• L'extra-terrestre

     

    Nouvelles – 2

    L’extra-terrestre

     

    La salle est sombre. Les grands rideaux opaques sont à moitié fermés et les plafonniers n’envoient qu’une lumière tamisée. La large estrade, hérissée de micros, domine d’innombrables rangées de sièges capitonnés. Il y a du monde, y compris dans les travées où officient photographes et caméramans. Du beau monde même à en juger les nombreuses et impeccables chevelures argentées de l’assistance surmontant des habits aussi stricts qu’élégants. Quelques volutes de fumées parsèment l’atmosphère de l’immense auditorium tandis que des toux sèches crèvent le silence pesant.

    Qui s’appesantit encore quand, soudainement, s’allument les projecteurs. L’estrade est alors violemment illuminée… On attend toujours, les gens croisent et décroisent leurs jambes, les regards sont fixés sur la porte à double battants. Plusieurs minutes s’écoulent et des chuchotements se font entendre. Ils persistent quand, inaperçus de la plupart, les conférenciers pénètrent dans la salle. Le silence renait quand ceux-ci grimpent les marches de l’estrade en file indienne pour gagner leur place respectives. Ils sont huit et l’un d’entre eux se ravise en se relevant pour aller parler à l’oreille d’un voisin éloigné. Tout le monde remarque, à cet instant, la place centrale de l’estrade, restée vide. D’autres minutes passent, la salle et l’estrade figées dans l’attente du dernier arrivant. Laquelle est annoncée par un brouhaha extérieur, la presse sans doute, qui semble rythmer son avancée progressive. Les battants s’ouvrent, se referment et s’ouvrent à nouveau en grand sous la poussée de malabars qui prennent aussitôt position de part et d’autre : « il » entre !

    Du fond de la salle, on ne distingue qu’une forme humaine banale, de petite taille, vêtue toutefois bizarrement : une sorte de vêtement de travail vert pâle le couvrant de la tête aux pieds. Les auditeurs des premières rangées qui le voient, eux, beaucoup plus distinctement, frissonnent. Car il est loin d’être souriant. Son visage, indéfinissablement inhumain, est grave, sévère même. Ses yeux surtout, jaune pâle, sont ceux d’un félin, à pupilles variables. Ils focalisent l’attention des observateurs qui en font un complexe immédiat : les leurs sont bovins face à ceux-ci, profonds et mouvants à la fois, insaisissables dans l’ensemble maussade du faciès. L’homme ou plutôt « l’être » inquiète. Ceux qui sont proches de l’estrade le dévisagent. Ils finissent invariablement par déceler d’autres détails peu communs : les pieds, ronds à en juger la forme pachydermique des extrémités du vêtement ; et les mains, fines, trop fines ; puis le thorax, dont la forme athlétique ne correspond pas à la taille de son propriétaire ; le teint cuivré de la peau, aussi…

    La cible de tous ces regards et de toutes ces interrogations rejoint les premiers arrivants, faussement décontractés. Il s’assied et fixe l’assistance. L’espace d’une seconde, il fait jouer ses pupilles rétractables : il ausculte son auditoire… Un bref soupir s’échappe de ses lèvres, très bref, à peine perceptible. Son voisin lui tend un micro. Il le repousse négligemment, son visage fermé s’éclairant d’un maigre sourire. Il balaye la salle à nouveau, une fois à gauche, une fois à droite. C’est fini. Il se relève et se dirige vers la sortie. Les portes battent à nouveau et personne ne réagit. Tout le monde reste figé, comme hypnotisé.

    Et il ‘agit bien d’une hypnose. Le petit être bizarre n’a prononcé aucune parole, n’a esquissé aucun geste notable. Il est venu d’ailleurs, sachant que les autres le savaient, et s’est contenté de regarder. Le poids de ce regard ! Profond, puissant, tellement suggestif… L’homme hautain, à la coupe de cheveux soignée quotidiennement, se met à songer douloureusement au prix de ces soins capillaires, au gaspillage qu’ils représentent. En parallèle, il voit sa femme de ménage qui lui a demandé une augmentation hier et qu’il a envoyée promener. Il culpabilise, songe à sa fortune et à la manière avec laquelle il l’a acquise, songe à tous ceux qui peinent à vivre, voire à survivre…

    La femme, là bas, au milieu de la 4e travée, a des visions cosmiques, des infinités d’étoiles et d’amours dans la tête. Et puis, lamentable, surgit la vision de sa silhouette grotesquement sophistiquée à l’aune de sa sacro-sainte position sociale. Il y a aussi ce prélat, respecté et respectable, au front savamment intellectualisé, qui compte et recompte le temps de sa vie réellement consacré à défendre ses convictions. Il en transpire ! Et puis ce journaliste connu, vedette de l’audio-visuel, qui associe ses humeurs programmées en fonction des audiences à des idées de suicide immédiat. L’homme politique qui est là, sur l’estrade, et qui se demande si les causes qu’il a soutenu méritaient autant de conviction et autant de professionnalisme. Il se sent vieux tout à coup, écrasé par le nombre de choses inutiles qu’il a entreprises. Jusqu’au caméraman de la grande chaîne de télévision qui n’est plus sûr du tout de l’intérêt pour l’humanité de ses méthodes de prises de vue. Lui est alors effaré par l’immensité de ce qu’il ne sait pas, immensité qui vient d’apparaître avec l’écroulement de ses certitudes.

    Longtemps la salle reste muette, l’hypnose est forte. L’un des officiels de l’estrade toutefois, pressés de se rendre ailleurs et vieux routiers des conseils d’administration, prend sur lui de donner le signal du réveil : « mesdames et messieurs », dit-il au micro qui crépite aussitôt. Il ne va pas plus loin, stoppé par les regards absents qui se portent sur lui. Mais l’effet recherché est obtenu, les gens se lèvent et ramassent leurs affaires. S’ils ne parlent toujours pas, le bruit de leurs mouvements suffit à dissiper l’atmosphère créée par le petit homme. Certains commencent à se dire que tout cela mérite un temps de digestion, d’autres se rappellent des rendez-vous urgents. Des cigarettes sont allumées, le service d’accueil de la salle obéit à des réflexes professionnels. Le bar commence à fonctionner, les premières discussions fusent, d’abord à voix basse… Une demi-heure après le départ de l’extra-terrestre, l’auditorium est banalisé, ressemble à tous les congrès qui se terminent. Peut-être  y a-t-il  un peu plus de passion, un peu moins d’alcool, quelques voix fortes supplémentaires ?

    On n’en parlera que très peu le lendemain, sinon en ce qui concerne la méthode de communication de l’étrange visiteur. Il ne fait d’ailleurs plus la Une, son arrivée sur notre planète est déjà trop ancienne, les cartes sont distribuées : les fanatiques d’un côté qui voudraient convertir le monde ; la vie quotidienne de l’autre, il faut travailler, s’occuper des enfants, régler les mille problèmes mineurs mais prenants de l’existence ; et, au milieu, les « sérieux », les scientifiques, les intellectuels, qui déblatèrent à longueur de colonnes, lancent des programmes d’études plus ou moins importants, conseillent, suggèrent, avertissent…dans un désert relatif mais certain. Restent les gros malins qui concoctent déjà les livres, films et séries télévisées qui leurs procureront notoriété et aisance financière, qui cherchent dans cet événement ce qui touchera le plus grand public possible, qui le découpent déjà en créneaux commerciaux où ils pourront exprimer leur capacité à faire de l’argent.

    La Terre, créée depuis plus de 4 milliards d’années, poursuit sa route, globalement inerte par rapport au petit être. Son destin ne dépend pas de lui ou, du moins, ne peut-il l’influencer comme on change la trajectoire d’un ballon d’un simple coup de pieds. Voulait-il le faire d’ailleurs ? Nous ne le saurons jamais : il est reparti un beau jour, très officiellement après des toasts et des discours dans lesquels on l’invitait à revenir. On n’a jamais su non plus pourquoi il est venu : par hasard ? Par curiosité ? Par messianisme ? Délégué ou de son propre chef ? Tout ce qu’on croit savoir, par « consensus », est qu’il n’a vraisemblablement pas réussi dans sa mission. Certains en ont tiré une fierté nationaliste terrienne, d’autre l’ont déploré et continuent à nous prédire les pires catastrophes. La plupart s’en moquent…

    Pour l’instant, il n’est pas revenu. Ni lui, ni d’autres…


    Tags Tags :
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :