• L'observateur

    L'observateur

     

    Je prends la plume dès que l'occasion s'en présente : réaction à un article de journal, une idée dans la tête ou, tout simplement, le seul plaisir de la faire courir sur le papier blanc. Une vraie maladie ! Des fois et comble du paradoxe, ça me gène plutôt, j'écris par obligation : rapport à faire, lettre à rédiger à la main, article à pondre...

    A force, une boule a poussé sur mon majeur droit et le bout de mon index s'est tassé. Tout ça pour pas grand chose ! J'ai envoyé en pure perte des kyrielles d'essais, de projets d'article, de réponses à des auteurs, bref toute la panoplie du lecteur emmerdeur, à des journaux, à des associations, à des personnalités. Quelques missives distantes et polies en retour avec, une fois quand même, un "contact" plus sérieux avec un homme politique âgé et donc disponible. Pas mal de ratés aussi et trois quart de silence sidéral à la suite de mes initiatives...

    A vrai dire, je m'en fiche, l'essentiel étant l'écriture, ce premier jet délicieux qui suffit à mon bonheur. J'ai même écrit un livre et entrepris une série de brèves nouvelles. Mais si je veux tenter d'y donner suite, il va falloir que je les dactylographie (si je le donne à faire, ça coûtera trop cher). Et la preuve que mon but premier me suffit est que je n'ai même pas terminé mon auto-apprentissage de machine à écrire...

    Et puis le caractère beaucoup trop intellectuel et obsessionnel de mes œuvres les rend difficilement publiables : j'ai le sentiment que les éditeurs qui en recevraient une copie risqueraient de me prendre pour l'idiot du village qui aurait la grosse tête ! Je me raccroche donc à du plus tangible, la famille, le boulot, le sport... N'empêche que mon cerveau continue à trop fonctionner. Toujours à penser économie, politique, social, sciences. Pas façon technocrate de base, non : plutôt manière autodidacte un peu trop satisfait de lui-même, le faux naïf à la ville. Un peu odieux quand même et ça n'est pas la peine que ça se sache ! J'écris donc pour moi et moi seul, point final...

    Je ne dois d'ailleurs pas être le seul dans ce cas : avec quatre milliards et quelques d'habitants sur Terre (NB : cette nouvelle fut écrite dans les années 1970) il n'y a qu'une chance sur je ne sais combien de zéro après le un pour que mon cas soit unique. Et il est plus que probable que tout plein d'autres gugusses dans ce monde agissent comme moi. On se fait plaisir "en Suisse", par peur du ridicule, par refus des complications aussi. Quelle perte, quand on y réfléchit un peu : car il doit y avoir, il y a forcément des écrivains de valeur dans le tas, non ?

    Pas moi, bien sûr, qui ne suis ni scientifique, ni spécialiste mais pas assez paumé pour être à l'aise dans la marginalité totale. J'ai pas le profil ! Je ne suis qu'un monsieur moyen qui a trouvé sa petite niche, appartement à crédit, chaîne hifi, bagnole moyenne. Avec un peu de culture en prime, lecture, cinéma, restau pas trop chers... Tout ce qu'il y a de banal, quoi ! Mais je suis tout de même fier d'avoir réussi à conserver ma lucidité de jeunesse : je ne me fais pas de cinéma et je me considère toujours comme un simple et normal amas de molécules. Je n'éprouve nul besoin d'y ajouter un emballage fictif à usage personnel ou familial. Et du moment où l'amas moléculaire n'est pas submergé sous les emmerdes, tout va bien. J'ai d'ailleurs pris l'habitude de les évacuer vite fait, les dites emmerdes. D'abord, un grand nombre d'entre elles n'existent que dans notre tête. Le seul fait de se moquer du regard des autres suffit à les supprimer ; puis l'homme n'est pas la bestiole la plus adaptable du monde pour rien : on "se fait" à un grand nombre d'autres emmerdes du moment où, quand même, on a de quoi se loger et se nourrir ; enfin et à part de très rares évènements qui demandent des réactions très rapides, ce ne sont pas les angoisses excessives de quelques individus qui vont changer la face du monde.

    je m'explique : ils me font bien rigoler tous ces historiens qui cherchent les raisons de nos évolutions dans la couleur du slip  de tel ou tel grand personnage du passé. N'ont qu'à fouiller les cuisines, ces historiens ! Ils verront bien alors ce qui a abouti à la mousse au chocolat grand public, en pot avec une pub dessus... Toi, là dedans, tu n'as que le choix de ton éthique personnelle, la formation de tes mômes, la bonne intelligence avec les autres, tous ces machins dits de "petits bourgeois" Avec, quand même, une portion de neurones en éveil, au cas où.

    Au cas où, en effet, tu t'aperçois par exemple que l'éthique imposé d'en haut devient franchement contraire à la tienne. Ce qui est le cas, j'ajoute cet aparté en 2013, du monde d'aujourd'hui dans lequel le fric est redevenu le roi... Mais le cas où, c'est aussi la ou les fois où le hasard te met en mesure de mettre un peu de ton éthique personnelle dans l'éthique générale. Rébellion et hasard... Tu fourres tout ça dans un corps de primate évolué et tu obtiens ton humain banalement moyen. Et il y en a plein la planète, ça fait du monde, un monde que les élites traitent de "veaux" parce qu'ils ne viennent pas applaudir à chaque fois que les dites élites ouvrent leur bouche. Des veaux qu'on "marketise" en se prenant pour des génies chaque fois qu'un sondage semble correspondre un peu à la réalité ou qu'une manipulation paraît  être réussie. Et des veaux qui, imperturbablement, eux, payent leurs impôts sans rechigner, bossent comme des nègres vu le peu d'informations qu'on leur donne pour bosser, continuent à perpétuer l'espèce et arrivent à cohabiter sans trop se taper dessus quand on ne les poussent pas à le faire. C'est ça, la sagesse du monde, cette formidable inertie de mères et de pères peinards, capables d'aller jusqu'à virer avec pertes et fracas les fauteurs de trouble. Pas toujours mais parfois car il y a eu quand même pas mal de ratés dans un passé récent, d'Hitler à la guerre d'Algérie pour résumer rapidement.

    Oh, ça n'est que rarement la grosse colère : l'indifférence en cas de coup d'Etat quand le régime déchu les a trop enquiquiné, le bulletin de vote à regret là où c'est permis. Ce qu'il y a de chouette, en plus, dans le vote, c'est que les Impétrants deviennent de plus en plus difficiles. Et, ce, en dépit d'un véritable tapis de bombes de communication bidon qui est déversé sur leurs crânes. Sont pas aidés, les gouvernés, faut s'y retrouver au milieu de ce fatras de désinformation en tous genres. Mais ils y arriveront, faites leurs confiance : à force de savoir où ils ne veulent pas aller, ils finiront pas savoir où ils veulent qu'on les emmènent. La vérité par l'élimination !

    C'est du bon sens sacrément vicelard. Ca a imposé la gestion prudente des affaires courantes dans un monde où les idéologies s'affrontent durement mais avec de moins en moins de préhension sur l'âme des gens. La grande masse d'entre eux attache finalement moins d'importance qu'on le dit aux sous et autres billevesées - nouvel aparté ici : ce texte a été écrit avant la chute du mur de Berlin, la déroute du communisme et le retour du capitalisme de combat, triomphant avec la société d'hyper consommation. Il n'est donc plus adapté à la réalité d'aujourd'hui mais donne une idée de la façon dont on pouvait réfléchir il y a un demi siècle- C'est un moyen, pas une fin. Mais le moyen de quoi ? C'est ça, le "hic" et il ne dépend peut-être pas de nous...

    Voilà ce que j'aime. écrire, laisser ma bile en noir sur le papier même si le fond m'apparaît, après coup, comme légèrement exagéré. Cette masse, par exemple, n'est pas si homogène que ça. Elle est scindée en classes sociales, en sous ensembles psychologiques, en classes d'âges, en sexes, en types de comportements culturels, sexuels, économiques, politiques, une foule de sous-ensembles les plus divers voire contradictoires. J'ai réagi en fait contre tous les "leaders" qui se congratulent entre eux sur le dos des "petits". Sans lesquels ils n'existeraient pas, ils devraient constamment se le rappeler !  Deux ou trois ans d'île déserte et ils finiraient par les aimer, les petits, les désirer, les cajoler. Alors, SVP, qu'on leur parle sur un autre ton et qu'on leur donne au moins ce qu'ils méritent : des représentants moins cons et une information moins débile... -ça, ça a été écrit dans les années 1970 et ça n'a pas pris une ride !

    ***

    - Ne devrait-on pas le déconnecter ?

    - Peut-être. Il commence à outrepasser ses simples fonctions d'observateur...

    - Ca n'est quand même pas très grave : il publie peu et même s'il publiait plus, rien n'indique qu'il aurait beaucoup d'audience. Son expression ne reflète qu'une infime part de ses observations, pour la plupart inconscientes.

    - Il y a le risque de saturation de ses mémoires.

    - Non, l'indicateur est encore bas. C'est toujours le problème de ces créations trop proches de la réalité. La fiabilité n'est pas parfaite. Attendons encore un peu. Il est possible, comme il l'écrit, qu'il ne s'agisse que d'un dérivatif personnel...

    - Ou une tentative de nous faire comprendre quelque chose qui ne passe pas dans sa machinerie. Et nous serions alors son unique cible de lecteurs. Je crois également qu'il faut attendre. De plus nous ne connaissons pas tout le programme : si ce qui arrive était, lui aussi, prévu dès l'origine ?

    - Bon, d'accord, on n'y touche pas pour le moment. Mais on fait un rapport...

    - Ca me va...

    - A moi aussi...


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