• Le Messie

    Le Messie

     

     

    "Accusé, levez vous !" L'homme se leva, l'air bête, apeuré. "Déclinez vos nom, prénom, âge, qualité" Parlant avec difficulté, la gorge sèche, l'homme éructa ce qu'on lui demandait : "Dupont, Georges, 50 ans, chauffeur-livreur"

    - "Votre honneur ! Vous vous adressez à une cour de Justice, pas à vos copains de comptoir !"

    - "Votre honneur, monsieur le Président... Pardon..."

    Vraiment lamentable le pauvre bougre, empêtré dans une histoire qu'il ne comprenait pas très bien sinon que sa vie d'insouciance et de facilités lui retombait dessus à grand fracas. S'il avait su !

    - Vous êtes accusé d'égoïsme, de lâcheté ainsi que d'une succession de petites méchancetés et d'actions sordides. Asseyez-vous ! Monsieur le Substitut va vous lire l'acte d'accusation...

    Le Substitut, redoutable dans sa robe noire, se leva à son tour : "Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Jurés, vous voyez aujourd'hui comparaître devant vous Georges Gaston Dupont, né en 19.., marié, deux enfants et chauffeur livreur à la société x... Il lui est reproché d'avoir passé son temps terrestre de rémission à vivre sans se soucier des autres, avec l'unique objectif d'amoindrir ses seules difficultés d'existence et de profiter au maximum des quelques jouissances que ses difficultés lui laissaient. En une phrase, Mesdames et Messieurs les Jurés, il est dans l'intention de l'accusation de prouver que Georges, Gaston Dupont n'a pas effacé par son passage sur Terre la faute qui l'y avait conduit"

    L'assistance ne fut point émue par ce réquisitoire somme toute d'un banal à pleurer : les professionnels ne comptaient plus le nombre de misérables qu'ils avaient renvoyés à un nouveau destin matériel pour crime d'inutilité. Ils baillaient à l'avance des débats franchement casse-pieds qui n'allaient pas manquer de se dérouler à cette nième audience. Et, de fait, tout y passa, comme le milliardième remake d'un mauvais film : les jeux innocents d'une jeunesse inconsciente, une scolarité médiocre sanctionnée par un échec final, un service militaire alcoolisé et sans intérêt, les multiples petits boulots au noir, le mariage au lendemain d'une soirée d'attendrissement aussi con qu'éphémère, les files d'attente de l'ANPE, de la Sécurité Sociale, des services d'embauche, le métier de chauffeur livreur tombant par hasard, les gosses dont on se préoccupe au minimum, l'appartement et la voiture à crédit, le Club Méditerranée en fin de carrière et, pour finir, cet arrêt du cœur dû à une consommation immodérée du tabac, cette drogue des minables...

    "Pas une seule tentative, Mesdames et Messieurs de la Cour, pour s'occuper d'autre chose que de son lui-même immédiat. Même ses enfants ne furent qu'un apport sentimental, vite récusé quand l'âge de voler de leurs propres ailes fut venu. Même son épouse, vite devenue une simple machine à tenir la maison dont le confort lui était ainsi assuré. Georges Dupont ne mérite ni notre indignation, ni notre intérêt : il fut inexistant, inefficient. Il ne compta en aucune manière pour son environnement. Sa rémission est un échec et je vous demande de ne pas lâcher ce monstre dans l'Univers. Vous le condamnerez au moins à une nouvelle tentative, au pire à l'anéantissement"

    Le réquisitoire, rapide et sévère, était terminé. La robe noire disparut derrière la barrière de bois. "Monsieur l'avocat de la défense, la parole est à vous" Le dit avocat s'arracha de son banc dans un soupir : la farce, car pour lui il s'agissait d'une parodie de théâtre, le fatiguait. Les origines modestes, un hasard malchanceux, les difficultés de la survie (et non de la vie), une humilité de tous les instants (car en fait, si ces pauvres hères n'avaient rien fait c'est qu'ils ne s'en sentaient pas la capacité), bref tous les artifices de la dialectique, il s'en était servi à maintes et maintes reprises. En pure perte, les condamnations succédant toujours aux condamnations. "Publicité mensongère !" avait-il envie  de leur crier, à ceux jurés qui avaient répandu sur Terre l'idée fallacieuse que seuls les pauvres avaient une chance (une chance !) d'entrer au Paradis. Comme si, en plus de leurs déboires, il leur fallait se préoccuper de ceux des autres. Et, ce, sans verser bien entendu dans l'abominable communisme voué à l'Enfer... Ces êtres quémandaient de l'aide, aspiraient à une assistance tout au long de leur vie, parce qu'ils étaient les plus mal lotis, et on leur reprochait de n'avoir aidé personne ! Un de ces jours, se disait l'avocat, c'est lui qu'on enverrait sur Terre. Pour esprit subversif. Et le pire serait qu'une fois matérialisé, il ne saurait même plus pourquoi il l'avait été. A lui de se démerder, tout seul, au sein des difficultés. Avec un peu de chance, il naîtrait dans une famille prestigieuse, doté dès la naissance d'avantages précieux. Mais, vu le nombre, la probabilité qu'il se retrouve englué dans la masse était nettement plus grande. Dégueulasse !

    Et il le leur dit, l'avocat ! Pour une fois, il osa se rebeller, crier à la face de ces repus l'indignation qu'il ressentait. "Monsieur l'avocat de la défense, vous vous oubliez !" l'interrompit le président. "Mille excuses, votre Honneur, mais je crois bien que non. Mon système de défense est, tard vaut mieux que jamais, celui que je commence à développer. Georges Dupont n'est à mon sens coupable de rien, sinon d'avoir été brinquebalé par une vie que le dépassait. Lorsque vous mettez une centaine d'hommes dans un espace clos et que vous y introduisez un danger immédiat, le réflexe, l'instinct, Mesdames et Messieurs les Jurés, est la fuite. Les plus proches de la sortie ont beau jeu de laisser passer d'abord les femmes et les enfants qui les suivent immédiatement - le feraient-ils pour les tout derniers au risque de se perdre ?- Mais Georges Dupont, lui, ne faisaient pas partie de ces privilégiés. Il a simplement suivi le mouvement d'ensemble, tiré par ceux qui le précédaient, poussé par la mince cohorte des plus exposés derrière lui. N'y aurait-il chez vous que deux classes, celle des nantis qui peuvent facilement jouer les grandes âmes et celle des plus misérables d'entre les misérables à qui l'on octroie, comme par mauvaise conscience, la miséricorde absolue ?! Au delà, Mesdames et Messieurs les Jurés, pouvez-vous justifier l'institutionnalisation de cette horreur, la création de cet espace clos dans lequel vous avez mis les hommes et le feu ? C'est une demande reconventionnelle que je formule donc en demandant pour mon client les dommages et intérêts auxquels il a droit du fait du préjudice subi. Non seulement vous ne devez pas le condamner, vous n'avez pas à le faire, mais en outre vous avez le devoir moral de réparer les torts que vous lui avez causés et, notamment, celui de l'avoir laissé vivre son existence matérielle dans l'abêtissement absolu. Cet "inutile", pour reprendre l'expression de monsieur le procureur, est votre création. En le condamnant, c'est implicitement vous-mêmes que vous jugerez..."

    La salle vibrait d'un lourd silence. La réprobation se lisait sur de nombreux visages. A leur vue, l'avocat ne put s'empêcher d'établir un parallèle entre la mentalité bovine de ses contemporains, acculés dans leurs derniers retranchements, et celle de son client qui, en fin de compte, n'avait pas pu faire grand chose pour s'en sortir. Il se sut d'avance condamné en même temps que ce dernier, la remise en cause d'une situation aussi établie en pouvant se faire d'un coup. D'autres que lui auraient à enfoncer le clou. Au moins avait-il préparé le terrain. Il se retourna, prit la main de Georges Dupont et la serra longuement en le regardant droit dans les yeux. L'accusé laissa filtrer entre ses lèvres un "merci !" presque inaudible puis courba la tête, prêt à entendre sa condamnation. L'idée qu'il avait été finalement utile à l'ordonnancement du monde commençait toutefois à germer en lui...

    C'est ce qui les sauva, lui et son avocat. La logique du système impliquait que toute rémission, hormis la miséricorde envers les plus misérables, fut fondé sur le constat d'une action utile, quelque minime dut-elle être. L'avocat avait semé le germe d'un doute et les jurés furent en fait soulagés de trouver ce stratagème pour ne pas avoir à sévir et, peut-être, risquer ensuite de se le reprocher à jamais. Dupont retourna sur Terre, son  avocat l'accompagna. Mais ils eurent droit à une grâce, emportant avec eux le souvenir de l'au-delà. Nés jumeaux dans une famille aisée, ils bénéficièrent de ce fait d'un environnement facile. Ainsi, avait pensé le président du tribunal, pourraient-ils observer et rapporter des indices plus fins après leur mort. Ainsi aussi ces deux Justes auraient-ils une chance d'intervenir directement sur la vie des hommes. Le Messie était de retour, doublement même, avec les âmes de Georges Gaston Dupont, chauffeur livreur, et de l'avocat céleste, toutes deux voguant au secours de l'humanité...


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