• Le marché de l'or échappe à l'Occident

    Pourquoi l’or africain se porte mal

    Christian d’Alayer – 21/04/2016

     

    « Depuis son ouverture en 2000, la mine d'or de Morila, située à 280 km au sud-est de Bamako et détenue par Rangold Resources, AngloGold Ashanti et le gouvernement malien, fermerait ses portes courant 2019 » L’information est d’autant plus surprenante qu’en 2014, les responsables maliens tablaient sur une nouvelle augmentation de la production de la mine phare qui a fait du pays le 3e producteur d’or d’Afrique derrière l’incontournable Afrique du Sud et le Ghana ou « Gold Coast ».

     

    Et ce, alors que les données mondiales sur l’or font apparaître un net et durable surplus de la demande sur l’offre : selon Planétoscope (site internet donnant en ligne et en temps réel la production d’un très grand nombre de matières premières), données vérifiées en outre, la demande mondiale annuelle est constamment égale ou supérieure à 4500 tonnes. Tandis que la production n’est que de l’ordre de 2300 à 2800 tonnes selon les années. Le marché est donc structurellement déficitaire et tant les prix que les projets d’extraction devraient être tirés vers le haut…

     

    Je me souviens m’être penché sur l’or ghanéen dans les années 1980, à une époque où le prix de l’or, bien que déconnecté du dollar, n’arrivait pas à décoller de 150 dollar l’once (environ 30 grammes). De nouvelles techniques d’extraction permirent de descendre le prix de revient à 100 $ l’once, relançant ainsi l’extraction dans bon nombre de mines. Je me repenche sur la question aujourd’hui et m’aperçois que le prix d’extraction est en moyenne proche de 1200 $ l’once ! « La baisse des coûts de production des mines d’or signe une reprise possible. Les coûts de production de l’or ont été multipliés par quatre en 14 ans. Cette mauvaise gestion des mines aurifères a fait valser leurs PDG. La nouvelle rigueur qui est de mise pourra-t-elle redorer le blason de ce secteur? » Cet article de Claude Bejet d’ Or & Matières Premières explique ce qui s’est passé : avec la hausse générale des prix des matières premières ayant suivi l’envolée de ceux de l’or noir, les prix du métal jaune ont grimpé. Jusqu’à 1900$ l’once en 2011, plus de 10 fois son prix des années 1980. Et les producteurs ne se sont plus retenus. On parle de chauffeurs de camions payés 70 000 $ par an, de PDG payés plus cher que les patrons de multinationales américaines ou françaises. Et tout est allé à vau l’eau, de la moindre fourniture de bureau au plus sophistiqué des matériels de laboratoire.

     

    Si bien que lorsque le prix de l’once est retombé à 1200 $, les compagnies ont perdu de l’argent. D’autant que plusieurs d’entre elles ne tenaient même pas compte dans leurs prévisions des coûts indirects tels que les redevances aux Etats ! Il s’agissait de coûts d’extraction stricto sensu… En 2014 et sur la lancée de 2011, les mines du monde entier ont encore fait des merveilles : pour la première fois, le plafond de production a été pulvérisé avec un total mondial de 3300 tonnes. D’où les prévisions euphoriques des responsables nationaux. La mine de Morila est donc victime du resserrement des coûts de production et sera condamnée si les cours ne remontent pas très au dessus de l’actuel moyenne de 1100/1200 $ l’once. Bien sûr, les exploitants promettent des compensations aux populations locales, un grand projet agroindustriel notamment. Mais si des gens aussi compétents que ceux de l’Anglo-American ou de Randgold lancent de tels projets de substitution, c’est qu’ils n’envisagent pas une remontée de l’or à court ou moyen terme.

     

    L’avenir est de fait imprévisible. D’un côté, il y a ce déficit structurel de l’offre qui va être accru par la baisse des investissements dans le secteur : le Monde extraira moins d’or en 2016 qu’en 2015, c’est sûr, tandis qu’il y aura encore moins de découvertes de site dans les années à venir qu’auparavant.  On parle actuellement d’un recul de 3% en 2016 en matière de production et d’une stagnation des réserves prouvées autour de 10 années de consommation (environ 40 000 tonnes)

     

    Mais de l’autre, il y a la demande qui, pour l’or, n’est pas occidentale mais essentiellement asiatique : depuis 2014, la Chine a redépassé l’Inde avec une consommation globale de 1100 tonnes. Ajoutés aux achats indiens, notamment de joaillerie (dans les 800 tonnes annuelles), on voit que ces deux seuls pays génèrent près de la moitié des achats d’or mondiaux. l’Occident mène d’autant moins le jeu dans ce domaine que la Chine s’est retirée du système occidental de cotation et a créé son propre système. Comme l’Asie est aussi la première région productrice du monde devant l’Afrique, on voit que ce marché a aujourd’hui totalement échappé à ceux qui, il n’y a guère, se ruaient sur le métal jaune.

     

    Les prévisions des traders occidentaux sont donc fatalement absentes de ce court tableau. Il y a bien ceux qui prévoient un éclatement de la bulle des actions, autrement dit de la surfinanciarisation des économies occidentales, et qui escomptent  fatalement une ruée des investisseurs sur l’or. Mais l’achat d’or est devenu plus que difficile pour les particuliers de l’Union européenne : les lingots sont interdits et les pièces, terriblement réglementées. La décote des bijoux par rapport au prix du carat net décourage par ailleurs ceux qui voudraient reporter leur frénésie sur l’or travaillé…

     

    C’est donc dans les travées des banques chinoises qu’on peut éventuellement chercher des prévisions. Pour s’apercevoir que le marché est surveillé comme le lait sur le feu par un gouvernement chinois qui veut aujourd’hui imposer le yuan comme monnaie mondiale de réserve et, de ce fait, achète de l’or à foison avec les dollars qui lui brûlent de plus en plus les doigts. Et qui dit acheteur dit pression à la baisse sur les prix de la part d’un Etat lui-même gros producteur : le marché n’est pas libre et non faussé, c’est le moins qu’on puisse dire, sachant en outre que les Chinois, eux, réfléchissent toujours à long terme.

     

    On comprend que, dans ces conditions, les compagnies minières cherchent avant tout à retrouver le chemin des bénéfices en taillant, certes, dans les coûts, mais en fermant aussi celles de leurs mines les moins rentables. Si vous regardez le tableau 3 vous pouvez-voir qu’il y a un effet de seuil en matière d’extraction d’or. Et si l’Afrique du sud, aujourd’hui le Mali, ont vu décroître le nombre de leurs sites en activité, c’est aussi parce que les sites fermés ne produisaient pas assez de métal pur pour pouvoir effectuer des économies d’échelle suffisantes. Morila, dans sa meilleure année, ne dépassa pas les 16 tonnes tandis que la meilleure mine d’Afrique du sud ne dépasse pas les 18 tonnes par an.

     

    Encadré 1

    Le mystère de l’or allemand

    A l’époque de la guerre froide, l’Allemagne confia jusqu’à 60% de ses réserves d’or aux banques centrales américaines et françaises. Lingots que, sous la pression de l’opinion publique, elle veut rapatrier le plus vite possible : 3384 tonnes en tout, la deuxième réserve d’or du monde derrière celle des Etats Unis. Ce qui engendra une certaine panique du côté des débiteurs qui, de leur côté, avaient plutôt vendu de l’or pour faire tomber les cours d’une part et relancer l’intérêt des investissements en action ; et pour avoir des liquidités au moment de la crise de 2008 afin de pouvoir renflouer les banques et le secteur automobile de leurs pays respectifs. Toujours est-il que le rapatriement ne peut se faire qu’au compte gouttes, 120 tonnes par ci, 120 tonnes par là, et que l’Allemagne n’est pas prête de récupérer rapidement tout son or…

     

    Encadré 2

    A quoi sert l’or ?

    Comme réserve de change (12% du total), bien sûr et on vient de voir que les Allemands en étaient abondamment pourvus…sur le papier. Ces lourds lingots de réserve (plus de 10 kg) ne se retrouvent pas sur le marché consacré d’abord et surtout à la joaillerie (43%) Les lingots d’1 kg ne sont plus vendus aux particuliers que dans certains pays au contraire des pièces et médailles que l’on trouve partout. Cet or qu’on peut appeler d’investissement représente tout de même le second poste des achats d’or dans le monde avec 36% du total. L’industrie ferme le cortège des utilisateurs avec un petit 10%. A noter que la joaillerie a commencé à produire des bijoux en or moins pur, 18 carats au lieu de 24 carats, afin de pouvoir vendre des bijoux à une clientèle élargie…  

     

    1-      Production d’or dans le monde en 2014 (en tonnes d’or pur -24 carat)

    (Source : Or-Argent.EU –site d’information sur les pièces d’or et d’argent)

    Pays

    2014

    Chine

    462.0

    Australie

    272.4

    Russie

    266.2

    USA

    210.8

    Pérou

    171.0

    Afrique du Sud

    167.9

    Canada

    151.3

    Mexique

    110.4

    Ghana

    104.1

    Brésil

    90.5

    Indonésie

    89.5

    Ouzbékistan

    85.0

    Papouasie

    67.2

    Argentine

    60.0

    Tanzanie

    50.8

    Kazakhstan

    49.2

    Mali

    48.6

    Chili

    44.5

    Colombie

    43.6

    Philippines

    40.4

    Reste du Monde

    547.7

    Total

    3,133

     

    2 – Production d’or en Afrique (en tonnes d’or pur -24 carats)

    (estimations New Africa d’après divers sources)

    Pays

    2015

    RSA

    180

    Ghana

    90

    Tanzanie

    50

    Mali

    50

    Guinée

    15

    Zimbabwe

    15

    28 autres pays

    90

    Total Afrique

    490

     

    3-      Les 20 plus grosses mines d’or dans le monde (en tonnes d’or pur -24 carats)

    (Source : Or-Argent.EU)

    Mine

    Pays

    Opérateur

    Production en 2014

    Muruntau

    Ouzbékistan

    Navoi

    61.0

    Grasberg*

    Indonésie

    Freeport

    35.2

    Pueblo Viejo*

    R. Dominicaine

    Barrick

    34.5

    Yanacocha*

    Pérou

    Newmont

    30.2

    Carlin Ops

    USA

    Newmont

    28.2

    Cortez

    USA

    Barrick

    28.1

    Goldstrike

    USA

    Barrick

    28.1

    Olympiada

    Russie

    Polyus

    22.6

    Veladero

    Argentine

    Barrick

    22.5

    Boddington

    Australie

    Newmont

    21.6

    Kupol

    Russie

    Kinross

    21.3

    Lihir

    Papouasie

    Newcrest

    21.3

    Kalgoorlie Super Pit

    Australie

    Barrick/Newmont

    20.3

    Cadia Valley

    Australie

    Newcrest

    18.8

    Oyu Tolgoi*

    Mongolie

    Turquoise Hill (Rio)

    18.3

    Lagunas Norte

    Pérou

    Barrick

    18.1

    Driefontein

    Afrique du Sud

    Sibanye

    17.7

    Penasquito

    Mexique

    Goldcorp

    17.7

    Kumtor

    Kirghizstan

    Centerra

    17.7

    Tarkwa

    Ghana

    Gold fields

    17.4

     

     

     


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