• Le renouveau du tribalisme face à l'effacement des Etats

    Le renouveau du tribalisme face à l'effacement des Etats

    Christian d'Alayer, décembre 2018

     

    Nos enfants seront-ils amenés à accuser la Banque Mondiale et le FMI de crime contre l'humanité ? Car il est un fait que les deux organismes ne pourront nier : leurs pressions financières ont tué dans l'œuf les Etats africains issus de la décolonisation. En les obligeants à licencier fournées de fonctionnaires sur fournées de fonctionnaires tout en privatisant leurs services publics, ils ont transformé en moins de 20 ans ces structures administratives naissantes en coquilles vides. Et si les pays africains se développement aujourd'hui à un rythme soutenu, c'est sans le soutien de leurs Etats qui n'en peuvent mais.

    Ce massacre politico-administratif a très certainement entrainé le renouveau du tribalisme au sud du Sahara : aurait-on pu assister à ces effroyables guerre des Congo si le principal Etat de la région, l'ex Zaïre, avait pu disposer d'une armée efficace et d'un pays globalement rangé derrière ses dirigeants pour contrer les armées sahéliennes (accompagnées, le mot est faible, par les Anglo-Saxons) ? Boko Haram aurait-il pu déstabiliser le Nigeria, le Tchad et le Cameroun si ces trois pays avaient de même pu disposer de moyens militaires et policiers dignes de ce nom ?

    A vrai dire, il n'y a pas que le FMI et la Banque Mondiale qui sont responsables du chaos africain. L'Occident y a largement contribué. Les guerres du Congo, lancées il est vrai dès les Indépendances entre Hutus et Tutsis différenciés par les Belges eux-mêmes, furent relancées par une offensive Tutsi  à partir du territoire ougandais. Leurs officiers firent leurs classes aux Etats-Unis et en Angleterre tandis que les Américains armèrent et conseillèrent leurs troupes. Bilan aujourd'hui (des combats sporadiques continuent à l'est) : plusieurs millions de morts en comptant les massacres au Rwanda.  La défaite du monde bantou face à l'invasion sahélienne ne fut évitée que grâce à l'intervention conjointe du Zimbabwe, de la Namibie et de l'Angola, la France leur vendant l'armement nécessaire et les renseignant probablement au niveau opérationnel.  Le conflit en fait franco-américain sur fond d'accès au pétrole angolais et aux terres rares du Congo fut apaisé (mais non réglé définitivement) à la suite d'une rencontre secrète entre Bill Clinton et Jacques Chirac sur une île du Pacifique.

    On ne peut non plus oublier le conflit ivoirien, les troupes sahéliennes partant du Burkina Faso voisin avec l'assentiment des Français et la conclusion (provisoire) étant apportée également par l'armée française sans laquelle les rebelles ne l'auraient jamais emporté. Armée française qui se permit aussi de déposer de nombreux dirigeants africains, le pire étant certainement le traitement infligé à la République centrafricaine : ce pays dispose de deux nations à peu près équivalente en nombre. Des Sahéliens islamisés au nord et des Forestiers christianisés au sud. Bokassa, en créant un empire dont toute la "communauté internationale" (entendez les élites occidentales) se moqua, ne faisait que constater la difficulté d'entente entre les dites deux nations. Il maintenait la paix par la terreur, certes, mais le pays existait.  Il fut déposé manu militari sous la présidence française de Valéry Giscard d'Estaing, lui-même compromis par les chasses qu'il effectuait chez "son ami Bokassa" et les cadeaux royaux qu'il garda pour lui (les fameux diamants qui étaient loin de ne rien valoir) Son successeur, élu, fut son ancien premier ministre, Ange Patassé. Qui constata lui-même la cassure de son pays entre deux nations. Pour obtenir leur soutien commun et étant lui-même forestier et chrétien, il se rapprocha de Kadhafi, icône musulmane africaine incontestable. Cela ne plut pas à Paris et il fut déposé manu militari comme son ancien patron. Jamais ensuite le pays ne connut de paix...

    Arrêtons-nous là, les méfaits des Occidentaux en Afrique étant suffisamment connus. Et voyons pourquoi leurs interventions sont criminelles. FMI et Banque mondiale eurent et continuent à n'avoir qu'une approche financière des Etats. Ce faisant, ils négligèrent  et négligent totalement le rôle sécuritaire des dits Etats. Sécurité qui demande des moyens financiers que les organismes dits "de Washington" leur refusèrent en arguant que les dépenses militaires sont inutiles (sauf en Occident !) Pire, avec la mondialisation, ils obligèrent les Etats africains à renoncer aux recettes douanières, leurs principales ressources, sans avoir préalablement organisé leur remplacement par les impôts directs et indirects sur les particuliers et les entreprises.

    Un aparté est ici indispensable au sujet des impôts payés par les ruraux, encore aujourd'hui majoritaires au sud du Sahara. Pendant la colonisation, ils devaient fournir aux occupants des produits de base comme le coton. Les paysans africains cultivaient donc ces denrées sans être payés. Cultures qu'ils cessèrent donc dès les Indépendances (cas notamment de la RCA) Les Etats africains naissant n'osèrent pas poursuivre cette véritable spoliation mais n'osèrent pas aussi, dans toute l'Afrique subsaharienne, remplacer l'impôt du colonisateur par un impôt sur les cultures vivrières. Seules les grandes plantations furent ainsi prises en compte par les fiscs africains dépourvus en outre de contrôleurs en nombre suffisant.

    En fin de compte et toujours aujourd'hui, les Etats africains vivent avec peu de recettes. Seuls les pays producteurs d'or noir ou de minerais coûteux peuvent développer de vraies politiques grâce à leurs royalties. Et encore ! Sachez par exemple que ces pays n'ont globalement pas les mêmes niveaux de royalties que les pays arabes. La Guinée équatoriale fut ainsi mise en coupe réglée par des pétroliers ne payant même pas 30% de leurs recettes au pays tandis qu'ils enlevaient bien plus de pétrole directement des plateformes d'extraction qu'ils ne l'avouaient aux autorités locales. Le Gabon dut renégocier des dizaines de fois ses royalties, tout comme le Niger pour son uranium.  S'il n'y avait pas eu le retournement brutal et durable des termes de l'échange, jamais l'Afrique n'aurait pu décoller.

    Or ils en ont besoin s'ils veulent la paix. Car l'impuissance des Etats a fait renaître le tribalisme et le régionalisme. D'où des tensions au sein même des pays qui, à la frontière du Sahel et de la Forêt, abritent les deux grands groupes de subsahariens, Sahéliens et Forestiers (presque tous Bantous d'ailleurs) Il est frappant de voir que les tensions ont immédiatement suivi la mise à mort des Etats africains par le FMI, la Banque Mondiale et les deux clubs de créanciers, Paris pour les créances publiques, Londres pour les créances privées. Cette mise à mort commence dès les années 1970, juste après les chocs pétroliers qui ont fait grimper les cours des matières premières. Les Etats tout neufs s'endettent donc sur la lancée de ces prix élevés. Leur chute toute aussi brutale les empêche d'honorer leur signature. Et tout l'Occident (FMI et Banque mondiale sont dominés par les Occidentaux) commencent à imposer à leurs débiteurs des "restructurations", appelés "ajustements structurels" en pays francophones, qui, avec la baisse continuelle des prix des matières premières jusqu'en décembre 1999, démolissent totalement ou presque le contenu des Etats subsahariens. Même les militaires qui prennent le pouvoir un peu partout n'ont pas les moyens de leurs ambitions. Le Nigeria ainsi, piégé en plus par une guerre civile attisée par les Français, sombre dans un quasi chaos tout juste contenu par le grand banditisme (les "Lords of Lagos") qui a tout à perdre dans l'anarchie. Les dictateurs ne tiennent pas grand chose sinon les cordons de l'aide publique internationale qu'ils détournent et pas seulement pour leur propre compte comme on l'a trop souvent répété : s'ils ne redistribuent pas au moins à leur clan, ils sont renversés, cas au Congo Brazzaville de Pascal Lissouba pourtant élu démocratiquement mais pourvue d'une épouse monstrueusement cupide. Depuis son éviction par Denis Sassou-Nguesso, une fraction régionaliste, celle du Pool,  est restée totalement fermée à l'Etat de Brazzaville, lequel ne contrôle en fait que la capitale et le port de Point Noire (donc les champs pétroliers maritimes) Même le chemin de fer reliant les deux infrastructures n'est pas vraiment sécurisé...

    Il s'agit donc ici d'un conflit intertribal et on s'aperçoit, au Cameroun notamment, que la défiance envers le pouvoir central atteint aussi des populations proches les unes des autres. Le conflit des provinces anglophones est ainsi un conflit entre gens dont la langue maternelle n'est ni le Français, ni l'Anglais. De plus le Lingala, plus vieille langue commerciale du monde, est largement répandu dans tout le pays. Mais du pétrole a été découvert dans la presqu'île de Bakassi, aux confins des provinces rebelles, et il vient d'être attribué au Cameroun (le Nigeria le convoitait) Face à un Etat sans moyen, des velléités indépendantistes se sont immédiatement éveillées, soutenues par la diaspora qui déteste le pouvoir actuel (Biya est président depuis des lustres) ainsi que par des hommes d'affaires nigérians, notamment Ibos.

    La précarité des Etats africains est donc criminelle car provoquée. Peu importe qu'il s'agisse, à l'origine de ce crime, de financiers à courte vue ou de dirigeants occidentaux sans scrupule.  Et peu importe si, avec l'envol de leurs croissances économiques, les Etats africains finissent par avoir les moyens de leurs ambitions (certains y parviennent déjà, tels l'Ethiopie, l'Afrique du sud ou l'Angola pour ne citer que les plus importants) Car l'histoire retiendra qu'après les razzias, le commerce triangulaire puis la colonisation, l'Afrique fut victime, presqu'un demi siècle durant, d'une intolérable incapacité de construire ses Etats alors qu'elle en avait les moyens. Elle en paye toujours le prix et l'on voit par exemple que la croissance de bon nombre de pays africains pourrait être bien plus vigoureuse si la bancarisation avait pu être poussée au point que les établissement bancaires puissent recycler l'épargne aujourd'hui très élevée (24%) des ménages africains. Le crime occidental, car crime il y a incontestablement, est d'avoir considérablement retardé le réveil du continent après même les Indépendances... 

    Encadré

    Les méfaits de la guerre "froide"

    La guerre dite froide entre l'Est et l'Ouest, comme on a résumé les tensions entre le monde communiste et le monde capitaliste dès le lendemain de la 2e guerre mondiale s'est traduite, en Afrique, par des conflits sanglants. L'URSS a de fait soutenu les guerres d'Indépendance en Angola et au Mozambique, l'Amérique soutenant des fractions tribales hostiles aux nouveaux pouvoirs mis en place et fatalement proches des Soviétiques. Jonas Savimbi fut ainsi le héro des Américains face à Dos Santos, phénomène identique au Mozambique, le RENAMO anti marxiste s'opposant au FRELIMO arrivé au pouvoir avec l'aide de Moscou. Qui soutint également l'ANC en Afrique du sud et le ZAPU au Zimbabwe contre le ZANU de Mugabe. Tout cela sur des bases tribales. C'est également sur ces bases que la France soutint les Ibos contre le pouvoir fédéral nigérian soutenu, lui, par la Grande Bretagne, ce conflit ne relevant toutefois pas de l'opposition Est-Ouest.  

    Rappelons également que l'URSS soutint le FLN en Algérie avant et après l'indépendance, de même qu'il soutint Nasser en Egypte, l'Amérique soutenant alors les mouvements radicaux islamiques pour contrer le communisme : comment ne pas voir dans ces prémices les germes des conflits actuels au Moyen Orient avec leurs prolongements africains du Mali et de Boko Haram ?!


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