la civilisation égyptienne, la genèse accordant d’ailleurs une très large place à cet épisode de la vie d’Israël…

    Il était nécessaire, avant toute prospective, de chercher à retracer notre cheminement religieux sans lequel on ne peut pas comprendre nos difficultés actuelles : c’est que nous sortons seulement de ce cheminement alors que le reste de l’environnement a très vite et profondément évolué au cours de notre siècle. Il en résulte un décalage grave entre nos croyances et la réalité, si grave qu’il occasionne en partie ces comportements éperdus que je relevais en introduction de ce chapitre.

    Comment pourrait-il d’ailleurs en aller autrement ? Voyons d’abord les pays occidentaux : alors que les astrophysiciens élargissent quotidiennement le champ de nos connaissances sur le Cosmos, alors que les biologistes et généticiens démontrent, toujours quotidiennement, les relations quasi mécaniques de la vie terrestre, on propose toujours aux habitants de ces pays un Jésus marchant sur l’eau, multipliant les petits pains et ressuscitant les morts. Pizarro ne fit pas autrement pour impressionner les Amérindiens à coup de chevauchées équestres, de canonnades  et d’armures luisantes ! Dès lors qu’on a un esprit un tant soit peu critique –et on a vu que le nombre d’esprits critiques avait toutes chances de continuer à augmenter – on ne peut qu’être sceptique face à cette image d’un Dieu qui prend de plus en plus, avec le recul, l’aspect d’un quelconque extra terrestre venu apporter les bienfaits du développement à des peuplades primitives. Et encore ne s’agit-il ici que d’une des nouvelles explications avancées ces dernières années à des faits qui restent de plus en plus à prouver. D’autres explications, plus sérieuses, ont été élaborées pour corriger l’exagération, normale, de soi-disant miracles qui nous ont été transmis pendant des siècles quasiment de bouche à oreille.

    Au-delà même de ces preuves terrestres du caractère divin  de leur promoteur, c’est l’ensemble de la philosophie qui est remise en question : le paradis qui n’est pas de ce monde a bonne mine face à la conquête spatiale et face au progrès social. L’adoration de Dieu ne peut plus se concevoir dans son cadre actuel, le Père, le Fils et le Saint Esprit, quand nous pensons en même temps que l’Univers est issu d’une formidable explosion énergétique il y a quinze milliards d’années. Le petit oiseau et les galaxies ne coïncident vraiment pas ! Dieu aurait-il poussé son souci pédagogique, tel le professeur de classes primaires, jusqu’à symboliser de la sorte son existence ? Un Dieu suffisamment puissant pour créer l’immensité que nous commençons à découvrir ? Point n’est besoin de poursuivre la démonstration, de toute évidence les responsables de la Chrétienté connaissent quelques menus problèmes d’avenir dans nos sociétés occidentales !

    Passons maintenant à la situation des pays en développement, principalement les pays islamisés. Là, le temporel et le spirituel sont encore très liés, leur séparation n’en étant qu’à ses prémices. La Turquie, l’Algérie, pourtant les plus avancés dans ce domaine, connaissent toujours les tensions inévitables que cette séparation provoque. On ne lâche pas aisément le pouvoir… La conséquence en tout cas de cette non-séparation globale paraît être une impossibilité pour ces pays de décoller véritablement aux plans économiques, sociaux et politiques. Les critiques d’intellectuels s’avivent d’ailleurs et il suffit de considérer d’une part le rôle de la femme dans le développement occidental et sa soumission persistante dans les pays musulmans pour se rendre compte de la portée de ces critiques. De plus on ne peut qu’être inquiet, vis-à-vis de l’ampleur future du décalage mental, quand on voit, plus qu’ailleurs, le spirituel se saisir du politique pour pérenniser sa domination. Si on se réfère à la Russie tsariste des années 1900-1918, il y a dans l’engrenage actuel d’incontestables risques d’explosion à long terme. Faute de quoi d’ailleurs et sans autre évolution, les pays « touchés » par la grâce khomeyniste risqueraient tout simplement de s’éteindre relativement (le reste du monde évoluant)

    Je n’insiste pas encore sur ce point, le monde musulman étant dans une telle effervescence qu’il n’est pas besoin de démontrer qu’il y a, là aussi, quelques menus problèmes de ce côté-là. Je relève simplement que le cheminement religieux s’est compliqué par rapport à nous du fait de l’intrusion de paramètres de toute autre nature, un peu comme la Pologne soutient une église qui défend ses libertés…

    J’en arrive, avec la Pologne, aux pays « matérialistes » qui ont volontairement réduit la puissance religieuse. La Pologne, viens-je d’écrire, est un cas à part, liberté et religion étant étroitement associées dans le mental des fervents de la chose. Ce qui frappe ailleurs est en fait la persistance des croyances pourtant combattues avec acharnement. Il y a bien sûr dans cette persistance une part due à la dialectique. Ce que l’on combat trouve naturellement  des défenseurs sans qu’on puisse discerner vraiment si c’est la religion plus que le combat qui motive les dits défenseurs. De plus l’Eglise doit-elle représenter pour certains la seule forme possible d’opposition à un régime socialement contraignant ?  Mais sans doute aussi faut-il y voir et un besoin, et la difficulté qu’il y a à éradiquer ce besoin qui, aujourd’hui, n’a que le Christianisme à se mettre sous la dent (Asie mise à part évidemment)

    Quant à l’Asie, nous ne savons pas grand-chose de ce qui s’y passe en ce domaine. Gageons toutefois que les pratiques passées n’ont pas disparu et que les problèmes qu’elles posent doivent être relativement négligeables : le point de départ est très différent, sauf au Tibet où la religion a eu son heure de gloire temporelle…

    Voilà, nous retombons à présent sur la prospective, les problèmes existentiels qui se rattachent au surdéveloppement matériel d’une part, au progrès de nos connaissances d’autre part, à la question lancinante du « pourquoi » de manière générale.  Quelles sont d’abord les tendances que nous pouvons constater ? L’œcuménisme est la première d’entre elles, de Jean 23 aux martyrs iraniens du bahaïsme. L’humanité se dirigeant vers un monothéisme universel, la louange de Dieu dépassant les manières de la chanter. Ce type d’approches se heurte de toute évidence à de nombreuses pesanteurs matérialistes et idéologiques, les Eglises n’étant pas seulement des temples d’adoration. Elles ont prise sur la vie courante et se concurrencent fréquemment : l’Islam et le Christianisme en Afrique par exemple. Or et comme le fait religieux est remis en cause dans son essence, ce sont les structures qui ont tendance à dominer l’évolution. Pour parler plus crûment, je dirais qu’un missionnaire se positionne selon les résultats statistiques qu’il obtient, denier du culte, nombre de convertis et de vocations, plus qu’en fonction de l’idée abstraite du divin, quel qu’il soit, qu’il parvient à faire circuler.

    L’œcuménisme implique à la fois un unanimisme, difficile à obtenir à l’ère des masses (la tendance est plutôt à la multiplication des chapelles) et à la fois un énorme bouleversement des mentalités de ses promoteurs. D’où son échec depuis son lancement et la politisation accrue qu’on observe au sein de chaque église. En théorie, il y a plus d’obstacles à terme à l’œcuménisme universel qu’à la poursuite de la dégradation des religions antiques. On ne peut toutefois éliminer d’entrée sa possibilité d’avènement futur, auquel cas après demain sans fin du monde poserait quelques problèmes : les masses lémurianisées constituent une association de concepts antinomiques. Autrement dit, la lancée de cette première tendance ne ferait que repousser l’échéance…

    La deuxième tendance constatée est celle, en l’absence de toute idéologie dominante, du chacun pour soi : l’éclatement du spirituel en multiples sectes d’une part, les thèses et aberrations  science-fictionnistes d’autre part, l’hédonisme enfin. Rien de nouveau en ce bas monde si on veut bien se souvenir du monde antique, le dit monde antique pouvant nous donner quelques indications sur l’après demain consécutif : une longue période extrêmement riche culturellement mais totalement instable précédant le pire mysticisme que la planète ait connu. Corrigeons cela par nos improbables et nous obtenons bien sûr notre cycle anarchique du début. En gros, la perpétuation des tendances considérées avec de bonnes choses et des stupidités, puis un second stade plus unitaire mais sans unanimisme : peut-être l’avènement d’une poignée de grandes écoles spirituelles d’un nouveau genre ? 

    A condition bien sûr qu’il y ait une certaine répétition dialectique de l’histoire, ce qui reste à démontrer : l’ère des masses est quelque chose de tout-à-fait neuf dans notre évolution, les médias n’ayant notamment jamais eu autant d’impact qu’aujourd’hui. Et les croisades lancées en plusieurs années de prédications voici une dizaine de siècle seraient aujourd’hui, abstraction faite de l’impossible unanimisme, « vendues » en moins d’un mois de campagnes promotionnelles.

    Ce constat m’amène à formuler un troisième scénario, celui du « scientisme » vulgarisé. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées : d’abord celle qui partirait de l’a priori du Cosmos interpellateur. Le « Big Bang » pour résumer mettrait globalement car largement médiatisé l’humanité en face du problème de fond de l’origine ultime de la création de l’Univers. La Terre, c’est bien ; le système solaire, c’est encore mieux ; les galaxies, c’est déjà dur ; le noyau énergétique initial, c’est le gouffre… Qu’il y ait, dans cette vision, des extra terrestres ou non (d’ailleurs les scientifiques ont un consensus positif sur ce point), le problème ne serait pas résolu pour autant. Un renouveau du divin serait, dans ce cas, fort probable mais très différent de l’œcuménisme : il n’y aurait pas de révélation philosophique mais une prise en compte par le bas, soit avec une multitude d’interprétations possibles, de notre interrogation fondamentale.

    Deux grands courants d’idées pourraient s’ensuivre : un, le Cosmos est trop vaste pour l’homme, ramené alors à une mesure microscopique. Nous sommes proches ici de l’hédonisme, mais d’une façon très protestante au sens luthérien du terme. Deux, l’homme a une mission dans cette immensité, ne serait-ce que perpétuer ce que Dieu a créé. En allant alors au-delà du système solaire et de sa durée prévisionnelle de vie. Peut-être il y a-t-il, loin de nos antennes, radars et télescopes, des mondes qui hantent ainsi les espaces interstellaires à la recherche de nouvelles terres vierges où ils pourraient déposer le drapeau divin de la matière pensante ? Des gens sérieux comme Hubert Reeves ne définissent-ils pas déjà l’homme comme « conscience de l’Univers », la matière se dotant de sens ? N’oublions pas que le scénario tient au phénomène des médias : Hubert Reeves, astrophysicien, peut penser ainsi. Mais en outre c’est un habitué de la télévision et de la presse, tout comme Carl Sagan, comme la NASA, comme tous les observateurs du Cosmos qui ont versé dans la science fiction. Le Monde serait-il une illusion, un immense mirage de radiations, que l’engrenage de la vulgarisation médiatisée nous empêcherait de le concevoir globalement.

    Reste, dans cette deuxième hypothèse, le passage de l’idée à l’action. C’est le seul cas, il faut le souligner, où nous serions entraînés en avant d’une façon positive, rempli de messianisme et donc de morale (qui n’a rien à voir avec l’ordre moral du 19e siècle ou de la Nouvelle Droite : probablement souhaiterions nous le prosélytisme de ce que nous avons de meilleur…) Et nous aurions donc toutes chances de muter cérébralement d’une façon impressionnante, inimaginable pour des hommes qui en sont encore aujourd’hui à vouloir dégager le terrain de leurs possibles élites. Le Cosmos, dans ce cadre, nous conduirait à une révolution fantastique, à des années lumières de nos problèmes actuels.

    A condition, là encore, que l’unanimisme puisse être obtenu par les médias. Ce qui, nous l’avons vu, est moins que certain. Nous en arrivons donc à une deuxième hypothèse plus plausible qui ne considérerait la première que comme l’une des directions suivies  par une fraction des humains. Cette « chapelle » cohabiterait avec d’autres comportements, hédonisme, religions archaïques et stupidités, pour reprendre les principaux possibles d’entre eux. Et nous devons ici faire appel à nos possibles antérieurs pour imaginer les suites potentielles : dans le cas par exemple de majorités d’idées successives, le développement hégélien à fuite scientifique, nous pourrions fort bien évoluer par à-coups, in fine jusqu’à la conception largement répandue de la mortalité du système solaire. De là nous déboucherions soit sur l’infantilisme de fin du Monde, soit sur la fébrilité du départ à tous prix. Selon les majorités d’idées du moment, fonction en la matière de nos possibilités technologiques… Gageons qu’un tel scénario s’étalerait dans le temps, variant en fonction de la recherche scientifique, un peu comme les hommes jugent le cancer depuis que nous le connaissons.

    Un développement décadent donnerait par contre un résultat tut différent,  mêlant peut-être religions archaïques, mysticisme et super hédonisme, selon le niveau intellectuel moyen d’humains engagés dans un processus d’abandon. Le corporatisme et un développement technologique trop rapide pourraient nous y amener.

    Enfin, qu’il s’agisse d’œcuménisme, d’anarchie spirituelle ou de « scientisme », l’ensemble des réponses que nous apporterons ou non à l’interrogation sur notre raison d’être ne sera pas forcément étale : nos réflexes anti-monolithisme ne sont pas qu’internes. Nous ne sommes pas sortis de nos époques tribales et les nations restent nombreuses ! Suffisamment nombreuses et suffisamment différenciées pour que la question du déterminisme en la matière se pose. Anticipant sur la suite de ces considérations, je relève ici que les termes de la question ne sont pas identiques sur toute la surface de la planète : les niveaux de développement économiques ne sont pas égaux ; le « cheminement religieux » n’a pas été poussé partout de la même façon ; les intrants mentaux diffèrent d’un pays à l’autre, etc. Comment, dans ces conditions, pourrions-nous tous accoucher au même moment des mêmes idées ?!

    En admettant même une évolution à dominante darwiniste ou technologique, c’est-à-dire une perspective assez monolithique du Monde, il faudrait une extraordinaire mutation des médias, quelques Hersant dominant la Terre, pour en arriver là. Or les Hersant, ère des masses oblige, sont de plus en plus aux ordres de leurs clients : l’ordinateur refuserait le programme (sauf à modifier la mémoire inerte mais nous entrerions dans la subjectivité la plus totale)

    De là à déboucher sur la concurrence des civilisations il n’y a pas loin, en intégrant alors au  paramètre spirituel ceux qui participent à la puissance  relative des peuples : la dialectique des cultures entrainant le Monde en fonction des puissances objectives supportant ces cultures, c’est, à l’heure du Cosmos, une possibilité d’avenir qui illustre notre questionnement sur le déterminisme humain. Avant toutefois d’en arriver là, il convient d’insister, en conclusion de cette première série de réflexions, sur la constante que nous y voyons. J’avais d’ailleurs déjà mentionné l’importance de la spiritualité, de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes face au Cosmos, de notre destinée donc, dans notre évolution globale. De même que la science-fiction permet de mettre le doigt sur les dangers d’évolutions isolées de paramètres, la projection abstraite de notre spiritualité montre que cette dernière conditionne assez largement nos choix de civilisation, avec un effet retour assez évident sur notre conception spirituelle de l’homme : les gens « sérieux », qui négligent ce fait, sont probablement moins réfléchis que ceux qui y attachent de l’importance. Et lorsque la science démolit des croyances millénaires, il est plus sage de travailler sur les hypothèses de cette science que de faire comme si elle n’existait pas.

    Les extra terrestres, la mort du Soleil, la conquête spatiale, la mutation génétique contrôlée, la maîtrise de l’atome, etc., sont indubitablement des hypothèses scientifiques qu’il est irréfléchi de négliger. Ah, si nous recevions sur la tête cette sonde extra-terrestre évoquée antérieurement ! Combien de gens « sérieux » tomberaient des nues, non pas du fait de la sonde en question mais de celui de ses retombées sociales ! En l’an de disgrâce 1983, force nous est de constater que quiconque formule quelques idées sur le sujet en ayant l’air d’y croire est présenté dans les jours qui suivent comme un illuminé. L’OVNI ridiculisé pour enterrer le problème de fond. C’est…ridicule quand tout un chacun est à même de se procurer les plus récents ouvrages d’astrophysique et de suivre tranquillement à la télévision les émissions scientifiques les plus actualisées qui soient. Tempêtes sous les crânes et un tissus adhésif sur les lèvres : il y a là très probablement une illustration de plus sur le décalage présent entre notre évolution technique et notre évolution politico-sociale…

     

    L’homme et son déterminisme

    Nous pensons, nous agissons et la somme de nos pensées et de nos actes peut abstraitement figurer notre évolution. Ainsi Marx, Engel et Lénine plus la volonté des peuples opprimés par le tsarisme auraient ouvert une voie nouvelle dans l'évolution de l'humanité. De plus, cette voie nouvelle correspondrait à des lois inéluctables de l'évolution, conduisant à terme l'ensemble des humains au communisme.

    Dans ce schéma, nous n'aurions en fait que peu de prise sur la symphonie évolutive. Tout juste pourrions-nous la jouer plus ou moins bien et, ici et là, en moduler les partitions. Le schéma technologique, le schéma darwiniste, la dialectique mentale sont autant d'autres concepts qui débouchent sur une certaine et progressive socialisation du monde terrestre, socialisation qui suscite, dialectique oblige, des courants opposés et œuvrant à sa non réalisation.

    La question du déterminisme réside ici dans les chances possibles de victoire de ces courants opposés. Ce n'est pas la seule : il y a celle, constatée sur longue période, que pose l'échec répété des tentatives hégémoniques, soit par extinction et vieillissement, soit par explosion sous l'assaut de tentatives autres et extérieures. Il y a enfin celle, relevée avec la spiritualité, de la progressivité de nos cheminements selon un schéma à définir et des lois à identifier.

    Les niveaux de réflexion sont à chaque fois plus élevés : dans le premier dilemme, nous nous demandons si l'action de l'homme est supérieure à celle "des" hommes et de la matière ; si le chef d'orchestre a pouvoir, en plein mouvement symphonique, de faire exécuter un autre mouvement par ses musiciens. Autrement dit, pouvons-nous et pourrons-nous un jour maîtriser suffisamment nos paramètres évolutifs pour dominer nos grandes tendances d'évolution ?

    Le deuxième niveau est d'une autre nature : quelle que soit la réponse apportée à la première question, nous constatons de facto l'existence de tentatives de domination au fil des siècles, que ces tentatives soit ou non volontaristes. Et ces tentatives échouent, non sans avoir fréquemment produit d'importants effets évolutifs. Echoueront-elles toujours ou bien y aura-t-il un aboutissement final à nos convulsions dialectiques ? Et, dans ce cas, cet aboutissement est-il maîtrisable ou bien nous est-il imposé par force de lois sur lesquelles nous ne pourrons jamais avoir de prise ? Autrement dit à nouveau, n'y-a-t-il pas, au delà des combinaisons de paramètres, une "logique" supra humaine d'évolution que nous pouvons éventuellement arriver à connaitre mais sans jamais pouvoir en jouer : un peu comme nous commençons à connaitre les règles de formation des étoiles et des galaxies sans avoir aucune prise sur leur déroulement ?

    Ce qui nous amène tout naturellement à nous demander, troisième et ultime niveau de réflexion, si ces règles supra humaine éventuelles ne s'intègrent pas dans un schéma plus vaste qui nous renvoie alors aux réflexions précédentes sur notre destinée. Autrement dit encore, après nous être interrogés sur nos capacités à conduire la voiture, nous nous sommes inquiétés de savoir s'il était en notre pouvoir d'en apprendre -et éventuellement d'en modifier- les mécanismes. Avant d'arriver à l'ultime question : pouvons-nous descendre de la voiture ?

    Reprenons dans l'ordre ces trois grandes questions qu'il fallait nécessairement isoler : si nous revenons par exemple sur le jeu de tennis de M. Dupont, on s'aperçoit que son déterminisme  possible doit s'observer à plusieurs niveaux : le jeu de balle tout d'abord, un revers au lieu d'un coup droit. Il n'est pas sûr qu'il ait le choix, la balle adverse, son positionnement instantané, le vent, etc., jouant un rôle évident dans ce choix. Puis la partie dans sa globalité : là encore ses choix sont très relatifs. La force de l'adversaire, son état d'esprit, l'arbitrage, l'accoutumance au revêtement, la chaleur, bref de nombreux éléments externes influent sur le cours et le résultat de la partie. Enfin, le jeu lui-même dans son ensemble : M. Dupont aurait-il pu faire autre chose que du tennis ? Bien entendu je n'aborde pas la question absolue de l'existence de M. Dupont : aurait-il pu ne rien faire du tout, ne jamais sortir des limbes ? D'abord, la réponse est aujourd'hui évidemment négative, nous travaillons sur l'observable et, donc, l'existant ; ensuite cette question dépend plus, à notre niveau de connaissances actuel et potentiel, du spirituel que du déterminisme humain !

    La dialectique de l'homme et de son environnement

    Le premier niveau du déterminisme humain, celui du choix du revers ou du coup droit et des conséquences de ce choix sur la suite de la partie fut longtemps le seul sur lequel nous avons pu penser : notre environnement nous écrasait de toute sa puissance supposée et se déterminer revenait finalement à gagner ou perdre la meilleure place au Soleil. Y pouvions-nous en fait grand chose ? Darwin dit "non", résolument "non", du moins au niveau de la pensée consciente. Peut-être les gènes ou les corrélations de gènes ont-ils une certaine liberté d'action, laisser filer ou réagir par exemple, mais le sauvage de 100 kg de muscles face au sauvage de 50 kg de graisse malsaine ne détermine pas sa victoire, celle-ci est prédéterminée. Il en va de même pour bon nombre de nos actes, sinon la totalité. La victoire et l'épanouissement d'une peuplade guerrière des temps antiques reposaient sur des facteurs tels que la technologie des armes, la motivation des guerriers, elle-même fonction des chances de survie globale... De même l'évêque Grégoire de Tours légiférant à l'aube du Moyen Age n'avait-il que peu de liberté d'action dans ses choix : ceux-ci découlaient de situations qui s'imposaient à lui, des rapports de force, des influences (Eglise, féodaux, contraintes matérielles de l'époque, nécessités de défense, etc.), des connaissances propres qu'il avait, avec ses contemporains, des interactions de paramètres politiques, sociaux et économiques. Bref, le monumental travail juridique qu'il acheva fut plus l'aboutissement d'une évolution qu'un véritable point de départ, même si la codification de règles limitant la loi du plus fort peut être interprétée comme le début de l'Etat de Droit : celui-ci s'imposait comme le marché de masse s'imposa aux industriels et aux peuples développés de l'Entre-deux-guerres.

    On peut même aller plus loin dans ce raisonnement en cherchant non plus des preuves des limites de notre déterminisme mais des exemples de ce déterminisme. On n'en trouvera pas beaucoup dans notre histoire, du moins à l'échelle des dirigeants. Alexandre Le Grand, ai-je déjà relevé, comme Napoléon, comme Hitler appuyèrent leurs rêves fous sur des données qui ne leur devaient rien. Et lorsqu'ils dépassèrent les possibilités de ces données, le melting pot mondial, l'impérialisme républicain ou germanique, ils échouèrent très rapidement. Hannibal lui-même ne put rien contre la puissance romaine et sans empiéter pour l'instant sur les plates bandes du deuxième niveau de raisonnement, on peut ici renverser la charge de la preuve : s'il ne put rien faire pour enrayer l'essor romain, n'était-ce pas simplement parce que cela ne dépendait pas de sa volonté mais d'un ensemble de faits sur lesquels il n'avait aucune prise (et, notamment, le coût de sa campagne) ?

    Fort bien, tout cela fut effectivement valable jusqu'au moment où l'on commença à connaître ou a redécouvrir le maniement de cet ensemble de faits. Or, pourrait-on ajouter, dès lors que ce stade est dépassé, notre déterminisme s'accroit. Quand on ne connait rien d'un ordinateur, on reste stupide face à son architecture. Mais si on sait pianoter, alors on commence à le faire fonctionner à sa guise, de plus en plus à sa guise. La démographie est-elle militairement importante ? On "fait" du natalisme. L'industrie est-elle la clé du développement ? Va pour une politique industrielle. La recherche est-elle la clé du développement industriel ? Pourquoi pas la recherche !? L'éducation joue-t-elle un rôle primordial dans le développement de la recherche ? Et ainsi de suite, en remontant le cours des causalités, jusqu'à parvenir à la plus lointaine des manettes de l'évolution. Il faut nuancer le propos, l'approche fait apparaître, au fur et à mesure de son déploiement, un nombre croissant de causalités en amont. L'industrie n'est pas la seule clé du développement, la recherche n'explique pas ne serait-ce que la moitié de l'industrie et l'éducation, ne serait-ce que le tiers de la recherche. Tout cela contribue au processus et on peut espérer, en l'accélérant volontairement, une accélération du reste. De plus, on n'arrive toujours pas à parfaitement maîtriser les véritables mécaniques, c'est-à-dire des systèmes parfaitement répétitifs, que sont les engrenages économiques : un peu plus d'offre que de demande ? Les prix baissent. D'où, pour faire baisser les prix, augmentons l'offre, CQFD. De toute évidence, ce n'est pas si simple, même dans le cas précis de règles mécaniques.

    Du moins peut-on penser qu'un jour, nous y arriverons, que nous saurons peut-être déterminer une certaine régularité de nos activités économiques puis, pourquoi pas ?, de nos autres activités. Notre déterminisme se préciserait avec le temps et l'amas de savoir engrangé en son fil. Partant de là, nous sommes amenés à conforter le bien fondé du comportement de ceux qui cherchent à contrer nos grandes tendances d'évolution. Conséquence normale, humaine, de gens qui commencent à savoir piloter un bolide : le premier geste est de voir si on peut en modifier la direction. Et, si nous le pouvons, pourquoi ne pas engager le véhicule dans une voie choisie par nous ?

    Hélas ! Trois fois hélas !!! Certes, nous pouvons effectivement apprendre à conduire. Mais ne sommes-nous pas prédéterminés en ce qui concerne la direction à prendre, nos cultures, notre éducation, les nécessités matérielles et sociales étant autant d'œillères qui limitent le cadre de notre réflexion ? D'autant que la progression de ces œillères dans le temps dépend de multiples interactions qui sont loin d'être à notre merci. S'il y a Reagan, pour illustrer le propos, c'est qu'il y a eu Carter ; et si Chirac arrive un jour, c'est qu'il y aura eu Mauroy. Et Reagan comme Chirac ne feront pas le lit de fistons en copie conforme. La dialectique, la correction des conséquences mono formes de politiques elles-mêmes corrigeant des politiques précédentes, jouera.

    Alors ? Pourra-t-on, dans un futur plus lointain, dominer ce rythme jusqu'à le contrôler et, éventuellement, le modifier ? L'homme approche-t-il de sa réelle liberté de manœuvre ? Il faudrait, pour ce faire e si c'est faisable, qu'il s'affranchisse alors de son passé, volontairement oublieux de tout ce qui pèse sur ses choix présents. Et nous avons vu que notre mental était essentiellement formé d'acquis : quel Prométhée victorieux arrivera à jeter l'eau du bain sans le bébé, à conserver des enseignements dégagés de leur contexte ? Tache immense que de relever, dans chacune de nos découvertes les plus infimes, le poids des découvertes passées et des véritables innés qui les sous-tendaient ! Pourrions-nous d'ailleurs continuer à évoluer sans jamais, sans "plus jamais", se référer à des expériences passées ? Au delà de Prométhée victorieux, ne sommes-nous pas condamnés à vivre avec le temps ?

    Nous touchons là en fait la limite absolue de notre possible premier déterminisme. Même si, ce qui paraît être le cas, nos connaissances des paramètres évolutifs s'élargissent, il paraît douteux que nous puissions jamais les manœuvrer à notre guise, en fonction de concepts totalement dégagés de notre environnement temporel. D'ailleurs, et nous en arrivons à notre deuxième niveau de réflexion, y parviendrions-nous tout de même que, l'expérience le prouvant, nous ne serions pas certains de vaincre le temps sur longue période...

     

    Dialectique et déterminisme

    "Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles" (Paul Valéry) La remarque, bien que partant de prémices qui n'ont pas grand chose à voir avec les nôtres (pour Valéry, c'était après les boucheries de 1914-1918), donne parfaitement le "la" de ce nouveau niveau de réflexion. De fait, la mortalité des constructions humaines est quelque chose de frappant dans notre histoire : les styles architecturaux, les systèmes sociaux, les empires économiques ou militaires, les "civilisations" se succèdent les unes aux autres à une vitesse effarante, de plus en plus effarante. Les styles par exemple : plusieurs siècles de gréco-romain, puis quelques siècles seulement d'art roman avant un temps encore moins long d'art gothique, classique puis flamboyant, brutalement renvoyé au néant par une Renaissance dont l'éclat fait oublier et la transformation progressive et la faible durée. Les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Napoléon 1er, Napoléon 3, Belle Epoque s'accélèrent jusqu'à la fantasmagorie de l'après deuxième guerre mondiale où ils ne durent réellement que le temps d'une mode publicitaire. Le "Punk" chasse le "Beat Nick" avant d'être lui-même écarté par le "Hard" Bref, nous en arrivons à une situation kaléidoscopique où l'œil a tout juste le temps d'observer l'aspect général d'un phénomène avant d'être confronté au suivant.

    Les systèmes sociaux se succèdent eux-mêmes à une allure croissante : des millénaires d'esclavage, quelques siècles de servage transitoire puis le grignotage de plus en plus rapide des situations intermédiaires consécutives, le tout avec une conscience croissante de la chose. Les empires n'échappent pas à la règle : plusieurs milliers d'années égyptiennes, un peu moins de romaines, encore moins de franques, toujours moins de victoriennes ou germaniques et, pour finir, notre demi siècle seulement d'hégémonie américano-soviétique qui, déjà, nous parait interminable et insupportable.

    Ne retenons pour l'instant que quelques faits essentiels de ces successions de situations, sans parler de la progressivité qui appartient au troisième niveau de réflexion... Il y a d'abord succession, c'est-à-dire morts et naissances de situations. Il y a aussi accélération de ces morts et de ces naissances avec le temps. Il y a enfin conscience croissante de la mécanique, elle-même concourant à sa mise en œuvre. Ces trois faits paraissent lourds, pesants face au volontarisme éventuel d'individus réussissant (?) à imprimer leur déterminisme sur l'évolution. N'y-a-t-il pas des lois, notamment liées aux grands nombres, qui président à notre évolution, empêchant mécaniquement ce déterminisme éventuel de dominer durablement ? La dialectique, un fait, une pensée suscitant, une fois connu, un fait ou une pensée opposé, peut-être une de ces lois ? Et que diable peut-on y faire ! Connaîtrait-on toutes ces lois qu'il nous serait impossible de les manier, sauf à contraindre les multitudes. Et là encore ne risquerions-nous pas le vieillissement prématuré, la mort lente par blocage de l'évolution et de sa dynamique ?

    C'est du domaine du possible, rétorquera-t-on : certes, les disparitions-naissances s'accélèrent. Mais d'un autre côté, elles se simplifient : une multitude de peuplades à tendances expansionnistes, puis un peu moins de nations à tendances impérialistes, puis deux empires à tendances hégémoniques, il ne reste qu'une étape. C'est oublier les évolutions internes, les décentralisations et renaissances du provincialisme, l'éclatement interne des pouvoirs. S'il y a simplification géographique, c'est parallèlement à une complexité croissante des rapports politiques, économiques et sociaux. La dialectique change de registre...

    Sans compter d'ailleurs le Tiers Monde qui, face à deux hégémonies monolithiques peut très bien en bâtir une troisième brisant peu à peu les deux premières sans parvenir à s'imposer à son tour : si jamais le bipolarisme mondial était un danger pour l'évolution humaine, ses correctifs internes et externes sont là -et bien là !- pour nous en sortir. Et ce, sans que nous ayons à faire quoi que ce soit pour les tirer de l'ombre : ils s'en sortent tout seuls, comme dopés par les excès de la situation dominante du moment...

    La technologie risque-t-elle de pousser le monde à la parfaite ressemblance ? Aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur des pays à fort taux d'évolution technique se lèvent des voix qui s'y opposent et qui refusent l'engrenage. Notre monde se complique en fait, nous l'avons vu, avec le progrès technologique et social. Le melting pot mondial, nous l'avons vu également, donnerait une palette d'humains bien plus riche et diversifiée que notre palette actuelle. Mieux, une évolution marxiste-léniniste nous conduirait à des situations intermédiaires beaucoup plus complexe et mouvante que la réaction à cette évolution.

    Imaginons à présent que l'homme, maîtrisant les paramètres d'évolution au jour le jour, se mette à étudier ces lois à long terme et finisse par les contrôler à leur tour. Il ne s'agit plus ici de contrainte globale des masses, contrainte qui conduit à l'impasse, mais de "contrôle" L'homme veut aboutir à tel ou tel résultat, il démarre donc une dialectique qui y conduirait inexorablement. Ainsi, avant d'arriver à Chirac, fallut-il, pour donner un exemple, aider la gauche à vaincre tout en créant le Club de l'Horloge. Visée machiavélique s'il en est mais plausible. Voilà du déterminisme, non ? Combien de politiciens en chambre ne bâtissent-ils pas de tels ouvrages théoriques ?

    Un peu comme des apprentis sorciers car deux phénomènes interviennent : d'abord la dialectique, s'il s'agit bien d'une des lois fondamentales de l'évolution, n'est jamais neutre ni parfaite. Elle n'est pas neutre car elle produit des effets sur l'évolution indépendamment des antithèses et synthèses qu'elle suscite. La gauche au pouvoir en France laissera des traces quoiqu'il advienne. Et elle n'est pas parfaite car il est rarissime qu'une thèse puisse s'appliquer parfaitement sur notre Terre. Les grandes lignes peuvent être mises en œuvre mais il y a toujours des aménagements au moins ponctuels en fonction des nécessités : le libéralisme accouche aussi bien de la médecine "libérale", le libre choix de son médecin, que de la protection de cette médecine libérale, les limites apportées à ce choix (le médecin, lui, est toujours le gagnant) Et chaque aménagement ou presque est lui-même porteur d'une dialectique, totalement indépendante de la dialectique d'ensemble voulue par l'apprenti sorcier. Premier point donc : le contrôle de nos grandes lois évolutives est beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît.

    D'autant et ce sera le deuxième point que l'on finit par retomber sur l'obstacle du temps mentionné en conclusion du premier niveau d'analyse : Chirac réussit et arrive au pouvoir suprême (nous avons vu d'ailleurs que cela avait de moins en moins d'importance, ère des masses oblige) Et puis après ? Son avènement n'est-il pas en définitive le départ d'une dialectique plus évoluée ? D'où la question de savoir où veut-il en venir à très long terme et, pour ce qui nous concerne dans le présent chapitre, si son beau contrôle des lois de l'évolution politique n'est pas en fait prédéterminé par les idées (acquises) qu'il se fait du Monde ? Voir, pour la suite, la fin du premier niveau d'analyse...

    Bien sûr, quand je mentionne Chirac je ne pense pas qu'à lui mais au courant d'idées qu'il représente. Là encore on pourrait ajouter, à l'appui de la thèse anti-déterminisme, que ce courant d'idées ne peut pas être homogène, unanimiste, et que la vision de son leader a toutes chances d'être singulièrement corrigée une fois le stade d'application atteint. Bref et pour l'instant tout du moins, il serait plus que présomptueux d'affirmer que nous déterminons notre évolution. Celle-ci, à notre deuxième niveau de réflexion, parait résolument venir, et pour longtemps encore, de confrontations et de règles qui échappent à notre maîtrise. Quant à demain, où nous en saurons certainement plus qu'aujourd'hui, il faudrait que nous ayons une idée même approximative de notre devenir pour pouvoir nous servir de ce que nous saurons : c'est exactement le constat que nous faisions sur l'inutilité de posséder une machine à prévoir l'avenir. Chirac comme Mitterrand, Reagan, Andropov ou Jaruzelski n'ont certainement pas le plus infime soupçon de notre devenir et, consécutivement, de ce qu'il faut faire pour le rendre plus agréable. Si tant est qu'ils puissent, le connaissant, le comprendre !

    Il n'est même plus ici question de déterminisme puisque le problème n'est plus de pouvoir aller où l'on veut mais de le savoir. Tout au plus commence-t-on à s'interroger sur la meilleure manière de maintenir, voir d'accroître un progrès que nous subissons tout-à-fait passivement. Nous nous interrogeons également sur la nature du progrès, sur ce qui est réellement ou non un progrès mais il ne viendrait à personne l'idée de lancer consciemment son pays sur une voie de régression. Pol Pot et ses sbires n'avaient eux-mêmes pas cela en tête lorsqu'ils le firent. Ils parlèrent ultérieurement de progrès des mentalités, voir de la nécessité de préparer leur pays à l'après guerre atomique, bref d'une notion progrès différente de la nôtre. Même les partisans d'une Histoire (avec un grand "H") plus sereine, type peuplades irréductibles d'Australie, d'Amazonie  ou d'Afrique australe, la conçoivent en terme de progrès, par réaction contre une évolution qu'ils jugent néfaste à l'homme.

    Souvenons-nous qu'il n'en fut pas toujours ainsi. Il exista et il existe toujours des peuples qui, aujourd'hui comme demain, devaient et doivent ressembler à hier, notre naturalisme  spirituel sans l'idée d'évolution. Ce sont les faits qui  leur donnent tort et j'en arrive à présent au troisième et dernier niveau d'analyse de ce chapitre sur le déterminisme humain...

     

    Déterminisme et évolution

    Certaines personnes avancent des thèses telles que « l’homme est toujours l’homme » (nous avons vu qu’il n’en était rien mentalement) ; ou bien : « il n’y a pas de progrès », en songeant à des comportements comme la volonté de puissance ou l’instinct collectif de meurtre. Pour ces gens, l’évolution technologique est un épiphénomène qui masque une extraordinaire stabilité du genre humain, lequel ne serait affecté que par le nombre et les contraintes diverses qu’il subit. L’homme est un loup et sera toujours un loup pour l’homme, pour illustrer le raisonnement.

    Peut-être est-ce vrai, ce qui reste à démontrer, en ce qui concerne les individus : on peut imaginer plausiblement qu’un colérique sera toujours un colérique ou bien qu’une foule en colère non contrôlée produira des excès fâcheux quelle que soit l’époque de référence. Le criminel monstrueux sera lynché dès lors qu’aucune protection ne lui est accordée.

    Répétons que même dans le cas des individus ou d’addition d’individus, la démonstration reste à faire. Après tout, les badauds qui, jadis, applaudissaient aux écartèlements de condamnés à mort pourraient très bien se précipiter aujourd’hui dans les toilettes les plus proches pour soulager leur estomac retourné ! Tout est histoire d’acquis…

    Je n’aborderai toutefois et même pas la question : les visions d’ensemble suffisent à démontrer que nous évoluons généralement dans un sens progressiste. Et qu’importe alors que notre cœur profond, lui, ne bouge pas ! Du moment que les actes, eux, s’améliorent, le futurologue n’a guère cure des motivations. Sinon, à l’extrême limite, pour extrapoler des actes ultérieurs en fonction d’évènements supposés devoir advenir. Pour en terminer sur ce point, on peut d’ailleurs concevoir encore plus plausiblement que les actes créent les habitudes, sont de nouveaux acquis qui modifient à la longue notre humain de base donné comme soi-disant intangible : voir l’évolution de la torture à travers les siècles…

    C’est d’ailleurs en partant de cet exemple de la torture que je vais démarrer mon raisonnement sur le progrès mais sans faire intervenir ici les réactions individuelles. A l’attention particulière des pessimistes analphabètes, voici quelques aperçus du sujet à travers les âges. Tout d’abord celui des tribus antiques, on en retrouve encore au 19e siècle et au début du 20e siècle, qui organisaient la torture collective. Dans ces groupes de primates, chacun y allait de son coup de canif pour dépecer la victime à petit feu. Les Indiens dansant autour du condamné, les séances de lapidation, les cérémonies anthropophages ne sont pas des inventions !

    Puis succéda à ces pratiques d’un goût douteux une pratique déjà moins malsaine, celle de la torture sans participation des spectateurs. La roue, le feu, l’écartèlement, certes –et pour le condamné, il n’y avait guère de différence- mais on se contentait de regarder. Après quoi on conçut peu à peu que faire souffrir le condamné n’était peut-être pas plaisant aux Dieux qui nous assistent. Vinrent la guillotine et autres techniques du genre (la seringue, tout récemment, aux USA) qui étaient censées faire disparaître le fauteur de troubles en douceur et avec de moins en moins de spectateurs. Le problème de la peine de mort était posé, qui reste la grande affaire de notre présente époque. Et si on résume ce qu’il faut bien appeler une évolution dans le sens où nos comportements collectifs ont été progressivement modifiés, nous sommes passés de la barbarie collective au meurtre légal, ce qui est tout de même un progrès…

    « Et les disparus d’Argentine ? Et Pol Pot ? Et les massacres en Afrique ? Et les asiles psychiatriques ? » C’est d’ordinaire ce qu’on se voit asséner dès lors qu’on parle de progrès en la matière. Les disparus d’Argentine ? Mais il y a moins d’un siècle, les généraux visés n’auraient même pas pris la peine de se cacher. S’ils se sont cachés, c’est bien qu’ils savaient devoir encourir la réprobation internationale. Pol Pot, l’Afrique ? C’est tout bêtement la preuve que le progrès social dépend du progrès économique, l’élévation du niveau de vie jouant un très grand rôle : éducation, information et complexité politique n’étant pas négligeable à cet égard. Les asiles psychiatriques ? Il y a tout de même une petite différence, sensible pour les victimes, avec les pratiques staliniennes, l’élimination physique, lesquelles étaient elles-mêmes quelque peu différentes des habitudes tsaristes : souvenons-nous que Pierre Le Grand tortura son fils de sa propre main et qu’il n’était pas utile de faire des procès pour envoyer un trublion en Sibérie…

    Alors, que le cœur humain soit encore empli de vilaines potentialités et que des circonstances particulières permettent à ces vilénies de s’exprimer, c’est une chose. Mais de là à en déduire, parce que nous ne sommes pas passés en quelques années d’après guerre de l’horreur à la perfection, qu’il n’y a ni évolution, ni progrès, en est une toute autre. Le Monde technologique s’est bâti sur plusieurs siècles, pourquoi en irait-il différemment de nos mœurs ?

    La condition féminine, la faim, les transports, les communications, le respect des subalternes, la protection des faibles, l’égalité, tout sans exception est passé dans le moule évolutif, lent mais puissant. Et si nous restons insatisfaits au point de nier le progrès, n’est-ce pas d’une part parce que nous vivons une époque où le mouvement s’accélère anarchiquement (les archaïsmes sautant aux yeux plus que les progrès) et, d’autre part, parce que la rapidité du mouvement nous fait perdre de vue le chemin parcouru, un peu comme le paysage se perd vu d’un train à grande vitesse ?

    Il y a une sorte de folie dans nos raisonnements de riches, une déconnection dangereuse de notre passé même le plus proche. Comme si, emportés dans un tourbillon, nous décidions, justement, de faire table rase de ce passé, de tenter de jeter l’eau du bain en gardant le bébé de nos connaissances. Le moment, si c’était le cas, est fort mal choisi : d’abord, nous ignorons encore beaucoup trop de choses pour nous passer de l’aide de l’expérience. Ne serait-ce, ai-je déjà relevé, que pour de simples automatismes économiques. Ensuite, un tourbillon, une mutation très rapide, n’est pas la condition idéale, pour le moins, alors que nous ne sommes pas savantissimes. Tout cela fait penser, toutes proportions gardées bien sûr, à l’impatience du gamin prêt à foncer sans savoir ni comment, ni où, et devenant colérique parce qu’il n’y arrive pas. La moindre pollution nous fait remettre en cause des siècles de recherches patientes. Un Tiers Monde qui tarde à émerger nous fait rejeter le principe de l’aide qui « aurait dû » y pousser. Un marché qui ne répond pas assez vite aux sollicitations de l’offre enterre cette offre en deux temps, trois mouvements. Comment le Tiers Monde pourrait-il nous comprendre, lui qui vit encore dans le temps ?!

    Bien, trêve de polémique, nous pouvons évacuer, pour raison de mauvaise foi, les thèses antiévolutionnistes, voire anti progressistes. Pour celles-ci, tout dépend évidemment de l’idée qu’on se fait du progrès et la libération de la femme, par exemple, ne plait pas à tous les Musulmans. Mais pouvoir manger à sa faim, avoir droit à l’intégrité physique, à la sécurité, au respect même, ne peuvent pas être sérieusement considérés comme une régression globale de l’humanité. Il y a donc évolution d’une part et progrès global de l’autre, deux concepts qui, vis-à-vis de notre déterminisme, ne sont pas très positifs.

    Nous avons vu de fait, avec les deux premiers niveaux de réflexion, que nous n’y étions pas pour grand-chose : nous sommes plus ballotés par nos paramètres évolutifs que nous les contrôlons et nous n’avons pas non plus et encore identifié les grandes lois de l’évolution. Et, pourtant, celle-ci s’effectue de siècles en siècles, immuablement dans la même direction. Après tout, pourquoi n’avons-nous pas tous fini nos jours comme les Incas ? Ou comme les habitants de l’ile de Pâques ? Pourquoi les grandes lois en question ne nous amènent-elles pas à l’horreur, l’absurde ou la disparition ? Comme disparurent de Terre des espèces qui s’y épanouirent bien avant nous, grands nombres inclus ?

    Nous aurions pu mettre en effet notre évolution sur le seul compte de notre multitude, la nécessité de nous organiser en croissant et multipliant. Mais cette organisation n’aurait dans ce cas aucune fatalité progressiste : il lui suffirait d’être productive. L’idée d’une évolution dialectique intervient alors pour contrer cette vision : cette grande loi possible de notre cheminement historique interdit en effet l’immobilisme. Autrement dit, l’organisation fonction du nombre ne suffit pas, elle-même mutant en fonction de la dialectique. Le mouvement est expliqué, d’ailleurs sans que nous ayons vraiment les moyens de l’empêcher.

    On peut affiner le raisonnement : la direction du mouvement, dirons-nous pour ce faire, est imprimée par la volonté des individus de s’affranchir de toute domination. Ce qu’il faut alors appeler la « lutte des classes » pousse au progrès, à cette direction positive de l’évolution, jusqu’à ce que les plus malheureuses des classes sociales accèdent à la liberté : liberté de vivre (faim, sécurité), liberté de penser et d’agir (hiérarchies, rapports politiques et sociaux), liberté de choisir son destin (éducation, information, démocratie) Derrière chaque classe nouvellement affranchie, une plus malheureuse avance ses revendications à son tour et le troubles qui s’ensuivent poussent les hommes à remodeler une organisation qui n’est plus efficace…

    Arrivée à maturation, une civilisation donnée est ensuite « fouettée » par la concurrence d’autres civilisations qui, moins avancées, relaient les classes défavorisées disparues aux créneaux des revendications. Pourquoi pas en effet ? Mais pourquoi aussi ne sommes-nous pas, comme les fourmis, satisfaits à jamais de relations sociales établies une fois pour toutes ? Les ouvrières œuvrent, les guerrières guerroient, la reine reproduit et la fourmilière perdure. Même chez les autres mammifères grégaires et une fois la lutte pour le pouvoir achevée, tout le monde rentre dans le rang sans autre velléité d’émancipation. Le comportement des meutes de chiens n’a pas varié d’un pouce depuis que nous les étudions. Il y a toujours un chef imposé par la force et, périodiquement, sa remise en cause en combats singuliers. Les femelles n’ont pas le droit à ces combats et, de siècles en siècles, le même schéma se reproduit.

    Notre cerveau, plus développé, serait l’explication ultime : en nous dressant sur deux pattes ou sous l’effet d’autres mutations à déterminer, nous aurions accéléré les naissances, le cerveau des nouveaux nés continuant à se développer hors matrice. Somme toute, une série de coïncidences heureuses nous aurait amené où nous en sommes. Arrêtons-nous un instant à ce stade de la démonstration pour réfléchir sur notre déterminisme en la matière : de toute évidence, il est nul. Si nous nous sommes effectivement dressés sur deux pattes à un moment donné de notre existence, notre morphologie nous incite à le penser, c’est pour des raisons externes. Peut-être pour mieux voir les dangers que nous avions alors à affronter ? Pour la suite, le nombre, l’organisation, la dialectique, la lutte des classes, nous avons vu que nul volontarisme n’était intervenu. Nous avons subi tout ce qui nous est arrivé avec, peut-être, un comportement de moins en moins passif au fur et à mesure que nous progressions dans la connaissance des choses.

    Acceptons provisoirement l’hypothèse tant du cheminement que de notre passivité : dans ce cas, ce qui apparait aux yeux du futurologue, qui doit projeter son hypothèse dans l’avenir, c’est la création progressive par le genre humain d’un schéma évolutif dépassant les lois et paramètres de l’évolution, schéma qui se précise avec le temps et avec la conscience du schéma. Et comme nous n’y sommes, individuellement ou regroupés, pour rien, force est d’admettre que le Cosmos, la dynamique de la matière en expansion, a accouché à un moment donné et en un lieu donné d’une extraordinaire architecture. Hubert Reeves réapparait…

    En deca de ce constat, la vision à long terme du schéma en question se brouille : nous sentons que nous touchons lentement au but du jeu considéré, la matière première (les classes et les civilisations concurrentes) commençant à faire défaut. Oh, bien des générations se succéderont avant l’extinction de la dite matière première ! Je parle du très, très long terme, lequel est toutefois et déjà envisageable à notre époque. Qu’allons-nous devenir à ce terme, privés de nos flèches directionnelles, de ce cadre imposé par le Cosmos ? On retombe ici sur les deux possibles d’effondrement  et d’ouverture, de décadence ou de messianisme cosmique que j’ai mentionnés à plusieurs reprises. Simplement pouvons-nous préciser les possibles éventuels avec l’appoint de nos considérations sur le déterminisme humain.

    Jusqu’à présent, le schéma d’ensemble s’est développé malgré nous. Comme nous avons de plus en plus conscience de son existence et de ses mécanismes, il nous devient loisible, dans un premier temps, de concevoir la suite « involontaire » des opérations. Puis, pourquoi pas, dans un deuxième temps, un « après schéma » carrément volontariste ? Autrement dit, l’hypothèse admise ici d’une évolution découlant du hasard (mais un hasard cosmique) nous conduit à envisager l’avenir lointain comme un avenir dans lequel l’homme se déterminera de plus en plus.

    A condition bien sûr que l’hypothèse soit bonne, que l’homme n’intervienne pas inconsidérément contre la poursuite du schéma involontaire (car alors il ne déboucherait pas sur une situation sans cadre cosmique) et qu’enfin, il continue sur la lancée en tenant compte des limites de son déterminisme : les limites de sa connaissance du moment d’une part, la nécessité, voulue par l’environnement non maîtrisable, d’intégrer son action dans d’autres schémas plus vaste d’autre part. La perspective, si elle est difficile, est incontestablement belle. L’homme n’est plus créature de Dieu mais devient son auxiliaire, son bras organique et temporel. L’homme devient de nouveaux sens pour Dieu dans une portion croissante de Ses propriétés…

    Je me suis arrêté à une première hypothèse. Voyons s’il en existe d’autres. Et d’abord le hasard : ne mettons plus celui-ci en relation avec la nécessité mais avec la génétique. Si nous sommes nous et non des fourmis c’est parce que le cheminement génétique de notre espèce fut plus complexe dès l’origine. Les chaînes d’ADN que nous avons en nous ont une autonomie de décision qui dépasse le court terme. Ce n’est plus l’homme qui compte mais la matière organique dont il ne serait que l’un des moyens de se pérenniser et de se compliquer. La seule différence avec le schéma          précédent est que nous n’avons dans celui-ci aucune perspective à terme de déterminisme, même relatif. Et notre mission, si mission il y a, n’a rien de divin. Des organes, le moyen de quitter un Système Solaire moribond, bref de simples instruments d’un corps qui ne compte que globalement. Notre devenir est lié une fois pour toute à son efficacité, les chaînes d’ADN « télépathiques » pouvant fort bien décider un jour que l’homme n’est pas leur meilleure chance d’accompagner l’expansion universelle…

    Schéma cosmique ou schéma génétique ? Pourquoi pas puisque nous abordons l’éminemment subjectif, un schéma divin ou, plutôt, « des » schémas divins (on en a conçu tellement jusqu’à présent que « le » divin n’est plus de mise) ? Dans ces cas religieux, notre déterminisme se résume à ce que veut ou veulent bien nous accorder le ou les dieux en question.

    Point n’est besoin de continuer la revue des schémas évolutifs possibles : nous ne sommes pas en mesure de vérifier  mais, tout juste, de nous poser la question de leur existence supposée : il n’y en a peut-être pas, nos déductions à leur sujet découlant d’une mauvaise appréhension de ce que nous sommes. Nous sommes, bons, plus nombreux que mauvais (ou plus efficients) et notre évolution progressiste n’est que la traduction de la victoire toute aussi progressive des bons sur les méchants… Si c’est le cas, alors point besoin de se demander si notre déterminisme va ou peut s’accentuer : l’évolution sanctionne les déterminismes ratés et célèbre ceux qui ont réussi. Simple voire simpliste mais pas inimaginable dans le noir où nous nous trouvons.

    Dans cette hypothèse très religieuse, Dieu nous laisse libres. Et demain peut être prévu comme l’énarque tisse ses toiles prévisionnelles en fonction des rapports de force en présence. Mon  quatrième chapitre n’a pas raison d’être… Sauf à se demander pourquoi il y a des bons et des méchants ! Deux réponses peuvent être données à la question : un, c’est une affaire d’acquis mentaux et nous sommes renvoyés à la première hypothèse. Dieu ne nous a pas vraiment laissé libres… Deux, notre déterminisme ultime réside justement dans le choix que nous pouvons faire entre le bien et le mal. Mais, dans ce cas, qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal ? Là encore interviennent des notions d’acquis et de contexte qui nous amènent à concevoir l’hypothèse avec une extrême circonspection.

     

    ***

     

    Ce dernier aperçu « théologique » clôt la revue des cartons de notre avenir, revue entreprise sur le préalable de la Paix dans le Monde. Elle a sans doute posé plus de questions qu’apporté de réponses, ce qui est normal : elle partait du plus tangible, les improbabilités, pour arriver au plus subjectif, nos destinées possibles à très long terme. J’avais, au début de cet ouvrage, comparé l’avenir à une cité embrumée et sans doute les questions posées, les explications possibles des formes vagues entrevues au travers de la brume ne font-elles que compliquer, plus qu’elles les éclairent, les dites formes vagues ? Ainsi en va-t-il de ce que nous apercevons parfois au fond de l’eau : « c’est un morceau de bois ! » « Non, c’est du métal ! » « Pourquoi pas du plastique ? »

    Au fur et à mesure que naissent les hypothèses, nos certitudes s’écroulent. Le doute absolu nous envahit au point que nous ne pouvons plus résister à l’envie de vérifier en plongeant. Peut-être est-ce ce qui sépare les générations, l’envie de plonger d’un côté, la sécurité des certitudes présentes de l’autre, avec la peur de tout perdre sans savoir ce qu’on peut gagner ? Espérons que le Monde, aujourd’hui comme hier, aura globalement « envie de plonger », premier enseignement que je retire des deux ou trois pas en avant que nous venons de faire « de l’autre côté de la bombe atomique » En ajoutant, autre et récent enseignement : « pouvons-nous ne pas plonger ? »

    Outre ce dilemme de base, y aller ou non, chacun est à même de concevoir, en fonction de l’idée qu’il se fait de la destination, les meilleures façons d’y parvenir. Je ne reviens pas sur notre déterminisme réel en la matière, nous avons vu ce que l’on pouvait en penser. Mais n’y a-t-il pas tout de même quelques règles élémentaires de conduite, un peu comme la plongée  qui, si elle peut s’effectuer de diverses manières, doit cependant respecter des normes, des paliers de décompression par exemple ? Il n’y a rien de tangible, répétons-nous, sur cette question : nous ne pouvons même pas savoir si notre schéma évolutif est exogène et si donc, en le « travaillant » inconsidérément, nous risquons de l’altérer. Toutefois, nous avons pu isoler quelques faits, quelques éléments possibles de ce schéma éventuel, qu’il serait probablement dangereux de contrarier : la dialectique paraît être l’un de ces éléments importants, ou plus exactement, la dynamique évolutive que cette dialectique entraîne. Autrement dit, n’est-il pas dangereux de vouloir « fixer » des situations, quelles qu’elles soient ? Nous avons là une réponse à court terme à tous problèmes de gouvernement, tant en ce qui concerne l’appréciation relative des méthodes gouvernementales qu’en ce qui concerne leur champ d’application.

    Et cette dialectique si précieuse, ne provient-elle pas de nos différences ? Le polymorphisme humain, en d’autres termes, n’est-il pas indispensable à notre évolution ?  Nous entrons avec cette question dans un univers beaucoup plus interventionniste. La dialectique, ma foi, nous pouvons nous en accommoder par la tolérance, une forme subtile de passivité. Mais le polymorphisme, nous pouvons l’accroître ou le regarder évoluer. En l’accroissant, nous augmentons nos chances de voir les dialectiques s’accélérer. Alors, si nous souhaitons conserver et sophistiquer nos différences, obtiendrons-nous ce résultat en nous battant pour conserver un état matériel inégalitaire ? Après tout, l’inégalité des revenus entraîne une différenciation de modes de vie et donc, en principe, de pensée…

    Raisonnement parfaitement primaire ! On oublie le nombre, ce nombre si important dans tout polymorphisme : d’abord et selon les principes des vases communicants et de « rien ne se perd, rien ne se crée », toute inégalité maintient un ou plusieurs des composants du polymorphisme en question dans un état d’ébauche. Il y a possibilité de polymorphisme, il n’y a pas polymorphisme. Ensuite, quatre milliards d’individus différenciés sont plus riches de dialectiques que dix ou quinze ensembles de X millions d’individus apparentés : chercher le polymorphisme dans la différenciation matérialiste c’est le réduire, c’est contrevenir à notre règle de conduite du plongeur prévoyant.

    Ce constat est bien entendu relatif : lorsque nous n’en avions pas les moyens, l’égalité aurait sans doute abouti à freiner l’évolution, de même qu’un morceau de pain sec n’a jamais rassasié une famille entière. Aujourd’hui ce n’est plus le cas ou, tout au moins, nous commençons à apercevoir la possibilité d’un pain beurré pour tous. Nous avons ou nous pensons pouvoir avoir prochainement  les moyens de l’égalité matérielle. En la combattant, nous freinons donc l’évolution au lieu de la défendre.

    Autrement dit, Marx à une époque de nécessaire capitalisation, d’insuffisance matérielle, peut-être considéré comme un danger dans notre raisonnement. Mais Adams en 1983 est lui-même une survivance dangereuse d’un passé en voie de révolution. Nous voyons ici et à nouveau le cheminement possible de nos philosophies successives, chacune d’elle apportant son lot à l’évolution, à un moment donné. D’ailleurs Marx n’a-t-il pas accouché d’un capitalisme d’Etat en Union Soviétique, pays où, de toute évidence, l’abondance ne régnait pas en 1918 ? Le pain n’étant pas assez gros aurait, réparti entre tous, laissé tout le monde sur sa faim et sur ses potentialités polymorphistes…

    Dialectique, polymorphisme, que puis-je ajouter d’autre sinon ce que j’avais noté en introduction : un homme mort est une parcelle en moins de notre polymorphisme, de même qu’un homme contraint ne lui apporte pas grand-chose. Permettre la vie, favoriser l’épanouissement, qui ne souscrirait pas à ces nobles règles de gouvernement ? Le « hic » est d’en bien comprendre les mécanismes.

    Achevé le 04 juillet 1983

    C. d’Alayer

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Epilogue : 20 ans après

     

    14 septembre 2014

     

    Voilà au moins un essai sur notre futur qui peut être confronté au dit futur. Comme je l’ai saisi d’un manuscrit « authentique », sa date d’écriture, 1983, ne peut être contestée sérieusement. De même que le fait que je n’ai pratiquement rien changé au texte d’origine : essentiellement des suppressions de « l’ » avant des « on », forme que l’on utilisait encore beaucoup il y a 20 ans mais qu’on a pratiquement fait disparaître du Français écrit actuel. Pas de correction après coup donc…

    Mais j’aurais pu commettre des ajouts, voir actualiser mes vieux propos. Pourquoi faire en fait ? Tout ce que j’avais envie de dire il y a 20 ans n’a pas pris une ride : la crise est toujours là, toujours provoquée par l’émergence de l’ancien Tiers Monde, Chine en tête. Certes, l’Union Soviétique a disparu. Mais pas la Russie, restée « l’ennemi » aux yeux de bon nombre d’Occidentaux, Anglo-Saxons en tête. Il n’y a qu’à voir l’unanimisme des élites occidentales vis-à-vis de la question ukrainienne pour s’en rendre compte tandis que le même unanimisme est bien plus difficile à obtenir face au problème posé par l’extrémisme musulman.

    En fait, notre Monde a perdu un temps fou du fait du refus des élites occidentales de changer, justement, de Monde. Les armes d’abord : la terreur atomique engendrant la Paix, on aurait pu s’attendre à un reflux des armes sur notre planète. Et bien non ! Les lobbies militaro-industriels, une vraie réalité, se sont arrangés pour, mieux que pérenniser leurs revenus, les accroître considérablement. Les Etats Unis notamment n’ont jamais dépensé autant d’argent pour leurs armées qu’aujourd’hui. Forçant Chine et Russie à leur emboîter le pas alors que la véritable compétition était économique (gagnée par les non-Occidentaux) puis culturelle.

    Pour que vous vous rendiez compte de l’énormité de cet anachronisme planétaire, il faut que vous sachiez que les fameux lobbies tiennent aujourd’hui, en Occident tout du moins, non seulement leurs Etats mais l’information qui y est véhiculée et la manipulation des cerveaux via le cinéma et la télévision. Voyez par exemple, mais il ne s’agit que d’un exemple parmi bien d’autres, le succès d’une série aussi orientée pro-militariste que NCIS. Voyez le tremblement organisé autour de la sortie de films tout aussi militaristes qu’Independance Day. Voyez chez nous le positionnement d’un « philosophe » comme Bernard Henri Lévy dont les accointances avec le groupe Hachette, propriété du marchand d’armes Matra sont très réelles… Etc. C’est peut-être ce fait que j’aurais pu intégrer à mon texte de 1983. Mais il m’aurait fallu alors tout reprendre tandis que le raisonnement d’ensemble tient toujours la route.

    Quoiqu’il en soit, vous voyez que notre Monde, du fait de cette poursuite de la chose militariste en Occident, n’a pas réellement profité de la paix pour réfléchir à une après-paix digne de notre Histoire. Pire même : sa soumission à des intérêts honteux (gagner de l’argent en vendant des moyens de tuer son prochain) remet aujourd’hui le Monde en danger. On le voit bien avec les risques de débordements occidentaux en Syrie et en Ukraine : demandez-vous seulement ce qui se serait passé si les avions français envoyés par Hollande avaient réellement tenté de bombarder la Syrie ? Les Russes avaient déployé là bas des séries de batteries de missiles air-sol terriblement efficaces qui auraient abattu la plus grande partie de la petite flotte aérienne française d’attaque. Et après ? Une guerre mondiale ?

    Demandez-vous aussi pourquoi les Russes peuvent aujourd’hui se permettre de taper militairement du poing sur la table. Lorsque l’Union Soviétique s’écroula, ce n’était pas l’armement qui primait en Russie, loin de là. Mais les Américains se firent de plus en plus agressifs dans le Monde et Moscou, puis Pékin, durent reprendre la course aux armements. CQFD ! C’est évident mais vous n’y pensez même pas…

    Car, deuxième élément de perte de temps phénoménale, au lieu de vous atteler à la construction d’un monde meilleur, construction permise par la paix durable, vous vous êtes vautrés comme des bêtes dans la consommation outrancière. Ce, tout en fermant les yeux, les oreilles et la bouche devant la monstruosité du néo-libéralisme vous ramenant, en terme de société, une bonne cinquantaine d’années en arrière. Vous avez tout laissé passer, jusqu’à l’avenir de vos enfants, pour des gadgets électroniques et une voiture de plus. Jusqu’à mettre en péril les ressources planétaires minérales !

    Bref, mon tableau de 1983 n’a pas pris une ride. Simplement n’avez-vous pas accepté l’évolution humaniste qui se profilait en « tuant » la dialectique de progrès qu’avait engagé le Communisme face au Capitalisme. Oh, elle reviendra, cette dialectique. Mais pas chez vous : lorsque le Tiers Monde connaîtra sa révolution sociale, certains pays l’on déjà expérimenté et se sont alors développé beaucoup plus vite (voir la Corée du Sud, mais l’Afrique aussi commence à bénéficier de sa nouvelle classe moyenne), c’est lui qui profitera du coup d’accélérateur culturel. Tandis que vous en êtes déjà à « défendre » vos traditions face à la mondialisation ! Vos dirigeants ultra libéraux n’ont rien compris à l’évolution : ils vous vendent la mondialisation tout en se crispant sur des inégalités matérielles stupides : une maison plus grande que la moyenne, trois voitures au lieu de deux, une kyrielle de téléviseurs dernier cri au lieu de deux téléviseurs bon marché. Etc., etc. Jusqu’à tellement de millions en banque que leur gestion prend la quasi-totalité du temps disponible des gestionnaires. Une société de fous qui se croit encore leader du Monde tout en agitant un armement démentiel !

    Aurais-je dû modifier mon texte dans ces conditions ? Non puisque ce type de comportements était prévu avec son corolaire, le déclin : vous accentuez ce déclin à la vitesse grand « V » C’est seulement triste, triste de voir la civilisation qui a accouché du démarrage technologique de l’Humanité finir comme ça, grosse, grasse et bête. Une civilisation qui sut, il y a longtemps, accoucher aussi des plus grands génies que la Terre ait connus dans d’innombrables domaines, artistiques et scientifiques. Et dont maintenant des classes moyennes de plus en plus maltraitées par leurs élites ne sont même plus capables de voir qu’en dessous d’elles tentent de survivre de plus en plus durement un petit tiers de paumés.

    Mon épilogue n’est donc pas une autocritique : dans la mesure où on pouvait le prévoir, j’ai à peu près tout prévu il y a 20 ans. Y compris la possibilité de votre déclin. Et les deux seuls faits réellement nouveaux qui sont apparus depuis sont trop récents encore pour qu’on puisse en extrapoler d’autres développements : je parle de la notion du bien et du mal qui pourrait être génétiquement imprimée dans notre cerveau d’une part ; et, d’autre part, de la quasi certitude dans laquelle nous sommes aujourd’hui de l’existence d’autres formes de vie dans le Cosmos. C’est sûr que chacune de ces deux informations est de nature à aller plus loin dans mon cheminement des improbables, des possibles et des scénarii globaux. Sans compter notre fameux déterminisme qui en prendrait un coup de plus sur le crâne si la différenciation entre bien et mal était effectivement innée et non acquise.

    Sans doute, si Dieu me prête vie, serai-je amené à penser à ces développements futurs. Pour l’instant, c’est la démographie mondiale qui m’interpelle. Non pas la surpopulation, j’ai trop entendu que notre Monde ne pouvait pas nous nourrir tous pour ne pas rire aujourd’hui de telles stupidités. Mais de la découverte que nous pouvions tous, globalement, mourir de vieillesse tant la folie de longévité de nos élites est forte. Nos sociétés sont en danger quand perdurent trop leurs populations. Je n’y pensais pas en 1983, force m’est aujourd’hui de regarder de près ce phénomène qui a déjà et virtuellement tué la civilisation germanique et qui s’apprête à en faire de même de la société grecque et de celle d’Italie. Sans compter la Chine, oui, la Chine !, dont l’énorme socle de jeunes dans sa pyramide des âges, repose aujourd’hui sur un tronc considérablement aminci. Si cet empire ne réagit pas vite, dans les dix ans qui viennent, alors lui aussi sera condamné. Le vrai problème de notre futur est bien plus préhensible que vous ne le pensez. Mais là aussi, vous ne voyez rien, vous ne pouvez plus rien voir : le consumérisme aveugle aussi le Tiers Monde…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    SOMMAIRE

     

    Prologue

    La Paix imposée 

    - Les Cavaliers de l'Apocalypse 

    - Les Anges de la Paix 

    - L'après paix est à préparer 

     

    1ere partie

    Les improbabilités 

    - L'improbable macro-social 

    - L'improbable microsocial 

     

    2e partie

    Les possibles 

    - Comment penserons-nous demain ? 

    - Quelle technologie demain ?

    - Les possibles socio-économiques 

    - Les possibles de notre future convivialité 

     

    3e partie

    Les scénarii-globaux

    -  Critique des méthodes d'approche  

    - Futurologie et marxisme 

    - Futurologie et darwinisme 

    - Futurologie et psychologie dominante 

    - Futurologie et technologie dominante 

    - Futurologie et méthodes empiriques 

    * Le cas de l'économie ivoirienne en 1983

    * L'émergence économique du Tiers Mond34e et de l'Asie 

    * Le phénomène informatique 

    * Les rapports Est-Ouest 

    * L'influence croissante des soucis écologistes

    - Futurologie et science fiction 

    - Futurologie et démarche politique 

    - Futurologie et méthode pluri paramétrique 

     

    4e partie

    L'homme et sa destinée 

    - L'homme et son identité face au Cosmos 

    - L'homme et son déterminisme 

    - La dialectique de l'homme et de son environnement 

    - Dialectique et déterminisme 

    - Déterminisme et évolution 

     

    Epilogue

    30 ans après  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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