• La fin de l'empire occidental

    Attention : comme je refuse les images dans ce blog, vous ne pouvez pas voir les graphiques. Vous pourrez les voirs dans les publications qui hébergeront l'article : New Africa en français ou African Business, toujours en français 

    Regardez dans quel Monde vous entrez

    La Conférence des nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) vient de publier l’édition 2012 de son Manuel de statistiques. Avec un accent particulier sur le commerce international qui ouvre des perspectives étonnantes…

    Foin en effet des crises occidentales : celles-ci ne sont que le reflet d’un changement gigantesque des rapports de force économique dans le Monde, changement qui ne se limite pas au renversement des termes de l’échange. Vous avez peut-être oublié ce que cette expression veut dire, aussi vais-je me permettre de vous rafraîchir la mémoire : jusqu’au début des années 1970, les matières premières étaient très bon marché, au point que nombre d’intellectuels issus des pays producteurs parlaient de « pillage » Ce, tandis que les produits industriels fabriqués essentiellement en Occident étaient vendus chers aux dits pays producteurs de matières premières : le « terme de l’échange » était on ne peut plus favorable aux Occidentaux qui connaissaient, de fait, une croissance soutenue (les fameuses « 30 Glorieuses ») Puis survinrent les deux chocs pétroliers des années 1970 (1973 et 1979), soit une forte hausse des produits pétroliers sous l’égide de l’alors très puissante « OPEP » (Organisation des pays exportateurs de pétrole) Hausse entraînant celles des autres matières premières. Vos dirigeants de l’époque empruntèrent alors « sur les marchés » en fonction des rentrées des exportations de leurs pays respectifs calculées selon la valeur en cours des dites exportations. Mais les Occidentaux réagirent, assez vite d’ailleurs puisque dès le début des années 1980, ces hausses de prix furent enrayées. Ils y parvinrent assez aisément en commençant par exploiter de façon massive les pétroles de la Mer du nord qui ont d’ailleurs donné leur nom au pétrole mondial de référence (le Brent) Puis en encourageant, par des investissements massifs, des pays asiatiques et sud américains à produire ce qui, jusque là, n’était pas leur spécialité. La Malaisie, par exemple, se lança dans l’huile de palme et l’Amérique latine dans la banane à haute dose (elle en produisait déjà mais seulement pour le marché américain) Les pays nordiques furent appelés à la rescousse pour supplanter les bois tropicaux avec leurs pins bien fragiles mais qu’on sait aujourd’hui « dérouler » (on déroule les fûts pour obtenir du placage) presque aussi bien que le « roi du déroulé », le fameux okoumé.

    Bref, en moins d’un an, les compteurs occidentaux furent remis à jour et l’Administration belge nota benoîtement dans un rapport que le royaume payait, après la crise, ses matières premières moins cher qu’avant ! Les termes de l’échange s’étaient à nouveau inversés et les pays producteurs, endettés sur des rentrées prévues à tels prix, se trouvèrent dans l’incapacité de rembourser lorsque les dits prix s’effondrèrent, CQFD ! Mais le langage qu’on entendit à l’époque ne mentionna nullement ce nouveau renversement. Tout au contraire accabla-t-on les dirigeants, notamment africains, en les traitant de dévoyés et de voleurs, fabriquant en outre et à la chaîne les fameux « éléphants blancs » dont vos parents se souviennent et qui, s’ils ont existé, ne sont pas le propre de l’Afrique (allez donc rouler sur l’autoroute qui traverse le Massif central en France !) Ces critiques et pas mal de manipulations aboutirent, au début des années 1990, à la destruction des Etats africains naissants (les Indépendances datent de 1962) : destruction par les austérités imposées aux budgets africains ainsi qu’aux privatisations imposées également à bas prix ; destruction aussi par les contestations politiques folles également encouragées par l’Occident et, ce, dans un contexte économique plus que défavorable…

    « Mais ça, c’était avant ! », comme disent les artistes de la publicité pour une marque de lunette connue. Car le Monde a changé, précisément le 10 décembre 2000. Pourquoi cette date ? Parce que c’est ce jour là que le prix du pétrole cessa de descendre. Le 9 décembre, il était à moins de 10 $ le baril. Et le 10, il repassait la barre des 10 $ pour ne plus jamais redescendre en dessous des 60 $ qu’il atteignit dès l’année suivante. Je m’en souviens très bien car, à l’époque, j’avais repris mon métier de journaliste et était opposé à la vision des dirigeants du journal dans lequel je travaillais : eux pensaient que ce prix se stabiliserait autour de 30$ !

    Peu importe : depuis, vous savez ce qui c’est passé et vous pouvez en voir une conséquence très nette dans le graphique n°1 : sur longue période, donc en incluant le double renversement des termes de l’échange des années 1970 et 1980les pays en développement ont été les grands gagnants de la montée en puissance du commerce mondial. L’Afrique paraît en recul mais quelques grands pays ont tiré leur épingle du jeu. Notamment l’Angola  (Afrique centrale) qui, grâce au pétrole, est devenue une grande puissance africaine, au point d’envahir financièrement son ex colonisateur, le Portugal. D’autres pays comme l’Ethiopie ou le Nigeria ont aussi bien profité de la croissance commerciale, pas assez toutefois pour tirer leur zone suffisamment vers le haut : la faiblesse africaine est en effet due à la baisse très forte des exportations de nombre de pays africains après la première crise financière occidentale de 2008 : on trouve jusqu’à de véritables effondrements, notamment dans les pays pétroliers : -53% en 2009 au Nigeria, -43% en Algérie, -39% en Guinée équatoriale… Sur long terme, ces effondrements n’ont visiblement pas encore été rattrapés.

    Vous pouvez les apercevoir aussi dans le graphique 2 relatif aux balances des paiements : la balance des paiements vous dit, en résumé, si vous vous êtes enrichis ou appauvris lors de vos échanges commerciaux avec l’étranger. Et là, premier constat, y compris en ce qui concerne l’Afrique (mais avec des différences selon les régions), les pays en développements ont vu leurs gains effectivement baisser après 2008 (la couleur vert pâle dans le graphique, soit les années 2009-2011) mais sans perdre leur statut de « winner », comme disent les Anglophones : ils ont toujours gagné de l’argent. Les Occidentaux, par contre…

    Il s’agit pour eux d’une véritable catastrophe, engrangeant année après années des déficits commerciaux colossaux. Car le renversement cette fois-ci durable des termes de l’échange, dû à la hausse de consommation des pays en développement, Chine et Inde en tête, a été accru par une baisse du prix des produits industriels, baisse d’autant plus redoutable que, très vite, les pays en développement se sont mis à monopoliser leur production. Voyez cette fois-ci le tableau 3, concernant le nombre de produits exportés par l’Afrique de 1980 à aujourd’hui : le continent le moins industrialisé de la planète s’approche du chiffre maximum de 260 produits de la nomenclature onusienne. Je vous ai donné les chiffres africains qui vous intéressent bien évidemment en priorité, ne pouvant mettre ceux de l’ensemble des pays en développement qui, eux, atteignent ces 260 produits. Mais il faut savoir que les pays en développement sont aujourd’hui les producteurs majoritaires des productions industrielles. Je reviendrais sur ce fait dans un article ultérieur mais sachez d’ores et déjà que l’Occident ne règne plus que sur un tout petit nombre de produits : les avions, l’automobile, l’alimentation animale, les noix en tous genres, les produits médicaux, les matières plastiques, une partie de la chimie, etc.… Même la construction navale leur échappe aujourd’hui.

    Certes, direz-vous, mais l’Occident possède les multinationales propriétaires des usines « basanées » tandis que la finance reste entre ses mains. Sur le premier point, sachez que les multinationales occidentales ont, dans leur capital, de plus en plus de fonds, justement, « basanés » (je dis basané pour tout ce qui n’est pas blanc, par dérision) Les pays pétroliers, par exemple, ont fait déjà leurs achats en Occident et continuent de les faire. Les Chinois ont largement commencé eux aussi. Et même les Subsahariens : voyez l’Angola au Portugal…  Et puis il y a les multinationales basanées : les Chinoises en premier, de plus en plus présentes sur le marché mondial (notamment dans le BTP) ; mais d’autres aussi comme l’Indienne Mittal dont on parle tant en France, sans oublier les Sud-Africaines : South African Breweries, Shoprite (grandes surfaces), Sapy (papier) et bien d’autres encore. Ni les Egyptiennes, telle Orascom. Bref, les pays en développement se…développent et vu l’importance de leurs marchés respectifs, créent des multinationales à leur tour.

    Reste la finance. Je me suis contenté ici de vous renvoyer aux seules données africaines, le monde entier méritant plus qu’un paragraphe dans cet article. Voyez donc les tableaux 7 et 8, soit le rapport entre les réserves monétaires africaines et leur endettement international : depuis 2010, les réserves sont le double de l’endettement. Ce qui revient à dire qu’aujourd’hui, c’est l’Afrique qui « siphonne » l’argent occidental. Et oui ! Même l’Afrique ! Alors imaginez la Chine (on parle de plus de 1200 milliards $ d’avoirs en devises), le Brésil, le Mexique, l’Inde…  Et c’est loin d’être fini. Voyez cette fois-ci et toujours pour l’Afrique les deux graphiques 4 et 5 : il vous suffit d’additionner les courbes (car elles s’additionnent, la valeur s’ajoutant au volume) pour comprendre que votre continent préféré va continuer à s’enrichir. D’autant qu’il a changé de partenaires commerciaux, les crises européennes n’ayant plus de prise sur sa croissance et ses exportations (toutes en hausses actuellement malgré la crise de l’euro et la récession européenne)  Jetez enfin un coup d’œil au graphique 6, dernier élément de ma démonstration : vous voyez qu’en 2011 et pour la première fois depuis 12 ans, les termes de l’échange sont inférieurs, dans les pays dit encore « riches » à ceux qu’ils étaient en l’an 2000.

    Vous entrez donc dans un monde où, plus vite qu’on pouvait le prévoir (car la croissance est forcément plus forte dans les marchés neufs que dans les marchés dits « de renouvellement »), le poids de l’Occident sur le monde baisse. Vous assistez peut-être même à « la fin de l’empire occidental », un empire qui plus est sans autre idéal que l’argent mais qui paraît prêt à beaucoup de chose pour que cet argent perdure dans ses poches : l’avenir économique est indiscutablement et maintenant du côté des ex-pays pauvres, à condition qu’ils sachent empêcher les possibles bêtises militaristes du vieil empire encore arrogant…

     

     

     

     

     

     

     

    • Croissance du commerce extérieur mondial de 1980 à 2011 (indice 0 en 1980)

    Source : Manuel de statistiques de la CNUCED 2012

    • Evolution des balances des paiements mondiales de 1989 à 2011

     Source : Manuel de statistiques de la CNUCED 2012

     

    • Nombre de produits exportés par les pays africains (évolution de 2005 à 2011)

     

    Pays/régions

    2005

    2011

    Burundi

    17

    50

    Comores

    9

    7

    Djibouti

    217

    214

    Erythrée

    178

    30

    Ethiopie

    119

    115

    Kenya

    227

    237

    Madagascar

    231

    162

    Malawi

    215

    115

    Ile Maurice

    231

    236

    Mayotte

    16

    15

    Mozambique

    101

    229

    Ouganda

    239

    213

    Rwanda

    186

    77

    Seychelles

    197

    67

    Somalie

    153

    32

    Tanzanie

    174

    254

    Zambie

    245

    211

    Zimbabwe

    247

    201

    Total Afrique de l'est

    259

    260

    Angola

    71

    72

    Cameroun

    234

    191

    RCA

    32

    50

    Congo Brazzaville

    91

    126

    Congo Kinshasa

    193

    214

    Gabon

    85

    150

    Guinée équatoriale

    32

    131

    Sao Tomé & Principe

    136

    15

    Tchad

    162

    53

    Total Afrique centrale

    252

    236

    Afrique du sud

    260

    260

    Botswana

    142

    158

    Lesotho

    43

    63

    Namibie

    188

    223

    Swaziland

    180

    190

    Total Afrique australe

    260

    260

    Bénin

    90

    147

    Burkina Faso

    96

    143

    Cap Vert

    198

    32

    Côte d'Ivoire

    230

    161

    Gambie

    177

    50

    Ghana

    248

    218

    Guinée

    51

    151

    Guinée Bissau

    11

    21

    Liberia

    8

    171

    Mali

    215

    186

    Mauritanie

    156

    187

    Niger

    228

    98

    Nigeria

    196

    232

    Sainte Hélène

    118

    115

    Sénégal

    182

    206

    Sierra Leone

    211

    127

    Togo

    143

    123

    Total Afrique de l'ouest

    244

    251

    Algérie

    108

    98

    Egypte

    242

    238

    Libye

    116

    116

    Maroc

    250

    243

    Soudan

    75

    136

    Tunisie

    200

    225

    total Afrique du Nord

    257

    258

    Total Afrique

    260

    260

    Total Monde

    260

    260

    Source : Manuel de statistiques de la CNUCED 2012

     

    Source : Manuel de statistiques de la CNUCED 2012

     

    Source : Manuel de statistiques de la CNUCED 2012

     

    6 – Evolution des termes de l’échange en indice (100 en 2000)

    Source : Manuel de statistiques de la CNUCED 2012

    7- réserves monétaires africaines (en milliards de dollars) Source : Manuel de statistiques de la CNUCED 2012

     

     

    1980

    1990

    2000

    2005

    2010

    2011

    Total Afrique

    35,5

    28

    80

    220

    490

    503

    Afrique de l'est

    1,7

    2,3

    6

    10,7

    24

    24,6

    Afrique centrale

    2,3

    2,4

    2,2

    8,2

    34

    43,9

    Afrique australe

    1,8

    4,9

    13,7

    26,2

    49,7

    54,3

    Afrique de l'ouest

    11,1

    5,6

    13

    35,7

    52,4

    54,6

    Afrique du nord

    19,5

    12,7

    45

    139,6

    329,7

    325,7

     

    8- Dette africaine de 1980 à 2010 (en milliards de dollars)

     

     

    1980

    1990

    2000

    2005

    2010

    Dette totale

    90,3

    235,4

    250,3

    251,3

    235,9

    % PIB

    20,8

    47,5

    41,7

    25

    13,8

    Service de la dette

    11,5

    23

    22,3

    30,8

    21,4

    Source : Manuel de statistiques de la CNUCED 2012

     

     


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