• Le monde des affaires

    Xylophone

    (écrit au début des années 1980)

     

    Chers Collègues,

     

    Vous voudrez bien ignorer ma manie scripturale, l'électronique convenant mal à mes muses personnelles. Jacqueline se fera, j'en suis certain, un plaisir de détacher ces feuillets de la veille télécopieuse...

    Bangui ne s'est guère embellie depuis ma dernière visite : les tours de l'ère de l'uranium sont là et bien là ! Avec les dégâts causés par l'humidité et la chaleur que vous pouvez imaginer... Les communications restent difficiles : il est par exemple impossible de connecter le terminal de ma chambre d'hôtel avec l'ordinateur de la Caisse de Crédit aux Petites et Moyennes Entreprises. Il m'a fallu me rendre pédestrement en ville pour emmagasiner dans ma boîte transportable les informations dont nous avons besoins -je les transmets cette fois-ci sur le circuit informatique, tant pis pour mes muses !- La délinquance est, enfin, relativement importante et il est recommandé aux touristes de fermer leur véhicule à clef (ils n'ont toujours pas de modules individuels de transport et l'on doit louer des véhicules privés)

    Quoiqu'il en soit, j'ai rencontré comme prévu Roger Smith. Il croit toujours dur comme fer au projet d'usine de fusion. Le Collectif de l'Energie aurait donné un accord verbal et les modalités seraient à l'examen informatique. Réponse définitive dans moins de dix jours. Un problème subsistera cependant, celui du paiement : notre programme n'étant pas inscrit au programme de l'OUA, il nous faudra des financements privés. Localement et d'après ce que j'ai pu voir des premiers enregistrements de la CCPM, nous pourrions glaner quelques 30 à 40% des fonds en Centrafrique même. Je vais voir si la participation africaine peut être accrue jusqu'à 60/70% grâce aux pays voisins. Je commencerai par le Zaïre...

    Notre deuxième projet me semble par contre moins bien parti. Les habitudes locales paraissent en effet trop solidement ancrées pour que l'on puisse envisager l'implantation à court terme d'une chaîne de restauration rapide. Il fait chaud entre 12 h 00 et 16 h 00... De plus, l'hostilité du syndicat local des restaurateurs est à la fois patente et efficace : Mme Okwa refuse de me recevoir et, selon Roger, ce refus n'est pas étranger à un dîner d'il y a une quinzaine de jours au cours duquel la dame Okwa et le vieux Séloué Kidja ont longuement conversé. Il faudrait que nous nous mettions en situation d'imposer des négociations. Je dois dans cet esprit rencontrer demain matin le représentant de l'ILC (International Livestock Corp.) et je vous engage vivement à dépêcher quelqu'un à leur siège à Niamey : si nous arrivons à convaincre ILC de nous appuyer à Bangui, un gros progrès sera fait (voir à ce sujet Mme Duteuil, elle suit le dossier de près et saura vous donner des arguments ad hoc)

    Ma prochaine missive vous sera adressée de Kinshasa. A bientôt,

     

     

                                                                                                        Marc Klefa

     

    ***

     

    Chers Collègues,

     

    Kinshasa est un paradis au regard de la rive sud de l'Oubangui. C'est toujours la grande folie ici, les modes se succédant aux modes. Actuellement je signale aux amateurs que Lesbos est à l'honneur : une espèce de gourou féministe a lancé l'idée que la surpopulation ne pouvait être stoppée que grâce à la volonté des femmes. Du coup, d'un côté plus personne n'ose se montrer en couple hétérodoxe, de l'autre les femmes se sentent pousser des moustaches. Avec les suites psychologiques des musiques machistes d'autrefois, l'ambiance n'est pas triste...

    J'ai donc vu des femmes, beaucoup de femmes dont l'esprit aventureux en matière d'argent est un régal : la participation africaine au projet centrafricain se monte aujourd'hui à 68% ! Je crois qu'il faut arrêter là la souscription si nous voulons conserver une certaine maîtrise du projet. A vous de décider, moi je vote pour l'arrêt. Côté restauration, le mouvement lesbien peut nous être utile : elles sont tellement occupées à ruer dans les brancards qu'elles nous aideront sans problème à mettre à mal la restauration traditionnelle tenue majoritairement par des hommes. Il sera cependant indispensable de cotiser aux bonnes œuvres de ces demoiselles et dames et c'est cher (voir mes transmissions électroniques codées) ! D'un autre côté, la bouffe rapide aura une clientèle féminine assurée, du moins à Kinshasa. Pour Lubumbashi, je vous dirai ça demain...

    - Lubumbashi : évidemment, ça n'est pas ici la même musique qu'à Kinshasa ! Lubumbashi, c'est le siège technique des grosses boîtes zaïroises. Les femmes sont avant tout des grosses têtes qui se fichent un peu des excès de Kinshasa. J'ai commandé un sondage à une agence du patelin pour connaître le fin fond de l'âme de ces savantes. Un peu perturbées quand même, attirées même parfois, elles subiraient le poids d'un environnement très provincial. Rien à faire pour l'instant, ici je vais contacter les hommes...

    A part ça, j'écourte ma visite au Zaïre. Je devais aller à Matadi mais, finalement, ça ne nous apportera rien de plus. Je vais plutôt retourner à Bangui pour accélérer le projet fusion, fort de nos nouveaux financements (merci au passage d'avoir bien voulu me suivre en ce qui concerne notre propre participation : j'ai maintenant une position renforcée puisque, indirectement, nous sommes aussi mandataires des participations zaïroises)

    A bientôt...

    ***

     

    Et bien mes aïeux ! Les nouvelles vont vite en ce bas monde. Et d'une, la mode Lesbos a gagné le Centrafrique en quelques semaines : un hypermarché vient de fonder sa nouvelle pub sur ce thème... Et de deux, à peine arrivée à Bangui, j'ai subi les assauts conjoints de la BEAC et du vieux Kidja. Ce dernier crève de trouille face à la concurrence féministe. Et plutôt que de la voir rogner son empire, il préfère composer et il nous propose une association : 70/30, comme pour le projet fusion. J'ai dit oui, à condition que les 70% soient pour notre pomme. Nous jouons sur du velours... Quant à la BEAC, ils sont maintenant disposés à participer. Tu parles ! Trop tard, ai-je répondu...

    A bientôt...

    ***

     

    Bande d'affreux ! OK, je vous ai suivi : la BEAC participera comme sleeping partner. C'est d'ailleurs tout ce qu'ils demandaient, vous aviez vu juste. Pour Kidja par contre, il y a un os : vos 50/50, il n'en veut pas ; quitte à ne pas être maître du projet, il préfère mettre le moins de billes possibles dedans. Il m'a proposé 80/20 en notre faveur, à condition de placer ses hommes à lui... Difficilement acceptable car cela sent le capotage soigneusement préparé. Qu'en pensez vous ?

    A bientôt...

    ***

     

    J'ai contacté les gens de l'hypermarché pro-lesbien. Votre ordinateur est une pure merveille, il marche à fond. Kidja, repose en paix ! C'est donc la guéguerre, dame Okwa n'a qu'à bien se tenir. D'autant que l'hypermarché, c'est en fait une chaîne de distribution qui possède ses propres médias. La première salve a été tirée hier, à propos des avantages illégaux que ladite dame retire de sa charge publique. Paraît qu'elle utilise sa voiture de fonction les jours fériés, rétribuant le chauffeur sur les fonds du ministère. L'information a été reprise par tous les quotidiens...

    - La dame Okwa cherche à me contacter, m'ont dit les gens de l'hôtel. Bien sûr, je ne suis jamais là... Aujourd'hui, Bangui News, petit tirage mais en anglais, vient de lui trouver une nouvelle casserole : une histoire de neveu plus ou moins voleur... Je rentre à Paris le temps que tout ce pus sorte de l'abcès : pas besoin de lui donner des moyens de défense en étant présent. A toute à l'heure...

    ***

     

    Okwa me mange dans la main. Depuis notre entrevue houleuse à Paris, elle s'est considérablement amadouée. Notre premier établissement ouvre dans un mois et il sera officiellement inauguré par le ministre ! Tout cela sans l'ILC qui doit toujours se demander ce que nous lui voulions ! Tout va bien donc dans ce pays, sous la férule de Roger qui est aux anges : lui qui adore les disputes de ménage, il est au Paradis. Les maris trompés par leurs épouses nouvellement "à femmes", les femmes elles mêmes trompées par d'autres femmes dans leurs amours féminines, c'est explosif ! "Pour une mode, répète-t-il sans cesse, c'est une sacré putain de mode !"

    Je pars à Kinshasa dans une heure. A bientôt...

    ***

     

    Je viens de voir Brahetu qui est membre de la Commission sociale. Il paraît qu'ils vont réagir durement, le mouvement féministe mettant en danger l'ordre public. Peut-être devrait-on se désengager en souplesse ? J'attends votre réponse...

    ***

     

    Marc ne s'était pas trompé : la Commission va soumettre à référendum un projet de législation très stricte en matière de mœurs. Les sondages sont très favorables. J'ai négocié le rachat de nos parts par l'ILC. Bien sûr, nous y perdons. Mais les dégâts sont limités si l'on veut bien, en outre, considérer le succès de l'opération fusion où nous gardons le leadership. D'ailleurs, la réaction en Centrafrique nous a fait perdre beaucoup d'argent : le premier établissement est un échec. Marc a laissé des traces certaines, attisées par Séloué Kidja. Et plutôt que de tenter de mettre des rustines sur un ballon percé de toutes parts, mieux vaut laisser un outsider changer le ballon... Boris

    ***

    A regret mais c'est la démocratie, j'ai contacté Kidja. Votre solution nous coûte le maximum. D'abord le dédommagement d'ILC -sans compter qu'on va maintenant les avoir contre nous- puis les cadeaux à Kidja ; enfin, ses hommes à lui dans la place. Je constate une fois de plus que notre système présente des défauts graves. Notamment celui de privilégier les rapports de force intestins au dépend d'une analyse objective des situations. Ainsi, après m'avoir suivi pour rappeler Marc parce que j'étais alors sur place pour vous entraîner dans cette voie, vous suivez maintenant Marc parce que je suis absent, un Marc qui défend humainement plus sa peau que nos objectifs. Je ne peux, dans ces conditions, que déposer officiellement une "soumission au personnel" avec demande de vote secret. En attendant, je suspends ma signature au bas du contrat Kidja à la décision du dit personnel... Boris

    ***

     

    Mon Cher Marc,

    Je suis désolé de ta décision de nous quitter. Tu as pris cette affaire trop à cœur alors que, dans le fond, tu préconisais comme moi le désengagement quand tu étais sur place. Je te souhaite bonne chance dans ta nouvelle activité, en te félicitant pour ton choix : le xylophone, comme la musique en général, est réputé pour adoucir les mœurs...

    Quant à Kidja, je signale à votre docte assemblée qu'il a pris langue directement avec l'ILC. Je me suis empressé de reprendre contact avec celle-ci et ai pu conclure un accord de reprise, évidemment à des conditions encore inférieures à celles d'il y a 10 jours. Ca nous coûte quand même moins cher que l'entente avec Kidja.

    Je souhaite enfin bonne chance à nos successeurs nommés par l'ensemble du personnel, tout en confirmant que je n'ai pas, moi, l'intention de m'initier au xylophone. Ca attendra bien quelques années... Boris


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